Une voie plus précaire et pourtant plus sûre... - Sarah Dibon
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Le salut par les déchets[1]
Jacques-Alain Miller
Je vais m'expliquer d'abord sur mon titre. Et en effet, il faut que je corrige ce qui a été imprimé dans le programme. Ce n'est pas « Le salut par le déchet », mais « ...par les déchets », au pluriel. Il convient d'être exact car cette formule, en fait, est une citation. Elle est de Paul Valéry. C'est par cette formule « le salut par les déchets », qu'il définit le surréalisme, la voie choisie par le surréalisme. Et je dis « la voie » au sens du Tao. C'est le chemin. C'est aussi la façon de faire, de se poser, de se glisser dans le monde, dans le discours, dans le cours du monde qui est discours. Et cela me parait très juste de dire qu’André Breton a promis le salut par la voie des déchets. Mais, c'est encore plus juste de le dire de Freud. Et d'ailleurs, la promesse surréaliste n'aurait jamais été proférée s'il n'y avait pas eu avant la psychanalyse, la découverte freudienne qui fut, comme on le sait, d'abord, celle de ces déchets de la vie psychique, de ces déchets du mental que sont le rêve, le lapsus, l'acte manqué et, au-delà, le symptôme. La découverte aussi, qu'à les prendre au sérieux, et d'abord, à y faire attention, le sujet a des chances de faire son salut.
Sublimation « Faire son salut », l'expression est religieuse. Mais elle ne traduit pas mal qu'il ne s'agit pas seulement de santé, de guérison, mais que, au-delà du symptôme ou sous le symptôme, il est question de vérité. D'une révélation de savoir qui emporte avec elle la réalisation d'une satisfaction et, si je puis dire, le développement durable d'une satisfaction supérieure.
Donc, la formule de Valéry, je la verse au compte de la psychanalyse. Et je me dis qu'il a suffi que paraissent la psychanalyse et sa promesse de salut par les déchets pour que l'on s'aperçoive que, jusqu'alors, on n'avait jamais cherché le salut que par les idéaux.
C'est à Hercule que, dans le mythe, on donnait à choisir entre deux voies : la voie du vice et celle de la vertu. Eh bien, tout se passe comme si l'humanité avait été cet Hercule et qu'elle ait été placée devant ce choix : ou le salut par les idéaux ou le salut par les déchets. Et comme par un choix forcé, on pourrait dire qu'elle aurait toujours choisi le salut par les idéaux jusqu'à ce que Freud, le premier, lui ouvre l'autre voie, totalement inédite, celle du salut par les déchets.
Qu'est-ce que le déchet ? Le terme a beaucoup de résonnance pour ceux qui, même simplement, parcourent l'enseignement de Lacan. C'est ce qui est rejeté et spécialement rejeté au terme d'une opération dont on ne retient que l'or, la substance précieuse qu'elle apporte. Le déchet, c'est ce que les alchimistes appelaient le caput mortuum. C'est ce qui tombe, ce qui choit, quand par ailleurs on s'élève. C'est ce que l'on évacue, ou que l'on fait disparaître pendant que l'idéal resplendit. Et ce qui resplendit a une forme. On pourrait dire que l'idéal, c'est la gloire de la forme. Tandis que le déchet est informe. Il est prélevé sur une totalité dont il n'est que morceau, pièce détachée. À ce propos, je corrigerais d'une nuance ce que j'ai dit rapidement du surréalisme. Certes, il est dans la ligne de la psychanalyse. Il est l'un de ses effets qui fut, quant à l'art, des plus rapides et des plus retentissants. Mais ne peut-on pas dire aussi bien que c'est au titre de défense ? Le surréalisme, c'est un art en effet. C'est-à-dire qu'il procède à une esthétisation du déchet. Il fait passer le déchet au registre de l'esthétique et, par là, s'il modifie la définition du beau, il ne remet pas le beau en question. On peut noter que depuis lors, en effet, l'art dit « contemporain » s'est occupé, au moins à partir de Marcel Duchamp, à nous offrir le déchet-même comme objet d'art. Et si on y songe, ce n'est pas le propre du surréalisme, c'est ce que l'art a toujours fait. C'est l'essence de l'art ou plutôt son procédé qui, par le surréalisme, a été, si je puis dire, mis à nu. L'essence de l'art, c'est d'esthétiser le déchet, de l'idéaliser, ou, comme on dit en psychanalyse, de le sublimer.
On se souvient de la définition que Lacan donnait de la sublimation : élever l'objet, l'objet petit a — et devant cette assemblée, je ne vais pas le redéfinir — élever l'objet à la dignité de la Chose. Cette définition est certainement très éclairante, mais pourtant elle ne saurait nous satisfaire aujourd'hui. Car ce qu'il désigne comme la Chose est déjà une version sublimée de la jouissance. Cette sublimation est déjà désignée par ces deux mots : le verbe « élever » et le substantif« dignité ». Cependant, la jouissance, comme telle, ne tire pas vers le haut. Et elle est nue, elle est crue, au sens opposé à cuit. Elle est crue, elle n'a pas de dignité où se draper. Ce que Lacan vise comme la Chose, c'est la jouissance idéalisée, nettoyée, vidée, réduite au manque, réduite à la castration, réduite à l'absence du rapport sexuel. Quand la jouissance est élevée à la dignité de la Chose, c'est-à-dire quand elle n'est pas abaissée à l'indignité du déchet, elle est sublimée, c'est-à-dire socialisée. Ce qu'on appelle sublimation effectue une socialisation de la jouissance. La jouissance est socialisée, c'est-à-dire intégrée au lien social, au circuit des échanges. Elle est mise au travail dans le discours de l'Autre et pour sa jouissance.
C'est de ce biais que, ce matin, j'aperçois la sublimation comme ce biais par où la jouissance, foncièrement autistique de l'Un, engraine sur le discours de l'Autre et vient à s'inscrire dans le lien social. Je ne vois pas pourquoi ne pas étendre cet aperçu jusqu'à dire que ce n'est que par le biais de la sublimation que la jouissance fait lien social. Ah, je n'oublie pas qu'il y faut la production d'un objet susceptible d'être, comme on dit, élevé à la dignité de la Chose ! C'est en quoi le coït n'est pas en lui-même un acte et qu'il ne fonde, comme tel, aucun lien social. Comme l'avait d'ailleurs bien vu Jean-Jacques Rousseau, dans son second discours, quand il décrit les accouplements hasardeux de son humanité primitive, présociale. La sexualité ne se socialise qu'eut égard à la reproduction, dans le cadre symbolique susceptible d'élever l'enfant, comme objet, à la dignité de la Chose. Faute de cette insertion symbolique, il est abaissé à l'indignité de l'objet. Et il en porte la marque dans ce qui apparaît comme son destin.
La problématique jouissance de l'Autre Je note le caractère problématique de ce que l'on désigne comme la jouissance de l'Autre, et que j'ai effleuré tout à l'heure. Quand cet Autre s'incarne sous les espèces d'un autre corps, la jouissance qu'il suscite dans le corps de l'un reste évidemment séparée de la jouissance que cet autre corps éprouve. Quand l'Autre désigne le corps social, si je puis dire, sa jouissance, la jouissance de cet Autre-là, reste une abstraction. Un abstrait, une fiction qui s'étaye du nombre, de la masse, comme ici par exemple. Je parle pour vous faire plaisir, quand même. Vous êtes, m'a dit Vicente Palomera, mille cent ce matin. Pas mal. Cependant, il arrive que la jouissance de l'Autre social prenne corps. Que la jouissance réussisse à être identifiée dans le lieu de l'Autre. Qu'elle ne s'y évapore pas. Qu'elle ne se volatilise pas. Qu'elle ne se confonde pas avec la splendeur vide de la Chose. C'est quand on peut dire, ou sous-entendre, ou être persuadé de : « l'Autre jouit de moi ». Tel est l'axiome qui résume, au dire de Lacan — tel que je l'entends, tel que je l'interprète, ça n'est pas dit tel quel —, tel est l'axiome qui résume la position subjective que la psychiatrie a reconnue sous le nom de paranoïa. La paranoïa est une pathologie, sans aucun doute. Pourtant Lacan dit aussi que la personnalité, comme telle, est paranoïaque. La paranoïa accompagne comme son ombre la sublimation. Comme le montre ce que l'on pourrait appeler « la paranoïa des créateurs » et dont nous avons tous les exemples dans les querelles complexes, infinies qui opposent l'auteur et l'éditeur, le peintre et son marchand, mais qui font la matière de leur biographie. D'une certaine façon, allons jusque-là, il est impossible d'être quelqu'un sans être paranoïaque. Il est impossible d'être quelqu'un dont on parle, quelqu'un dont le nom est véhiculé dans le discours de l'Autre, et par là même vilipendé, diffamé en même temps que diffusé, il est impossible d'être quelqu'un sans le soutien d'une paranoïa. C'est dire simplement que l'Autre social est toujours un Autre méchant, qui veut jouir de moi, m'utiliser, me faire servir à son usage et à ses fins.
La paranoïa, celle dont je parle — paranoïa au sens étendu, si je puis dire « paranoïa tempérée » la paranoïa est consubstantielle au lien social. Elle est présente et active dès le stade du miroir, matrice de l'imaginaire. La moindre chaîne signifiante, le signifiant le plus élémentaire, obscur oracle symbolique, véhicule cette paranoïa, et on peut dire que cette paranoïa motive aussi bien toute défense contre le réel.
Je pose donc, dans le fil que je tire ce matin, que la paranoïa fait la consistance de la personnalité. C'est la paranoïa, tel que je le disais, à la fois étendue et tempérée, c'est la paranoïa qui stabilise, qui unifie et qui densifie l'instance que la psychanalyse désigne comme le moi. Sans cette paranoïa, le moi ne serait, en effet, qu'un bric-à-brac d'identifications imaginaires. Et donc, je suis conduit à dire que c'est la paranoïa qui socialise le sujet par la supposition à l'Autre d'une volonté de jouissance, une volonté qui ne prétend pas s'employer à son bien.
C'est cette imputation de volonté malveillante que l'Autre social, là où il est représenté par des instances légales, s'emploie incessamment à démentir. De tous les côtés, par toutes ces voix innombrables du peuple administratif qu'il multiplie, il ne dit qu'une chose : « je veux ton bien ». Il faut bien peu de personnalité pour lui ajouter foi.
Eh bien, ce peu de personnalité est sans doute le trait commun de ceux qui viennent s'en remettre aux institutions de soins qui les accueillent à bras ouverts et la bouche en coeur, gratuitement, sous l'égide implicite du « je veux ton bien ». Ceux qui peuvent le croire sont les rebus de la volonté de jouissance.
Si le lien social est d'essence paranoïaque alors la difficulté à s'y insérer est de l'ordre de la débilité. Si on appelle débilité, la glissade subjective entre les discours jusqu'à la position hors discours qui est celle que la psychiatrie a épinglée du terme de schizophrénie.
Il faut bien dire que la débilité ainsi définie est très généralement celle des psychanalystes eux-mêmes. Ce qui les sauve — ce qui les sauve tout de même — c'est d'avoir réussi à faire de leur position de déchet le principe d'un nouveau discours. D'avoir réussi à sublimer assez leur déchéance pour l'élever à la dignité d'une pratique, c'est-à-dire d'un objet d'échange. Ils se font payer, tout est là. Ils vendent ce qu'ils appellent parfois leur art. Mais ils demeurent néanmoins foncièrement; et ils désirent demeurer, des sans-papiers. Même s'ils ont un domicile fixe, bien obligé, ils ne sont pas complètement intégrés à l'ordre social. Ils n'ont qu'un pied dedans. Si elle devait s'accomplir, se parfaire, l'insertion sociale de la psychanalyse serait en même temps sa disparition. La preuve est faite que c'est une voie délicate que celle de faire reconnaître l'utilité sociale de la psychanalyse. Car si les analystes devaient prendre cette reconnaissance au sérieux et non pour du semblant, elle les obligerait à vouloir le bien. C'est-à-dire à participer de cette méconnaissance où l'Autre méchant parade de sa bonne volonté, de sa volonté bonne.
La clinique de la désinsertion présente une variété qui demande à être sériée, des degrés qui méritent d'être notés, et qui confine dans le hors discours de la schizophrénie. La pragmatique de la désinsertion, quant à elle, quand elle procède psychanalytiquement, consiste, au sens que j'ai dit, à paranoïser le sujet. La formule est osée, mais après tout elle peut s'autoriser de la définition que Lacan jadis donnait de la cure psychanalytique. Une paranoïa dirigée. Il est des sujets dont la paranoïa, pour pouvoir être dirigée, demande d'abord à être produite. Et on pourrait dire que le sujet sera suffisamment paranoïaque quand il voudra bien payer de sa poche pour être écouté et traité.
Qu'est-ce que cherche à accomplir la pragmatique de la désinsertion quand elle s'affronte ainsi au défaut de paranoïa ? Elle cherche à accomplir une identification, sans doute, qui permette au sujet de trouver sa place dans l'une des multiples routines dont est faite l'organisation sociale et qui ont pour propriété de stabiliser le rapport du signifiant et du signifié, le rapport du sujet aux grandes significations humaines Mais il ne s'agit pas seulement d'obtenir une identification signifiante du sujet, son inscription sous un signifiant-maître. Il s'agit d'une identification de jouissance au lieu de l'Autre, c'est-à-dire l'équivalent de ce que son fantasme procure au névrosé comme au pervers. Il s'agit de détacher de la jouissance une parcelle qui puisse faire objet, et d'abord l'objet d'une narration, d'un scénario — comme le scénario du fantasme — d'un storytelling, comme on nous a appris le mot aujourd'hui, d'une légende, de ce que Lacan appelait un « mythe individuel » et qui peut tenir lieu de fantasme.
Ce qui, de la jouissance, reste insocialisable Ces journées sont bienvenues, car il était urgent de clarifier la clinique et la pragmatique de la désinsertion, puisque les psychanalystes, au moins ceux qui se rattachent au Champ freudien, sont devenus des narodniki passionnés. Narodniki — cette langue n'est pas traduite, c'est du russe — désignent ceux qui allaient au peuple, dans l'élan d'un mouvement qui avait saisi l'intelligencia russe de la fin du XIXe siècle-début du vingtième. Eh bien, je compare le mouvement des CPCT aux narodniki. Ce fut la bonne nouvelle : les analystes sortent de leurs cabinets. La posture traditionnelle voulait, en effet, que l'analyste attende chez lui que des demandes lui viennent. Attitude passive, expectante, consistant à recevoir. À la place, on adopta une méthode de provocation institutionnelle visant à susciter des demandes en levant des obstacles que l'on pouvait qualifier d'imaginaires. On traiterait désormais gratis et les patients s'adresseraient à un collectif, non à un individu. Étant supposé que pour un sujet ignare, un collectif rendrait manifeste que les uns et les autres se garantissent mutuellement. Cette gratuité du traitement impliquait sa durée limitée.
Je dois dire qu'à jeter sur cette méthode un regard rétrospectif, on ne voit rien là que n'eut pu faire une association de psychanalystes si elle acceptait de financer à fond perdu. Je ne vois rien dans cette méthode qui soit rebutant, la gratuité étant compensée par la limitation de la durée. Mais on y ajouta un élément — c'est ce que j'ai écrit : « on » y ajouta un élément, je plaide coupable —, on y ajouta un élément qui changeait tout. Cette institution nouvelle serait financée par des subventions publiques. Fatale erreur. C'était interposer entre l'analyste et le peuple une instance tierce : l'État, ses administrations. L'opération consacrerait ainsi, croyait-on, la reconnaissance par la société des bienfaits de l'action psychanalytique. Mais du même coup, c'était obliger le CPCT à être comme Arlequin, serviteur de deux maîtres, le discours de l'analyste et le discours du maître. Pot de terre contre pot de fer. Le discours analytique se fracassa contre le fer du discours du maître. L'expérience démontra la puissance des formations collectives, et quand il veut s'y insérer tout de go, la faiblesse, la fragilité, la débilité du psychanalyste. Le discours du maître procède par identification signifiante exclusivement. Et c'est par là, c'est en ce sens-là qu'il interdit le fantasme. Comme le stipule expressément la ligne du dessous du schéma du discours du maître tel que tracé par Lacan jadis. L'identification donc régna sans partage. Le patient fût d'emblée identifié à son symptôme et devint l'exemplaire d'une classe, d'une catégorie. L'analyste fût invité, pour sa part, à s'identifier à la volonté bonne du thérapeute, à sa fonction thérapeutique. Après une phase, nous en sommes heureusement revenus.
L'analyste n'a point à s'insérer dans le lien social que prescrit le discours du maître. Le traitement gratuit à durée limitée ne se justifie que s'il introduit à l'expérience psychanalytique, que s'il introduit au lien social spécifique qui se tisse autour de l'analyste comme déchet représentant ce qui, de la jouissance, reste insocialisable.
Parce qu'il interdit le fantasme, le discours du maître croit à la santé mentale. Cet idéal est interdit à l'analyste qui offre une voie inédite, plus précaire et pourtant plus sûre : le salut par les déchets.
Mots clés : idéaux — sublimation — jouissance de l'Autre — paranoïa — lien social —
[1] Paru dans Mental n° 24 Transcription de Bernard Seynhave, non revue par l'auteur.