Réflexions sur la cité analytique

Jacques-Alain Miller

"Revue de la Cause freudienne n°33"

Réflexions sur la cité analytique

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  • Réflexions sur la cité analytique[1]

    Jacques-Alain Miller

    1 – Gratitude et ingratitude en psychanalyse

    Après les exposés de G. Lemoine et D. Silvestre[2], H. Van Hoorde s'inquiète des expressions de  « gratitude » à l’endroit de la passe, qui lui paraissent relever d’un sentiment religieux.

    Voilà un thème bien intéressant, gratitude et ingratitude dans l’expérience psychanalytique.

    Hubert Van Hoorde est de Gand. Si vous voulez bien vous en souvenir, Hubert, je suis allé dans votre ville de Gand où l’on m’avait conféré le titre de docteur honoris causa de l’Université. Comme j’étais le benjamin des personnes honorées, j’avais à dire merci. Je l’ai fait et j’ai ajouté un petit développement sur ce que c’est que de dire merci. J’ai dit ma gratitude aux universitaires gantois, à Julien Quackelbeen, etc. Donc, cette pratique est tout à fait reçue dans l’Université, elle y est même requise. Peut-être n’est-ce pas si religieux que cela, la gratitude.

    Cela a-t-il un sens que d’avoir de la gratitude à l’égard de la passe ? Lacan a dit le manque que cela faisait, à ceux qui sortaient de l’analyse, de ne pouvoir parler de leur expérience et de son résultat dans un dispositif organisé, et que cela les conduisait parfois à des aberrations. Le dispositif de la passe permet de traiter des phénomènes qui, sinon, se manifestent éventuellement dans la souffrance ou le désarroi.

    Parlons un peu de l’ingratitude.

    Le patient qui s’en va, qui s’en va parce qu’il va bien, parce qu’il va on ne peut pas mieux, c’est d’une certaine façon un ingrat ! Vous vous êtes appuyé ce patient tout le temps qu’il allait mal, et le moment où il va bien, où cela pourrait être agréable, il vous dit au revoir. Donc, c’est un ingrat. En cela, Hubert a raison, l’ingratitude serait une marque de la fin de l’analyse. D’ailleurs, à l’occasion, le patient qui a fini ne manque pas de mettre l’accent sur tout ce que son analyste a mal fait, sur ce qu’il n’a pas compris de la psychanalyse, etc. Donc, l’ingratitude, c’est beaucoup plus analytique que la gratitude. Peut-être que les passants ne disent leur gratitude à l’École que pour cacher leur ingratitude à l’égard de leur analyste. Ils ont de la gratitude à l’égard de tous, sauf de celui-là.

    Ce n’est pas tout. Il y a une dialectique à établir. Est-ce l’ingratitude qui est le plus analytique ? On peut sans doute le dire en un premier sens. Un Argentin – là, ils n’ont peur de rien – a même développé la thèse selon laquelle le comble du discours analytique serait la trahison. Oser trahir, ce serait la marque qu’on est analysé à fond. Beaucoup n’ont pas été très loin de cela au moment de la Dissolution – Comment ! Lacan parle de ceux qui l’aiment encore ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Pourquoi l’analyste se fait-il payer, sinon pour qu’on ne soit pas dans l’ordre de la gratitude et dans celui de la charité, avec les contrecoups agressifs que cela provoquerait ? En effet, dans l’analyse, on fait plutôt fonds sur l’ingratitude.

    Mais peut-être aussi, par une phase plus profonde, une fois surmonté le plan imaginaire où, en effet, il y a la charité et l’agressivité, la gratitude et l’ingratitude, y a-t-il une gratitude d’ordre supérieur ? Ne peut-on admettre sans rougir ce que l’on doit à quelqu’un, ou à une institution, ou à ceux qui nous ont précédés ? N’est-ce pas ainsi que Freud définit l’assomption de la castration à la fin d’Analyse finie ? Celui qui croit et qui veut ne devoir rien à personne, appelons-le par son nom c’est une canaille. Le thème reste à développer.

    2 – L’entrée par la passe

    La procédure de la passe est pour l’École le moyen de recruter ses membres. Veut-on les recruter à partir des titres universitaires, à partir de thèses, à partir de travaux, à partir de services rendus, à partir des sourires que l’on fait, des relations sociales qu’on établit, à partir des heures de séminaires que l’on a suivis, ou même du total de ses heures d’analyse ou de contrôles, et on arrive, et on est pris ? Est-ce cela la meilleure façon pour une école de recruter ses membres ? Ou est-ce qu’on veut se recruter à partir de l’inconscient ? Lacan disait – Les analystes ne veulent pas croire à l’inconscient pour se recruter. Avec la passe, on tente de croire à l’inconscient pour se recruter. On prend pour repère quelque chose qui a eu lieu dans l’analyse, et dont témoigne, non pas l’analyste, ni le contrôleur, mais l’analysant lui-même.

    Dans sa Note italienne, Lacan mettait la barre au plus haut : il proposait aux Italiens d’attendre d’avoir atteint la fin de leur analyse pour devenir membres de l’École – avec le résultat que cela n’a pas marché : en Italie, l’ensemble est resté vide, si vide qu’il n’est pas même resté l’ensemble. Bien des années plus tard, j’ai repris la chose avec « l’entrée par la passe » : ce n’est pas nécessairement la fin de l’analyse, mais pour entrer, le candidat donne par le procédé de la passe un témoignage sur son analyse. Qu’est-ce qu’on essaie de vérifier ? Sans doute un certain « croire en l’inconscient ». C’était le critère de Freud. C’est devenu fort compliqué : qu’est-ce que croire en l’inconscient à l’époque de Lacan ? Ce n’est sans doute pas la même chose qu’à l’époque de Freud. Cela s’est déplacé. Néanmoins, au-delà de l’opposition entre gratitude et ingratitude, on a pu vérifier l’accord de notre communauté dans son ensemble pour faire le pari de s’étendre sur la base de quelque chose, qui s’est passé dans le cours d’une analyse, et qui peut être fugitif.

    Il s’agirait maintenant de savoir dans quoi on entre quand on sort. Quand on sort de l’analyse, on entre dans ce que j’appelle la Cité analytique, qui, parfois, ressemble à un enfer. On n’accède pas au paradis.

    3 – Le regard de travers

    Après les exposés de V. Coccoz et C. Cunat, de Madrid.

    Madrid a été un haut lieu à problèmes de l’École Européenne. Il y a cinq ans, il y avait à Madrid cinq groupes, partagés par un certain nombre d’oppositions. Leurs membres les ont dissous pour entrer soudainement dans l’EEP. Il a fallu qu’ils vivent ensemble, et ils n’ont pas vécu ensemble sans se déchirer, jusqu’à arriver tout de même, il y a peu, à consensuar, se mettre d’accord sur le texte d’un pacte. Il y a eu pour ce faire trois commissions, dont une où les choses ont été spécialement chaudes, la commission dite d’éthique, qui traitait de questions très graves, du genre – Tel responsable m’a regardé de travers. On peut dire – C’est futile. Mais, dans certain contexte de groupe, que le responsable vous regarde régulièrement de travers, c’est très embêtant. Cela s’appelle l’intimidation. En même temps, il est très difficile, délicat, de faire un règlement sur le regard des responsables. Donc, Vilma Coccoz et Carmen Cunat représentent deux sensibilités qui se sont opposées à ce propos, et elles ont finalement proposé un texte commun.

    Nous entendrons les exposés de Marco Focchi et Massimo Recalcati, de Milan, qui n’iront pas sans émotions. J’ai pensé qu’il faudrait terminer cette séquence dans une certaine paix, la paix catalane, et j’ai demandé à Miguel Bassols, qui non seulement est de Barcelone, mais a veillé longtemps sur le secrétariat de l’École Européenne avec équanimité, de prendre la parole.

    4 – Un réel qui se venge

    À la fin de la séquence.

    Nos collègues avaient à faire une chose très difficile, et je suis touché de leurs efforts pour cerner ce dont il s’agit. Cela n’a jamais vraiment été fait comme ça. La question du groupe se traite toujours d’une façon informelle, ou alors sur un mode très abstrait. On ne s’élève pas à cette qualité de description, à cette précision. On a senti qu’il y avait là quelque chose qui n’était pas appris, un effort pour dire ce qui est. Tout cela était très loin de tout esprit de bénédiction. Il n’y avait là rien de religieux, mais un effort proprement laïc pour saisir de quoi il s’agit dans les tourments du groupe.

    Nous parlons ici de Cité analytique. Pourtant, Lacan a appelé notre groupe une école. Une école, ce n’est pas une cité. Une école rassemble un certain nombre de sujets autour d’un savoir, et d’un maître de savoir, qui exhibe son travail, et comme il est lui-même travaillé par le savoir. Seulement une école, dans le sens antique, qui était la référence de Lacan, doit chez les modernes se supporter d’une association.

    Pour Lacan, l’association n’avait pas d’importance : ce qui comptait pour lui était son travail, et l’écho de ce travail, l’École. Les processus associatifs étaient expédiés à la va-vite. Eh bien, le réel en jeu au niveau de l’association, négligé par Lacan – il pouvait le faire –, s’est vengé. Il s’est vengé sur nous, et un petit peu sur Lacan aussi, ça a attrapé un petit morceau de lui à la fin. Lacan a d’ailleurs dit, ce qu’il n’a pas souvent dit, qu’il s’était pris les pieds dans cette affaire. Ce réel s’est vengé parce que sans doute il n’avait pas été reconnu comme il convenait. C’est pourquoi Lacan nous a lui-même lancés sur les voies d’une contre-expérience, qui consiste selon moi à penser aussi l’École comme une Cité. Par exemple, la permutation calme beaucoup les choses dans l’École, et elle n’était pas pratiquée à l’École freudienne.

    Cité, c’est un grand mot. Nous disons la Cité analytique, et ce disant, nous avons à penser le rapport entre la Cité et l’École. L’École n’est pas seulement une cité, mais elle est aussi une cité, dont les membres ont des droits et des devoirs. On ne peut négliger cette dimension. C’est une des leçons que l’on peut tirer de ce qui est arrivé à la fin de la vie de Lacan dans son rapport à son École.

    Peut-être fera-t-on un jour un colloque sur ma tactique institutionnelle. Je me sens honoré, au moment où je quitte la présidence de l’EEP, de voir que cette tactique est étudiée par des esprits aussi distingués que Focchi et Recalcati, qui cherchent à la cerner avec précision, dans la mesure où ils en ont senti les effets. Je peux apporter ma collaboration à votre recherche sur le thème du  « conflit générationnel induit » (...).

    5 – Les calculs d’un Colloque

    Ouverture de la séquence du dimanche matin.

    Ce Colloque a été organisé en trois cercles concentriques, que l’on peut éventuellement attacher en spirale.

    Le premier cercle, le plus petit – si vous voulez le représenter sur une surface – répond au moment l’Ecole comme École de la passe. Il est le plus petit, parce que c’est le plus intime de l’École. Sur une autre surface que le plan, il pourrait contenir les autres. C’est le plus petit cercle, et c’est là qu’il y avait le moins d’exposants, seulement deux orateurs, parce qu’il y a deux Cartels de la passe.

    Ensuite un deuxième cercle, qui répond à l’École comme Cité. L’École n’est pas seulement une cité, mais elle l’est aussi. On entre par la passe, mais dans quoi entre-t-on ? Dans la Cité. Voilà à quoi ouvre le droit d’entrée. Ici, ce qui est le cœur de l’affaire, c’est l’affrontement, et il fallait donc deux qui diffèrent, qui s’opposent. J’ai composé deux fois deux affrontements, avec deux de Milan et deux de Madrid. Il fallait tout de même quelqu’un pour représenter la paix, un plus-un, et c’est le rôle que j’ai proposé à Miquel Bassols. Le deuxième cercle réunit deux et deux plus un, ce qui est le nombre du cartel. Comme je sais qu’on est très attentif dans cette assistance, j’ai anticipé que l’on pouvait me dire – Vous avez fait l’École de la passe, et l’École du cartel ? Eh bien, le cartel est dans les Cartels de la passe, et il est aussi dans le chiffre cinq du deuxième cercle.

    Maintenant, le troisième cercle, le plus large. Comme il y avait dans le premier cercle deux, et cinq dans le deuxième cercle, j’ai mis deux plus cinq, soit sept dans le troisième, ce qui donne le chiffre de quatorze pour l’ensemble de ce Colloque, soit quinze avec moi inclus – il y a quinze ans que cette contre-expérience a été lancée.

    Les orateurs du premier cercle et du second cercle représentaient, étaient des représentants – même si c’était chacun un par un qui avait été par moi invité à parler. Ils s’exprimaient au titre des Cartels de la passe, au titre d’être de Milan, de Madrid, de Barcelone. Au contraire, maintenant les orateurs ne représentent qu’eux-mêmes. Il n’y a pas représentation, il y a présentation, chacun vient se présenter, présenter sa position.

    Ce Colloque a commencé par l’entrée – comment on entre. Ici, c’est plutôt comment on sort. Nous regardons au-delà de notre bulle – juste à côté, avec la santé mentale, ou très loin, avec le mur de Berlin. On pourrait dire aussi que chacun des trois cercles tente de cerner un réel différent. Le premier cercle, celui de la passe, c’est le réel, point. Ce qui domine dans ce qu’on a pu exposer de la Cité analytique et de ses affrontements, c’est l’imaginaire, et c’est pourquoi il n’était pas illégitime de le concevoir à partir de l’affrontement – qui est un certain réel de l’imaginaire, bien sûr. Là, c’est le réel du symbolique : nous nous interrogeons, avec les orateurs, sur notre place, la place de notre entreprise, de notre cité, la place de notre pratique, dans ce que Lacan appelait au début de son enseignement « le discours universel ». Certes, Lacan le concevait sans doute comme unifié, ou en voie d’unification, parce qu’il le concevait sous le signe de Hegel, et, comme l’a indiqué Éric Laurent lors de l’Assemblée, il nous apparaît aujourd’hui comme éclaté. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y ait pas une catégorie à élaborer à la place du discours universel comme un.

    Les sept ne se sont pas concertés. Chacun dit je. Ils apportent des témoignages. Ce sont des Témoignages sur les psychanalystes dans le discours universel.

    Il fallait un peu raisonner ce choix de sept. Ce sont tous des hommes. En effet, il avait été question de consacrer ce Colloque à la sexualité féminine, et de n’y faire parler que des collègues femmes. Comme on n’a pas fait celui-là, je me suis dit que l’on pouvait faire le contraire, et que ce serait une façon d’indiquer que le rapport au discours universel n’efface pas la différence des sexes. Ce choix répond donc à une intention, ce n’est pas une ségrégation honteuse.

    Dans ces témoignages, il est question d’événements. Il y a eu des événements, et il y a des réflexions sur ces événements. Ce sont donc des témoignages, mais des témoignages conceptuels.

    Ayant lu à l’avance tous les textes sauf celui de Gérard Miller, je crois pouvoir dire que c’est du jamais entendu. Il s’agit des éventuels devoirs que nous pourrions avoir au-delà de notre pratique, ou de son cercle professionnel étroit. Nous avons sans doute des devoirs à l’égard de nos patients, de nos camarades de travail, voire de nos ennemis de travail, mais il se pourrait que, conduits par notre pratique au-delà d’elle-même, nous en ayons d’autres.

    Comment est conçue cette liste de sept ?

    J’ai placé Pierre Bruno en tête, comme un point fixe, parce qu’il y a en lui un certain Je maintiendrai, qui était la devise de Guillaume d’Orange. J’ai déjà dit, il y a des années, que, à ma façon, je faisais mienne cette maxime. Je voyais ici Pierre Bruno comme l’exemple d’un point fixe, et le titre qu’il a choisi valide cette prénotion, puisque c’est Constance.

    Par rapport à Pierre Bruno, j’ai placé Gérard Miller, qui est plutôt une étoile – étoile dans les médias, à la télévision, dans la presse –, une étoile un peu filante, ce qui ne l’empêche pas de revendiquer la continuité qui lui est propre.

    Je voulais que quelqu’un joue, à la fin, le rôle que Bassols avait pu jouer. J’ai prévu que cela pouvait être Antonio Di Ciaccia, et ce qu’il a écrit vient bien à cette place. Je lui avais proposé de se référer à la Cité de Dieu de saint Augustin, et en effet, il a pris pour titre de son exposé De civitate analytica.

    Ensuite, nous entendrons Panayotis Kantzas, qui est d’origine grecque, qui est maintenant italien, et qui a une certaine activité dans la politique italienne. Autant du côté de Bruno, il y a une vocation d’opposition, autant il y a chez Kantzas une vocation de pouvoir, de réflexion et d’insertion dans le pouvoir, puisqu’il a été proche de Bettino Craxi, et qu’il l’est maintenant de Silvio Berlusconi. Singulièrement, il y a un terme qui figure dans les deux exposés, une référence au mur de Berlin – rapide, mais elle est présente.

    Kantzas nous emmène très loin, et j’ai pensé qu’il serait bien que nous soyions ramenés plus près avec Josep Monseny de Barcelone, qui a donné beaucoup de lui-même au champ de la santé mentale, tout en s’occupant de la Section de Catalogne.

    J’ai mis ensuite Francisco Perena et Roger Wartel. Perena, président de la Section de Madrid, est un homme de gauche, qui a été en prison pour ses idées. Je ne dirai pas que Roger Wartel est un homme de droite : c’est un gaulliste, et je lui ai demandé de témoigner de son rapport, comme analyste, au personnage historique du général de Gaulle, qui n’était pas du tout indifférent à Jacques Lacan.

    Je me contenterai maintenant de faire, comme le disait hier gentiment Antonio Di Ciaccia, le maître de cérémonie.

    6 – Here Comes Everybody

    Après les sept exposés.

    Le mot d’authenticité est parfois galvaudé. Il ne l’est certainement pas si je l’emploie pour qualifier ces exposés. J’ imagine que, pour certains de ces témoignages, ils ont pu coûter à leurs auteurs de les écrire. Nous pouvons donc leur dire notre gratitude. Chacun a interprété le thème comme il l’a voulu.

    Un deuxième mot que l’on peut prononcer est celui de dignité. Il s’agissait de frayer, devant notre audience, une zone qui n’a pas été thématisée, qui n’est pas prise dans les rets de notre façon de dire. Dans cette exploration difficile, la dignité a prévalu dans l’ensemble.

    Le troisième mot que j’emploierai est celui d’autonomie. Selon moi, le rassemblement de ces sept exposés met en valeur l’autonomie du discours analytique. Nous avons, parmi nous, des socialistes, des communistes, des gaullistes. Nous sommes issus de traditions différentes, nous appartenons à des nations encore bien distinctes. Ce qui nous réunit, c’est le discours analytique. On se retrouve dans la même école alors que les engagements sont opposés et les sensibilités diverses.

    Premièrement, était présent, au cours de ces exposés le thème de la solidarité, que Perena, qui utilise le terme dans son titre, distingue de l’homogénéisation. La question de la solidarité se retrouve aussi dans l’exposé de Wartel.

    Deuxièmement, un certain nombre de ceux qui ont parlé, peut-être tous, se sentent vivre dans un âge post-marxiste. Il y a là pour quelques-uns un certain deuil – c’est le cas de Bruno, celui de Perena –, qui ouvre à la question d’une nouvelle éthique, comme l’a mentionné Kantzas.

    Troisièmement, Monseny a représenté dans cette série celui pour qui le dehors est proche. Il nous a parlé d’un dehors proche, celui de la psychiatrie, et de la relation de la psychanalyse et de la psychiatrie. Et il est vrai que le dehors commence tout de suite. Peut-être même est-il à l’intérieur.

    Quatrièmement, par rapport à la Cité, il me semble que Perena a évoqué, représenté, la position de l’exilé, alors que Kantzas assume, à sa façon à lui, les questions du maître : il a d’ailleurs commencé son exposé en rappelant qu’il avait été conseiller du ministre de la Défense en Italie, ce qui n’est pas banal.

    Il y a ceux qui nous invitent à regarder tout près, qui disent – Le dehors est tout près. C’est Monseny. Le dehors est plus loin pour Gérard Miller, mais celui-ci n’est pas seulement une étoile filante, il est aussi présent dans son quartier.

    La position du psychanalyste est pour Perena à la fois déplacée et déplaçante. Je mettrai en regard ce que, de Freud, nous a rappelé Wartel, à savoir que nous sommes d’une nation, d’une cité, et que nous ne pouvons pas ne pas l’être. Il y a là deux vérités, deux façons de percevoir la vérité : l’exil essentiel, la racine fatale.

    Chez ceux qui ont été des marxistes, on peut percevoir une douleur, une peine, alors que ce n’était pas du tout la tonalité de Wartel. Il a pu nous rappeler la phrase – Voici pourquoi nous combattons. Perena, qui nous a rappelé que, dans l’Espagne franquiste, de Gaulle paraissait aussi irréel qu’Aristote et Platon, aussi a combattu. Les valeurs pour lesquelles il vaut parfois de mourir ne disparaissent pas nécessairement pour le psychanalyste.

    L’exposé d’Antonio Di Ciaccia, je l’ai placé à la fin – peut-être cela aurait-il eu un autre effet de le placer au début ou au milieu –, dans la mesure où cela lui donnait la signification d’un mémento – Soit, nous parlons de tout cela, mais ce qui est à notre portée, c’est la formation du psychanalyste. Nous parlons de l’engagement du psychanalyste. Pour qu’il y ait engagement du psychanalyste, il faut qu’il y ait de l’engagement, mais il faut aussi qu’il y ait du psychanalyste.

    Dans sa pratique, il y a un devoir du psychanalyste qui est clair, qui est le devoir d’interpréter. Interpréter suppose un certain non-agir. On peut sans doute sortir de ce non-agir, dans des situations d’urgence, d’exception, et à ce moment-là on n’interprète plus, en effet. En revanche, s’installer à demeure dans l’agir – l’agir social, l’agir politique, l’agir communicationnel – introduit une grande tension avec l’interpréter.

    7 – Le style de consensus

    Au terme de la discussion générale.

    Ce Colloque a voulu donner son sens au terme de la Cité, et en particulier de la Cité analytique. Nous avons considéré l’École comme une cité, et nous l’avons aussi confrontée à la Cité. Prendre l’École comme une cité ne sature pas tous les aspects de ce qu’est l’École. Et même, par une phase de leur concept, ce sont deux termes opposés.

    Lacan avait créé une école, et, sans fausse pudeur, autour de son enseignement. Il avait dû, pour supporter cette école, créer une association, qui, en effet, répondait à ce que Gennie Lemoine a appelé « une option démocratique ». En même temps, il n’a accordé à cette association comme telle que peu d’attention. Pour nous, nous habitons une école – c’est le même cas pour les autres écoles du Champ freudien – motivée par un enseignement – simplement, l’enseigneur n’est plus là, l’enseigneur a disparu. Ce n’est pas la même chose d’être dans une école créée autour d’un enseigneur qui était là, et d’y être quand il n’est plus là. Donc, nous n’avons pu avoir avec l’association la même relation que du temps de Lacan. Et à Lacan même, finalement, cela a coûté quelque chose d’avoir laissé cela de côté.

    Sans doute était-ce le prix qu’il a dû payer pour poursuivre son enseignement. On ne peut pas tout faire, et sa tâche ne lui laissait pas le loisir de passer des heures à traiter de questions associatives qui, il faut le dire, sont bien mineures à l’échelle du discours universel.

    En même temps, il y a une opposition entre l’École et la Cité. Un Séminaire, avec son maître de Séminaire, ce n’est pas une cité, cela ne s’organise pas comme une cité. D’une certaine façon, l’École freudienne était un très grand Séminaire construit autour du Séminaire de Lacan, qui ne faisait pas partie de l’École elle-même, qui était son moins-un. En ce qui nous concerne, la relation qui parfois existe dans un séminaire ne peut être étendue à l’ensemble de l’École. Les communautés de travail que nous avons à constituer prévoient la participation de chacun à leur gestion.

    Il ne pouvait en être ainsi au départ – pour une bonne raison, c’est qu’au départ, il n’y avait pas de membres, c’était vide, c’était une cité en espérance, il n’y avait pas de peuple. Il a donc fallu d’abord remplir cet espace, faire venir le peuple, le former. Le peuple est là. Il nous faut donc maintenant supposer, comme le disait Lacan, que l’esprit de la psychanalyse souffle dans nos communautés analytiques, sinon où soufflerait-il ? Cela implique que les grandes décisions soient prises par l’ensemble des membres s’exprimant par leurs votes, même si ce qu’a dit Kantzas m’a un peu inquiété, que, dans les temps nouveaux, le suffrage universel est appelé à disparaître... Ce n’est pas dire que la décision collective soit toujours sage, mais après tout, prise dans une assemblée, la décision peut l’être autant que lorsqu’elle se prend en petit comité, dans un collège de notables, de sages.

    Nous avons dans l’École Européenne un style de consensus, qui consiste à délibérer jusqu’à ce qu’un accord, le plus ample possible, se fasse. En même temps, il est essentiel de préserver la voix de l’opposant, fût-il minoritaire, fût-il ultra-minoritaire. Bien sûr, cela suppose que cet opposant lui-même n’empêche pas les autres de parler. Mais lorsqu’on passe à un système électif, il n’y a rien de pire que la dictature de la majorité. Il faut que ses droits soient assurés dans l’École au dissentiment, et qu’on n’en subisse pas ensuite des conséquences d’intimidation. Je parle donc en faveur du consensus. En même temps, on a vu dans l’EEP qu’il n’y avait pas de consensus si la place de plus-un n’était pas occupée. Un plus-un n’est pas un chef. Un plus-un est quelqu’un qui occupe une fonction. Et ce qui démontre le mieux qu’il n’est pas un chef, c’est que, cette fonction, il la quitte après l’avoir occupée un temps et fait ce qu’il fallait durant ce temps. Un autre prend la suite. C’est pourquoi, quittant aujourd’hui la présidence de l’EEP, je ne me sens pas diminué, mais augmenté, si je puis dire.

    J’ajoute qu’il faut que, dans notre consensus, il y ait place pour un moins-un à l’occasion. C’est ce que j’ai aimé spécialement dans l’évocation par Roger Wartel du non de son héros. Il faut savoir se décompter. Il ne faut pas que le style de consensus de l’École rende illégitime que quelqu’un, à l’occasion, se décompte.

    8 – Une transmission de pouvoir

    Nous allons maintenant procéder à une transmission de pouvoir. L’ennui – me suis-je dit c’est qu’on ne le voit pas, le pouvoir. C’est plus simple, une transmission, lorsqu’il y a une toge, un sceptre, une couronne, la garde républicaine. Je me suis dit qu’il fallait tout de même donner à l’imaginaire quelque chose. Bref, il fallait que je transmette à Éric Laurent un objet. Mais lequel ? J’ai prié Judith Miller de trouver un objet susceptible de représenter cette fonction, cette charge. Elle a trouvé. Elle a trouvé une pierre – qui est assez lourde, comme vous voyez. C’est une pierre qui ne privilégie aucun pays européen, puisqu’elle est du Maroc. Elle vient de l’ère primaire, elle a 350 millions d’années. On y voit des fossiles, un groupe d’orthoceras – on voit qu’ils sont bien droits.

    J’appelle à la tribune le nouveau président de l’École Européenne, Éric Laurent, pour lui remettre la pierre qui symbolise sa charge.

     

    Réponse d’Éric Laurent

    – D’abord la charge. Je remercie le Président sortant de m’en transmettre ainsi, visiblement, le symbole. Je remercie Judith Miller d’avoir su trouver ce symbole avec tant de justesse. À recevoir cette pierre et ce poids, je pense à ce qui, sans doute aussi pour chacun de vous, a été une découverte à l’école : lorsque j’étais enfant, apprendre qu’un kilo de plumes et un kilo de plomb étaient marqués du même un m’a donné une fascination durable pour les mathématiques. J’ai appris, un peu plus tard, que le signifiant est ce qui nous permet d’assumer les significations les plus lourdes à porter. Donc, je formule ce vœu – Qu’il me soit léger !

    Je scanderai cette transmission par trois phrases de l’admirable pièce que nous avons vue ensemble[3].

    Je noterai d’abord que la différence des conditions n’est qu’une épreuve que les dieux font sur nous.

    Deuxième point, cette pierre marque la volonté qui est celle de l’EEP de durer jusqu’à la fin des temps.

    Nous aussi, nous aspirons, comme disait Freud, à l’inanimé, mais de la bonne manière – devenir orthoceras, durer jusqu’à toujours. Oui, le dur désir de durer. La grande figure de Guillaume d’Orange était évoquée ce matin – Je maintiendrai. Guillaume d’Orange est passé en français sous le nom de Guillaume le Taciturne. C’est entendu de la mauvaise façon. On croit qu’il se taisait, alors que c’était un grand bavard. Il ne se taisait pas : c’était l’homme prudent. Guillaume le Taciturne veut dire Guillaume le Prudent. Prudent avec sa parole, puisque, justement, il s’agissait de maintenir, dans les conditions extrêmement difficiles qui l’entouraient. Avec Marivaux, je dirai donc – Que le ciel conserve notre admirable République !

    Troisième point, immédiatement nous nous mettrons au travail. Je donne rendez-vous aux douze membres du Conseil à la sortie de cette porte. Nous avons un agenda, puisque la vertu seule a le droit de plaire.

     

    [1] Interventions recueillies par Catherine Bonningue au cours du Colloque de l’École Européenne sur La Cité analytique (8 et 9 juillet 1995 à Paris).

    [2] L'intervention de D. Silvestre n’a pas été reproduite ici. Le lecteur pourra la lire en se reportant au numéro 32 de La Cause freudienne, pp. 122-123, sous le titre « L’entrée par la passe », incluse dans le « Rapport sur la passe » du Cartel B.

    [3] L'île aux esclaves, de Marivaux (mise en scène de G. Strehler).