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Une diatribe
Jacques-Alain Miller
Je dois à cet Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique une mise au présent. Grâce à Éric Laurent, à la stimulation que je dois à notre collaboration, des références d’actualité, que seul je n’avais jamais prises, sont venues s’inscrire dans ce séminaire, et je compte en faire mon profit aussi bien l’année prochaine, où je reprendrai la trajectoire de mon cours L’orientation lacanienne.
Cette mise au présent m’a permis de mesurer le temps écoulé depuis Lacan. Lacan a été prophète. Il a annoncé les temps nouveaux. Les événements symptomatiques que nous avons parcourus cette année ne le contredisent pas. C’est beaucoup. On peut se demander à quoi est due cette perspicacité. À la psychanalyse, sans doute, mais j’y vois un témoignage de ce que j’appellerai la perspicacité néo-romantique quant à l’esprit des temps modernes, c’est-à-dire l’époque déterminée par la Révolution américaine et la française.
Sans doute, ce qui oppose Lacan aux chantres de la protestation romantique, c’est l’absence chez lui de toute nostalgie. La prière d’insérer de son volume des Écrits faisait référence, non pas à l’esprit romantique, mais bien à celui des Lumières, intolérant à toutes les momeries de l’initiation, libre des préjugés de la tradition.
Pour Lacan, en effet, la coupure déterminante entre les Anciens et les Modernes que nous sommes, c’est la science. Nous avons constaté cette année, en suivant l’évolution symptomatique de la civilisation, que c’est bien le discours de la science dans ses remaniements constants qui détermine ce que nous avons pour environnement et ce qui nous est promis comme avenir.
Certes, l’inconscient ne connaît pas le temps. Il est tranquille. Il est, si l’on suit Freud, anhistorique. Il se fout de tout ça. Il se la coule douce dans sa répétition intemporelle. Il paresse. C’est d’ailleurs pourquoi Lacan, à la fin de son enseignement, essaie avec l’une-bévue de définir un concept qui va plus loin que l’inconscient.
Sous prétexte que l’inconscient ne connaît pas le temps, à l’occasion on s’en tient dans l’enseignement au commentaire de Freud et de Lacan. L’intemporel se fait symptomatique dans l’enseignement, où se démontre souvent un sinistre piétinement, la répétition du même. On en vient à espérer un petit peu d’horreur, comme dit Baudelaire, figure éminente de la protestation romantique – Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui.
L’intemporel dans l’enseignement permet à l’occasion d’oublier ce qui est un fait, à savoir que, pour une génération ou deux maintenant, j’ai été un intercesseur vers Lacan, que j’en ai favorisé l’accès. Cela me permet de dire très simplement que si j’aime travailler avec Éric Laurent, si j’aime l’écouter, s’il m’enseigne, c’est que ça ne l’handicape pas du tout de ne pas gommer ça. Mentionner plus souvent qu’à son tour ce que j’ai dit ne l’empêche pas d’être le plus original de mes collègues. Il y a le rapport le plus étroit entre ne pas gommer le nom d’un autre et dire en son nom propre, avancer soi-même. C’est ce qui fait que j’apprends de lui.
Moi, ce que je veux, quand j’enseigne – il m’est venu de le dire ainsi –, c’est d’obtenir un tilt.
Une fois que je l’ai pensé ainsi, je suis allé au dictionnaire vérifier que mon usage était lexicalisé. Il l’est dans le Robert où tilt est donné comme mot anglais qui désigne l’action de basculer, et se réfère, en effet, à l’expérience du billard électrique, où le tilt signale la partie interrompue. Faire tilt déclenche le signal qui marque l’échec. Mais je prends, moi, l’expression dans le sens ça s’allume, en face ça répond avec de la lumière.
C’est pour ça que j’enseigne. Il arrive que la partie soit un peu longue, que la bille fasse des circuits, mais c’est pour obtenir, à un moment, que ça s’allume, pour obtenir du nouveau, même ténu, une nouvelle perspective, en général simplifiante, un petit effet de vérité. Et puis, la machine ne reste pas allumée en permanence. Elle s’éteint. Je découvre – j’apprends progressivement à m’y repérer, parce que cela m’a embrouillé – que ce qui suit le tilt, c’est le plouf. Une fois que j’ai fait tilt, on me fait faire plouf !
On me répète ce que j’ai dit, mais on jette l’énonciateur dans le puits.
A dit α. Puis, B vient qui dit α aussi. Donc, ils disent la même chose. C'est du pareil au même. La seule différence, c'est que l'autre vient un peu plus tard, la semaine suivante, ou un an après, ou cinq ans après. Il est vrai que la logique ne connaît pas le temps, et que 2 + 2 font 4, qu’on le dise au temps t ou au temps tn. On peut toujours démontrer que l’on a acquis le 4 par d’autres voies, non pas par 2 + 2, mais par 3 + 1 par exemple. D’où la nécessité de réinclure le temps dans la logique de l’énonciation.
Le temps logique oblige à distinguer le mode de la trouvaille et celui de la redite. Dans les deux cas, le rapport au sujet supposé savoir n’est pas du tout le même. La trouvaille, c’est arracher à l’Autre du sujet supposé savoir, par un combat avec l’Ange, le droit de dire. La redite, c’est seulement faire les poches à l’Autre qui sait.
Le pompage est sans doute très difficile à dénoncer, puisque c’est en même temps un hommage à celui qui sait, et à qui l’on fait confiance. Mais scotomiser la trouvaille a des conséquences fort coûteuses, néfastes pour la communauté. C’est dire à la communauté – Nous sommes tous dans la redite, nous sommes tous à dire la même chose. Ce n’est pas vrai. Prendre les trouvailles d’un autre, les copier, dénier l’évidence, empêche d’en faire d’autres.
La prétention de faire des trouvailles peut passer pour exorbitante. On peut chercher à rabattre le caquet de celui qui a cette prétention. Mais une communauté qui passerait son temps à rabattre le caquet de ceux qui pensent faire des trouvailles, même quand, peut-être, ils se trompent, serait perdue, non pas pour le succès groupai, mais pour ce dont il s’agit : faire avancer la psychanalyse. Il faut constituer une communauté qui admette et reconnaisse les trouvailles des uns et des autres, et leur donne une valeur propre.
J’ai pu constater, dans une sous-communauté de la communauté analytique, qui s’est réunie périodiquement cette année, que je me rendais insupportable. Je l’accepte, puisqu’il en est d’autres pour qui je suis supportable. Trop honoré je suis, que l’on me fasse accéder à la position de l’impossible-à-supporter. C’est vrai, j’essaie, ici aussi bien, d’empêcher l’Autre de dormir. Et j’accepte que le prix de l’empêcher de dormir, ce soit de le consterner. Éric Laurent est la preuve vivante que, non seulement je ne suis pas insupportable à tous, mais qu’on arrive à prospérer à mes côtés.
Nous n’allons pas recommencer à deux l’année prochaine. La démonstration est faite, et ni l’un ni l’autre nous ne voulons être dans la redite. L’orientation lacanienne reprendra, et un ensemble d’enseignements seront articulés autour.
Mon point de départ de l’année prochaine sera le partenaire-symptôme, et aussi bien le thème des embrouilles et des usages dont j’ai essayé d’indiquer la dernière fois l’éminente fonction théorique.
Embrouilles, embrouillaminis, imbroglios, visent un lieu fondamental de l’enseignement de Lacan, et qui n’a pas été dégagé comme tel jusqu’à présent. L’embrouille est un concept fondamental de Lacan.
Certes, c’est un point d’arrivée de son enseignement. Car, au point de départ, point d’embrouille.
Le sujet de la parole dans le champ du langage, ça baigne, ça colle. Le sujet lacanien est, au départ, plutôt caractérisé par son astuce. Dans la métaphore, il dit juste ce qu’il veut dire. Dans la métonymie, il fait superbement entendre entre les lignes. Le sujet lacanien, loin d’être le sujet de l’embrouille, est un sujet qui triomphe. Le Witz est l’éclat admirable de ce triomphe.
Le $ est sans bagages. Dans les aéroports, c’est celui qui passe en premier, pendant que les couillons, avec leurs bagages, lourds de leurs avoirs, font la queue, se disputent. Le sujet barré est merveilleusement agile, il est hyper-light, puisqu’il est vide. Le fait qu’il soit effet du signifiant fait qu’aucune embrouille signifiante ne l’arrête. Il est déterminé par le signifiant, cela veut dire qu’il colle parfaitement. C’est pourquoi Lacan lui donne à l’occasion le statut de variable du signifiant. Sans doute quand il vient se glisser dans la chaîne signifiante, il produit des embrouilles dans le signifiant, mais s’il est embrouilleur, il n’est pas embrouillé.
Justement, cela ne rend pas compte de la situation. Comme individus, nous ne sommes pas hyper-lights. Oh non ! C’est pourquoi Lacan donne sa place au moi.
Ah ! le moi, c’est autre chose. Le moi, tel que Lacan l’a mis en scène au début de son enseignement, c’est un baudet, un benêt. Il est poussif, stupide, il se prend de bec avec son propre reflet. C’est un Narcisse abruti.
Lacan distinguait ainsi, d’un côté le sujet hyper-light, absolument pas embrouillé dans son rapport au signifiant, et de l’autre côté ce lourdingue de moi, enchâssé dans son rapport à son reflet, caractérisé par son inertie, lourd d’une jouissance stupide – celle qui fait tellement horreur au sujet hystérique. C’est du côté du Narcisse abruti que roulent en permanence les flots lourds de la libido, que l’on se réveille pâteux de l’orgie de la veille, que l’on a toujours la gueule de bois. De l’autre côté, on ne boit que de l’eau pure.
J’ai trouvé ça illuminant dans la bouche de ma petite-fille, qui est avec le signifiant dans un bon petit rapport ludique. Approchant de ses deux ans, elle ne cesse de pratiquer des jeux de rôles avec les personnes qui l’entourent elle se désigne volontiers par le nom de sa propre cousine, et décide que telle personne est le frère de la cousine, la maman de la cousine, etc., comme ça pendant une heure, changeant les noms qu’elle impose aux uns et aux autres. Sur le fond de cette agilité théâtrale, elle a dégagé une injure, que méritent ceux qui n’y arrivent pas, ceux qui pensent être eux-mêmes. Elle dit – Patapouf. Eh bien, voilà, le moi est patapouf.
Du côté $, on est si agile qu’on est désidentifié. C’est ce que proposait Lacan comme idéal, au départ, le statut désidentifié du sujet, c’est-à-dire identifié à son propre vide. C’est pourquoi il pouvait monter en épingle le personnage de Socrate, le plus agile des Athéniens, se déplaçant dans un monde de Patapoufs, et interrogeant chacun sur son inertie. A force de trop faire le malin, il a obtenu que les Patapoufs finissent par avoir sa peau. A bon entendeur, salut ! Il ne faut pas trop faire le malin. Je le dis pour moi.
On caractérisait Socrate comme la torpille. Sous le coup de son ironie si agile, l’Autre se trouve comme engourdi, plus patapouf que jamais, dans le brouillard. Du côté $, c’est la légèreté de l’être, l’insoutenable, comme l’a dit quelqu’un, légèreté de l’être, ce qui veut dire, bien entendu, l’insoutenable légèreté du manque-à-être.
Cette légèreté vaut aussi bien pour le sujet du désir. Le désir, c’est du vif-argent. Le désir n’est que la métonymie du vide du sujet. C’est pourquoi j’ai pu évoquer le statut anorexique du désir, à opposer au statut boulimique de la jouissance.
Bien entendu, ce n’était pour Lacan qu’un début de mettre sur la scène ces deux personnages de comédie. C’est trop simple. Il n’y a pas d’un côté l’hyper-light, et de l’autre côté l’obèse. Toute la question est de savoir comment ça se tricote, comment la liberté du sujet vide s’empâte de lourdes jouissances.
Cet alourdissement, c’est le fantasme. Même si les identifications varient, le sujet reste tout de même accroché par son rapport à l’objet petit a, et ce petit a là, on ne le bouge pas comme ça. C’est un boulet. Peut-être le sujet est-il hyper-light, mais il a un fil à la patte. Familièrement, et de façon figurée, dirait le Robert, c’est ainsi que l’on appelle le mariage. Le sujet est variable, il s’habille comme-ci, comme-ça, mais le fantasme est ne varietur. L’insoutenable légèreté du manque-à-être ne se soutient pas, elle tombe dans le fantasme.
C’est ainsi qu’ont retrouvé leur place, dans l’enseignement de Lacan, la fixation, la répétition, qui indiquent que le déplacement métonymique du sujet n’est que de surface. L’enseignement de Lacan, c’est la prise en compte progressive du facteur de l’inertie.
Regardez l’histoire du phallus. Il est d’abord présenté comme une sorte de furet – il est passé par ici, il repassera par là. C’est bon pour le phallus imaginaire, celui qui circule entre le petit Hans et sa maman. Mais il vient à être fixé par le Nom-du-Père, et à ce moment-là, c’est un encombrement. L’encombrement phallique gêne le sujet hyper-light. C’est ce que Freud a appelé le roc de la castration.
Dans le dernier chapitre d’Analyse finie et analyse infinie, on arrive, dit-il, dans la cure, zum «gewachsenen Fels», au roc d’origine. Cela lui paraît tellement roc et tellement d’origine, qu’il dit c’est biologique. C’est ce que nous appelons, en langage sophistiqué, du réel. Ce réel, pour Freud, c’est que, dans les deux sexes, il y a refus de la féminité, Ablehnung der Weiblichkeit, et aspiration à la virilité, das Geschlechtlichkeit.
Freud confond la féminité avec la passivité. Cette équivalence est son préjugé. Il pense le phallus en termes d’avoir et de pouvoir. Lacan dénonce cette confusion de Freud, et le caractère de surface de l’opposition activité/passivité. Il y a pour les deux sexes, pour tout sujet, activité. Il y a une seule libido, et Freud, pour dire elle est active, dit elle est virile. C’est ce que Lacan traduit avec son grand Φ «impossible à négativer». Cela veut dire que la pulsion triomphe toujours.
Comme je l'ai indiqué cette année, la phase passive de la pulsion n’est qu’une illusion. C’est à quoi répond le se faire que Lacan a mis une fois en évidence. La pulsion est toujours active, même lorsqu'elle paraît être en phase passive. Cela n'a rien à faire avec l'imago de la virilité.
C'est pourquoi Lacan a parlé, à la différence de Freud, du phallus en termes d’être, et non pas en termes d’avoir et de pouvoir. Il a lié le phallus à l’identification. D’où sa définition de l’identification majeure comme identification à être le phallus. D’où la définition de la fin de l’analyse comme de ne pas l’être, se défaire de l’encombrement de l’identification phallique.
Mais une question se tient derrière, dont le phallus lui-même, dévoilé, n'est qu’un voile, et c’est celle de la jouissance.
La jouissance est d'abord celle dont le phallus est le signifiant. Mais ce n’est pas toute la jouissance. C’est pourquoi Lacan est passé de l’encombrement phallique à l’encombrement par l’objet petit a, d'un terme Janus à l'autre. Ce qui s'est présenté à Freud comme le roc de la castration se découvre chez Lacan comme le mode de jouissance. Là où. Freud a buté sur le roc de la castration, Lacan a installé la question du mode de jouissance.
Lacan a commencé par appeler ce mode de jouissance le fantasme fondamental. Il a déplacé le point d'application de l'analyse de la castration vers le fantasme. C'est pourquoi il a fait de l'écriture du fantasme ($ <> a) le gond, la porte de la fin de l'analyse. Il a appelé le fantasme fondamental, ne varietur du sujet, son réel. À la problématique freudienne comment passer au-delà du roc de la castration ?, Lacan a substitué la question comment passer au-delà du voile du fantasme ?
Quand il a proposé sa théorie de la passe, je l'ai montré dans la seconde partie du cours qui s'appelait Donc, il associait fantasme et logique. Tout le monde connaît ici le titre La logique du fantasme, mais ce qu'il faut voir, c'est le paradoxe qu'il y a à associer le fantasme et la logique. Où est le paradoxe ? Avec le fantasme, on essaie de désigner du réel, mais si on lie le fantasme à une logique, c'est bien que l'abord du réel par le fantasme reste du côté du symbolique.
Lacan dit que le fantasme tient la place du réel pour le sujet. Mais il faut donner toute sa valeur au fait qu'il le dise du point de vue de l'interprétation. Là, ça fait tilt, et d'abord pour moi. Ce n'est pas en tant que tel, c'est dans cette opération éminemment symbolique qu'est l'interprétation que le fantasme vaut comme équivalent du réel, de même que, dans un système logique, on a les axiomes qu'on ne bouge pas, et qui restent comme ça, comme du réel. C'est comme si, dans le fantasme, le symbolique faisait semblant du réel. C'est pourquoi, du même mouvement, Lacan pouvait définir l'objet petit a comme une consistance de pure logique.
J'abrège, pour faire venir ce que j’élabore ici à l’appui de la notion que la traversée du fantasme, qui relève de la logique du fantasme, est de l’ordre d’un effet de vérité, pensé comme conclusif.
Traverser le voile du fantasme, certainement, c'est quelque chose. Ça ouvre à la pulsion. C’est la question même que posait Lacan – Que se passe-t-il alors avec la pulsion ? La traversée du fantasme ouvre à un rapport non fantasmatique à la jouissance, mais ce rapport non fantasmatique à la jouissance n'est pas un rapport non symptomatique. Au-delà du voile du fantasme, il reste le symptôme. Le sujet barré, résultat de la castration, n'est pas harmonique avec la jouissance. Il s'y perd toujours. C'est pourquoi il a recours au symptôme pour établir le rapport sexuel.
C'est aussi pourquoi il y a là une place éminente à reconnaître à l’embrouille, et, corrélativement, au bon-usage comme au bien-dire. C’est aussi ce qui rend nécessaire de forger un concept qui aille plus loin que l’inconscient, et assure la jonction de l’inconscient structuré comme un langage et de la jouissance. C’est pourquoi Lacan a donné avec son sinthome une nouvelle version du symptôme.
Disons, pour simplifier ce que je ramasse ici et aurai loisir de développer l'an prochain, qu’il y a deux modes de jouissance, le fantasme et le symptôme.
Le fantasme est à traverser, parce qu'il est de l’ordre de la couverture, du voile, aussi bien que de la fenêtre. C’est le dernier mot de l’interprétation. C’est parce que, du fantasme fondamental, il n’y a rien à dire, qu’il ne reste plus qu’à le traverser. Le traverser veut dire qu’on n’a pas à l’interpréter. Cela ne résout pas la question de ce qu’il en est de la pulsion.
Cette question que Lacan pose dans le Séminaire XI trouve sa réponse dans le symptôme. Ce qu'il advient de la pulsion après la traversée du fantasme, c’est le symptôme comme à manipuler, ou encore à s'identifier à, ou encore à savoir y faire avec. D'un côté, ce qui est à traverser, de l'autre, ce qui est à manipuler. D'un côté, la couverture à lever, et de l'autre, ce qui reste, et à quoi il faut se faire.
Cela demande un certain respect des semblants. Dans la psychanalyse, et c'est son côté socratique, on est plutôt porté à se moquer des semblants. On s’esbaudit de faire trembler, vaciller, les idéaux, et de les révéler dans leur nature de semblants. Mais les semblants sont nécessaires. Ils ne sont pas nécessaires en tant que ceux-là précisément. Ceux-là sont arbitraires, contingents au regard de la raison scientifique. Mais du semblant est nécessaire pour mettre en place le monde des embrouillés, toujours relatif, toujours précaire.
Bien sûr, Lacan ne prône pas le père, ni le père symbolique, ni le père imaginaire, ni le père réel. Il n’est pas aveugle à la décadence, à la ruine moderne du père. Il la signale dès les années trente. Après tout, de fréquenter l’Action française et ses fantoches était bien propre à le mettre au courant. Non, il n’est pas aveugle à la décadence et la ruine du père comme de tous les idéaux, ce qu’on appelle prétendument la fin des idéologies, mais, comme il le relève dans une discussion – Éric Laurent a mis l’accent là-dessus –, on peut s’en passer à condition de s’en servir. Eh bien, cela vaut pour tous les semblants.
Si l’on veut, c’est un cynisme à la Voltaire. La société tient par ses semblants. C’est dans la dépendance de la thèse fondamentale dont je suis parti cette année, à savoir la disjonction du signifiant et du signifié. On ne peut pas se retrouver ensemble, on ne peut savoir ce que ça veut dire, sauf à s’arranger par des semblants. C’est une tradition française, celle de Montaigne, celle de Voltaire : les semblants ne sont que des semblants, prenons les meilleurs – pour faire le moins de mal possible, précise Rorty. D’où un libéralisme de la jouissance, d’autant plus d’époque que l’Autre a volé en éclats, avec son principe, le Père, et que ce qu’il nous reste de l’Autre tient dans l’objet petit a.
On redécouvre aujourd’hui l’ordre des fictions. C’est Bentham, même quand on ne le nomme pas, ce qui est le cas de Searle. Tous les semblants ne peuvent apparaître en pleine lumière, une certaine obscurité est nécessaire. C’est l’effet du discours de la science que de vouloir que les semblants soient fondés en raison. Descartes, plus prudent, recommandait de ne pas soumettre à l’examen scientifique le fondement de l’État, les semblants sociaux. Appliquer la science à la société nous a donné pendant un temps les ingénieurs de société, les Saint-Simon, les Auguste Comte, les Fourier, dits utopistes parce qu’ils ne respectaient pas les limites imposées par le garde-fou que rappelait Valéry – Les sociétés reposent sur des choses vagues.
Nous vivons aujourd’hui, montre un essayiste italien, à un moment où le sens commun commence à se déliter, où le déracinement devient progressivement constitutif de l’être social, où le monde se formalise. Nous avons désormais à exister dans un univers électronique, fait de règles et de savoirs. Il demande au sujet embrouillé de se tenir prêt à l’adaptation flexible à l’éventuel.
Voilà le statut du sujet qui s’annonce, l’homme prêt à toutes les éventualités. Préparons-nous-y.