Sur le Gide de Lacan
Jacques-Alain Miller
"Revue de la Cause freudienne n°25"
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Jacques-Alain Miller
I – Respectons le masque
Le style de Gide, selon la conception de Jean Delay, reprise par exemple par Maurice Nadeau dans son introduction des Romans de Gide dans l’édition de la Pléiade, est le diagnostic critique reçu, qui considère que Gide n’a jamais pu être vraiment un romancier, que lui-même le savait, qui appelait « Récits » ses soi-disant romans, et Les Caves du Vatican une « Sotie ». Il n’a essayé le roman qu’avec Les Faux monnayeurs, que la critique qualifie plutôt d’échec littéraire. Nadeau considère que ce qui empêcha Gide d’arriver à vraiment être un romancier fut « l’introversion générale de sa personnalité », qui lui rend difficile de donner substance et couleur – y compris, pour reprendre l’expression de Lacan, « couleur de sexe » – à ses personnages, très peu décrits. Jusqu’aux Faux monnayeurs, ils ne le sont jamais qu’à partir d’un point de vue unique, celui du narrateur, sans que l’on perçoive très bien leur épaisseur. Les personnages sont bien plutôt des fonctions qui gravitent autour de sa propre perspective. L’effort pour obtenir des perspectives diverses dans Les Faux monnayeurs n’est pas tenu par les critiques pour une réussite.
En fin de compte, on a l’impression que les réussites littéraires de Gide se produisent lorsqu’il assume sa position propre, que ce soit dans La Porte étroite ou dans Thésée, qui sont comme des journaux d’ordre supérieur. La Porte étroite est un journal du narrateur, avec le journal de son vis-à-vis, et Thésée une narration en première personne. Ceci semble indiquer que là se trouve le courant principal de la création chez Gide, qui se continue dans son Journal, cette narration qui double sa vie, à la première personne. Ses créations littéraires sont comme prélevées sur ce commentaire égologique, une certaine formalisation en plus. Même La Porte étroite est un morceau de sa biographie, formalisé et resserré.
On a donc tendance à dire que le style qu’il a trouvé – si l’on veut parler du style de Gide au singulier – vaut comme solution à son symptôme. Les pièces au dossier vont majoritairement dans le sens d’une narration égologique continue. La création littéraire recueille des épisodes de sa vie et les formalise. Je résume ici une conception de Gide, sinon classique, du moins reçue.
Tout l’effort de Delay, en faisant cette césure sur la jeunesse d’André Gide, est de suivre ce processus de mise au point d’un style, qui est une solution produite par Gide lui-même, sans le concours d’aucun analyste. Les mots de Lacan vont dans ce sens : il évoque la « composition » de la personne, la « construction », la « fabrication ». Il adopte la coupure de Delay, qui, en effet, est très justement située. Ce n’est qu’après ce processus que nous avons affaire à André Gide en tant que tel – à l’âge de vingt-cinq ans. Quelqu’un qui a essaye de continuer le travail de Delay, il s’agit de Claude Martin, adopte aussi cette césure, qu’il considère comme acquise puisqu’il écrit ensuite La Maturité d’André Gide.
La création littéraire de Gide est donc marquée du Je. Il y a comme une fatalité, un poids de ce Je dans son œuvre. En ce qui concerne son style, tel qu’il demeure dans la littérature, il me parait possible de soutenir qu’il ne s’est formé qu’à la fin seulement de cette période appelée sa jeunesse.
Tentons de le caractériser. C’est un style qui est sûrement passé au creuset du symbolisme, mais qui s’est dépouillé de nombre de ses afféteries, et a donné à la littérature française du vingtième siècle un modèle de pureté, de classicisme, une tonalité de base qui inspira la Nouvelle Revue Française. Ce lapsus, cet acte, manqué, que fut le rejet par la N.R.F. de La Recherche du temps perdu est déjà inscrite dans le style de Gide, de même que la difficulté d’accès à Joyce, bien que son traducteur fût Valéry Larbaud, lié à la N.R. F... Le résultat en est que le public va actuellement chercher le picaresque, la vie romanesque, dans les grandes créations des romanciers latino-américains ou dans les romans nord-américains.
Admettons que Gide a un style classique, très égologique, qui poursuit la tradition de La Princesse de Clèves et de Marivaux. Eh bien, dans La Jeunesse d’André Gide, nous sommes au niveau où ceci se cuisine, et d’une façon un peu sale. Nous obtiendrons comme résidu, comme produit de cette décoction, un style très pur. On a pu employer le mot de « norme » pour le qualifier, puisqu’il s’imposa comme une sorte d’idéal. Le paradoxe amusant est que, du point de vue sexuel, Gide était un « anormal » alors que son style a valu dans le siècle comme modèle idéal de l’usage de la langue française.
Nous pourrions dire que c’est un style qui a quelque chose d’angélique – terme qui a sa place dans la clinique de Gide –, qui a un contact extrêmement délicat avec ce dont il s’agit, avec sa référence. C’est comme une caresse du sujet, une délicatesse sans afféterie, néanmoins affichée. Ses notations sur les petits détails du style sont extrêmement enseignantes. La dernière note de son Journal, en juin 1949, est la suivante : « Hugo se plaît à faire rimer deux sonorités diphtongues, l’une comptant pour deux syllabes, l’autre pour une ». Voilà ce qu’on peut appeler une délicatesse de critique.
Un style donc, angélique, qui quelquefois s’encanaille un peu. Un des charmes des Caves du Vatican – je ne sais s’il a du charme pour tout le monde, mais pour moi cette « Sotie » en a – est de parler dans cette langue qui reste angélique, même si Gide lui-même dit qu’il a employé là un style plutôt rustre, paillard, de choses qui sont parfois assez répugnantes. La description, sur des pages et des pages, des puces, des punaises, des cancrelats, des diverses cochonneries qui entourent la personne du pauvre Fleurissoire, est faite dans le style délicat du Traité du Narcisse.
Laissons là la question du style, et revenons à la question clinique. Si nous prenons en compte l’abord lacanien du cas – j’utilise le mot « cas » sans répugnance puisque c’est un terme qu’il ne répugne pas à Lacan d’utiliser à propos de Gide – nous observons que le terme de perversion est absent de ce texte, et que le mot de fétiche n’y apparaît qu’une seule fois. On peut donc apparemment aller assez loin dans la construction, dans la formalisation de ce cas, sans utiliser le terme de perversion.
Par ailleurs, ce texte recèle un secret, assez apparent. Au moment où il l’écrit, Lacan est en situation d’obligé envers Jean Delay, dans la mesure où celui-ci donne hospitalité à son séminaire à Sainte-Anne. Il faut admettre que cette situation d’obligé guinde un peu la critique. En tout cas, lorsque le livre de Delay arrive par l’intermédiaire de Critique dans les mains de Lacan pour compte rendu, l’on n’attend certes pas de lui qu’il le descende en flammes. Par quel biais l’étude de Delay parvient-elle à Lacan ? Je l’ignore, mais nous pouvons supposer que Lacan l’a réclamée lui-même, ou que, comme c’est courant, l’auteur a demandé qu’il en soit rendu compte, et que, comme Lacan avait des relations avec cette revue, celui-ci ait compris ce qui lui restait à faire. Quoi qu’il en soit, c’est une des composantes de l’étude.
Il n’en reste pas moins que Lacan n’a pas à se forcer pour rendre hommage au travail de Delay, qui, fût-il fait en partie à tâtons, est une œuvre où nous trouvons tout de suite à prendre. D’ailleurs, je pense que le texte n’aurait pas été intégré au recueil des Écrits s’il n’y avait pas une harmonique de perspective entre Delay et Lacan, et si ce n’était sur les traces de Delay que Lacan déchiffre le texte de Gide. Il existe de nombreuses références précises à Delay, au long de son étude, où la bougie est placée au bon endroit. Je corrige donc ce que j’ai dit : il y a un certain guindage dans le texte de Lacan, mais cela n’enlève rien à l’estime que mérite le travail de Delay. La seule chose que l’on puisse dire est que les notations à propos desquelles Lacan, pour tout autre que Delay, aurait déployé une ironie grinçante, ne figurent pas dans son compte rendu. Par exemple, le portrait par Delay du « nerveux faible », catégorie dans laquelle celui-ci suppose que Gide s’inscrit, manque un peu d’envergure. Delay considère en effet que le futur littérateur, le futur philosophe, souffre souvent ces états symptomatiques, d’un léger décalage avec la réalité ambiante, et qu’il se retrouve éloigné de l’action au bénéfice de la réflexion et d’un goût pour ses pensées. La typologie du nerveux faible en tant que prédisposé à la littérature et la philosophie, présente une symptomatologie qui, en tant que telle, n’est pas vraiment articulée ; elle n’est pas très spécifique, elle est beaucoup trop ample. Ce que souligne Delay, « l’impression d’être dédoublé en acteur et spectateur »[3], est véritablement transcatégoriel, transclinique.
Janet figure dans les références de Delay. Lacan, en note, pour critiquer Janet, utilise les munitions mêmes que lui donne le recensement qu’a fait Delay, car celui-ci repère un certain nombre de termes chez Gide, les met en série et applique la grille janétienne. La critique de Lacan consiste à dire qu’il vaut mieux garder les termes de Gide que de leur appliquer cette grille puisqu’ils sont beaucoup plus précis. Dans sa note[4], Lacan ne signale pas que le recensement des termes a été effectué par Delay, ce qui donne l’impression que celui-ci est absent du débat. Lacan indique donc qu’il préfère l’auto-clinique gidienne. Il considère qu’il faut distinguer les états du moi de la position du sujet. Dans un autre paragraphe, plus avant, vous voyez distinguée la division du moi, et ensuite, référée au sujet, la phrase sur la décision et sur l’obstination, l’opiniâtreté qui est celle de Gide[5].
Je disais que le texte de Lacan recèle un secret assez ouvert qui est celui de la position d’obligé de Lacan envers Delay. Mais il en comporte un autre, celui de ce texte lui-même, qui est relativement allusif, fermé sur lui-même, peu explicite. Peut-être est-ce dû au fait que Lacan s’adresse à un public qui n’est pas le sien, dans une revue qui n’a rien à voir avec la psychanalyse. Il s’y était jusque-là plutôt cantonné, hormis ses discours pour les philosophes. Nous n’avons donc pas le style des textes qui ont été et seront publiés dans la revue La Psychanalyse, un certain effort littéraire est apparent, qui va peu à peu s’amenuiser chez Lacan. Le texte comporte beaucoup d’images, qui sont assez enveloppées, parmi lesquelles je relève en particulier l’évocation de « la promeneuse redoutable... dont l’ombre est seulement profilée » et qui « laisse toujours déserte la pièce d’avance qu’elle a sur Delay dans le tour de l’appartement ». Qu’évoque cette image ? – qui dans le texte de Lacan est suivie peu après d’une notation : « ce vide » – mais où est le vide ? Nous n’en avons pas la référence lisible dans ce qui précède. Au niveau du texte même flotte comme un parfum de mystère, bien que Lacan n’ait pas manqué de nous montrer ce qui se cachait dans le chapeau. Dans ce tour d’attrape qu’il est en train de présenter devant nous, il nous dit bien que c’est là que réside la question, il nous l’a même montré avec la correspondance. Mais un air de mystère demeure néanmoins dans ce texte, ne serait-ce que dans cette expression « le secret du désir, et avec lui le secret de toute noblesse » qui met l’eau à la bouche. Quel est le secret du désir ? Ce texte a donc tout son intérêt si on le prend par les mystères mêmes que Lacan y laisse planer.
Notons le terme d’immixtion, qui est le propre de Lacan et n’apparaît pas chez Delay. Il revient deux fois dans le texte – l’immixtion personnelle de Lacan étant d’ajouter au texte de Delay le thème de la correspondance, c’est-à-dire de rapprocher de l’énorme essai de Delay le petit livre de Schlumberger. Ce faisant, il ajoute un élément qui fait défaut, même s’il y est fait allusion, au livre de Delay. Mais il est vrai que l’épisode-clef sort de la période de la jeunesse alors que le livre se clôt sur le mariage blanc avec Madeleine. Ce qui concerne la vie de couple reste donc en dehors du corpus. Mais c’était l’élément supplémentaire, et comme le dit Lacan, la « pièce manquante ».
Cette Jeunesse de Gide pourrait s’appeler la Création d’André Gide. On y assiste en effet à la création par lui-même, à « l’auto-engendrement » d’André Gide – avec tous les guillemets qui s’imposent, car cela se fait bien sûr par rapport à l’Autre – qui se trouve achevé à un niveau que nous avons maintenant oublié chez Lacan, qu’il reprend de Delay, qui l’appelle la persona. Ce ne sera pas sans échos chez Lacan, puisque dans son texte sur « La direction de la cure » et dans celui du « Rapport de Daniel Lagache » continue de rouler cette affaire de la personne. Les « idéaux de la personne » pour qualifier la mise en place de l’Idéal du moi, du moi idéal, etc., tout cela trouve son origine dans le livre de Delay. Ce thème de la persona, nous l’avons un peu perdu chez Lacan. Nous sommes ici à un moment où les choses sont plus compliquées pour lui qu’elles ne le deviendront après son travail sur la logique du signifiant et sa confrontation brute avec le réel, en quelque sorte vidé. Au contraire, ici, nous avons toutes les moires, tout le labyrinthe – c’est le terme même de Lacan – que comporte le moment où l’on s’occupe de la persona.
Une des choses les plus frappantes de cette exégèse, et qui pour nous, du point de vue clinique, constitue un rappel tout à fait important, est que nous n’en sommes pas du tout ici à considérer qu’à cinq ans, tout est joué pour le sujet. Un des aspects d’étrangeté, un de ces « estrangements » que nous pouvons éprouver à l’égard de cet abord, vient du fait que le processus déterminant pour le sujet se poursuit dans l’adolescence, et jusqu’à vingt-cinq ans. Nous assistons – Delay nous y fait assister – à un processus qui se poursuit dans la jeunesse, qui donc à l’avantage de mettre en valeur des instances et des fonctions qui n’apparaissent pas à l’évidence lorsqu’on en reste au préoedipien et à l’œdipien. Prenons-en pour exemple le fait qui apparaît chez Delay comme le terme de ce processus, que Lacan appelle, curieusement d’ailleurs, « le message » de Goethe. Nous avons-là un jeune homme qui lit presque tout ce qui lui tombe sous les yeux, qu’on ne voit jamais sans un livre en main – Delay s’amuse à faire la liste de tous les auteurs cités par Gide dans Les Cahiers d’André Walter, et cela fait une bibliothèque entière, le livre a l’air d’un répertoire de citations – et voilà que ce lecteur avide tombe sur Goethe – il a déjà vingt et un ans, ce n’est pas un petit garçon, et se met à le lire.
Donnons sa valeur au terme qu’emploie Lacan à ce moment-là, il parle de « l’effet décisif » du message de Goethe sur André Gide. L’intérêt de cet abord clinique est de nous faire modifier le pré carré de nos repères. Quelqu’un d’ascendance paysanne me parlait hier d’un petit enclos où l’on parque les veaux pour être tranquille, dont on les sort pour la tétée, pour les y refermer ensuite. Le mot de patois pour désigner cet enclos est le castou. Eh bien, nous avons notre petit castou, et ce texte élargit brutalement l’horizon. Grâce à Delay, grâce aussi au travail d’élaboration de Gide, nous sortons de ces limites, et s’ouvre devant nous un horizon plus complexe, où un processus susceptible d’effet décisif se poursuit jusqu’à vingt-cinq ans. L’idée est plutôt séduisante.
Le mot « décisive » est employé par Delay lui-même pour qualifier la lecture de Goethe. Lacan note que seule la mère de Gide, avant Delay, s’était aperçue de cet effet décisif, que Goethe n’était pas simplement un auteur que Gide aimait plus que les autres. Donnons donc toute sa valeur à ce terme de « décisif », bien qu’il ne soit pas développé dans le texte de Lacan. Le message de Goethe a en quelque sorte capitonné la persona de Gide.
Dans la correspondance de Gide avec sa mère, on assiste à une bagarre à mourir de rire – le livre de Delay en donne de grands extraits mais là, c’est brut – entre les deux correspondants.
Gide est en Algérie, il a un jeune domestique, il a déjà été à la fois emballé et un peu repoussé par les mœurs, les manières de faire, de Lord Douglas, l’amant d’Oscar Wilde qu’il a croisé là-bas. Ce n’est pas une bonne rencontre, selon la morale publique et selon sa mère. Il accompagne Douglas dans les bouges, et à un moment, il assiste à la copulation de Lord Douglas et d’un jeune homme auquel il a déjà eu affaire auparavant. Il voit Lord Douglas dans un grand manteau, penché sur le petit corps du garçon, « comme un vampire », et il en éprouve un dégoût profond.
Nous avons là une indication très précise sur le type d’homosexualité de Gide. La leçon de Lacan dans son texte, et celle de Delay aussi bien, c’est d’insister sur la particularité du cas et de mettre en question l’unité de cette catégorie clinique, l’homosexualité masculine.
Tout en étant repoussé par la façon de faire, le mode de jouissance de Douglas, Gide a envie de faire la même chose. Il écrit donc à sa mère une lettre à mourir de rire, pour lui dire en passant qu’il entend ramener à Paris son jeune domestique Athman, dont nous avons la photographie, que le jeune homme sera d’une grande utilité pour donner un coup de main à la vieille Marie, qu’il a trouvé là une recrue de choix. La dernière correspondance entre Gide et sa mère tourne autour de ce projet. Elle lui explique, avec des arguments très raisonnables, que ce pauvre garçon algérien de quinze ans va être complètement perdu sous notre ciel, qu’il ne fait déjà rien quand il est là-bas, et qu’il en fera encore moins quand il sera ici, et Gide défend son désir pied à pied, jusqu’au moment où il cède. Ce dialogue entre Gide et sa mère est vraiment impayable, je vous le recommande pour la distraction. La mère a raison, il serait très difficile de faire venir à Paris ce jeune garçon, et on la voit écraser le désir de Gide de ses piétinements, qui sont d’autant plus terribles qu’elle a raison.
C’est à cette occasion qu’elle incrimine Goethe. Inquiète, elle lui montre que s’il ramène son petit Algérien, cela va faire jaser. Elle a expliqué aux amis de Gide qu’il a retardé son retour d’Algérie parce qu’il a le mal de mer et qu’il craint la traversée ; à ce moment-là, elle a saisi quelque chose sur leurs visages : « Ayant surpris un sourire incrédule et plein de sous-entendus, j’en ai eu tout d’un coup une émotion douloureuse au cœur, et en une seconde j’ai compris les commentaires qui accueilleraient ton acquisition. Car enfin, mettons que ce soit Albert Saussine, Edouard Rondeaux, Pierre Louys ou telle autre de nos connaissances qui nous raconte cela, qu’en penserons-nous ? Et combien de fois sera-ce la vérité ? Et si c’est la mère qui le dit, que penserons-nous d’elle de se laisser prendre à de si grossières histoires ? Pouvons-nous espérer échapper l’un et l’autre à ces commentaires ? Si encore vous pouviez garder cela sous le manteau de la cheminée, ce serait une question d’argent et puis voilà ». Dans cette lettre même, elle isole Goethe : « Goethe ! Goethe ! Goethe ! C’est par son génie qu’il domine, c’est de son génie qu’il faut se pénétrer et non de ses tares. Et du reste ce ne sont pas ses tares qu’on voit dans ses œuvres et dont on se préoccupe et qui dominent le public. Et puis enfin, cher enfant, Goethe a vécu, il est mort et enterré, c’est dans le premier quart du siècle qu’il vivait, nous sommes tout près du vingtième. Et il n’y a pas que Goethe dans le monde comme grand homme ».
Cette mère, au milieu d’un débat où il semble n’avoir que faire, par trois fois jacule le nom de Goethe. Et voilà le terme du processus – la mère va mourir très peu de temps après. Son fils va revenir d’Algérie, et Gide étant devenu André Gide, Madame Gide aura une attaque et mourra cette même année. C’est une scansion saisissante de cette histoire.
Nous ne sommes plus en présence d’un petit garçon, même s’il manifeste une position de dépendance par rapport à sa mère. Pour revenir un peu en arrière, lorsque nous parlons de la fonction de la séduction par la tante, au moins dans le récit que nous en avons, Gide est adolescent. Là, soulignons-le encore, nous sommes sensiblement au-delà de notre pré carré préoedipien et œdipien, nous avons affaire à un événement, à une rencontre tardive par rapport à la petite enfance. Remarquons encore que Gide a toujours parlé – d’après Delay – de son départ pour l’Algérie comme d’une mauvaise décision, qui a eu des conséquences fâcheuses. Si mon souvenir est bon, vers la fin de sa vie, parlant à Henri de Régnier, il dit que ce fut « une terrible erreur d’aiguillage ».
Autrement dit, il continue longtemps d’entretenir l’idée que le départ pour l’Algérie a été très important. Quand il s’embarque avec son camarade – car ils sont deux –, ils partent pour la chair, et on ne peut pas dire qu’il y ait un choix complètement arrêté sur l’incarnation de cette chair. En tout cas, Gide a voulu entretenir cette fiction. En vérité, le choix est bien antérieur, mais je fais ici la liste des moments décisifs qui sont bien postérieurs à cette période formative initiale de la petite enfance.
Corrigeons-nous cependant, en relevant que Lacan indique lui-même la grille de lecture, le mathème qu’il propose comme clef pour André Gide – celui qu’il a élaboré pour tous usages, à savoir le mathème à quatre coins de A, a-a', et du sujet comme signifié. Il dit explicitement qu’il ne va pas le développer dans ce texte, qu’il n’a pas besoin de le faire puisque les éléments en ont déjà été trouvés par Delay lui-même. Il renvoie aux têtes de chapitres mêmes de Delay, qu’il va énumérer. C’est pourquoi il lui fait ce compliment, qu’il suffit d’être rigoureux pour que les choses se mettent en place comme un mathème. Le seul fait que Delay soit rigoureux dans l’abord du cas fait qu’il retrouve ce que Lacan appelle « l’ordonnance du sujet » qui, à cette époque, est pour ce mathème aux quatre coins. Juste après cette remarque, Lacan note que les créations du littérateur reprennent et mettent en scène les places qui ont été pour lui nécessaires antérieurement, « se redoublent dans les constructions de l’écrivain, les constructions plus précoces qui furent chez l’enfant plus nécessaires » [6]. Autrement dit, on a l’idée de quelque chose qui se joue en partie double : une première distribution des places de la structure ordonnée du sujet est redupliquée dans les créations de l’écrivain.
Un trait tout à fait frappant est que l’homosexualité de Gide ne retient pas tellement Lacan dans ce texte. Disons qu’il porte peu d’intérêt au choix d’objet homosexuel. C’est par ailleurs que nous avons des précisions sur ce choix d’objet, sur ces petits garçons, âgés de moins de sept ans, à la peau plutôt brune, qu’il s’agit de caresser, et en face à face, sans pénétration, et le décor naturel a très souvent sa place pour accompagner l’extase de cet orgasme manuel. Ce qui concerne le choix d’objet homosexuel est donc tout à fait relégué au second plan par Lacan. Toute son analyse est au contraire centrée sur l’amour unique de Gide, c’est-à-dire son choix d’objet hétérosexuel. A côté de la multiplicité de ces petits garçons, il y a eu une femme et une seule authentiquement aimée.
De la même façon que Lacan nous présente un Gide couvert de lettres, homme de lettres par excellence, nous avons ici un Gide couvert de femmes. Tandis que le père est traité assez rapidement. Ce qui est construit par Lacan comme déterminant – dans une perspective plus large que celle d’une psychanalyse, puisqu’il n’y a pas ici psychanalyse, mais étude de textes – est la perspective du destin, au-delà de l’horizon praticien ou de celui de la technique diagnostique. Nous avons ici un souci pour autre chose que la technicité diagnostique. Delay, aussi naïf soit-il par endroits n’est pas à ce niveau parce qu’il garde, grâce à Gide aussi, le sens du destin. Or, au niveau du destin, c’est par rapport aux figures féminines que s’inscrit la position de Gide. Le choix d’objet hétérosexuel est au centre de la chose.
Je fais la part de ce qui est biaisé ici par le fait qu’il ne s’agit pas dans ce texte d’un compte rendu exhaustif du cas, mais plutôt d’une démonstration qui porte sur ce que Lacan « considère être le problème à l’œuvre, celui des rapports de l’homme et de la lettre ». Et quand il écrit « lettre » ici, n’oublions pas qu’il est l’auteur du Séminaire sur « La lettre volée » et de « L’instance de la lettre... ». La « Jeunesse d’André Gide » est le troisième texte qui complète cette étude de la lettre, par le biais de la correspondance.
Donc, un amour unique pour une femme, et la reconstruction par Lacan de ce qu’il appelle à la fin de son texte « le trio de magiciennes fatidiques à se représenter dans son destin » : la mère, la tante et Madeleine. Voilà une constellation tout à fait surprenante, qui répond à la question de Lacan, mais qui pourrait être celle de Delay : « Que fut pour cet enfant-là sa mère ? » [7].
Je trouve cette question très belle, parce que sur le « là » porte toute la valeur de la particularité du cas. Sur quoi Lacan l’introduit-il ? Sur une référence bien connue : l’incidence du personnage maternel sur l’homosexuel. On comprend ici pourquoi Winnicott s’était arrêté à la mère « suffisamment bonne » parce que si la mère « trop bonne » eût existé, on sait le cortège de lamentations qui serait aussitôt monté du chœur analytique pour dire « halte-là ! ». La « mère suffisamment bonne » est même l’inflexion en creux de la métaphore paternelle chez Winnicott. Partant de ce lieu commun, toute la science de Lacan, et d’abord celle de Delay, c’est de « polymériser » la mère, de montrer – pour le dire comme Aristote – que « mère se dit en plus d’un seul sens ».
La promotion de la tante au rang de mère demande à être étayée. Nous avons les éléments de La Porte étroite, mais il y en a d’autres, et cela vaut aussi pour toutes les femmes qui sont écartées et que l’on aurait pu voir promues à ce rang de mère, ne serait-ce que la fameuse gouvernante anglaise, Anna Shackleton. Or, Gide opère si je puis dire, une sélection orientée du personnel.
De quoi Lacan part-il dans cet examen ? La mère, nous savons qui elle est – on sait toujours qui est la mère. Et nous savons qu’au terme du procès, le résultat n’est pas simplement le style de Gide, mais le mariage blanc, avec un amour infini et immobile pour Madeleine. Nous avons donc un point de départ et un point d’arrivée qui sont sans équivoques. Lacan est allé chercher l’élément médiateur qui les connecte, qu’il a trouvé avec cette tante. Partant de la mère et considérant quel est le résultat, à savoir un amour d’une fidélité complète – même si cela n’a pas empêché Gide d’avoir des aventures avec d’autres femmes – nous avons la recherche et la promotion par Lacan de la seconde mère, qui particularise le cas.
II – Amour, désir et devoir
Il y a vraiment bien des points dont nous pourrions repartir, puisque je n’ai fait la dernière fois qu’une introduction. Nous pourrions par exemple prendre de but en blanc l’expression si curieuse de Lacan « le secret du désir, et avec lui le secret de toute noblesse » [8]. Pourquoi lier ainsi le désir et la noblesse ? Il est plus amusant de se poser ce genre de problème d’emblée que de l’amener de façon ordonnée et démonstrative, mais peut-être est-ce un peu déroutant, et demanderait à être articulé avec ce que Lacan dit dans la même page de l’aristocratie et du maître : le Maître, l’aristocrate et le noble représentent-ils des positions exactement semblables ?
Je prenais cet exemple pour montrer le type de questions que l’on gagne peut-être à se poser à la lecture de cet article. Nous savons que les textes de Lacan sont fertiles, si l’on veut bien les prendre ainsi, à offrir des conjonctions surprenantes, qui au moins ne sont pas reçues. Plutôt que d’avoir le sentiment que plus ça change, plus c’est la même chose, plutôt que de s’ennuyer avec une terminologie qui semble être toujours la même, on peut se provoquer soi-même à vérifier, sur tel passage ou à tel moment, que les conjonctions, les rapprochements, les proverbes mêmes que propose Lacan n’ont rien de banal.
Voici le passage en question : «... l’agrément de déjà entendu... que l’on obtiendra à bon compte à rappeler la prépondérance de la mère dans la vie affective des homosexuels »[9]. La même chose est dite un peu plus haut, Lacan louant le livre de Delay d’être « préservé de ce que la pédanterie psychologisante a poussé au drame de la relation à la figure de la mère »[10]. Nous pouvons donc dire que d’emblée l’abord de Lacan vise à prendre à revers la doctrine commune. Il le dit même avec beaucoup d’affectation, et cela a d’autant plus de sel que vous vous rappelez certainement le condensé de clinique que Lacan propose sur la perversion dans sa « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » : « Tout le problème des perversions consiste à concevoir comment l’enfant, dans sa relation à la mère, relation constituée dans l’analyse non pas par sa dépendance vitale, mais par sa dépendance de son amour, c’est-à-dire par le désir de son désir, s’identifie à l’objet imaginaire de ce désir en tant que la mère elle-même le symbolise dans le phallus »[11]. Autrement dit, si Lacan moque cette doctrine reçue dans le texte qui nous occupe, lui-même, dans ce résumé éblouissant de la « Question préliminaire... » mettait bien en valeur la prépondérance de la relation à la mère. Vous voyez ici vérifiée une fois de plus cette petite clef d’interprétation que je vous donnais naguère, à savoir que quand Lacan insiste un peu lourdement sur la bourde à ne pas faire, il faut se demander si lui-même ne l’aurait pas commise quelques temps auparavant, et si ce n’est pas contre sa propre position qu’il s’insurge. Cela doit être pris ici de façon relative, nous verrons pourquoi dans la suite.
Il y aurait certes beaucoup à dire sur tout ce qui fait la première partie du texte, avant la question « Que fut pour cet enfant-là sa mère ? », mais je prendrai les choses à partir de cette question, parce qu’elle nous met en communication directe avec le cas de Gide, et non pas simplement avec le texte de Lacan et l’abord de Delay.
Ce n’est pas dire qu’il faille négliger ce qui précède, que nous pourrons éventuellement reprendre par après. Pour le dire très vite, Lacan formule tout net que Delay a été la dupe de Gide. Le psychobiographe a été prévu par l’auteur, qui avait déjà assigné la place de son partenaire à venir, lequel vient comme son complément. Lacan fait planer sur le cas Gide, cas textuel et non d’analyse, et sur le matériel du cas, un soupçon d’inauthenticité. Il indique qu’à son sens, même les petits papiers de Gide, sa correspondance, voire ses notes de boucherie ou de blanchisserie, la moindre trace qu’il déposait sur le papier, au moment même où il l’écrivait, était sans doute déjà concerté pour faire partie de cet ajout moderne aux œuvres complètes. La position de Lacan va donc très loin. Ce n’est pas simplement une remarque telle que « je vais être, moi, plus malin que Delay », qui court en effet dans tout le texte en même temps qu’il rend hommage, à juste titre, au travail de Delay. Ce n’est pas simplement l’idée de surclasser le détective précédent, c’est-à-dire de prendre la même position que celle de Dupin dans « La lettre volée ». Dupin y est le non-dupe supposé, c’est pourquoi il s’appelle Dupin, celui par rapport à qui les autres détectives sont des dupes, avec l’idée qu’à la fin, il y a encore quelque chose que lui n’avait pas vu. Lacan va au-delà de ce qui concerne Delay, le soupçon est jeté sur l’ensemble des matériaux dont nous disposons.
Il ne prend pas en charge l’ensemble de la clinique de Gide, mais uniquement le problème qu’il amène, du rapport de l’homme à la lettre. Encore une fois, celui qui fait cet écrit est l’auteur du séminaire sur « La lettre volée » et de « L’instance de la lettre... », c’est-à-dire quelqu’un qui s’est éminemment posé la question du destinataire. Son soupçon porte précisément sur le destinataire de toute l’œuvre et de toute la correspondance de Gide, de cette énorme masse qui aujourd’hui encore continue d’être éditée [12]. Il faut supposer que ce destinataire existe, parce que ce ne sont pas des philanthropes, ceux qui éditent cette correspondance avec, il est vrai, le concours du Centre national des Lettres. C’est-à-dire que la machine à nous renouveler l’image de Gide et à puiser dans sa réserve de petits papiers a encore une certaine prégnance sur tout un secteur de l’opinion française et francophone. J’ai le sentiment que cela s’étiole un peu, mais je suis frappé par l’accueil qu’on lui fait.
La thèse de Lacan est que le destinataire de cette masse d’écrits est Delay et ceux qui prennent la suite dans cette affaire : « C’est chez le psychobiographe que ces petits papiers rencontraient leur destination de toujours »[13]. De la même manière que toute l’affaire de la « Lettre volée » repose sur la question de savoir qui est le destinataire de cette correspondance, nous sommes ici en présence d’une question qui n’est pas anecdotique ou périphérique, celle de savoir pour qui Gide écrit, même quand il écrit à sa mère. Le soupçon de Lacan est que, peut-être, il écrit déjà à Jean Delay, et à nous tous.
Ce n’est pas là une thèse hasardeuse, elle a son fondement dans ce qui est formulé par Gide lui-même : « vivre sa vie du point de vue où elle sera écrite ». Ne peut-on pas dire que dans sa vivacité, tout ce qu’on lit dans la correspondance de Gide avec sa mère donne le sentiment d’être excessivement guindé par ce souci ? En tout cas, voilà une correspondance soigneusement conservée. Pour qu’après quatre-vingt-huit ans, elles nous soient parvenues, il faut que dès l’abord on ait gardé ces lettres. Il n’y a pas de doute qu’écrivant à sa mère, qui avait pour lui, c’est le moins qu’on puisse dire, de l’ambition, il écrivait à quelqu’un dont il savait qu’elle était femme à faire des dossiers avec son écriture, car elle l’avait déjà fait pour ses petits travaux antérieurs. Si donc je renvoyais les premières pages de Lacan à une sorte de périphérie de la clinique, à reprendre plus tard – cette discussion sur ce qu’est la littérature, sur ce que la psychanalyse peut sur elle, etc.-je ne le ferai sûrement pas pour ce point-ci, sur l’authenticité ou l’inauthenticité de l’écriture de Gide. Cela met d’autant plus en valeur le thème même du masque qui court dans tout cet écrit, avec la thèse – « respectons le masque ».
Ce qui concerne le masque est assez complexe, mais se ramène au fond à une proposition simple : on est dupe du masque si l’on va chercher derrière. La proposition « arrêtons-nous là et regardons le masque » est presque récurrente dans ce texte. La vérité de l’écran n’est pas derrière, elle est dessus, ce qui est à l’opposé de toute psychologie et de toute psychanalyse des profondeurs.
Il s’agit pour nous de voir pourquoi cette proposition est ainsi récurrente. Deux thèmes le sont : le masque et l’ombre. La question est pour Lacan de savoir en quoi ce que dit Gide est vrai, en quoi ce n’est pas du fabriqué. S’il s’agit d’inauthenticité, ce ne serait pas l’inauthenticité hystérique, profondément dubitative sur sa propre vérité, et où le vrai s’enroule au faux d’une façon dont le sujet lui-même pâtit et en fait entendre une plainte. S’il y avait ici une inauthenticité, ce serait celle de la fabrication. Voilà encore un thème constant de cet écrit : ce qui est fabriqué, ce qui est composé, ce qui est construit. C’est d’ailleurs ainsi que Delay nous présente Gide, comme l’enfant de ses propres œuvres, concertant ce qu’il s’agit de représenter. Là réside toute l’ambiguïté du fameux mot d’ordre de Gide, qui était pour lui comme un secret que lui a arraché Henri de Régnier en lui posant un peu brusquement la question : « Quel est votre principe dans tout cela ? », et Gide, un peu confus, lâche : « Nous devons tous représenter », comme s’il dévoilait un secret – la phrase figure d’ailleurs dans Paludes. Dans ce « nous devons tous représenter », il y a l’idée de produire, de créer des personnages, de ne pas écrire seulement des essais, de ne pas articuler seulement des idées, mais de faire mouvoir des figures dans l’imaginaire. De plus, il y a la notion d’une représentation, d’un paraître composé à dessein.
J’en suis toujours au point préliminaire, à ce que j’arrache du début de l’abord de Lacan, qui concerne la clinique et non pas simplement la position juste en critique littéraire, à savoir : à quelle aune de vérité évaluer la fabrication de Gide ? Elle ne peut se faire comme lorsque l’individu nous amène le sujet en personne. La thèse du masque est dans ce texte fondamentale pour cet abord : prendre tout, y compris le masque, à la lettre, car le masque, loin de masquer le secret, est lui-même le secret. Le masque dévoile. Il est lui-même le secret que l’on va chercher derrière lui. Le masque est le signifiant qui fait dire : « le secret est derrière ». C’est en quoi il est trompeur. En même temps, il révèle le secret, il en est l’évidence.
Je proposais donc que, pour avancer, nous prenions l’affaire à « Que fut pour cet enfant-là sa mère ? », parce que c’est la question clinique du cas, et que nous voyons bien en quel sens elle fait écho à la thèse classique sur l’homosexualité, et en quel sens elle la modifie. Elle y fait écho puisqu’elle porte sur la mère, quoi qu’on en ait, mais elle la modifie, puisqu’il s’agit de cette mère-là, de la mère de cet enfant-là, nous arrachant ainsi à l’universel de la mère. C’est la question dominante de ce texte, parce que le « trio de magiciennes » que j’évoquais la dernière fois procède de « la mère de cet enfant-là ».
Remarquons que dans l’ordre, l’abord clinique de Lacan – puisque c’est ce que je retiens pour l’instant, pour le comparer à celui de Delay – présente d’abord un portrait du père, peu explicite, sinon que l’on ne peut pas dire qu’il n’y ait pas eu de rapport au père chez Gide. Au contraire, l’accent est mis sur l’aura dont cette image s’est trouvée nimbée de toujours, puisqu’elle est évoquée avec respect, et même avec nostalgie, dans Si le grain ne meurt. Cela se passait dans le quartier où nous sommes, puisque la famille Gide habitait rue de Médicis : « Mes parents occupaient alors rue de Médicis un appartement au quatrième étage, qu’ils quittèrent quelques années plus tard et dont je n’ai pas gardé le souvenir. Je revois pourtant le balcon, ou plutôt ce qu’on voyait du balcon, la place à vol d’oiseau et le jet d’eau de son bassin... »[14]. D’ailleurs, la N.R.F. a été créée au 78 de la rue d’Assas. Nous sommes dans le périmètre où ces événements se déroulent, et cela donne le sentiment de prendre, comme Delay, le relais de ce que Gide a mis au point pour fasciner les générations à venir – peut-être de façon moins vive que Joyce.
Gide évoque donc son père, et le bonheur qu’il éprouvait à aller au Luxembourg avec lui, alors que sa maman considérait qu’il était déjà sorti trop longtemps ou qu’il allait prendre froid – je brode un peu, mais j’évoque ce portrait du père pour accentuer sa présence. Même si on a un père qui à l’occasion s’enferme dans son cabinet de travail et ne veut surtout pas que Madame Gide y mette les pieds parce qu’il a là un domaine préservé, avec « un grand écran de cheminée » – ce qui est encore à mettre dans le registre du masque –, ce n’est pas du tout un père absent.
Mais le portrait qui en est ici donné par Lacan est curieusement peu explicite par rapport à ce que nous allons voir se détacher comme les figures féminines de cette histoire, qui sont vraiment taillées à la serpe, saillantes. « Le trio des magiciennes », comme je le disais la dernière fois, représente l’écho de la notation qui vient dans le texte sur Lady Macbeth[15], il est l’écho du trio des sorcières qui annoncent à Macbeth ce que sera sa destinée. Par rapport à ces figures, l’image du père est peinte en teintes pastel. C’est ce que, très discrètement, Lacan indique, même si l’on peut mettre au premier plan la vénération pour le père – le terme est de Lacan : « C’est de l’aveu voilé d’une maxime perdue dans un carnet intime de Paul, de l’accent retransmis de la bouche de Gide de sa vénération filiale – une des rares références de Jean Delay à ses souvenirs – que l’image du père, étreignante, apparaît »[16].
Notez en passant que dans la même page, la doctrine que Lacan sort des documents qu’il a sur l’ascendant paternel est la « couvaison par son père du concours de Paul Gide ». Le père de Gide, agrégé de droit, et qui professe à la Faculté, est couvé par son propre père. C’est un père couvé. Il faut bien voir que la vénération n’est pas du tout la position normée – s’il y en a une – du père. La question clinique à poser n’est pas de savoir ce qui est présent ou ce qui est absent, ce qui est vénéré et ce qui est honni – un père détesté fait très bien l’affaire –, mais de savoir où dans le couple, se situe l’autorité. La vénération du père ne remplace nullement une autorité qui n’a pas besoin d’être vénérée. Or, il semble que dans le couple Gide, quelle que soit la présence du père, aussi tendre soit-elle, et faisant l’objet d’une nostalgie, elle n’a rien à faire avec ce dont il s’agit de façon opératoire.
Revenons à notre question : « Que fut pour cet enfant-là sa mère ? » Déjà, la fonction de la mère fait l’objet d’une question, ce qui n’est pas le cas de la fonction du père. « Que fut le père pour cet enfant-là ? », le dossier se ferme assez vite avec le petit jeu plutôt inepte que fait le jeune Gide avec son papa : le dragon de papier que le vent va porter jusqu’au bassin. D’emblée, la fonction du père comme petit ami est précisée, alors que la mère – là réside le pivot – est introduite par une question.
Nous pouvons déjà faire varier cette question dans ces termes : « Quel accès à la femme cette mère a-t-elle permis à ce sujet ? ». Tout l’intérêt de cette variation est que l’on en obtient une réponse sans équivoque : elle lui a permis l’accès à une seule femme. Il faut ajouter cette précision – dans l’amour, parce que Gide a eu des aventures féminines, que ce soit la première, avec Meryem, ou plus tard avec « la petite dame », mère de sa fille. Je ne sais si l’on a fait le compte de ces aventures qui sont assez limitées, mais le une seule femme est dans le registre de l’amour. On ne peut pas dire que Lacan mette vraiment en cause, malgré cette forfanterie un peu voyante dont il fait montre, le fait que c’est finalement la mère de Gide qui a déterminé son accès à Madeleine. C’est ici que le titre du roman de Gide prend son sens – la porte est vraiment étroite vers l’autre sexe.
On peut donc dire que la question clinique du cas est la suivante : partant de la prévalence, la prédominance, de la relation à la mère, comment rendre compte de ce choix amoureux unique de Gide, concentré sur Madeleine ?
Gide n’est pas entré en analyse, il est allé, avant de se marier, consulter une sommité de la médecine, pour lui expliquer qu’il avait quelques intérêts de l’autre côté – dans le livre de Delay, c’est le chapitre de la consultation que Lacan loue spécialement –, et le médecin lui dit : « Mariez-vous sans crainte, et vous reconnaîtrez bien vite que tout le reste n’existe que dans votre imagination... Ce qu’est l’instinct naturel, lorsque vous serez marié, vous aurez vite fait de le comprendre, et tout spontanément d’y revenir »[17]. Ce sont les termes qui sont reproduits dans le récit même de cette consultation.
Nous pourrions dire que la question est de savoir comment le rapport parental détermine un rapport entre le sujet et l’Autre sexe. Le rapport parental, lui, existe, contrairement au rapport sexuel comme je l’ai indiqué l’année dernière en marquant que la formule de la métaphore dite paternelle écrit un rapport entre le père et la mère sous forme métaphorique. Il est tout à fait essentiel, pour renouveler cette question, de saisir que la métaphore paternelle est à articuler avec celle du rapport sexuel qui, lui, n’existe pas. Je l’écrirai au plus simple : P ◊ M → $ ◊ As. Le s est là pour qualifier l’Autre de sexué. Si nous voulions écrire l’Autre sexe Ⱥ, nous supprimerions ce petit s. Nous en sommes ici à des préliminaires, seulement à fixer nos idées.
En quoi le rapport parental détermine-t-il l’accès du sujet à l’Autre sexe, et quel accès détermine-t-il ? Cette question clinique est centrale, même et surtout chez les homosexuels. C’est la bonne question clinique, celle qui se pose à partir de l’ouverture à l’Autre sexe, pour savoir, par exemple, s’il y a ou non la porte étroite. Ce rapport éternise-t-il, ferme-t-il le rapport à l’Autre sexe, ou sous quelles espèces l’ouvre-t-il ? A cet égard, le pivot symbolique est l’Autre sexe, et surtout chez les homosexuels.
A poursuivre ainsi une démarche clinique à partir des notations que nous avons, nous ne pouvons manquer d’en venir à la mise en cause de la relation du désir et de l’amour. Cette problématique n’est pas le fait de Lacan, elle est déjà remarquablement isolée par Delay de façon tout à fait explicite : « cette division, ou plus précisément cette dissociation entre l’amour et le désir »[18]. La mise en place clinique de Lacan dans ce texte commente les modalités de cette « dissociation de l’amour et du désir ».
La thèse des deux mères, qui peut paraître paradoxale, vient directement de la prise en compte de la dissociation de l’amour et du désir – il y a une mère pour l’amour, une autre pour le désir. La question « Que fut pour cet enfant-là sa mère ? » répercute cette dissociation. La dissociation de ces deux fonctions qui devaient être associées, fait voir que le secret, du côté maternel, de la métaphore paternelle, est « l’association » de l’amour et du désir, et que le trait du cas Gide réside dans la dissociation de ces deux termes.
Lacan s’approprie le diagnostic de Delay. Bien sûr, il opère sur l’amour et le désir une toute autre construction. Car Delay emploie en fait le vocabulaire de Gide : « l’amour chose de l’âme, le désir chose des sens ». Là déjà, on s’aperçoit que le Lacan de cet article n’a pas opéré pour son compte la dissociation du désir et de la jouissance. Nous allons donc essayer de parler en sorte que cette non-dissociation ne fasse pas trop difficulté.
« Dissociation que Gide devait tenir pour une particularité essentielle de sa psychologie. Pour l’adolescent de Si le grain ne meurt, formé par une éducation puritaine, tout ce qui vient de la chair vient du démon, et il ne peut mêler le désir, c’est-à-dire le mal, à un amour angélique sans une impression de sacrilège ». Nous avons là un diagnostic précis, qui conduit précisément Delay à montrer que ce qui s’en engendre pour Gide est une image idéale, capable de supporter un amour désincarné, non mêlé à la chair, un amour qui réalise la dissociation de l’amour et du désir. Il n’hésite pas à employer – peut-être pas avec la rigueur que l’on pourrait exiger – le terme de « sublimation mystique » au sujet de l’amour qui se déduit de cette dissociation. Jusqu’à noter le caractère narcissique de cette image, à savoir la figure idéale, idéalisée, de ce que Gide aurait voulu être.
Nous avons évoqué l’amour courtois, Lacan l’évoque certainement, mais le premier à le faire est Delay : « Et il me dit attacher une importance toute particulière au livre de Dénis de Rougemont, l’Amour et l’Occident, où se trouve exposé une conception remarquablement originale du mythe de Tristan. C’est là, ajouta-t-il, et non dans les ouvrages des psychanalystes, que j’ai trouvé l’explication de quelques-unes de mes erreurs, et des plus anciennes »[19]. Nous avons ensuite quelques pages sur le troubadour, sur une fidélité qui n’est pas celle des corps, sur l’ivresse angélique, etc. Donc, les thèmes que nous trouvons dans le texte de Lacan sont présents, tout à fait bien situés, chez Delay. La détermination de l’objet d’amour qui s’ensuit de cette dissociation dans le cas de Gide est déjà par
Delay, fidèle à Gide, qualifié de l’ange. Nous pouvons déjà dire que cela fait la paire avec l’objet de désir qui va être produit de l’autre côté, qui est le petit voyou. L’objet du désir de Gide est le petit garçon à la peau brune, etc., mais il faut aussi, dans la composante désir, surtout qu’il ne pense pas, avec la fascination propre à cela, que tout ce qui fait l’occupation de Gide par ailleurs ne veuille rien dire pour cet objet-là.
La distillation qui est effectuée auparavant, cette dissociation de l’amour et du désir, produit d’un côté un objet amoureux spécialement élevé, l’ange, dont la chape va tomber sur Madeleine – qui n’en demandait pas tant, ou qui le demandait au contraire, c’est à voir. Lacan a une thèse sur le mariage blanc qui n’est pas celle de Delay : « Que Madeleine ait voulu le mariage blanc, c’est ce sur quoi le livre ne laisse pas de doute »[20]. Or, le livre de Delay dit exactement le contraire, que discrètement, avec les moyens d’une féminité inhibée, elle essayait tout de même de réveiller le monsieur. A quel niveau est donc ce vouloir quand Lacan dit « qu’elle a voulu » ? Car il est clair qu’elle avait des dispositions pour cette position de l’ange.
« Qui fait l’ange fait la bête » – qui fait l’ange du côté de l’amour fait la bête du côté du désir. Nous pouvons voir s’avancer bras dessus, bras dessous, ou sur les épaules l’un de l’autre, l’ange et le petit faune, qui par ailleurs fascine Gide et sur lequel la discrétion de Lacan est totale. On lit simplement : « Les suppliciantes délices dont la confession que nous en fait Gide... correspond bien à ce qu’il ne dissimulait guère de ses fascinations les plus enfiévrées »[21]. Les yeux lui sortaient de la tête au moment où il voyait cet objet de jouissance – mais gardons ici le terme de désir – cet objet de désir passer à sa portée, et « enfiévré » est une façon douce de décrire cette captation qui est notée par Madeleine et que lui-même indique. Gide en effet n’en cache rien.
Nous notons donc que ces deux figures font la paire, et que le diagnostic de « dissociation de l’amour et du désir » est la clef de la construction lacanienne du cas. C’est pour cette raison qu’il pose la question : « Que fut pour cet enfant-là sa mère ? ». Cette mère n’a pas pu nouer l’amour et le désir – ce pourquoi, même si cela peut faire quelque peu rire, Delay appelle Gide, au chapitre de la sexualité, un « angéliste », et crée ainsi la catégorie de ceux qui aiment les anges. Il note que la dissociation de l’amour et du désir est susceptible de beaucoup de solutions différentes, dont l’une est la prévalence de l’onanisme. A partir du moment où l’amour doit garder sa place désincarnée, battre sa chair est en effet une solution. La sexualité homosexuelle de Gide est avant tout une sexualité masturbatoire. Cette sexualité est déductible de la formule de départ – au point que Gide lui-même, Delay en fait la citation, disait alors qu’il avait un certain âge : « Sur ce plan-là, je ne suis qu’un petit enfant qui s’amuse »[22], qui s’amuse avec ses petits compagnons, mais avec une prévalence de l’élément masturbatoire.
Je citais là le tome 1 de Delay, mais dans le tome 2, il reprend la question de cette dissociation de l’amour et du désir – que je répète jusqu’à plus soif parce qu’elle nous donne deux termes tout à fait essentiels et simples dans la construction du cas, dans un texte qui, au contraire, est beaucoup plus complexe. Il écrit : « Il n’est pas exclu que Gide ait pu traduire la dissociation de l’amour et du plaisir de la même façon que Baudelaire, amoureux platonique d’une femme idéale qu’il révérait comme "l’ange gardien, la muse et la madone'", mais qui prenait son plaisir auprès de Jeanne Duval ou d’autres "filles". L’auteur des Fleurs du mal, amant de prostituées, n’était pas plus capable de mêler "l’honnêteté" à ses plaisirs physiques que Gide, capable lui aussi de désirer une femme, mais à condition que "rien d’intellectuel ou de sentimental ne s’y mêlât" »[23]. Pour ma part, j’apprécie le terme de « traduction qu’emploie ici Delay – cette dissociation de l’amour et du désir est susceptible d’autres traductions. Évidemment, ce thème taille un peu large, il relève du ravalement de la vie amoureuse – dont nous avons une variante homosexuelle dans le cas de Gide.
Delay fait une notation sur le choix d’objet homosexuel. Je lis ce passage, qui exploite un morceau des Cahiers d’André Walter, où il traque les fantasmes sexuels de Gide et détache les caractéristiques de ses objets : « Dans la rivière je revoyais les enfants aperçus de **qui s’y baignent et plongent leur torse frêle, leurs membres brunis de soleil dans cette fraîcheur enveloppante – Des rages me prenaient de n’être pas des leurs, un de ces vauriens des grandes routes, qui tout le jour maraudent au soleil, la nuit s’allongent dans un fossé sans souci du froid ou des pluies ; et, quand ils ont la fièvre, se plongent, nus tout entiers, dans la fraîcheur des rivières... Et qui ne pensent pas ».
« Gide qui fut un enfant sédentaire, a la nostalgie du vagabond. Fils de famille étroitement surveillé par sa mère, il a une prédilection pour les bâtards. Lui qui n’avait connu dans sa jeunesse la volupté que solitaire, en proie à l’angoisse, au remords et à la culpabilité, le vaurien lui parut un partenaire, ou plus exactement un double enfantin, d’autant plus désirable qu’étant vaurien, il était par définition dépourvu de valeurs morales et qu’il ne pensait pas. Ce privatif est peut-être, de la phrase d’André Walter, le détail le plus significatif. Ce que voudra avant tout ce puritain dépaysé sous le ciel d’Afrique dans la bande de vauriens qui l’accompagne, c’est l’insouciance, la spontanéité de l’instinct, l’absence de contraintes et d’inhibitions. Mais il y a davantage dans le fantasme d’André Walter, où se trouve à peine indiqué l’aspect le plus trouble de la sexualité d’André Gide : "Devant mes yeux se balançaient d’abord indécises, les formes souples des enfants qui jouaient sur la plage et dont la beauté me poursuit ; j’aurais voulu me baigner aussi, près d’eux, et, de mes mains sentir la douceur des peaux brunes" »[24]
On verra Delay suivre cette dissociation de l’amour et du désir, susceptible de plusieurs traductions, et sa présentation de la sexualité d’André Gide, comme une variante homosexuelle du ravalement de la vie amoureuse. J’ajoute que la notation même de Lacan, « cet enfant-là », est présente dans le livre : « On sait bien qu’à trop chérir un enfant, il y a plus d’un mode, et chez les mères aussi d’homosexuels »[25]. Cette notation est donc due à Delay, et à Gide lui-même, dans Corydon – cet extraordinaire éloge de l’homosexualité qui essaye de lui trouver un fondement biologique naturel, souci qui n’est pas le nôtre, mais Gide tentait de justifier l’homosexualité dans l’ambiance scientifique de l’époque, d’une façon assez irrésistible il y fait la remarque que l’homosexualité connaît tous les degrés et toutes les nuances du lien hétérosexuel. Ce qui est irrésistible, ce sont les nuances qu’il énumère, qui sont très suggestives et très amusantes. De la même façon qu’il y a plus d’une façon de trop chérir un enfant, il y a plus d’une position homosexuelle.
Uranisme, uranisme ! Soyons clair, c’est un pédophile. Un pédophile qui n’a pas réussi à entrer à l’Académie Française, car le pédophile est une figure généralement honnie, considérée avec réprobation. Autant, socialement, l’inverti peut bénéficier d’une tolérance relative, au moins dans certains secteurs, autant il y a une chasse au pédophile. Encore tout récemment, je lisais dans l’International Herald Tribune l’arrestation d’un pasteur américain pédophile qui avoue cent corruptions de petits garçons, mais d’après les inspecteurs du fbi, ce serait plus proche de huit cents. Il n’y a vraiment que Gide qui ait pu obtenir, à défaut de l’Académie, le prix Nobel. Quant à la tolérance à cet égard, on peut imaginer une maman donnant une tape à son petit garçon en lui disant – « Mais tu devrais être honoré que M. Gide s’intéresse à toi ! ». Il y a là tout un chapitre qui n’est pas écrit, à la fois sur la chasse au pédophile et la tolérance sur la séduction des enfants, au moins quand le séducteur occupe une certaine position sociale.
Il serait amusant de mettre en série le cas Gide et le cas Montherlant – qui arpentait le boulevard Bonne Nouvelle, les grands boulevards, le Maroc, l’Algérie, l’Andalousie, etc, à la recherche de très jeunes garçons, et cette fois, pas pour de petites caresses intimes, mais pour les sodomiser. On le savait, mais cela a été étalé par la publication inouïe de sa correspondance avec Roger Peyrefitte, où on les voit à longueur de pages échanger en langage plus ou moins chiffré, des considérations sur le nombre de petits garçons qu’ils ont eu dans la semaine et le nombre de fois où ils les ont pénétrés. On comprend dès lors l’importance que Montherlant accordait au fait d’avoir de bonnes relations avec le préfet de police.
En ce qui concerne Montherlant, nous sommes renseignés quant à ses relations avec sa mère, quoique moins que pour Gide. Nous en avons des notations, que lui-même a fini par publier, sur le fait que tous les grands thèmes de son œuvre littéraire viennent de ce que lui lisait sa mère quand il entrait dans son lit. Quo Vadis, qui a été la grande lecture de son enfance, qui l’a dirigé toute son existence, s’est pour lui fixé à ce moment-là. Une rencontre décisive a été l’épisode du lycée, qu’il a raconté dans les Garçons, et qu’il n’a cessé de remanier dans son œuvre, que ce soit au théâtre, dans La Ville dont le prince est un enfant, ou dans ses romans.
Nous aurions le cas Gide, le cas Montherlant et, pour boucler le ternaire, le cas Proust – qui est d’ailleurs signalé par Delay – où se joue encore une relation spécifique à la mère et une position homosexuelle distincte des deux précédentes. La grande littérature française de ce siècle nous offre donc un prestigieux ternaire, une importante moisson, trois cas d’homosexuels, trois relations à la mère que nous pourrions faire contraster l’une avec l’autre. Je ne parle pas de Julien Green, que j’ai peu pratiqué, ni de Mauriac, qui s’est peu confessé là-dessus, du moins au lecteur.
Prenons maintenant ce que Lacan dit de la mère de Gide. Il déchiffre de la façon la plus claire – bien que ce soit formulé avec délicatesse – sa position subjective à partir de l’homosexualité féminine. Il déchiffre la relation privilégiée de la mère avec la fameuse Anna Shackleton comme une passion dont les soubassements vont très profond, et pour servir de révélateur, il met cette relation en parallèle avec ce passage très frappant de Si le grain ne meurt, où le petit Gide écoute la grande plainte des deux servantes qui ont une relation homosexuelle, au moment où l’une s’en va parce qu’elle se marie. Cela se passe rue de Tournon, «... ma chambre, je l’ai dit, donnait sur la cour, à l’écart ; elle était assez vaste... Il faut encore que je dise que notre cuisinière qui avait nom Delphine, venait de se fiancer au cocher de nos voisins de campagne. Elle allait quitter notre maison pour toujours. Or, la veille de son départ, je fus réveillé, au cœur de la nuit, par les bruits les plus étranges. J’allais appeler Marie [qui est l’autre servante], lorsque je m’avisai que les bruits partaient précisément de sa chambre ; du reste ils étaient bien plus bizarres et mystérieux qu’effrayants. On eût dit une sorte de lamentation à deux voix, que je peux comparer aujourd’hui à celle des pleureuses arabes, mais qui, dans ce temps ne me parut pareille à rien ; une mélopée pathétique ; coupée spasmodiquement de sanglots, de gloussements, d’élans, que longtemps j’écoutai à demi dressé dans le noir. Je sentais inexplicablement que quelque chose s’exprimait là, de plus puissant que la décence, que le sommeil et que la nuit ; mais il y a tant de choses qu’à cet âge on ne s’explique pas, que, ma foi ! je me rendormis, glissant outre ; et le lendemain, je rattachai tant bien que mal cet excès au manque de tenue des domestiques en général, dont je venais d’avoir un exemple à la mort de mon oncle Démarest »[26]. Ernestine aussi avait beaucoup pleuré au moment du deuil, mais il ne comprenait pas que c’était en fonction des autres, alors que là, Marie pleurait parce qu’elle ne pensait pas être vue des autres.
Ce qui est là évoqué par Gide, la relation homosexuelle qui se défait parce que l’une va partir, Lacan le met explicitement en parallèle, un parallèle marivaudesque, avec la relation si proche de Anna Shackleton et de Madame Gide. Il l’introduit même par un « à quoi répond, comme dans Marivaux les lutinages des soubrettes au pathos des sublimes »[27]. Que nous indique-t-il ? Que chez la mère, le phallus n’a sans doute pas la place qu’il devrait avoir pour assurer le fonctionnement optimal de la métaphore paternelle. C’est justement ce qui vient modifier « tout le problème des perversions » quand il s’agit de Gide, pour autant que « le problème des perversions » tient pour acquis que la mère symbolise l’objet de son désir dans le phallus. Or, ce que Lacan dit dans ce paragraphe, de façon voilée, c’est précisément que la mère de Gide ne symbolisait peut-être pas l’objet de son désir dans le phallus – ou alors, il s’agit d’un phallus bien particulier. C’est pourquoi sa position est celle de l’amour du fils unique, alors que justement, d’amour, il y a plus d’un, y compris pour une mère d’homosexuel.
L’amour dont il s’agit ici n’est pas un amour noué au désir en tant que symbolisé par le phallus. Si vous voulez un modèle d’amour noué au désir, qui situe l’enfant à sa place d’enfant désiré, nous en avons l’exemple avec le trait de perversion du petit Hans, qui viendrait de ce qu’il fonctionne comme une partie du corps de la mère s’exhibant devant lui, etc. Ici, rien de tel.
Il y a comme une malédiction qui pèse sur Gide, dont les témoignages abondent, depuis la remarque de Mauriac – « il était tout dénué de grâce » – jusqu’à celle de Henri de Régnier qui le surnomme « Ci-Gide ». Un air funèbre devait envelopper sa personne. Et pourquoi ? C’est que Gide n’est pas l’enfant désiré, n’est pas l’enfant phallicisé. Au contraire, nous avons une réponse très précise à la question : « Quel est cet amour ? », qui montre en quel sens il est exclusif, à quel point le singulier de l’amour pose une question. Car c’est un amour identifié au devoir.
Nous avons donc une dissociation de l’amour et du désir amour //désir, et par contre une identification au devoir : amour ≡ devoir, plus précisément au commandement du devoir. Le mot de commandement revient chez Lacan, quand il s’agit des commandements des lois de la parole, par exemple. Ce mot, bien sûr, vise le surmoi, qui n’est pas simplement la loi, mais le tour qu’elle prend quand elle est supportée par une voix.
Naturellement, il existe d’autres amours que celui-là. Nous connaissons bien plutôt l’amour contre le devoir – ce dont le roman du XIXe siècle fait son thème, par exemple tel mariage est prescrit par le fonctionnement social, tandis que l’amour tire dans l’autre sens. Une illustration topique pourrait être la fin du Rouge et le Noir. Une position sociale est promise à Julien par son mariage, et l’appel de la première mère, si je puis dire, de Madame de Rênal, devient si fort qu’il lui faut tenter de la tuer pour enfin l’aimer. Dans ce moment éclate la dissociation de l’amour et du devoir – au moins de l’amour et du social. L’amour contre le devoir nous est donc beaucoup plus familier – par exemple l’amour identifié au pardon, alors que la justice condamne, l’amour rachète, ferme les yeux, sublime. Ou encore, un amour identifié à la transgression.
On pourrait référer la perversion à un amour maternel qui encourage la transgression, qui mine la parole paternelle, laquelle devrait supporter le devoir. On peut très bien avoir un amour maternel identifié à la tendresse, à la douceur, au contact, sur le versant de l’érotisme, comme chez Proust – le but était tout de même d’obtenir, en transgression, que sa mère vienne le rejoindre dans sa chambre, qu’elle l’embrasse, l’étreigne, et l’on sait, dans les rapports de Proust avec sa mère, ce caractère d’enveloppement érotique. L’amour maternel inclut ici une composante érotique. La mère de Proust n’est pas une puritaine, elle se fait sentir, elle se fait toucher, caresser. Or, ici, Lacan dessine une Madame Gide femme de devoir, dont l’amour pour son fils unique est enveloppant, mais tout identifié au devoir. Il n’y a pas du tout chez Gide ces notations de contact furtif, d’abandon réciproque, d’enivrement par le corps de femme de la mère.
Nous avons donc ici un ternaire : amour, désir et devoir. L’envers de la dissociation de l’amour et du désir est l’identification de l’amour et du devoir – avec cette conséquence, qui est tout à fait précise et située comme telle par Lacan, de la négation de la jouissance.
La formulation de Lacan, que « l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir », est à cet égard une proposition surprenante, qui n’a de sens que si l’on restitue que la jouissance est de l’Un alors que le désir est de l’Autre, qu’il faut l’amour pour que la monade de la jouissance cède, et s’ouvre aux ennuis et aux labeurs de la relation à l’Autre. Cette phrase nous situe l’amour comme médiation entre la jouissance et le désir. En ce sens – pour reprendre un terme qui est à une autre place dans le texte de Lacan –, l’amour humanise la jouissance. Il y a bien ici enveloppement de l’amour, expression de Gide, reprise par Lacan – dans Si le grain ne meurt, au moment où le père meurt, il dit qu’il est « pris dans l’enveloppement de son amour » – et la mère est toute à lui. Or, le principe phallique du désir comporte précisément que la mère n’est pas toute à l’enfant, il défait l’enveloppement de l’amour. La mère de Gide est si bien « toute à lui » – nous avons ici « la femme toute » – qu’en effet, le sujet Gide reproduit son abnégation de la jouissance dans son rapport à Madeleine, et qu’en même temps, la jouissance qui lui reste est strictement hors la loi. Le clandestin du désir que nous signale Lacan est ainsi le résultat de cette disposition.
J’ai dit en passant « toute à lui », parce que s’il y a vraiment un cas, où il est clair que La Femme existe, c’est bien celui-là. Ce cas de perversion illustre que, pour Gide au moins, La Femme existe. Il y a une connexion – il faut être aveugle pour ne pas la voir – entre l’homosexualité et l’amour unique. Il est cliniquement fréquent que le comportement homosexuel masculin soit compatible avec l’aumoins une femme. Permettez-moi simplement d’évoquer à ce propos, après Gide et Madeleine, Aragon et Elsa. Il n’y a pas de doute que les commandements du devoir étaient pour Aragon tout à fait situés à leur place, mais à peine Elsa eût-elle quitté ce monde, on vit resurgir un Aragon à qui tout était permis, et, à la surprise de la société parisienne, d’un seul coup, on ne le vit plus qu’avec des garçons.
Voilà donc un cas – et il faut en tirer toutes conséquences – où La Femme existe. C’est la mère Gide et ensuite, Madeleine réduite au singulier, alors que les garçons, eux, sont au pluriel. Il n’y a rien comme un homosexuel pour faire exister La Femme, d’où l’intérêt qu’y trouve à l’occasion la mère névrosée.
III – Des deux phallus
J’ai dit la dernière fois « au moins une femme ». En fait, dans la dimension de l’amour, c’est au moins et au plus. La formule « au moins et au plus » est utilisée en logique mathématique, et veut dire « un seul ». Cela s’écrit avec le quanteur d’existence suivi d’un point d’exclamation ∃ ! – ce qui pourrait bien qualifier la position de la femme unique dans l’amour de Gide.
J’ai la dernière fois donné sa ponctuation forte à la question « que fut pour cet enfant-là sa mère ? », et caractérisé rapidement cette mère en disant que Lacan, de façon pudique, discrète, voilée, nous invitait tout de même à la situer, elle, et non pas seulement son rejeton, du côté de l’homosexualité féminine, vraisemblablement non effectuée du côté des corps – ce dont nous n’avons pas la moindre indication. Cette homosexualité paraît à Lacan déchiffrable dans ce que nous savons des rapports étroits de la mère de Gide avec la gouvernante anglaise, vérifiée par le souvenir énigmatique que Gide retrouve de la déploration des servantes, spécialement de la servante Marie au moment où – Gide lui-même s’exprime ici avec beaucoup de discrétion – l’autre servante, Delphine, va se marier, faisant entendre qu’elles ont eu des relations homosexuelles. Gide garde le silence sur elles, et ce n’est que longtemps après qu’il comprendra de quoi il s’agissait. Ainsi, à la fois par les faits de la vie de la mère et par ce second trait, que Lacan ordonne à la Marivaux avec le premier, nous avons en pointillé l’indication de ce que pouvait être la position subjective de la mère de Gide.
J’ai évoqué la dernière fois ce que nous pourrions appeler le ternaire clinique que propose Lacan, entre l’amour, le désir et le devoir. Nous pourrions inscrire les relations qui valent sur ce triangle pour caractériser la position de la mère de Gide. Ici, une conjonction entre l’amour et le devoir, identifié aux commandements du devoir.
J’ai dit la dernière fois que le terme de commandement avait toute son importance chez Lacan, commandement de mort, commandements du surmoi, commandements de la parole, mais le terme figure chez Gide lui-même, dans un passage relevé par Delay des Nourritures terrestres comme discours aux commandements (cf. : note 35).
D’autre part, nous pourrions inscrire sur notre schéma une disjonction de l’amour et du désir, en utilisant le symbole du vel, étant entendu qu’il s’agit d’un vel modifié.
Vous vous souvenez que Lacan, dans son analyse de l’aliénation, modifie le vel logique. Étant donné un terme A et un terme B, le résultat de la proposition composée, A v B, est vrai si pas tous les termes qui sont présents sont faux. C’est la structure de vérité du vel logique. Autrement dit, ce n’est faux qu’au cas où A et B sont faux :
A v B
F F = F
Dans toutes les autres combinaisons, que ce soit VF, FV ou VV, le résultat est vrai. Le vel de l’aliénation de Lacan est sensiblement différent, il n’est pas du tout classique, il suppose que dans tous les cas, le même terme, le premier, est faux et que ce qui est ouvert, c’est de savoir si le second l’est aussi ou s’il est vrai. Nous pouvons donc dire que le vel de l’aliénation modifié par Lacan répond à une table de vérité qui est la suivante :
F V = V
F F = V
Les deux autres hypothèses :
V V = V
V V = F
étant fausses, à savoir que le premier terme soit possible sans le second, c’est-à-dire qu’on ne peut pas avoir la vie sans la perdre, et également faux de garder et la bourse et la vie.
Si nous voulons ici employer ce vel pour dire qu’il y a dissociation de l’un et de l’autre, il faudrait dire que les deux ne peuvent pas être vrais ensembles. Ou bien l’un est faux et l’autre est possible : FV ; ou bien le premier est vrai et l’autre ne l’est pas : VF ; ou bien les deux ne sont pas en fonction : FF ; mais ce qui est dans tous les cas exclu c’est qu’il y ait les deux ensemble : VV.
Nous avons ainsi la table de vérité de cette disjonction qui est ici appelée dissociation de l’amour et du désir, où l’amour et le désir ne peuvent pas être tous les deux vrais.
Sauf erreur de ma part, cette table de vérité est exactement celle de ce qui s’appelle la barre de Sheffer, signe logique qui s’écrit simplement avec une barre |. Ce Sheffer est resté dans l’histoire de la logique parce qu’il a démontré qu’avec ce seul signe de valeur de vérité, on peut engendrer toutes les valeurs de vérité qui valent en logique : la conjonction, la disjonction, la négation peuvent être écrites à partir de cette seule barre.
Utilisons cette barre, pour écrire la dissociation de l’amour et du désir : Amour | désir. Le cas Gide en est une illustration.
Il faut dire que cette dissociation est une notion clinique majeure, dont on peut se demander dans quelle mesure, à cette date, Lacan en avait assez tenu compte. Dans la suite des choses, je crois que l’on peut situer à une place beaucoup plus relevée qu’on ne le fait couramment l’étude de Lacan sur Gide, car ce cas lui pose dans son élaboration une question clinique qui n’est pas sans avoir de grandes conséquences.
Dans cette construction avec les données que nous avons déjà évoquées, nous sommes sans doute en mesure de faire valoir, s’agissant de Gide, la question « Où est le désir ? » – le désir qui apparaît ici l’exclu de l’affaire. Dans le cas de figure qui est ainsi inscrit – ou il y a l’amour, ou il y a le devoir – le désir paraît en effet en position d’exclusion. Peut-être Gide aurait-il pu être un saint... Sa position d’abstention par rapport au désir aurait pu l’induire à cette position. Or, il faut admettre que si la vie de Gide est là pour montrer qu’il n’est pas sans avoir senti l’appel de cette position-là, en même temps, c’est un homme de désir, pour reprendre le titre de l’ouvrage de Saint Martin. On comprend que Lacan ait été conduit, à partir de cette donnée de base, à mettre chez Gide le désir en position d’intrusion.
C’est précisément parce que ce ternaire semble indiquer que le désir est en position d’exclusion que, puisqu’il affirme dans la vie de Gide sa présence et son insistance, il faut bien, logiquement, le réintroduire par intrusion. Il semble que cette nécessité logique d’effraction du désir explique que Lacan ait sélectionné dans l’histoire de Gide – et lui ait donné un poids particulier – l’épisode de la séduction par la tante, souvenir de Gide qui date de ses treize ans, et qui est concomitant avec le choix de Madeleine comme unique objet d’amour.
Entre la mère et Madeleine, il faut donc inscrire la seconde mère. Elle est la seconde mère d’abord parce qu’elle est la mère de Madeleine. Nous pourrions par conséquent tenter de dire – d’une certaine façon, Lacan le dit, bien qu’il ne dise pas que cela – une mère pour l’amour, une mère pour le désir. Voyons simplement dans les données ce qui justifie d’élever la mère de Madeleine à cette position.
Nous pouvons déjà mentionner, pour mémoire, que Madeleine apparaît par nombre de ses traits, comme un double d’André, ne serait-ce que par le côté privé de grâce de sa personne. Gide évoque en effet son amour infrangible pour elle, mais en même temps, de façon élégante, il indique qu’elle n’avait absolument rien pour éveiller le désir. D’autres éléments justifient le parallèle construit par Lacan entre les deux mères. Par exemple, La porte étroite commence par un parallèle entre la mère et la tante – c’est donné de façon ponctuelle et extrêmement frappante. Le premier paragraphe, en cinq, six lignes, indique la position du scripteur – il n’a pas écrit, mais vécu cette histoire – et, après une ligne blanche, s’ouvre un second paragraphe, qui donne le la, la tonalité de l’histoire elle-même : « Je n’avais pas douze ans lorsque je perdis mon père. Ma mère, que plus rien ne retenait au Havre, où mon père avait été médecin, décida de venir habiter à Paris... Elle loua, près du Luxembourg, un petit appartement que Miss Ashburton [c’est le nom d’Anna dans le roman] vint occuper avec nous... Je vivais auprès de ces deux femmes a l’air également doux et triste, et que je ne puis revoir qu’en deuil. Un jour, et, je pense, assez longtemps après la mort de mon père, ma mère avait remplacé par un ruban mauve le ruban noir de son bonnet du matin : "O maman ! m’étais-je écrié, comme cette couleur te va mal". Le lendemain elle avait remis un ruban noir ».[28]
Voilà la note de départ de l’histoire – la mort du père et la mère en deuil, avec l’exigence qu’elle porte à son bonnet du matin, signe que le deuil se perpétue, alors que nous avons aussitôt, à la troisième page de l’édition de la Pléiade, l’arrivée de la tante. Or, comment est-elle présentée d’emblée ? Par la couleur également : « Il s’agissait de ma tante, ma mère s’indignait qu’elle n’eût pas pris le deuil ou qu’elle l’eût déjà quitté (Il m’est, à vrai dire, aussi impossible d’imaginer ma tante Bucolin en noir, que ma mère en robe claire). Ce jour de notre arrivée, autant qu’il m’en souvient, Lucile Bucolin portait une robe de mousseline. Miss Ashburton, conciliante comme toujours, s’efforçait de calmer ma mère ; elle arguait craintivement : après tout, le blanc aussi est de deuil ».[29]
Dès le début du roman, nous avons donc une sorte de paire signifiante entre ces deux femmes, l’une est vouée au noir, pour l’autre le noir est absolument exclu. Le parallèle assez surprenant que Lacan établit, qui peut paraître une promotion excessive de cette tante, est fondé dès le début de La porte étroite. Delay évoque la figure des femmes de perdition chez Gide, que l’on voit en effet revenir régulièrement. Dans tel épisode, il est hélé dans la rue par une prostituée et il s’échappe avec un sentiment de terreur : « Dès l’enfance, aux femmes vertueuses il en opposait d’autres, dont le premier visage lui fut donné par sa tante Mathilde Rondeaux, auprès de laquelle il éprouvait un "singulier malaise", un trouble fait "d’admiration et d’effroi" ; mais l’inconduite de la mère de Madeleine l’avait faite exclure de l’entourage familial, et il avait senti jusqu’à l’angoisse la réprobation qui pesait sur cette pécheresse dont le simple contact lui apparaissait comme une souillure. »[30]
Voilà autant d’éléments qui étayent le parallèle. J’évoquais la dernière fois la formule chimique qui détache Madeleine comme objet unique de l’amour. Madeleine, d’un côté, ressemble à la mère de Gide dans sa couleur, son absence de grâce, etc. De l’autre, elle a bien les traits de sa propre mère, elle est comme au croisement de ces deux mères.
Il me semble que nous avons maintenant les éléments pour tenter de raisonner sur l’Œdipe gidien, sur ce qu’a de singulier sa métaphore paternelle. Je n’apporte pas ici des formules définitives, je construis des formules possibles.
Nous avons une mère qui, de façon explicite, supporte le règne de la loi. Ce terme de loi, entendons-le non pas comme un terme de Lacan, mais comme un terme de la mère de Gide elle-même. Rappelons-nous cette phrase de la mère s’adressant au père : « N’y a-t-il pas lieu qu’avant de vivre sous le règne de la grâce, un enfant vive sous le règne de la loi ? » Comme on est passé du judaïsme au christianisme, on passe de l’ancien au nouveau Testament.
Nous aurions donc le règne de la loi qu’elle incarne, en opposition au père, et qui règne comme loi dans la mesure où elle domine la fonction dite du Désir de la Mère : loi/DM. L’on peut dire, c’est bien toute la question du cas, que le désir de la mère reste, dans sa signification, problématique : DM/x.
Suivons ce qui a motivé Lacan à proposer ces signifiants. Qui est la mère du désir, celle dont l’initiale est marquée dans DM ? C’est celle du caprice. Si un élément est absent dans l’histoire de la mère de Gide, c’est bien celui du caprice. Il n’y en a pas la moindre indication, l’idée même de caprice est à l’opposé complet de sa position. Que se passe-t-il sur l’autre branche de la métaphore ?
On ne peut pas dire, comme nous l’avons noté, que le désir de la mère soit symbolisé par le phallus. Si nous prenons comme repère la métaphore paternelle, nous sommes sensibles à une modalité spéciale de cette métaphore, que Lacan résume en disant qu’André fut l’enfant aimé, mais non pas l’enfant désiré. Si quelque chose a manqué à l’enfant Gide, c’est d’être l’enfant désiré. On pourrait même être tenté d’inscrire entre parenthèses le terme même du désir de la mère : (DM). C’est ici que l’on peut faire valoir ce qui domine apparemment l’existence infantile de Gide – la mortification.
Il y a ici une mortification du phallus. C’est ce que comporte la malfaçon du désir de la femme chez Madame Gide. Il y a beaucoup de façons de l’écrire, indiquées en pointillés par Lacan. Songeons par exemple à la formule qu’il proposera peu après du désir féminin, Ⱥ(φ). La position de madame Gide pourrait être caractérisée par le fait que ne s’inscrit pas le phallus, Ⱥ ( ). Ou bien cherchons une formule de négativation qui soit distincte de la castration. Il y a bien une négativité qui vient se déposer sur ce phallus, mais d’une façon tout à fait distincte de la castration.
Qu’est ce qui incite à le penser ? C’est que l’enfant Gide est fort loin de trouver le sexe insipide ou même d’y renoncer. Au contraire, il semble que de ne pas être inscrit dans le règne de la loi, l’organe, complètement hors la loi, est fort actif. La fonction reste tout à fait opérante, et en même temps, elle va se promener de façon totalement transgressive. Du fait que l’amour de la mère s’est identifié au commandement du devoir, et que cette mère « homosexuelle » ne symbolise pas le désir par le phallus, la jouissance de l’organe n’a pas été happée dans la métaphore paternelle, et se promène seule à travers le monde. De fait, nous avons cet épisode étonnant – à neuf ans, à l’École alsacienne, à côté d’ici, il se masturbe en classe, on s’en aperçoit et on le renvoie. Ce n’est pas un épisode absolument banal. Il témoigne au moins de ce que la jouissance phallique s’en va ici toute seule, comme le chat dans l’histoire de Kipling.
Voilà une conjonction très importante à saisir. D’un côté, à la place de ce qui devrait être le désir de la mère, ou plutôt du signifié du désir de la mère, nous avons la mortification, et de façon concomitante et conséquente, la jouissance phallique joue sa partie toute seule. Cela donne sa valeur d’articulation clinique à la mise en place que fait Lacan – l’enfant Gide « entre la mort et l’érotisme masturbatoire ». Ce n’est pas choisi au hasard.
Je me suis demandé tout un temps, lisant Delay, Gide et Lacan : pourquoi Lacan fait-il de la mort une fonction aussi présente dans le cas Gide ? On s’aperçoit qu’il y a là une répartition de la fonction phallique, entre sa mortification aux mains de la mère et sa libération en solitaire, comme jouissance de l’idiot, hors de tout lien social, hors de tout lien sexuel. Le terme qu’emploie Lacan pour indiquer cette liberté solitaire est celui « d’érotisme masturbatoire ». Cet entre-deux, « entre la mort et l’érotisme masturbatoire », permettez-moi d’ajouter que c’est cliniquement vérifiable. Lorsqu’on a affaire à l’érotisme masturbatoire sans culpabilité, on pourrait dire, comme on dit « Cherchez la femme », « Cherchez la mort », « Cherchez l’appel de la mort ! »
J’ai rappelé ce qu’était l’air mortifié de Gide dans son enfance et son adolescence – au point que Henri de Régnier l’avait baptisé, vous vous en souvenez, « Ci-Gide ». Ce Ci-Gide me paraît tout à fait connecté avec ce que je détaille ici. Si nous prenons les références qui sont celles de Lacan dans ce texte, parce que ce sont celles qu’il avait prises avant, à savoir celles de la « Question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », il semble bien que même ses amis aient été sensibles à ce que ne soit pas patente l’identification de Gide à son être de vivant c’est ainsi que Lacan qualifie l’inscription du sujet sous le signifiant du phallus. Si revient de façon aussi constante le terme de mort dans le cas Gide, c’est bien en relation avec cette malfaçon qui s’est transmise au niveau de la fonction phallique, c’est-à-dire de celle qui permet au sujet de s’identifier à son être de vivant. Gide au contraire, par un certain côté, s’identifie à son être de mort. En conséquence, il y aurait lieu de transformer l’inscription même, qui est à l’époque citée par Lacan dans son texte sur la psychose : [φ/S], pour rendre compte de cette malfaçon.
Nous écrivons le frein mis à l’érotisme masturbatoire, l’interdiction de la masturbation. Nous écrivons (-φ) et c’est une façon de déchiffrer le signifiant de la castration. Nous pouvons dire qu’ici, c’est comme si ces deux éléments se trouvaient disjoints, comme si nous avions d’un côté le moins qui fonctionne – c’est la mortification –, et de l’autre côté φ qui joue sa partie tout seul. D’où la valeur que donne Lacan au fameux Schaudern, ce frémissement de tout l’être, qui revient scander la vie de Gide, et dont Delay signale la différence d’avec l’angoisse : Ce n’est pas l’angoisse qui l’accueille, mais un tremblement du fond de l’être, une mer qui submerge tout, ce Schaudern dont Jean Delay se fie à la signifiante allophone pour en confirmer la signification d’allogénéité – nous enseignant la sémiologie, et spécialement de la relation à la "seconde réalité", du sentiment aussi d’être exclu de la relation au semblable, par où cet état se distingue de la tentation anxieuse.[31]
Si Lacan note le sentiment d’être exclu de la relation au semblable, c’est parce que le deuxième épisode de ce Schaudern se conclut par un « Je ne suis pas comme les autres, rappelé d’une façon très pathétique. Nous avons quelque chose qui n’est pas – c’est ce sur quoi Lacan met l’accent – au niveau imaginaire, qui est au joint le plus intime du sentiment de la vie chez ce sujet. C’est pourquoi Lacan reprend l’épisode énigmatique du Schaudern pour l’établir comme le lieu où la voix de la mort se fait entendre.
Alors que je relisais le Journal de Gide, je suis tombé sur une référence frappante au Schaudern. Gide est en train de lire Molière, en juillet 1941. Il écrit au 1er juillet : « De toutes les pièces de Molière, c’est décidément Le Malade imaginaire que je préfère ; c’est elle qui me parait la plus neuve, la plus hardie, la plus belle ». Et le 2 juillet : « Je relis, sitôt ensuite, Le Bourgeois. Si belles et sages que soient certaines scènes, un volontaire étirement des dialogues me laisse, par comparaison, admirer d’autant plus le grain serré de l’étoffe du Malade, si solide, si épaisse, si drue. Et quelle solennité, quel Schaudern donne à chaque scène le contact avec la mort ». Autrement dit, quand il parle de Schaudern en 1941, bien après cet épisode infantile, lui-même met au cœur de Schaudern le contact secret avec la mort. L’enfant Gide est quelqu’un qui a ce contact secret avec la mort, dû, comme nous le mettons ici en place, au biais du désir de la mère. En même temps que nous avons ce phallus frétillant tous azimuts orienté vers les garçons, qui ont la même vivacité, corrélativement, nous avons la place déjà inscrite du phallus mort. C’est pourquoi, logiquement, il n’a aimé qu’une seule femme qu’il n’a jamais touchée.
Cette place du phallus mort, que nous pouvons écrire (-), pour le distinguer de l’autre, j’étais prêt, dans d’autres essais à l’écrire φ0. Cette formule φ0/S serait l’écriture de Ci-Gide ». C’est d’autant plus dans les harmoniques de la perception qu’en a Lacan, qu’il nous évoque dans ce texte l’amour de Gide comme « embaumé contre le temps ». Pour ceux qui ont la pratique des textes de Lacan, cela consonne avec l’emploi du même mot un peu plus tard dans l’alexandrin, « le phallus perdu d’Osiris embaumé ». Cet embaumement est dans le texte de Lacan la signature de la position du phallus mort et en même temps éternisé.
Signalons en passant que dans Delay même, on a un long développement sur le mythe d’Osiris comme déni de la castration. Dès lors, pourquoi ne pas penser que si la même année où Lacan écrit ce texte il fait son rapport sur « La direction de la cure », l’évocation du mythe d’Osiris, dont nous nous étions occupés un moment ici même, serait comme un écho de ce que Delay avait ravivé à cet égard ?
Ces considérations obligent à ne pas considérer de façon trop sommaire que d’un côté, il y a la mère de l’amour, et de l’autre la mère du désir – même si Lacan emploie le terme –, car dans ce cas, on ne comprendra rien au texte de Lacan et à ses enroulements. Au contraire, la mère de l’amour identifiée à la loi a, bien sûr, également un désir – mais très exactement un désir qui a pour conséquence (φ0). C’est en quoi elle peut être dite mortifère, elle porte la mort. C’est à ce niveau que ce qui est pour lui la femme idéale se dessine – sous la forme de l’ange, c’est-à-dire de l’être sans sexualité.
Au niveau de ce rapport, DM/x, nous pouvons déjà savoir – c’est même la valeur du x – ce qui va s’ensuivre de l’objet, il est constitué comme (φ0). Ainsi écrirai-je comme (φ0) l’idéal de l’ange, qui laisse par ailleurs, et cette fois-ci, hors idéal – se balader la jouissance érotique, qui reste l’érotisme masturbatoire. Si nous avons à ce moment-là un rapport de semblable à semblable, le petit garçon qu’il lui faut, foncièrement son érotisme reste masturbatoire.
N’oublions d’ailleurs pas que dans la formule de Lacan, DM, du désir de la mère, le désir est en tant que signifiant. C’est lui, en tant que signifiant, qui introduit la mort, qui « donne forme » – selon le terme de Lacan – à l’idéal de l’ange, et du coup, se déchaîne la jouissance de l’organe – c’est chez Gide la forme du déni de la castration.
Pour le dire en court circuit, et la fin du texte de Lacan, – Ecco, ecco, il vero Pulcinella – nous y invite, le vrai phallus, le vrai Polichinelle, est-il ici ? Est-il là ? Où est-il passé ? Nous avons affaire à deux phallus, le phallus mortifié et le phallus de l’érotisme masturbatoire. Ce ne sont pas seulement les mères qui sont doublées en tant que mère de l’amour et mère du désir, c’est proprement la fonction phallique qui se trouve scindée.
Bien sûr, en un sens, c’est la tante qui est la mère du désir, mais seulement dans la mesure où elle serait la chance de repositiver le phallus. Le désir de la mère « n’a laissé que son incidence négative », écrit Lacan, du fait de l’identification de l’amour et du devoir. Cette incidence négative, c’est ce que j’ai réécrit comme (φ0). L’intrusion est celle du désir et sa violence : « Reste à savoir pourquoi le désir et sa violence, qui pour être celle de l’intruse, n’était pas sans écho dans le jeune sujet (...) n’ont pas rompu ce charme mortifère, après lui avoir donné forme. » Il y a là deux éléments en jeu : d’abord un désir en quelque sorte sans violence, un désir lui-même neutralisé, qui porte la mort, et ensuite, l’intrusion, par quoi il y aurait eu chance que s’inscrive, à la place de la négativité du désir, sa positivité et sa violence. Lacan va jusqu’à dire que cela reposait sur qui était la mère, qu’elle aurait pu donner à l’ange « couleur de sexe », et qu’elle a été impuissante à la faire.
Je terminerai sur la place tout à fait remarquable qui est donnée à la fonction de la rencontre dans cette analyse clinique de Lacan.
La bonne rencontre, la personne qu’il faut, la personne qu’il ne faut pas, cela fait la différence. Ce qui est cliniquement le plus saisissant ici, c’est l’articulation précise qui est faite entre la fonction de la répétition et celle de la rencontre. Nous déchiffrerons éventuellement à partir de l’automaton et de la tuchè cette répétition et cette rencontre, mais nous pouvons lui garder, sans l’éteindre tout de suite dans une formule maintenant bien connue, sa force. Cela m’a paru en soi-même avoir des possibilités de développement suffisantes pour que je propose pour titre d’une journée d’études qui se tiendra en Galice : « Rencontre et répétition dans la névrose et la psychose ». Bien sûr, on peut dire que Lacan ira au‑delà en considérant la mauvaiseté foncière de la rencontre, mais je crois qu’il y a plus à en dire, et peut-être pourrons-nous le faire dès la fois prochaine.
IV –La soustraction et le secret
Il m’a semblé qu’il y avait dans le texte de Lacan un passage un peu égarant, ou peut-être flou, ou encore d’une équivoque féconde, qui conduisait à opposer la première mère, celle de l’amour et la seconde, celle du désir, les deux personnages de la mère d’André et de sa tante incarnant chacune d’elles. Cependant, les choses sont plus complexes, et en fait, dans l’Œdipe gidien, il y a lieu de construire une métaphore paternelle complète, en tenant compte de la façon spéciale dont, dans son cas, se présente la valeur du x, c’est-à-dire la signification du phallus. Lacan lui donne une valeur tout à fait précise, qui domine tout son écrit, celle de la signification de la mort, alors que la signification du phallus, par excellence, est au contraire la vie.
Je proposais donc, pour écrire la valeur de la signification du phallus (φ0). J’en proposais également une décomposition, qui rend compte de ce que Lacan appelle l’incidence négative du désir. Si l’incidence normale du désir, pris dans la loi, est écrite (-φ), dire que nous n’avons que l’incidence négative du désir, c’est dire que nous n’avons ici d’opérant que le (-), tandis que le (φ) reste exactement hors la loi. Toute l’existence durant de Gide, cette jouissance phallique jouera sa partie toute seule et hors la loi.
La notion d’incidence négative du désir implique que, par ailleurs, il existe une incidence positive du désir. La castration, peut-on dire, est une articulation entre l’incidence positive et l’incidence négative du désir, c’est-à-dire une certaine conjonction, voire un certain dosage entre la mort et la jouissance. C’est une mort partielle de la jouissance et c’est en tout cas, au niveau du commandement, non pas l’abnégation de toute jouissance, comme le comporte le moins, mais l’abnégation de la jouissance phallique, au moins de l’érotisme masturbatoire.
C’est en ce sens que peut figurer dans le texte la notation que la seconde mère, celle du désir, est mortifère. La mère de Gide est à la fois la mère de l’amour et celle du désir. L’ambiguïté du texte réside en ce qu’en même temps, il existe un deuxième personnage pour supporter la fonction de mère du désir. Qu’il ne reste que l’incidence négative du désir est lourd de conséquences. Nous aurions pu avoir un Gide saint, renonçant méthodiquement à l’incidence positive et ne laissant régner que l’incidence négative du désir. Or, toute son histoire montre que c’est un homme de désir. Nous avons la rencontre avec la tante, qui n’est là qu’une reprise, puisque, comme on le note, ce désir positif était déjà présent chez Gide, et n’est donc pas rapportable seulement à cette rencontre. Que la jouissance essentielle pour Gide soit la jouissance masturbatoire est attesté dès son plus jeune âge et, comme il le dit, aussi loin qu’il remonte, le plaisir a toujours été là pour lui. Il y a là quelque chose de tout à fait originaire dans sa sexualité.
J’ai présenté l’année dernière dans mon cours le concept de ce moins (-) comme étant la traduction la plus simple de l’opération du symbolique sur le réel. Et je me suis permis, à Buenos Aires, pour introduire un colloque sur la « Clinique différentielle des psychoses », de proposer justement une clinique non différenciée, unifiée sur la base de ce moins, du négatif, qui est pris par Lacan dans ce texte, de façon pathétique, comme la mort. C’est présent dans la métonymie sous les espèces de l’élision, mais c’est aussi bien présent dans la métaphore sous les espèces de la substitution.
Ce clivage, nous pouvons l’inscrire, comme je l’ai posé la dernière fois, avec la barre de Sheffer, (-)|φ. Cela écrit aussi bien la répartition de l’objet d’amour et de l’objet du désir chez Gide. D’un côté, l’objet d’amour entouré d’un noli tangere, et d’une fidélité infrangible ; de l’autre, un rapport hors la loi, de distraction, où le mot de fidélité ne trouve même pas à s’inscrire. La mère est toujours là, et « l’enveloppement de son amour », ce qui veut dire que l’amour dévore le désir, qu’il ne laisse pas la place à cette absence qui est la voie même du sujet vers le désir. La position de Gide comme « Ci-Gide » est alors d’être, en quelque sorte, identifié à son être de mort. Lacan tire encore beaucoup d’autres effets de ce cas, qui manifeste une logique très puissante, capable de rendre compte de beaucoup de faits cliniques s’ordonnant à l’alternative de l’amour et du désir. Par exemple, de ce que j’écris : φ0/$, Lacan déduit la forme spécifique du dédoublement de l’objet aimé chez Gide. C’est une analyse extrêmement précise qui demande qu’on ait mis en fonction le moins.
Pour qu’un objet puisse venir s’inscrire à la place de l’amour, il faut qu’en tous les cas, il porte un trait de cadavre. Il faut que l’objet aimable pour Gide recèle en lui-même le moins, qu’il ait la signification de la mort. Le trait de l’objet aimable est toujours en rapport avec la valeur spéciale de la signification du phallus pour un sujet. Lacan nous montre bien que l’évocation de l’objet d’amour gidien comporte que son fantôme mort soit à côté de lui. Il nous en donne l’exemple dans la fantaisie que l’on trouve dans les Cahiers d’André Walter, où le personnage aimé vient à la place d’un autre personnage qui est mort, ou lorsqu’il parle de Madeleine elle-même comme de Morella, c’est-à-dire d’une fille de morte. Il y a dans les deux cas une duplication sur elle-même retournée, c’est-à-dire : ce n’est pas simplement l’un ou l’autre, ce n’est pas une alternative, il faut que l’objet lui-même se dédouble tout en restant un, et porte ainsi sur lui l’ombre d’un objet mort. Le trait de cadavre est certainement très sensible chez Madeleine, inconsolable de la mort de son père. Il est sensible aussi chez la mère de l’amour, celle de La Porte étroite, que Gide veut en deuil. Il faut que le deuil du phallus soit porté en sautoir.
Je dis « un trait de cadavre » en pensant aussi bien au dédoublement imaginaire que nous connaissons chez Schreber, au moment de sa fameuse régression topique, à savoir « un cadavre lépreux conduisant par la main un autre cadavre lépreux ». Chaque fois que nous impliquons une malfaçon de la métaphore paternelle, dans tous les cas nous observons la présence de cette duplication imaginaire, qui très logiquement occupe la place où s’est inscrit le défaut. Évidemment, la métaphore paternelle n’a d’intérêt que parce que tout le monde s’y inscrit de la mauvaise façon... La duplication de l’objet – qu’il y a toujours, à une place ou une autre chez le névrosé – permet de repérer très précisément la malfaçon de la métaphore paternelle. C’est l’indice imaginaire, tout à fait sensible, qui doit se lire en partie double : au niveau de l’imaginaire, et au niveau proprement symbolique, où il a ses déterminants.
Dans ce cas – et sans doute, pourquoi pas, dans chaque cas – une formule est à établir qui est la relation spéciale de l’amour et du désir. Si je songe au thème que j’avais choisi pour les Journées de Madrid de cette année, « Condition d’amour et choix d’objet », il est évident que nous avons la condition d’amour de Gide dans le trait de cadavre, dans cette présence de la mort, et corrélativement, un choix d’objet qui doit être lui-même clivé en deux : le choix d’objet amoureux, et le choix d’objet du désir. Lacan résume cette position du problème dans la formule : « la position de l’objet aimé par rapport au désir ». Il nous l’explique chez Gide : cette position exige un objet intérieurement dédoublé par la mort. La position normale de l’objet aimé par rapport au désir serait la convergence des deux sur le même. Mais c’est bien plus compliqué que cela, il faut toute une ligne de développement qui est celle dans laquelle Lacan s’engage dans son texte « La signification du phallus », dont on peut dire qu’il prend la suite de l’élaboration commencée dans le Gide.
J’insiste sur le fait qu’il y a la mère du désir, DM, en laquelle le désir est présent par son incidence négative (-). De ce fait, il est nécessaire, étant donné les coordonnées, les faits du cas Gide, que le désir se manifeste à côté, qu’il vienne très exactement du dehors. Nous pourrions dire que nous avons ici un dédoublement, comme un second désir de la mère et, cette fois-ci, un ϕ tellement présent qu’il ne porte aucun des insignes, aucune des marques de la castration. En ce sens, la phrase de Lacan aurait été plus claire si elle avait mentionné la première mère du désir et la seconde mère du désir.
Première mère du désir : DM/x = (-) ;
Seconde mère du désir : DM/x = (φ).
Au point qu’il n’est pas exclu qu’une fois fait le choix de Madeleine à la place mortifiée de l’ange, si elle-même avait été alors capable de ramener la « couleur de sexe », le miracle de la tante ait pu se reproduire. Lacan n’exclut pas que de la place d’ange qu’elle avait dans l’amour de Gide, si elle avait été capable de ranimer les couleurs du sexe, cette rencontre aurait changé l’orientation de la vie de Gide. Nous savons que la lecture de Lacan est ici assez curieuse, puisqu’il considère que c’est Madeleine qui s’est refusée aux embrassements de son mari, alors que les données que Delay met en valeur, ne semblent pas du tout aller dans ce sens. Il faut donc supposer là une interprétation clinique de Lacan : en définitive, elle n’en voulait pas, elle avait choisi son inscription comme la plus convenable à ce que Gide pouvait attendre d’elle.
Mais quel est le statut de ce pur désir de la seconde mère ? Il est lui-même hors la loi. C’est bien le personnage qu’incarne la tante de Gide, puisqu’en dépit de son mariage, elle couchaille rapidement à gauche et à droite. Elle est en infraction avec la loi, elle se met à peloter un peu son charmant jeune neveu. On peut donc vraiment dire que ce désir de la mère est en lui-même hors la loi, et permettez-moi de l’écrire Ⱥ /(-φ) pour marquer de toutes les façons possibles que nous avons ici un Autre du désir, et hors la loi. Dans cette formule, nous trouvons les coordonnées qui sont celles de ce que, à la fin de l’année où il écrit son Gide, Lacan propose comme formule du désir féminin. Et très bien ! Voilà qui fonde en quelque sorte la proposition que, comme désirant, Gide s’identifie à la femme.
La fonction salutaire du désir. J’ai eu à parler dimanche dernier sur la santé mentale en psychanalyse, et je n’ai pas pu pousser les choses jusqu’à la fonction salutaire du désir – la seule « santé mentale » est peut-être celle-là.
Ce que je vous dis là est cohérent avec la notation de Lacan « le désir et sa violence, qui pour être celle de l’intruse... »[32], où il faut donner toute sa valeur au terme de violence, qui compense l’incidence négative. C’est parce que d’un côté nous avons l’incidence négative que, du dehors, vient sous les espèces d’une intrusion violente le désir dans sa positivité.
Le parallèle est-il complet entre ces deux fonctions, entre le phallus négativé et le phallus surpositivé, entre le phallus opprimé par l’amour au point de devoir abnéguer sa jouissance, et le phallus frétillant qui s’en va tout seul ? Là, la construction de Lacan est différente, conformément à ce qu’il avance de l’homosexualité. Il n’y a pas de parallèle entre (φ0) et (φ). Le fait même que le désir vienne du dehors, comme intrus, indique que ce qui a été déterminant s’est opéré au niveau de l’incidence négative. C’est ce qu’il faut comprendre lorsque Lacan oppose, d’un côté, une soustraction symbolique, et, de l’autre, une mue imaginaire. C’est une indication clinique d’une généralité bien plus grande que ce cas, et qui n’a pas été exploitée jusqu’à présent.
Nous pouvons longtemps nous poser la question de savoir comment cela se structure, nous ne trouverons pas la réponse si nous nous contentons du schéma L comme repère, bien qu’apparemment, ce soit à celui-ci que Lacan renvoie. Du point de vue théorique, la valeur du texte sur Gide ne peut s’appréhender qu’en référence au texte sur la psychose, au schéma R. C’est par rapport à ce dernier schéma que le cas Gide fait naître de nouvelles questions. Dans l’itinéraire de Lacan, ce cas de perversion est comme un chaînon à la suite de l’articulation de la psychose, et vers la théorie de la névrose.
A quel niveau s’inscrit cette soustraction symbolique ? Nous avons déjà pris comme repère la métaphore paternelle qui figure dans le texte sur les psychoses. La réflexion porte en première analyse sur ce triangle : au sommet le phallus, et de part et d’autre de la base l’enfant et la mère. La notation très précise de Lacan, qui indique ce que j’ai inscrit (φ0), c’est que dans la confrontation de l’enfant et de la mère, de cette mère qui ne symbolise pas son désir par le phallus, il y a eu soustraction symbolique. Quelle est-elle ? – sinon celle du phallus comme signifiant.
A cet égard, le cas Gide tombe à pieds joints sur le schéma R, pour faire voler en éclats l’ambiguïté, que j’avais dès longtemps signalée, du phallus « signifiant imaginaire ». Vous savez à quel point le statut du phallus, dans ce texte sur la psychose, est ambigu, puisque c’est à la fois une image, qu’en tant qu’image, c’est une image significantisée, qu’elle est d’un côté à la place de la signification, et qu’en même temps elle est le signifiant sous quoi la signification du sujet s’inscrit. Autrement dit, il se déploie dans ce texte toute l’équivoque du statut imaginaire et du statut signifiant du phallus. La pathologie même de Gide fait voler en éclats ce phallus ambigu ; il y a d’un côté l’élision du phallus imaginaire comme signifiant (φ0), c’est ce qui a manqué dans le rapport entre la mère et l’enfant, lui ont manqué les fondements mêmes qui auraient fait de lui l’enfant désiré. Et le résidu de cette soustraction du phallus comme signifiant, c’est la relation imaginaire pure pour soutenir le désir. De ce fait, c’est dans le face à face avec le semblable que Gide trouvera une solution à son désir et qu’il réussira à surmonter la négation de la jouissance.
C’est la même notation que celle qui conduit Lacan, à propos de la perversion, dans les Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, à signaler à ce niveau la prévalence de l’imaginaire, qui apparaît comme solution à ce qui a été soustrait au niveau symbolique. Nous sommes déjà sur la voie qui obligera à distinguer le Ф symbolique du φ imaginaire. Nous voyons déjà, à partir du cas Gide, les difficultés qu’il y a à faire un usage univoque de la métaphore paternelle et du schéma R. Le schéma est fait pour permettre sa transformation en schéma I, et dans ce cas, ses coordonnées résistent, mais elles résistant mal à la métaphore spéciale qui vaut pour Gide.
Je noterai d’abord comment la métaphore que j’évoque là permet de rendre compte de la proposition étonnante de Lacan, étonnante parce qu’elle formule une conséquence nécessaire : que « l’amour devait naître au point où la mort avait déjà doublé l’objet manquant ». Il y a là une thèse très précise : pour un sujet donné, la valeur spéciale de la signification du phallus conditionne la formule spéciale de l’amour. Dans ce cas, la mort – c’est-à-dire l’incidence négative du désir – précède l’élaboration de la condition d’amour. C’est là l’indication d’un ordre proprement subjectif, qui va du désir à l’amour.
Considérons ici l’étonnante phrase de Lacan : « La seconde mère, celle du désir, est mortifère, et ceci explique l’aisance avec laquelle la forme ingrate de la première, celle de l’amour, vient à s’y substituer, pour se surimposer sans que le charme en soit rompu, à celle de la femme idéale » [33]. Il ne s’agit que d’un commentaire, que Lacan est allé pêcher dans Ainsi soit-il, dans les toutes dernières pages que Gide ait écrites. Celui-ci dit qu’il écrit maintenant en association libre en quelque sorte : « Mais si maintenant je soumets à trop de contrôle le tout-venant primesautier, tout est fichu. C’en est fait du laisser-aller, de l’abandon. Tant pis ! Mieux vaut encore admettre les répétitions, si fréquentes qu’elles puissent être. Une autre chose me gêne, qui vient du désordre chronologique de mon esprit : certains souvenirs chevauchent, se télescopent, se juxtaposent ; des surimpressions se produisent. Elles triomphent surtout dans les rêves. Pour peu que je vive encore quelque temps, les épouvantes et les horreurs des deux grandes guerres en viendront, sur plus d’un point, à se confondre. Comme aussi, mais dans le rêve seulement, la figure de ma femme se substitue parfois, subtilement et comme mystiquement, à celle de ma mère, sans que j’en sois très étonné. Les contours des visages ne sont pas assez nets pour me retenir de passer de l’une à l’autre ; l’émotion reste vive mais ce qui la cause reste flottant ; bien plus : le rôle que l’une ou l’autre joue dans l’action du rêve reste à peu près le même, c’est-à-dire un rôle d’inhibition, ce qui explique ou motive la substitution. »[34]
Ce qui est assez singulier, ce n’est pas tellement cette expérience de Gide – qui, après tout, est dans le rêve l’équivalent du lapsus –, mais la façon dont Lacan le lit. Ce qui lui paraît mystérieux, c’est l’élision de la mère intermédiaire, c’est que l’on passe de la mère de l’amour à la femme idéale. Pourquoi dit-il que c’est la mère de l’amour ? Parce qu’elle est « inhibitrice » : c’est l’épouse inhibitrice. Ce qui fait défaut n’est pas tant la figure de la tante qu’une figure qui viendrait autoriser, humaniser le désir. Vous vous rappelez les trois paroles que Lacan distinguait – la parole qui interdit, la parole qui protège, et celle qui manque, la parole qui humanise. Or nous avons dans le rêve de Gide la parole qui interdit, nous pouvons dire que nous avons celle qui protège, mais nous n’avons pas celle qui noue l’amour et le désir.
J’avais à ce propos un certain nombre de références, que je ne vais pas énumérer, qui montrent quelle fonction a occupée Madeleine, celle du « témoin », qui est la place même à partir de laquelle il dit qu’il écrit, et qui lui permet de vivre sa vie comme elle sera écrite.
Si j’ai fait mention de cette analyse de la surimpression, à laquelle Lacan donne un grand prix, si j’ai indiqué cette séquence qui va du désir à l’amour, c’est pour mettre en valeur qu’il s’agit, dans l’articulation de la psychanalyse par Lacan, d’une novation. Auparavant, il n’y a pas d’évidence pour Lacan de la dissociation de l’amour et du désir. C’est là la valeur, déjà signalée, du passage de la « Question préliminaire » où Lacan résume en un paragraphe « tout le problème des perversions » par la « dépendance de son amour [de la mère], c’est-à-dire par le désir de son désir ».[35]
Cela va même beaucoup plus loin, puisque cette conception remet en cause la formule même de la métaphore paternelle. Voilà le secret de l’affaire. Les lecteurs attentifs de Lacan n’ont jamais cessé d’être gênés par l’écriture DM, avec un D majuscule, alors que, par la suite il figure toujours comme d minuscule, tandis que D majuscule notera la demande. J’avais signalé que le désir D n’est pas le désir d métonymique, du niveau du signifié, mais le désir défini comme significantisé, au niveau du signifiant. Que traduit cette formule, DM, sinon la présence ou absence de la mère ?
Le cas Gide, où éclate la dissociation de l’amour et du désir, empêche que l’on puisse si aisément égaler la dépendance de l’amour et le désir du désir. A partir de là, il devient manifeste qu’il faut distinguer la demande d’amour et le désir.
Le cas de Gide est vraiment le cas clinique où l’instance de l’amour est proprement distinguée, et où la demande d’amour s’isole comme telle. Dans ce cas, la demande d’amour a été proprement comblée au détriment du désir.
L’introduction dans le cas Gide du terme « demande d’amour » est un tournant essentiel. Quantité de problèmes cliniques se résolvent à partir du moment où on ne se contente pas de faire de la relation d’amour une exponentiation du désir, mais où l’on établit une disjonction entre demande d’amour et désir. C’est la nouveauté que Lacan amènera avec « La signification du phallus » : conjonction et disjonction de l’amour et du désir, convergence et divergence de la demande d’amour et du signifiant du désir. Aussitôt, Lacan met cette découverte à profit pour situer la sexualité masculine et féminine, mais selon des termes strictement nouveaux, qui trouveront leur développement maintenant classique dans « La direction de la cure » On peut dire que c’est proprement le cas Gide qui fait exploser l’identification sommaire de l’amour et du désir qui prévalait auparavant chez Lacan, avec ce qu’il permet d’ordonner cliniquement d’un clivage de la demande par rapport au désir.
La demande en deçà est articulée au besoin, la demande au-delà est articulée à l’amour, le désir étant au creux de ces deux demandes. Cette construction, que nous répétons maintenant de façon normée, prend naissance dans le cas Gide. Je ne dis pas que ce soit à ce propos que Lacan l’ait découverte, encore qu’il ne fasse pas de doute que c’est l’accent mis par Delay sur la dissociation de l’amour et du désir qui suscitait chez Lacan le souci de la situer dans ses coordonnées, et de vérifier qu’elles souffraient d’avoir à l’inscrire. D’où la complication interne de ce texte avec toutes ces différences, cette mère de l’amour, cette mère du désir, etc., qui n’ont pas encore trouvé leur reformulation possible en termes de demande d’amour et de désir.
Il est clair que le terme de désir de la mère, dans la métaphore paternelle, est une fonction tout à fait équivoque. C’est ici le signifiant de l’alternance présence ou l’absence de la mère, soit le point précis où Lacan situera la demande d’amour, libérant ainsi le désir pour lui donner un nouveau statut, métonymique. Ce désir-là, cela n’aurait aucun sens de le barrer à cette place, sous le Nom-du-Père (NP). Au contraire, le désir d est inextinguible. Écrit par le biais du signifiant maternel, sa fonction peut être raturée. En le plaçant au niveau du signifié, on l’écrit d’emblée sous la barre.
C’est donc dans ce terme de désir de la mère que se concentrent toutes les ambiguïtés du texte de Gide. Lacan en tirera toutes les conséquences en distinguant le vecteur de l’amour et celui du désir, faisant aussitôt une clinique fort élégante, qui contraste avec la clinique difficultueuse du cas Gide : une clinique fondée sur la dialectique du désir et de la demande. Il est clair que cet opérateur manque encore dans l’étude du cas Gide.
Peut-être puis-je encore commenter la proposition de Lacan selon laquelle Gide s’identifie à la femme désirante.
On a dans le texte sur Gide les éléments qui nous donnent de façon très précise ce que l’on peut appeler la Stimmung – c’est le terme allemand que l’on traduit par « coloration affective » – de sa jouissance masturbatoire. Cliniquement, la Stimmung de sa jouissance masturbatoire n’est pas du tout ordinaire, ce n’est pas la jouissance de l’Un, tout l’accent de Gide est mis là-dessus. « Le plaisir a toujours été à mes côtés », « Va Nathanaël, cueille... » : à lire Gide, on constate une enflure, un pathos incroyable concernant la jouissance, et on n’a pas immédiatement l’idée que ce dont il s’agit là, ce n’est pas le harem, ce n’est pas le paradis des braves décrit par Mahomet, mais que toutes les Nourritures terrestres, c’est Gide et sa main ! On n’a pas absolument l’idée que cet enthousiasme pour la jouissance, par quoi Gide aurait corrompu des générations selon certains gardiens de la morale publique, est venu de l’acte de Diogène – Diogène aidé, j’y consens, masturbation mutuelle. Qu’est-ce qui est là troublant ? Que justement ce n’est absolument jamais décrit par Gide comme jouissance de l’Un, comme jouissance de l’idiot, qui est l’expression lacanienne dans Encore. C’est justement donné comme une jouissance infinie, qui le met en communication avec la nature entière. Chez Gide, la jouissance de l’organe est proprement océanique. C’est en quoi on peut dire que cette jouissance mime de toutes les façons possibles la jouissance de l’Autre. C’est aussi le cas de l’autre grand masturbateur de la littérature, Jean-Jacques. Voilà deux garçons qui arrivent à fabriquer de la jouissance de l’Autre avec de la jouissance de l’Un. Avec la jouissance de l’idiot, ils arrivent à faire la jouissance de la folle.
J’avais déjà mis l’accent sur le « au moins et au plus une ». On peut dire que sur le versant de l’amour, l’amour de Gide obéit à la formule masculine, en ce qu’elles sont toutes les mêmes, avec la place marquée de l’exception. Par contre, sur le versant du désir ou de la jouissance, puisque dans le texte sur Gide les deux termes ne sont pas complètement distribués, il obéit à la formule féminine. Il est certain qu’il met de la différence entre les hommes, et fait collection.
Il y aurait encore bien des choses à évoquer. D’abord, la vérification de cette fonction mortifère que l’on peut trouver dans le cas Gide, voire ce que Lacan appelle les « objets de sa jouissance primaire » : ce qu’il énumère de ces objets exemplifie une valorisation de la destruction, du fracas, etc.
A l’incidence négative du désir, Lacan coordonne une autre dimension : « A quoi répond en lui un autre abîme, celui qui s’ouvre dans sa jouissance primaire »[36]– ce qui nous permet de lire en partie double l’opération du moins (-). Il y aurait beaucoup à dire à ce propos, mais je passerai, non sans noter cependant que la mort domine tout le texte depuis le début. Visiblement, ce qui a frappé Lacan dans ce cas, ce qui a frappé Delay également, c’est la prévalence de la notion mortifère, avec le Schaudern, et le fait que c’est du « Ci-Gide » que surgit le chant des Nourritures terrestres, qui est comme un chant de retrouvailles avec la vie.
Ensuite, à côté du thème de la mort, de l’ombre et de la « promeneuse redoutable » qui laisse toujours vide la chambre par laquelle elle est passée – personnification de la mort sous la plume de Lacan – il y a une deuxième figure qui est essentielle, celle du masque, sur laquelle je voudrais que nous nous arrêtions. Comme elle est liée à la question de la noblesse et du désir, il y a des chances que nous terminions là-dessus.
Il se pose à nous un premier problème, celui de la place de Goethe. Nous en sommes là, dans la profondeur de la clinique, à scruter le désir de la mère de Gide, son articulation et ses conséquences, et voilà que Lacan donne une place essentielle à Goethe, en notant que la mère s’en est bien aperçue. C’est une place, dit exactement Lacan, d’immixtion, c’est-à-dire que Goethe vient du dehors, comme du dehors venait la tante, l’intruse. Là, nous suivons la construction de la persona jusqu’à vingt-cinq ans, nous ne sommes pas dans la clinique des trois premiers mois, des cinq premières années, mais dans celle qui s’étend durant un quart de siècle. Que s’estil passé dans la fabrication de Gide ? Est-ce analogue à une analyse ? Au fond, Goethe prête son sceau symbolique au foisonnement imaginaire des personnages gidiens. Quand Lacan évoque « le masque ouvert à un dédoublement dont la répercussion à l’infini épuise l’image d’André Walter »[37], nous avons la notion d’un moutonnement imaginaire où Goethe, et comme le dit précisément Lacan, le message de Goethe, nous indique un certain rétablissement de la métaphore paternelle gidienne. Il a trouvé en Goethe, en effet, la parole qui humanise le désir. Qui l’humanise relativement, puisque ce désir est en partie clandestin, mais Gide finira par le mettre sur la place publique. Il trouvera une façon de la révéler et de l’articuler à l’universel. Il trouve certainement dans Goethe la parole qui vient dire – « Tu peux être ce que tu es ». C’est une licence en effet, et en même temps une licence qui conduit à l’universel. Delay fait référence au mythe de Lyncéus dans l’acte III du second Faust : « Goethe montre en faute le veilleur impeccable. Lyncéus, pour la première fois en défaut, a omis d’annoncer l’arrivée d’Hélène. Il se reconnaît coupable, il a trahi sa mission et ne cherche pas à s’en défendre : "J’oubliai complètement les devoirs du veilleur". Mais il explique sa faute : son regard a été ébloui par l’apparition d’Hélène, incarnation de la beauté... "Ces trésors, je les gardais avec soin et les considérais comme miens... A présent je crois qu’ils étaient vains." »[38]. Voilà donc celui qui était auparavant l’homme du devoir qui découvre la valeur supérieure de la beauté et du désir. Gide, dans les Nourritures terrestres, s’adresse à ce qu’a représenté sa mère, c’est-à-dire l’amour identifié aux commandements du devoir pour écrire : « Commandements de Dieu, serez-vous dix ou vingt ? Jusqu’où rétrécirez-vous vos limites ? Enseignerez-vous qu’il y a toujours plus de choses défendues ? »[39]. J’avais évoqué la valeur du mot commandement, c’est un mot gidien, c’est le mot de l’interdiction, de l’inhibition, et par la place qu’il a donné au message de Goethe – pendant quatre ans, il s’est repéré sur lui – il quitte le royaume de l’interdiction et du commandement : il y a une promesse d’universalité si tu acceptes le plus extrême de ton rapport à ce que tu désires. Donc ici, la place essentielle, qui permet à la persona de prendre sa tournure, est l’insigne goethéen, le point de capiton Goethe.
Maintenant, qu’est-ce que le « secret du désir et de toute noblesse » ? Allons voir la théorie de la noblesse de Hegel. Elle s’inscrit dans la dialectique des deux grandes puissances spirituelles de la souveraineté et de la richesse. Au point où nous en sommes de l’histoire de l’humanité, la féodalité et la monarchie, il y a d’un côté, le pouvoir de l’État qui coordonne tout et s’impose à tous, et de l’autre côté la richesse qui a des valeurs distinctes, qui encourage le développement de l’individualité et de la liberté. Faute de temps, je passe sur la dialectique que Hegel établit entre souveraineté et richesse, leur donnant alternativement des valeurs positives et négatives. Premièrement, on peut dire que le bien, c’est l’État, parce que c’est la négation de l’individualité, et que le mal, c’est la richesse, parce qu’au contraire elle fait la division de tous – ce sont là des termes toujours très actuels. Deuxièmement, en un sens, la richesse c’est le bien, parce que c’est la prospérité, tandis que l’État, c’est l’assujettissement de chacun. Troisièmement, l’État, c’est le bien, parce que c’est la coordination des individus, tandis que la jouissance de la richesse, foncièrement éphémère, renvoie chacun à sa singularité. Je ne vous demande que de saisir qu’il y a des renversements possibles de valeurs entre l’État et la richesse.
A partir de là, Hegel dégage la position du noble et celle du serf. Le noble est foncièrement celui qui est bien et avec l’État et avec la richesse : d’un côté, il est vassal et se plie à la loi de l’ensemble ; de l’autre côté, il jouit de la richesse en tant qu’individu. La conscience serve, elle, est mal et avec l’un et avec l’autre, toujours proche de la rébellion. On suit l’histoire du noble comme on a suivi l’histoire du maître. Simplement, le noble est le maître prémoderne, un maître sous une forme relativement dégradée, qui fait abnégation de son individualité, se sacrifie à « l’héroïsme du service » et cela le conduit à Versailles, à « l’héroïsme de la flatterie ».
Hegel donne une description extraordinaire de la cour de Versailles dans sa Phénoménologie de l’esprit, où l’on voit d’un côté le pouvoir illimité d’un monarque « qui ne connaît pas de limites, car le langage de la flatterie élève le pouvoir à son universalité clarifiée », et de l’autre côté, « le langage de la flatterie élève la singularité, qui autrement n’est que visée, à sa pureté étant là, en donnant au monarque le nom propre »[40]. La question du nom propre n’est pas ce qu’un vain peuple pense, affaire de référence, dénotation, désignateur rigide, c’est le nom de Louis XIV célébré par ses courtisans. « Par ce nom, le monarque est complètement séparé de tous, exclusif et solitaire (...) et est hors de pair... les nobles ne sont pas seulement prêts à servir le pouvoir, mais sont groupés autour du trône comme un ornement »[41]
Dès lors, quel est le secret du désir qui est le secret de toute noblesse ? Ce secret, c’est l’Idéal du moi.
S’il y a bien quelque chose qu’illustre la position de Louis XIV, hors de pair, les nobles étant autour de lui groupés comme des ornements, ce n’est rien d’autre que le refoulement, qui est au cœur de l’érection solitaire de l’Idéal du moi. Le noble est justement celui qui refoule le désir dans l’Idéal du moi – là est le « fondement de toute noblesse ». Le noble est un avatar du maître, mais il est passé beaucoup d’eau, beaucoup de contradictions dialectiques sous les ponts, avant que le maître ne soit devenu le noble. Le noble est, si l’on veut, le maître, mais en tant qu’il sacrifie son désir à l’Idéal du moi. Partant, si le noble est le contraire de l’homme de désir, on peut saisir pourquoi c’est dans le masque que s’offre le secret du désir, et pourquoi il n’y a pas à aller voir derrière les masques.
Si l’Idéal du moi est ce qu’il est dans ce texte, – c’est avant que Lacan ne l’ait inclus dans le concept de « signifiant-maître », dont le nom propre de Louis est une belle incarnation – s’il se forme du refoulement d’un désir du sujet, et qu’il conduit à l’adoption de la figure de l’Autre qui est l’autre de ce désir, alors chacun des traits de ce masque qu’est l’Idéal est exactement corrélatif d’un désir du sujet. Donc, ce que présente le sujet pour se masquer, à savoir les images de l’Autre qu’il a adoptées, en même temps qu’elles cachent le désir, en sont la significantisation. Il suffit de suivre la construction métonymique de la persona pour avoir la forme humaine du désir. Ce que le sujet dissimule, ce par quoi il le dissimule, est ce par quoi même il le révèle. Le masque démasqué.
Cette théorie du masque est, du point de vue clinique, absolument essentielle, d’autant que Lacan n’y reviendra pas de façon aussi étendue. Elle emporte cette leçon : l’imaginaire humain est ainsi fait qu’il croit faire masque avec les marques symboliques qu’il porte avec évidence, des opérations mêmes de refoulement qu’il a accomplies. Le refoulement n’est pas derrière, il est dessus, chacun le porte sur son masque.
[*] Les citations de Jacques Lacan sont faites à partir des Écrits, Seuil, 1966. Dans les notes, E. suivi du numéro de la page. Les citations de Jean Delay sont faites à partir de deux Tomes de La Jeunesse d’André Gide, Gallimard, 1958. Dans les notes, Delay, suivi du numéro de tome et du numéro de la page.
[†] Ce texte, qui présente l’article princeps de Jacques Lacan « La jeunesse de Gide ou la lettre et le désir » (1958), est la transcription de quatre séances, à la fin de l’année 1988, du séminaire d’études approfondies de Jacques-Alain Miller. Le choix du thème n’était pas sans rapport avec la tenue de la Rencontre internationale du Champ freudien qui allait avoir lieu à Paris en juillet 1989 sur le thème de « Traits de perversion ». Le cartel formé par Marie-Hélène Brousse, Jean-Louis Gault, Philippe Hellebois, Françoise Schreiber et Herbert Wachsberger présenta cinq travaux sur l’article de Jacques Lacan. Après ces interventions, durant quatre séances, Jacques-Alain Miller développa son abord du thème. Des interventions ou questions de Agnès Aflalo, Philippe La Sagna, Patrick Valas eurent lieu. Ces communications ou questions ne sont pas ici retranscrites. Une édition en espagnol de ces quatre séances a été publiée en 1989 par Silvia Tendlarz, dans un cahier spécial de la revue Malentendido.
[3] Delay J., I, p. 241.
[4] Lacan J., E, note p. 747.
[5] Lacan J., E, p. 752, 3è paragraphe.
[6] Lacan J, E, p. 751.
[7] Lacan J., E, p. 729.
[8] Lacan .J., E, p. 757.
[9] Lacan J., E, p. 749.
[10] Lacan J.,E , p. 746. p. 495.
[11] Lacan J., E, p. 554.
[12] Signalons encore, juillet 1993, la Correspondance avec Jean Schlumberger.
[13] Lacan J., E, p. 744.
[14] Gide A., Si le Grain ne meurt, in Journal 1939-1949, La Pléiade, Gallimard, 1954, p. 349.
[15] Lacan J., E, p. 746
[16] Lacan J., ibid.
[17] Delay J., II, p. 517.
[18] Delay J., I, p. 362.
[19] Delay J., I, p. 505.
[20] Lacan J., E, p. 755.
[21] Lacan J., E, p. 753/54.
[22] Delay J., II, p. 523.
[23] Delay J., II, p. 545.
[24] Delay J., II, p. 540.
[25] Delay J., II, p. 521.
[26] Gide A., Si le grain ne meurt, Gallimard, La Pléiade, p. 385/386.
[27] Lacan J., E, p. 749.
[28] Gide A., La Porte étroite, in Romans, Gallimard, La Pléiade, 1958, p. 495.
[29] Gide A., op. cit., p. 497.
[30] Delay J, II, p. 533.
[31] Lacan J., E, p. 751.
[32] Lacan J., E, p. 755.
[33] Lacan J., E, p. 755.
[34] Gide A., Ainsi soit-il, in Journal 1939-1949, Gallimard, La Pléiade, 1954, p. 1213.
[35] Lacan J., E, p. 554.
[36] Lacan J., E, p. 750.
[37] Lacan J., E, p. 757.
[38] Delay J., II, p. 266/267. A signaler une erreur dans la note de la page 757 des Écrits qui renvoie à la page 264 de Delay.
[39] Gide A, Les Nourritures terrestres, sixième livre, in Romans, Gallimard, La Pléiade, 1958, p. 215.
[40] HEGEL G.W. F, La Phénoménologie de l’esprit, tome II, Aubier,
[41] HEGEL G.W. F, ibid.