-
Une fantaisie[1]
Jacques-Alain Miller
Je commence par une fantaisie[2], une idée qui m'est venue, hier matin, en écoutant nos collègues, nous dire, en somme, la même chose : les sujets contemporains, postmodernes, voire hypermodernes, sont des desinhibidos, des néodésinhibés, des desamparados, des déboussolés. Je me disais, en les écoutant : Oh, oui ! Oh, oui, oui, oui ! Combien ! Combien nous sommes déboussolés ! Comme c'est vrai ! C'est rare de voir une séquence de quatre collègues être aussi d'accord entre eux, d'être soi-même d'accord avec eux et de sentir que tout le monde est d'accord avec eux, qu'il y a un consensus.
La métaphore de la nature par le réel
Je me demandais donc en les écoutant : mais depuis quand est-ce ainsi, depuis quand sommes-nous tous déboussolés ? Et je me répondais : sans doute, depuis que la morale civilisée, comme disait Freud, a été ébranlée, depuis qu'elle s'est dissoute. Et la psychanalyse n'est pas pour rien dans la dissolution de la morale civilisée.
Nous tous, ici — du moins presque tous, pas les plus jeunes des auditeurs et auditrices —, nous gardons le souvenir de ce que fut cette morale civilisée. Nous en avons encore la signification. Nous l'avons au moins encore assez pour pouvoir comprendre et même ressentir l'état actuel de notre civilisation comme immoral, comme allant vers l'immoralité. Et en effet, la morale civilisée, au sens de Freud, donnait une boussole. Elle donnait une rampe aux désemparés, sans doute parce qu'elle inhibait.
On peut, tout de même, se demander pourquoi cette morale civilisée, à sa belle époque — à la fin, disons, de la seconde moitié du XIXe siècle, à l'époque victorienne que rappelait Lacan —, pourquoi cette morale fut si [10] cruelle ? Peut-être bien que cette cruauté morale répondait déjà à une lézarde, à une faille qui allait s'élargissant dans la civilisation. Il se pourrait que cette morale civilisée, tant qu'elle était en vigueur dans les cœurs, ait déjà été une formation réactionnelle, comme nous disons, à un processus de déboussolage en marche depuis plus longtemps.
Et donc, je rêvais. Peut-être sommes-nous déboussolés depuis que nous avons des boussoles, je veux dire depuis que cette pratique de l'agriculture — qui n'est pas la nôtre, qui n'est pas forcément au premier plan —, a peu à peu cédé la place dominante dans nos sociétés à l'industrie. On n'y pense pas assez, à l'agriculture. C'est de là, peut-être, que vient tout le mal : la métaphore de l'agriculture par l'industrie. Ah la civilisation agricole, une grande chose !
La civilisation agricole trouve ses repères dans la nature, dans le cycle invariable des saisons. Bien sûr, il y a une histoire du climat que de bons esprits sont en train de reconstituer. Mais cette histoire n'altère en rien le cycle invariable des saisons qui rythmait la civilisation agricole, de telle sorte qu'en effet on pouvait trouver, dans les saisons et dans le ciel, ses repères, ses symboles. Le réel agricole est céleste, il est ami de la nature. Avec l'industrie, avec ce qu'on a appelé la révolution industrielle, tout cela a été balayé ¬petit à petit. Les artifices se sont multipliés. Et, au moment où nous sommes, nous devons tous constater que le réel dévore la nature, qu'il se substitue à elle et qu'il prolifère. Voilà une seconde métaphore : la métaphore de la nature par le réel.
Je pensais aussi que c'est ce qui fait le charme du Séminaire de L'angoisse, que je relisais plus d'une fois après l'avoir établi. Ce Séminaire nous présente, en effet, l'objet petit a à l'état de nature, si je puis dire. Un objet petit a qui se déprend du corps, qui est un morceau de corps, qu'il s'agisse d'un morceau sensible ou d'un morceau insensible, un objet petit a qui est comme à l'état de nature, qui est pris à ce niveau-là. Quand il s'agit de la production industrielle du plus-de-jouir par contre, si l'on avait à la décrire, on devrait, bien sûr, y mettre un tout autre accent.
Une nouvelle boussole
Alors, ma fantaisie se poursuivait ainsi, par une question : être sans boussole [11], comme disait mon ami Jorge, est-ce être sans discours ? Est-ce être chaotique, schizophrène, comme disaient Deleuze et Guattari qui ont été, cet après-midi, généreusement commentés ? Et d'abord, est-ce que nous sommes sans aucune boussole ? Peut-être avons-nous une autre boussole ?
Il y a une phrase de Lacan, qui a été deux fois citée hier et qui m'avait jadis servi de boussole dans mon cours, celui que j'ai fait avec Éric Laurent, sur « L'Autre qui n'existe pas et ses comités d'éthique »Al s'agit de cette phrase qui signale la montée au zénith social de l'objet petit a — le zénith et le nadir sont deux points repérables dans le ciel, le zénith est le point plus haut et le nadir le point plus bas. Cette phrase me servait de boussole, à moi en tout cas, parce qu'elle signalait qu'on a touché au ciel. On a touché au ciel antique et immobile, au ciel immuable agricole auquel se référaient des sociétés immobiles ou lentes à changer, des sociétés qui étaient froides ou tièdes. Ce que cette phrase de Lacan signalait, c'est qu'un astre nouveau s'est levé dans le ciel social, dans le sociel — socielo en espagnol. Et ce nouvel astre sociel, si je puis dire, c'est ce que Lacan avait noté de l'objet petit a, résultat toujours d'un forçage, d'un passage au-delà des limites, que Freud a découvert, à sa façon, précisément dans un au-delà. Élément intensif qui périme toute notion de mesure, qui va vers le toujours plus, qui va vers le sans mesure, suivant un cycle qui n'est pas le cycle des saisons, mais un cycle de renouvellement accéléré, d'innovation frénétique.
Le discours hypermoderne de la civilisation
Alors, du coup, je me posais la question : est-ce que l'objet petit a ne serait pas — comment dire ? — la boussole de la civilisation d'aujourd'hui ? Et pourquoi pas ? Essayons de voir le principe du discours hypermoderne de la civilisation. Voyons si nous pouvons construire ce discours.
Dans cet éventuel discours de la civilisation, nous allons donner à cet-objet la place dominante. Objet, c'est une dénomination discutable pour Lacan lui-même, nommer ce dont il s'agit « objet corrélatif d'un sujet » (et, en plus, le mettre entre parenthèses pour être sûr qu'il reste à sa place), c'est une désignation qui, à Lacan lui-même, n'a pas paru totalement satisfaisante. Enfin, utilisons ça. Cet objet — c'est notre hypothèse — s'impose au sujet déboussolé, l'invite à [12] franchir les inhibitions. Je vais l'écrire, très simplement, avec le symbole qui nous sert communément, S.
a —› $
Nous avons récemment isolé le terme de l'évaluation. Nous l'avons isolé, c'est trop dire. Plutôt, il nous a été imposé, nous avons été assommés avec ce terme, toute l'Europe est assommée avec le terme de l'évaluation qui est déjà passée dans la pratique courante, je crois, aux États-Unis d'Amérique. Enfin, ça prend en Europe une tournure tyrannique.
Posons que le sujet déboussolé est invité à produire de l'évaluation. Et, là, j'écris : S1
Ce que j'écris par S1, c'est le Un comptable de l'évaluation, de l'évaluation à produire. Ça me paraît d'autant mieux venu qu'à cette place, il se substitue au S1 du signifiant-maître qui, lui, est voué à tomber. Je pourrais encore trouver d'autres significations à ce SI, y voir, par exemple, le signifiant de ce qu'on appelle, aux États-Unis, self-help. J'ai vu qu'on disait ça en espagnol autoayuda. Je ne sais même pas comment on dit ça en français, je n'ai pas l'impression qu'il y ait déjà un terme courant. On parle de développement personnel, mais on a reculé en français à traduire self-help, on n'ose pas encore.
Je crois que vous voyez où je veux en venir dans ma fantaisie : je veux en venir, aussi, à écrire S2 à la quatrième place. S2, le savoir à la place de la vérité/mensonge, ne me paraît pas mal placé aujourd'hui dans la civilisation. La notion que le savoir n'est que semblant a fait des nombreux adeptes et fait pression sur nous. Il ne s'agit pas, à proprement parler, d'un scepticisme, ni d'un nihilisme, mais disons d'un relativisme ou même, comme on dit parfois chez les philosophes, d'un perspectivisme — quelqu'un d'Argentine me témoignait à quel point, d'avoir adhéré à une philosophie perspectiviste, l'avait soulagé.
Voilà ce que je propose comme fantaisie, comme structure du discours hypermoderne [13] de la civilisation ! Voilà où me conduit ma fantaisie ! Je ne peux pas faire autrement que de suivre ce qui me mène. Et ça me conduit à penser que le discours de la civilisation hypermoderne a la structure du discours de l'analyste ! J'en reste baba. C'est un résultat très surprenant, pour moi, tout d'abord. C'est un résultat qui peut paraître absurde. Et au fond, justifier ça quand ça surgit, c'est, si l'on veut, un défi.
La psychanalyse, point de convergence de la civilisation
D'abord, si on réfléchit bien, tranquillement, sans émotion, Lacan n'a pas hésité à poser que le discours du maître avait la même structure que le discours de l'inconscient. Or, si l'on veut, le discours du maître, c'est un discours social, c'est le discours d'une civilisation qui a prévalu depuis l'Antiquité. Donc, il n'est pas inconcevable, a priori, que le discours de la civilisation d'aujourd'hui ait la même structure que le discours de l'analyste, ce n'est pas inconcevable sur des bases éventuellement désirantes à partir desquelles nous travaillons.
Alors, si on accepte ça, on voit la difficulté. Le discours de l'analyste était jadis l'analyseur du discours de l'inconscient, qui était son envers — ce que Lacan appelle l'envers de la psychanalyse, c'est le discours du maître. Le discours de l'analyste pouvait donc analyser le discours de l'inconscient. Sa puissance interprétative et subversive trouvait, du même coup, à s'exercer sur la civilisation et sur les phénomènes de société auxquels il avait affaire et auxquels on avait affaire, comme Lacan essayait de le montrer, depuis la plus grande Antiquité.
Aujourd'hui, si cette fantaisie est vraie, si cette fantaisie mène quelque part — c'est à voir —, le discours de la civilisation n'est plus l'envers de la psychanalyse, c'est le succès de la psychanalyse. Bravo ! Bien joué, Père Freud ! Mais, du coup, ça met en question à la fois le moyen de la psychanalyse, c'est-à-dire l'interprétation, et sa fin, voire son début. Et on pourrait dire ¬si l'on part de ce que le rapport entre civilisation et psychanalyse n'est plus un rapport d'envers à endroit —, on pourrait dire que ce rapport est plutôt de l'ordre de la convergence, c'est-à-dire que chacun de ces quatre termes reste disjoint des autres dans la civilisation. Que, d'un côté, le plus-de-jouir commande ; de l'autre, le sujet travaille ; d'un autre encore, les identifications tombent remplacées par l'évaluation homogène des capacités ; et ceci [14] pendant que les savoirs s'activent à mentir et à progresser aussi bien. On pourrait dire que, dans la civilisation, ces différents éléments sont épars et qu'il n'y a que dans la psychanalyse, dans la psychanalyse pure, que ces termes s'ordonnent en discours. Cela ferait de la psychanalyse le point de convergence, le point focal de la civilisation. Dans ce cas-là, il faut dire « pauvre civilisation » !
Les fondamentalistes freudiens et les passéistes
Cette fantaisie a au moins l'avantage d'expliquer le repli de certains analystes sur le discours du maître à l'ancienne, leur nostalgie du Nom-du-père que Nepomiachi, hier, à la fin de son exposé rejetait — très peu pour moi, disait-il. C'était au moins le témoignage sous les espèces de la négation qu'en effet, il y a sans doute pour nous un appel du côté d'un repli sur le discours du maître. En France, tout au moins, les psychanalystes ne manquent pas ¬et ils sont sans doute plus nombreux que nous à s'occuper de ça — qui rêvent et s'activent dans l'idée de remettre l'ordre du discours du maître en place. Remettre le maître en place pour pouvoir encore être subversifs : « Français, encore un effort pour être réactionnaires, sinon vous ne serez plus révolutionnaires ! » Dans un texte très récent, paru il y a deux ou trois mois, on voit s'esquisser la notion d'une pratique réactionnaire de la psychanalyse, où la psychanalyse consisterait désormais à passer aux fameux sujets déboussolés les signifiants-maîtres de la tradition. On explique qu'aujourd'hui, le psychanalyste, ayant affaire à ces déboussolés, doit vraiment renoncer à sa subversion ancienne pour commencer à refiler, à donner dans la main, dans la tête, à son patient, les signifiants de la tradition, à défaut de quoi rien ne pourrait se passer. Je suis loin d'avoir lu tellement de choses dans le domaine de la psychanalyse d'aujourd'hui, mais j'ai l'impression, pour l'instant en tout cas, que ça n'a encore pas pris une forme massive, mais que ça s'esquisse. Et peut-être que demain nous aurons une psychana¬lyse qui aura pour objectif de reconstituer l'inconscient de papa. D'ailleurs, dans son principe, cette réaction psychanalytique n'est pas différente de la montée des fondamentalismes. C'est la même notion. On va voir des psychanalystes reconstituant l'inconscient, essayant de reconstituer artificiellement l'inconscient de papa, l'inconscient d'hier, comme on voit monter sur la scène du monde et changer notre vie quotidienne, nos voyages et nos loisirs, les fous de Dieu. C'est la même chose : les fondamentalistes freudiens...
Une seconde position se dessine dans la psychanalyse, une position que l'on peut dire passéiste et qui consiste en un : il ne se passe rien, rien n'a lieu. L'inconscient est éternel, écoute l'éternel qui est ton Dieu, si je puis dire.
Une traduction neuro-cognitiviste de la métapsychologie
Et il y a une troisième position, me semble-t-il, qui s'esquisse — si la première est tournée vers le passé et si la seconde réside dans un présent éternel, on peut dire de cette troisième qu'elle est progressiste. C'est la position qui a été exposée hier par Agnès Aflalo et par Éric Laurent, qui ne l'ont pas prise à leur compte, bien entendu. Cette position progressiste consiste à mettre, à essayer de mettre la psychanalyse au pas du progrès des sciences et des fausses sciences, d'enrégimenter la psychanalyse selon ces progrès. Cette tentative n'est pas absurde. D'ailleurs, elle ne nous a pas été présentée à ce titre. Elle n'est pas non plus inédite. Ainsi, on pourrait dire que Lacan, lui, a procédé à une traduction logico-linguistique de la métapsychologie de Freud, qui vers le milieu du vingtième siècle montrait des signes de faiblesse. Lacan, lui-même, a reconnu qu'il avait dû en passer par là pour redonner du souffle à la psychanalyse. Donc, en effet, il n'est pas absurde, a priori, d'essayer de donner une traduction neuro-cognitiviste à la métapsychologie. Ça se jugera aux résultats, peut-on dire — Jorge Forbes trouve que j'exagère, c'est bien possible, je démontre ainsi une ouverture d'esprit dont on ne peut que m'être gré. Je veux dire qu'il ne faut pas insulter l'avenir. Nous-mêmes, nous avons mis du temps à nous rendre compte qu'il y avait une énorme industrie réflexive qui s'est mise en place depuis dix, quinze, et même vingt ans nous dit Agnès Aflalo. Depuis vingt ans, il y a des abeilles industrieuses qui produisent ce miel : traduire la métapsychologie en termes neuro-cognitivistes. Et, il faut bien le dire, nous n'y avons vu que du feu, jusqu'à ce que ça soit en train de s'annoncer sur la scène et que ça commence, ici et là, à faire du grabuge, à mettre du désordre. Je suis pour que ceux qui peuvent s'y intéresser, le fassent et nous ramènent des nouvelles de ce qui se passe là. [16]
Le principe du «ça marche »
La première, la pratique réactionnaire de la psychanalyse, procédera par exaltation du symbolique véhiculé par la tradition. D'ailleurs, on assiste à des alliances sensationnelles avec tous les traditionalismes, qui mettent en valeur une convergence saisissante entre la Bible et L'interprétation des rêves — indiscutable. La seconde pratique, que j'appelais passéiste, procédera par la consolidation d'un refuge imaginaire. Quant à la troisième, qui est déjà sans doute la plus avancée, elle se voue, elle s'adonne à un ralliement, elle se rallie au réel de la science, croit-elle.
J'ai donc distribué les trois termes du symbolique, de l'imaginaire et du réel entre ces trois pratiques. Ce que ces trois pratiques ont en commun, me semble-t-il, c'est ce que nous abrégeons quand nous écrivons S, —> S2 avec une flèche entre ces deux termes, c'est-à-dire le rapport entre commande et exécution ou entre stimulus et réponse. C'est-à-dire que ce que ces pratiques visent, si différentes soient-elles, pourrait être énoncé dans ces termes : dans tous les cas, ça marche.
Et puis, il y a la pratique lacanienne ou plutôt il y aura, car il s'agit de l'inventer. Bien sûr, il ne s'agit pas de l'inventer ex nihilo. Il s'agit de l'inventer sur la voie que le dernier Lacan, en particulier, a frayée. Et cette pratique lacanienne se laisse sans doute pressentir dans ce qui nous-mêmes nous anime.
Alors, la première chose pour que cette quatrième pratique, la pratique lacanienne de l'avenir, tienne le coup, se distingue des formes que j'ai stigmatisées, c'est de bien distinguer son principe du principe des trois autres pratiques, du principe « ça marche ». Et bien, la pratique lacanienne ne peut avoir pour principe, si elle se distingue des autres, que « ça rate ». La pratique lacanienne, ça rate. Vous reconnaissez d'ailleurs, dans le ratage, un leitmotiv du dernier Lacan. Il a tout fait pour se mettre dans la position de rater ses noeuds. Évidemment, ce ratage n'est pas un ratage contingent. Ce ratage, c'est la manifestation du rapport à un impossible. D'ailleurs, Lacan a été conduit à ce ratage sur l'indication de Freud lui-même — la psychanalyse, profession impossible. Et, en effet, nous avons été, nous ses auditeurs et ses lecteurs, envahis par ces notions du ratage et de l'impossible. Il nous a inoculé ces termes qui précisément nous ont protégés, ont été comme des anticorps par rapport au discours du « ça marche » et aux nouvelles pratiques de la psychanalyse qui, toutes, ont ce principe. La pratique lacanienne exclut la notion de réussite. Je vais jusqu'à dire ça.
La loi du ratage
Je vois des grimaces, des malheurs... Pas du tout. L'objection, évidemment, ce serait : mais alors, c'est sans valeur, la pratique lacanienne. Je vous fais remarquer que Lacan n'a pas reculé devant ça. Il a même terminé une de ses dernières leçons d'une façon énigmatique en disant : « il s'agit que la psychanalyse soit une pratique sans valeur ». Vous avez d'ailleurs pu constater, au moins en France, en Europe, qu'à tous les bancs d'essais des thérapeutiques, la psychanalyse arrive bonne dernière. Chez les psychanalystes, que nous sommes comme les autres, ça engendre alors un sentiment de culpabilité. Mais nous aussi, disons-nous, nous avons nos succès. Bien sûr, bien sûr ! Mais de ces succès, il ne faut peut-être pas en être si fiers non plus, parce qu'ils sont d'une contingence telle qu'ils n'invalident pas la loi du ratage. Plutôt, ils la démontrent. Bien sûr, il y a la passe ! Certains la réussissent. Mais, justement, ils sont si peu nombreux qu'il est évident que c'est pour persuader les autres qu'ils l'ont ratée, leur analyse ! Évidemment, c'est une logique un peu spéciale, dont Lacan a donné une fois une indication que j'ai reprise, jadis. C'est une logique où la contingence prouve, ou au moins atteste, l'impossible. Au fond, le fait qu'il y a de la contingence fait qu'on ne peut même pas dire que le ratage soit la loi du réel, mais, selon la formule énigmatique de Lacan, que le réel est sans loi. S'il n'y avait pas la contingence pour démentir l'impossible, on aurait une loi dans le réel. On n'a même pas ça.
Revenons à notre discours de la civilisation. Comment entendre ce qui est à la première ligne du discours de la civilisation hypermoderne ? Quel sens donner à ce mathème qui nous est si familier, quel sens lui donner quand, contrairement aux apparences, il ne s'agit pas du discours de l'analyste, mais du discours de la civilisation ?
Le plus-de-jouir est monté à la place dominante. Or, le plus-de-jouir est corrélatif de ce que j'appellerais, pour parler comme A. R. Damasio — je me cultive —, un état du corps propre et, comme tel, le plus-de-jouir est asexué.[18]
Il commande, mais qu'est-ce qu'il commande ? Il ne commande pas un « ça marche », mais un « ça rate » que, précisément, nous écrivons 5. Quand on barre une lettre, en général c'est parce qu'on s'est trompé. Ici, le plus-de-jouir commande un « ça rate » et précisément un « ça rate » dans l'ordre sexuel. Et je ne vois pas ce qui empêche de considérer que ce $ écrit : il n'y a pas de rapport sexuel, d'autant que la lettre initiale, S, est la même que celle de sexe. Ça conduirait à dire que l'inexistence du rapport sexuel précisément est, aujourd'hui, devenue évidente, jusqu'à pouvoir être explicitée, écrite, à partir du moment où l'objet petit a est monté au sociel.
Dans le régime du discours du maître, par contre, c'était une vérité refoulée par le signifiant-maître. Mais on doit bien constater qu'aujourd'hui le signifiant-maître, les signifiants-maîtres n'arrivent plus à faire exister le rapport sexuel. Ça fait d'ailleurs le désespoir des religieux, sauf de ceux qui se tiennent précisément à distance de la civilisation hypermoderne et qui défendent avec talent, avec vigueur, une forme plus ancienne, une forme traditionnelle — aujourd'hui, en effet, une résistance méritoire à l'objet petit a est exercée par le côté islam des civilisations. Du côté des sociétés hypermodernes, par contre, la religion se désespère sur ce point, le sexe est un désespoir pour elle — c'est quand même la question sexuelle qui freine la montée, la remontée de la religion, comme l'explique une sociologue chrétienne, catholique, que j'ai lue. Et si, du côté des sociétés hypermodernes, la religion se désespère sur ce point, c'est que la religion chez nous s'adosse à la notion de la nature que le réel a périmée, que la montée de l'objet petit a a rendue obsolète.
Évidemment, ce qui est à mourir de rire, ou à pleurer, c'est qu'un grand nombre de psychanalystes n'ont pas d'autre idée que de venir en renfort. Ils vous jurent sur leur expérience que l'éducation du petit homme nécessite qu'il puisse faire ses identifications sur papa et sur maman. Je considère que c'est un abus. Un abus que leur expérience ne peut absolument pas avérer. C'était déjà ridicule quand ils se faisaient gardiens de la réalité collective, mais ça l'est d'autant plus quand la réalité collective dont ils veulent être les gardiens est celle d'hier. Dire ça n'implique aucun enthousiasme pour les remaniements en cours. Comme la plupart d'entre vous, j'ai été éduqué dans une forme plus ancienne, plus traditionnelle, mais je suis ce qui s'écrit.
La psychanalyse a été inventée pour répondre à un malaise dans la civilisation, un malaise de sujet si l'on veut, enfin de sujet plongé dans une civilisation que l'on pourrait ainsi énoncer : pour faire exister le rapport sexuel, il faut réfréner, inhiber, refouler la jouissance. La pratique freudienne a frayé la voie à ce qui s'est manifesté, avec tous les guillemets que vous voulez, comme une libération de la jouissance. La pratique freudienne a anticipé la montée de l'objet petit a au zénith social et elle a contribué à l'installer. D'ailleurs, cet objet petit a, ce n'est pas un astre, c'est un Spoutnik ¬un produit artificiel.
La pratique lacanienne, elle, a affaire aux conséquences de ce succès sensationnel. Des conséquences qui sont ressenties comme de l'ordre de la catastrophe. La dictature du plus-de-jouir dévaste la nature, elle fait éclater le mariage, elle disperse la famille et elle remanie le corps. Ce remaniement ne concerne pas simplement les aspects de la chirurgie esthétique ou de la diète — le style de vie anorexique, comme disait Dominique Laurent —, ça peut aller jusqu'à une chirurgie et une intervention sur le corps beaucoup plus profonde. Maintenant qu'on a déchiffré, décrypté le génome, on va vraiment pouvoir produire, aller dans la voie de ce que certains appellent une posthumanité.
Alors, la pratique lacanienne, est-ce qu'elle joue sa partie par rapport à la pratique de 1'IPA et à ses standards ? Sans doute. Mais elle joue surtout sa partie par rapport aux nouveaux réels dont témoigne le discours de la civilisation hypermoderne. Elle joue sa partie dans la dimension d'un réel qui rate, de telle sorte que le rapport des deux sexes entre eux va devenir de plus en plus impossible, de telle sorte que, si je puis dire, l'un-tout-seul sera le standard posthumain, l'un-tout-seul, tout seul à remplir les questionnaires pour recevoir son évaluation, et l'un-tout-seul commandé par un plus-de-jouir qui se présente sous son aspect le plus anxiogène.
Un trou du réel
Donc, la pratique lacanienne, qu'il s'agirait d'inventer, n'opérera pas à partir du discours de l'inconscient comme son envers. Elle opérera, elle opère déjà à travers nous – essayons de nous y repérer – elle opère dans un trou du réel qui marche et un trou n'est pas un manque – un manque est toujours [20] à sa place, le manque c'est l'autre nom de la place. Le manque est le principe de toutes les substitutions et c'est même ce qui permet de dire à un moment donné : Bingo !
Au contraire, la pratique lacanienne opère dans la dimension du ratage. On dit aussi Bingo ! dans la pratique lacanienne. C'est un miracle, une grâce. Mais il faut bien reconnaître, comme Lacan lui-même l'a fait, ça n'est pas calculable. L'interprétation analytique, dont on comprend comment elle procède, n'est pas une interprétation analytique. C'est comme ça que je comprends que Lacan nous ait pris par la main, finalement pour nous rassurer sur ceci qu'il n'y a que différentes façons de rater, dont certaines satisfont plus que d'autres. Il ne s'agit pas seulement de mots d'esprit, ce n'est pas simplement du Witz. C'est la condition pour qu'on tienne le coup dans le discours de la civilisation hypermoderne.
Donc, cette pratique lacanienne, ce serait la forme, la déformation, la transformation, au sens topologique, qui permettrait à la psychanalyse de surmonter les conséquences réelles qui se produisent du fait de son exercice depuis un siècle, de son introduction dans une civilisation qui, maintenant, converge sur la structure du discours analytique. Et ces conséquences font retour sur elle-même. Les conséquences de la psychanalyse font retour sur la psychanalyse elle-même et, sur ce trajet, on peut même dire que ce qui était sa condition de possibilité devient comme une condition d'impossibi¬lité. Je dis possibilité, il s'agit plutôt de la contingence de l'événement Freud, et il se pourrait que l'impossibilité, qui a déjà été énoncée par Freud et qui a été articulée par Lacan, soit la condition de l'exercice même de la psychanalyse. En tout cas, c'est ce qui s'est découvert à nous, non pas intellectuellement, mais dans la pratique : la psychanalyse ex-siste sur un fond d'impossible. D'ailleurs, on constate que nous avons perdu le goût de nous raconter les uns aux autres nos succès thérapeutiques. C'est plutôt quand nous témoignons d'un achoppement que nous avons le sentiment que c'est vrai — ce qu'a bien compris Mauricio Mazzotti, par exemple, qui a témoigné hier d'une interprétation à côté, d'un ratage de pratique dont on lui était beaucoup plus gré que ce qui aurait été la narration euphorique d'un « j'ai appuyé sur ce bouton, ça a donné ce résultat et l'habit est tombé ». Et c'est précisément parce qu'on ne comprend pas comment l'interprétation fonctionne, parce que ça ne réussit pas en appuyant sur des boutons, quelle que soit la perfection des diagnostics ou de l'expérience clinique, c'est précisément pour ça que nous passons notre temps à nous expliquer les uns aux autres, à tenter de nous expliquer ce qui a lieu.
La psychanalyse, qui est, si je puis dire, un socratisme mâtiné de cynisme, a fait trembler tous les semblants sur lesquels reposaient les discours et les pratiques, elle a dévoilé par là ce que Lacan appelait l'économie de la jouissance. Eh bien, maintenant, la dérision et le cynisme sont passés dans le sociel, avec juste ce qu'il faut d'humanitaire pour voiler ce dont il s'agit. Et cette propagation de la dérision n'a pas épargné la psychanalyse elle-même. La psychanalyse constate aujourd'hui qu'elle est victime de la psychanalyse. Et les psychanalystes, eux-mêmes éventuellement, sont victimes de la psychanalyse, victimes du soupçon qu'instille et distille la psychanalyse quand ils n'arrivent pas à croire à l'inconscient. Les semblants dont la psychanalyse elle-même s'est produite — le père, l'OEdipe, la castration, la pulsion, etc. — se sont aussi mis à trembler. C'est pourquoi on assiste depuis vingt ans à ce recours au discours de la science, dont on espère qu'il nous donnera le réel dont il s'agit et dont on espère qu'il pourra nous donner du plus-de-jouir, c'est-à-dire franchir la barrière qui sépare S2 de petit a dans le discours de l'hystérie.
Une intention de sens dans le réel
Il me faut là rappeler la condition de contingence sous laquelle la psychanalyse est apparue, c'est-à-dire la découverte par Freud du symptôme hystérique, qui s'est faite dans le contexte du discours de la science, du matérialisme psycho-physiologique de la fin du XIXe siècle, dans le contexte d'un réel au sens scientifique, d'un réel de type galiléen, d'un réel Un, logeant, incluant un savoir. C'est dans ce contexte que Freud a découvert qu'il y a du sens dans le réel. Il faut dire que ça a fait scandale, que la psychanalyse est apparue comme une corruption du savoir scientifique, parce que le savoir scientifique peut être dans le réel, mais pour ne rien dire.
Qu'il y a du sens dans le réel implique que ça veut dire quelque chose, qu'il y a une intention. Et ça a été, pour la psychanalyse, sa condition de possibilité. Du sens dans le réel, c'est le support de l'être du symptôme, au sens analytique. Et pourtant, on a laissé faire Freud. On peut se demander pourquoi ?[22] On l'a laissé faire, lui et ses disciples qui se sont mis à proliférer. On les a laissés trafiquer le symptôme, le symptôme mental, on les a laissés trafiquer ça avec du sens. On a même laissé la psychiatrie être gagnée par ça. Sans doute parce qu'on n'avait pas le savoir dans le réel qui pouvait répondre à des symptômes de ce genre, à part à la grosse : on avait la lobotomie, la cure de sommeil. Donc, on l'a laissé faire avec son intention de sens dans le réel. On a laissé le traitement du symptôme à la manipulation du sens. D'ailleurs, depuis Pinel au moins, on avait déjà utilisé le sens impératif, le S1, pour traiter le symptôme, c'était traditionnel.
Une scission du sens et du réel
On a donc accepté le S2 freudien, c'est-à-dire le sens associatif, à côté du sens impératif. Et ceci, jusqu'au moment actuel où, pour ajouter si je puis dire au malaise dans la psychanalyse, s'est produite une scission de l'être du symptôme, exactement une scission du réel et du sens. Mais cette scission était attendue, logiquement attendue. Il en résulte la pulvérisation du symptôme, dont témoignent les éditions successives du DSM, après la première édition qui était psychodynamique. Ce qui faisait tenir ensemble le symptôme, c'était le dire. Le symptôme avait quelque chose à dire. C'était, en définitive, l'intentionnalité inconsciente qui faisait tenir le symptôme. Eh bien ! dans le mot symptôme, le «sym» s'en est allé et il n'y a plus que «ptôme». Le symptôme est désormais réduit au trouble. Et l'anglais dit ça mieux quand il parle de disorder, mot qui prend sa référence à l'ordre du réel.
Pour la science, le réel, ça marche. Et c'est à ça que sert le savoir dans le réel. C'est pourquoi on peut dire que la science a des affinités avec le discours du maître — d'ailleurs, Lacan l'a signalé mille fois. Mais il faut bien dire, dans la civilisation hypermoderne, on n'y croit plus. Au contraire, on a maintenant l'idée que le savoir scientifique, dans le réel, ça rate, ça va rater. Les organismes génétiquement modifiés, le nucléaire, ça ne génère plus la confiance dans le bon fonctionnement du savoir dans le réel — et ceci, à partir du mo¬ment bien sûr, où c'est nous qui commençons à le trafiquer.
Ce qui fut le symptôme, et qui n'est plus que trouble, est donc désormais divisé en deux, dédoublé. Du côté du réel, il est traité hors sens par la biochimie, par les médicaments de plus en plus ciblés. Et le côté du sens, quant à lui, continue d'exister à titre de résidu. Il fait l'objet d'un traitement d'appoint, qui peut prendre essentiellement deux formes me semble-t-il. D'une part, une écoute de pur semblant — « venez que je vous écoute » —, qui a valeur d'accompagnement et souvent même de contrôle de l'opération qui s'accomplit dans le réel par le biais des médicaments — et, en effet, les biochimistes sont les premiers à dire : « mais pas du tout, il faut que nos patients soient écoutés aussi ». D'autre part, la pratique de la parole autoritaire et protocolaire des thérapies cognitivo-comportementales.
Le symptôme se trouve donc réparti en deux : du côté du réel, on vise la suppression plus ou moins approximative du trouble ; et du côté du sens, c'est un accueil du sens, un ruissellement de sens et, en même temps, un nivellement du sens. Il faut dire que c'est spécialement du côté des thérapies cognitivo-comportementales qu'on assiste à un refus, à une réfutation du symptôme, et ceci alors que, dans la psychanalyse, le symptôme avait valeur de vérité, il représentait la vérité, il la présentait toujours sous un masque, donc comme un mensonge, et il fallait prendre le temps de vérifier le symptôme, au sens de le faire vrai. Aujourd'hui, nous voyons qu'en France, ce temps qu'il faut ne va plus de soi.
Comment répondre à ça ?
Donc, premièrement, nous avons une protestation psychanalytique qui est sympathique, mais vaine, et qui consiste à récuser le savoir dans le réel. Deuxièmement, nous avons ce que j'appelais un ralliement au savoir dans le réel. Troisièmement, nous avons la tentative de rénover le sens du symptôme à quoi Lacan s'est attaché. C'est ce qu'il a introduit en modifiant l'orthographe même du mot, sous le nom de sinthome.
Là, il faut reprendre Freud et son malaise dans la civilisation, qui n'était pas simplement un diagnostic, mais le support de la psychanalyse, sa promesse de succès. Aujourd'hui, je prends plutôt comme référence l'esquisse qu'il a donnée en 1908, sous le titre «La morale sexuelle civilisée et la maladie nerveuse des temps modernes». C'est un texte qu'il est amusant de relire, il n'est pas long. Freud y cite tous les observateurs de l'époque, qui, au tournant du siècle, entre le XIXe et le XXe siècle, notaient des nouveaux symptômes qui marquaient ce tournant — le plus célèbre, qui est resté, étant la [24] neurasthénie de Beard. Tous ces observateurs notaient un phénomène social : la croissance, la propagation de la maladie nerveuse. Ce passage est très amusant, de bonne herbe, il donne une description de la vie moderne, des fatigues qu'elle implique, de la surstimulation. On pourrait vraiment croire qu'il s'agit d'aujourd'hui. Ce qui est frappant, c'est que Freud cite tout ça au début de son texte, pour le mettre ensuite de côté et dégager, au contraire, un facteur unique, une détermination essentielle : la monogamie, l'exigence monogamique. C'est ainsi qu'il esquisse en deux coups de cuillère à pot une théorie de la jouissance sexuelle dans la civilisation. Premier stade, dit-il : l'accès libre à la jouissance — c'est vraiment, comme dit Jean-Jacques Rousseau, « Commençons par écarter tous les faits ». Deuxièmement : restriction de la jouissance, qui est permise seulement à des fins de reproduction. Troisièmement, la jouissance, aujourd'hui, n'est permise que dans le cadre du mariage monogamique. C'est amusant de suivre ce texte dans le détail. Freud isole ce qui névrose, ce qui est névrosant, à partir de l'effort pour faire exister le rapport sexuel et du sacrifice de jouissance que cela comporte. On peut dire que nous trouvons là l'index pointé sur ce que Lacan apportera.
Les symptômes du non-rapport sexuel
L'apport de Lacan, quant à lui, ne consiste pas du tout à récuser le réel scientifique et le savoir dans le réel. Récuser le discours de la science, c'est une voie de perdition, qui ouvre à toutes les manigances psy — manigance n'est pas un terme injurieux. Il ne s'agit pas de récuser ce savoir, mais d'admettre qu'il y a du savoir dans le réel et, en même temps, de poser que dans ce savoir il y a un trou, que la sexualité fait trou dans ce savoir. C'est une transformation de Freud, sans doute, et c'est passer une nouvelle alliance entre science et psychanalyse qui, si j'ose dire, repose sur le non-rapport.
« Il n'y a pas de rapport sexuel » donne donc le site de la pratique lacanienne, parce que c'est à entendre au regard de l'énoncé qui affirme « il y a du savoir dans le réel ». « Il n'y a pas de rapport sexuel », c'est ce qui fait la balance avec le « il y a du savoir dans le réel ». C'est le rapport sexuel qui fait objection à la toute-puissance du discours de la science — d'ailleurs, pour l'instant, on laisse les agences matrimoniales aux mains d'un certain nombre de mémères qui ont de l'expérience, on n'a pas encore installé les évaluateurs dans les agences matrimoniales, mais ça ne saurait tarder ! Donc, pour l'instant, et c'est ce qui est quand même frappant, le rapport sexuel, ça fait trou dans le réel et dans le savoir dans le réel.
Que le rapport sexuel fasse trou dans le réel peut se représenter simplement, comme ceci : le logiciel fait défaut en ce point. C'est le principe d'une pratique ou d'une clinique où les symptômes ne sont pas des troubles, des désordres, parce qu'en ce point il n'y a pas d'ordre. C'est-à-dire que le savoir dans le réel ne dicte pas sa loi, on ne peut pas intervenir en ce point à partir du savoir dans le réel. C'est un énoncé négatif qui appelle des énoncés positifs, qu'il faut que je choisisse puisque je suis au terme de mon intervention.
D'abord, les symptômes sont symptômes du non-rapport sexuel. Ça veut dire que sans doute ils sont articulés en signifiants, mais c'est secondaire, c'est leur bavardage. Les symptômes ne sont pas essentiellement des messages. Ils sont avant tout des signes du non-rapport sexuel, éventuellement des signes de ponctuation. Lacan parlait des symptômes comme de points d'interrogation dans le non-rapport sexuel. Hier, j'entendais une patiente dire que ce qui reste pour elle d'angoisse se lie au corps comme une virgule, comme une pause de respiration. Donc, les symptômes sont des signes. C'est un autre abord que l'abord comme message.
Les symptômes sont réels
D'autre part, les symptômes sont nécessaires, ils ne cessent pas de s'écrire et c'est ce qui fonde leur équivalence avec l'et caetera. Ça veut dire qu'ils sont réels, à tel point qu'ils peuvent parfaitement se confondre avec le réel qui marche. C'est ça le paradoxe. C'est pourquoi, dans le même temps où Lacan dit que le symptôme est réel, il peut également dire : il faut y croire. Précisément, ils sont tellement réels, ces symptômes, que c'est arbitraire de les détacher comme tels, il faut que quelqu'un le veuille. Vous voulez un exemple ? Prenez l'homosexualité. Elle se pose comme trouble dans l'ordre naturel. Quand on impute à un trouble d'être un trouble de l'ordre naturel, aujourd'hui il n'y a qu'une chose à faire : il faut faire un lobby. Et si vous faites un lobby, vous obtenez de cesser d'être un trouble de l'ordre naturel. Comme vous le savez, c'est à la suite d'une pression, d'un rapport de force politique, que l'homosexualité a cessé d'être un disorder, ce n'est plus classé [26] comme disorder. On voit donc ici à quel point on rejoint les résultats de la psychanalyse, d'une psychanalyse, à savoir : la jouissance perverse est permise. Reste à savoir ce que l'on en fait.
Un troisième énoncé positif : les symptômes sont symptômes-jouissance, si je puis dire. Ils expriment que la jouissance n'est pas à la place où, pensait-on, elle devrait être, c'est-à-dire dans le rapport sexuel dont Freud donne la singerie sous les espèces de la monogamie. Ça n'est jamais la bonne jouissance, celle qu'il faudrait. Et, de là, nous accédons à un certain nombre de points-noeuds de cette clinique, que je ne vais pas vous raconter aujourd'hui et qui passent par des questions comme :
L'incorporation de l'inconscient, l'inconscient est-il corporel ? La pratique lacanienne et la question tellement troublante de Lacan dans la pratique : l'effet de l'interprétation tient-il à l'emploi de mots ou à leur jaculation ? C'est-à-dire qu'une interprétation, il faut y mettre le ton — d'ailleurs ceux qui ont la chance de pouvoir rapporter des interprétations de Lacan, ils les répètent toujours avec le ton de Lacan. La poétique de l'interprétation, ce n'est pas pour faire beau, ce n'est pas pour faire kitsch. La poétique de l'interprétation, c'est un matérialisme de l'interprétation. Quelqu'un qui suivait une patiente depuis neuf ans me racontait hier ou avant-hier, en contrôle, qu'elle avait obtenu un effet tout à fait inédit depuis ces neuf ans simplement en lui disant : Basta !, sur un ton dont la virulence tranchait avec la voix douce qu'elle avait le reste du temps. Il faut donc y mettre le corps pour porter l'interprétation à la puissance du symptôme.
Je cherche un point pour suspendre, pas pour conclure.
L'amour, ce qui fait exister l'inconscient
Avec le dernier Lacan, on se retrouve plutôt avec trois inconscients, trois modalités différentes de l'inconscient, mais il faut du temps pour expliquer cela.
On peut dire que l'inconscient freudien travaille jusqu'à plus soif. D'ailleurs, Marco Focchi a apporté une liste de références où l'on voit l'inconscient freudien s'épuiser au travail, alors que le parlêtre lacanien, lui, ne s'épuise pas du tout au travail. Plutôt, il grouille, bouillonne, infecte, il est du style parasite. Lacan voulait que le parlêtre lacanien remplace l'inconscient freudien. Il le voulait, me semble-t-il, pour répondre au problème que j'ai posé au tableau, à savoir qu'il faut déplacer la psychanalyse en quatrième vitesse.
Les considérations que j'ai dû sauter conduisaient à une inversion de ce que nous disons traditionnellement : le sujet supposé savoir est pivot du transfert. Il me semble que le dernier Lacan dit autre chose, il dit plutôt, si je puis dire : le transfert est pivot du sujet supposé savoir. Pour le dire autrement, il dit plutôt que ce qui fait ex-sister l'inconscient comme savoir, c'est l'amour. D'ailleurs, la question de l'amour à partir du Séminaire Encore connaît une promotion tout à fait spéciale, parce que l'amour, c'est ce qui pourrait faire médiation entre les uns-tout-seul — à partir de là, dire que l'amour, c'est imaginaire, fait d'ailleurs difficulté. C'est-à-dire que l'inconscient n'existe pas. L'inconscient primaire n'existe pas comme savoir. Pour qu'il devienne un savoir, pour le faire exister comme savoir, il faut l'amour. Et c'est pourquoi Lacan pouvait dire à la fin de son Séminaire Les non-dupes errent : une psychanalyse, ça demande d'aimer son inconscient. C'est le seul moyen de faire le rapport, d'établir un rapport entre S1 et S2, parce qu'à l'état primaire, on a des Uns disjoints, on a des Uns épars. Donc, une psychanalyse demande d'aimer son inconscient pour faire exister, non pas le rapport sexuel, mais le rapport symbolique. Mais à un psychanalyste, il n'est pas demandé d'aimer l'inconscient. Il n'est pas demandé à un psychanalyste d'aimer les effets de vérité de l'inconscient. Et ça, c'est difficile, parce qu'un analyste, c'est aussi un analysant ou un ancien analysant. Et pourtant, pour ce qui pourrait être la pratique lacanienne, il ne faut pas plus aimer le vrai que le beau et le bon.
[1] Publié dans MENTAL, Revue internationale de santé mentale et de psychanalyse appliquée, n°15, Paris, février 2005.
[2] Conférence faite au IVème Congrès de l'Association Mondiale de Psychanalyse, à Comandatuba—Bahia, Brésil, en août 2004. Texte établi par Monique Kusnierek, non relu par l'auteur et publié avec son aimable autorisation.