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Petite introduction à l’au-delà de l’Œdipe
Jacques-Alain Miller
« Psychanalystes, aurais-je pu dire – aurais-je pu dire ! –, psychanalystes, encore un effort ! Encore un effort pour écraser l’infâme. »
Qui voudrait, aujourd’hui, lancer cette injonction saugrenue où Sade se conjugue avec Voltaire ? – alors que deux siècles après les Lumières, « l’infâme » prospère. Le religieux revient, et se ressource dans le fanatisme. Jacques Lacan fut bon prophète : Dieu a repris de la force, et son passé funeste menace de faire retour, alors que Staline est honni de tous. Mais ce n’est point le destin du monde que nous avons ici à examiner, seulement la part qu’y prend la psychanalyse, et le devoir qui lui revient en cette conjoncture nouvelle.
La psychanalyse fut fille des Lumières, de ces Lumières tardives qui (seconde moitié du XIXe siècle) donnèrent au culte de la raison le tour du scientisme. Que de la psychanalyse une secte soit issue, qu’elle soit devenue, par la volonté de son inventeur, une Église gardienne d’une orthodoxie, prête à rire, offre matière à satire. Lacan s’y est exercé. Mais le rire ne suffit pas, et ne dispense pas d’interroger ce que la psychanalyse doit à la religion – ce qui de la religion est passé dans la psychanalyse et se continue en elle.
« Psychanalystes, encore un effort pour être scientifiques ! » C’est l’injonction silencieuse qui traverse de bout en bout le Séminaire des Quatre concepts fondamentaux, seule face visible que tourne vers nous le satellite lancé par Lacan sous le nom des Noms-du-Père (le Séminaire des Quatre concepts est tout ce que nous connaissons du Séminaire annoncé par Lacan sous le titre des Noms-du-Père, à l’exception de sa première leçon). Oui, la psychanalyse n’est point laïque encore. Freud, de la religion, conserva la substance même, disait Lacan en 1970, avec ce mythe bizarrement composé du Père. Fut-ce mythologique ? Religion ? Théologie psychanalytique ? Sans doute le mythe freudien du Père donna-t-il aussitôt naissance, avec Mélanie Klein, à une hérésie maternelle, et il fallut Lacan, son retour à Freud, pour rétablir le Père freudien dans sa figure et sa fonction, sa majesté et son opérativité. Mais aussi, c’est pour l’avoir ainsi exalté et formalisé que Lacan put passer outre.
La psychanalyse d’outre-Père est-elle déjà advenue ? On a souvent réduit l’enseignement de Lacan à un « apport », et, cet apport, on l’a souvent réduit à la théorie du « Nom-du-Père », exposée dans l’écrit de « La question préliminaire ». Mais on a souvent méconnu le cheminement qui conduisit Lacan à abattre l’idole qu’on lui imputait d’avoir élevée, et il fallut les dits les plus explicites, les plus explicatifs, de ses derniers Séminaires des années 70, pour que l’on consente à apercevoir une mise en question, pourtant effective depuis 1963 au moins, lorsque la facticité du destin de Lacan dans la psychanalyse le conduisit à désigner comme tel le désir de Freud, afin de l’extraire, ce désir de Freud, de la psychanalyse, autant que faire se pourrait. Ce que depuis lors nous appelons parmi nous « le discours analytique », c’est la psychanalyse au-delà de l’Œdipe, autrement dit, la psychanalyse moins le désir de Freud.
Il y a l’Œdipe, les faits œdipiens. A savoir : il se constate que le père, la mère, leur rapport, le rapport de leur demande, de leur désir, de leur jouissance, la famille, sa configuration dans chaque cas, sont termes et thèmes électifs du souci du sujet. La relativité anthropologique du mythe œdipien (et des sociétés « patriarcales ») n’enlève rien à ce que Lacan appelait sa radicalité. Au contraire : sa relativité anthropologique met d’autant plus en valeur la radicalité qui est la sienne dans l’expérience analytique. L’au-delà de l’Œdipe est impensable sauf à ce que l’Œdipe soit situé à sa place.
Ce n’est pas sans humour que Lacan dénonce, au terme de sa « Proposition de 1967 sur le psychanalyste de l’École », qu’une même logique est à l’œuvre dans le mythe œdipien, dans la société analytique et dans le camp de concentration. Cette logique, il la formule dans son « Étourdit » par le couple d’expressions quantifiées qu’il attribue à « la sexuation mâle ». Il résume ainsi la logique du complexe d’Œdipe comme celle de la Massenpsychologie. Mais C’est pour faire voir que cette formule libère du même coup l’espace de l’autre « sexuation », hors Œdipe.
La disjonction des deux formules, écrites avec le même prédicat, fait voir que les deux logiques tiennent au caractère paradoxal, inaperçu de Freud, du prédicat phallique. L’erreur de Freud est, en effet, d’avoir cru que ce prédicat était classifiant, distribuait les êtres humains en deux classes selon l’avoir ou pas. L’erreur de Lacan à ce propos, celle qui s’étale dans ses Complexes familiaux, fut d’avoir cru d’abord que la castration n’était que fantasme à inscrire au chapitre du fantasme du corps morcelé, et qu’elle traduisait dans l’imaginaire l’atteinte portée au narcissisme du sujet.
Il y a une seconde erreur de Lacan qui marqua de son sceau la compréhension commune de son enseignement, celle d’avoir coordonné la castration et l’Œdipe (comme l’articule la formule para-linguistique de la métaphore paternelle). Pourtant, l’écrit de « La Bedeutung du phallus » rend compte du primat du phallus sans référence à l’Œdipe. Il coordonne péniblement le phallus au signifiant comme tel, et non plus au signifiant privilégié du Nom-du-Père. N’est-ce pas dire que la loi n’est pas coupable, ni non plus le sujet, mais que la loi est postiche, comme ses docteurs ? Que la castration ne procède pas du Père, qu’elle procède du langage ? Qu’elle traduit sous une forme dramatique la perte de jouissance qui affecte le sujet en tant qu’il est sujet du langage ?
Alain Merlet a bien raison de rappeler que le signifiant comme tel est oblivium, oubli, et qu’il opère d’avant le refoulement, sur le rapport originaire du sujet avec la jouissance. L’Œdipe n’est pas moins que Totem et tabou ce que Kroeber (Freud s’y réfère, Lacan le cite) appelait – Freud en le citant n’en repousse pas l’imputation – « une histoire romancée ». Les mythes freudiens du Père, l’Œdipe que Freud recueille chez les Grecs, comme Totem et tabou qu’il invente à partir de Darwin, sont autant de contes faits pour romancer la perte de jouissance. Alors il y en eut un qui dit de ta jouissance, « Ceci est à moi », et qui te la vola pour ne plus te la rendre. C’est ainsi que, là où c’était le Désir de la mère, et là où c’était la jouissance, advint le Père qui te la ravit. Le parricide même n’en libère pas puisque le Père, cette jouissance, il l’emporte avec lui dans la tombe. Le parricide ici n’est que gaudicide, prenant ici mes faveurs du mot latin d’où nous vient, malgré l’usage de Cicéron, notre jouissance (gaudium), non sans équivoquer avec le god anglais.
Le parricide supposé meurtre de jouissance, jouicide, est-ce mythe ou roman ? Comment ne pas le désigner techniquement du terme de rationalisation ? Il faudrait que le psychanalyste au moins ne le croie pas, et mette cette « histoire romancée » au rang des « fictions que l’impasse sexuelle sécrète pour rationaliser – le mot est de Lacan – l’impossible dont elle provient ».
De ces fictions, un réel répond. Comment, ce réel, le désigner en termes propres ? L’objet perdu n’est-il pas mythe aussi ? Et le désigner comme objet a, est-ce passer au-delà du semblant ? L’effort fait vers une psychanalyse qui ne serait plus une mythologie (un discours qui ne serait pas du semblant) ne saurait se satisfaire de faire venir à la place du Nom-du-Père un signifiant quelconque en fonction de maître, car ce n’est pas sortir du semblant. Y faire venir l’objet a, est-ce passer outre ? Cet objet a est-il d’aversion au regard du semblant ? N’est-il pas plutôt semblant à pâlir à l’approche du réel ? Jusqu’où s’étend exactement l’empire du Père, c’est-à-dire du semblant par excellence ? Que laisse-t-il hors de lui ?
Il n’y a ici chez moi nulle surenchère spéculative. L’enjeu de la fonction du Père est, dans la psychanalyse, pratique. Il concerne la direction de la cure. C’est à ce titre que Lacan introduisit la fonction symbolique du Père dès son Rapport de Rome. Je lis la phrase qui suit l’expression de « Nom-du-Père » : « Cette conception nous permet de distinguer clairement dans l’analyse d’un cas les rôles inconscients de cette fonction d’avec les relations narcissiques, voire d’avec les relations réelles que le sujet soutient avec l’action de la personne qui l’incarne, et il en résulte une nouvelle compréhension qui va à retentir dans la conduite même des interventions. La pratique nous en a confirmé la fécondité, à nous comme aux élèves que nous avons induits à cette méthode. Et nous avons eu souvent l’occasion dans des contrôles, ou dans des cas communiqués, de souligner les confusions nuisibles qui tiennent à sa méconnaissance ». La fonction du Nom-du-Père répond à un usage pratique. L’enjeu d’une psychanalyse au-delà de l’Œdipe n’est pas moins pratique.
Les Noms-du-Père, les semblants du Père, comment ne pas en reconnaître la présence, l’incidence, la virulence, dans l’expérience analytique ? Et comment nier l’usage que nous en faisons ? Comment ne pas répondre au semblant du Père par le semblant d’en être dupe ? S’il y a une sagesse qui peut prétendre se recommander du discours analytique, c’est bien celle qui énonce la maxime d’être dupe. S’il est permis à tous d’errer, cela ne l’est point à celui qui se fait borne de l’errance – l’analyste.
Mais se servir pratiquement du Père, n’implique pas d’en faire culte dans la théorie. Au contraire : reconnaître le Nom-du-Père dans sa dignité instrumentale implique de s’en passer dans la théorie, si la psychanalyse veut être autre chose qu’une mythologie, si elle doit être quelque chose comme « une science du réel ».
Ici se propose à nous un autre registre du mythe freudien. Il n’est pas vrai que les mythes du Père soient les seuls que nous devions à Freud. Un autre cycle les complète. Ce sont les mythes de la libido.
Si Freud ne recule pas à admettre, à la fin de son étude sur Schreber, la similarité de sa théorie de la libido et du délire du Président, pourquoi ne pas reconnaître qu’une fois transposée dans la théorie, la fonction du Père n’est pas moins délirante ? Si l’Œdipe est « ce qui épargne, à la psychanalyse en extension, d’être toute entière justiciable du délire du président Schreber », il ne l’épargne nullement à la psychanalyse en intension. Inversement, purger la psychanalyse en intension de la fonction du Père, et réduire celle-ci au semblant, demande d’élaborer une logique de la libido, seule à pouvoir délivrer le réel qui réponde aux pulsions – « nos mythes », disait Freud.
Or, le mythe pulsionnel, dans la psychanalyse, raconte une autre histoire que le mythe paternel. Ou plutôt, le mythe pulsionnel est comme une variante du mythe paternel, qui ne raconte pas seulement le vol de la libido, comment elle fut ravie d’un corps depuis lors condamné au désert de la jouissance : le mythe pulsionnel raconte les migrations de la libido. Peut-être m’essayerais-je ici à l’allégorie.
Libido, une fois volée, ravie, ne mourut point dans la prison où la tenait le Père (on peut imaginer cette prison à Pompéi, sous l’emblème du phallus). Libido ne mourut point, mais se fit nuée, eau, ruisseau, ruisselet. Je la versais, dit le Père, dans le tonneau que je tiens des Danaïdes, elle y est à l’abri. Mais nous savons, nous, ce qu’il ne savait pas – que ce n’était pas une boîte qui put la retenir. Ne vois-tu pas, Père, que je fuis, que je coule, que j’allume l’incendie ? Non, Père ne voyait pas que Libido allait, et que dans le désert mille oasis fleurissaient. Père crut être enterré avec Libido. Et, le sujet le crut – crut que le Père la tenait embrassée dans la mort. Pendant ce temps, Libido se métabolisait gaiement sans que personne la reconnût. Et le sujet était heureux, et ne le savait pas.
Cette petite allégorie est pour dire que la métaphore du Père échoue toujours à barrer la jouissance. S’il y a, dans le mythe, meurtre du Père, s’il y a, dans le délire, meurtre d’âme, mort du sujet, il n’y a point, il n’y a jamais meurtre de la jouissance. Cela n’empêche pas qu’on l’enterre, et que l’on mette sur sa tombe le signe funèbre du phallus, signifiant de la morte jouissance. Mais : « La jouissance est morte, vive la jouissance ! » La voilà ici, la voici là, elle n’est pas moins vive que la vérité, et comme elle, elle parle entre les lignes.
Techniquement : à la métaphore du Père répond la métonymie de la jouissance. Côté métaphore, la jouissance est impossible, côté métonymie, elle est réelle – ce qui ne la rend pas encore permise. Pour qu’elle le soit, il faut encore, non pas tuer le Père, voie sans issue, mais le reconnaître dans son semblant. Dans la conduite de la cure, cela veut dire :
- - aller contre ce qui dans le dispositif même de l’interprétation ramène le sujet supposé savoir à s’identifier à la fonction du Père, et donc tenir écarté le sujet supposé savoir des semblants du Père ;
- - séparer le signifiant maître du plus-de-jouir, mais au profit du second, non du premier, c’est-à-dire détacher les signifiants maîtres, et faire consister le plus-de-jouir, et non l’inverse, comme fait la psychanalyse d’en deçà de l’Œdipe ;
- - ne pas courber le sujet sous une loi qui n’est que fiction, mais le laisser découvrir le pourquoi des semblants et le comment de la jouissance.
Il faut, pour cette opération sans pareille, un psychanalyste qui, quel qu’il soit, soit un psychanalyste qui ne se croit pas, un sans infatuation.
Au-delà de l’Œdipe, n’entrent pas les Noms-du-Père, ni la femme, ni l’homme masqué. Il n’entre, au-delà de l’Œdipe, savants, héros, que des victimes, que des vaincus.