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Psychanalyse pure, psychanalyse appliquée et psychothérapie
Jacques-Alain Miller
«L’abord du réel est étroit.
Et c’est de le hanter, que la psychanalyse se profile.»
I Le distinguo psychanalyse/psychothérapie
Le fardeau que j’ai lié sur vos épaules – et aussi sur les miennes, croyez-le bien – ne faut-il pas que je le dénoue, de nous ? *
J’ai en effet fait peser sur nous au premier trimestre le poids d’un rappel insistant, celui de la différence entre la psychanalyse pure et la psychanalyse appliquée – appliquée, ai-je ajouté, à la thérapeutique[1].
1. Un rappel
Énoncé d’un diagnostic
Ce rappel était motivé par une conjoncture, la nôtre, une conjoncture où cette différence m’est apparue comme n’étant pas faite, et n’étant pas même considérée, repérée, posée.
En même temps, c’est un fait que ce rapport de deux termes opposés, classiques dans la psychanalyse et au-delà, mais un peu désuets, ont produit un embarras, même une souffrance, et, comme on a pu l’écrire, un certain sentiment de flottement.
Je l’ai pris en compte. Je l’ai pris en compte très sérieusement.
Si tranché que je l’aie fait, si posé, et appuyé sur une évidence et sur tous nos classiques, je n’avais conçu ce rappel que comme le premier pas d’un problème à résoudre, comme l’énoncé d’un diagnostic.
J’ai donc cherché à l’attraper de la bonne façon. La bonne façon, à mon gré, ce n’est pas par l’institution, par la classification, ce n’est pas au point où le problème se pose, en y impliquant ce qui fait accord ou dynamique des psychanalystes entre eux.
Le point sur lequel je dirigeais ma visée, c’est la psychanalyse comme pratique. C’est de là que j’ai attendu et travaillé à chercher une issue qui soit, sinon la bonne, du moins qui ait chance de tenir le coup un petit moment. C’est aujourd’hui ces considérants que j’apporte.
Point de capiton
Je parlerai sans doute un peu plus tard contre la notion du point de capiton, dans la perspective qui m’est apparue. Cela se justifie en effet de prendre des distances d’avec le repérage si constant que nous pouvons prendre sur ce que nous appelons, par la métaphore que Lacan a choisie, l’illustration du point de capiton, et qui renvoie à un mécanisme signifiant tout à fait précis.
Ce que j’ai néanmoins là bougé, essayé de tramer – fort simple, en définitive –, comporte pour moi précisément quelque chose d’un point de capiton, c’est-à-dire m’a donné un point de vue que, bien sûr, si je vois bien ce qui le préparait, je n’avais pas. Je n’avais pas centré comme je vais essayer de vous le communiquer aujourd’hui, de la façon la plus simple, et en laissant ce qui peut être de l’ordre de la construction pour plus tard.
Le fait que la différence entre psychanalyse pure et psychanalyse appliquée à la thérapeutique ne soit pas faite, conduit à des confusions, nous a conduit à des confusions pratiques, à la position de faux problèmes, et surtout de fausses solutions qui s’esquisseraient, bref, nous a conduit à un certain nombre d’embrouilles pour placer comme il convient ce que nous faisons dans la pratique. Encore faut-il situer à sa place la confusion qui importe vraiment. Quelle est-elle ? Ce n’est pas tant la confusion de la psychanalyse pure et de la psychanalyse appliquée à la thérapeutique. Cette confusion-là a une portée limitée, pour autant que, dans ces deux cas, si l’on admet qu’ils se distinguent, il s’agit de psychanalyse. La confusion qui importe vraiment est celle qui brouille, au nom de la thérapeutique, ce qui est psychanalyse et ce qui ne l’est pas.
L’enjeu essentiel
Si nous resserrons l’objectif, pour être précis, il ne faudrait pas que la psychanalyse, dans sa dimension ou son usage, son souci thérapeutique, fût attirée, chahutée, et même mortifiée, par cette espèce de non-psychanalyse que l’on décore du nom de psychothérapie. Ce qu’il faudrait, c’est que la psychanalyse appliquée à la thérapeutique reste psychanalytique et qu’elle soit sourcilleuse sur son identité psychanalytique.
Pour fixer les idées, je l’écrirai ainsi :
ψa pure/ψa appliquée (à la th.)// ψothérapie
Je marque que la différence que j’ai rappelée de psychanalyse pure et de psychanalyse appliquée était faite pour retentir sur la différence des deux par rapport à la psychothérapie. Mon rappel avait en fait pour visée d’exiger beaucoup de la psychanalyse appliquée à la thérapeutique, c’est-à-dire d’exiger qu’elle soit psychanalyse, qu’elle ne cède pas sur être psychanalyse – sous prétexte de thérapeutique, se laisser entraîner à franchir cette limite, cette différence.
C’est au point que, dans la même veine, très simple, il apparaît bien que l’enjeu essentiel – et dans la conjoncture, l’enjeu essentiel de la partie que nous jouons aujourd’hui –, c’est la psychanalyse appliquée à la thérapie, à savoir qu’elle reste psychanalyse, qu’elle soit l’affaire du psychanalyste, qu’elle soit la psychanalyse comme telle en tant qu’appliquée.
J’imagine l’accord fait sur ces prémices élémentaires. Cela suppose maintenant de remettre sur le métier la différence à situer de la psychanalyse comme telle, pure ou appliquée, d’avec la psychothérapie.
La psychothérapie n’existe pas
Thème déjà frayé, thème qui, il y a une dizaine d’années, a fait l’objet d’un congrès en forme, qui s’est ensuite distribué dans différents événements. Mais sans doute n’avions-nous pas à cette date l’œil sur la conjoncture que nous avons maintenant. Je le dis aussi bien en ce qui me concerne puisque, au cours de ce congrès, dans la ville de Rennes, j’ai moi-même pris la parole sur le thème «Psychanalyse et psychothérapie»[2].
Situer cette différence ne devrait pas être difficile si on prend les choses par ce biais que la psychothérapie n’existe pas, que c’est une enseigne commode, qui couvre les pratiques les plus diverses, et qui s’étendent jusqu’à la gymnastique. Ce ne sont d’ailleurs pas celles-ci les plus nuisibles. La gymnastique est même un exercice hautement recommandable. Il faut d’ailleurs que j’étende un peu ma réflexion sur la question, si je prends au sérieux là où nous sommes conduits, qu’il y a plus dans le corps que dans notre philosophie.
Ces formes-là qui peuvent prétendre à avoir des effets psychothérapiques en tout cas ne nous font pas problème. Celles qui nous font problème sont celles qui sont voisines de l’analyse, qui accueillent la demande du souffrant qui veut savoir, et qui traitent cette demande par la parole et par l’écoute, et en plus, comme on dit, comme on disait depuis longtemps, qui s’inspirent de la psychanalyse – formule sacramentelle et réglementaire dans une certaine aire. Si nous allons jusqu’au bout, il y a des formes qui se disent conformes à la psychanalyse, et allons jusqu’au bout du bout, qui se disent la psychanalyse.
Un semblant de la psychanalyse
Il n’est pas excessif, au moins à titre exploratoire, de formuler le problème en ces termes : que la psychanalyse a produit, a nourri, a encouragé son propre semblant, et que ce semblant désormais l’enveloppe, la transit, la vampirise. Je dis vampiriser parce que l’on pourrait donner à cette histoire un style de conte gothique à la Edgar Poe, quelque chose comme « Le psychanalyste et son double ». Une fois que l’on aurait mis en évidence les ressemblances, les confusions intermittentes sur la personne, le caractère interchangeable de l’original et du double, le récit se conclurait par la substitution du double à l’original, l’original finissant exproprié, exilé, au rebut, éliminé.
Il ne faut pas croire ! À lire ce qui se dit et ce qui s’écrit chez les psychanalystes bien au-delà de ce qui fait notre surface, on constate que cela prend à l’occasion cette tournure que j’ai appelée d’expropriation de la psychanalyse.
Si on y songe, il est logique, il apparaît même nécessaire que la psychanalyse ait produit son semblant. N’est-ce pas aussi bien ce qui est advenu à la philosophie telle que, à proprement parler, promue par Socrate, et qui a produit son double sous les espèces des sophistes. C’est ce qui motive la constante polémique platonicienne contre les sophistes comme doubles, comme semblants du philosophe. C’est un pont aux ânes maintenant.
Dans la façon dont commence à se parler la difficulté de psychanalyse et psychothérapie, on ne demande qu’à voir se développer cette imagerie de l’original et son double, seulement ici plus difficilement situable. Il y a de ça, il y a du gothique, il y a du platonicien dans le tourment que vaut au psychanalyste l’extension croissante de la psychothérapie sous sa forme voisine de l’analyse, cette forme dérivée, et qu’il ne me paraissait pas excessif de qualifier de semblant de la psychanalyse. L’enquête sociologique peut ici trouver à s’exercer, mais ce n’est pas ce qui nous donnera le secret de cette impasse, et avec lui le ressort de la surmonter. C’est dans la psychanalyse elle-même que gît sans doute le secret de ce semblant, s’il est vrai que c’est elle qui l’a produit, ce semblant qui la dévore.
Je mets les guillemets. Ne nous affolons pas. Nous faisons ici une mise en place et j’essaye de rassembler là les quelques notes qui pourraient tenter, ou qui tentent effectivement, les uns ou les autres, de développer des morceaux et une symphonie. Il y a de quoi faire.
2. Une question posée à Lacan «Le bon bout de la raison»
Du point où nous sommes aujourd’hui, on peut s’apercevoir que c’est sans doute la défense contre ce semblant qui motiva l’appareil de règles formelles et de validation institutionnelle traditionnelle où la pratique psychanalytique a été insérée par ses premiers servants. Étant donné ce qu’est la psychanalyse, le pressentiment ne leur a pas manqué qu’elle produirait son semblant, à leur gré, dans une conjoncture pourtant bien différente de la nôtre. On peut leur faire le crédit du pressentiment de ce semblant – et ceux qui se sont fiés à cet appareil sont les premiers à le dire, l’ont dit avant nous –, mais on aperçoit bien aujourd’hui l’impuissance de cet appareil. C’est bien parce qu’eux faisaient fonds sur cet appareil anti-semblant qu’ils se sont rempardés derrière, qu’ils ont été peut-être les premiers alertés sur la défaillance de cet appareil au regard de ce semblant.
On peut dire aujourd’hui que faire la différence entre psychanalyse et psychothérapie par la règle et par la tradition, n’aboutit de fait qu’à établir la psychanalyse dans une position obsidionale, dans la position de forteresse assiégée. Quand on en est à la forteresse assiégée, tout indique qu’elle est déjà en voie d’être prise de l’intérieur.
Allons ! Essayons de tenir notre cap dans ce tourment, qui ne demande que quelque temps pour devenir une tourmente, et, selon la formule de Rouletabille, de «prendre les choses par le bon bout de la raison».
C’est d’abord poser qu’il n’est aucune disposition réglementaire, institutionnelle, qui puisse tenir là où l’orientation fait défaut. Ce n’est pas vers l’institution qu’il y a lieu de se tourner pour monter je ne sais quel type de filtre où l’on retiendrait l’ivraie pour livrer le grain. C’est d’une orientation de structure que nous avons besoin pour tracer notre chemin.
Dans ce détour, à qui la demander cette orientation ? Certes à notre comprenette, mais cette comprenette a l’habitude, avec, à son gré, les meilleurs effets, de se tourner – même si c’est peu, même si c’est équivoque, même si c’est contradictoire avec autre chose – vers ce que Lacan a laissé. À l’occasion, ce sont des arguments et non pas des indications. C’est là qu’en termes d’orientation nous avons coutume de chercher notre fil, quitte à prendre note que la conjoncture a changé, mais en lui faisant le crédit, vérifié, pas aveugle, d’une certaine capacité d’anticipation dont jusqu’à présent nous croyions nous être aperçus.
Le petit point d’appui que je prends, c’est celui que me donne le fait que la question lui a été posée – en plus, par moi-même, voyez Télévision page 17 et suivantes –, la question de la différence entre psychanalyse et psychothérapie, en entendant par psychothérapie celle qui s’appuie sur la parole, qui se fonde sur l’écoute et la parole. C’est la marque que déjà en ce temps se dessinait le phénomène de semblant qui s’est depuis gonflé, et avec lequel nous sommes aux prises.
Les réponses que Lacan n’a pas faites
Combien de fois l’avons-nous lu ? Mais il s’agit pourtant d’entendre – et c’est ça qui change quelque chose – sa réponse comme une réponse à nos interrogations d’aujourd’hui. Et pour apprécier l’accent de cette réponse, ou pour sais ir la portée que cette réponse peut prendre aujourd’hui, il convient de la situer sur le fond de ce qu’elle n’est pas, je veux dire sur le fond des réponses que Lacan ne fait pas en 1973 à la question de savoir ce qui distingue psychanalyse et psychothérapie.
Ces réponses qu’il ne fait pas, mais qu’il aurait pu faire – c’est au moins ce que je propose –, j’en distingue deux, faisant donc de celle qu’il fait la troisième de la série.
La première réponse qu’il ne fait pas aurait utilisé cet appareil vectoriel qui s’appelle le graphe du désir. C’est cette réponse qu’alors il n’avait pas faite – même si l’on en trouve des éléments au cours de ses séminaires antérieurs – qu’il m’était arrivé à moi-même de développer dans cette ville de Rennes. Elle appuie la différence de psychanalyse et de psychothérapie sur la différence de niveau dans le graphe de Lacan.
Elle consiste à répartir psychanalyse et psychothérapie sur ces deux étages en posant le rôle crucial de ce qui en A ouvre la voie à l’étage supérieur, et où l’on peut considérer qu’est opératoire le désir de l’analyste, alors qu’il ne serait pas là en fonction dans la partie inférieure.
Ce schéma a quelque chose de probant pour rendre compte de l’effectivité de la psychothérapie, si l’on veut la situer là. Le seul fait de se mettre en position d’écoute, d’écoute prolongée d’une communication intime et suivie du patient, constitue l’auditeur en grand Autre, ou l’installe dans le lieu de l’Autre, où cette position en quelque sorte de syndic de l’humanité, de lieu de la parole, de dépositaire du langage, confère à sa parole, quand il en lâche, une puissance qui est susceptible d’opérer, qui est efficace, et en particulier pour rectifier des identifications.
Un trajet au-delà
Je donne le rappel de la notion de ce qui est obtenu, qui est après tout assez convaincant, et qui met en valeur cette instance du désir de l’analyste qui s’établit sur le refus de l’auditeur-interprète d’utiliser le moyen de sa toute-puissance supposée, identificatoire. C’est cette abstention même qui est le désir de l’analyste, et qui ouvre un trajet au-delà.
Il est clair que ce schématisme permet, et même incarne, ce que veut dire un trajet au-delà, puisque, tel qu’il est construit, la seule porte d’entrée pour accéder à l’étage supérieur est au lieu de l’Autre. Si là les aiguillages ne vous donnent pas accès à ce vecteur, vous êtes coincés, vous ne pouvez y accéder de nul autre point. Vous avez donc ici un point singulier qui fait porte d’entrée pour un vecteur. Là où se joue l’aiguillage du trajet subjectif, vous avez un point unique.
Il faut voir à quel point ce schématisme est devenu pour nous l’instrument même du repérage de la pratique, un instrument en tout cas très prévalent, et dont les échos roulent. Son fondement, c’est, pour le dire vite, la scission et l’articulation de ce qui est parole – ce sont les circuits de l’étage inférieur – et de ce qui est pulsion. La parole aura le premier étage, la pulsion aura le second étage.
Nous trouvons là, symétrique à ce lieu de l’Autre, quelque chose qui porte l’écriture lacanienne qu’il a fallu jadis déchiffrer, mais que, pour aujourd’hui, et peut-être pour un petit moment, on pourrait simplifier en lui donnant son nom freudien de ça. Ce que Lacan a à la fois exprimé, et peut-être voilé, avec un sigle qui présente une certaine complexité, il peut suffire de le distinguer ici comme le ça, à lui conférer le privilège d’être lieu des pulsions.
Je rappelle que Lacan, à un détour de son Séminaire, se reprochait de les avoir un temps confondus, au lieu de les disjoindre, dans son «ça parle». Il se reprochait d’avoir confondu, dans son «ça parle», le ça et l’inconscient, mais dans son être de parole. Ce schématisme tire la leçon de ce que Lacan a à un moment considéré comme sa confusion, en distinguant le lieu de la parole et le lieu de la pulsion, et ici l’Autre et le ça.
Je passe l’intéressante digression – que j’avais préparée mais qu’il me faut sauter – qui me faisait reprendre la fonction corrélative, à savoir celle de S(Ⱥ), dont on peut dire qu’elle inscrit la scission du ça et de l’Autre, qu’elle répercute la scission du ça et de l’Autre.
Je privilégie bien sûr la présentation étagée. Vous trouvez évidemment dans Lacan la possibilité de considérer que les deux étages sont en fait simultanés et fonctionnent, en quelque sorte superposés l’un à l’autre.
L’étage inférieur, où par hypothèse nous situons la psychothérapie, est telle que – et ça nous donnerait une différence – la question de la jouissance ne sera pas posée, puisqu’il faut accéder au second étage pour qu’elle le soit, et c’est à ce prix que sera préservée la toute-puissance de l’Autre.
On éluderait donc, dans la psychothérapie, ce qui mettrait la toute-puissance de l’Autre en défaut. On préserverait, dans la psychothérapie, la consistance de l’Autre, alors que ce qui serait le propre de la position analytique qui ouvre à la psychanalyse proprement dite, ce serait déjà, en admettant la question de la jouissance, d’inconsister l’Autre. C’est formidable ! Je trouve ça vraiment bien. Ça se tient. Je l’ai exposé presque comme ça, beaucoup plus longuement, jadis. Mais ce n’est pas la réponse de Lacan. Sans doute, ça l’est d’avant, c’est épars dans le cours du Séminaire, mais ce n’est pas la réponse qu’il a donnée.
Il a donné une réponse qui est apparue comme beaucoup moins intéressante, une réponse vraiment pauvrette, quelques phrases pour rire.
Ce que l’inconscient réclame
La seconde réponse, maintenant, que Lacan n’a pas donnée non plus, ce serait de considérer que la psychothérapie s’inscrit dans le discours du maître. Pourquoi Lacan n’a-t-il pas tout simplement répondu sur ce versant-là, alors que les quatre discours étaient encore pour lui, en 1973, une référence tout à fait actuelle, dont on trouve l’usage dans Télévision même ? Pourquoi n’a-t-il pas donné une réponse qui aurait orienté vers repérer la psychothérapie à partir du discours du maître, réponse qui n’aurait pas été inadéquate ?
Le discours du maître est conforme à l’inconscient. C’est ce que l’inconscient réclame. C’est son discours. En termes de psychothérapie, on dirait : le sujet réclame une identification qui tienne le coup, et il souffre quand cette identification vacille, lui fait défaut. L’urgence est donc de la lui restituer. C’est à cette condition seulement qu’il peut trouver sa place. Et comme cette psychothérapie, je la suppose semblant, elle parle comme nous : trouver sa place dans le savoir de son temps, dans ce qui distribue les places socialement indiquées ou marquées. Et en plus, petit a comme produit. En effet, il faut être productif. C’est bien ce qui motive la croyance contemporaine au symptôme. C’est référé au fonctionnement. Est-ce qu’on peut fonctionner ou est-ce qu’on n’arrive pas à fonctionner ? On voit bien que l’on n’aurait pas de mal à développer la psychothérapie au niveau du discours du maître.
Ne confondons pas. Le petit a qui est là n’est pas celui qui s’articule dans le fantasme. Utilisons cette notation de Lacan que le discours du maître est précisément un discours qui met le holà au fantasme, qui le rend impossible.
S // a
C’est ainsi que, dans le discours du maître, entre S et petit a, il y a une double barre qui indique l’impossible d’un rapport, et ici le rapport rendu impossible, qui est mis au rancart, c’est le fantasme. On pourrait dire qu’en effet la psychothérapie privilégie l’identification au prix de mettre le fantasme au rancart.
La première réponse, celle qui s’appuie joliment, de façon probante, sur le graphe, cette réponse-là fait en définitive de la psychothérapie le premier pas d’une analyse. Il m’est difficile de me souvenir des conjonctures mentales précises où j’ai bafouillé là-dessus il y a dix ans, mais c’était plutôt dans une tentative irénique. Tout va bien ! Cette réponse avait justement le mérite de faire de la psychothérapie le premier pas d’une analyse telle qu’elle peut se proposer comme un exercice pour les débutants praticiens. Cette réponse – la première réponse que Lacan n’a pas faite – ferait la psychothérapie voisine et amicale de la psychanalyse. Donc, à votre choix, si vous voulez aller dans le sens du bon voisinage, c’est par là qu’il faut prendre.
La seconde réponse que Lacan n’a pas faite, par le discours du maître, éloigne au contraire la psychothérapie puisqu’elle la met au registre de l’envers de la psychanalyse.
Le trait distinctif du sens
La troisième réponse, celle qui a été donnée, et qui est passée largement inaperçue dans ses conséquences, dans son accent, brille par sa simplicité. Elle énonce simplement, comme trait distinctif de la psychothérapie, le sens, et c’est tout – enfin, quelques fioritures pour faire rire du sens. Lacan se contente de dire : «La psychothérapie spécule sur le sens, et c’est ce qui fait sa différence d’avec la psychanalyse.» Il se moque du sens, un petit peu, quelques lignes : le sens sexuel, le bon sens, le sens commun. Il s’en moque d’autant plus qu’il signale – c’est un petit détail qui a aujourd’hui une autre résonance – que «l’on croirait que le versant du sens est celui de l’analyse».
Au moment où il se moque du sens, où il attribue à la psychothérapie de spéculer sur le sens, il dit aussi : «Ce versant du sens, l’on croirait que c’est celui de la psychanalyse». Il y a précisément la notation du fait de semblant. Quand on spécule sur le sens, on fait croire que là opère la psychanalyse. Dans ce conditionnel et dans cette notation, déjà se glisse le fait de semblant.
C’est par le biais du sens que le lieu de la psychothérapie peut être confondu avec le lieu d’exercice de la psychanalyse. À l’horizon là, il y a une confusion, la confusion que je disais du double expropriant.
C’est un comble, puisqu’on aurait les meilleures raisons de croire que l’analyse opère sur le versant du sens, et ce n’est rien d’autre que le sens comme tel qui a été la porte d’entrée de Lacan dans la psychanalyse. S’il y a quelqu’un qui a cru que le versant du sens était bien celui de la psychanalyse, s’il y a quelqu’un qui a même introduit ça dans la psychanalyse, c’est Lacan. Lacan est entré dans la psychanalyse en réintroduisant le sens.
Nous avons là une de ces manifestations que j’appelais jadis de Lacan contre Lacan. Lorsqu’il dit : «Oh là là !» la bêtise qu’il y a à penser ceci, commencez par regarder si ce ne serait pas contre un certain Lacan Jacques que Jacques Lacan en aurait. Il peut en avoir contre d’autres, ça lui arrive, plus souvent qu’à son tour. Il y a là un élément de culot, en plus indéveloppé au niveau de l’argumentation, qui a contribué à effacer les arêtes, et précisément le point d’arrêt qui était ici indiqué si simplement.
Pour ce qui est des références de Lacan au sens, j’indiquerai celle d’un texte ancien sur «L’agressivité en psychanalyse», pages 102-103 des Écrits. Vous verrez que c’est à partir du sens que Lacan y définit le sujet : «Seul un sujet peut comprendre un sens, inversement tout phénomène de sens implique un sujet.» Deuxièmement, c’est aussi bien à partir du sens qu’il situe le symptôme psychanalytique. Et c’est enfin le sens qui nomme, selon lui – dans son rapport de Rome, page 257 –, l’opération propre de la parole, celle de «conférer aux fonctions de l’individu un sens». Il promeut la fonction de la parole comme essentielle dans la psychanalyse précisément en tant qu’elle peut donner du sens.
Rejet du sens
Certes, quand il rejette le sens du côté de la psychothérapie, en 1973, il a déjà beaucoup fait pour resituer l’instance du sens au cours de vingt ans de son enseignement. Certainement, il a resitué le sens comme effet du signifiant, il a déplacé la définition du sujet vers le signifiant, il a séparé le signifiant et le sens, il a invité à isoler dans le symptôme les signifiants sans aucun sens qui y sont pris. Voyez les Écrits page 842 où c’est entre parenthèses que figure le «sans aucun sens» qui qualifie ces signifiants pris dans le symptôme.
On peut bien entendu suivre ce mouvement dans la trajectoire de Lacan : après avoir promu le sens, le resituer, le relativiser, le minorer. Mais en fait, ici, dans le sarcasme contre le sens qui figure dans ce paragraphe de Télévision, il s’agit d’autre chose, il y a un autre accent.
J’irai à signaler le mot qui figure à la fin de l’écrit de Lacan qui précède Télévision, qui s’appelle «L’Étourdit», celui de «sémantophilie». C’est pour se moquer – une année plus tôt – de l’amour du sens. Il évoque le tourbillon de sémantophilie qui lui devait quelque chose, et pour cause, puisqu’il avait, comme on sait, promu le sens comme essentiel dans l’opération analytique. Cela vise l’université des années soixante-dix. C’est le même accent que, dans Télévision, Lacan déplace pour l’imputer à la psychothérapie, pour en faire dans sa réponse le trait distinctif qui distingue la psychothérapie de la psychanalyse.
C’est la première émergence de quelque chose qui, sans doute préparé, est tout de même une borne. Je peux imputer à Lacan, au contraire, une sémantophobie, le rejet du sens. Il est passé, ou semble être passé, de la sémantophilie à la sémantophobie.
On a bien perçu qu’il abandonnait cette valeur lévitatoire qu’il attribuait au sens au bénéfice du signifiant et spécialement au bénéfice du mathème comme vecteur de l’enseignement de la psychanalyse, d’une transmission intégrale hors-sens, qui est précisément ce qu’il développe dans son écrit «L’Étourdit». Mais ce qu’on n’a pas perçu, et que nous pouvons maintenant saisir à partir de ça, de ce rien du tout, c’est que Lacan a dit le sens, qu’il n’a pas dit d’autres choses beaucoup plus intéressantes qu’il pouvait dire, qu’il a lancé ce petit caillou-là. Moi, je dis que, sur ce caillou, on peut construire, non pas une Église, mais une issue.
Ce que nous pouvons maintenant saisir, du point où nous sommes, c’est-à-dire du point où la psychanalyse est dévorée par son semblant, c’est que le hors-sens est l’enjeu décisif. Ce n’est pas seulement un moyen, en définitive subalterne, de fixer les idées, type mathème. On fait servir à ça le hors-sens. Le mathème permet la transmission hors-sens. Ce dont il s’agit dans le hors-sens, ce n’est pas seulement de véhiculer le savoir qui peut s’élaborer à partir de la psychanalyse. On peut apercevoir, du point de difficulté où nous sommes, que c’est d’abord, pour Lacan, un enjeu pratique. C’est l’enjeu même de la pratique de la psychanalyse, dans sa différence avec la psychothérapie.
Je vais jusqu’à dire que c’est à partir de ce point précisément que Lacan a mis sa mise sur le nœud borroméen, qu’il a été, comme il l’a dit, captivé par ce nœud, et qu’il y a consacré ce qu’il est convenu d’appeler entre nous son dernier enseignement. Son dernier enseignement est une élaboration de la psychanalyse dans sa différence avec la psychothérapie et en tant que la psychanalyse hors-sens.
3. Une psychanalyse sans point de capiton
La psychanalyse hors-sens
On peut tenir ce dernier enseignement pour non conclusif, et il nous reste à l’état d’une exploration. Ça ne tient pas. C’est fait de bric et de broc, de morceaux. C’est contradictoire. C’est clair que, pour l’usage, un point de capiton fait défaut à, justement, ce dernier enseignement de Lacan. Mais regardons ça de biais, un petit peu autrement. Ce qui est exploré précisément, dans la dimension du hors-sens, avec le support d’un nœud, n’est pas susceptible de trouver un point de capiton.
Les ronds dits de ficelle qui composent ce nœud se tiraillent, se coincent diversement, se limitent les uns les autres, mais ils laissent toujours des degrés de liberté les uns par rapport aux autres. Ils se présentent sous des formes changeantes, ils sont certes susceptibles d’être distingués, identifiés les uns par rapport aux autres, par la couleur, par l’orientation, mais le nœud qu’ils forment ne se prête pas à ce croisement de vecteurs d’où procède l’illumination du point de capiton.
C’est précisément d’une psychanalyse sans point de capiton dont cet enseignement témoigne, y compris dans sa forme. Le point de capiton est un phénomène de sens, et c’est précisément à ça qu’il convient de renoncer, là où c’est le hors-sens qui dominerait l’affaire. Je ferai remarquer que la notion même de point est interrogée par Lacan à partir de son nœud. Cette notion même d’un point est mise en cause dès le Séminaire Encore, chapitre x, le chapitre des ronds de ficelle, là où Lacan annonce son intérêt pour le nœud borroméen, page 119. Vous verrez que très précisément, et dès le début, Lacan met en question que la notion de point soit tenable. Elle est tenable, en effet, quand on a des lignes et des surfaces, mais quand on a des cordes qui sont enchaînées, c’est la notion même de point qui vous manque. Le point de capiton, c’est un terme final, un point de rebroussement, à partir de quoi une trajectoire d’une expérience s’ordonne, se re-signifie et se re-subjective. C’est justement ce que met en question la psychanalyse hors-sens. Elle met en question le concept même de finitude.
Nous le voyons bien lorsque nous suivons cet enseignement dernier, puisqu’il se présente sous une forme éclatée, inachevée et inaboutie. On peut l’imputer à l’anecdote de la personne, mais c’est un point de vue «supérieur» – supérieur pour l’usage que nous pouvons en faire. C’est précisément parce que cet enseignement s’installe dans une dimension qui ne comporte pas l’achèvement, une dimension à laquelle appartient essentiellement l’infini, même si elle se supporte à la base de trois éléments enchaînés.
La série sans fin
Autrement dit, dans ce que Lacan élabore, justement par le rejet du sens, dans le sarcasme, du côté de la psychothérapie, c’est une psychanalyse où à la place du point de capiton s’inscrit en effet la série sans fin. C’est à partir de là que s’ordonnent, que prennent leur sens, les dits de Lacan, épars, discrets, rapides, qui mettent en question, qui mettent en suspens, qui minorent, qui dévalorisent, voire qui démentent franchement la notion d’une fin de l’analyse.
On l’a relevé, bien sûr, et on l’a relevé comme des à-côtés. On l’a relevé dans ses conférences publiées dans le numéro 6/7 de Scilicet de la fin 75. On a relevé avec surprise ce propos selon lequel une analyse n’a pas à être poussée trop loin : «Quand l’analysant pense qu’il est heureux de vivre, c’est assez.»
On peut dire : c’est pour les Américains qu’il a dit ça, puisque la poursuite du bonheur, c’est le fondement de l’ensemble qu’ils forment comme nation. Mais on lit aussi dans le séminaire du 8 avril 1975 : «Chacun sait que l’analyse a de bons effets, qui ne durent qu’un temps. Il n’empêche que c’est un répit, et que c’est mieux que de ne rien faire.»
On peut minorer ces propos, que Lacan n’a pas multipliés, qu’il faut aller chercher dans les coins, et que l’on se refile ensuite comme témoignage de la latitude que Lacan pouvait avoir par rapport à ses élaborations. On peut minorer ça, y voir des modulations, des ironies. Moi, je les accentue. Je dis que ce sont des propos fondamentaux, et qui sont cohérents avec l’ensemble, l’ensemble éclaté de ce qui est alors exploré.
Je peux y ajouter ce petit écrit de Lacan auquel j’ai déjà fait allusion, où il dit : «Finalement la passe, quand on la passe, c’est une histoire qu’on raconte.» Ce qui est souligner que c’est construit, la passe, que c’est un artifice, que ça a affaire avec l’art, si l’on veut, et que ça démontre un savoir-faire.
La passe comme point de capiton, la passe-éclair, dont Lacan a pu parler, qui est encore sous le régime du sens, la passe-histoire, la passe-récit, est évidemment relativée dans le régime de la psychanalyse hors-sens. C’est – terme que j’utilise ici, mais qui est fondamental dans ce registre – une élucubration. Il y a des bonnes élucubrations, mais la promotion même du terme élucubration dans le dernier enseignement de Lacan traduit ce rapport entre le hors-sens et puis les artifices du sens.
Ça n’annule pas la passe – après vous avoir soulagé d’un fardeau, si je vous mets celui-là sur le dos ! –, mais ça considère l’expérience analytique sous un autre angle.
Il faut se faire à ça, c’est que les vérités sont des solides, comme dit Lacan. Il y a différentes faces et, selon le point où l’on est, selon l’angle de sa perspective, on aperçoit autre chose. Les vérités sont des solides... C’est à nous d’être aussi solides que les vérités.
L’instance centrale du sinthome
La conséquence inattendue, maintenant, de prendre les choses par ce biais, c’est que d’un côté la psychanalyse hors-sens creuse la différence avec la psychothérapie – le dernier enseignement de Lacan, tel que nous pouvons le percevoir et l’utiliser dans notre orientation d’aujourd’hui, creuse le fossé avec la psychothérapie –, et en même temps elle efface, ou au moins tend à effacer, la différence entre la psychanalyse pure et la psychanalyse appliquée à la thérapeutique.
C’est déjà ce que comporte ce que j’ai dit de la passe. La passe ne fait pas exception. Au contraire, la psychanalyse hors-sens que Lacan développe dans son dernier enseignement, cette tentative de regarder la psychanalyse par un biais qui rejette le sens – on ne peut aller là-dedans que jusqu’à un certain point, et Lacan est visiblement allé très loin dans ce sens-là ; nous saisissons là sa pratique au mieux –, cela accentue l’élément thérapeutique de la psychanalyse. C’est bien ce que signale cette phrase sur le bonheur de vivre. Ce dernier enseignement est conduit à faire du symptôme sa référence clinique majeure, sinon unique. Dans la perspective psychanalyse hors-sens, la différence de psychanalyse pure et psychanalyse appliquée à la thérapeutique est une différence inessentielle.
Maintenant que je vous montre par quelles voies on peut délier le fardeau des épaules, peut-être que les bras vont vous en tomber. Si nous voulons, dans notre conjoncture, recycler ce dernier enseignement de Lacan, alors il faut être prêt à une transmutation de toutes les valeurs psychanalytiques que Lacan lui-même nous a transmises et que nous avons serinées. C’est pourquoi ce dernier enseignement est un exercice limite aux confins de la psychanalyse, qui est en quelque sorte l’envers, ou l’enfer, de l’enseignement de Lacan.
La valeur que nous attachons à nous représenter l’analyse comme une trajectoire ayant des étapes et une fin montre bien que, pour nous, c’est une valeur que l’expérience analytique soit régie par une logique d’au-delà. C’est d’ailleurs dans la psychanalyse : au-delà du principe du plaisir, au-delà de l’Autre vers S (Ⱥ), au-delà de la demande et de l’identification vers le désir. L’accès à la jouissance suppose une transgression, un passage au-delà, protégé. L’accès à la jouissance est protégé et barré par le principe du plaisir, et en retour, pour l’analysant, il lui faut aller au-delà du symptôme vers le fantasme, où gît ce qui le meut dans son désir.
On voit bien là comment se correspondent et sont homologues la transgression de la jouissance et la traversée du fantasme. C’est la même conceptualisation qui soutient la notion qu’il faut franchir une barrière pour avoir accès à la jouissance et que, dans l’analyse, il faut aller au-delà du symptôme pour toucher et traverser le fantasme. Ce sont des termes qui se correspondent, et avec la notion d’un jusqu’au bout.
Il y a là en effet une transmutation, cette transmutation qui s’appuie sur le rejet du sens. Ce n’est pas pour faire malin que Lacan apportait le sinthome, mais pour installer comme centrale dans la clinique une instance où l’on ne fait plus la différence entre le symptôme et le fantasme.
Le nœud borroméen, un rapport
Quand vous ne faites pas la différence, comment faites-vous pour aller au-delà de l’un vers l’autre ? La route de l’au-delà vous est coupée. Le nœud borroméen est une machine à couper l’au-delà.
Comment pouvez-vous opérer une transgression de barrière vers la jouissance à partir du moment où Lacan élabore une jouissance qui est partout, où il renonce à faire la distinction du plaisir et de la jouissance, et où il formule «Là où ça parle, ça jouit» ? Il revient sur cette différence si féconde qui figure sur le graphe. «Là où ça parle, ça jouit» rétablit son «ça parle» qu’il avait renié et le lie à la jouissance. Où est la transgression alors ?
Bien sûr, cela va de pair avec la dévalorisation de la parole. Ce n’est pas un quart de tour, mais vraiment du 180°. Lacan, qui a encensé la parole, la qualifie dans son dernier enseignement de bavardage, de blabla, et même de parasite de l’être humain. Le sens n’entre que dans des formules où c’est l’imbécillité qui le caractérise. Ça, c’est pan sur la parole.
Et puis, c’est pan sur le langage. Lacan qui l’avait placé au niveau de la structure, de la structure essentielle, et même qui, dans «l’Étourdit» – quel étourdit ! –, en 1972, mettait cette structure au niveau du réel. «La structure c’est le réel», disait-il encore. Mais quand il a amené lalangue, aussitôt, du langage, comme de la grammaire, comme de la structure, il n’a plus fait que des élucubrations.
Il a déclassé, bien entendu, son concept du langage, et aussi bien celui de la structure, pas du tout porté au niveau du réel. C’est corrélatif du remplacement systématique, comme visée de l’expérience, du terme de sujet par le terme de parlêtre.
Lacan, qui était le promoteur de l’intégration de la psychanalyse dans la science et, à défaut, de son rapport essentiel, au temps de son dernier enseignement ne recule pas à qualifier la science de futilité.
C’est aussi le temps où Lacan procède à de grands exorcismes dans la psychanalyse. Il exorcise la connaissance, il exorcise le monde. Foin de ce concept ! Il exorcise le tout. Et il exorcise aussi – c’est là qu’il emploie le mot d’exorcisme à proprement parler – l’être, page 43 de Encore, précisément pour ses affinités avec le sens. Et tout ça au bénéfice du réel, antinomique au sens, antinomique à la loi, antinomique à la structure, impossible à négativer. Le réel est le nom positif du hors-sens, bien que donner des noms fasse ici effectivement problème.
Cette perspective de la psychanalyse hors-sens, est-ce une élucubration à moi que de la constituer ainsi ? Cela se présente essentiellement chez Lacan par des flashes, comme il le dit lui-même, par des tentatives. Il n’a pas laissé une mise au point.
Déjà, regardez l’avantage que nous avons pu avoir d’y prélever quelques considérations qui ont changé notre regard sur la clinique, comme on a pu s’en apercevoir dans une fameuse réunion d’Arcachon [3]. Je pense qu’il vaut la peine d’élucubrer sur ces bouts de Lacan. Même si c’est dans l’inachèvement, c’est doté d’une consistance, dont il y a à prendre. C’est corrélatif de ce qui a fait mon problème, que j’ai annoncé au début d’année, de comprendre, de saisir mieux le non-rapport sexuel.
C’est certain que le nœud borroméen à trois vient chez Lacan à la place du rapport sexuel à deux, qu’il n’y a pas. Ce nœud nous fait en même temps saisir ce dont il s’agit même dans le terme de rapport.
Le nœud borroméen, qu’est-ce que c’est ? Matériellement, c’est trois ronds de ficelle. Du point de vue de la matière, de ce qu’on peut toucher, c’est un rond, un autre, un autre. Ce qui fait le nœud, ici, n’est dans aucun. C’est précisément le nœud qui nous donne la clé de ce que c’est qu’un rapport. C’est le nœud lui-même, le nouage, en tant que distinct de ses éléments, qui est un rapport.
II Le conjungo psychanalyse pure et appliquée
1. La perspective du sinthome
Exercice La Bruyère
Appliquons-nous maintenant à définir aussi purement que possible la psychanalyse pure et la psychanalyse appliquée l’une par l’autre et vice-versa. C’est ce que j’ai déjà appelé l’exercice La Bruyère, auteur que j’aime à pratiquer depuis le temps du lycée : «Corneille peint les hommes tels qu’ils devraient être, Racine les peint tels qu’ils sont».
Il serait tentant, sur cette voie, de proférer que la psychanalyse pure est la psychanalyse telle qu’elle devrait être, et la psychanalyse appliquée la psychanalyse telle qu’elle est. Cela indique une direction, une orientation, peut-être même une tentation, à laquelle on pourrait céder. Mais est-ce vraiment bien avisé ? Ce serait aller, quant à la psychanalyse, dans le sens d’en rabattre, c’est-à-dire de rabattre l’idéal sur ce qui est le fait.
Je n’écarte pas cette direction dans ce qu’elle a de salubre pour s’y retrouver. On pourrait le dire ainsi – pour animer un peu, pour faire briller ce que cette direction pourrait avoir de rabat-joie – : toujours préférer le réel à l’imaginaire. Ce serait – pourquoi pas ? – ce à quoi nous inciterait le symbolique. Mais il faudrait encore s’assurer de ce que le symbolique lui-même n’est pas davantage imaginaire que réel. Le cornélien, il s’en sort – c’est son trait –, et avec tous les honneurs de la guerre, même s’il termine en loques. Le racinien, le sujet racinien – si on peut employer cette expression –, lui ne s’en sort pas, il y reste.
Le cornélien, il a son débat, son fameux débat qui l’étreint, mais qui est structuré, qui est une alternative. Tandis que le racinien, lui, est plutôt aux prises avec un dilemme. Il ne peut même pas se régler sur le pire, car le pire est des deux côtés. Il est dans l’impasse. Il ne reste en général au racinien qu’à se barrer, alors que le cornélien trouve à s’en sortir, et plutôt du côté de l’identification.
Lorsqu’il s’agit de la psychanalyse, faut-il mettre l’accent tragique ? Relevons que Lacan y met plutôt l’accent comique. Plus exactement, du côté où l’on s’en sort, il dit que c’est de l’ordre de l’esprit, du Witz, qui n’est pas le comique mais qui emporte avec lui le rire. Du côté où l’on ne s’en sort pas, et où l’on attend l’accent tragique, il voit le comique. Comme il a pu le dire, dans un énoncé très simple – à remettre à la bonne place que j’essaye de lui ménager – : «La vie n’est pas tragique, elle est comique». Il lui paraît par conséquent tout à fait inapproprié que Freud soit allé chercher une tragédie pour en extraire le complexe d’Œdipe.
J’introduis cela à ma façon, mais ce dont il s’agit est très précis. Cela veut dire que lorsqu’on s’en tire, ou si l’on s’en tire, ou dans la mesure où l’on s’en tire, c’est en jouant sur le signifiant, par des jeux de signifiants – sur quoi repose l’effet de Witz. Mais il y a tout de même, du côté où l’on ne s’en tire pas – personne –, au moins un signifiant avec lequel on ne peut pas faire joujou, du moins on ne peut pas jouer avec ce qu’il nomme, si à ce qu’il nomme nous donnons le nom de jouissance. Il y a là, comme Lacan l’a noté d’emblée, quelque chose qui ne se négative pas, qui ne se prête pas à ce que l’on puisse ici jouer de l’annulation. Si l’on désigne ce signifiant par Φ, on voit tout de suite en quoi c’est comique de ne pas pouvoir ici s’en tirer.
Définir la pure et l’appliquée
Revenons à définir la pure et l’appliquée. Définir, c’est un jeu. Définir, si on cherche le salut dans cette voie, c’est cerner, cerner le propre.
Pour qu’on soit tranquille, il faut bien sûr qu’il y ait une surface, et tout un bataclan qui nous donnerait la sécurité que ce que l’un est, l’autre ne l’est pas. Ce qui est justement en question, c’est de savoir si l’on peut, dans la psychanalyse, penser par lignes et surfaces, c’est-à-dire aussi bien par définitions. La définition est déjà chargée de présupposés, les mettre au jour suppose torsions et contorsions, comme on a pu les suivre, à l’occasion douloureusement, même comiquement, chez Lacan à la pointe de son effort. C’est la question, que l’on puisse définir bien tranquillement. Il faut avoir la foi du charbonnier. Mais allons-y, parce que sinon on reste quia.
La psychanalyse pure – essayons ça – est la psychanalyse en tant qu’elle conduit à la passe du sujet. C’est la psychanalyse en tant qu’elle se conclut par la passe. Là, le sujet s’en sort, et il s’en sort d’ailleurs – il essaye – avec les honneurs de la guerre. En tout cas, on a pu l’inviter à demander les honneurs, c’est-à-dire quelque chose consacré par un titre. Si ce n’est pas de l’ordre de l’honneur, alors les mots n’ont plus de sens commun. C’est bien possible d’ailleurs. Cela permet à ce sujet d’appartenir à une classe distinguée, qui, même si on a pu la rendre impermanente, n’en reste pas moins le distinguer au-delà du temps où il est convenu que le titre glisse.
La psychanalyse appliquée, c’est la psychanalyse qui concerne le symptôme, la psychanalyse en tant qu’appliquée au symptôme. Et là, est-ce qu’on s’en sort ? Est-ce qu’il y a à ce niveau-là – si c’en est un – une sortie ? Il y a quelque chose qui s’appelle la guérison, et qui pourrait en effet être le nom de la sortie sur ce versant. Comme vous savez, c’est un terme qui, dans la psychanalyse, est très problématique, très relatif.
Mais la sortie qui s’appelle passe n’est pas moins problématique. C’est au point d’ailleurs que l’on incite vivement ceux qui sont sortis de ce côté-là à expliquer comment ils pensent avoir fait pour réussir ça. Et on constate que, dans le cadre d’une analyse, chacun s’y est pris, ou s’est trouvé pris, comme il a pu, à sa façon. La sortie passe n’est pas moins problématique que la sortie guérison, même si la sortie passe est susceptible d’une définition radicale dans la psychanalyse. C’est Lacan qui a donné cette définition radicale – il en a même donné plusieurs –, alors que la guérison ne bénéficie pas d’une définition radicale.
Est-ce glorieux d’avoir une définition radicale ? Est-ce commode ? Est-ce solide ? On pourrait dire que bénéficier d’une définition radicale pour la passe est plutôt sa faiblesse.
Si on en rabat, la passe est la notion – je demande qu’on tolère les termes que j’emploie – d’une guérison qui serait radicale, qui serait définitive. Si on le dit ainsi, on voit bien que c’est une notion naïve, que l’on ne demanderait qu’à sophistiquer. Mais je ne crois pas qu’on ne puisse pas – à titre de tâtonnements au moins – situer la passe comme une radicalisation de la guérison.
La scission des deux psychanalyses, la pure et l’appliquée, repose sur la différence du symptôme et du fantasme. Elle repose sur la notion d’un au-delà du symptôme, sur la notion qu’au-delà du symptôme il y a le fantasme.
Ce qui est guérison du symptôme, amélioration, allègement, mieux, laisse encore place pour une opération sur le terme ultérieur. Vu la façon dont on définit le fantasme, on n’appelle pas cette opération guérison. On l’appelle couramment – ça s’est mis à courir parce qu’on a ponctué un terme employé une fois par Lacan, pas beaucoup plus – traversée lorsqu’il s’agit du fantasme. Mais cela comporte aussi la notion de réduction qui vaut pour l’un comme pour l’autre.
Tant que cette opposition tient – et j’ai tout fait pour qu’elle tienne ; dans la seconde série des cours que j’ai faits sous le titre général de L’orientation lacanienne, je me suis embarqué, et vous avec moi, dans cette différence du symptôme et du fantasme, en ménageant la notion qu’on n’avait peut-être pas tout fini avec le fantasme et qu’un petit retour sur le symptôme était aussi à dessiner [4] –, tant que cette opposition tient du symptôme comme ce qui ne va pas, qui fait mal, et du fantasme où l’on est bien, ou au moins dont on peut tirer jouissance, on est fondé à distinguer la psychanalyse pure et la psychanalyse thérapeutique.
Sous quelle forme, cette distinction ? Sous la forme que la psychanalyse thérapeutique serait une forme restreinte de la psychanalyse pure. Mais ce n’est pas le fin mot de la question, bien qu’on se serait volontiers arrêtés là pour l’illustrer. Il y a déjà beaucoup d’années j’ai arrêté le curseur là-dessus, sur l’opposition du symptôme et du fantasme, et donc sur la distinction des sorties [5]. C’est que cela avait des vertus de structuration dont on a tout de même vu les résultats et à quel point c’était susceptible d’être illustré – cela a été illustré de la meilleure façon. On ne peut pas dire néanmoins que c’est le fin mot de la question.
D’ailleurs, le dernier Lacan conseille de ne jamais s’arrêter au fin mot de la question, de ne jamais s’arrêter au dernier mot. C’est de la paranoïa, dit-il, si on s’y arrête. Et le nœud est justement fait pour nous débarrasser de la paranoïa là-dessus.
Un champ de désorientation
Ce n’est pas le fin mot, ce n’est pas le mot de la fin, puisqu’il y a une autre perspective, un autre angle, sous lequel s’évanouit la différence du symptôme et du fantasme. C’est l’angle de ce que Lacan a amené sous le nom de sinthome, en utilisant une graphie ancienne du mot – c’est déjà ainsi que j’en avais expliqué quelque chose à l’époque – pour inclure dans la même parenthèse symptôme plus fantasme [6].
sinthome = symptôme + fantasme
C’est une approximation de cette équation, mais j’avais situé là que l’opposition clinique du symptôme et du fantasme, si fondée qu’elle soit, n’empêche pas que l’on puisse prendre une autre perspective. Sous cet angle, la différence des deux psychanalyses est inessentielle.
Sauf erreur de ma part, la différence des deux psychanalyses est absente de ce qu’enseigne le dernier Lacan. Si quelqu’un m’amenait la référence qui me manquerait là-dessus, soyez tranquilles, je saurais m’en sortir. Je dirais précisément : c’est inessentiel.
Ce n’est pas une question de fait, c’est une question de saisir l’orientation de ce que Lacan a amené in fine comme désorientation. Il a touché à la boussole d’orientation que lui-même avait construite au cours des années pour ouvrir in fine un champ de désorientation. C’est très compliqué de le suivre là parce qu’il faut désapprendre. Comme il s’est encore passé du temps depuis, on a maçonné la construction de Lacan dans sa partie, si je puis dire, architecturale.
Cette désorientation, il faut en mettre un coup pour se mettre à son niveau, se mettre dans son mouvement, et pour ne pas se laisser arrêter par l’indignation qui peut saisir, que le dernier Lacan c’est le dernier des derniers. C’est quelqu’un qui dit – il dit entre les lignes, il laisse entendre, il dit un peu à côté, pas trop fort – : la passe n’existe pas. Pouvez-vous entendre ça ? Plus précisément peut-être – cela donnera un peu de soulagement – : que la passe n’ex-siste pas. Il faudra voir la valeur propre que l’on donne à cet artifice d’écriture, à savoir le petit tiret séparant ex de la sistence. Il laisse entendre, aussi clairement que l’on peut, que la passe n’existe pas, ou que si elle existe, c’est plutôt à l’état de fantasme.
Là, attention dans la signification imaginaire de ce mot ! qui n’est pas tout à fait celle du mot que j’ai écrit là. Il faut encore en venir à bouger la signification du mot imaginaire. Vous voyez la chaîne de désorientation dans laquelle il faut s’avancer.
De toute façon, avant de se récrier que très peu pour nous, que le dernier Lacan est inessentiel, avant de se récrier sur l’attentat qu’il commet sur la passe, il faut bien voir que, dans la perspective du dernier Lacan, du dernier jugement, dans la perspective du Jugement dernier, je cite Lacan : «La science elle-même n’est qu’un fantasme». C’est de nature à faire avaler plus facilement que la passe pourrait n’être qu’un fantasme, si elle est accompagnée par la science elle-même.
La science n’est qu’un fantasme...
C’est exorbitant. C’est exorbitant d’avoir eu à écouter, à lire et à redire : «La science n’est qu’un fantasme». Dans la bouche de Lacan ! C’est exorbitant du sens commun. Et c’est exorbitant de ce dont il a soutenu son enseignement, comme Freud l’avait fait à sa façon, en ayant recours à d’autres sciences, à une dialectique plus sophistiquée de la psychanalyse et de la science. Ce n’est pas de lui qu’on attendrait la proposition «la science elle-même n’est qu’un fantasme». D’où peut se proférer cette énormité qui dénoue le lien de psychanalyse et science ? La passe du même coup s’en va à la dérive.
Il faut reprendre cela tranquillement, essayer de le mettre à sa place, le prendre dans une chaîne, même si le nœud n’est pas la chaîne, s’il est construit autrement. Mais pour que nous puissions nous avancer, nous, il nous faut enchaîner. Si, au lieu de se récrier, on choisit de s’établir sur les énoncés de Lacan que j’ai rappelés, qu’il n’a pas prodigués, pas multipliés, mais où il faut mettre l’accent, la ponctuation, pour saisir de quoi il s’agit dans son effort, cela fait finalement lever des éléments, un aperçu, une perspective, dont on peut trouver le point de départ dans le plus assuré, le plus classique, le plus enseignant, et le plus enseigné, de sa doctrine.
La psychanalyse pure, c’est la notion d’une psychanalyse comme d’une pratique qui prend son départ du transfert, et que Lacan a présentée comme un algorithme, un algorithme de savoir, et qui, à être poussée à ses dernières conséquences, rencontre un principe d’arrêt. C’est la finitude de l’expérience posée par Lacan, à la différence de Freud, et comme étant déduite, conclue, à partir d’un algorithme de savoir, donc fonctionnant automatiquement. Cet arrêt est une illumination, ou un éclair, un aperçu – insight –, une vérité. Chacun de ceux qui pensent avoir éprouvé, avoir été dans cette expérience, ont leur façon de le reconnaître – cela peut être dans un rêve, ou le contrecoup d’un rêve, d’une interprétation de l’analyste, d’une rencontre, d’une pensée. Cet arrêt, c’est qu’il se produit toujours ce que j’appellerai un événement de savoir.
Le dernier Lacan met en question – c’est un rien – la validité de cet événement de savoir, à condition de préciser : au regard du réel. Il faut, là encore, prendre ce réel comme de sa catégorie lacanienne, de sa catégorie in fine. Ce qui demande de désapprendre un petit peu ce qu’on a cru du réel, justement pour avoir été enseigné par Lacan. Qu’est-ce que vaut cet événement de savoir au regard du réel – à entendre comme il faut ?
Déjà – ne disons que cela, qui nous donne le chaînon suivant –, cet événement de savoir ne vaudrait au regard du réel que s’il y avait du savoir dans le réel. S’il y a du savoir dans le réel, bien entendu qu’un événement de savoir vaut au regard du réel. C’est le fondement de la pratique scientifique. Si la science n’est qu’un fantasme, l’événement de savoir qu’est la passe, ne l’est pas moins. Si la science n’est qu’un fantasme, c’est-à-dire qu’elle n’a pas de validité au regard du réel, alors – je m’excuse – la passe suit le même chemin.
... et l’idée d’un réveil impensable
C’est pourquoi Lacan peut dire, du même souffle, dans la même phrase de son Séminaire Le moment de conclure [7], que la science n’est que fantasme et que l’idée d’un réveil est à proprement parler impensable. Réveil est un mot initiatique pour qualifier l’illumination de passe. C’est poser aussi que la pensée n’est pas propre au réel. Ce qui est déclasser la pensée.
C’est ce qui est le plus saisissant, au moins dans cet aperçu. Dans tout son dernier enseignement, Lacan classe la pensée dans le registre de l’imaginaire. Ce qui est énorme. Alors que très peu de temps avant de s’y engager – vous en avez la référence écrite dans Télévision –, il explique tout à fait au contraire que la pensée c’est du symbolique qui dérange l’imaginaire du corps. Mais le dernier enseignement de Lacan commence quand la pensée est déclassée du symbolique à l’imaginaire.
C’est là qu’il faut dire que la psychanalyse pure, avec son objectif de passe, se supporte d’une confiance faite au savoir – on peut dire d’une confiance faite au savoir dans le réel –, mais seulement à titre de supposition. C’est déjà ce qu’amène Lacan lorsqu’il introduit la passe dans son texte inaugural sur le psychanalyste de l’École. Il évoque bien le savoir, mais il ne l’évoque pas plus que comme savoir supposé, et qui donne à ce savoir son statut d’inconscient. Cette supposition est relative au discours analytique, elle est induite par l’acte analytique, et c’est un fait de transfert, un fait d’amour. Cette supposition de savoir, ce n’est pas réel. Lacan le signale en toutes lettres, le sujet supposé savoir n’est pas réel. Ce n’est donc pas équivalent à du savoir dans le réel.
Lacan y a toujours insisté. Le ressort pour la psychanalyse, c’est la supposition transférentielle de savoir. Cela n’assure nullement qu’il y ait effectivement du savoir dans le réel. D’où le statut donné à l’inconscient d’être foncièrement une hypothèse, voire une extrapolation. C’est là-dessus que Lacan construit son Moment de conclure, où je prélève cette phrase : «L’hypothèse que l’inconscient soit une extrapolation n’est pas absurde».
2. Un réel mis en fonction
Construction de savoir
On peut, à partir de là, donner l’accent qui convient à tout de ce qui dans l’analyse est construction de savoir.
Premièrement, par rapport à l’interprétation, où les bouts qu’on a – c’est même ainsi que Freud le présente –, les éclairs de vérité qu’on a, on les monte en savoir, on fait une construction. Ça, du côté de l’analyste. Freud, lui, pensant que cette construction est à communiquer au patient quand il convient. En quoi il se distingue de Lacan, dans l’acte. Du côté de l’analysant, le même terme de construction s’impose. On parle de construction du fantasme fondamental. Ce qui indique que le fantasme fondamental est une construction. Ce n’est pas du savoir dans le réel.
Si le fantasme fondamental est une construction – comme Lacan l’a toujours dit dès qu’il a amené le terme de fantasme fondamental –, qu’est-ce qu’il y aurait d’étonnant à ce que la passe comme traversée du fantasme fondamental soit également une construction ? C’est une construction de savoir à partir d’effets de vérité, une construction ordonnée par un effet choisi comme majeur ou qui s’impose comme le nec plus ultra. Son caractère de construction est tout à fait patent lorsqu’on passe de la passe moment de l’analyse à la passe exposition dans la procédure. Bien entendu que c’est une construction, une construction dont on choisit et dont on monte les éléments.
La foi qu’on a – quand on a foi dans l’analyse –, c’est que, dans les constructions, du réel est mis en jeu, du réel est touché à partir de la supposition de savoir, quelque chose du réel se manifeste à partir du savoir. C’est ce que Lacan indique à l’époque où il lance la passe d’une façon très discrète : la signification de savoir, le savoir supposé, tient la place du référent encore latent. Jadis, j’avais appris à lire cette phrase en indiquant que ce référent c’est l’objet petit a comme réel, venant précisément à être cerné par la série signifiante qui se poursuit dans l’analyse.
Si l’on prend ça avec la foi du charbonnier, cela permet de croire que l’on passe, comme insensiblement, du sujet supposé savoir, qui n’est pas réel, à un terme qui appartient au registre du réel. On s’imagine que, à un moment, il se fait que le savoir supposé est métaphorisé par le réel, que le référent, le réel encore latent, vient à un moment, monte sur la scène, et dit... Qu’est-ce qu’il dit ? Il se mettrait à dire : «Moi, le réel, je parle» ! Pourquoi pas ?
Si on croit que cette métaphore est là, que c’est ce que Lacan dit, ou qu’il s’en contente, il faut se mettre à genoux. C’est le miracle. On parle de miracle quand la relation de causalité échappe.
Pour bouger un petit peu le regard sur cette affaire, le réel dit petit a ce n’est pas tout le réel, pour autant qu’on puisse dire tout le réel – on ne peut pas –, c’est le réel qui est pris dans le fantasme. Petit a est un réel mis en forme, mis en fonction. C’est un réel résultat d’une construction, de la construction du fantasme fondamental, c’est-à-dire la réduction des représentations fantasmatiques et des histoires qu’on se raconte, pour en détacher comme la formule. S’il y a réel, c’est un réel qui résulte d’une construction.
La passe et le réel
C’est pourquoi, l’amenant ainsi, comme réel résultant d’une construction, c’est un terme dont le statut de réel est en question. Quand on lit Lacan trop vite – bien qu’il fasse tout pour qu’on ralentisse la lecture –, cela fait un choc de s’apercevoir que, dans le chapitre vin du Séminaire Encore, il déclasse l’objet petit a du registre du réel. Il m’est arrivé de commenter ce chapitre, qui est vraiment un chapitre qui annonce le nœud borroméen. Il l’annonce sous les espèces d’un triangle dont les sommets portent les lettres majuscules, du symbolique, de l’imaginaire et du réel, que Lacan va appareiller sur son nœud borroméen.
C’est vraiment là que l’on voit se préparer ce franchissement que le dernier Lacan va orchestrer. Le triangle est orienté par des vecteurs, et c’est sur le vecteur qui va du symbolique au réel que s’inscrit petit a, et précisément au titre du semblant.
J’y ai mis l’accent jadis, je dois dire sans succès, parce que tout le monde tenait absolument à ce que petit a ce soit réel. Tout le monde tenait à la métaphore miraculeuse du savoir en réel. Alors que Lacan indique que ce petit a est plutôt du côté de l’être que du réel. Il le qualifie même de semblant d’être, et il note que ce petit a lui-même, ce référent encore latent qui peut prendre la place du savoir supposé, ne peut pas se soutenir dans l’abord du réel. Ce qui bouge avec ça, c’est la notion, le sens que l’on peut donner au terme de réel. Il est évident que c’est se faire à un réel hors construction dont il s’agit. Cela fait de petit a un effet de sens relevant du symbolique, visant le réel, mais n’atteignant qu’à l’être.
Si l’on fait bien attention à ce qui conduit Lacan à construire la notion de la passe, qu’est-ce qu’on peut répondre à la question de savoir ce que l’opération du savoir supposé change au réel ? Qu’est-ce que Lacan explique que la passe change au réel ? Il dit – soyons précis – que la passe change quelque chose à ce qui est le rapport du sujet au réel, qu’elle change quelque chose à son fantasme comme fenêtre sur le réel.
Admettons que la traversée du fantasme permette une sortie hors du fantasme, dans sa définition initiale, même si elle est momentanée, même si c’est un aperçu. Mais il n’est pas sûr pour autant que ça change forcément la pulsion. C’est bien le sens de ce que Lacan – dans son Séminaire XI, lorsqu’il est déjà sur la voie d’élaborer l’analyse avec fin – pose encore la question : «Qu’est-ce que tout ça change finalement à la pulsion ?» Il faut entendre : en effet, il y a un résultat au niveau du savoir, mais dites-moi encore ce que cela change au réel.
La nomination est une supposition
Comme le note Lacan dans son Moment de conclure – je glose là, mais tout cela tient dans trois phrases qui sont illuminantes –, Freud a eu recours au concept de pulsion parce que l’hypothèse de l’inconscient, le savoir supposé, manque à se soutenir dans l’abord du réel. Avec la pulsion, Freud a voulu en effet nommer quelque chose du réel. Mais, pour le dernier Lacan justement, c’est très problématique la nomination, d’aller se mêler, avec du signifiant, de l’ordre du réel.
Pourquoi Lacan, à un moment, s’est-il mis à gloser sur la nomination dans son dernier enseignement, et dont l’argumentation n’apparaît pas toujours déployée ? Pourquoi le problème de la nomination ? Parce que la nomination est une supposition. C’est la supposition de l’accord du symbolique et du réel. C’est la supposition que le symbolique s’accorde avec le réel, et donc que le réel est en accord avec le symbolique.
La nomination, c’est la pastorale du symbolique et du réel. La nomination est équivalente à la thèse du savoir dans le réel, ou au moins c’est le premier pas, celui qui coûte, dans la direction du savoir dans le réel. Le nom propre, c’est un point de capiton, non pas entre signifiant et signifié, mais entre symbolique et réel, à partir de quoi on s’y retrouve avec les choses, c’est-à-dire avec le monde comme représentation imaginaire.
Si l’on ne suppose pas cet accord miraculeux du symbolique et du réel, alors il faut un acte. Cet acte ne peut relever que du point de capiton majeur qui est le Nom-du-Père. C’est pourquoi Lacan en fait le père du nom, le père nommant, celui qui assume l’acte de nomination, et par là même qui lie le symbolique et le réel.
Cet angle du dernier Lacan prend à revers la psychanalyse. Il ébranle son fondement, son axiome, sa supposition. Il met en question le lien du symbolique et du réel, c’est-à-dire qu’il invite à penser à partir de leur disjonction, à partir d’un rapport d’extériorité entre les deux, et disons à partir de leur non-rapport. C’est bien par là qu’il est entré dans la question, puisqu’il a commencé par mettre l’imaginaire en position de tiers, de médiation, entre les deux de la disjonction fondamentale symbolique et réel.
3. Un réel hors-sens
Jonction et disjonction dans le nœud
Quand on se met à prendre la psychanalyse à revers de son axiome, de sa supposition, de ce dont elle se sustente, c’est-à-dire à partir du moment où on disjoint le symbolique et le réel, on dit : «Ce n’est pas du tout parce que vous avez trouvé des choses dans votre analyse, des vérités, du savoir, en veux-tu en voilà, pardessus par-dessous – j’ai dit le contraire et le reste, et à un moment je me suis arrêté parce que c’était tellement formidable que je ne pouvais pas faire mieux –, que, du côté du réel, ce soit changé forcément.» Il y a là un écart, cela peut être changé dans le semblant d’être, mais ce n’est pas forcé que ça aille plus loin. D’ailleurs, il y a dans le réel bien plus de choses que ce que l’on peut en changer par les expériences de savoir – sinon ça se saurait.
On progresse dans l’expérimentation là-dessus. Maintenant on n’en est plus à produire des clones mais une nouvelle espèce de singes, jamais vue. Je crois qu’on peut tranquillement prophétiser que, comme il y a un nouveau singe, un nouvel homme nous attend certainement quelque part dans le vingt-et-unième siècle. Et quel sera le comité d’éthique qui sera bien capable là d’empêcher que l’on résiste à l’appétit de perfectionner une espèce qui souffre de tant de maux qu’elle a dû avoir recours à la psychanalyse ?
Si vous pensez à partir de l’extériorité du symbolique et du réel, et si vous vous rendez compte qu’il y a des interférences, mais que vous voulez tout de même les tenir séparés – sans être fou, en sachant que lorsqu’on trafique quelque chose du côté du symbolique, on peut avoir des effets dans le réel –, si vous les tenez séparés conceptuellement, le nœud se trouve nécessité. Le nœud borroméen, vous ne pouvez pas y couper. C’est sous la forme du nœud, sous les espèces du nœud, more nudo, que les deux, symbolique et réel, peuvent rester disjoints tout en étant inséparables. Le nœud borroméen permet que les deux éléments restent disjoints – ils peuvent dire «connaît pas» –, sauf qu’en même temps ils sont inséparables, c’est-à-dire qu’ils sont joints de façon à ne pas pouvoir se séparer. La forme borroméenne du nœud surmonte l’antinomie de la jonction et de la disjonction. Cela exige l’introduction d’un troisième, lui aussi disjoint des deux autres.
On voit bien ici quel est le propre du nœud par rapport à la chaîne. Bien sûr, le nœud et la chaîne sont deux formes d’articulation, mais dans le nœud les éléments restent disjoints. Ils sont là chacun pour soi dans un non-rapport radical les uns avec les autres, et ils sont néanmoins pris dans un rapport.
Un réel exclu du sens
Il faut en venir au réel dont il s’agit, non pas le réel que vous trouvez dans le schéma R de Lacan, dans sa «Question préliminaire». C’est pourtant le schéma qui est censé nous donner quelque chose du réel. Lacan l’a baptisé de la lettre initiale du mot, schéma R. On a là un réel qui est encadré par le symbolique et l’imaginaire. Ce sont des champs. Il y est question de recouvrement, par exemple. Lacan peut dire : «La relation imaginaire spéculaire aa donne sa base au triangle imaginaire, que la relation symbolique mère-enfant vient recouvrir.»
Cela fait partie du b. a.-ba de la construction de Lacan. On part de l’imaginaire et on montre qu’il y a des termes qui se symbolisent, ou qui permettent le recouvrement par des termes symboliques. Il y a aussi des intrusions d’un champ dans un autre. Le terme d’intrusion revient plusieurs fois dans la clinique même du cas Schreber, et le terme d’intrusion exprime que les champs du réel, du symbolique et de l’imaginaire communiquent.
D’une façon générale, que nous parlions de symbolisation, ce déplacement, cette circulation, implique le transfert d’un élément appartenant à un champ dans un autre champ. Ça nous sert à ça normalement le réel, le symbolique et l’imaginaire. Il y a toute une population là. Indéfiniment, les éléments réels se déplacent dans le symbolique, et il y a des éléments imaginaires aussi, et quand ce n’est pas inscrit dans le symbolique, ça reparaît dans le réel. C’est un tohu-bohu.
Ce n’est pas de ce réel-là dont il s’agit. Que devient le réel dans le nœud ? Il est figuré, non pas comme un champ, mais comme un pauvre rond de ficelle comme tel, disjoint du symbolique et de l’imaginaire. C’est le réel comme hors symbolique et hors imaginaire. Ça au moins c’est simple. C’est ce que résume l’expression hors-sens, puisque, pour qu’il y ait sens, il faut que collaborent symbolique et imaginaire, et c’est précisément ce qui est exclu quant au réel. Que peut-on en saisir de ce réel ? Y en a-t-il un concept ? On peut se le demander. Lacan au moins dit que oui, qu’il y a un concept de ce réel-là. Il dit que c’est le sien, et s’il met autant l’accent sur le fait que c’est le sien, c’est qu’en effet ce n’est pas si facile à transmettre.
Il faut d’abord s’apercevoir que c’est justement parce qu’on définit le réel comme exclu du sens que l’on peut mettre du sens sur le réel. Je ne dis pas «dans le réel», je dis «sur». Le «dans» suppose un champ, et il n’y a pas de dedans du rond de ficelle. On peut, sur le réel, mettre du savoir, mais dans la perspective du réel comme exclu du sens, y mettre du savoir ce n’est jamais qu’une métaphore. Écrivons-le sens sur le réel :
Cela veut dire que même le savoir est de l’ordre de ces termes que multiplie le dernier enseignement de Lacan quand il dit, non pas des constructions, mais des élucubrations, des futilités, voire des fantasmes. Situer ainsi tout ce qui est sens n’épargne pas le savoir ni la science. Par rapport au concept du réel comme exclu du sens, tout ce qui fait sens prend la valeur de futilité et d’élucubration.
C’est une catégorie, évidemment, ça se multiplie. Dès lors que l’on prend la perspective selon laquelle l’accord est rompu du réel et du savoir, on peut dire que tout savoir est réduit au statut de l’inconscient, c’est-à-dire au statut d’hypothèse, d’extrapolation, voire de fiction. C’est une position radicale. Rien de ce qui fait sens n’entrera dans le concept du réel. C’est non seulement «perdez toute espérance», mais «perdez tout sens».
C’est abracadabrant, mais c’est une position de méthode, au sens où l’on parle du doute méthodique de Descartes. C’est le doute méthodique qui permet à Descartes de produire l’exception de l’être dont l’existence ne peut pas être évoquée en doute.
Symptôme et croyance
De même, lorsqu’on s’oblige à cette salubre discipline de poser le réel comme exclu du sens, cela permet éventuellement de poser l’exception du symptôme freudien, comme le fait à l’occasion Lacan. Le symptôme freudien, ce serait le seul réel à ne pas exclure le sens. Une phrase comme ça, pour qu’elle porte, pour qu’elle soit même pensable, il faut avoir pris la perspective radicale de l’exclusion du sens.
C’est dans le même fil que Lacan peut, à un autre moment, renvoyer le symptôme analytique à un fait de croyance. Comme il dit, on y croit. On croit que ça peut parler et que ça peut être déchiffré. On lui croit du sens. Ce «on y croit» met l’accent sur la relativité transférentielle du symptôme. «Le symptôme, on y croit», qui a tant surpris dans sa formulation, c’est la conséquence du sujet supposé savoir. Cela change simplement l’accent. La pure supposition signifiante est traduite en termes de croyance. Quand on dit «supposé», personne ne suppose. Lacan avait insisté là-dessus. Le sujet est supposé, mais personne ne suppose, il est supposé au signifiant. Quand on dit «on y croit», cela met plus en valeur qu’il faut que quelqu’un y croie. On peut formuler sur ce fond que la croyance transférentielle vise le savoir dans le réel comme un sens qui peut parler, comme un sujet. Qu’est-ce que la croyance transférentielle ? Donnons-lui son nom. C’est l’amour. C’est là que trouve sa place juste ce que Lacan peut dire – on se demande pourquoi si on ne le prend que séparé –, page 48, dans Encore : «L’amour vise le sujet». L’amour vise le sujet supposé un signe. Le «on y croit» convoque et exprime l’amour. C’est bien pourquoi on peut ici introduire, comme le fait Lacan dans son dernier enseignement, une femme au rang de symptôme, par excellence.
Les affinités de la femme et du symptôme, ce n’est pas seulement que le symptôme c’est ce qui ne va pas, comme un vain peuple le pense aussitôt. C’est ce qui est susceptible de parler. C’est ça qui est au fondement de la femme-symptôme. Ce que vous choisissez comme femme-symptôme, c’est une femme qui vous parle.
J’avais naguère développé l’autre versant, qu’une femme attend qu’on lui parle. C’est bien pourquoi Lacan parle dans le même mouvement du «y croire au symptôme» et juste en même temps «y croire à une femme». C’est que c’est un symptôme parlant et qui appelle à être écouté, voire entendu. Pour avoir une femme comme symptôme – ce qui est la seule façon de l’aimer –, il faut l’écouter, il faut la déchiffrer.
Quand les messieurs ne sont pas disponibles, quand ils n’ont pas le temps, ou alors quand il sont devant leur ordinateur, qui est un autre symptôme à déchiffrer, un autre symptôme qui parle, ou qu’ils déchiffrent les symptômes de leurs clients, eh bien, les femmes vont en analyse.
C’est une définition de l’amour qui n’est pas narcissique, et qu’on a cherchée. C’est très simple, l’amour narcissique est celui qui vise une image, alors que l’amour lacanien est celui qui vise le sujet. Le sujet supposé, c’est l’amour en tant qu’il introduit du sens et du savoir dans le réel. C’est la seule voie par laquelle le savoir et le sens s’introduisent dans le réel.
Le réel sans loi
C’est là que l’on peut placer les énoncés épars de Lacan, qui peut dire à la fois, sur ce fondement-là, que les femmes sont terriblement réelles, et puis en même temps mettre en valeur qu’elles sont terriblement sensées, et même le support du sens, et en même temps, à l’occasion terriblement insensées. Ces termes sont tous à s’ordonner autour de ceci que c’est l’amour qui vise le sujet. On n’aperçoit tout cela que si on a le bon concept du réel comme hors-sens, mais aussi bien comme réel sans loi.
Ça, ça paraît trop, quand Lacan dit ça : «Le réel est sans loi». Là on abandonnait les fondements même de la rationalité. Encore, hors-sens, si on fait la confusion de cet hors-sens avec le signifiant, on s’en aperçoit à peine. Mais sans loi ! La loi est en effet de l’ordre de la construction, de la futilité de la construction. Notre concept méthodique du réel nous oblige à décaler le statut de la loi. D’ailleurs, ce qui prouve bien que ce n’est pas du réel, c’est que les lois qu’on trouve dans le réel, elles changent [8].
La meilleure preuve que la science n’est qu’un fantasme, que c’est vraiment la position la plus tranquille, c’est justement qu’il y a une histoire de la science, et que ça se remanie. On croirait une analyse, pour tout dire.
C’est à faire la distinction du réel proprement dit et du sens que l’on trouve quelque chose comme lalangue. Comment Lacan a-t-il inventé lalangue, à distinguer du langage ? C’est justement qu’il a monté d’un cran son concept du langage et de sa structure au niveau de la futilité du sens. Il a dit : «Finalement, ce langage avec sa structure, c’est une construction, une élucubration de savoir qui s’établit au-dessus de ce qu’est le réel proprement dit.»
La méthode dont il s’agit, c’est de, en tout, chercher le réel. Chercher le réel, chercher à passer sous le sens, chercher à se passer des constructions, même élégantes, même probantes, même surtout si elles sont élégantes. C’est ce que Lacan assume et démontre dans son dernier enseignement. C’est un certain «foin de l’élégance !».
Il y a un livre que je dépiaute en ce moment qui s’appelle en anglais The Élégant Universe, L’Univers élégant. Cet ouvrage est consacré à exposer quelque chose qui nous fait évidemment un effet de résonance, la théorie des cordes et super-cordes, c’est-à-dire une théorie des plus récentes qui prétend unifier le champ de la physique. Ce qui est tout de même formidable, c’est qu’en effet il renonce aux particules, il renonce aux points – comme une correspondance sur ce point avec quelqu’un –, mais il met à la place, comme élément basique, des cordes. On peut dire : vraiment, quel pressentiment de Lacan. Sauf que ce ne sont pas exactement les cordes de Lacan, mais des cordes vibrantes. Et surtout, que ce soit fait pour donner un univers élégant n’est pas fait pour donner confiance.
* L’orientation lacanienne III, 3, Le lieu et le lien (2000-2001), 10 & 17 janvier 2001. Texte et notes établis par Catherine Bonningue. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.
[1] «Les Journées de l’École de la Cause freudienne», La Lettre mensuelle n°193, décembre 2000, pp. 1-5 ; «Le clivage psychanalyse psychothérapie», à paraître dans Mental.
[2] «Psychanalyse et psychothérapie», La Cause freudienne n°22, Paris, 1992, pp. 7-12.
[3] La Conversation d’Arcachon, Paris, Le Paon, Agalma, 1997.
[4] «Du symptôme au fantasme, et retour» (1982-1983), L’orientation lacanienne H, 2. Tout le début du cours, soit de novembre 1982 à mars 1983, est consacré à différencier symptôme et fantasme, l’accent étant mis sur le fantasme. La dernière partie du cours amorce un mouvement de retour du fantasme sur le symptôme, accentuant là l’importance du symptôme sur le fantasme.
[5] «Sur le déclenchement de la sortie d’analyse (conjonctures freudiennes), La sortie d’analyse I et II» (1992), La Lettre mensuelle n°118 (pp. 26-30) & n°119 (pp. 31-381, 1993.
[6] Si l'on en trouve une ou deux occurrences dans «Du symptôme au fantasme...» - le 24 novembre 82, le terme de sinthome est cité par rapport à Joyce et le 1er juin 83: «Parmi les questions que je regrette de ne pas avoir traitées cette année, c'est [...1 d'en avoir démontré une construction qui puisse différencier la métaphore et la métonymie dans le symptôme. Je suis resté volontairement en deçà du sinthome tel que Lacan a commencé à l'écrire à partir d'une certaine date, parce que cela modifie profondément la problématique que j'ai développée cette année, et que, pour l'amener valablement, il faut un certain nombre de considérations sur quoi « [Étourdit » fait le point. Il faut d'abord avoir réussi à animer ce sujet dans le réel pour l'aborder.» (JAM) -, c'est plus tard en réalité que J.-A. Miller fait véritablement cet apport. On se reportera notamment à «Une nouvelle modalité du symptôme» (13 mai 1998), Les feuillets du Courtil n°16,1999, pp.11-29: ou encore précédemment, «Le sinthome, un mixte de symptôme et fantasme» (11 mars 1987), La Cause freudienne n° 39,1998, pp.7-17.
[7] Lacan J. Le Séminaire Livre XXV, Le moment de conclure «Une pratique de bavardage» (1977), Ornicar ? n° 19, Paris, Lyse, 1979, pp. 5-9.
[8] J.-A. Miller développera la question du réel sans loi dans le cours suivant, à paraître dans le prochain numéro de La Cause freudienne.v