Une nouvelle alliance avec la jouissance
Jacques-Alain Miller
"La Cause du désir n°92"
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Une nouvelle alliance avec la jouissance
Jacques-Alain Miller
Le problème du rapport de la vérité et de la jouissance[1], c’est le problème de Lacan, le problème de la psychanalyse tel qu’il est posé, traité, torturé par Lacan, tel qu’il torture Lacan, et tel que les lacaniens en héritent. Les lacaniens se disent tels parce qu’ils lisent Lacan, ils lisent Freud éventuellement en référence à Lacan et ils pratiquent la psychanalyse en référence à ces lectures et à la compréhension qu’ils ont de ces textes et de leur consistance.
En formulant ce problème, j’entends interpréter l’enseignement de Lacan, ce qui suppose sans doute de s’en être décalé, décollé. J’obtiens, me semble-t-il, je l’ai déjà dit, une vision panoramique du relief de cet enseignement, un autre regard. Quelque part, un passage s’est effectué pour moi, sous la pression de l’expérience elle-même, des analyses que j’ai à conduire et dont j’ai à assumer la responsabilité.
Longtemps, j’ai collé aux termes de Lacan. Cela a fait mon mérite d’ailleurs quand beaucoup – la plupart – survolaient, retenaient une proposition ou une autre, ne percevaient pas la logique ténue, le fil de ce que Lacan apporte. J’ai épelé Lacan avec une certaine obstination et j’ai différé d’aborder son dernier et son tout dernier enseignement, anticipant que, lorsque j’y accéderais, la trame que je prenais soin de recomposer se déferait. Je m’y suis enfin affronté, à ma façon, en laissant à une place secondaire le traficotis des nœuds, mais non point le concept qui y est à l’œuvre.
Maintenant, à mon tour, je survole, non par négligence, mais pour resituer au contraire ces termes que j’épelais, cette mécanique signifiante dont je m’aperçois qu’elle a fait mes délices durant de longues années. Je vois l’enseignement de Lacan comme quelque chose de fini, il a rencontré sa finitude. Et, d’une finitude, lui-même le souligne à propos de la passe, quelques effets de liberté sont à attendre. De ce point, on peut voir ce qui précède sous un autre angle. Conformément à la matrice du schéma porté par un axe chronologique, quand on se trouve à un point terminal, il est loisible de re-signifier ce qui précède. Par rapport à la suite des leçons et des écrits de Lacan, je suis enfin à ce point où je vois un peu autrement ce qui précède.
Voilà ce que j’aborde sous le chef du rapport de la vérité et de la jouissance en psychanalyse. Je vais pas à pas, je distingue trois termes : rapport, vérité et jouissance.
Rapport de la cause et de l’effet
Le rapport dont il s’agit est un rapport de cause à effet. Le problème se monnaye dans la question suivante : en quoi et comment la vérité peut-elle être cause d’effet sur la jouissance ? – tandis que vérité et jouissance ne sont pas faites du même bois, si je puis dire, elles sont hétérogènes, hétéroclites.
Ce langage causaliste a été adopté par Lacan, assumé par lui, à une époque où l’esprit du temps, chez les gens qui pensent, était marqué par la phénoménologie husserlienne – je parle de la France – et où le causalisme n’avait pas bonne presse. C’était pour Lacan une provocation que d’avoir recours à la cause et l’effet, et c’est resté, c’est passé dans le lacanisme. Par la suite, l’esprit du temps, comme je l’appelais, a adopté volontiers le terme d’effet que Lacan avait été le premier à accentuer ; ce mot est devenu populaire et, me semble-t-il, le reste – peut-être servi, voire popularisé, par son usage scientifique.
Chez Lacan, le langage causaliste est mis en valeur, par exemple dans l’expression « cause du désir », affectée à l’objet a. Cette expression a tout de suite parlé, comme on dit ; il a été aisé de l’illustrer. Avec ce terme, chacun peut se trouver mobilisé à s’interroger – où est pour moi la cause du désir ?
Ces effets d’évocation font beaucoup pour valider ce qui est en fait une conception théorique. Mais, comme dans la psychanalyse, on ne démontre pas, l’évocation vient, le plus souvent, à la place de la démonstration. Le pouvoir d’évoquer, le sentiment de mettre dans le mille, que c’est tout à fait ça, tient lieu de démonstration. Bien sûr, Lacan regrettait qu’il n’y ait pas de démonstration en psychanalyse. C’est pourquoi il ajoutait périodiquement un certain nombre d’appendices d’ordre mathématique et logique, où la démonstration est possible, tout en s’évertuant à montrer que les termes de ces appendices logico-mathématiques étaient homologiques, homologues à des termes et à des problèmes d’ordre psychanalytique. Il tirait incessamment de son sac à malice des morceaux de mathématiques, si je puis dire, il se cassait la tête dessus, essayant d’en faire sourdre des démonstrations, puis il reportait cela dans son propos concernant la psychanalyse, la théorie de Freud, l’expérience.
« Cause du désir » a fait mouche. On peut noter, je l’ai fait jadis, que cette expression reprend, dans le langage causaliste, celle de Freud de Liebesbedingung, condition d’amour – il s’agit d’un amour qui comporte aussi la notion d’attrait sexuel. Lacan a su pêcher cette expression de Freud, et l’épingler d’une expression spécialement parlante, que l’on peut transcrire en termes de mathème figurant le rapport causaliste par une flèche :
On retrouve également le langage causaliste quand Lacan parle de « cause du sujet » – l’expression a été moins retenue –, c’est le signifiant dont il fait la cause du sujet comme barré :
Cette notion se retrouve encore dans son schéma dit du discours du maître, qui est aussi bien – comme il le précise – le discours de l’inconscient. Le S du signifiant s’y rencontre dédoublé – S1, S2 –, et l’effet de sujet, ou l’effet-sujet, s’y inscrit sous le S1.
La référence au rapport de la cause à l’effet est constante chez Lacan. Il pense dans ces termes, selon ce schème – qui lui est propre et qui appartient à la mécanique qu’il a mise en marche dans l’expérience analytique.
Deux régimes de la vérité
Prenons le second terme, celui de vérité. J’aurais pu dire le sens, qui assone avec jouissance – Lacan a exploité cette assonance –, je conserve vérité parce que ce terme a marqué le commencement de l’enseignement de Lacan, qui n’a jamais abandonné cette référence, étant entendu que l’on pourrait dire que la vérité est une espèce du sens, c’est un sens affecté du coefficient vérité. Je ne m’y arrête pas, sinon pour relever que je garde le mot de vérité au singulier, désignant ainsi un registre.
Le début de l’enseignement de Lacan est marqué d’une façon essentielle par cette référence. À son commencement, selon lui, une analyse était d’abord pour le sujet un progrès de LA vérité. Le singulier prend ici la valeur la plus forte, parce que LA vérité était supposée s’inscrire dans la continuité d’une histoire. L’histoire, ce ne sont pas les petites histoires que raconte l’analysant – cela, c’est dévalorisé. Quand Lacan disait « histoire », l’histoire d’un sujet, c’était au contraire avec une valorisation extrême – LA vérité était liée à cette histoire au singulier.
Pour Lacan, le terme d’« histoire du sujet » répondait à celui d’inconscient – ça allait jusque-là. C’est ainsi que l’on trouve page 259 des Écrits, dans « Fonction et champ... », son premier grand texte, la définition de l’inconscient comme chapitre censuré, le chapitre censuré d’un texte qui est l’histoire du sujet – « ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge ». Autrement dit, l’inconscient était pour lui corrélatif de mon histoire en tant que sujet, en tant que, dans cette histoire, quelque chose n’avait pas pu s’inscrire, figurer, se manifester et, exactement, être dit. C’est avant tout l’accent mis sur la parole et sur la structure de langage qui a retenu l’attention au début de l’enseignement de Lacan. Très bien. C’est ce qui a fait débat. Lacan est apparu comme radical. Mais, d’où nous sommes, apparaît autre chose – cette corrélation établie entre inconscient et histoire, une histoire qui est à proprement parler le lieu de la vérité.
Ne serait-ce qu’avec la définition que je vous rappelle, il est sensible que vérité était pour Lacan l’antonyme de refoulement. Il entendait que les refoulements méthodiquement levés dans l’expérience analytique, s’intégraient, si je puis dire, tout naturellement dans une histoire continue, rétablissant une continuité au point où elle était défaillante, tout étant mesuré à cette continuité que l’on peut qualifier d’idéale.
Continuité – le mot est là – n’est pas consistance, que Lacan évoquera plus tard. La consistance – ça se tient ensemble, ça fait poids – est logiquement moins exigeante que la continuité. C’est au gré de cette continuité idéale, en référence à cette mesure, que Lacan pensait que l’on pouvait repérer les points où le refoulement était à l’œuvre. Recomposer cela implique un effort, car nous avons perdu dans l’expérience analytique la référence à cette continuité historique idéale ; cette référence ne nous sert plus – à l’époque, elle avait encore sa crédibilité.
Le refoulement, Lacan en isole ici deux modalités : le blanc et le mensonge – le silence ou ne pas dire vrai, camoufler, raccorder ensuite le récit à l’aide d’artifices. Ce qui nous est sensible pour pouvoir penser cet usage du mot « vérité », c’est qu’elle est tout à fait extérieure au mensonge. C’est – ou la vérité, ou le mensonge.
Le mensonge est un des noms du refoulement, tandis que la vérité sanctionne la levée d’un refoulement. À ce tout début de l’enseignement de Lacan, la configuration de la vérité dans sa relation au mensonge est à l’opposé de celle qui s’exprime dans son écrit ultime où figure l’expression, que j’ai soulignée, de « vérité menteuse ». De même, le nouveau régime lacanien de la vérité est marqué, de façon explicite, dans cet écrit ultime, par une référence à l’histoire où l’introduction d’un néologisme vient affecter ce terme clé, histoire devient hystoire avec un y grec.
Si ténu que soit le dernier écrit de Lacan recueilli dans les Autres écrits, si modeste soit-il à côté de la symphonie de « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », on peut montrer que cela se répond.
Hystoire à la place d’histoire, voilà qui volatilise la notion idéale de l’histoire avec laquelle Lacan avait commencé et qui la réinscrit dans le cadre de la relation de l’analysant à l’analyste. Cela devient une histoire transférentielle – l’hystoire n’a pas la continuité de l’histoire idéale.
La vérité pourrait là être mise au pluriel, elle pourrait perdre l’article défini. Il ne s’agit plus que d’une vérité qui émerge, pas forcément cohérente avec une autre qui émerge ailleurs, plus tard. On ne préjuge pas qu’elles constituent une continuité, elles sont bien plutôt des éclats, épars. Là trouve aussi sa place ce que Lacan formule, dans son tout dernier enseignement, de la varité, la vérité variable.
Un peu plus tôt, il aura inscrit sa fameuse vérité dans le registre logique, disant que la vérité n’est rien de plus qu’une suite de signifiants affectée de la lettre V, comme en logique, où l’on dit cette proposition est vraie. Mais être vrai n’est rien de plus que cela : on a inscrit une lettre, la lettre V, au bout de cette chaîne signifiante, ce n’est rien de plus qu’une convention d’écriture. Lacan pouvait dire alors la vérité souffre tout[2] – on peut tout faire au nom de la vérité. Ou bien encore, c’est ramener la vérité à n’être qu’une signification de vérité, un effet de la chaîne signifiante, un effet de sens spécial.
J’ai gardé le mot de vérité parce qu’il nous donne la continuité de l’enseignement de Lacan, présent du début jusqu’à la fin, en dépit de cette fracture que je marque entre deux régimes de la vérité. Le mot de vérité me paraît justifié par le fait que je n’arrive pas à effacer, à exclure de ma conception de l’expérience analytique, de ce que j’en perçois – et alors même que j’essaye d’épurer cette conception –, le mot de révélation. Peu importe que l’on suppose que la vérité se tisse en continu ou par des émergences épar - ses, il se produit, dans l’expérience, des effets de révélation, des levées de voile, qui indiquent le rapport tordu, le rapport compliqué que le sujet entretient avec le savoir. On ne peut pas dire que ne-pas-savoir soit le contraire de savoir, y est impliqué aussi le ne-pas-vouloir-savoir, le savoir-mais-ne-pas-y-faire-attention, le savoir-mais-ne-pas-vouloir en-tirer-des-conséquences, le savoir-et-penser-à-autre-chose, le savoir-comme-ci-mais-pas-le savoir-comme-ça. Dans cette relation complexe se produisent néanmoins – pour ce qu’ils valent, sans doute – des effets de révélation, des moments où l’on voit autrement, où une autre perspective s’impose.
Notons en passant que ce terme que Lacan a introduit dans la psychanalyse, qu’il a fait mousser, est bien commode pour qu’on ne se pose pas la question de la conscience, du être conscient de. Dans quelle mesure est-il justifié de réduire les problèmes de la conscience en introduisant le terme de savoir, qui est d’une dimension non pas psychologique mais logique ? Jusqu’à quel point faut-il suivre Lacan à cet égard ? Jusqu’à quel point lui-même n’a-t-il pas mis en question cette surimposition d’une problématique logique à un questionnement psychologique ? Je laisse cela ouvert pour l’instant, mais vous voyez dans quels termes j’ai tendance à traiter la question – je me méfie du procédé de Lacan consistant à surimposer à un donné qui vaut ce qu’il vaut certainement, une ordonnance qui a sans doute des effets de clarification, mais peut-être aussi de gauchissement.
Je garde le terme de vérité parce que je conserve celui de révélation.
Quant à l’interprétation elle-même, j’en fais avant tout une aide à la révélation, si je puis dire – l’interprétation est un foncteur de révélation.
Extension du concept de jouissance
Venons-en au troisième terme du problème, la jouissance.
Qu’est-ce qui a marqué les esprits dans l’élaboration de Lacan à propos de la jouissance ? qu’est-ce qui a fait tilt ? D’abord, son introduction dans un binaire : plaisir versus jouissance. C’est un grand moment. Certainement pour moi, puisque je l’ai entendu proféré par Lacan dans le premier Séminaire auquel j’ai assisté, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, quand il opposait homéostase et répétition. J’ai déjà fait ce schéma. Une homéostase où l’équilibre est préservé – équilibre psychique, physiologique, physique –, d’où résulterait un état de bien-être (le fameux « silence des organes » qui définirait la santé). C’est le règne d’une régulation contrôlant les variations pour ramener les quantités, quelles qu’elles soient, à leur valeur optimale. Et puis un excès, une rupture de cet équilibre. Dans la mesure où l’on peut qualifier cet équilibre d’« état de plaisir », cette rupture d’équilibre, on la dit « jouissance », éprouvé de jouissance, ou – pourquoi pas ? – événement de jouissance. On trouve la jouissance, non pas dans ce fonctionnement en quelque sorte circulaire qui traduit la régulation, mais au contraire prise dans une série répétitive scandée par ces points d’excès, qui peuvent être dits de plaisir extrême, de plaisir déséquilibrant, mais qui sont voisins d’une expérience de la douleur.
Cela parle à chacun, on peut s’y repérer. Je devrais d’ailleurs faire une petite pause pour permettre à chacun, tranquillement, de réviser une fois de plus comment ça se passe pour lui. Là, on a le sentiment qu’on n’est pas du tout dans des abstractions, mais au contraire qu’on touche vraiment à comment ça se passe. Ce schématisme est très directement emprunté au texte de Freud « Au-delà du principe du plaisir », c’est une formalisation, une clarification puissante, bien articulée, parlante, de ce que Freud amène avec ce texte.
C’est dans le même fil que Lacan, par d’autres voies, en viendra à parler de l’objet a comme plus-de-jouir. C’est construit dans un autre contexte, celui de la révolte de la jeunesse et d’une partie de la classe ouvrière en mai 1968, au moment où la référence à Marx est prévalente. Lacan emprunte à Marx la notion de plus-value, cette quantité de valeur, d’argent, que s’approprie le patron après avoir payé à son juste prix le salaire. C’est un équilibre, comme une homéostase, on paye un salaire conforme à ce que veut le marché. Dans cet équilibre néanmoins, une part supplémentaire, comme miraculeuse, s’accumule d’un côté extérieur au salariat. Nous le savons, dès que le marché donne quelques signes de déséquilibre, quelques signes d’extrême jouissance – comme actuellement –, aussitôt devient saillante la question de qui s’approprie la plus-value. On prend conscience soudainement que des quantités fantastiques de cette plus-value sont empochées par une élite, ce que par ailleurs on savait bien, mais – comme c’est curieux ! – à certains moments on le sait mieux qu’à d’autres. Empruntant le terme marxiste de plus-value, Lacan construit le plus-de-jouir conformément au schéma qu’il avait extrait d’« Au-delà du principe du plaisir ».
Un autre régime de la jouissance est notable dans l’enseignement de Lacan, celui d’une extension du concept. Le concept de jouissance, présenté comme l’antonyme du plaisir et d’une façon tout à fait essentielle plus-de, trouve un nouvel usage où la différence entre plaisir et jouissance apparaît comme inessentielle. En même temps, Lacan fait place à une certaine diffraction de la jouissance, à sa multiplicité, opposant d’une façon plus aiguë que par le passé la jouissance sexuelle et la jouissance non sexuelle, la jouissance pulsionnelle et aussi la jouissance de l’organe.
Les lacaniens ont été conduits à désapprendre – et ils n’y arrivent pas encore vraiment – ce schéma que Lacan leur avait enseigné. Nous avons à le désapprendre, parce que l’extension du concept de jouissance comporte une remise en question très profonde du règne de la castration sur la jouissance, tandis que c’était, semblait-il, un trait tout à fait essentiel de l’enseignement de Lacan.
Lacan avait réussi à faire pénétrer la dialectique dans le registre de la libido freudienne. C’est le tour de force de son Séminaire IV consacré à une critique de la relation d’objet, où il réussit à parler de la libido en termes de manque, de substitut du manque, soit en termes d’opération, introduisant aussi bien l’agent de l’opération. D’où nous sommes, c’est-à-dire du point où Lacan lui-même nous a conduits dans son tout dernier enseignement, nous apercevons comme il s’est évertué à mettre de l’articulation signifiante dans le registre libidinal. Ce monde-là, ce monde libidinal qu’il a créé, il l’a fait tourner autour d’un signifiant, le phallus, φ.
Dédoublements du phallus
« Phallus », là aussi, ça a été parlant pour tout le monde. Et ce, d’autant plus que ce signifiant est imaginaire – ce doit être la seule fois où, dans les Écrits, se rencontre l’expression signifiant imaginaire. À cheval sur le symbolique et l’imaginaire, ce n’est pas un signifiant abstrait, ce n’est pas une lettre, ce n’est pas un signe conventionnel, c’est un signe naturel, mais élevé à la qualité de symbole. Signifiant imaginaire.
Lacan nous a présenté toute une gravitation de la jouissance autour de ce signifiant imaginaire qu’il a voulu doter d’un statut logique. À cette fin, il en a par exemple fait, à un moment, le signe de la transformation de toute chose en signifiant. Pour devenir signifiant, une chose, un objet du monde doit être rayé, ses propriétés naturelles doivent être évacuées, il doit être stylisé, transformé, élevé – Lacan est allé chercher le terme de Hegel, Aufhebung –, sublimé, et le phallus – ô combien signifiant sublimé ! – est le signe de cette opération elle-même.
Non seulement le phallus est, si je puis dire, le pénis nié, mais le phallus marque en même temps l’opération elle-même.
C’est pourquoi le phallus est un signe métasignifiant en quelque sorte. Construction de Lacan. Effort pour faire entrer de la logique dans la jouissance ; à partir du moment où l’on accepte ça, on ordonne en effet la jouissance.
Le phallus, image du flux vital, fonctionne à partir de la castration, avec un moins. Étant l’indice d’un manque, il a des substituts, qui sont des objets a. La jouissance se trouve ainsi répartie sur la base de la castration. D’où le rappel fait par Lacan que le vide de la castration est enveloppé par son contenant, l’objet a ; que l’objet a est centré par la castration ; ou encore qu’on a tort de parler des objets prégénitaux, car leur succession est foncièrement ordonnée, finalisée par la castration.
Cet ordonnancement de la jouissance par la castration a été lacanien – jusqu’à ce que Lacan lui-même s’en défasse. Pas sans la croissance d’extraordinaires arborescences signifiantes, où la jouissance est traitée à partir du manque de signifiant, comblé par des objets a. J’en passe. Je relève cependant page 823 des Écrits un passage – déjà signalé plusieurs fois – où il apparaît que Lacan, dans sa construction, était obligé de dédoubler son symbole du phallus. D’un côté, il est déjà dédoublé entre le phallus comme image du flux (φ) et le phallus, pour ainsi dire, castratif (– φ). De l’autre, dans cette page 823, alors qu’il manie le symbole du phallus sous la forme où il est opératoire, soit marqué d’un moins (– φ), comme symbole de la castration et comme imaginaire, Lacan est amené à inscrire ce qu’il marque d’un Phi majuscule (Ф), qu’il appelle le phallus symbolique – disons que c’est la reprise du phallus image du flux vital.
Autrement dit, Lacan ne s’en tire pas dans ses écritures sans ajouter ce symbole Ф, qu’il appelle le phallus symbolique impossible à négativer – le phallus symbolique qui résiste, si je puis dire, à la castration –, et il ajoute en apposition signifiant de la jouissance – seule fois d’ailleurs où, à ma connaissance, cette expression apparaît dans les écrits de Lacan.
Lacan répartit ainsi la jouissance dans ses différents tiroirs, il la montre sous la forme d’objets qui se substituent à la castration, qui se succèdent les uns aux autres. Nous avons tout un petit peuple, un petit peuple qui ne porte même pas la livrée – enfin, tous portent la livrée jouissance, mais ce n’est pas écrit –, un petit peuple qui fait oublier justement qu’il s’agit de la jouissance. Tout cela est concentré dans le symbole – (p, symbole dont la racine est imaginaire, qui est prélevé sur le corps. Lacan explique abondamment et de façon très convaincante en quoi cet organe a mérité, pour ainsi dire, d’être symbolisé.
La jouissance impossible à négativer
Il faut néanmoins qu’il réserve le signifiant de la libido (Ф), lequel apparaît comme un terme strictement positif, qui ne peut pas être négativé comme le phallus imaginaire. C’est le seul terme – le seul ! – de toute son architecture qui échappe à la castration. Lacan prend bien soin de nous préciser que les objets a n’entrent en fonction que par rapport à la castration. Mais il reprend le terme freudien de libido lorsqu’il bute sur ce qui ne se laisse pas négativer. La jouissance au sens étendu, la jouissance positive, est déjà présente, au moins sous forme d’esquisse. Le sinthome fait son apparition au moment où Lacan bute sur un terme qui ne va pas fonctionner conformément au régime de la castration, soit au régime des manques et des substituts de manque et des opérations. Lacan dégage cela sous une forme très paradoxale, car si c’est impossible à négativer, pourquoi cela garde-t-il la forme Ф ? Quel rapport cela a-t-il avec le phallus qui entre essentiellement dans cette dialectique comme négativé ? Qu’est-ce qui justifie, ici, de conserver cette référence phallique ?
En même temps, on est obligé de noter qu’à la page précédente (page 822), Lacan tente au contraire de montrer pourquoi la jouissance tombe nécessairement dans la castration. C’est la valeur de ce qu’il exposait et que j’ai souvent commenté. Il exposait que la jouissance étant infinie – comme telle, dans sa construction –, elle exige une interdiction, elle exige elle-même un pas-plus-loin, un non, un moins. La « jouissance dans son infinitude [...] comporte la marque de son interdiction », ajoutant que cette marque est constituée par le sacrifice phallique. Vous voyez le raisonnement. La jouissance étant infinie, elle serait mortelle si elle ne rencontrait pas un moins, le complexe de castration. Et pour rendre compte du complexe de castration, on invente le complexe d’Œdipe. La menace de l’infini, la menace mortelle de l’infini de jouissance, rendrait nécessaire un moins, qui est ensuite élucubré sous la forme de l’Œdipe.
Cela fait apparaître la solidarité de ces termes – la castration, le phallus, l’objet a –, la cohérence, la consistance de tout cela que Lacan indéfiniment rafistole, bricole, complexifie, par rapport à ce qui émerge dans ces deux pages comme la jouissance impossible à négativer.
Mais comment la jouissance impossible à négativer serait-elle marquée d’un moins ? Nous avons ici le sentiment que deux plans se dédoublent : sur le premier, nous avons le phallus, l’objet a, le moins, l’Œdipe, etc., où il n’est question que de négativation ; et, sur un autre plan, il y a de l’impossible à négativer. De ces deux plans, petit à petit, Lacan va dégager ce que j’écris ici avec un grand J, pour considérer que là est l’enjeu essentiel.
C’est sous l’angle de la jouissance comme impossible à négativer qu’il faut, me semble-t-il, reconsidérer le problème du rapport de la vérité et de la jouissance. Dans l’enseignement classique de Lacan, ce rapport se joue essentiellement dans le fantasme. S’il faut donner ici un sens à traversée du fantasme, je dirais en court-circuit que c’est traverser le fantasme en direction de l’impossible à négativer.
De telle sorte que s’évanouit tout un pan de l’expérience où le névrosé joue sa partie, sa partie fantasmatique, avec un Autre qui demanderait sa castration, pour en jouir. Déjà quand Lacan se pose la question de la jouissance en amenant sa doctrine du fantasme sur quoi se termine « Subversion du sujet... », il souligne – cet Autre n’existe pas. Le grand Autre avec lequel se joue la partie fantasmatique dont l’enjeu est la jouissance, l’interdiction de jouissance, la jouissance mal à propos, la jouissance qu’il ne faudrait pas, cet Autre n’existe pas. Il n’y a pas d’Autre qui demande votre castration, il n’y a pas d’Autre pour jouir de votre castration, cet Autre n’existe pas, et la jouissance de cet Autre n’existe pas non plus. Par là, toute une dimension de l’expérience est supposée se dissiper.
Dans « Subversion du sujet... », Lacan termine en indiquant que « la castration veut dire qu’il faut que la jouissance soit refusée, pour qu’elle puisse être atteinte ». Il ne faut pas s’hypnotiser sur refus de la jouissance, c’est ce qui se passe dans la logique de la castration. Le terme important est l’idée qu’elle peut être atteinte, soit que l’on peut sortir du théâtre du sacrifice phallique.
L’Autre qui n’existe pas en la matière, c’est l’Autre de la vérité, l’Autre du sens. Là pointe que le lieu de l’Autre est à prendre dans le corps, et non dans le langage. Tel est l’effort de Lacan pour quitter le régime logique qu’il a donné à la jouissance, pour passer à son régime ontique – terme philosophique. Lacan ne dit pas ontologique. La première fois que je lui ai parlé, j’avais en effet souligné son usage du terme ontologique, il m’avait répondu à côté, comme si c’était moi qui voulais qu’il fasse de l’ontologie, alors que justement je ne voulais pas que lui en fasse. La jouissance, il la place, non pas sur le plan ontologique, mais sur le plan ontique, non pas sur le plan de l’être, mais de ce qu’on traduit en français comme l’étant, non pas l’être comme tel, mais ce qui est. L’effort de Lacan quant à la jouissance est de passer du plan logique au plan ontique, son dernier et tout dernier enseignement s’y voue.
On entrevoit ainsi ce que pourrait accomplir une révélation sur le fantasme, une révélation qui aurait pour effet de faire se dissiper le partenaire – le partenaire imaginarisé du fantasme, les partenaires du fantasme –, de le faire s’effacer, précisément pour libérer l’accès à la jouissance comme impossible à négativer, que le sujet ne soit plus contraint de voler de la jouissance à la dérobée, qu’il n’en soit plus séparé, mais qu’il puisse, avec elle, passer une nouvelle alliance.
[1] Leçon du 1er avril 2009 du cours de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Choses de finesse en psychanalyse », enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII. Version établie par Pascale Fari. Texte oral non relu par l’auteur. Publié avec son aimable autorisation.
[2] Lacan J., « Radiophonie », Autres écrits, op. cit., p. 440-441.