Séminaire sur "Les Formations de l'inconscient"

Jacques-Alain Miller

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séminaire 5, Formations de l'inconscient
Séminaire sur "Les Formations de l'inconscient"

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  • Séminaire sur "Les Formations de l'inconscient"[1]

    Jacques-Alain Miller

    Extrait du Séminaire de lecture des "Formations de l’inconscient" de Jacques Lacan qui s’est tenu à Barcelone les 29 et 30 juillet 1998. Transcription établie par Catherine Bonningue.

    Nous voilà à devoir choisir un angle, une perspective. Cette perspective n'est pas la seule, n'est pas l'unique. Quand je tiens dans mes mains cet ouvrage, je songe à la définition que donne Lacan des vérités, à savoir que ce sont des solides – ce ne sont pas des surfaces –, c'est-à-dire qu'elles se présentent avec trois dimensions. On peut donc regarder la même vérité sous des angles différents. Les vérités ne sont pas plates. Il y a des vérités plates, ce sont des vérités de bon sens, celles de la sagesse des nations. Ce sont des vérités enregistrées, codifiées. Ce ne sont pas les nôtres. Les nôtres ont du relief, et par là même, les perspectives sont multiples, essentiellement multiples.

    Nous n'ajoutons pas le multiple comme un agrément supplémentaire qui viendrait charger le un ou le corriger de ce que le un aurait d'asphyxiant. Le multiple est inhérent à la notion que nous avons des vérités.

    Il y a une vérité du sens commun, qui dit que la vérité est une et que l'erreur est multiple. Eh bien, c'est beaucoup plus intéressant de dire le contraire. La vérité est multiple, et puis, pourquoi pas, c'est l'erreur qui est une. On fait toujours la même erreur. Au sens de Lacan, on fait toujours l'erreur de ramener le symbolique à l'imaginaire, de ramener la combinatoire du symbolique à la présence idiote de l'image.

    Je corrigerai, bien entendu, ce qu'a d'excessif ce commencement tout à l'heure. Je le corrigerai en rappelant que, pour Lacan, il y a une objectivité de la structure. C'est ce qu'il élabore dans ce Séminaire.

    Donc, je me suis dit qu'il fallait que je trouve et que j'énonce – pour lire avec vous ce séminaire, pour le traverser – une perspective. La petite carte rose que vous avez dit "orientation de lecture". Vous ferez la lecture que vous voudrez, bien entendu, avec votre perspective. Et moi-même j'en ferai d'autres que celle-là. Mais si je dois énoncer comment, ces deux jours, j'entends entrer dans le Séminaire, eh bien c'est avec la perspective du nouveau.

    Ce qui affleure pour moi aujourd'hui dans ce Séminaire, ce dont je sens Lacan pressé – je le sens pressé par ça, parce que nous-mêmes nous le sommes –, je le sens pressé, je nous sens pressés par la question de savoir à quelle condition du nouveau.

    En psychanalyse, d'une façon générale, la question est pressante, toujours pressante. L'expérience analytique se déroule sous le signe contraire à celui du nouveau. Elle se déroule sous le signe de la répétition, c'est-à-dire qu'on y fait l'expérience incessante du même. L'expérience analytique culmine dans le dégagement du même. On essaie d'ailleurs de tromper le retour du même en psychanalyse. On raconte des histoires, ce qui vous est arrivé. Ce n'est évidemment jamais de la même façon que l'on traverse une cure. Il y a toujours des aléas, qui font des anecdotes. On peut les narrer. Cela distrait. Mais on finit toujours par retrouver le Même. Parfois, avec le sentiment d'avoir fait une petite parenthèse. Et on reprend le fil.

    Ceux qui n'ont pas le bénéfice d'avoir leur analyste à leur portée immédiate, et qui espacent donc leur séjour auprès de l'analyste, et sont amenés le plus souvent à comprimer leur registre anecdotique, en donnent le témoignage. L'analysant arrive, cela fait six mois qu'il n'a pas eu de séances, et il enchaîne exactement où il en était, où il en est de son analyse.

    Ainsi, par-dessous la vague des jours, il y a un calme bloc, ou un désastre obscur. Le calme bloc est là. Et l'enseignement de la psychanalyse, la variété des expériences, se trouvent ramenés progressivement à quelques grands types, voire à une structure identique. Sous des dehors différents, on s'aperçoit que c'est le même poste inconscient, comme l'écrit Lacan, qui a été occupé, là par une petite fille, et plus tard par un barbon. En définitive, il s'agissait du Même. Et puis, l'expérience elle-même se dégage et progressivement nous construit comme le Même, avec le sentiment, à la fin, dans la zone de la fin, de ce qui se maintient d'invariable.

    Il y a, dans la psychanalyse, une visée du noyau. On y serre l'être, on y fait l'épreuve de sa densité, de son poids, de son inertie. D'où le caractère crucial du nouveau en psychanalyse, et le doute sur le fait que le nouveau serait possible ou ne le serait pas. On appelle cela à l'occasion le changement psychique.

    Nous connaissons bien ce principe de répétition, que Freud a dégagé, qu'il a sauvé de la négativité de l'expérience. Il aurait pu dire – "Ce retour du même, c'est l'échec de la psychanalyse" – et raccrocher. Non, il en a fait un principe, il en a dégagé les lois. Et pour ce qui est du sentiment de piétinement qui va avec l'analyse, il a créé le "working through", la translaboration.

    Mais à côté du principe de répétition, on ne peut pas ne pas élaborer – je ne pense pas qu'on puisse l'appeler un principe, mais plutôt une condition – la condition de nouveauté. On pourrait dire la "nouvelleté", la condition de nouvelleté – un mot très archaïque pour dire nouveauté.

    Principe de répétition et condition de nouveauté, eh bien, j'imagine que c'est ce que Lacan élabore dans le Séminaire des "Formations de l'inconscient", et aussi bien que c'est ce dont il témoigne dans le travail même de ce Séminaire. Comment penser le nouveau en psychanalyse. Et j'invente cela, que c'est pour résoudre cette question qui le presse qu'il commence son travail par le "Witz".

    Le "Witz", c'est d'abord cela, du nouveau dans le dire. L'exemple princeps dont il part, qui résonne depuis lors pour nous, du "famillionnaire" de Henri Heine, c'est cela, un mot jamais dit, une création, du nouveau.

    Au moins dans le dire – voilà qui nous encourage –, du nouveau est possible. Il ne va pas jusqu'à parler de changement psychique, mais il est à lier la fin de l'analyse précisément au bien-dire. La fin de l'analyse a du nouveau dans le dire.

    Le bien-dire, c'est en fait une définition très traditionnelle de la rhétorique, comme art de bien dire, et même comme art codifié de bien dire – que Lacan n'ignore pas. Il se réfère, dans son "Instance de la lettre", à Quintilien, et il reprend la référence dans le Séminaire.

    Quintilien, c'est le grand manuel, indispensable au lettré, de la rhétorique antique, qui nous dit comment parler pour séduire, pour convaincre, pour faire triompher à l'occasion l'injuste sur le juste. Cela vous apprend comment on commence un discours, par exemple, aussi codé qu'une partie d'échecs, et aussi comment on le termine. Il vous explique les figures de la prise de parole, du développement. Ça, c'est le bien-dire comme code.

    Le bien-dire auquel songe Lacan, à la fin de l'analyse, ce n'est pas le bien-dire rhétorique. Ce n'est pas faire des beaux discours. C'est le bien-dire beaucoup plus du côté famillionnaire. C'est le bien-dire du néologisme.

    Essayons de donner au mot de néologisme une acception un peu plus ample. C'est une nouvelle façon de dire, une nouvelle manière, un nouveau mode-de-dire.

    C'est souvent saillant dans les témoignages des AE. J'imaginai ça en les écoutant il y a quelques jours. Chacun tire, cingle vers son néologisme. Peut-être les plus subtils sont-ils ceux qui ne se font pas voir et qui, doucement, vous dénaturent des vocables.

    C'est cela l'allégresse qui est là présentée dans les premières leçons du Séminaire de Lacan. C'est que le Séminaire annonce une bonne nouvelle. Il y a du nouveau dans le dire. Prenez-en de la graine.

    C'est ainsi que Lacan nous amène le "Witz" freudien. Il nous l'amène comme un message inédit, incongru. Il emploie le mot, d'ailleurs, auquel il faut donner toute sa valeur, parce qu'il utilise, quand il parle de métaphore et de métonymie, une référence à la congruence. Dans sa bouche, le mot d'incongru – qui, sauf erreur, se trouve page 128, non il ne se trouve pas là – est à prendre au sérieux, comme le message inattendu, le message paradoxal, voire le message spontané – ça, c'est page 28 –, scandale de l'énonciation. Plusieurs fois, il revient sur la notion, qui est très freudienne. Ce phénomène inattendu, inclassable, peut être aussi bien le plus raffiné des mots d'esprit, la plus grossière des bévues, une sottise, un acte manqué, un lapsus – c'est presque secondaire, à ce niveau, la manière dont on classera ce message.

    Ce qu'on a retenu de Lacan, c'est qu'il a épuisé méthodiquement les grands ouvrages de Freud pour les commenter à ses auditeurs. On peut le prendre ainsi. Lacan pédestre, parcourant les œuvres de Freud, et les faisant passer une à une dans le creuset de sa machine. Mais non. L'allégresse toute spéciale de ces premiers Séminaires, c'est que, là, nous avons à foison des signifiants nouveaux.

    Et ce sera l'appel de Lacan, une sorte de gémissement de Lacan, dans ses derniers Séminaires, vers un signifiant nouveau, l'attente, non pas d'un Dieu qui s'avancerait dans la pénombre, et dont on pourrait déjà lire les signes précurseurs, car Lacan n'attend pas un Dieu, il attend la seule chose qu'il puisse attendre, la seule chose qu'on attende dans une analyse, à savoir un signifiant nouveau, échappant au code.

    Eh bien, la recherche d'un signifiant nouveau est déjà là, dans ce Séminaire.

    Qu'est-ce qui apparaît en définitive ? Seuls les signifiants échappant au code font vraiment sens. Sinon, on se frotte avec des signifiants déjà bien connus, c'est "asinus asinum fricat", le signifiant imbécile frictionne l’autre signifiant imbécile, on se passe les uns aux autres les mots de reconnaissance.

    Prenons donc cela exactement comme une approche du nouveau. C'est page 24: "La valeur du message gît dans sa différence avec le code". Je modifie légèrement ma propre version du Séminaire. La valeur est dans la différence. Cette petite définition-là va loin, parce que cela met le sens précieux, le sens qui vaut, ou qui vaudrait, dans l'écart par rapport à la norme. Le sens est dans la déviance.

    Ce n'est pas une conception classique du sens. Ce qui fait qu'un écrivain est classique, voire qu'il pourrait l'être, c'est qu’il constitue et respecte à la fois une norme dans le rapport à la langue. Ce n'est que dans l'espace classique que le langage littéraire, ou pictural, se distribue en genres homogènes. Si vous faites une tragédie, pas question de mettre au milieu une bouffonnerie. Cela n'appartient pas au genre, cela n'appartient pas à la norme adoptée pour la production de langage. C'est pourquoi Lacan dit que, avec lui, la psychanalyse est plutôt du côté maniériste. Il le dit deux fois, il ne le développe pas.

    Pourquoi maniériste ? Le maniérisme obtient ses effets de façon anti-classique. Bien sûr, il y a une norme. Sur la base de cette norme, le maniérisme produit brusquement des allongements étonnants. Si j'étais à Paris, je serais allé prendre dans ma bibliothèque le livre remarquable de Hugh Honour, qui m'a laissé un grand souvenir, sur "Le maniérisme". Pensons par exemple à la "Vierge à l'enfant" de Parmigiano, où, de façon saisissante, vous avez un long cou absolument disproportionné qui sort des épaules, les courbes du corps sont accentuées d'une façon qui paraît grotesque aux classiques. C'est précisément dans cette déviance-là, dans cette belle difformité, que gît le plus-de-jouir. Voilà la référence que Lacan donne pour le "Witz". C'est tout de même plus harmonieux que Jérôme Bosch. Ce n'est pas le corps éclaté, dilacéré, de Jérôme Bosch. Au sein même de l'harmonie se met à pousser un excès singulier. La "Vierge" de Parmigiano est un néologisme pictural, sauf que, au lieu de la compression, c'est une certaine dilatation d'une partie du corps – une dilatation anamorphique qui a, bien sûr, des connotations phalliques.

    La déviance est au fondement du sens. Prendre cela au sérieux nous donne une perspective sur ce que nous appelons, dans notre code, l'enseignement de Lacan.

    L'enseignement de Lacan, si l'on regarde de près comment c'est fait, est une suite de néologismes. Lacan fait de l'esprit sur Freud. L'enseignement de Lacan tient sa valeur et son impulsion initiale de cet écart, de sa déviance. On voit bien quelle est la manière de Lacan, qui joue sa partie dans la psychanalyse par rapport à tous les autres.

    La psychanalyse a été très vite dans la gadoue. C'est un peu excessif, mais en dehors du cabinet de Freud, de sa salle d'attente, où le mercredi soir il réunissait les quelques perdus qui avaient reconnu en lui l'homme de vérité, c'était le radeau de la Méduse – radeau de la Méduse le jour, avec quelques patients, nous en connaissons quelques-uns, radeau de la Méduse le mercredi soir – en dehors de cette faune-là, qui était d’ailleurs une cour des miracles, le reste, ce sont les flots sales, c'est la boue, c'est la glu.

    Lacan l'a vu ainsi. Il a été lucide. Il a chaussé les sandales ailées d'Hermès, et il est allé se poser ailleurs.

    Il est allé se poser ailleurs, d'abord avec "Le stade du miroir". Il a laissé ce palais boueux, et il est allé se poser... On voit parfois des mouettes, alors que la mer est dégoûtante, il y a les déjections de la ville et des bateaux, cherchant à se poser, et elles se posent sur une petite pointe quelque part, sur quelque chose qui dépasse, un promontoire. Eh bien, Lacan a fait cela: avec ses petites ailes, il s'est posé sur un promontoire. C'était tout de même un promontoire un peu exigu.

    Et puis après, il a trouvé Lévi-Strauss, Jakobson, la structure de langage. C'était un promontoire beaucoup plus intéressant, parce que, là, cela pouvait servir de levier, de point d'Archimède.

    Il est donc allé se poser à côté. C'est son néologisme à lui, c'est son "Witz", le "Witz" de Lacan.

    Il faut voir l'effet que ça donne. Il ne s’agit pas seulement de savoir si c'est dans Freud ou pas dans Freud – Freud a-t-il vraiment dit cela, a-t-il dit autre chose, etc. ? C'est un formidable pied de nez par rapport aux puissants dans la psychanalyse.

    Ce qui est présent à tout l'effort de Lacan dans ce Séminaire, c'est ce qui est reçu en psychanalyse, le savoir acquis – acquis aux autres. Et puis, lui est arrivé. Dans tous ses premiers Séminaires, il joue sa partie, sa partie néologique, sa partie déviante, par rapport à tous les autres. Sa référence est à l'Autre avec un grand A, le grand A de IPA.

    Ici, attention ! Lacan dit que le mot d'esprit n'est vraiment accompli qu'une fois que l'Autre l'a reconnu comme tel. C'est le leitmotiv des premières leçons: le "Witz" doit être sanctionné par l'Autre. "Comment la différence du message avec le code est-elle sanctionnée ? Page 24. C'est là le deuxième plan dont il s'agit. Cette différence est sanctionnée comme trait d'esprit par l'Autre. Cela est indispensable, et cela est dans Freud."

    Ce sont pour Lacan les deux axes du travail de Freud. D'un côté, la technique du signifiant, de l'autre côté, la nécessité de la sanction de la reconnaissance par l'Autre. Lisons encore un peu. C'est page 25: "La sanction du tiers Autre, qu'il soit supporté ou non par un individu, est ici essentielle. L'Autre renvoie la balle, il range le message dans le code en tant que trait d'esprit, il dit dans le code – Ceci est un trait d'esprit. Si personne ne le fait, il n'y a pas de trait d'esprit. Si personne ne s'en aperçoit, si "famillionnaire" est un lapsus, cela ne fait pas un trait d'esprit. Il faut donc que l'Autre le codifie comme trait d'esprit, qu'il soit inscrit dans le code de par cette intervention de l'Autre."

    Le même raisonnement – qui est dans Freud et souligné par Lacan – est repris dans les pages 98-99 du Séminaire, dans les termes plus précis qui sont que le peu-de-sens du "Witz" doit être accueilli par l'Autre comme le pas-de-sens – un pas en avant du sens –, même si ce sens apparaît ou pourrait être de peu ou de pas de valeur.

    Or, c'est ce qui est en attente pour Lacan. L'histoire de Lacan, c'est précisément que son néologisme à lui, ou sa suite de néologismes, son enseignement néologique, n'a précisément pas été sanctionné par la communauté des analystes, par ce qui était l'Autre de la psychanalyse. Ce que Lacan a appelé son excommunication, c’était ça. L'Autre auquel il s'était adressé toutes ces années-là, lui a dit: "Ceci n'est pas un trait d'esprit." L'emblème pourrait en être le tableau de Magritte. À Lacan, l'Autre a dit: "Ceci n'est pas un enseignement ni une pratique digne de former des psychanalystes."

    Nous, nous sommes là. Et si l'un d'entre nous passe son temps, de temps en temps, à rédiger les Séminaires de Lacan, c'est dans ce mouvement et cet intervalle-là, c'est-à-dire en attendant que l'Autre dont il s'agit sanctionne – au sens positif – le néologisme lacanien. En attendant, bien sûr, il s'est formé tout naturellement une communauté alternative, qui reconnaît et qui sanctionne comme valables les mots d'esprit de Lacan.

    Le néologisme lacanien a en quelque sorte produit son Autre qui l'approuve. Si un Autre officiel refuse de vous codifier, ou bien vous rendez les armes, ou bien vous faites naître un Autre à votre main. Nous, nous sommes venus, nous avons été absorbés, avalés à cette place où n'est pas venue la sanction de l'Autre psychanalytique.

    Tout l'enseignement, le néo-logos de Lacan, est un appel à la sanction par l'Autre. Il le réclame, il tempête pour l'avoir. Il démontre incessamment, mais c'est à titre d'appel. Petit à petit, cela a réuni quelques centaines, quelques milliers de personnes, formant communauté alternative.

    C'est ce qu'a fait Cantor. Quand l'establishment mathématicien n'a pas voulu des nombres transfinis, il a créé l'Association allemande des mathématiciens pour qu'elle en reconnaisse l'existence. Cela a fait l'objet d'une publication, jadis, dans "Ornicar ?".

    La structure du "Witz" nous enseigne les techniques du nouveau. Il s'agit de produire un écart, mais complété de sa reconnaissance par l'Autre. Le tout n'est pas de déconcerter l'Autre. Il faut encore obtenir son acquiescement, son consentement. Il faut encore que l'Autre dise oui.

    Si vous y réfléchissez bien, cette structure n'est pas autre que celle de la passe.

    Lacan signale que la passe a la structure du "Witz". Quand il m'est arrive de commenter la chose, je l'ai fait en disant: "Mais oui, le recit d'une vie peut etre comprime comme une bonne histoire que l'on peut raconter. Elle sera racontee a d'autres. Cette structure est exemplifiee par la narration de son analyse que fait le passant aux passeurs – ils sont deux –, et ceux-la vont le raconter au jury."

    Cette structure de récurrence qui est celle du "Witz" est une structure très importante. C'est émouvant quand vous avez passe du temps là-dessus dans la synchronie, de voir a un moment dans le Séminaire pousser le deuxième étage du graphe – la première fois que Lacan, hop !, emporte son monde un étage plus haut. C'est au début du chapitre VII, "Une femme de non-recevoir", page 124. C'est comme au cirque. Vous avez a un moment les acrobates qui mettent des gens sur leurs épaules, et puis hop ! encore un de plus, et un étage supérieur se greffe.

    Cette dilatation se produit en référence au processus de récurrence du mot d'esprit. C'est en référence a l'idée que l'Autre, finalement, est aussi un sujet, a structure de sujet. Donc, il ne faut pas se contenter de ce qu'on place en bas, mais il faut encore rajouter un deuxième étage symétrique, qui reproduit la structure du bas. Lacan évoque même par récurrence un troisième étage.

    On retrouve dans la passe la structure récurrente du mot d'esprit. On raconte a certains qui racontent a d'autres, et on est pris ensuite dans un processus ou cela s'élargit de plus en plus, puisque – nous avons inventé ca –, conformément a cette logique, on vient le raconter a d'autres, a des foules, on va partout dans le monde raconter son histoire. L'équivalence de la structure du "Witz" et de celle de la passe a commencé ainsi.

    Mais, il y a une deuxième façon de l'apercevoir. C'est que le témoignage de la passe est un néologisme, une nouvelle façon de dire. Le sujet raconte comment il pense avoir échappé à la répétition, ou au moins comment il a appris a faire avec la répétition, comment il a établi un nouveau rapport avec la répétition.

    La passe n'est pas un exercice de conformité. C'est plutôt la dysconformité. Ce n'est évidemment pas tout l'un ou tout l'autre. La passe est prise dans la tension entre conformité et dysconformité qui écartèle le passant. Puisque nous étions au cirque, je peux évoquer l'Hercule de foire, qui tient les chevaux qui piaffent d'aller chacun dans une direction opposée, et il faut qu'il les ramène vers lui, sinon il sera écartelé. Le passant est ainsi entre conformité et dysconformité. Le cartel de la passe représente évidemment le grand Autre, le lieu du code de l'institution. Peu importe ceux qui le compose. Par fonction, il représente l'acquis, le savoir reçu, l'orthodoxie. C'est lui qui doit consentir au néologisme de la passe, reconnaître le "Witz" de la passe, sa déviance: "Famillionnaire" n'est pas dans la langue, ne l'a jamais été, c'est une déviance, mais acceptable, ce n'est tout de même pas la révolution. C'est un mot qui utilise, exploite la marge qu'il y a.

    Les passants ne sont passants que parce qu'ils veulent faire recevoir leur néologisme. Comme Lacan a voulu faire recevoir son néologisme à lui, son néologisme d'enseignement. Le passant est un impétrant, un demandeur, et même un quémandeur, de ceux que l'on voit passer dans l'ouvrage sur le "Witz" de Freud, comme Lacan signale, les fauchés qui tendent la main et tentent de parasiter les riches. Dans le "Witz" de Freud, ce ne sont pas les riches qui font des mots d'esprit, ce sont les pauvres, ceux qui demandent, et qui finalement ne sont jamais satisfaits dans leur demande.

    Représentons-nous la passe ainsi. C'est justement le fauché – qui à l'occasion a été fauché, appauvri par l'analyse –, c'est S barré, un sujet vide, qui vient se présenter à la passe. Il vient avec son petit "a", son petit "tas" d'or, son petit trésor, pour demander qu'on l'évalue. Comme au bijoutier, ou au changeur, il demande: "Combien ça vaut ? Combien vous m'en donnez ?" On va lui dire: "C'est un joyau. L'Ecole prend." Ou on lui dira: "C'est de la pacotille, c'est du toc. N'essayez pas de nous faire prendre du fer blanc pour de l'ivoire." C'est d'ailleurs ce qui fait la cruauté de la passe. On laisse toujours après, heureusement, la possibilité au passant de dire, "Vous n'y connaissez rien", et de suspecter la compétence du changeur.

    D'un côté, le sujet demande l'évaluation de son trésor, de l'autre côté le cartel est l'Autre de la passe, mais celui-ci doit accepter de se laisser diviser, c'est-à-dire admettre un certain "Je ne savais pas avant que tu me le dises". A ce moment-là, il accepte d'enregistrer le néologisme du patient, de l'ajouter à l'acquis.

    Lacan est allé au-delà du néologisme simple. Chez Henri Heine, vous trouvez "famillionnaire", une fois. Quevedo, c'est à toutes les lignes, c'est à jet continu. Voilà pourquoi Lacan dit, page 20, que la tradition principale du "Witz" est la tradition espagnole.

    Il signale la tradition anglaise, la tradition allemande, passe par la littérature française, mais il laisse de côté la tradition principale qui est espagnole, s'y promettant d'y revenir, et il n'y revient pas dans cet ouvrage.

    Il suffit d'évoquer, même à ceux qui ne sont pas versés dans les lettres hispaniques, le nom de Quevedo, le nom de Gongora, le nom de Baltasar Gracian, pour que vous saisissiez l'avance où les auteurs de langue espagnole ont toujours été sur ce point précis, au moins à l'époque classique, par rapport à toutes les autres nations.

    Lacan, c'est plutôt comme Quevedo. C'est du néologisme, c'est du "Witz" à jet continu. Cela va jusqu'à la construction d'une langue spéciale – le grand Autre, l'objet petit "a", le sujet barré. Vous trouvez les éléments de cette langue en formation dans le chapitre XVII, que j'ai intitulé "Les formules du désir", où, avant de les placer sur son graphe, Lacan décrit les formules dans son algèbre – petit "a", S barré poinçon grand D, S barré poinçon petit "a", grand D, petit d, petit s de grand A, grand S de grand A barré.

    Lacan construit une langue spéciale, mais qui est en même temps capable d'être la langue commune de la psychanalyse. Cette langue commune prend toute sa valeur par rapport à la Babel de la psychanalyse. Par rapport à cette Babel, nous avons la Cité du mathème, où on pourra – c'est l'idéal de Lacan – s'entendre à partir de ces formules algébriques. C'est ce qu'il a trouvé et ce sur quoi il s'est appuyé, sur le structuralisme, avec la notion qu'il y a une objectivité de la structure. Le graphe se dessine sans doute, mais ce n'est rien d'autre qu'un mathème, un mathème qu'on peut plus facilement visualiser.

    Le déplacement de Lacan – c'est très sensible dans le Séminaire, où il se pose explicitement la question – est d'avoir déplacé la question qu'il présente comme la question critique de la correspondance du langage avec le réel. C'est page 50 – Que vaut le langage ? C'est ce qui a pu faire l'objet de toute une tradition, voire de toute une rhétorique philosophique, celle de la critique dans le sens le plus général, qui pose la question: que vaut ce langage ? Que représentent ces connexions par rapport aux connexions du réel ? La question de ce qui se dit et le réel.

    Tout l'effort de Lacan, dans le sens même de l'expérience analytique, va à remplacer cette question par celle de l'adéquation de la correspondance du langage lui-même, c'est-à-dire la considération du langage lui-même comme un réel. Ce qu'il nous présente sous la forme du graphe, ce sont les connexions internes du langage considérées comme un réel. C'est ce qui lui permet de dire: on ne peut pas parler sans mettre en jeu les fonctions qui sont engagées dans ce réel. On ne peut pas parler, on ne peut pas envoyer un message sans passer par le code, on ne peut pas passer par le code sans mobiliser l'instance du je et la référence à l'objet.

    Dans la deuxième partie du Séminaire, il se révèle qu'on ne peut pas passer par le code sans mettre à l'horizon – horizon, terme très important dans le Séminaire – le désir et aussi bien ce qui ne peut pas se dire. Ce qui ne peut pas se dire est à l'horizon de tout ce qui se dit. Voilà une fonction qui, pour Lacan, relève du réel du langage.

    Ce Séminaire tente de structurer les connexions du langage comme réel et d'offrir aux psychanalystes la seule base sûre de leur pratique, le langage adéquat pour ce dont il s'agit en psychanalyse.

    D'un côté, cette tentative a été un échec, mais d'un autre côté, cela s'est vérifié. L'ensemble formé par les psychanalystes est devenu de plus en plus Babel. Quand on lit aujourd'hui les psychanalystes des années cinquante, on trouve que cela s'ordonne très bien entre trois, quatre, cinq écoles, et puis certains croisements. Aujourd'hui, la psychanalyse officielle est une Babel – je ne dis pas une Ninive, je n'appelle pas le Dieu du ciel à détruire la ville pour sa corruption, pas du tout, je leur dis "parlons ensemble" –, les langues spéciales se sont infiniment multipliées. Aujourd'hui, c'est le règne du moi-je — "Moi, je trouve que" ... "Et moi je trouve que ..." De leur propre mouvement, petit à petit, par l'effet de la malédiction du localisme et du transfert positif, progressivement les pierres de la Babel sont devenues poussière.

    En face, il y a une communauté qui repose sur la dure pierre lacanienne, cette pierre qui, elle, ne s'est pas laissée pulvériser, qui fait que nous nous entendons avec ce livre comme s'il était d'aujourd'hui. Il existe une communauté comme ils n'ont plus l'idée, comme il n'est pas possible qu'il en existe de l'autre côté.

    Nous venons donc, avec notre langue simple, avec notre langue commune, qui permet la conversation, au milieu de ce débat de sourds. C'est pourquoi, logiquement, ils désirent nous parler. C'est ce qui est le plus sensible: ils désirent beaucoup plus parler avec nous que nous avec eux. Le calcul de Lacan a été un échec retentissant à court terme, mais à moyen terme, il montre sa pertinence, et, si les petits cochons ne le mangent pas, à long terme il produira ses résultats.

    La construction du graphe occupe l'ensemble du Séminaire. C'est présent dans les sept premiers chapitres ; cela se retrouve encore dans le huitième, au début de la seconde partie ; cela semble ensuite subir une éclipse dans la seconde partie, où Lacan commente le schéma R de "La Question préliminaire", qu'il a écrite pendant les vacances. Puis ce graphe revient progressivement d'actualité dans le Séminaire, et il est la base de toute la dernière partie, celle qui nous introduit dans l'atelier de "La direction de la cure". On voit Lacan jeter sur son graphe les symboles qui y resteront collés, puisque le graphe trouve sa forme définitive à ce moment-là.

    D'un côté, nous avons ce graphe, et de l'autre, nous avons une pluie d'exemples, de néologismes, d'histoires drôles. Pourquoi ? Lacan en donne d'emblée la clef, page 10 – Il n'y a de trait d'esprit que particulier. Il n'y a pas de trait d'esprit dans l'espace abstrait. C'est ce qui explique la conformation singulière de l'ouvrage, mais aussi que j'aie pris le parti d'intituler les sept premiers chapitres par un néologisme particulier, pour justement mettre en évidence la règle ou la loi du particulier.

    Il n'y a pas de trait d'esprit dans l'espace abstrait. C'est congruent avec ce que Lacan amène par la suite, la seule chose qu'il sauve du livre de Bergson sur "Le rire", à savoir qu’il faut que l'autre soit de la paroisse. Pour qu'il y ait mot d'esprit, il faut que l'autre puisse vous comprendre, et pour ce faire il doit être de la paroisse.

    La paroisse, c'est un Autre limité. La paroisse, ce n'est pas l'univers, ni une liste de dignitaires, ce n'est pas toute la Chrétienté, la paroisse, c'est un voisinage. Pour qu'il y ait mot d'esprit, il faut partager des références communes, une langue commune, un lien social. Ce n'est pas pour autant universel.

    C'est bien la différence entre le "Witz" et le mathème. Le mathème n'est pas pour la paroisse. L'Autre du mathème, c'est supposément l'Autre universel. C'est le statut spécial du mathème comme néologisme lacanien. C'est un "Witz", mais un "Witz" qui voudrait être pour tout le monde et pour tous les temps.

    L'Autre du "Witz" est un Autre particulier, limité dans l'espace, mais en même temps, l'Autre que Lacan construit dans ce Séminaire, est un Autre dont lui-même dit qu'il est abstrait. Page 117, il définit l'Autre comme "trésor commun de catégories qui présente un caractère que nous pouvons appeler abstrait". Je signale le mot "abstrait", et la tension qu'il y a entre: il n'y a pas d'espace abstrait du trait d'esprit, et le fait que l'Autre du trait d'esprit présente un caractère "abstrait".

    Je vais attirer votre attention sur la page 65, chapitre VI, où Lacan signale que ses auditeurs pourraient s'étonner de sa façon de procéder, qui consiste à partir de l'exemple, c'est-à-dire du cas particulier. Et il en donne la raison suivante: "Cela tient à une nécessité propre de notre matière, dont nous aurons l'occasion de montrer l'élément sensible. Disons que tout ce qui est de l'ordre de l'inconscient en tant qu'il est structuré par le langage, nous met devant le phénomène suivant – ce n'est ni le genre, ni la classe, mais seulement l'exemple particulier qui nous permet de saisir les propriétés les plus significatives." Il traite le général à partir de l'abord du particulier.

    Ce n'est pas rhétorique puisque, pour éclairer le néologisme initial, "famillionnaire", il entre, à la suite de Freud, dans le détail de la vie de Heine, de ses rapports avec les Rothschild. Lacan évoque même qu'il faudrait connaître toute l'histoire des Rothschild, et tous les détails de la vie de Heine, pour vraiment saisir ce mot d'esprit. Il y a donc là la notion que c'est seulement à travailler en intension qu'on progresse en psychanalyse. C'est la même inspiration qui lui faisait dire de sa thèse de psychiatrie, qu'il avait alors un tiroir plein de cas de psychose, mais qu'il n'en travailla qu'un seul (le cas Aimée).

    Pour Lacan, la matière même, l'objet ne se présente pas, en psychanalyse, avec les caractères de la généralité, mais avec ceux de la plus extrême particularité. Il ne faut donc jamais hésiter à passer du temps sur les détails les plus particuliers d'une occurrence. C'est toujours dans le détail que gît le Dieu ou le Diable.

    Cette déclaration d'amour pour le réel sous les aspects du particulier est en tension avec la construction de la grande structure. N'oublions pas que celui qui nous prône l'exemple du particulier est en même temps celui qui construit la structure. Il suffit d'ailleurs que l'on tourne la page pour que Lacan se présente cette fois comme celui qui énonce les lois structurantes primordiales du langage.

    D'un cote, la structure unique, donnée comme la formalisation des phénomènes du langage dans leur plus grande généralité, applicable a toutes les formations de l'inconscient. C'est la démonstration que Lacan poursuit dans ce Séminaire: montrer que le "Witz" – qui n'est pas un phénomène psychopathologique –, l'oubli des noms propres, le lapsus, l'acte manque, le symptôme et le rêve, répondent a la même structure. Ce Séminaire est fait pour construire comme une classe les formations de l'inconscient et démontrer en quel sens elles répondent a la même structure. Mais, d'un autre cote, les propriétés les plus significatives ne se montrent qu'au un par un.

    Nous avons là un Lacan-Janus. Quand on le regarde d'un cote, c'est l'homme du détail, et quand on le regarde de l'autre cote, c'est l'homme de la structure. L'alternance entre la grandiose complication de la structure et le miroitement des exemples particuliers plus délicats les uns que les autres, c'est ce qui donne son rythme a ce Séminaire.

    D'un cote, l'exemple particulier. De l'autre, le partenaire du sujet, que Lacan introduit dans ce Séminaire, et qui est tout de même un Autre abstrait.

    Vous pouvez en suivre le détail dans les pages 113-118. Lacan se pose la question de savoir si l'on pourrait conceptualiser comme une machine cet Autre qui dit: "Ceci est un mot d'esprit." De telles machines, il y en avait déjà du temps de Lacan, du notre il y en a encore plus. Les machines savent dire: "La portière de la voiture est ouverte." Les machines savent mettre en marche votre cafetière. Elles vous signalent vos erreurs. Elles vous réveillent. La machine sait dire: "Vous avez oublié de mettre du papier dans l'imprimante." C'est très inquiétant parfois, lorsqu'elles se trompent: elles ont alors un petit côté humain. Les machines savent tout à fait accepter et refuser. Il y a des machines, par exemple, où il faut mettre des pièces ; la machine sait refuser la pièce ou l'accepter. Lacan pose la question: une machine pourrait-elle reconnaitre un trait d'esprit ? C'est sa fiction. Je l'ai accentue en disant: "Imaginons des lors une machine." C'est moi en effet qui coupe les phrases et met la ponctuation: ici, j'ai souligné l'aspect "experimentum mentis".

    « La machine est située quelque part au lieu du code et au lieu du message. Elle reçoit des données des deux côtés. Elle est en mesure de décomposer les voies d'accès par où s'accomplissent aussi bien la formation du terme "famillionnaire" que le passage du "Veau d'or" au veau de boucherie. Supposons-la suffisamment complexe pour faire l'analyse exhaustive des éléments de signifiant. Sera-t-elle capable d'accuser le coup, et d'authentifier comme tel un trait d'esprit ? De calculer et de répondre: "Ceci est un trait d'esprit ?", c'est-a-dire d'entériner le message par rapport au code. »

    (A suivre)

    [1] Publié par Ornicar Digital, revue électronique https://www.wapol.org/ornicar/author.htm