Quand la mort seule est désirable

Jacques Borie

"La lettre mensuelle n°126"

mélancolie, expérience spéculaire
Quand la mort seule est désirable

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  • Quand la mort seule est désirable

    Jacques Borie

    Comment pouvons-nous trouver naturel d'éprouver notre lien à la vie comme un sentiment plutôt positif, au point de faire de notre existence — quels que soient ses avatars — une valeur généralement désirable ? Lorsqu'un de nos semblables vient nous trouver pour nous dire quelle nullité il est et comment seule la mort peut résoudre son destin, nous devrions faire comme Freud, et lui dire que c'est bien lui qui profère la vérité la plus digne de cerner le coeur de notre être.

    Du formidable travail de Freud sur la mélancolie, nous avons le plus souvent retenu la notation structurale mettant en valeur « l'ombre de l'objet recouvrant le moi » ; mais comment ne pas voir l'importance de ses autres remarques sur les auto-reproches des mélancoliques, les injures qu'ils s'adressent, ce qu'il nous invite à concevoir comme une épure de la structure du sujet ? C'est en effet lorsque l'artifice qui rend le moi aimable à lui-même (c'est-à-dire le montage narcissique) dévoile son inconsistance, que l'être se trouve mis à nu, montrant l'équivalence du sujet au déchet ; et Freud va même jusqu'à se demander pourquoi il faut tomber malade pour avoir accès à une telle vérité. Que l'amour de soi soit un artifice vital, c'est ce qui se déduit de l'expérience spéculaire où l'être du sujet, insaisissable au miroir, se voit recouvert de l'image qui l'habille. Elle est alors, dit Lacan, « proie saisie aux rêts de l'ombre, et qui, volée de son volume gonflant l'ombre, retend le leurre fatigué de celle-ci d'un air de proie »[1]. Le soleil de la mélancolie est noir, dit le poète. Dans notre jargon, moins poétique, nous dirions que la brillance phallique qui d'ordinaire occulte et désigne le trou de l'image, est ici éteinte ; il en reste un moi réduit au réel de l'objet pouvant dès lors aspirer le sujet dans la tombe de l'ombre. Aussi, le « je ne suis rien qu'une ordure » du sujet mélancolique ne décrit nullement son image mais désigne son être réduit au trognon d'une parole sans attribut, sans ouverture à ce que Lacan appelle « les jeux sériels de la parole »[2] pour rappeler qu'ils prennent naissance dans le rejet de l'être dans les ombres de la mort.

    Autrement dit, le sujet mélancolique dans sa misère lucide, dans sa vérité sans atours, constitue une féroce objection à la cure analytique : sa vérité n'est guère discursive, on peut même la restreindre à l'infâmie. Sur le plan imaginaire, l'hémorragie narcissique réduit la vie à l'impossible à supporter ; sur le plan symbolique, un sujet sans paire, auto-désigné par l'injure ne peut épeler les signifiants de l'Autre, à l'envers de ce qu'il réalise dans le deuil ; quant à l'objet, il se retrouve sans qualité, Ding et non Sache, incitant le sujet à s'équivaloir à lui dans un sacrifice où enfin il rejoindrait sa cause.

    Comment dans les conditions d'une si grande proximité de la Chose, lorsque la vérité est aussi nue que peu dialectisée, un appel à l'Autre est-il encore possible, qui empêcherait le sujet de se compléter dans le réel de l'acte suicidaire, en lui restituant un minimum de lien social avec la part d'ombre et de semblant qu'il nécessite ?

     

    C'est la question que je me suis posé lorsque Françoise, jeune femme de 27 ans, est venue me voir d'une façon il est vrai inhabituelle puisque amenée presque de force par une amie. Tout ce qu'elle peut me dire c'est qu'elle est attirée par la mort, elle ne voit pas ce qui pourrait l'en empêcher et ce destin est la sanction de sa propre nullité. Elle vient d'ailleurs d'être licenciée de son travail pour inaptitude et ne veut plus entendre parler de soins psychiatriques auxquels elle avait eu affaire lors d'une précédente crise nécessitant une longue hospitalisation. Les premiers temps de la cure Furent très difficiles, Françoise ne venait que si je le lui demandais, elle répondait d'une façon généralement très limitée à mes questions. L'analyste se trouve devant ce paradoxe d'avoir à supposer un savoir du côté du sujet, alors même que la voie de l'inconscient est coupée de par la forclusion. Françoise a tout de même entendu, grâce à son amie, que l'analyse se différenciait de la psychiatrie parce qu'on devait payer : « Est-ce que ça veut dire que je vaudrais quelque chose ? », me demande-t-elle. Cette question fera pour elle point d'appui au discours en permettant de déplacer son statut de sujet comme pur déchet, à une fonction possible d'équivalence dans le registre des signifiants de l'Autre. Elle peut alors parler de son mode de satisfaction : une pratique compulsive de la masturbation lui permet de ressentir une connexion à l'au-delà, sensa­tion soutenue par une image fixée depuis l'enfance où elle se voit au bord d'une falaise, prête à sauter pour être engloutie dans l'océan. Son rapport aux hommes ? Aucun intérêt pour elle jusqu'à une période très récente où elle a fait l'amour pour la première fois avec un homme, attirée par un seul trait du partenaire : il était cancéreux, près de mourir : « Je lui devais bien ça ; quand il m'a pénétrée, j'ai senti la mort en moi ». Un peu plus tard pendant la cure, elle commencera une autre relation avec un homme quand elle saura qu'il a une maîtresse atteinte du sida : « C'est cette Femme dans l'ombre que je cherchais », me dira-t-elle. Il faudra que je la menace d'arrêter l'analyse pour qu'elle cesse de fréquenter cet homme qui l'avait aussi captivée en lui

    proposant de vivre une agonie commune ; elle avait alors été fascinée par idée que sur sa tombe serait inscrit : « ci-gît la femme morte de son fan­tasme ». Françoise n'est donc pas sans savoir, puisqu'elle écrit l'axiome de la jouissance mélancolique : réaliser La Femme comme cadavre. Ce savoir se construit sous transfert lorsqu'elle choisit d'abandonner l'homme de l'agonie pour continuer l'analyse. Elle demande alors à me voir plus souvent pour remplacer ce qu'elle consent à laisser tomber.

    En ce lieu, où pointe le risque d'une érotomanie mortifiante, il s'agit, non seulement que l'analyste mette la barre de l'impossible entre sujet et objet par son dire que non à la jouissance, mais aussi qu'il soutienne le dire du sujet de façon à ce que l'objet retrouve une qualification.

    Après quelques mois de travail, Françoise parviendra à repérer quelques signifiants ayant déterminé sa position subjective : le souvenir d'un père accusé par un voisin d'un meurtre qu'il n'avait pas commis, les longs séjours qu'elle faisait près du lieu du crime au lieu-dit « La maison de la hache », la vue du cadavre d'un oncle bien-aimé le jour de son sixième anniversaire, le souvenir Fixe de la plaque marquant son adresse « rue du cimetière », toute une série de traits ayant certes marqué son existence du sceau de la mort, mais dont l'énonciation sous transfert négative, au moins en partie, leur trop plein de réel.

    A ce travail de reconstruction des attributs de l'objet, s'ajoutera une invention de Françoise destinée à la soutenir sur le plan imaginaire : « Quand je suis dans une situation angoissante, si je sens le sol se dérober sous mes pas, je me raccroche à mon image avec vous en séance ; ça me donne un duplicata de moi-même qui m'empêche de disparaître ». Cet appui d'un narcissisme minimal, déduit de la situation transférentielle, est sa façon d'objecter à la résorption du moi sous l'objet propre à l'effondrement mélancolique, sa façon de ne pas être happée dans un trou noir sans bord ni Fond. Mais pour inventer un objet de type nouveau en lien avec le social, Françoise va déployer une nouvelle activité. Elle commence cette pratique par la constitution d'un carnet dit « cahier Borie » réalisé à partir de chutes de papier, de morceaux perdus qu'elle entreprend de recycler à l'usage de l'Autre : « J'écris pour fixer les mots, sinon ils se perdent dans le brouillard ». Par ailleurs, elle passe beaucoup de temps à fréquenter les décharges publiques pour ramasser des bouts de verre qu'elle colle ensuite dans sa salle de bains pour se redonner une image entière, pratique qu'elle nomme : « se récupérer par la récupération ». Elle construit également de petits objets artistiques, encore à partir de déchets, et se met à écrire un article sur cette activité qu'elle appelle joliment « détournement de l'objet ». Enfin, elle me laisse en dépôt une revue d'art où l'on parle d'une plasticien américain, James Turrell : « Son travail est le même que le vôtre », m'explique-t-elle, « il fait des trous dans l'espace pour qu'on puisse mieux voir ».

    Quant à son mode de jouissance, il se pacifiera en s'appuyant sur un objet de la science bien apte à donner à la fois support et limite aux particularités de sa sexuation : elle recherche sur minitel des partenaires féminines auxquelles elle envoie ce message : « Je cherche la Femme absolu­ment ». Cette écriture fonctionne comme son symptôme soutenant la féminisa­tion du sujet tout en lui évitant, par sa permanence et par la mise à distance de l'autre, le risque de la rencontre et donc la perte possible du partenaire, ce qui avait déclenché la précédente crise morbide. C'est une écriture qui, parce qu'elle est une création particulière au sujet, fonctionne à l'envers de la bibliothèque universelle de José Luis Borgès où, tout étant déjà écrit, le sujet se trouve rejeté comme pur déchet de cet univers sans trou.

    Les quelques extraits de cette cure mettent en valeur les questions permanentes de la direction de la cure avec les psychotiques : comment mettre la barre de l'impossible entre sujet et objet, comment stabiliser et localiser la jouissance autour d'un symptôme suppléant au Nom-du-Père ? Mais la particularité de la position mélancolique, par la radicalité de la réduction de la fonction de la vérité à l'auto-injure et le peu de délire qui s'en déduit, crée un obstacle supplémentaire au processus analytique. Dès lors, il s'agit d'obtenir une sorte « d'autrification » de l'objet, c'est-à-dire une restitution de ses qualités symboliques et imaginaires, ce qui devrait permettre d'éviter l'équivalence du sujet à sa disqualification, en lui offrant l'abri de l'ombre, dont le défaut fait souffrir Hölderlin.

    Sans doute l'éthique de l'analyse est-elle de rappeler au sujet ses devoirs envers l'Autre, mais à condition que ce soit un Autre sans idéal. A cette condition le sentiment de la vie ne sera plus forcément équivalent à l'impossi­ble à supporter. N'est-ce pas ce que Françoise m'indique en m'apprenant qu'elle prépare une exposition de ses objets artistiques de récupération pour soutenir une ligue de protection des dauphins : « On ne peut quand même pas les laisser mourir sans rien faire », ajoute-t-elle ?

     

    Article publié dans la Lettre Mensuelle, n°126, p.27-30

    [1] Lacan J., Ecrits, Seuil, Paris, 1966, p. 818.

    [2] Lacan J., op. cit., p. 320.