Le mot qui blesse
Jacques-Alain Miller
"Revue de la Cause freudienne n°72"
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Le mot qui blesse[*]
Jacques-Alain Miller
Y a-t-il des règles de l’interprétation ?
Je me le suis longtemps demandé, parce que Lacan prétendait que oui. Il le dit dans son écrit « La direction de la cure... ». Néanmoins, ces règles, il ne les formulait pas, sous prétexte qu’elles auraient nécessité des développements qui ne pouvaient pas être condensés à cette occasion.
Mais enfin, s’il y avait des règles de l’interprétation, c’est que l’interprétation serait une technique. Je l’aurais volontiers pensé au début, quand je ne pratiquais pas l’analyse et que je lisais Lacan, mais la pratique m’a détourné de cette idée. Je pense que l’interprétation n’est pas une technique. Je le regrette. Je le regrette parce que si c’était une technique je pourrais l’enseigner. L’interprétation n’est pas une technique, c’est, disons, une éthique.
Ce mot de règle, comment est-il venu à Lacan ? Je suppose qu’il lui est venu de Descartes, qui avait écrit son premier grand texte – qu’il a laissé inachevé, non publié jusqu’à sa mort – sous le titre Règles pour la direction de l’esprit. Le mot de direction s’y retrouve, celui que Lacan emploie dans « direction de la cure », c’est ce qui me fait penser que c’est là ce qui lui a inspiré l’idée qu’il y aurait des règles de l’interprétation.
Par la suite, il n’a pas du tout remis sur le métier ce projet de règles. C’est, je suppose, pour cette raison, que l’interprétation psychanalytique, l’art de l’interprétation, ne s’enseigne pas. Il n’y a pas de mathème de l’interprétation.
Lacan nous le faisait déjà comprendre, dans sa « Direction de la cure... », en assignant à l’interprétation freudienne – je veux dire précisément à l’interprétation de Freud, la façon que Freud avait d’interpréter – en lui assignant une portée de mantique. Mantique, et non mathème. Qu’est-ce qu’on appelle une mantique ? C’est un art de la divination. Si la psychanalyse était une mantique, elle serait de l’ordre de l’astrologie, de la cartomancie, de la chiromancie – qui consiste à lire les lignes de la main –, de l’oniromancie – qui consiste à lire les rêves. Même si l’interprétation freudienne a une portée de mantique, la psychanalyse pourtant n’est rien de tout ça.
Le psychanalyste lit, mais non pas dans les astres, non pas dans les lignes de la main, ni dans le marc de café, ni dans la boule de cristal, il lit dans ce qui se dit. Lire dans ce qui se dit, lire ce qui se dit, suppose une transmutation de la parole, pour autant que comme telle la parole est précisément ce où ne se lit pas ce qu’elle dit, comme l’exprime Lacan. L’interprétation suppose la transmutation de la parole en écriture. Par exemple, il est impossible de jouer de l’homophonie, si on ne se réfère pas à l’orthographe, à la bonne façon d’écrire. Jouer de l’homophonie n’est possible que si ce qui se prononce de la même façon, s’écrit de façons différentes.
La grammaire, après l’homophonie. Elle aussi ne se soutient que de règles. Celui qui interprète en inversant le sujet et l’objet, par exemple, suppose que l’inconscient connaît les règles de grammaire.
Homophonie, grammaire, Lacan ajoute la logique. Mais la logique, elle aussi, ne tient que par l’écrit. Elle n’est nullement assujettie au principe de contradiction. Elle tient, elle consiste en dépit des paradoxes qui l’assaillent et dont elle a montré qu’elle tirait de la verdeur.
Homophonie, grammaire, logique, sont les moyens de l’interprétation, ses instruments, mais cela ne dit rien encore de l’interprétation comme intention, comme atypique, comme position de l’interprétant.
Pour chacun, la pratique de l’interprétation qui est la sienne est strictement corrélative de la notion qu’il s’est formé de l’inconscient. Inconscient et interprétation vont de pair. Quand vous dites comment vous interprétez, vous dites, en même temps, quelle notion vous avez de l’inconscient. Votre pratique de l’interprétation dénote exactement le point où vous en êtes de l’élucidation de l’inconscient.
Ces deux termes sont d’ailleurs aussi suspects l’un que l’autre. L’inconscient est un terme qui finalement n’agréait pas à Lacan, qu’il a maintenu seulement parce que c’était un terme reçu, il aurait voulu lui substituer celui de parlêtre. L’interprétation n’est pas moins un terme suspect, et s’il est reçu d’une structure clinique, c’est celle de la paranoïa.
Il y a, dans l’analyse, une dynamique paranoïaque, qui étend l’interprétation à tout ce qui se fait et se dit. Vous n’en pouvez mais. Votre patient interprète, interprète tout, si vous ne posez pas des limites, si vous ne dirigez pas sa paranoïa, si vous ne la tempérez pas.
On se fascine sur une interprétation ou une autre, mais il faut être attentif au milieu où elles se produisent. Il règne, dans l’analyse, une atmosphère interprétative.
Atmosphère, atmosphère ! est-ce que j’ai une g... d’atmosphère ? comme disait Arletty. Eh bien ! dans l’analyse, tout ce qui se fait et se dit est susceptible d’un autre sens, c’est-à-dire est prêt à être interprété. La condition de l’interprétation proprement dite, c’est d’opérer la neutralisation de ce qui n’est pas elle – pour qu’il y ait interprétation il faut d’abord neutraliser tout ce qui n’est pas interprétation proprement dite. Comment est-ce qu’on neutralise ça ? Par la règle précisément, par le retour invariable du même, par la répétition de l’insignifiant.
Nous sommes réunis sous le chef de l’interprétation lacanienne. Cela suppose que nous avons l’idée qu’elle est différente de l’interprétation freudienne.
L’interprétation freudienne c’est essentiellement une traduction. Freud l’a inventée à propos du rêve, et de là, elle s’est étendue à toutes les formations de l’inconscient. Docile à l’hystérique, comme dit Lacan, Freud en est venu à lire les rêves, les lapsus, les mots d’esprit, comme on déchiffre un message chiffré.
Il y a toute une part de la doctrine de l’interprétation chez Lacan qui consiste à formaliser le déchiffrage de ces messages chiffrés, sous le registre du discours de l’Autre. Auquel cas l’interprétation serait essentiellement une voie de retour du message sous une forme inversée.
Faut-il, dans l’analyse, se dispenser de déchiffrer les messages chiffrés ? Mon avis est que non, car c’est ce qui installe l’atmosphère interprétative, sans laquelle, en fait, il n’y a pas d’expérience analytique.
Mais l’interprétation lacanienne, pourtant, s’en distingue. Pour la raison suivante. C’est que Freud arrête son interprétation une fois qu’il découvre le sens sexuel de ce message chiffré inconscient. Ce qui est à proprement parler l’interprétation lacanienne, à mon avis, est celle qui va au-delà du sens sexuel, celle qui pointe au-delà, vers l’inexistence du rapport sexuel. Ce que je vois comme différence entre l’interprétation freudienne et l’interprétation lacanienne, c’est que la première se satisfait du sens sexuel, de la sexuelle Bedeutung, et la seconde pointe, indique le non-rapport sexuel.
Je dis pointe, indique, qui sont des expressions qui renvoient à l’usage que Lacan fait du terme d’apophantique. C’est un terme qu’il arrache à Aristote, où le logos apophantikos est celui qui dans la proposition peut être vrai ou faux. Lacan lui emprunte ce terme, mais pour convenir à l’usage qu’en fait Heidegger : est apophantique le logos qui fait voir, qui met en lumière, qui révèle, en deçà du vrai et du faux, et qui ne comporte aucune demande, en particulier aucune demande d’assentiment.
L’interprétation, ça n’est pas une question, ça n’est pas un Peut-être, c’est la formulation d’un Il-y-a, et à la pointe, d’un Il-n’y-a-pas. Il s’agit moins de faire voir quelque chose, que d’une absence, qui est de structure : l’impossible-à-dire. C’est la marque que, il me semble, toute interprétation qui veut se dire lacanienne porte : la marque de l’impossible-à-dire.
Qu’est-ce qui distingue en propre l’interprétation lacanienne ? Elle est lacanienne pour autant qu’elle fait voir l’impossible-à-dire, qu’elle le rend comme sensible.
L’interprétation freudienne est traduction en termes sexuels. L’interprétation lacanienne n’est pas traduction mais révélation, elle lève le voile sur ce qui est impossible-à-dire, elle lit ce-qui-ne-peut-pas-se-dire, au-delà du refoulement.
Alors, y a-t-il des règles de cette interprétation-là ? S’il y avait des règles, ce pourrait être celles-là.
Premièrement, ne pas faire obstacle à l’impossible-à-dire, en bavardant, en interprétant à la va-vite, en traduisant vite fait.
Deuxièmement, créer l’inconscient par l’interprétation. Plus l’inconscient est interprété, dit Lacan, plus il se confirme d’être inconscient. L’inconscient est un fait, mais il se supporte de ce que l’analyse le produit. Dès lors, oser dire ! ne pas être écrasé par le surmoi de l’exactitude. L’interprète est ici créateur.
Troisièmement, reconduire le sens à la jouissance, c’est-à-dire, dans l’interprétation, révéler ce que le sens doit à la jouissance. À vrai dire, il lui doit tout : ne fait sens que ce qui fait jouir.
Quatrième règle, faire sa place à l’aléatoire. Une interprétation ne connaît pas ses effets à l’avance. Elle n’abolit pas le hasard. L’interprétation lacanienne est un coup de dés, qu’il faut lancer quand il convient, et à cela, il n’y a pas de règles.
Cinquièmement, un analyste doit être, par sa phase la plus profonde, un maître non pas apophantique, mais – il y a une seule lettre de différence – un maître apophatique, qui suit une voie négative. S’il garde le silence, c’est qu’aucun prédicat ne convient au réel – la voie qui conduit au réel est une voie apophatique c’est-à-dire négative. La jouissance dont nous parlons n’a d’autre signe, dans l’analyse, que le silence de l’analysant, et il ne rompt ce silence que pour le rendre d’autant plus manifeste.
Sixièmement, à part ça il y a les histoires, les histoires dont le parlêtre est empêtré, embrouillé – le parlêtre est essentiellement empêtré par des histoires. Faut-il les interpréter ? Il faut les réduire au symptôme qui les supporte. Les histoires sont toutes les mêmes, et il faut les réduire à leur répétition.
Septièmement, il y a une direction de l’interprétation. Elle se dirige toujours vers la répétition, pour distinguer, en elle, ce qu’elle évite. L’évitement, ce n’est pas le refoulement, ce n’est pas la forclusion – sauf bien entendu quand c’est de la forclusion –, c’est la limite de structure qui s’impose au savoir.
Comment peut-on toucher cette limite ? Là, le mot d’interprétation n’est sans doute plus celui qui convient. Voilà (applaudissements).
[*] Intervention exposée le 10 mai 2009 au Congrès de la NLS sur l’interprétation lacanienne. Ce texte et les huit suivants, établis à partir des exposés de leurs auteurs à ce Congrès, ont été édités et corrigés par la rédaction, avec la contribution de Pascale Fari. Transcription F. Henry et M. Jolibois (publié avec l’aimable autorisation de Jacques-Alain Miller, non relu par l’auteur).