Quand les semblants vacillent

Jacques-Alain Miller

"RCF 47"

Quand les semblants vacillent

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    Quand les semblants vacillent.

    La formation du psychanalyste

    Jacques-Alain Miller

     

    Je vais faire résonner ici un dit qui, pas plus tard qu’hier, m’a frappé. *

    « Amuse-toi bien ! »

    -Ah !

    « Amuse-toi bien » est une parole qui a été dite à une personne qui vient me parler.

    1. MARQUES DE PAROLE

    Les personnes viennent spécialement parler à un analyste des paroles qui leur ont été dites, ou qui ne leur ont pas été dites, quand ils les attendaient. L’expérience analytique est très occupée des paroles qui vous ont été dites ou pas dites quand elles auraient dû.

    Eh bien, là, on a dit à quelqu’un : « Amuse-toi bien ! ». C’est quelque chose, comme on dit, qui l’a marquée.

    Une marque qui absorbe

    On cherche ces marques-là, ces marques de parole, dans la psychanalyse. On les retrouve quand on les a oubliées, ou, quand on s’en est toujours souvenu, on trouve l’occasion de les expliciter, de les communiquer, d’en voir les conséquences à longue portée, de ces paroles qui vous ont marqué. Il n’y a pas d’exception, au moins pour ceux qui viennent en analyse.

    Si on faisait un sondage, là, je suis sûr que ce que je dis évoque quelque chose pour vous, que cela fait même une cacophonie épouvantable, dans le silence. Dans l’expérience analytique, on a l’occasion de prendre ses distances avec ces marques-là, c’est-à-dire de gagner une marge par rapport à elles.

    Lacan l’a mis en forme de la façon la plus simple. Dans le discours du maître, une marque distinguée a la faculté d’absorber le sujet. Ce discours est l’envers de la psychanalyse pour autant que, dans le discours analytique, le sujet a l’occasion de recracher la marque qui l’avait absorbé.

                                    

    Quand le sujet est absorbé par sa marque, il ne s’en distingue pas. On ne voit que sa marque. Il faut arriver à percevoir et même à élargir la place de ce sujet, qui n’est rien à côté de sa marque.

    Le vide, catégorie opératoire

    Vous avez la marque, vous ne voyez qu’elle. Mais qu’est-ce qui se passe si on l’efface ici sur le tableau?                                  

    Il reste quelque chose dont il s’agit de savoir ce que c’est. Dès lors qu’il n’y a plus cette marque, ce que j’ai dessiné sous la forme d’un cercle n’a pas lieu d’être, et ce n’est pas non plus. Quand on raisonne sur les classes logiques, il n’y a matière à former une classe que s’il y a quelque chose dedans. Sans ça, on dit qu’il n’y a pas, qu’il n’y a rien. Vous ouvrez la porte : « Oh ! il n’y a personne ici. » Et vous la refermez. Ou vous entrez vous-même et vous êtes ce qu’il y a dedans.

    Cette conception a bougé avec la théorie des ensembles où le vide est classé, il existe aussi. Même s’il n’y a personne ici, il reste le « ici ». Lacan en a pris faveur, pour qu’on apprenne à distinguer la marque de cette marge qu’est intrinsèquement le sujet.

    L’ensemble vide est opératoire dans la théorie des ensembles puisqu’il compte, non pas comme élément, mais comme partie de tout ensemble, de telle sorte qu’à côté de l’élément-marque vous avez toujours le fantôme de l’ensemble vide que l’on peut faire surgir à partir du moment où l’on considère une partie de l’ensemble.

                                  

    C’est ce qui nous aide au moins à saisir que le type d’être que nous attribuons au sujet peut être approché au moins, situé à partir de cet appareil logique. Nous n’avons pas besoin là d’avoir recours à la métaphysique, à la mystique, à la théologie. Il suffit de ce recours logique pour donner au manque un aspect, non seulement pensable, mais opératoire. C’est en effet faire surgir, faire apparaître, nommer, manier ce qui jusqu’alors était comme inconnu, invisible, oublié. Il n’y a pas que des personnes, des éléments, des inscriptions, il y a encore le lieu où ça s’inscrit, et il faut bien aussi conceptualiser, nommer et marquer le lieu, quelque chose de l’espace. De la même façon, nous approchons du moment où nous allons essayer de faire une opération comparable avec le temps, qui a lui aussi un statut difficile, oublié, à l’occasion invisible.

    Deux discours, maître et inconscient...

    Cette petite mise en place a un intérêt accru si l’on veut bien se souvenir de l’équivalence que Lacan établit entre le discours du maître et le discours de l’inconscient. Dans l’un comme dans l’autre, S1 est cette marque qui commande, et qui peut à un moment vous surgir sous la forme de cette parole « amuse-toi bien ».

                                                                                          DM DI

    C’est très profond que de faire de l’inconscient un discours, parce qu’on pourrait avoir tendance à penser que l’inconscient est de l’Un-tout-seul, qu’il est à vous, qu’il est la propriété de l’unique, puisque cela semblerait être ce qui est du plus intime. En effet, on se rend chez l’analyste pour l’opération analytique – qui n’est pas une cérémonie –, tout seul. Nous faisons une distinction sévère entre la thérapie familiale et la psychanalyse. Si vous dites : « Je vous parle tellement de ma femme que je vais vous l’amener. » Non, non. Si vous l’amenez, elle viendra toute seule de son côté.

    Quand il y a des sujets à qui il est dangereux de laisser traverser la rue, comme les petits, il faut qu’ils soient accompagnés, et cela fait déjà une difficulté. Que va-t-on faire de l’accompagnant ? Le fait-on entrer, pour être poli ? Le laisse-t-on dans la salle d’attente ? Lui dit-on : « Allez faire un tour, et puis revenez » ? Il y a vraiment là une exigence de solitude formelle.

    La solitude de l’analysant faisant couple, partenariat, avec l’analyste, pourrait faire penser que l’inconscient est de l’Un-tout-seul. Un con... scient. Un con qui, en plus, sait des choses. L’Unbewusstsein de Freud pourrait être traduit ainsi. Le point de vue selon lequel l’inconscient est un discours nous oblige à réviser cette conception spontanée. Cela dit d’abord que l’inconscient est une combinatoire, parce qu’un discours est une combinatoire de termes et de places, et, en tant qu’il est un discours, comme tout discours, l’inconscient est gouverné par un semblant. Il est gouverné par un signifiant-maître ou par un ensemble de signifiants-maîtres, puisque S1 peut aussi bien être avec le nom, la lettre, qualifiant ou se référant à un ensemble de signifiants, un essaim de signifiants, qui sont des semblants.

    ... une même identification

    C’est là qu’il faut donner toute sa valeur à l’équivalence de ces deux discours. L’équivalence, c’est deux noms pour la même structure de discours, pour le même discours. Cela met en valeur que l’identification – concept freudien qui est en quelque sorte mathémisé par Lacan sous cette forme –, dans le discours du maître comme dans le discours de l’inconscient, est la même.

    Dans le discours du maître, le sujet est toujours identifié. Il est toujours identifié dans l’Autre. Cela peut s’étendre jusqu’au discours universel. C’est de là qu’il pêche, ou qu’il est pêché, croché par un signifiant-maître. Ce qui le croche, c’est ce qui est dit, ce qui se dit, ce qui se dit dans la famille, ce petit morceau de particulier. Mais dès qu’on dit « la famille », il y a la société, éventuellement l’état, il y a un ordre, ou un désordre, où cette famille a sa place. C’est par là que le S1 joue cette fonction éminente dans l’inconscient sous la forme de ces paroles qui vous marquent.

    Ce S1 est en même temps véhiculé et charrié dans le discours universel. C’est un ambocepteur qui, d’un côté, est branché sur votre intimité et qui la dérange – on se demande ce qu’il vient faire là, il lui est justement plutôt extime –, et, de l’autre côté, il est branché sur tout ce qui se raconte et qui fait rumeur. C’est le bataclan où la Vénus d’Urbin voisine avec la théorie des ensembles et donne la main à la philosophie, aux mathématiques, à la secte.[1] C’est la réserve où tout entre, comme celle du bricoleur.

    Quand vous êtes là, dans votre solitude obligée, tout ce remue-ménage entre avec vous dans le cabinet de l’analyste. C’est l’identification langagière et ipso facto « sociale », entre guillemets, parce que c’est justement dans l’expérience analytique que l’on peut avoir un petit aperçu sur le social, et précisément sur le fait que, pour qu’il y ait groupe, et même nation, classe sociale, il faut que se trouve opérer, pour un certain nombre de sujets, l’identification au même signifiant-maître.

    Il y a d’autres signifiants-maîtres, qui sont différents, bien sûr, mais il faut, pour qu’il y ait le social, qu’il y ait l’identification à un au-moins-un signifiant-maître valant pour tous ceux de l’ensemble. Cette identification langagière est la condition du travail, la condition pour que travaille cet ensemble de signifiants marqué S2 et qu’il s’en produise ce que, depuis Lacan, nous indiquons comme petit a.

     2. UN INCONSCIENT POUR JOUIR

    L’inconscient-maître

    Commentons ce schéma bien connu du discours du maître sur le versant discours de l’inconscient. Où est l’inconscient dans le discours de l’inconscient ? Il est partout. Ici, c’est l’inconscient-sujet, celui que l’on connaît sous les espèces de la vérité qui trahit votre intention. Inscrivons là le lapsus, la vérité qui fuse, en dépit de ce que vous en ayez, et qui affecte spécialement ceux pour qui l’identification sociale est spécialement prégnante. Le lapsus a tout son éclat dans la mesure où celui qui en est le siège est en fonction sociale.

                                                          

    Freud prend l'exemple du président qui révèle la vérité de dessous alors qu'il est en fonction. Chez d'autres, si ce n'est pas le président, mais le bouffon, on appelle ça un mot d'esprit.

    Mais en S1, il y a l'inconscient-maître, l'inconscient saisi comme ce qui vous commande. C'est ce qui opère quand on repère ce que peut avoir de compulsif un comportement. L'inconscient-maître, c'est ce que met spéciale ment en évidence le surmoi. Il a fallu que Freud crée un concept pour ça. Lorsqu'il veut démontrer que l'inconscient, c'est du solide, que ce n'est pas le rêve de Freud, quand il veut donner à l'inconscient un caractère de réel soutenable au regard du discours de la science, il n'amène pas le lapsus. Non. Le lapsus, c'est une interférence, un court-circuit. À peine apparu, cela disparaît. C'est une étoile filante, une étincelle. Cela ne compte pas. C'est la même chose que lorsqu'on rate une expérience de chimie : le papier tournesol n'était pas à la bonne température, la cornue était fêlée. Ce sont des petits accidents sur quoi on n'établit pas du réel.

    Quand Freud veut accréditer dans le public la notion que l'inconscient est du réel, il a recours à l'inconscient-maître. Il met en évidence des actions compulsives, répétitives, où le sujet apparaît évidemment comme commandé par plus fort que lui.

    L'inconscient-travail

    Ensuite, bien entendu, il y a l'inconscient en S2, l’inconscient à la place de l’esclave. Ça, c’est l’inconscient qui travaille, dont à un moment Lacan fait même le caractère essentiel de l’inconscient, der Arbeiter – reprenant, non sans dérision, le titre d’un ouvrage pas forcément recommandable d’Ernst Jünger.

    On sait en effet à quel point Freud a mis l’accent sur le travail du rêve. C’est l’inconscient que nous aimons, celui-là. L’inconscient qui commande, en général, c’est dur. L’inconscient qui travaille, qui tricote, l’inconscient qui interprète, qui comprend de travers, qui, avec un mot, arrive à faire naître une flopée de significations, on se dit : Ah ! quel artiste. J’écoutais récemment un sujet qui fait son analyse dans la langue anglaise. Il avait la notion d’une petite mouche dans un contenant de verre transparent et qu’il avait tout près de l’oreille. Avec ces trois lettres, a fly, qu’est-ce qu’on ne trouve pas ? Voler. L’avion qu’il a des difficultés à prendre et, par métonymie, la petite abeille qu’on a dans la tête – nous, nous disons une araignée dans le plafond. Il avait aussi la pensée que c’était plutôt à l’extérieur que dans sa tête. Il pouvait donc commencer à prendre un peu de distance, une petite marge d’avec son signifiant-maître. Fly étant aussi un argot pour la braguette, le fameux signifiant-maître du phallus avait réussi à s’y glisser. Et encore, le verbe to fly a des valeurs érotiques, d’Erica Jong à Joyce. Il a fallu arrêter. Trois quarts d’heure n’y suffisaient pas. Si on n’était pas analyste, on se mettrait à genoux devant la merveille de cette construction. Quel travail d’artiste ! comme on dit devant les petits napperons. C’est artisanal, sans doute, plutôt que du grand art, et cela ne sort malheureusement pas vraiment du cabinet de l’analyste, sinon sous la forme de petits récits que fera l’analysant ou l’analyste un jour.

    L’inconscient-vérité, l’inconscient-maître, l’inconscient-travail, sont une mise en forme par Lacan de ce que Freud a trouvé au fil du temps, et pour quoi il a dû inventer, avec les moyens du bord, les concepts qu’il nous a proposés.

    Le quatrième de l’affaire, c’est la finalité du système. C’est ce que Freud a amené tout de suite et que Lacan n’a récupéré qu’un peu plus tard, après le début de son enseignement, à savoir que tout ça, l’articulation de l’inconscient-vérité, de l’inconscient-maître, et de l’inconscient-savoir, c’est fait pour jouir, c’est fait pour obtenir un Lustgewinn, un gain-deplaisir.

    L’inconscient freudien ne pense qu’à ça, ne travaille autant que pour délivrer ce gain-deplaisir, et essayer de le faire au moindre coût. C’est son économie.

    Un faux réel

    Tout cet attirail de signifiants, toute cette mécanique – pensez à la machine de Vaucanson, aux machines à vapeur, aux pistons – s’enclenche pour que sorte quelque chose qui n’est pas de l’ordre du signifiant. Au moins c’est ce que dit petit a. Ce n’est pas de l’ordre de S1-S2, même pas de S barré, qui est au fond le manque de signifiant où peut s’en inscrire un. C’est quelque chose d’autre, quelque chose d’autre qui s’est d’ailleurs fait prendre pour le réel. On s’est dit : tout ce bataclan signifiant pour ça. Ça, c’est le réel de l’affaire. Petit a, il suffit de le regarder, ce petit a mignon comme tout, bien logé dans sa parenthèse, c’est une petite jouissance, une lichette de jouissance, comme Lacan le dit une fois, et qui reste bien à sa place. Regardez. Ces signifiants sont à leur place. Bien forcés. Mais petit a, c’est la jouissance bien à sa place, qui arrive à point nommé. Comme il faut voir ça aussi dans le discours du maître, eh bien, c’est la production. C’est aussi bien le produit marchand, ce petit a qu’on empile, qu’on numérote, et que l’on produit éventuellement en flux tendu. Demain, on le commandera grâce à l’appareillage électronique, et aussitôt on le fabriquera et on l’amènera chez vous.

    Des petits morceaux de jouissance qui se promènent. Rien à voir avec la jouissance infinie. Petit a, c’est de la bonne petite jouissance numérable, et qui a d’ailleurs évidemment quelque chose de commun avec le signifiant, sinon on ne pourrait pas l’inscrire sur ce schéma. Ce qu’il y a de commun avec le signifiant, c’est que ça peut se compter, que ça s’accumule, et que, tout en n’étant pas signifiant, c’est cerné du trait du semblant. Ce qui veut dire que dans ce discours – mais dans les autres aussi –, ce qui s’inscrit là, c’est un faux réel. Évidemment substantiel. Tout est là.

    Si l’on prend les termes qui sont en dessous des deux barres, on a sans doute ici un terme insubstantiel, le terme vide du sujet. Le mot même de sujet porte l’indication que c’est en dessous, c’est l’upokeimenon, comme s’y réfère Lacan – « upo » c’est dessous. Par rapport à ce terme insubstantiel et vide, sans doute celui-ci est-il substantiel, non pas upokeimenon, mais ousia, ce qu’on a attrapé dans le latin par substantia, et qui nous est arrivé comme notre « substance ».

    3. EFFET SOCRATIQUE

    Que suis-je ?

    Ce qui fait qu’à la question « je suis » il y a en effet trois réponses que l’on donne à partir de ce schéma. La première réponse à « que suis-je ? », c’est la réponse par l’identification par le S1, par le signifiant identificatoire. Cela peut aller de « je suis fils de » jusqu’à « je suis professeur », « je suis adjudant », « je suis employé à la Poste», etc., des identifications où je suis celui qui a reçu la parole « amuse-toi bien » – mais la réponse par le signifiant identificatoire.

    Il y a ensuite la réponse par S barré, qui est la réponse «je ne suis rien de tout ça».

    On y accède tout de suite par l’expérience analytique : « Je suis celui qui a la possibilité de nier ce qu’il vient de dire. » Quand c’est enserré dans certaines cérémonies, vous ne pouvez pas dire le contraire. Une fois que vous avez dit : « Voulez-vous prendre pour époux monsieur... ? – Oui. – Alors, je vous déclare unis par les liens du mariage.- Minute papillon, j’ai changé d’avis. » Là, il faut entrer dans toute une histoire fort longue. Là, vous n’avez pas la possibilité de changer d’avis. « – Mais je me suis aperçu juste... – Ah ! non monsieur, non madame.» Tandis que, dans l’expérience analytique, vous dites quelque chose de terrible. « -Non, tout compte fait .» Vous êtes déjà le sujet qui peut dire le contraire dans la seconde. Vous ne réveillez pas votre analyste pour autant. Cela donne une extraordinaire liberté par rapport aux identifications. Rien que ça. Vous êtes ensuite celui qui peut toujours en dire davantage. Il suffit de revenir à la prochaine séance. Vous êtes donc une sorte de plus-un. Il vous est aussi permis de vous taire, d’être une sorte de moins-un.

    Ça, c’est la définition de votre «je suis» comme sujet barré.

    Et puis, il y a la définition par petit a, quelque chose que l’on pourrait formuler comme « Je suis ce que je jouis ». On pourrait d’ailleurs pourquoi pas ? – ajouter la quatrième réponse, la réponse par S2 : « Je suis ce que je sais », « Je suis ce qu’on sait de moi ». Toutes ces réponses ne nous donnent pas pour autant le réel du discours.

    Happé par le signifiant-maître

    Comment Freud a-t-il commencé ? Il a plutôt commencé par apercevoir l’inconscient-vérité et l’inconscient-travail, et puis, dans sa seconde topique, il a mis en valeur l’inconscient-maître. Il a produit le concept du surmoi, principe de ton inconscient, ressort de tes symptômes, agent du discours de l’inconscient.

    Freud l’a d’ailleurs fait valoir comme l’emblème du discours de l’inconscient, comme son insigne. C’est la leçon qui est commune au discours du maître et au discours de l’inconscient. On gouverne l’homme par l’identification.

    La question se pose, évidemment, de ce qui se passe si on arrive vraiment, à la fin du discours analytique, à produire S1, si on arrive à sortir le sujet de son absorption dans S1, à le séparer.

    Cela a en effet donné l’idée aux analystes qu’à la fin d’une analyse on se retrouvait un sujet non-identifié. Quand on lui a proposé cette lecture, Lacan l’a réfutée aussitôt en disant : les sujets non-identifiés, on ne s’en occupe pas dans l’analyse. Cela dit très précisément : les sujets non-identifiés n’ont pas d’inconscient, ils ne sont pas dans le discours de l’inconscient.

    Pour être dans le discours de l’inconscient, il faut avoir été happé par le discours universel, et que, de ce discours universel, soit venu sur vous, vous baptiser, vous transsubstantifier, un signifiant-maître. Si ce n’est pas le cas, si quelque chose a raté dans cette capture initiale, si le signifiant-maître a été mal accroché, mal épinglé, de travers, pas du tout, désolé, vous n’êtes pas dans le discours de l’inconscient, vous ne pouvez pas entrer dans le discours analytique. La condition pour être dans le discours analytique, c’est d’être entré dans le discours de l’inconscient.

    Sujet désidentifié

    Dans le discours analytique, c’est plus sévère. À la fin de l’analyse, vous n’avez pas du tout un sujet non-identifié. Faisons une différence ici avec le désidentifié. Le désidentifié veut dire que le sujet est passé par l’identification et puis qu’il s’en est séparé, sous un mode à voir de près. Il s’en est séparé parce que, dans l’analyse, il a fait l’expérience de lui-même comme S. Il a fait l’expérience de son manque-à-être, c’est-à-dire de sa possibilité de mettre en question toutes les identifications, et qu’il y est finalement conduit, nécessairement.

    C’est l’effet ironique de l’association libre, c’est le socratisme analytique spontané. Quand vous n’avez pas quelqu’un pour vous visser les identifications, pour vous reconnaître comme l’employé des Postes, le fils d’Untel, etc., quand ce quelqu’un-là vous est soustrait, qu’il opère autrement qu’en vous disant : « Bien entendu monsieur Untel, bien entendu Madame... », et qu’il bouge un petit peu, qu’il n’est pas à la place où il devrait être, à savoir d’acquiescer à votre identification, eh bien, en retour, votre identification tremble, votre semblant identificatoire vacille, ne reste plus tout à fait en place.

    L’expérience analytique elle-même est socratique. Socrate se promenait en disant : « Ah ! tu dis ça ? Et tu y crois vraiment ? Tu dis que tu es ça, et vraiment tu es ça ? Oh ! oh ! comme c’est intéressant... » Il gâchait la vie de tout le monde. Là, c’est le processus analytique lui-même qui, à un point ou à un autre, attaque cette confusion où vous êtes avec votre identification.

    Du coup – suivez-moi bien –, dans le discours analytique, c’est S1, ce que l’on produit, qui fait figure de réel. C’est bien pourquoi lorsque Freud veut accréditer l’inconscient au regard du discours de la science, il amène des faits de surmoi, il amène les actions compulsives, où le sujet ne comprend absolument pas par quelle force il est agi.

    Ce qui fait figure de réel dans le discours analytique, c’est le signifiant-maître, les signifiants-maîtres. Gardons bien en mémoire que c’est tout de même un faux réel.

    4. « AMUSE-TOI BIEN »

    « Mené, Mené, Tekél, Upharsin »

    Le thème des Journées d’Études de l’École de la Cause freudienne se déroulera sur cette affaire-là, sous le titre de «Quand les semblants vacillent... Incidences du réel dans la clinique psychanalytique».

    Je peux déjà dire comment cela sera illustré, puisqu’on m’en a fait la confidence. Catherine Bonningue va enjoliver ces Journées d’un tableau de Rembrandt qui met précisément en scène le moment fameux où, sur la paroi, s’inscrit le fatidique « Mené, Mené, Tekél, Upharsin », auquel Lacan se réfère.

    À partir du moment où ces mots araméens apparaissent sur la paroi, le roi sait que ses jours sont comptés, qu’il n’en a plus pour longtemps, que c’est terminé cette histoire, et que tout est appelé à disparaître – comme on dit dans les grands magasins. Comme Lacan l’évoque : « Si cela apparaît sur le mur pour que tout le monde le lise, ça vous fout un empire par terre ».

    On pourrait se dire que c’est là un fait de signifiant, mais cela illustre précisément le retour du S1 qui fait fonction de réel et qui l’emporte sur tous les semblants du pouvoir. On a là représentés sur la toile ces semblants du pouvoir qui défaillent au moment où apparaît la parole fatidique, écrite, et qui vaut comme réelle par rapport à ces semblants.

    Parole du surmoi

    « Amuse-toi bien ! » Il y a quelqu’un qui a vu en quelque sorte paraître ça sur la paroi, et dans une circonstance bien faite pour se graver puisque c’était une parole de la mère dite sur son lit de mort, et même la dernière parole de la mère.

    C’est la parole que l’on dit à l’occasion aux enfants, pour les soustraire au devoir, pour leur dire que là c’est la récréation. On autorise l’enfant à s’amuser. C’est le contraire de « fini de rire ». «« Amuse-toi bien » veut dire « permis de jouir ».

    Quand cela vous est dit dans cette circonstance, cette parole aimable et permissive prend un tour plus grinçant. C’est un peu « amuse-toi bien avec ce que je te laisse ». Résultat, le sujet ne rigole pas. «- Amuse-toi bien avant de mourir ».

    C’est une parole qui révèle sa face de terreur, d’horreur, à l’occasion, qui est la parole même du surmoi, puisque ce n’est pas autre chose que « Jouis » qui ainsi résonne.

    Cette volonté de jouissance qui est là proposée est justement parente de la pulsion de mort. Se faire dire « amuse-toi bien » par quelqu’un qui est la mère sur son lit de mort, et dont ce sera la dernière parole, je peux dire que je ne le souhaite à personne. C’est peut-être seulement au terme d’une analyse que l’on peut supporter la parole « amuse-toi bien » – qui peut être une bonne parole. Peut-être que si ce dit m’a frappé ainsi, c’est que, cette année, j’ai décidé de bien m’amuser, y compris ici, surtout ici, où, depuis quelque temps, je ne m’amusais pas tellement bien, et spécialement l’année dernière, où j’ai eu le sentiment, au moins pendant la première moitié de l’année, de soulever l’expérience du réel d’un poids énorme[2].

    Les considérations que j’amène font saisir l’essence du signifiant-maître, le signifiant-maître qui vient tout seul, qui est prélevé sur un ensemble. Même s’il forme un essaim, c’est un S1 dépareillé, d’où les conflits de devoir dont l’âme humaine est agitée. Si tout cela se tenait, il n’y aurait pas ces conflits. C’est ce que Kant a essayé de résoudre avec son critère universel. L’essence du signifiant-maître, c’est tout de même ce que l’on peut appeler son arbitraire : pourquoi celui-là plutôt qu’un autre ? On dit arbitraire d’abord pour faire valoir qu’on n’en aperçoit pas la nécessité, même s’il en découle ensuite une chaîne nécessaire que met en évidence l’action compulsive comme le symptôme.

    Le caprice

    C’est bien ce qui fait que cette essence du signifiant-maître est excellemment mise en valeur par le caprice[3].

    À propos du caprice, j’ai été comblé cette semaine. Marie-Hélène Brousse m’a fait cadeau d’un livre pour enfants, en me recommandant d’ailleurs de le lire à la personne à qui j’avais emprunté le « pas question ». Elle m’a signalé, dans ce livre, la page où figure en latin le « Sic volo, sic jubeo » de Juvénal, attribué à une mégère représentée de façon très vivante, comme on fait pour les enfants. Ce livre n’est pas de n’importe qui. Il est du dessinateur scandinave Tomi Ungerer, dont j’avais jadis acheté le premier volume sorti pour les enfants. J’avais perdu de vue sa production. Sans plus de référence, ce lecteur sans doute plus de Juvénal que de Kant glisse dans ce livre pour enfants cette parole latine.

    Francesca Biagi-Chai m’a remis une comptine italienne qui éclaire bien des choses : « Sotto ogni riccio ci stà un capriccio, la donna a riccio non la voglio, no ». Cela qualifie la tête bouclée. « Sous toute boucle, il y a un caprice, la dame-boucle je ne veux pas, non ». Ce n’est pas la tête hérissée du frisson, que mentionne le Dictionnaire historique Robert, mais la tête bouclée qui est liée au caprice. C’est plein d’esprit.

    On voit bien pourquoi cela concentre sur la tête cette affaire-là de signifiant-maître. Tout de suite, on va vers la tête, et quand on veut vous faire comprendre que vous n’êtes pas dans l’axe du signifiant-maître, ce qu’on vous coupe, c’est spécialement la tête, en tout cas dans la tradition française. Et, sur la tête, on va justement chercher, pour représenter le caprice, le cheveu capricieux, le cheveu qui n’en fait qu’à sa tête à lui, tout cela s’incarnant dans Madame-Boucle, qui a, sous chacune de ses boucles, un caprice.

    Je passe sur ce que cela pourrait évoquer de la référence que Lacan prend dans l’ouverture de ses Écrits, The Rape of the Lock de Pope. The lock, c’est riccio, la boucle. C’est là à la belle Belinda qu’un impudent vient couper une boucle. On se bat alors autour de la boucle volée à Belinda, et Pope mobilise tous les dieux de l’Olympe qui prennent parti pour ou contre Belinda et son voleur. Comme le dit Lacan, Pope met en valeur l’enjeu de dérision de toute épopée, à savoir que l’on se bat pour des riens. Ce n’est vraiment sérieux que lorsqu’on se bat pour des riens.

    Ce que montrent les guerres de religions, qui – lorsqu’elles existaient – ont le mérite de faire exister Dieu.

    Il y a aussi des guerres psychanalytiques qui ont peut-être eu le mérite de faire exister la psychanalyse pour un certain nombre d’entre nous.

    5. LES DISCOURS ET LE RÉEL

    Un appareil de semblants

    Où est le réel dans tout ça ?

    Le réel n’est pas là, nô c’è. Il n’est pas là, no hay. Il n’est pas là, there’s nothing.

    Rien. Rien du tout.

    Tout ça, si l’on regarde de près, et même si cette place est par excellence celle du semblant - et celle-là a l’air d’être place du réel –, tout ça ce sont des semblants, et un discours est un appareil de semblants.

    Si on veut loger le réel quelque part, il faut faire, comme Lacan en indique la voie : c’est pas là, c’est pas là, c’est pas là, c’est pas là... Il faut considérer que tout cet appareil et le circuit que l’on peut faire ici – on peut en faire d’autres – est fait pour enchâsser et pour éviter un réel qui ne se trouve gentiment logé à aucune de ces places.

    Qu’est-ce que ce serait un réel qui accepterait de faire la ronde ? Il faut être semblant comme des signifiants ou comme l’objet petit a pour accepter de faire la ronde.

    Ils font la ronde autour de la Chose qui, elle, ne fait pas la ronde. Représentons-la comme quelque chose d’un peu baveux – le baveux ayant beaucoup servi à représenter le réel. Mais c’est encore une image.

    À cet égard, le petit a, que l’on voudrait promouvoir à être le réel, il ne veut pas, il ne veut pas. D’ailleurs, le petit a est une défense contre l’infini de la jouissance, parce que la volonté de jouir, si on lui laisse libre carrière, révèle qu’elle n’est que pulsion de mort.

    C’est ça que je trouve plutôt vache, le coup de la mère mourante à sa fille, de lui avoir dit  « amuse-toi bien » avant de mourir, sous-entendu « avant de mourir comme moi ». Elle a vraiment joué un tour de cochon, parce que, après, on ne peut pas la rattraper pour lui faire des reproches. C’est le dernier ravage. Ensuite, il faut ramasser les morceaux.

    La mère a joué à l’invitée de pierre. Le bon Dieu est plus honnête. Au moins, il dit : « Ton temps est compté, tu es fini, mon bon ». Si le bon Dieu n’était pas honnête, il aurait dit « Amuse-toi bien ».

    Il faut concevoir les discours comme essayant d’entourer la Chose informe qui pourrait nous représenter le réel. C’est bien pour cette raison que Lacan signale – c’est son imagerie aussi bien – que ça ne se boucle pas, qu’il y a ici une discontinuité qui fait que l’on ne peut pas faire la ronde.

    Le réel de chaque discours est plutôt dans cet intervalle, s’il faut donner une image du maître – du maître et de son caprice –, qui est aussi l’essence du signifiant-maître qui est là on ne sait pas pourquoi.

                      

    Maître Humpty-Dumpty

    Pourquoi est-ce cette parole-là qui vous a choppé comme ça ? Le maître qui connaît le secret du maître, je le représenterai plutôt sous la figure souriante – souriante pour nous, lui n’est pas souriant du tout – de Humpty-Dumpty dans De l’autre côté du miroir.

    Humpty-Dumpty est le maître. D’ailleurs, on ne peut pas s’y tromper, il est assis sur le faîte d’un mur quand Alice le rencontre, dans un équilibre que l’on pourrait croire instable, mais il y tient. C’est le caprice incarné.

    Cela fait bien voir d’ailleurs qu’Alice n’est pas le moins du monde capricieuse. C’est justement parce qu’elle est si peu capricieuse qu’elle fait voir le caprice des autres. C’est sur le fond d’Alice que l’on voit la folie du chapelier, l’inconduite du loir, la hâte immotivée, la hâte pathologique du lapin.

    C’est parce qu’elle est vraiment une sorte de sujet barré qu’elle fait voir les caprices des autres et comment ils sont fixés sur leur jouissance à eux. Elle est même par excellence le sujet barré, puisqu’elle incarne, comme le note Lacan, moins phi – l’objet de Lewis Carroll, la petite fille. C’est sur ce fond que l’on a ce monde bariolé, baroque, où l’on voit chacun suivant sa volupté.

    C’est un puissant effet de dérision qu’introduit, de façon immortelle, Humpty-Dumpty. Il met vraiment en valeur ce pouvoir régalien du signifiant dont parle Lacan dans les Écrits, la possibilité de l’anéantissement instantané de tout l’ordre symbolique, pour peu que l’on sache manier le Witz. Que dit Humpty-Dumpty ? «-Lorsque moi j’emploie un mot, répliqua Humpty-Dumpty d’un ton de voix quelque peu dédaigneux, il signifie exactement ce qu’il me plaît qu’il signifie... ni plus, ni moins. » Exquise précision autour du caprice. «-La question, dit Alice, est de savoir si vous avez le pouvoir de faire que les mots signifient autre chose que ce qu’ils veulent dire. -La question, riposta Humpty-Dumpty, est de savoir qui sera le maître... un point c’est tout.» Voilà un dialogue prodigieux, qui démontre en effet à quel point l’ordre signifiant est dominé par le signifiant-maître, par ce qui est l’essence du maître, son caprice.

    Le discours universitaire et le mot d’esprit

    Le discours universitaire a cette propriété qu’il met tout l’ordre du savoir en position de semblant. Lacan dit à ce propos que le mieux que puisse faire ce discours universitaire, c’est le mot d’esprit, qui lui fait horreur. Cela veut dire que faire passer le savoir tout entier en position maîtresse du semblant a pour vérité S1, c’est-à-dire précisément l’arbitraire, le caprice. Ce avec quoi devrait se familiariser le discours universitaire, c’est de laisser paraître quelque chose de sa vérité, c’est-à-dire, sous le savoir, faire voir le Witz. Et de la même façon, sous l’impératif catégorique de Kant, qui est vraiment l’incarnation par excellence de ce S2, faire voir sa vérité dans Juvénal, comme après tout Kant ne l’ignorait pas. Sous l’impératif logique, universel, faire voir le caprice particulier, et donc, sous S2, laisser voir le S1 en position de vérité.

    La science et le semblant

    Il est frappant que, dans le discours de la science, dont on croirait qu’il nous donne accès au réel dont il s’agit, le semblant aussi domine.

    On s’en aperçoit, puisque, pour que ça marche, le discours de la science, il faut que Dieu – Dieu ou ce qui en tient lieu – soit un gars sérieux, il faut qu’il tienne parole. Il faut que Dieu ne soit pas Humpty-Dumpty qui vend la mèche. Avec un Humpty-Dumpty qui dit : « C’est comme ça parce que ça me plaît », on a du mal à faire le discours de la science. Pour le Dieu de Descartes aussi, les vérités éternelles sont comme ça parce que cela lui a plu. Et Descartes le laisse : « Allez-y, mon bon. » Une fois qu’il a choisi les vérités éternelles, il n’a plus le droit de changer d’avis.

    C’est ce que Descartes vient expliquer. Il passe les menottes au bon Dieu. Il le laisse faire un truc, et ensuite, il ne peut plus changer. Dieu aurait pu faire que 2 + 2 = 5. Parfaitement possible. Mais une fois qu’il a choisi que 2 + 2 = 4, interdit de changer d’avis. Il faut donc que Dieu soit un gars sérieux.

    On sait comment Lacan a mis en valeur que, pour Einstein, il fallait de toute force que Dieu soit fiable, de bonne foi, c’est-à-dire que ça ne se fasse pas au hasard ou par caprice. Avec sa relativité, il a fichu par terre tout un monde de semblants. Cela a été extraordinaire.

    C’est tout à fait intéressant d’être là aujourd’hui, au début du vingt-et-unième siècle, mais, au début du vingtième siècle, il fallait s’accrocher. Avec Freud qui larguait la psychanalyse dans le monde, et puis la relativité qui a fait tanguer des évidences assises depuis des millénaires !

    C’est cet homme-là, ce subversif-là, qui pensait que, pour que ça tienne, il fallait que le réel obéisse à la loi, à une loi, qu’il fallait que le réel soit law-like, comme on dit en anglais.

    La scission du réel et de la loi

    De ce point de vue, la mécanique quantique – devant quoi Einstein avait toutes les réticences, du genre : « Je ne mangerai pas de ce pain-là » – menaçait bien davantage la notion du réel, dès lors qu’elle introduisait une fonction d’incalculable, d’aléatoire, et qu’en effet la mécanique quantique a commencé à habituer à la notion d’un réel sans loi. On ne peut même pas lire sur le mur la formule, qui a fait voir au moins qu’il se pourrait que la loi à quoi le réel obéirait ne soit qu’un semblant.

    Ce qui est capital, c’est la scission du réel et de la loi – qui anime le dernier enseignement de Lacan –, que le réel précisément ça n’obéit pas. Alors que, dans le discours, tout le monde obéit à tout le monde.

    Ici, le sujet s’identifie au signifiant-maître, lequel commande au savoir, lequel travaille comme un dingue pour produire petit a. Le seul problème, c’est ici où ça se rompt. Il y a ici la vérité, qui est

    ce qui n’obéit à personne, et là le faux réel.

    C’est un dysfonctionnement, si l’on veut, mais c’est dans cet intervalle que l’on peut avoir une petite entrevision de ce réel.

    Enseignement et psychanalyse

    Je terminerai par ce que j’ai aperçu concernant l’enseignement, spécialement l’enseignement de la psychanalyse.

    L’enseignement consiste à recouvrir S1 par S2. Cela recouvre l’arbitraire par la cohérence, par la consistance. Cela montre que ça se tient. Comme disait Alphonse Allais : « Cela se tient où ? » Cela se tient. Cela ne se tient d’ailleurs qu’à une seule chose. Cela se tient à un désir, à une fantaisie, à un plus-de-jouir.

    L’enseignement de la psychanalyse, bien sûr, n’échappe pas à promouvoir S2 en position de semblant, mais, pour enseigner valablement ce qui touche à la psychanalyse, il faut l’enseigner sur le bord, entre S2 et S1, sur le bord où l’on fait communiquer le semblant-maître et la vérité du discours. Et même plus, il y a de la psychanalyse dans chaque discours lorsqu’on connecte le semblant-maître et la vérité du discours.

     

    *Les us du laps, enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII, 2 février 2000. Texte et notes établis par Catherine Bonningue. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.

     

     

    [1] J.-A. Miller fait allusion à l’exposé que Claude Arasse fera le soir même sur la Vénus d’Urbin du Titien, dans le cadre du séminaire de Politique lacanienne.

    [2] Cf. la partie du cours de J.-A. Miller de l’année 1998-99 consacrée à «L’expérience du réel dans la clinique psychanalytique».

    [3] Miller J.-A., «Théorie du caprice», Quarto n°71.