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La logique et l’oracle
Jacques-Alain Miller
Il me faut parler de la psychanalyse, puisque c’est ce que vous attendez[1]. Sans cette attente-là, si vous n’étiez pas pressés sur les bancs ou sur les marches de cet amphithéâtre, parlerais-je de la psychanalyse ? Peut-être pas. Peut-être en écrirais-je davantage, peut-être même ferais-je silence. Pratiquer la psychanalyse porte plutôt au silence. Il arrive que l’on s’en plaigne. Mais c’est ainsi, faire l’analyste, c’est d’abord faire silence, se taire – pour que l’autre parle. Cette ablation est au principe de la position de l’analyste, ablation de la langue, et du reste, du poumon, de la voix qui porte.
L’analyste ne se prononce pas, il attend. Il attend, retiré dans le silence. Il attend, aussi opaque que l’auditoire que, réunis pour m’entendre, vous constituez pour moi.
La vérité et ses chiens
Si ce cours était ma séance hebdomadaire, je dirais l’image qui me vient pour vous représenter. Vous m’excuserez, c’est celle du chien, mot que Racine ne pouvait faire résonner sur la scène qu’à y adjoindre l’épithète «dévorant ». Le mot « chien » étant classé parmi les mots bas du vocabulaire, il ne pouvait être proféré qu’à la condition d’être relevé par un adjectif plus rutilant, appartenant à la partie noble du vocabulaire, « dévorant » en l’occurrence.
Cela se trouve dans le songe d’Athalie (« rêve » est bas, « songe » est haut). Dans l’horreur d’une profonde nuit, Jézabel apparaît à Athalie, sa fille, et l’avertit que le Dieu des Juifs lui réserve un sort redoutable. Alors qu’Athalie voit ses mains se tendre vers sa mère, à la place de la semblance de celle-ci, elle ne trouve plus qu’un « horrible mélange d’os et de chairs meurtris, et traînés dans la fange, des lambeaux pleins de sang et des membres affreux que des chiens dévorants se disputaient entre eux ». C’est assez relevé, tout de même, pour un classique. Racine fut censuré par l’Académie, lorsqu’on entreprit au XVIIIe siècle des commentaires grammaticaux sur les œuvres des grands écrivains. Il fut censuré pour cette formule « d’os et de chairs meurtris ». Car « meurtri » convient à « chair » mais ne convient pas à « os », vous ne vous en étiez pas aperçus. Cela dut être classé comme une licence poétique. On voulait néanmoins que, dans l’horrible, la décence conserve ses droits et que le vocabulaire soit convenablement régimenté. L’horreur n’excuse pas tout.
Alors, des chiens dévorants, vous ?! C’est ce que je laisse entendre. Pour ce faire, sans doute faut-il que je me remparde de quelque autorité. La voici – c’est celle de Lacan. Car ces chiens courent dans « La chose freudienne », telle la prosopopée de la vérité qui parle : « Moi la vérité, je parle. »[2] Quand Lacan fait parler la vérité, c’est en tant qu’énigme de la vérité, non pas en tant que la vérité qui dit ce qu’il en est. Non pas la vérité qui parle clair, qui parle droit, celle qui permet de s’y retrouver, mais au contraire la vérité, comme il s’exprime, « qui se dérobe aussitôt qu’apparue »[3].
Il ne s’agit pas de la vérité des familles, ni de celle des Académies, c’est la vérité en tant qu’affine à l’énigme, ce qu’il appelle la vérité proprement dite. Ce n’est pas la vérité logicienne à laquelle il viendra plus tard, celle qui s’accommode d’être désignée par une petite lettre. C’est la vérité qui en tant que telle se dit à côté, s’enveloppe de figures, d’apologues, de nuées, celle qui luit dans les ténèbres, celle aussi qui dépérit quand elle s’expose. Si elle reste trop longtemps au soleil, elle se cancérise – comme tout un chacun, paraît-il.
Dans ce morceau époustouflant, Lacan promet d’ailleurs qu’elle va donner son secret. Mais quand elle le donne, elle le retient encore. Quand elle paraît, elle vous condamne encore à la chercher. C’est pourquoi la vérité vous fait chiens. Lacan le dit en toutes lettres : « Cherchez, chiens que vous devenez à m’entendre », à m’entendre, moi, la vérité qui parle (soyons exact – moi l’exactitude, je parle ! –, page 411 des Écrits). La vérité-énigme a toujours pour auditeurs, des chiens. C’est très précis, même si la vérité est obscure : quand la vérité parle, l’allocuteur devient un chien. Il se met aux trousses de la vérité, il renifle, furète, puis il démarre à fond de train et court à l’hallali.
Déchaînements, enchaînements
On l’a vu, on le voit, on le verra avec Lacan lui-même, à savoir qu’on ne lui fait grâce de rien. Il l’a annoncé dans ce morceau d’anthologie en disant « Entrez en lice à mon appel et hurlez à ma voix »[4]. Comment ne pas penser à Fénelon qui rêvait d’un Télémaque au chant si doux que les animaux sauvages se pressaient autour de lui pour entendre la divine harmonie qu’il composait ? Si l’on pense à Télémaque, c’est qu’il s’agit ici d’un tout autre concert – une symphonie discordante, dissonante, d’aboiements enfiévrés. Quand la vérité parle, autour, ça aboie. Est-ce pour cela que l’on représente parfois la force de l’éloquence sous les espèces d’un Hercule traînant après lui des chiens enchaînés ?
Mais une parole de vérité enchaîne-t-elle ? D’abord, elle déchaîne, elle affole, il faut la faire taire. Ensuite seulement, il se découvre qu’à vous déchaîner contre elle, vous étiez par elle enchaînés. Dans la psychanalyse, on appelle cela le transfert négatif. On le voit tous les jours à l’endroit de Lacan, la chasse n’a pas cessé. J’autorise – j’autorise ? ! – qu’on mette du Lacan dans des ouvrages de chiens, il va en paraître cette année qui vont nous expliquer que Lacan n’a rien compris à la métaphore et à la métonymie ! Cinquante ans plus tard, ils y sont arrivés ! C’est ma croix, de devoir signer le bon pour imprimer des morceaux de Lacan, os et chairs meurtris, pour relever ce qu’on va vous servir. C’est ce qui s’appelle le droit moral, qui a fait l’objet d’une loi de la République en 1957, l’année de « L’instance de la lettre », et qui permet en effet de transmettre la charge, de livrer aux chiens ce dont ils ont besoin pour se nourrir. Je le fais avec plaisir !
Freud eut d’ailleurs ses chiens. Dans « La chose freudienne », Lacan le peint comme un Actéon, le chasseur qui vit la déesse nue – laquelle lança après lui ses chiens pour lui faire payer de sa vie ce délit de regard. Freud eut si tôt fait de dépister ses poursuivants qu’ils se perdirent dans des chemins de traverse. Les chiens affolés ignoraient la route romaine que traçait sa fuite, sereine. Mais Freud voulait un peuple, c’est pourquoi il s’acharnait à relancer les chiens à sa poursuite, comme l’écrit Lacan, « sans pouvoir ralentir la course où seule sa passion pour la déesse le mène »[5].
Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela laisse entendre que les chiens étaient après lui avant qu’il n’ait vu la déesse chtonienne, avant qu’il n’ait percé le secret de cette déesse terrestre dans l’ombre humide de ses grottes. Nous pourrions être ici dans les grottes de Diane. Penser qu’ils n’appartiennent pas entièrement aux Arts et Métiers me rend supportables ces amphithéâtres souterrains où j’ai à vous bercer d’un discours tissé de mes pensées.
Libertinages
Mes pensées – je garde précieusement le pluriel. Je peux admettre d’avoir des pensées, qui sont miennes, de me venir. Je me garde bien d’avoir ma pensée, car là, vraiment, il me faudrait rire. Mes pensées sont des chiens. Les vôtres sont aussi vos chiens. Voilà l’aphorisme de vérité qui résume le mythe auquel Lacan fait allusion dans sa « Chose freudienne », le mythe que Giordano Bruno propose dans ses Fureurs héroïques. Ce sont mes pensées-chiens qui me dévorent, et non pas vous qui êtes là pour leur prêter un corps.
Diderot, lui, dit autre chose, il apporte un autre témoignage – Mes pensées, ce sont mes catins. C’est au début du Neveu de Rameau, la sixième phrase, après qu’il a dit – J’abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente – voilà une ébauche d’association libre –, comme on voit dans l’allée de Foy – elle existe toujours, au Palais-Royal – nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane – ça, il n’y en a plus, au Palais-Royal – à l’air éventé, au visage riant, à l’œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune.
Eh bien, dirons-nous – voici l’esprit des Lumières. L’esprit des Lumières, c’est de laisser libre son esprit, de l’abandonner à tout son libertinage. On rêverait de pouvoir faire pareil, de pouvoir encore aujourd’hui définir l’esprit par le libertinage. Qu’est-ce que le libertinage ? C’est jouir sans doute, mais jouir sans être esclave de sa jouissance ; au contraire, c’est être maître de sa jouissance. Diderot le dit ainsi : « Je le laisse maître de suivre la première idée ». C’est en quelque sorte aimer sa pulsion dans l’indifférence de l’objet – l’une ou l’autre... C’est essentiellement ne se marier à aucune pensée, mais soutirer à chacune une satisfaction qui n’enchaîne pas. Évidemment, j’allais penser à ça au moment où j’ai témoigné que je sentais la chaîne qui me ramène ici pour parler de la même chose. Évidemment, j’allais penser à Diderot, à ce célibataire souverain. En remontant encore au tout début du Neveu de Rameau, il se présente ainsi, de l’extérieur, n’est-ce pas : « C’est moi qu’on voit, dit-il, toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson » – le banc d’Argenson se trouve toujours au Palais-Royal.
L’esprit des Lumières, c’est un esprit qui est vagabondage ; qui toujours nie et aussi qui toujours instruit ; qui permet de faire des encyclopédies ; qui se défile, se déplace et se déprend de toute croyance. Dans celle-ci, il ne voit que superstition, préjugé et erreur. L’esprit des Lumières, par excellence, ne s’attache pas. C’est le détachement, le critique de tous les attachements et enchaînements. De quoi nous faire rêver à un temps où l’on pouvait s’imaginer que la jouissance était libre.
Boursouflures
La psychanalyse est plutôt là du côté de Giordano Bruno – Tes pensées sont tes chiens, non tes catins. Elles te dévorent. La jouissance n’est pas libre, elle n’est pas libertine. Au contraire, elle est appareillée à la répétition. Le discours « rationnel » achoppe sur une « limite quasi mystique », que Lacan définit comme « le lieu où le symbole se substitue à la mort pour s’emparer de la première boursouflure de la vie »[6].
Comment entendre ici la substitution du symbole à la mort ? Comme une équivalence, me semble-t-il : le symbole est équivalent à la mort, il s’empare de la vie. C’est déjà, du symbole, du langage, faire le maître. Dans cette voie, Lacan fera surgir l’expression – qui, depuis, a roulé dans la psychanalyse – de signifiant-maître, déjà là dans « le symbole s’empare ». Il exprime la vie en même temps qu’il la fait expirer. C’est bien toute la question, qui se fera poignante pour Lacan, du rapport entre le symbole et la vie, du rapport entre le signifiant et la jouissance.
« Boursouflure de la vie » ; Lacan aurait pu dire « palpitation », mais « boursouflure » met l’accent sur ceci : la vie est précisément quelque chose qui n’est pas plat, mais gonflé, enflé. « Boursouflure » est fait pour évoquer, a contrario, le plat. Voilà ce dont il faudrait parler, ce dont il nous faudra parler : du plat, de la platitude, de la mise à plat, à l’opposé de la boursouflure, dont, je dois le constater, mon propre discours donne un exemple. Mais quelque chose fait obstacle et objection à la platitude, à la mise à plat – comme aux Lumières elles-mêmes, quelle que soit l’affection que certains nostalgiques peuvent leur porter – et qui a affaire avec la boursouflure. Quel que soit le goût que vous auriez, par hasard, pour la transparence (que vous croyez telle) de la logique, vous avez affaire à la boursouflure.
Dans « La chose freudienne », Lacan nous recommande : « laisse la meute aller [...], Diane à ce qu’ils vaudront reconnaîtra les chiens »[7]. C’est une interprétation phonétique : les siens, les chiens. Les tiens sont ceux qui te dévorent. Les pensées ne sont pas des catins dont l’esprit serait maître, maître de les convoquer ou de les renvoyer pour en jouir successivement. Les pensées assiègent le sujet. En tout cas, il en est ainsi depuis l’âge de la psychanalyse.
L’obscur, au cœur du sujet
La première objection à faire à l’esprit des Lumières, c’est le mystère. On peut rêver de le dissiper, il persiste, le mystère dans la psychanalyse. Bien entendu, cette formule fait écho au titre de Mallarmé, « Le mystère dans les lettres ».
Mallarmé a rendu ses droits à l’oraculaire dans la poésie. Ces droits, seuls comme « diamants extrêmes »[8], il les a affirmés et il a eu affaire, comme Lacan, à ce qu’il appelait les « malins » – « les malins [...] opinent, avec sérieux, que, juste, la teneur est inintelligible ». L’un comme l’autre se sont trouvés enveloppés dans ce que Mallarmé appelle « une plaisanterie [...] médiocre ».
« De pures prérogatives [ont été] à la merci de bas farceurs » – c’est emprunté au « Mystère dans les lettres ». Une prérogative, c’est un avantage, un droit, un pouvoir exclusif attaché à une fonction, un état qui vous est reconnu dans la société. Une prérogative, étymologiquement, est attachée à ce qui est premier ; elle comporte l’idée de la dignité. Pas d’oracle sans les prérogatives de l’oracle. Cela suppose une dignité que les farceurs qui sont bas – il y a là une hiérarchie, un ordre – ne veulent pas lui reconnaître. Il faut bien le dire, nous avons affaire à cela dans l’exacte mesure où il peut venir de réclamer des prérogatives pour la psychanalyse.
Ces temps-ci, nous filons doux, nous sommes plutôt portés à montrer patte blanche qu’à affirmer des prérogatives. C’est que les bas farceurs, eux, en mettent un coup, ils ont la haine de ce qui pour eux est l’obscur. Mallarmé déjà avait affaire avec ces énoncés de disqualification, comme il l’écrivait dans ce « Mystère dans les lettres » : « Comprends pas ! » – là, ce sont les prérogatives de la connerie.
Plutôt que de s’enrager à ce propos, Mallarmé supputait que cette haine de l’obscur tenait à ceci – l’obscur est en chacun extime, chacun sait bien avoir affaire en lui-même à une part obscure qui le dévore. Tous les bavassages sur l’utilité directe et la clarté qui s’impose à la science cherchent à la voiler, la bercer, l’étouffer. Mais chacun sait que ce n’est pas de cet ordre-là, et Mallarmé – aucune trace qu’il ait eu la moindre idée de ce que Freud pouvait chercher – le disait ainsi en 1896 : « Il doit y avoir quelque chose d’occulte au fond de tous, je crois décidément à quelque chose d’abscons, signifiant fermé et caché, qui habite le commun ». Il supputait que ce quelque chose d’occulte et d’abscons, ce signifiant fermé et caché, habitant tout un chacun, était précisément la racine de cette intolérance à l’obscur dont sa littérature avait fait les frais, et qui portait à aboyer contre. Il désignait qu’au cœur du sujet, il y a l’obscur et non pas la lumière.
Le signifiant est maître
Voilà qui nous conduit à ce dit de Lacan – « Le dit premier décrète, légifère, aphorise, est oracle, il confère à l’autre réel son obscure autorité. »[9]
« Le dit premier » – comment peut-il y avoir un dit premier ? Il faut bien que cela tienne à une prérogative, sinon comment y aurait-il de la primarité ? Le dit premier, nous dit Lacan, confère l’autorité. Mais serait-il premier s’il ne disposait pas d’ores et déjà de l’autorité ?
Le dit premier, on a beau faire, il est de l’ordre du maître. C’est pourquoi Lacan enchaîne avec l’oracle, le décret, la loi et l’aphorisme ; la loi est un énoncé contraignant dont l’objet est général ; le décret, un énoncé dont l’objet est particulier ; et l’aphorisme, une proposition qui résume une sagesse, qui l’exprime sous une forme concise, brève. D’ailleurs, la critique littéraire a récemment étudié les formes brèves de la littérature ; c’est un discours qui fait aussi autorité – songeons à cet enchaînement de propositions connu comme les Maximes de La Rochefoucauld.
Le dit qui aphorise et condense une vérité n’est pas le dit qui narre, qui raconte. C’est à l’opposé du roman, avec la place qu’il ménage nécessairement à la contingence. Le dit qui aphorise vous amène toujours un universel, il vous l’assène. Ce n’est pas le dit qui explique, argumente, développe. Cliniquement, cela se traduit par ceci : le signifiant en tant que tel a un pouvoir de suggestion, le signifiant comme tel est maître. On peut découvrir tous les jours la fonction de l’oracle, aujourd’hui, dans le discours du maître.
Pour preuve, cette pêche faite hier d’une interview du président George W. Bush par le journaliste Bob Woodward[10]. Ce journaliste n’est pas n’importe qui. Il a pris tous les risques dans l’affaire du Watergate, avec un comparse. Les chiens aux trousses des mensonges d’un autre président qui s’appelait Richard Nixon, c’était eux. Il est le journaliste qui a fait tomber un président des États-Unis, il y a un quart de siècle. Depuis, il est le chéri de tous les présidents des États-Unis, qui lui font leurs confidences. Il a la réputation d’obtenir de chacun des confessions qu’aucun autre n’arrive à leur soutirer.
Hier était donc publié un entretien de cette institution, Bob Woodward (qui, des présidents, en a vu beaucoup) avec le dernier de la série, celui qui préside alors que l’Amérique accède dans le monde à une domination impériale, et devenue évidente pour tout le monde. Depuis qu’il a accédé à cette fonction, son discours a retenu l’attention, car il a un petit côté dyslexique – il parle à côté, avec une justesse stupéfiante. Ses formations linguistiques sont relevées tous les jours. Il y a des spécialistes. Il y a la rubrique des bushismes du jour. C’est quelqu’un qui parle très juste.
Ce morceau qui a retenu mon attention fait partie d’un livre (à paraître) de ce journaliste, qui a interviewé le président en août 2002. Celui-ci raconte comment, le 26 septembre, quinze jours après l’incident des Twin Towers, il s’impatiente pour que l’on ne tarde pas trop à bombarder l’Afghanistan. Et à ceux qui sont là – un conseil de guerre de six-sept personnes, ça se décide comme ça, dans l’événement –, ayant peut-être le sentiment qu’ils sont en train de mollir, il lance : Anybody doubt that we should start this Monday or Tuesday of next week ? [« Je pense que nous devrions attaquer la semaine prochaine. Qu’en dites-vous ? »[11]] Tout le monde s’émeut : Mais monsieur le président, nous n’avons pas encore les bombes, les cartes... Quand, plus tard, le journaliste lui demande ce qu’il avait visé en les pressant ainsi, l’homme le plus puissant du monde lui répond : One of my jobs is to be provocative. [...] And I was trying to force the issue without compromising safety. [« Un de mes rôles est d’être provocateur. [...] Et j’essayais de hâter un peu la conclusion sans compromettre la sécurité. »[12]]
Avait-il expliqué ce qu’il faisait ? – lui demande le journaliste. Bush précise : Of course not. I’m the commander – see, I don’t need to explain – I do not need to explain why I say things. That’s the interesting thing about being the president. Maybe somebody needs to explain to me why they say something, but I don’t feel like I owe anybody an explanation. [« Bien sûr que non. Je suis le commandant en chef. Vous voyez, je n’ai pas besoin d’expliquer... Je n’ai pas à justifier pourquoi je dis certaines choses. C’est tout l’intérêt d’être président. Il se peut que d’autres aient à se justifier, mais moi, je ne dois d’explication à personne. »[13]] Vous riez, c’est le texte, je ne brode pas.
Voilà une découverte, naïve mais parfaitement juste, de ce que comporte dans son essence sa position d’énonciation, la position d’énonciation de celui qui n’a pas à s’expliquer, de celui qui profère. Par ailleurs, il s’explique, il envoie des explicateurs ; mais à ce point nodal où il s’agit de donner l’ordre de bombarder, quelqu’un dit et n’a pas besoin de s’expliquer, et il s’appelle le président Bush, c’est vraiment saint Jean Bouche d’or – tout ce qu’il dit dans ce contexte, c’est la Loi et les Prophètes. Il est à cet égard bien plus malin que son papa, resté dans les mémoires aux États-Unis pour avoir dit qu’il ne fallait pas compter sur lui pour dessiner des perspectives étendues. L’expression qu’il employait est restée : the vision thing. Ah ! ce truc-là, avoir une vision, avoir un grand dessein, ce n’est pas pour moi ! Le fils dit au contraire que the vision thing matters, ça compte, ça a de l’importance. Il en témoigne avec ses dits, ses bushismes. Ensuite, il mobilise tout un peuple d’experts et d’exégètes à son service. Le S2, le savoir, vient après, s’il y en a un qui a été capable de tenir le signifiant Un. Il sait que c’est ce qu’il a à faire pour que cela tienne. Lui, cela ne le dérange absolument pas d’être dans le non-savoir. Il s’y tient très précautionneusement. Il passe donc deux heures par jour à faire de la gymnastique, et à neuf heures du soir, il est couché. À la fin de cette interview, Madame Bush les rejoint et ils évoquent comment elle avait réagi à ses propos sur la capture de Ben Laden (dead or alive, « mort ou vif », avait-il lancé à l’époque) : Tone it down, darling. [« Modère ton langage, mon chéri. »[14]]
La logique n’efface pas l’oraculaire
Il y en a un qui sait qu’il n’a pas besoin de s’expliquer, que cela va d’autant mieux s’il ne s’explique pas. Cela prend d’autant plus de relief à l’époque où l’âge de la science – qui prend la suite des Lumières, qui en est le développement – bat son plein. On s’est imaginé que la loi, c’est de devoir rendre compte de tout, que tout doit démontrer sa raison d’être. En effet, c’est la loi de l’époque : Faut s’expliquer ! Cette loi s’impose d’ailleurs à tous sur le mode de l’interview. L’interview veut dire : Tu n’es que ce que nous sommes !
On en voit les résultats ravageants sur l’ancien ordre social, qui supposait précisément que certaines questions ne soient pas posées. Voyez les désastres produits à cet égard pour la royauté anglaise. Pourtant, au moment où l’âge de la science commençait à se dessiner et prenait forme, James Wilson – le fondateur de la revue The Economist, qui existe depuis le milieu du XIXe siècle – recommandait de laisser à la royauté son mystère, sa magie, de ne pas y aller voir. Le mystère était la condition de son effectivité. Assez longtemps, ils s’y sont d’ailleurs tenus pas mal du tout. Puis cela a craqué. On commençait à répondre à des interviews à la télévision. En 1969, paraît-il, ils ont croqué la pomme. Maintenant, ils en sont arrivés au show business. Peut-être en avez-vous eu vent, le butler, le majordome de la princesse Diana, raconte tout – enfin, une bonne partie du moins. Qu’il raconte comment cela se passe, ce qui met sens dessus dessous la relation magique avec la royauté et ses entours. Et ce, sans pitié. On tremble pour le trône britannique.
Ces anecdotes laissent percevoir, laissent entendre la force de l’impératif de la transparence, où tout se trouve jaugé en fonction de sa raison d’être. Tout a à se justifier en fonction de sa raison d’être, et cette raison d’être, disons-le dans les termes d’Edgar Poe signalés par Baudelaire, c’est « l’utilité directe »[15]. C’est comme une nappe qui s’est étendue, mais qui aussi bien isole ce qui y fait exception. Précisément, lorsque s’étend le règne de l’impératif de la transparence, de l’explication sur fond d’égalité des interlocuteurs, en même temps s’isole, pouvons-nous dire, l’instance du dit premier.
La psychanalyse aussi bien a été rompue dans cette même logique. Elle s’est expliquée et elle a été mise à la portée du tout-venant et ce, d’abord par Lacan et ses élèves. Lacan a voulu que la psychanalyse devienne exotérique – en quoi il n’est immérité de sa part que de prétendre avoir répercuté l’esprit des Lumières. Mais, vingt ans après sa mort, les dits de Lacan sont scrutés comme ceux d’un devin. Les chiens dévorants s’en donnent à cœur joie et dépècent ce que Lacan a dit.
Nietzsche devait encore s’abriter derrière Zarathoustra ; il ne disait pas « Ainsi parlait Nietzsche », la chose était déguisée sous les espèces d’un sage iranien. Or, nous (et les autres aussi), nous disons tout le temps : « Ainsi parlait Lacan. »
Certes, il ne parlait pas au hasard. Ce n’était pas un discours aléatoire. De bons esprits se sont attachés à recomposer la logique de son discours. Mais si ces esprits sont si bons, il faut qu’ils reconnaissent enfin que la logique n’efface pas l’oraculaire. Le bon esprit en question, à qui je fais un pied de nez, c’est moi-même. La logique n’efface pas l’oraculaire et ce, pour une raison qui est donnée par Lacan, page 364 des Écrits. Il faudrait que je sorte les maximes de Lacan. Il faudrait m’en donner l’autorisation. Ce serait pêcher, dans les Écrits et les Autres écrits, des formules – il y en a à foison – qui seraient une sorte de sagesse de Lacan, cela pourrait se vendre aussi bien que The one minute millionaire[16] aux États-Unis.
Parmi ces maximes de Lacan, il y a celle-ci : « tout texte, qu’il se propose comme sacré ou profane, voi[t] sa littéralité croître en prévalence de ce qu’il implique proprement d’affrontement à la vérité »[17]. La littéralité d’un texte croît en fonction de l’authenticité de son affrontement avec la vérité. Il est amusant d’ailleurs que Lacan ne dise pas « en fonction de » mais « en prévalence de ». Cet abus de langage, cette licence poétique, signale qu’il est bien question de primarité, de prérogative : « en prévalence ». La lettre est prévalente quand un sujet est aux prises avec le vrai. Précisément parce que le vrai ne peut se dire comme tel, ce qu’on dit là-dessus est à prendre à la lettre, telle quelle.
La vérité tient à l’acte
Comme Lacan est un homme des Lumières, il ajoute : « la découverte freudienne montre la raison de structure » de ce fait. Il impute une raison de structure à ce que le discours qui combat avec l’ange, qui combat avec la vérité, qui est aux prises avec la vérité, doit être d’autant plus à prendre à la lettre. Il désigne par là la prévalence du signifiant sur les significations. Les significations sont de l’ordre de ce qui s’explique, tandis que le signifiant se pose, il est de l’ordre de la création. À partir du moment où la création a son principe dans le signifiant, il y a ouverture du possible, on peut calculer, combiner, supputer.
La vérité surgit d’un fiat ! Elle n’est pas comparaison, ni adéquation. La vérité tient à l’acte. D’ailleurs, Lacan parle du « dit premier » après une réflexion sur le cercle de l’énonciation, sur sa quadrature qui n’est résolue que par un acte. Le dit premier, c’est un artifice, c’est un produit de l’art, ou un produit de l’acte, c’est un actifice, si j’ose dire.
Une vérité, dès lors, c’est un délire si elle n’est pas prise dans un lien social. C’est ce que l’on vérifie chaque fois que l’on touche d’un peu près la création d’une religion. Il faut que cette vérité fasse épidémie pour qu’on oublie qu’elle est, de structure, un délire.
Paradoxes du charisme
C’est pourquoi Lacan a voulu avoir une École, c’est-à-dire un lieu où on répéterait ses dits. On pourrait même argumenter que l’enseignement de Lacan est une défense contre le délire. Et ce, d’abord en situant le dit premier dans la bouche de Freud, présentant donc son propre dit comme un commentaire en position seconde ; mais aussi en faisant tout pour collectiviser son dire. Il est essentiel d’être suivi. Il ne faut pas pleurer parce qu’on est suivi. Il est essentiel de l’être.
Jésus l’a dit, il voulait qu’on le suive. On a beaucoup réfléchi sur ce que pouvait vouloir dire « être suivi » dans la bouche de Jésus. Un haut lieu de cette réflexion est L’Évangile selon saint Matthieu (VIII, 21-22) – « Un autre des disciples lui dit : “Seigneur, permets que j’aille auparavant enterrer mon père.” Mais Jésus lui dit : “Suis-moi ; et laisse les morts ensevelir leurs morts.” » Parole mystérieuse. Plutôt suivre la bouche de vérité que de rendre aux morts les devoirs qui leur ont toujours été reconnus comme essentiels. Antigone risque tout pour rendre ce devoir au corps mort. Néanmoins, Jésus dit qu’il faut le suivre en abandonnant les morts à ceux qui sont morts dans l’esprit, ceux qui ne sont pas touchés par le message de vérité. Et que c’est à eux de remplir ce devoir de piété.
Parole scandaleuse, celle qui invite à se détourner du père. Quand on a annoncé à Apollonios de Tyane (qui, il faut le dire, était un dessalé) que son père était mort, on mentionne qu’il s’est précipité à Tyane pour l’enterrer de ses propres mains. Le dit de Jésus exprime sa liberté par rapport à la coutume et à la vieille loi.
C’est là tout le paradoxe du charisme : le maître vous arrache au cours du monde. Vos devoirs vous obligent à vous tenir en dehors, à côté, en marge. Les devins ont toujours été en marge – dans l’époque homérique, ils étaient comme des errants ; à l’époque classique, les sanctuaires de divination étaient toujours en marge des cités. Le maître vous arrache au cours du monde, mais aussi, il vous fait gardiens de la tradition, membres d’une communauté, membres de la communauté des enchaînés, enchaînés par l’héritage canonique, pétrifiés par l’autorité et voués à l’imitation. Les suivants aspirent à demeurer en un lieu, alors que lui-même a erré.
Eh bien, c’est ce à quoi nous nous intéresserons, c’est-à-dire ce par quoi Lacan a varié. Lui-même a cherché la vérité de Freud, lui-même a été un chien.
[1] Leçon du 20 novembre 2002 du cours de Jacques-Alain Miller, « L’orientation lacanienne. Un effort de poésie », enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII. Version établie par Pascale Fari. Texte non relu par l’auteur et publié avec son aimable autorisation.
[2]Lacan J., « La chose freudienne », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 409.
[3] Ibid., p. 408.
[4] Ibid., p. 411.
[5] Ibid., p. 412.
[6] Ibid.
[7] Ibid., p. 436.
[8] Cf. « La jeune Parque » de Paul Valéry.
[9] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », Écrits, op. cit., p. 808.
[10] Cette interview de George W. Bush par Bob Woodward a été publiée dans le Washington Post, sous le titre « A Course of “Confident Action” », le 19 novembre 2002 (disponible sur internet).
[11] Le livre de Bob Woodward a été publié sous le titre Bush at war [New York (NY), Simon & Schuster, 2002], trad. française : Bush s’en va-t-en guerre, Paris, Denoël, 2003/2004, p. 242.
[12] Ibid., p. 233.
[13] Ibid.
[14] Ibid. p. 169.
[15] Baudelaire, « Edgar Allan Poe, sa vie et ses ouvrages », Œuvres complètes, Paris, Seuil, 1968, p. 325.
[16] Traduit en français sous le titre Réveillez le millionnaire qui est en vous, cet ouvrage de Mark Victor Hansen et Robert Allen a été un best-seller mondial.
[17] Lacan J., « D’un dessein », Écrits, op. cit., p. 364.