Psychanalyse et connexions

Jacques-Alain Miller

"RCF 68"
Editions Navarin

Psychanalyse et connexions

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  • Psychanalyse et connexions*

    Jacques-Alain Miller

     

    Veuve, orpheline, et stérile

    Après une conférence, que dit le public au moment où il se disperse ?

    D’une façon générale, il plaisante, il se moque. C’est une remarque de Freud sur la vie quotidienne dans les universités, prenant en compte la pression la pression du surmoi qui s’exerce au moment où il faut se tenir bien silencieux, attentif à la construction de l’orateur. L’énergie psychique a ensuite besoin de se débonder, ce qu’elle fait dans le registre opposé, celui du comique. Ceci était surtout vrai dans des universités de discipline germanique. Aujourd’hui, on a trouvé la parade, qui consiste à rigoler pendant les conférences elles-mêmes. Par mesure de protection, l’enseignant tient à faire rire, au moins au début. C’est l’opening joke, codifié dans la pratique anglo-saxonne des conférenciers, qui met à l’abri, qui est un paratonnerre à blagues.

    Il y a un autre registre de ce qui se dit et se fait à la fin d’une conférence, celui des appréciations de valeur, les valorisations positives ou négatives, ainsi que les nuances entre ces deux valorisations extrêmes, et aussi les descriptions, la communication du contenu, en général par un petit résumé de quelques phrases. Les articles s’écrivent aujourd’hui en comportant déjà leur propre résumé, pour faciliter leur classement. On constate par là à quel point le signifiant est plastique, élastique. Je me suis demandé, moi, pour commencer: que répondra-t-on dans le public lorsque lui sera demandé ce qu’a dit Miller sur psychanalyse et connexions ? Je me suis proposé à moi-même une description ultra rapide de la chose : il a dit que, jadis, la psychanalyse avait tout plein de connexions, et qu’aujourd’hui, elle n’en a plus du tout, et Lacan l’ayant conduite là. Je vous en propose un schéma simple, un squelette de graphe: un sommet avec beaucoup de vecteurs afférents provenant d’autres sommets – le tout plein de connexions afférentes –, et aussi tout plein

    de connexions efférentes. Je ne trace pas les vecteurs qui peuvent ici réduire les couples de points, et construire des arborescences, des rhizomes.

    Voilà une trajectoire de la psychanalyse, de son état jadis lorsque rien d’humain ne lui était étranger, à son état d’aujourd’hui, une structure minimale discrète, un point non connecté. C’est aussi deux points de vue sur la psychanalyse, qui peut-être coexistent, une trajectoire qui va vers la raréfaction, à partir d’un réseau très serré de parenté étendue. La psychanalyse avait des oncles et des tantes, des cousins, des cousines, des ancêtres en veux-tu en voilà, des petits-enfants, et la voilà veuve, orpheline, et stérile.

    Des connexions

    La description de l’état premier de ce graphe est beaucoup plus enthousiasmante que celle de l’état second, état qui peut cependant aussi donner une valeur spéciale, extrême.

    Chez Freud, on n’a pas de mal à décrire la luxuriance des connexions afférentes et efférentes de la psychanalyse, les exemples de littérature sont innombrables. Ses emprunts à la mythologie et le renouvellement qu’il a apporté aux études mythologiques ont un certain caractère d’évidence et se sont inscrits dans la mémoire. Le complexe d’Œdipe, l’effet de langage, font de sa part l’objet d’une attention constante. La présence des œuvres d’art justifie qu’on développe toute une iconographie psychanalytique. Les références à l’ethnographie ont nourri plusieurs de ses ouvrages, ainsi que sa réflexion sur la paternité, sur le grand homme. Freud fait là bénéficier la psychanalyse d’un humanisme que nous pouvons qualifier de supérieur et dont la figure de Goethe, qui lui était chère, est la représentation. La psychanalyse est ainsi prise dans un réseau serré de connexions humanistes. Avec Lacan, la psychanalyse a continué d’assumer l’étendue de ces domaines, et là encore augmentés, à une transformation près que ce qui était chez Freud des effets de résonance est devenu à proprement parler chez Lacan – le terme est de lui – des connexions. Nous avons avec Lacan, s’agissant des connexions de la psychanalyse, affaire à ce que j’appellerai un humanisme formalisé. D’ailleurs, le structuralisme, au moins le premier structuralisme, n’est pas autre chose qu’un humanisme formalisé. À la différence de Freud, Lacan passe par la référence aux disciplines comme telles, là où Freud faisait plutôt des références multiples et empruntait des exemples. Ces disciplines, c’est l’histoire – du langage, de l’art, des religions –, l’anthropologie et la linguistique – des faits de langage énumérés, mais aussi proprement une référence à la discipline linguistique. Freud, lui, n’avait par exemple jamais porté le moindre intérêt à la logique mathématique, alors que Vienne avait donné naissance au logicopositivisme, étant encore de son temps le lieu d’une activité importante dans ce domaine. Lacan ajoute un quatrième vecteur, celui des mathématiques.

    Pour la référence à l’histoire, je vous renvoie au rapport de Rome, à la première partie de la première partie qui est consacrée à une comparaison de l’histoire et de la psychanalyse, Lacan utilisant en particulier ce que lui apporte à cette date la nouvelle histoire, telle que ses différentes modalités, ses différentes strates pouvaient être distinguées par quelqu’un comme Braudel, en même temps que Lacan lui-même définit la psychanalyse comme une restitution de l’histoire du sujet.[1] Pour anthropologie et linguistique, les noms à aligner sont ceux de Lévi-Strauss et de Jakobson, puisque Lacan est remonté à partir de Lévi-Strauss à celui qui avait été son inspirateur en matière de structuralisme, Jakobson.

    Pour ce qui est des mathématiques, les noms sont moins apparents. C’est la théorie des graphes, telle qu’elle était présentée et développée au public savant, dans les années 50, par Claude Berge, peut-être moins un inventeur qu’un présentateur – on n’en trouve pas le nom cité par Lacan.[2] C’est aussi la théorie des jeux de Von Neumann et Morgenstern, Lacan en ayant eu connaissance par son ami le mathématicien Guilbaud.[3] C’est également la théorie mathématique de la communication que Lacan a dû connaître par ce voyageur qui avait toujours l’allure d’omniscient qu’était Roman Jakobson. Un petit ouvrage en anglais porte ce titre de Théorie mathématique de la communication, de Shannon et Weaver.[4] Ce sont ces trois registres, les graphes, les jeux et la communication, qui me semblent à l’époque représenter pour Lacan la connexion mathématique de la psychanalyse, ces trois registres étant investis de façon propre, spécifique, dans la construction de son graphe du désir.

    Impérialisme

    C’est l’époque bénie, ces années 50, de ce qui apparaît à la fois comme une très grande réceptivité psychanalytique, et, en même temps, corrélativement, comme un certain impérialisme psychanalytique. La psychanalyse démontre une sorte de parenté innombrable. La psychanalyse a après tout quelque chose d’une conversation. Même si c’est remanié par le dispositif psychanalytique, tout ce qui entre dans la conversation donne matière à la psychanalyse d’y pratiquer ses procédés. La psychanalyse est aussi bien chez elle au niveau des significations qu’au niveau du signifiant, et elle fait vibrer aussi bien des idées primaires, comme les appelait Ernst Jones, que les disciplines qui opèrent à partir du signifiant. Les idées primaires, ce sont les significations communes, celles à la fois du soi et de la parenté, de la naissance de la vie et de la mort. Ce domaine est si vaste que c’est avec peine qu’on y fixerait des limites, et il est en tout cas capable de recouvrir, par prolifération, l’ensemble où est située la condition humaine.

    La psychanalyse a, avec Freud, touché à la fois au rapport du signifiant et du signifié, d’une façon qui a été enregistrée par la culture – peu importe là que ce soit des partisans ou opposants de la doctrine freudienne –, ainsi qu’au rapport du signifiant au signifiant, ne serait-ce qu’en accréditant le concept du refoulement. On peut dire pour ne pas dire, un manque à dire marque sa présence inéluctable dans tout ce qui est dire, et donc, invite à une lecture entre les lignes. La résonance de cette novation a retenti sur tous les procédés de l’exégèse dans toutes les disciplines où ils sont pratiqués.

    Il en va de même pour la novation introduite quant au rapport du signifiant au signifiant, cette novation étant ce que traduit le mot d’association. D’un côté le refoulement, de l’autre côté l’association. L’association comporte la notion qu’un signifiant donné fait sens et toujours sens à partir du signifiant auquel on le lie. Il fait sens après-coup à partir de ce signifiant auquel il est associé. Ce qui met en valeur, quand on en développe les conséquences, ce qu’on peut appeler, en empruntant un mot de Saussure, et en le déplaçant, un arbitraire du sens.

    Tout ce qui fait construction – le minimum de la construction étant la liaison S1-S2 – sur le fond de ce schéma apparaît ainsi comme factice, possiblement factice. D’une part, la psychanalyse a fait naître des pratiques de déchiffrage, et d’autre part, des pratiques de déconstruction. Nous voyons d’ailleurs de nos jours foisonner ce terme de construction : l’espace religieux, l’espace financier, le sens... Ce terme a proliféré au point d’être même considéré comme une catégorie, il est un des effets de résonance de cet impérialisme psychanalytique.

    Vérité infixable

    Lacan a d’abord simplifié le graphe des connexions de la psychanalyse en les pensant essentiellement à partir des mathématiques, et spécialement de la théorie des jeux comme capable de rendre compte du niveau de la pratique analytique. C’est pourquoi il a, à un moment, pris l’ensemble de ces connexions sous le chapeau des sciences de l’intersubjectivité, dont la matrice même était celle de la théorie des jeux. C’est là qu’on aimerait s’en tenir, et surtout dans un département universitaire, puisque, à partir de cette conception foisonnante, on voit en effet les études multiples devoir s’écrire sur les connexions de la psychanalyse. Mais il faut s’apercevoir que le rapport de la psychanalyse à ses connexions est travaillé par une dynamique interne, qui est celle de l’humanisme versus le structuralisme. C’est ainsi que le souci pédagogique qui inspire Lacan lorsqu’il énumère les connexions de la psychanalyse dans « La chose freudienne », son souci pédagogique de la formation des analystes, entre en contradiction avec sa propre référence à la vérité dans sa différence avec le savoir.[5] Vérité toujours infixable, comme le sujet filant toujours dans la marge, vérité dont il n’y a pas de pédagogie. Donc, déjà, tout ce qui relève des connexions est progressivement refoulé, repoussé dans le registre d’une propédeutique. Cette vérité apparaît aussi bien rebelle à toute connexion, vérité qu’il décrit à cette date comme « étrangère à la réalité, insoumise au choix du sexe », et « plutôt inhumaine ».[6] Mais il y a là en même temps une équivoque, puisque cette vérité infixable semble en même temps avoir un contenu particulièrement pathétique: celle de la castration.

    Anti-connexion

    Le mouvement conduit à ces énonciations surprenantes du tout dernier enseignement de Lacan, ce mouvement qui est celui de couper progressivement les connexions de la psychanalyse.

    Vous le voyez déjà en 1964, quand il donne une définition de l’inconscient qu’il différencie soigneusement pour la première fois de la structure au sens de Lévi-Strauss. « La structure de l’inconscient n’est pas celle de la connexion, n’est pas celle simplement de l’association d’un signifiant à un autre, la structure de l’inconscient est proprement temporelle, elle est faite d’apparitions et disparitions, d’un achoppement ou d’un trébuchement. »[7] C’est déjà l’indication de ce mouvement de départ loin des connexions.

    Vous le trouvez encore vérifié dans « Radiophonie », où vous voyez Lacan couper aussi bien avec la linguistique qu’avec l’ethnologie, avec Jakobson qu’avec Lévi-Strauss, en marquant que, ni la linguistique, ni l’ethnologie ne peuvent supporter l’immixtion de l’inconscient dans leur domaine.[8]

    C’est encore ce qui est vérifié dans le programme qu’il établit pour le Département de Psychanalyse: l’ethnologie a disparu des listes du programme ; la linguistique n’est évoquée que pour sa carence à saisir ce qu’on essaie de désigner par le nom de vie, où il faut entendre la jouissance du langage.[9]

    Absolue, séparée

    La psychanalyse solitaire de ce dernier état du graphe, c’est la psychanalyse absolue, au sens de séparée. En même temps que se sont répandues dans la société – ce n’est qu’un début – les objectivations psychosociologiques du sujet, Lacan a essayé de faire en sorte que la psychanalyse tire son épingle de ce jeu-là. Elle a donc établi – on peut le lire entre les lignes, et parfois sur les lignes – un rapport de dérision avec toutes les disciplines, qui s’impose si, de la psychanalyse, on remonte au pur niveau de l’Un, c’est-à-dire à l’autisme singulier de chacun dans son rapport de pur symptôme qui ne ressemble à aucun autre.

    Si on revient à ce niveau de l’Un, que je peux représenter par S1, tout ce qui l’associe à un autre apparaît déjà de l’ordre du semblant, c’est-à-dire développe la notion de l’arbitraire du sens. La vérité elle-même dans ce schéma n’apparaît que comme un effet de semblant parmi d’autres.

    Pas de respect davantage pour la science, dont Lacan à l’époque ose dire qu’elle se caractérise par sa futilité, c’est-à-dire par la dépendance où elle est, elle aussi, à l’endroit du signifiant 2 pour obtenir ses catégories. Mesurée à l’autisme du symptôme, la science apparaît comme pas sérieuse, comme un exercice d’apparat, d’autant plus qu’elle est maintenant liée à l’université, c’est-à-dire à des exigences singulièrement institutionnelles. Il y a dès lors une comédie des connexions. La seule connexion que, dans ce désert, il serait peut-être encore justifié de maintenir, est la connexion au théâtre, la connexion à la comédie des connexions.

    La psychanalyse comme anti-connexion est anti-elle-même aussi. Elle met en suspens ses propres constructions. Elle est donc un exercice d’effacement, un effacement progressif où elle se laisse percevoir elle-même logée à la même enseigne.

     

         * Texte et notes établis par Catherine Bonningue d’une conférence donnée à l’Université de Paris VIII, Département de Psychanalyse, le 20 mars 2007, lors de la Journée Lacan, le savoir, les savoirs. J.-A. Miller a repris en partie cette confé¬rence à son cours L’orientation lacanienne III, 9 du 21 mars 2007. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.

     

     

     

    [1] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953), Écrits, Paris, 1966, p. 254 et suivantes.

    [2] Cf. Berge Claude, Théorie des graphes et ses applications, Paris, Dunod, 1958.

    [3] Von Neumann John et Morgenstern Oskar, Theory of Games and Economic Behavior (1944), Princeton University Press, 2004. Cf. Guilbaud Georges Th., « La théorie des jeux », Revue Économie appliquée n° 2, avril-juin 1949.

    [4] Cf. Shannon Claude et Weaver Warren, Théorie mathématique de la communication (1949), Paris, Retz, 1975.

    [5] Cf. Lacan J., « La chose freudienne » (1955), Écrits, op. cit., p. 435-436.

    [6] Ibid., p. 436.

    [7] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973, 1er chap.

    [8] Lacan J., « Radiophonie » (1960), Autres écrits, Paris, 2001, p. 403-447.

    [9] Lacan J., « Peut-être à Vincennes » (1975), Ornicar ? n° 1, Paris, 1975, p. 3-5.