Vers PIPOL 4
Jacques-Alain Miller
"Mental n°20"
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C
Vers PIPOL 4
Jacques-Alain Miller
À peine Pipol 3 s'achève-t-il que déjà le regard se tourne vers Pipol 4. Pipol 3 a témoigné d'une épidémie qui a gagné et gagne tous les jours dans le Champ freudien, faisant vibrer toute sa communauté européenne.
Enthousiasme inopiné
Il y a quatre ans, s'ouvrait à Paris, financé par l'École de la Cause freudienne, le CPCT, le Centre Psychanalytique de Consultations et de Traitements de la rue de Chabrol. S'il y a aujourd'hui une dizaine de CPCT en France; plusieurs en Espagne, deux en Italie, un à Bruxelles, beaucoup en formation, si une cinquantaine d'institutions ont adhéré à RIPA, notre Réseau d'Institutions de Psychanalyse Appliquée, si tout ce petit monde est en pleine activité, en pleine croissance, ce n'est dû à aucune directive, à aucune injonction. À vrai dire, il y a quatre ans, le CPCT de Paris semblait promis à être une initiative expérimentale qui resterait vraisemblablement longtemps solitaire, jusqu'à ce que ses leçons soient sagement tirées par des comités scientifiques.
Un enthousiasme inopiné a balayé tout cela. Les masses du Champ freudien se sont emparées de l'idée, et l'ont transformée en force matérielle, elles ont surmonté tous les obstacles, mettant au jour des gisements insoupçonnés de bonne volonté, de disponibilité, de temps libéré, révélant des vocations, comme si chacun s'était dit : « Enfin, nous y sommes ! ». Comme si nous faisions enfin retour à l'avenir. Comme si à travers nous la psychanalyse passait une nouvelle alliance avec le temps présent.
Nouveau paradigme
Nous sommes portés par ce grand mouvement, qu'il nous faut en même temps élucider, ne serait-ce que pour savoir quel est le pas suivant à faire sur le chemin de PIPOL
Pour justifier à nos propres yeux la novation qu'introduisait le CPCT, pour mettre nos papiers psychanalytiques en ordre, nous avons eu recours à une vieille distinction : psychanalyse pure et psychanalyse appliquée. Très bien ! C'est classique.
Il est tout à fait exact que nous laissons intacte la psychanalyse pure, les mêmes exigences continuent de s'imposer à la formation des analystes, la passe reste le nom sous lequel nous pensons le terme vrai d'une analyse et pratiquons sa vérification.
La novation dont il s'agit s'est produite au niveau de la psychanalyse appliquée à la thérapeutique. Il était plus rassurant pour nous de penser ainsi. Nous avons introduit là un changement de paradigme, nous avons touché à des paramètres jusqu'alors constants, la durée et le paiement : durée limitée et programmée, paiement supprimé. Attention supprimé pour le patient, mais aussi, jusqu'à présent du moins, pour le praticien.
Sans doute la thérapie brève avait-elle déjà été pratiquée en psychanalyse et théorisée — pensons par exemple à l'un de nos anciens, Franz Alexander —, de même que le traitement gratuit — songeons au dispensaire de Berlin au temps de Wilhelm Reich — mais, à ma connaissance, cela n'a jamais été pratiqué sur cette échelle, ni avec l'élaboration clinique ad hoc qui, chez nous, désormais l'accompagne.
Lieu Alpha
C'eût été impossible si notre référence était restée le concept fossilisé du cadre, qui se confond avec le cabinet du praticien exerçant en libéral. Les effets psychanalytiques ne tiennent pas au cadre, mais au discours, c'est-à-dire à l'installation de coordonnées symboliques par quelqu'un qui est analyste, et dont la qualité d'analyste ne dépend pas de l'emplacement du cabinet, ni de la nature de la clientèle, mais bien de l'expérience dans laquelle, lui, s'est engagé.
Ce sont les concepts lacaniens de l'acte analytique, du discours analytique, et de la conclusion de l'analyse comme passe à l'analyste, qui nous ont permis de concevoir le psychanalyste comme objet nomade, et la psychanalyse comme une installation portable, susceptible de se déplacer dans des contextes nouveaux, et en particulier dans des institutions. Les récits de cas montrent et démontrent, mettent en évidence, que des effets psychanalytiques proprement dits se produisent au sein de contextes institutionnels, pour peu que ce contexte autorise l'installation d'un lieu analytique. Il y a un lieu analytique possible en institution, disons un Lieu Alpha.
Un Lieu Alpha n'est pas un lieu d'écoute. On appelle lieu d'écoute aujourd'hui un endroit où un sujet est invité à déblatérer à tire-larigot. On dit que la mise en mots soulage. Un Lieu Alpha est un lieu de réponse, un lieu où le bavardage prend la tournure de la question, et la question elle-même la tournure de la réponse. Il n'y a Lieu Alpha qu'à la condition que, par l'opération de l'analyste, le bavardage se révèle contenir un trésor, celui d'un sens autre qui vaut comme réponse, c'est-à-dire comme savoir dit inconscient. Cette mutation du bavardage tient à ce que nous appelons le transfert, qui permet à l'événement interprétatif d'avoir lieu, l'événement interprétatif qui partage un avant et un après, comme nous disons classiquement.
Pour qu'il y ait Lieu Alpha, il faut et il suffit que s'installe la boucle par laquelle « l'émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée »[1], le sujet se trouvant dès lors branché sur le savoir supposé dont il ignorait être lui-même le siège.
Branchement, rebranchement
L'émergence d'un tel instant de savoir demande à être sévèrement contrôlée, car c'est une étincelle qui peut mettre le feu à toute la plaine, je veux dire allumer chez un sujet l'incendie d'un délire interprétatif généralisé. Une sélection drastique s'impose des opérateurs en Lieu Alpha, afin de s'assurer qu'ils sont capables d'une distribution pondérée des effets psychanalytiques, dosés aux capacités du sujet à les supporter. De même, les opérateurs en Lieu Alpha ne peuvent se dispenser de pratiquer l'art du diagnostic rapide. Dans la règle, cette tâche est, dans nos CPCT, confiée aux praticiens les plus confirmés, aguerris, qui ont à formuler une prescription détaillée.
On aperçoit déjà par là ce qui a pu captiver dans la pratique des effets thérapeutiques rapides : le haut degré de maîtrise clinique qu'elle requiert, la mobilisation immédiate du savoir préalablement accumulé tant par l'étude des textes que par l'expérience effective, l'évaluation instantanée et l'assomption raisonnée du risque clinique. On a ainsi pu constater qu'un branchement, même fugace, sur le savoir supposé, que nous appelons par hypothèse inconscient, se traduit dans la règle par un rebranchement sur ce que l'on appelle traditionnellement le discours de l'Autre.
Je prends mes distances, nos distances, avec cette formulation. « Le grand Autre », cette désignation est une approximation, puisqu'il ne s'agit pas d'une instance unifiée, ce n'est pas un monolithe. Aussi je ne vois pas d'objection à parler d'un rebranchement sur la réalité sociale.
Opération vérité
Qu'est-ce que le social ? — que nous avons fait figurer au titre de PIPOL 3. C'est d'abord un mot passe-partout, éminemment commode, qui fait interface entre le langage des autorités politiques et administratives et le nôtre, au prix sans doute d'une équivoque. Le secret, le nôtre, c'est que nous ne distinguons pas entre la réalité psychique et la réalité sociale. La réalité psychique, c'est la réalité sociale.
On trouve dans le tout dernier enseignement de Lacan cette proposition provocante : « La névrose tient aux relations sociales ».[2] Il suffit, pour ôter toute allure de paradoxe à ce que je viens d'avancer, de rappeler qu'au fondement de la réalité sociale, il y a le langage. Entendons par là la structure qui émerge de la langue qu'on parle sous l'effet de la routine du lien social. C'est la routine sociale qui fait que le signifié peut garder du sens, ce sens qui est donné par le sentiment de chacun de « faire partie de son monde, c'est-à-dire de sa petite famille et de ce qui tourne autour ».[3]
Les psychanalystes qui exercent dans les Lieux Alpha sont certes en prise directe sur le social, incarnent comme tels le social, et restituent le lien social pour les sujets qu'ils accueillent. C'est ce qui justifie le titre de PIPOL 3. En revanche, les sujets qu'ils accueillent ne sont justement plus, eux, en prise directe sur le social, étant plutôt en situation de « déprise ». N'est-ce pas ce qu'il convient maintenant de thématiser : la situation de déprise sociale ? Pour les psychanalystes qui exercent dans les Lieux Alpha, les CPCT, les institutions RIPA, on comprend l'enthousiasme qui peut les saisir de voir nettoyées les médiations qui voilent ordinairement la position de l'analyste, qui voilent à l'analyste qu'il est en prise directe sur le social. Un analyste ne peut fonctionner que s'il est en prise directe sur le social, mais, dans son cabinet, il peut le méconnaître, et entretenir les douces rêveries — Schwarmerei — de son extraterritorialité.
On cite souvent ce mot de la bouche de Lacan comme s'il en faisait l'éloge, alors que c'est une ironie, bien entendu. Quand le Lieu Alpha émigre du cabinet vers l'institution, c'est la vérité qui se dénude, celle de la socialité structurale de la position et de l'acte analytiques. J'irai jusqu'à dire que le succès des CPCT, et plus largement celui des institutions RIPA, est le succès de cette « opération vérité ». C'est là que se fonde ce que j'ai entendu ces jours-ci comme un « enfin, nous y sommes ».
Une « base psychanalytique du symptôme »
Quand on parle de psychanalyse pure et de psychanalyse appliquée, on entend que les résultats de la première sont investis dans la seconde. C'est exact, et c'est d'abord le cas du praticien lui-même, en tant qu'il est le résultat de sa propre analyse, qui elle n'est ni brève ni programmée, ni gratuite. Mais ne négligeons pas qu'il y a un effet de retour. La psychanalyse appliquée, celle que nous pratiquons, a une incidence, et elle ira croissante, sur la psychanalyse pure.
C'est déjà sensible dans la clinique de la psychose ordinaire, sans déclenchement, où les effets de la forclusion ne sont pas spectaculaires, comme les délires et les hallucinations, mais se traduisent par des signes plus discrets, des phénomènes élémentaires parfois infimes, des débranchements successifs d'avec la famille et tout ce qui tourne autour, les relations sociales, le monde. La psychanalyse appliquée aura aussi des conséquences sur la théorie de la cure. La programmation des traitements brefs rend le praticien plus attentif à l'acquis de chaque séance prise une à une, alors que le Durcharbeitung de l'expérience pure — la translaboration, comme on le traduit —, le temps pour comprendre prolongé qu'impose l'analyse pure a pour effet naturel d'abraser ce détail, voire de le rendre imperceptible au praticien. Ce qui mérite d'être appelé parfois les micro-cures menées dans les Lieux Alpha aura pour effet d'aiguiser la vigilance des analystes dans la direction de la cure analytique proprement dite.
Troisièmement, je rappelle que nos Lieux Alpha institutionnels sont maintenant, pour un certain nombre, subventionnés par des administrations, et le seront toujours davantage. Or, une exigence naturelle s'impose à eux, qui est de rendre compte à leurs commanditaires. Ceux-ci veulent du chiffre, du quantitatif, du numéral. Ils veulent faire passer des résultats dans des statistiques, des machines de classement, des ordinateurs. Ils nous offrent déjà les services de leurs ingénieurs.
On peut maintenir que nous opérons avec le savoir supposé, et que le savoir exposé dénature notre opération. On peut dire en soupirant qu'il est assommant de remplir les fiches qu'on nous demande. Je propose que l'on prenne les choses autrement : comme l'occasion de faire passer notre clinique, ses diagnostics, ses repérages, dans le circuit de la communication commune, ce qui veut dire au premier chef la faire passer au registre de la transmission intégrale, ce que Lacan a appelé le mathème.
Le mathème, ce n'est pas seulement l'usage de $, a, SI, S2, et la suite. L'exigence des commanditaires doit être l'occasion pour nous de formaliser notre clinique, et, pourquoi pas, de rivaliser avec le DSM. Pourquoi ne pas créer la BPS ? Qui peut douter que la constitution d'une « base psychanalytique du symptôme » susceptible de quantification aurait les effets les plus heureux sur la qualité de la transmission clinique, y compris la plus nuancée ? Suis-je le seul à désirer une armature mathématique plus consistante que celle dont nous disposons ? Je ne le crois pas.
Désinsertion
Le pas suivant à faire dans la série des PIPOL s'impose logiquement. Il convient de passer à l'étude thématique, différentielle, graduée, des situations subjectives de déprise sociale.
La déprise sociale porte un nom commun dans le langage administratif contemporain : la désinsertion. Ce mot a été choisi comme intitulé du projet de recherche RIPA au niveau européen. Je vois PIPOL 4 comme une scansion dans cette recherche. D'où le titre que je propose : « Clinique et pragmatique de la désinsertion en psychanalyse ».
Je dis clinique parce que nous avons évidemment des choses à dire et à ordonner concernant les fondements psychanalytiques de la désinsertion, où nous pourrons investir nos résultats concernant la psychose ordinaire, en particulier ce qui tourne autour de ce que Hugo Freda a pu appeler la « précarité symbolique ». Il n'y a pas à douter que nous pourrons apporter du nouveau — sur le refus scolaire, par exemple —, puisque le signifiant-maître nous donne sur l'autorité et sur le savoir des aperçus qui peuvent être communiqués. Je dis pragmatique plutôt que traitement ou cure parce que nous sommes là dans l'ordre du savoir-y-faire, du « se débrouiller avec ». Le grand mouvement qui nous porte tient à ce que la psychanalyse s'est montrée, se montre encore en retard sur elle-même. Elle dont la pratique implique l'ébranlement de tous les semblants, elle qui met en œuvre un puissant principe, quasi socratique, d'ironie, elle reste souvent attachée à des croyances obsolètes, réfugiée dans une extraterritorialité imaginaire. Elle ne se reconnaît plus dans un univers contemporain qu'elle a pourtant plus que d'autres contribué à faire émerger, et, chez les moins sympathiques, les plus ignorants, elle pleure sur le Nom-du-Père en rêvant de rétablir son règne. Nostalgie du moment freudien de la psychanalyse, alors que régnait encore un ordre social autoritaire, hiérarchique, réglementaire, voire disciplinaire, et où la psychanalyse était dans une situation alvéolaire, à plaider pour le droit à jouir.
C'était l'époque où l'insertion sociale se faisait primordialement par l'identification symbolique. Un psychanalyste pouvait alors prôner la libération du désir, le salut par la pulsion. Nous en sommes au temps où l'Autre n'existe plus. Au « zénith social », c'est l'objet a qui l'a remplacé. L'insertion se fait moins par identification que par consommation. Le rêve, c'est moins la libération que la satisfaction. Et la réalité sociale s'avère dominée par le manque-à-jouir. D'où la vogue des addictions, qui n'est pas simplement une vogue des pratiques : tout devient addiction dans le comportement social, tout prend un style addictif.
Il faut reconnaître dans les addictions, comme dans la consommation frénétique des plus-de-jouir que la technologie multiplie et met sur le marché à un rythme toujours plus rapide, un effort désespéré pour rémunérer un défaut de satisfaction qui est de structure.
Moment pragmatique
C'est la clé du choc des civilisations. Ce que l'on appelle ainsi est pour l'essentiel l'opposition, l'incompatibilité, de la civilisation religieuse et de la civilisation marchande, de la civilisation dominée par l'Idéal du moi et de celle que domine, à proprement parler, le surmoi dont l'impératif se formule « Jouis ! », de la civilisation du respect et la nôtre, qui est celle de la gourmandise. La civilisation marchande stigmatise celle de l'Idéal du moi comme fanatisme, et elle est à son tour stigmatisée comme perversion, corruption, débauche, jouissance-pride. Il y a entre les deux ce mixte énigmatique, la Chine d’aujourd’hui, où l’on observe à la fois un contrôle autoritaire de l'Idéal et une extraordinaire désinhibition de la consommation.
Pourquoi des psychanalystes en ces temps de malaise ? Ce n'est pas pour partager le malaise. La bonne humeur qui a régné pendant la Rencontre PIPOL 3 témoigne que ce n'est pas notre style. Ne pas être dupe de la satisfaction illusoire des plus-de-jouir, ce n'est pas pour autant se camper dans le refus de la belle âme et anathémiser la réalité sociale contemporaine. La mission qui nous revient en ce monde est de reconnaître et d'élucider la diversité humaine, la diversité des modes-de-jouir de l'espèce. Cela demande de renouer avec l'esprit de la psychanalyse à ses débuts, quand les psychanalystes savaient encore sacrifier à la psychanalyse les semblants de la respectabilité. La psychanalyse savait alors que pour être tout à fait rigoureuse, il lui fallait être un peu voyoute.
J'ai parlé du moment freudien, qui est derrière nous. Le moment lacanien ne l'est pas moins, qui fut à la fois, dans une conjugaison baroque, existentialiste et structuraliste, c'est-à-dire scientiste. Lacan lui-même a laissé ce moment derrière lui, et il a esquissé pour nous la configuration du moment contemporain, qui est pragmatique. Oui, nous sommes pragmatiques comme tout le monde aujourd'hui, mais à part pourtant, — des pragmatiques paradoxaux, qui n'ont pas le culte du ça marche. Le ça marche ne marche jamais. Notre bonne humeur vient sans doute de ce que nous savons que ça rate, mais nous croyons rater de la bonne façon.
Soyons persuadés que l'on a besoin de nous.
[1]. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse, Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 298.
[2]. Lacan J., Le Séminaire, livre xxiv, L’insu qui sait de l’une-bévue s’aile à mourre, leçon du 17 mai 1977 ; Miller., « Le tout dernier Lacan », L’orientation lacanienne, leçons des 14 et 21 mars 2007, inédit.
[3]. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, Paris, Seuil, 1975, chap iv, p. 42.