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Pièces détachées
Jacques-Alain Miller
Jacques-Alain Miller vient d’annoncer l’accélération du rythme d’établissement pour publication au Seuil des Séminaires et textes de Jacques Lacan. Après L’angoisse, voici Le sinthome. En début d’année 2004, il nous introduisait en six leçons au Séminaire x (à lire dans les numéros 58 et 59 de la Cause freudienne), et dès novembre 2004, c’est au tour du Séminaire XXIII d’être, lui, plus qu’introduit, présenté, explicité.
On lira ci-dessous les deux premières leçons de ce cours L’orientation lacanienne III, 7 intitulé « Pièces détachées », dans lesquelles j-A. Miller commence, au milieu de la première leçon, sa longue étude du Séminaire du Sinthome qui se poursuivra jusque fin janvier 2005. Il nous a paru pertinent de laisser, au début de la partie consacrée au Sinthome de ce qui sera extrait des « Pièces détachées » pour publication, cette introduction du thème de l’année, qui vaudra, ici, comme ouverture à la lecture de ce Séminaire de Lacan.
À suivre dans les numéros 61 et 62.
Catherine Bonningue
I – Présentation du sinthome
- Le choix d’un titre
Une attitude
Je vous remercie d’être là.* Cela me permet de me rappeler que vous existez. Je vous ai à vrai dire un peu oubliés, pour ne penser qu’à Lacan et à rédiger Lacan. Je m’aperçois que cela écrante votre présence, au point que je n’ai pensé à ce que j’allais vous dire qu’hier soir. Je vais donc faire aujourd’hui ce qui m’est venu ce matin. Comme je vérifie que vous êtes là et que vous attendez quelque chose de moi, j’y penserai maintenant tout au long de la semaine.
Ce que je sais le mieux, c’est mon commencement. Et mon commencement, c’est mon titre : « Pièces détachées ». Cela ouvre et laisse ouvert ce qui peut venir, et qui viendra. J’ai confiance, j’ai confiance en vous.
C’est un titre qui ne préjuge de rien et qui me soulage d’avoir à veiller à la cohérence. De me prendre moi-même au débotté, je m’aperçois que la cohérence est un artifice. Si ce titre me va, c’est qu’il donne le pas à la contingence sur la cohérence. Cela me plaît d’autant plus que c’est une attitude qui peut se prévaloir d’être analytique – c’est en tout cas ce que comporte la règle analytique.
J’ai dit le mot « attitude ». C’est un mot codé, un mot qui a sa place dans la logique mathématique, ou au moins dans sa philosophie. On y parle, Bertrand Russell parlait, des « attitudes propositionnelles ». Il faut que je l’explique. Que désigne-t-on par « attitude propositionnelle » ? On désigne par là les diverses relations qui peuvent s’établir entre ce que l’on continue d’appeler, dans cette philosophie, l’esprit, le mind – l’objet dégagé par John Locke –, et les énoncés. Ces relations sont par exemple la croyance, la peur, l’espoir, la connaissance, la compréhension, la supposition... Quand je dis quelque chose, quand je pose une proposition, je peux le qualifier en précisant: c’est ce que je crois, ce que je sais, ce que j’espère, ou bien, même, le contraire – je dis le contraire de ce que je pense. Autrement dit, une attitude au sens logique est une relation entre l’énoncé et l’énonciation. On n’a pas pu évacuer ça.
Quand je dis comme titre « Pièces détachées », je veux dire que je m’imagine que je peux ne pas prendre cela totalement à mon compte, faire des essais, sans trop de vérification. L’attitude, penser qu’il y a une attitude, en ce sens que j’ai dit, rappelle d’abord qu’il y a quelque chose derrière ce qui se dit, que, derrière ce qui se dit, il y a le fait qu’on dise. C’est le rappel auquel Lacan a procédé comme départ de son écrit « L’étourdit »[1]. Ce « qu’on dise », l’attitude propositionnelle, le fait de l’énonciation reste volontiers « oublié derrière ce qui se dit »[2].
« Élucubrat »
Où est le « ce qui se dit » ? Ce n’est pas une donnée élémentaire, une donnée première. Le « ce qui se dit » est « dans ce qui s’entend »[3]. « Ce qui se dit », ce qu’éventuellement vous déposez sur vos papelards, comme préalablement moi-même j’ai déposé des écritures, c’est ce qui, pour vous, se dit dans ce que vous entendez de moi. Ce qui se dit, c’est déjà ce qui se lit, et que vous écrivez – qui est bien la preuve qu’il y a quelque chose qui se lit.
Ce qui s’entend, voilà le fait, ce qui a lieu, ce qui s’enregistre. Quelqu’un ignorant le français a néanmoins accès à ce qui s’entend. Voilà ce qui a lieu ici, ce qui s’entend. Le vrai positivisme, le factualisme, est de s’en tenir à ce qui s’entend. C’est ce dont il convient de se souvenir, de ne pas oublier, s’agissant de l’interprétation analytique, qui est avant tout ce qui s’entend, à charge pour celui qui la reçoit, s’il le veut bien, de chercher ce qui s’est dit dans ce qu’il a entendu. Il ne suffit pas de dire : pouvez-vous le répéter? Ce que suscite souvent l’interprétation. Il ne faut jamais la répéter. Cet écart entre ce qui s’entend et ce qui se dit est de structure.
« Ce qui se dit dans ce qui s’entend » est déjà une construction, une élucubration. C’est pourquoi cela m’absorbe d’écrire Lacan, sur la base de ce qui a été entendu. Reste encore à savoir ce qui se dit là-dedans. C’est à chaque mot, à chaque ligne, que j’éprouve qu’une construction est à faire, à essayer, et pas qu’une, avant de livrer un manuscrit de Lacan. Entre le fait qu’on dise et le fait qu’on l’entend, il y a ce qui n’est pas un fait, mais une construction, que je pourrais appeler un « élucubrat ». L’élucubrat, c’est ce qui se dit, et l’on n’est jamais très sûr de ce qui se dit.
Si l’on fait ici usage de la forme pronominale, c’est bien parce qu’en règle générale, « ce qui se dit » n’est pas ce qu’on veut dire. C’est l’avantage d’avoir jeté ça sur le papier, pour moi. Je n’ai pas eu à m’occuper de ce que je voulais dire, j’ai squeezé ce moment-là. C’est l’écart entre ce qui se dit et ce qu’on veut dire qui laisse place à l’interprétation, qui repose sur ce décalage-là, qui veut dire qu’on peut toujours élucubrer davantage, dans l’ordre de : il me dit ça, mais qu’est-ce qu’il veut dire?
Quelqu’un me dit quelque chose en séance et je m’esclaffe. Je ris. C’est-à-dire je dis. Rire est une façon de dire. Qu’est-ce que je dis au juste ? Dis-je forcément que cela amuse, que c’est drôle? Cela dit peut-être exactement le contraire, par exemple que c’est désespéré, car on peut rire plutôt que de pleurer.
Martyr
L’analyste ne pleure pas. On n’a jamais vu ça, un analyste qui pleure en séance. C’est certainement tant mieux. Ce sont les analysants qui pleurent, éventuellement. Mais quand ça arrive, cela ne dit pas encore de soi-même ce que cela veut dire. Pleurer peut être une résistance. Pleurer plutôt que de parler, mais on réussit très bien aussi à pleurer tout en parlant. Peut-être est-ce signaler qu’on s’est arraché une vérité. On pleure sur cet arrachement-là. On pourrait même élucubrer que les pleurs commémorent la castration et que ce qui se dit sert à ça.
Qui pleure là ? « Qui pleure là, sinon le vent simple, à cette heure / Seule avec diamants extrêmes ?... Mais qui pleure, / Si proche de moi-même au moment de pleurer ? » Attitude propositionnelle, je cite. Je suis passé à la citation, au premier vers de La Jeune Parque. Dans la citation, quelqu’un d’autre parle, qui dit que ce n’est rien que le vent qui pleure dans la solitude de l’heure.
Qui pleure dans la solitude de la séance analytique ? En règle générale, ce sont des femmes. Elles portent la plainte jusqu’aux pleurs, parfois même simplement la vérité. Ce faisant, elles font voir que la séance analytique est souvent l’heure des pleurs. La pl’heure, si je puis dire. Cela vaut ce que ça vaut. Comme de dire – je l’associe à ça – qu’enseigner, c’est en saigner.
C’est une autre heure celle à laquelle je suis convoqué. Il y a du saignement dans l’affaire. Pas seulement du savoir. Donc, je pourrais vous dire: « Ceci est mon sang ».
Oui. J’ai dû m’apercevoir ce matin que j’en suis venu au point où enseigner, c’est quelque chose comme exhiber ses stigmates. J’enseigne en martyr de la psychanalyse. J’en sens bien le ridicule. Mais sans doute la position de martyr est-elle ce à quoi l’on arrive quand on a une passion.
Avoir une passion, c’est subir, souffrir. J’éprouvai ce matin, de devoir me remettre à tourner la manivelle, combien je suis loin de la position universitaire dont je suis parti, et que j’ai continué à occuper pendant plusieurs années, en enseignant de la psychanalyse. J’ai d’ailleurs signalé un jour que je sentais qu’avait vacillé cette position qui faisait de moi un enseignant[4], comme je signale aujourd’hui à quel point cela ne m’est plus naturel de m’adresser à une foule. Je l’éprouve ainsi pour la première fois. C’est un effort, qui est vraiment convertir la passion de la psychanalyse, ce qu’elle peut comporter de souffrance, en une exhibition de la passion.
L’attitude que je pourrais substituer au « je sais », qui est celle qui soutient un enseignement, est celle d’un « je souffre ». Je souffre mille morts pour vous parler. Je n’en ai pas l’air, bien sûr, et c’est d’en apercevoir le ridicule, qu’au souffrir, je substitue le rire, tout au moins le sourire. Plutôt sourire, que souffrir.
C’est pourquoi je dis « pièces détachées ». C’est ce que j’ai à m’arracher pour vous le rapporter. Je dis que c’est une attitude analytique, parce qu’on ne demande pas autre chose à un analysant que de livrer sa pensée en pièces détachées, sans se soucier d’ordre ni de congruence, ni de cohérence, ni de vraisemblance. Il doit être assuré que, quoi qu’il vienne, ce ne sera pas sans rapport.
C’est la confiance qui est faite au procédé inventé par Freud et que Lacan a traduit par le sujet supposé savoir. Le sujet supposé savoir, cela se résume à ce qui s’opère de la relation, de la connexion, écrite, pour simplifier, S1-S2. Tout ce que je vous dis va prendre du sens, soyez-en sûrs, petit à petit.
Bricolage
La fonction de la pièce détachée est isolée comme telle dans le Séminaire de L’angoisse, comme un module d’objets caractéristiques de l’expérience moderne[5]. La pièce détachée y vaut comme une approche, une esquisse de ce que Lacan élucubre comme l’objet petit a. La pièce détachée, ce n’est pas un tout. Ce qui la constitue comme telle, c’est qu’elle se réfère à un tout, qu’elle n’est pas. Elle est prélevée sur ce tout, sur un tout où elle a sa fonction. D’où la question : qu’est-ce que la pièce détachée toute seule, la pièce détachée hors du tout ? Et pire encore, la pièce détachée quand le tout où elle aurait sa fonction n’existe plus ? On connaît ça maintenant tous les jours : « Ah ! je regrette, on ne fait plus ça. » Vous êtes avec, dans les mains, la pièce détachée qui peut être tout l’appareil moins ce qui en ferait le tout. Et voilà l’appareil déprécié, ravalé, au statut de la pièce détachée.
Cette expérience est commune et justifie la question que pose Lacan, sans donner de réponse: quel est alors son être, à cette pièce détachée, définitivement détachée? Quelle est sa subsistance quand le tout auquel elle se rapportait a périclité et est devenu désuet?
Quel sens a-t-elle ?
C’est ainsi que la plus bête des pièces détachées, une fois isolée de sa fonction comme telle, devient énigmatique. On ne sait plus ce qu’elle veut dire, parce qu’elle ne sert plus à rien. C’est un critère pour savoir ce que ça veut dire que de savoir à quoi ça sert. C’est le pragmatisme élémentaire de la signification résumé dans l’aphorisme wittgensteinien « meaning is use » – la signification, le sens, c’est l’usage. Par là, la pièce détachée, quand elle ne sert plus à rien est une figure du hors-sens, hors du sens. C’est bien au moment où, comme telle, elle ne sert plus à rien, qu’elle peut alors être asservie et se prêter à mille et un usages, et d’abord à un usage de jouissance pure, si la jouissance est précisément, comme l’évoque Lacan au début du Séminaire Encore, ce qui ne sert à rien[6].
La valeur de jouissance de la pièce détachée, c’est ce qu’a exploité avec subtilité un Marcel Duchamp, par le geste de l’artiste qui convertit la pièce détachée en objet esthétique. Un urinoir mis sur un piédestal, avec la signature de l’artiste – il n’est pas question, bien sûr, de faire ses besoins –, de ce fait, peut rayonner comme une Madone. Pur objet de jouissance. Il y a beaucoup à dire sur l’esthétisation de la pièce détachée dans ce qui fut l’art contemporain, mais cela a durablement marqué l’activité artistique. La pièce détachée, une fois soustraite à son usage naturel, se prête à d’autres usages éventuels pour lesquels elle n’était pas faite. C’est un processus, un procédé fondamental que cette pratique du bricolage. C’est sous cet angle que l’on peut considérer de façon féconde l’histoire de la pensée. Aristote n’avait pas prévu qu’un jour viendrait où Thomas arriverait à marier extraordinairement le moteur immobile et le Dieu du buisson ardent. La théologie a été faite du réemploi de pièces détachées de la philosophie grecque pour essayer de trouver quelque chose à dire, un bafouillage, à propos de la révélation du buisson ardent. Toute une part de ceux qui ont été traumatisés par cette révélation ont bricolé quelque chose avec les pièces détachées de la philosophie grecque. Cela donne une discipline hautement respectable, bien que de fond en comble bricolée, qui est la théologie. C’est si bien fait qu’on ne voit même pas la couture, on ne voit même pas les soudures qu’il a fallu faire pour que ça s’emboîte. Il faut dire que cela a été poli par les siècles.
Lévi-Strauss souligne, met en tête de son ouvrage La Pensée sauvage, le bricolage[7], indiquant bien par là qu’il y a un lien tout à fait essentiel entre l’angle structuraliste, la structure, et la pièce détachée. La pièce détachée est un objet que Lévi-Strauss dit concret, c’est-à-dire qui comporte toujours, quand on veut s’en resservir, quelque chose de prédéterminé, en raison de l’usage originel pour lequel elle a été conçue. Les initiatives, les projets, du bricoleur sont limités par la conformation de la pièce qui a été pensée et produite pour l’usage précédent dont elle est détachée. Il parle d’un « élément précontraint » qui a des propriétés déterminées, dont on ne peut pas faire n’importe quoi. Vous avez une liberté de manœuvre, mais restreinte par la configuration concrète de l’objet.
Le bricoleur accumule, sans savoir pourquoi, les pièces détachées qui pourront toujours servir, et puis, quand il a le projet, il s’arrange avec les moyens du bord, avec ce qu’il a, un ensemble fini de matériaux d’origines diverses, de matériaux hétéroclites. La structure, ce n’est pas tout lisse. On a l’idée qu’elle est homogène, qu’elle est un tout qui fait système: pas une tête ne dépasse. La structure est supportée par de l’hétéroclite. Le trésor du bricoleur est fait au gré des occasions, c’est un résultat contingent de ce qu’il a pu récupérer de résidus divers. C’est toujours en cela un élément semi¬particularisé qui, à la fois, a des déterminations bien précises, mais dont l’emploi reste à trouver.
2. Le langage et lalangue
Signifiantisation du phallus
Du point de vue psychanalytique – ce que me semble comporter le Séminaire du Sinthome de Lacan –, le corps est comparable à un amas de pièces détachées. On ne s’en aperçoit pas tant qu’on reste captif de sa forme, tant que la prégnance de la forme impose l’idée de son unité.
Combien de places y a-t-il dans cette salle ? Un par un. C’est un point de vue, qui a sa consistance. Ce point de vue qui fait qu’un corps est Un a même tellement sa consistance que c’est le corps vivant qui vaut comme le modèle de l’individu, l’individu en indivision. Ce mot d’indivision dit bien ce que l’individu doit à la vision, la biologie en restant tributaire.
Quand Lacan fait appel aux références biologiques dans son Séminaire de L’angoisse, ce n’est pas sans rappeler que la différence structurale reste primitive et qu’elle introduit « des ruptures, des coupures, la dialectique signifiante »[8]. Entendons ce que ça veut dire : le statut primitif du corps est d’être en pièces détachées, contrairement à l’évidence du visible. Je ne rappelle que pour mémoire les phénomènes qui ont été investigués par Mélanie Klein et que Lacan a rassemblés sous l’expression qu’il a introduite dans le vocabulaire de la psychanalyse en France du corps morcelé, qui désigne un statut subjectif du corps, primaire par rapport à la satisfaction de la bonne forme, de la Gestalt. C’est même ce qui donne son sens au stade du miroir. Si le stade du miroir fait événement, c’est parce qu’on a affaire à un statut subjectif du corps qui est en morceaux. C’est ainsi que Lacan écrit dans « L’étourdit » : « Le corps des parlants est sujet à se diviser de ses organes »[9]. Cela prend toute sa valeur par rapport à la référence, récurrente chez lui, à l’unité du corps vivant et à l’âme comme forme du corps vivant, et à ce que le concept de l’Un y trouve ou non sa source.
Dans le Séminaire Encore, on voit revenir à plusieurs reprises cette interrogation sur l’unité du corps, son indivision, mirage dont il faut se déprendre pour saisir – on peut le faire dans l’expérience analytique – qu’à un certain niveau de conception, les organes s’ajointent, se répondent, conspirent à la bonne santé, et, d’un autre point de vue, il s’agit de leur trouver un sens, une valeur, une fonction. Et la forme n’est jamais ce qu’elle devrait être : une jambe plus courte que l’autre, un peu trop de gras ici ou là. Les organes sont autant de pièces détachées et, comme on le voit dans la schizophrénie, le sujet a à leur trouver une fonction. On y voit en effet se déployer le fait du morcellement quand l’opération de l’unification imaginaire n’a pas marché.
Dans « L’étourdit », Lacan prend l’exemple de la circoncision qui lui revient de son Séminaire de L’angoisse, chirurgie qui arrive à donner usage à un bout de chair jusqu’alors négligé dans son éminente dignité. Cette fois-ci, c’est en le détachant que le prépuce trouve une fonction, mais ce n’est que pour introduire l’exemple majeur de la pièce détachée dans la psychanalyse qu’est le phallus, cet organe comme pièce détachée qui devient signifiant dans le discours analytique.
La signifiantisation du phallus relève de la logique du bricolage. On peut tout à fait y reconnaître un élément précontraint, au sens de Lévi-Strauss, dans la mesure où, en tant qu’objet concret, il est déjà comme tel, de fait, isolé dans le corps, paraissant comme plaqué, étant érectile, et au point, signale Lacan, de pouvoir paraître amovible. C’est d’expérience courante dans ce qui hante les rêves, voire la littérature. Ce qui vaut ici pour le signifiant phallique vaut pour toute opération de signifiantisation. Disons qu’elle s’empare d’une pièce détachée pour l’élever à la dignité du signifiant.
Structure division et structure système
Je me suis donné comme titre « Pièces détachées » avant tout pour pouvoir ne pas faire de plan, pour pouvoir accueillir ce qui allait nous venir. Vous avez même échappé à ce titre : Zibaldone. On trouve maintenant en français cet énorme ouvrage de deux mille pages de Leopardi, une sorte de journal fait de pièces détachées, que je lisais en italien depuis quelques années[10]. J’ai une fascination spéciale pour cet ouvrage, voulant même tout lire. Je me suis dit : voilà ce qu’il faut faire, au fil du temps, on dit ce qui vient. J’ai préféré « Pièces détachées » parce que cela vaut rappel essentiel concernant la structure. La structure est toujours à référer à un morcellement initial, à un amas de pièces détachées. Pour le dire sous la forme d’un slogan, la structure, avant d’être système, est division. C’est pourquoi elle n’est jamais synthèse.
Déjà, quand Lévi-Strauss introduisait cette définition de l’inconscient : comme tel toujours vide et l’opérateur qui impose des lois structurales à des éléments inarticulés, à un vocabulaire d’images, et qu’il en faisait un discours[11], on avait bien là ces deux registres de la structure, un ordre, mais dont le vocabulaire, la matière, lui est préalable, sous la forme d’un matériau étant là d’avant. On pourrait dire que la structure a toujours un Autre, qui est là l’amas préalable de son matériau. Lévi-Strauss dit que ce sont des éléments inarticulés qui trouvent, dans la structure, à s’articuler. Ils sont déjà éléments, tout inarticulés qu’ils sont, c’est-à-dire comme tels détachés. Il faut par exemple ici distinguer la structure système, celle dont Lacan fera l’ordre symbolique, et la structure division.
L’interrogation qui se fait de plus en plus insistante chez Lacan, c’est bien de savoir comment on passe – cette interrogation est pressante à la fin de son Séminaire Encore – de cette structure division, de la division signifiante des éléments, à la structure système. C’est en quoi l’élément garde toujours quelque chose de la pièce détachée.
Lacan interroge la définition de l’inconscient structuré comme un langage à partir de là[12]. Dès lors qu’on le déchiffre, l’inconscient ne peut que se structurer comme un langage, mais ce langage n’est jamais qu’hypothétique. Cela vise la structure système. C’est à partir de là que Lacan introduit la différence entre le langage et lalangue. Une fois que l’on fait sourdre lalangue derrière le langage, celui-ci est ravalé au statut d’une élucubration de savoir sur lalangue, il est renvoyé au statut d’élucubrat. Le langage, c’est le système, éventuellement grammatical, le système linguistique, qu’on invente à partir de lalangue. D’où le débat des linguistes et des philosophes : comment faut-il structurer la langue ? Lacan va jusqu’à dire qu’en tant que tel, le langage n’existe pas. C’est une fiction, une construction. C’est bien sûr ce qui ouvre la voie à ce que Lacan va tenter avec ses nœuds et avec la définition inédite qu’il donne du sinthome. Cliver le langage dans sa différence d’avec lalangue ne laisse pas indemne notre référence, dans la pratique analytique, à l’inconscient. L’inconscient n’est pas une donnée. Pour faire un court-circuit, je dirai que la donnée primitive, c’est le symptôme.
3. Du symptôme au sinthome
Escabeau
J’ai dit « pièces détachées » pour couvrir l’année. Sans ça, je vous aurais dit : je vais d’abord m’engager dans un commentaire du Séminaire du Sinthome[13]. Le changement d’orthographe auquel Lacan procède est un changement de sens. La différence du symptôme et du sinthome répercute la différence du langage et de lalangue et indique un point de vue sur le symptôme où il n’est plus une formation de l’inconscient.
Lacan, soulignant l’appui pris par Freud, dans ses déductions sur des événements menus de la vie psychique, tels que le lapsus et l’acte manqué, donnait un modèle pour penser les formations de l’inconscient, emprunté au registre de la vie, au registre végétal : « Il n’y a pas besoin de microscopes, pas plus qu’il n’y a besoin d’instruments spéciaux pour reconnaître que la feuille a les traits de structure de la plante dont elle est détachée. »[14] J’ai été content de retrouver l’adjectif « détaché » à cette place. La feuille détachée de la plante n’est pas du tout une pièce détachée, elle en est structurellement différente puisqu’elle est informée par la plante, elle est structurellement identique. Il va chercher la plante, un organisme vivant, et il met plutôt l’accent, pour penser la formation de l’inconscient, sur le fait que toutes les parties de la plante concourent à la même totalité, finalisée, de la plante.
Le sinthome, que Lacan invente après son Séminaire Encore, est une pièce détachée, une pièce qui se détache pour dysfonctionner, une pièce qui n’a pas d’autre fonction – c’est apparemment ainsi qu’elle se détache – que d’entraver les fonctions de l’individu, et, loin d’être seulement une entrave, elle a, dans une organisation plus secrète, une fonction éminente. D’où l’idée qu’il s’agit, dans l’analyse, de lui trouver, de lui bricoler une fonction.
Le sinthome s’appuie, s’adosse à la littérature très spéciale de James Joyce, et spécialement à ce qui est, même si Lacan en parle peu, le témoignage d’une pièce détachée de la littérature, Finnegans Wake, dont on n’a jamais su bien quoi faire. Tout ce qu’on fait, en anglais, c’est de bien rééditer sans changer le numéro des pages, parce que, sans ça, on ne s’y retrouverait plus. Cela doit rester tel quel, c’est vraiment un résidu de la littérature, c’est tombé hors. L’idée initiale de Lacan est de dire : Finnegans Wake, qui n’est fait que d’échos de nombreuses langues, de jeux de mots de ce genre, mais qui mêlent plusieurs langues, ne peut sourdre que du symptôme de Joyce, que d’un symptôme concernant le langage – il en voit le témoignage, l’esquisse, dans le symptôme avéré de sa fille, schizophrène –, dont il a su faire de l’art. De la pièce détachée de son symptôme, il a su faire à la Marcel Duchamp, mettre son urinoir sur le piédestal. Il lui a inventé une fonction.
Voilà ce qui supporte l’élaboration de Lacan : ce que serait l’exemple d’un écrivain, d’un sujet affecté d’un symptôme, pas d’automatisme mental, mais quand même d’échos dans le langage, qui, loin d’y plonger, d’en être asservi, a cette liberté de manœuvre, cette marge, qui lui permet avec ça de construire ce que Lacan appelle ailleurs « son escabeau », le piédestal sur lequel on met du beau.
Une géométrie contre-intuitive
Est-ce la finalité de l’analyse? Prendre la chose ainsi, c’est déjà être très loin de l’idée que le symptôme – au premier sens – se guérit. Le sinthome, lui, ne se guérit pas, et il s’agit de savoir quelle fonction lui trouver. Lacan introduit la notion que c’est, non pas de la littérature, mais de la logique qui doit être appliquée au sinthome, c’est-à-dire reconnaître sa nature, en particulier que ce n’est pas une formation de l’inconscient, et en user logiquement jusqu’à atteindre son réel, en supposant qu’au bout de ça, il n’a plus soif. Il note que c’est ce que Joyce a fait, mais à vue de nez, approximativement. L’usage logique du sinthome auquel Lacan invite s’oppose à son usage de déchiffrement, celui-ci renvoyant à la notion de vérité du symptôme, et conduit au réel du sinthome. Cela comporte certainement, à la fois dans les esquisses des théories que Lacan propose et dans sa pratique, une dépréciation de la vérité, et bien plutôt l’idée que viser la vérité du symptôme, c’est l’alimenter.
Il n’emprunte plus la représentation du symptôme au règne du végétal – la feuille de la plante qui pousse –, mais au registre animal, le symptôme comme une entité vorace qui boit le vin de la vérité, de la signification. L’interprétation alors, si elle vise à énoncer une vérité, alimente le symptôme. Lacan dit, dans une conférence prononcée la même année : « L’interprétation ne doit pas être théorique, suggestive, c’est-à-dire impérative. » Elle n’est pas « faite pour être comprise; elle est faite pour produire des vagues »[15] Elle ne doit pas être alimentaire, elle ne doit pas alimenter le symptôme, elle ne doit pas être l’aliment du mensonge vrai, du mentir vrai du symptôme.
D’où l’abord de la question par le biais des nœuds. C’est toujours de la géométrie, mais une géométrie contre-intuitive, qui en elle-même est une critique de la géométrie des surfaces. C’est une géométrie qui ne peut plus prendre appui sur la forme en tant qu’elle captive le sujet, au point que Lacan rêve, dans ce Séminaire, qu’il faudrait envier les aveugles, c’est-à-dire se déprendre de l’imaginaire et des formes pour ne traiter que le symbolique, et devant constater qu’on est obligé de les ouvrir, les yeux, pour manier les nœuds. Mais c’est pourtant une géométrie qu’il définit comme interdite à l’imaginaire. C’est la difficulté à imaginer dans l’ordre du nœud qui fait la plus vraie substance du nœud. On touche là aux limites de toutes les métaphores naturalistes ou vitalistes.
Lacan s’y trouve d’ailleurs confronté en la personne de Chomsky, qu’il rencontre aux États-Unis, et qui le sidère en défendant la thèse selon laquelle « le langage est un organe », qui donc inscrit le langage comme un organe supplémentaire du corps et assurant sa survie dans l’environnement, un organe de préhension par le mot, par le concept. L’idée du langage organe a inspiré le positivisme logique, Wittgenstein, l’idée qu’il y a des maladies du langage, des symptômes du langage, et que la bonne philosophie est une thérapeutique du langage, que la logique doit nous aider à apprendre à dire ce qui est, et donc à nous délivrer des faux problèmes. C’est le sens de l’expression de Wittgenstein « jeux de langage ». Cela ne veut pas dire qu’on joue, mais que parler fait partie toujours d’une activité, d’une forme de vie. C’est cohérent avec la notion, qui est bien dans le Tractatus, que le langage est un organe[16] : « Le langage quotidien est une partie de l’organisme humain ». Chomsky n’a fait là que s’inscrire dans la même voie, dans une voie qui conduit à poser la philosophie comme une activité qui consiste essentiellement dans une élucidation, qui consiste à clarifier les propositions pour que le langage s’ajuste à la réalité.
À l’horizon, qui contraint aussi bien le Tractatus que les investigations de Wittgenstein, il y a la croyance que les problèmes se dissiperont. C’est ce que dit Wittgenstein : « La solution au problème de la vie, on la reconnaît à ceci que le problème s’est évanoui. »[17] Cette idée, ce « le but de la philosophie ou de la sagesse, c’est de nous apprendre à ne plus poser le problème de la vie », c’est ce que croyait Wittgenstein, mais aussi bien Paul Valéry, et même André Gide. Il n’y a pas lieu de se poser des problèmes. La culture, la philosophie, c’est le grattage de problèmes insolubles qu’il n’y a pas lieu de se poser. La philosophie, c’est d’apprendre à ne pas se poser de problèmes.
La révélation ou le sinthome
À côté, nous avons eu, dans la phénoménologie et ce qui en a procédé, au contraire le culte de la question infinie qu’il ne faut jamais fermer. Où s’inscrit Lacan là ? Très précisément sur ce point qu’il y a un problème de la vie qui n’a pas de solution, mais qu’on ne peut pas ne pas se poser, et qui est: il n’y a pas de rapport sexuel pour l’espèce humaine. Toute la sagesse concernant les faux problèmes n’empêche pas que cette question-là se pose, même si la forme propositionnelle sous laquelle cette thèse est énoncée n’est pas satisfaisante : il n’y a pas de. Elle n’est pas satisfaisante aux yeux de Lacan lui-même puisqu’elle procède par la négation, et la négation est une relation, c’est déjà une construction.
Ce qu’il s’agirait de cerner ici, c’est le bout de réel qu’on vise en disant « il n’y a pas de rapport sexuel », qui est la face négative du fait positif « il y a sinthome ». Lacan appelle sinthome le fait positif dont l’énoncé « il n’y a pas de rapport sexuel » n’est que la face négative. C’est en quoi l’on peut dire – pourquoi pas – que la psychanalyse, disons le sujet, est foncièrement zététique – du grec zetei, chercher, qui foncièrement cherche, qualificatif qu’on attribuait aux sceptiques.
Là, la psychanalyse s’est trouvée accordée à ce qui fut notre modernité. Je dis « ce qui fut notre modernité » parce qu’elle est en train de changer à vue d’œil. La modernité ironique, la modernité qui sait que tout n’est que semblants, provoque sous nos yeux un choc en retour, et le retour au poids singulier que prend parmi nous aujourd’hui la tradition, et même la révélation, comme principe d’une moralité objective. Aujourd’hui, on peut énoncer en clair que les fameux comités d’éthique dont jadis nous parlions avec Éric Laurent – nous l’avions anticipé –, ça ne fait pas le poids[18]. Les comités d’éthique où l’on se met ensemble, on discute, on se met d’accord pour négocier la norme, cela ne fait pas le poids concernant l’existence de l’Autre. Nous avons au contraire aujourd’hui, s’affirmant, tous les signes d’un retour à un Autre qui en soit un, c’est-à-dire un retour à la prise au sérieux du fait de la révélation – où la moralité, ce qui est bien et ce qui est mal, ce n’est pas une question de discuter avec le voisin, et puis de voter et de se mettre d’accord – où le bien et le mal procèdent d’un discours qui a été tenu par l’Autre à un moment du temps et qui constitue des commandements. Cela a toujours été là, mais cela s’était fait plus discret. Cela rasait les murs même, à certains égards, sous le poids d’une modernité triomphante. Mais nous assistons à l’entrée, au retour sensationnel sur la scène du monde, de tous les côtés – parce que de révélation, il n’y en pas qu’une –, des sujets qui sont happés par la vérité de la révélation. Ils réalisent sous nos yeux l’aspiration à ce que Lacan appelait « un discours qui ne serait pas du semblant »[19].
Wittgenstein et Valéry pouvaient rêver d’une philosophie qui s’annulerait elle-même parce qu’il n’y aurait plus de question qui vaille, mais s’ils pouvaient procéder à l’annulation de la philosophie, c’est qu’elle s’était toujours sustentée de son rapport à la divinité, et ensuite de son rapport à la révélation. C’est ce qui a soutenu l’effort de pensée pendant tout le Moyen Âge, et puis, avec Descartes ou Malebranche, ce fut le rapport de la science et de la révélation, et jusqu’à Hegel ça tient comme ça. Une fois qu’on l’a laissée là, en effet, elle n’avait plus rien à faire que de s’ajuster à l’absence de problèmes. Surprise ! La pièce détachée qui ne servait plus beaucoup est maintenant montée sur un char d’assaut. Elle s’impose sur la scène publique, dans ce qu’on peut appeler la politique du monde. Elle est là. Tout cela ne fait pas assez pièce détachée, cela s’ordonne trop bien. Cela s’ordonne à ceci que nous avons le choix: ou la révélation ou le sinthome.
II – Résonances
- La main de Joyce
Intercesseur
J’ai dit « pièces détachées » parce que je suis amené à faire autre chose ici que ce que j’ai toujours fait. J’entends me fier à l’absence d’ordre et vous laisser le soin de trouver du sens. Ce que j’ai toujours fait, c’est de mettre de l’ordre dans les dits de Lacan. J’ai toujours confié mon élucubration sur Lacan.
Pour une fois, pour changer, je ne raisonnerai pas, au sens de la rationalité. Je me contenterai de résonner, au sens de la résonance. Peut-être est-ce après tout ce que j’ai toujours fait, sans le savoir: résonner du dit de Lacan.
C’est ainsi que j’écris Lacan, que je le rédige. Je ne cherche pas à y mettre mon ordre. Je cherche à m’en abstenir. Résonner de Lacan est sans doute, en plus, ce qui convient quand on écrit et quand on lit le Séminaire du Sinthome. C’est un parcours singulier dans l’élaboration de Lacan, un parcours fait d’éclats, et où la cohérence, le moins qu’on puisse dire, est qu’elle n’est pas au premier plan. L’aperçu y est préféré à l’ordre.
Il y a néanmoins un fil. Tout au long de ce vingt-troisième Séminaire, Lacan tient James Joyce par la main. C’est une image dantesque – je veux dire qu’elle vient de Dante. Dante, lui, c’est la main de Virgile qu’il tient dans son voyage à travers l’enfer, le purgatoire et le paradis. Peut-être faut-il toujours, qu’il soit avoué ou caché, un guide, un intermédiaire, ou plus exactement un intercesseur.
Qu’est-ce qu’un intercesseur? C’est quelqu’un qui a de l’influence et qui en use en votre faveur, qui s’entremet. Si on réfléchit à cette fonction d’intercesseur, on ne peut pas ne pas reconnaître que Freud fut cet intercesseur pour Lacan. C’est la main de Freud que Lacan a tenue tout au long de son Séminaire. Il n’a pas cru qu’il pouvait s’avancer dans la psychanalyse, pour élucubrer ce qu’elle est, sans se remparder, comme il disait, de Freud, mais ce fut l’intercesseur sous l’influence duquel lui-même tomba. Nous en sommes tous là, bien entendu. Sauf que Lacan s’est débattu contre cette influence de l’intercesseur Freud. Il s’empêtre et il se dépêtre de cette influence. Il la reconnaît pour ce qu’elle est, un ascendant pris sur lui, une autorité, une domination, qui s’est imposée, un empire qui s’est étendu, une emprise qui s’est resserrée, et aussi une fascination qui l’a captivé, et qui a pris sur lui pouvoir, qui a exercé sa puissance, et qu’il a subie. C’est ça, une passion, ce qu’on subit.
Substitutions
J’ai énuméré en passant des termes divers où se répartit la signification de l’influence dans le Dictionnaire Le Robert. C’est une des mains que je tiens.
L’enseignement de Lacan, c’est sa façon de faire avec l’intercession de Freud, sa façon de la secouer et d’essayer de s’en débarrasser, car c’est un fait qu’elle l’embarrasse pour saisir ce qui a lieu dans ce qu’il pratique d’une psychanalyse. C’est pourquoi, contre Freud, il appelle Joyce. Il amène un autre intercesseur, un artiste plutôt qu’un analyste, à la place de Freud.
De même, dirais-je, le sinthome à la place du symptôme. Cela va de pair.
Pourquoi ce mot nouveau? Parce que le symptôme, tel que Freud l’a isolé, renouvelé, articulé, inventé, c’est la vérité. Au point que Lacan, quand il était sur le bord de se choisir un autre intercesseur, définit l’opération freudienne d’être « l’opération propre du symptôme »[20].
Qu’est-ce que ça veut dire ce qu’il dit là ? Que le symptôme freudien est à proprement parler ce qui s’interprète, et ce qui s’interprète dans l’ordre du signifiant. L’ordre du signifiant, quand nous répétons ça, cela nous fait passer la notion que le signifiant est solidaire d’un ordre, et d’ailleurs aussi bien la notion que l’ordre symbolique, comme dit Lacan, non seulement a le primat, mais qu’il est primaire.
C’est bien ce qui est en question : l’ordre est-il primaire? Cet ordre dont il s’agit, c’est déjà ce qu’exprime cette relation la plus bête, S1-S2. C’est la plus bête parce qu’elle se conforme à la suite des nombres. Impossible de faire plus simple. Cet ordre est la condition du sens. Le signifiant n’a de sens, pour parler comme Lacan, que de sa relation à un autre signifiant. Tout de l’opération freudienne est dans la relation. La relation, pour ne pas la qualifier, nous l’appelons « articulation ». Et c’est ce sens du signifiant que nous appelons la vérité, quand il nous dérange. Par l’intercession de Freud, nous donnons à cette vérité un autre nom, nous l’appelons le symptôme. Le symptôme est le nom clinique de la vérité. C’est là, j’imagine, que Lacan en vient à changer de nom pour désigner le symptôme, précisément quand il disjoint symptôme et vérité, et que, dans cette disjonction, il fait place à la jouissance.
Je vais continuer ma petite série. Et dire que je ne voulais pas mettre les choses en ordre!
Je peux encore rallonger cette série de substitutions, en disant que la substitution de la jouissance à la vérité répercute ce qui pointe, ce qui s’impose, à la fin du Séminaire Encore, de la substitution de lalangue au langage.
Derrière le langage, derrière la mise en ordre linguistique et philosophique que constitue une structure du langage, il y a lalangue, il y a autre chose qui ne fonctionne pas, en tout cas qui ne fonctionne pas comme le langage. Le langage, dit Lacan, est une élucubration de savoir sur lalangue. Cet énoncé est énorme. C’est là-dessus que bascule l’enseignement de Lacan et qu’il va chercher une autre main. Le langage consiste à s’imaginer que parler sert à communiquer. Il y en a, en effet, toutes les apparences. L’enseignement est édifié là-dessus.
Ce qui se laisse entrevoir de lalangue sert à tout autre chose qu’à la communication, à tout autre chose qu’à ce qui peut là prendre forme de dialogue. Lalangue, c’est le concept qui veut dire que le signifiant sert à la jouissance.
Le langage n’est qu’une élucubration sur cet usage primaire qui fait croire que son usage premier est de servir à la communication. C’est sur cette élucubration, bien ancrée, que repose la psychanalyse. Lacan vient de là, de l’avoir structurée sur le modèle de la communication dite intersubjective. Intersubjectif n’est pas là l’essentiel, cela continue de prescrire les rapports du sujet et de l’Autre. L’inconscient freudien n’a de sens qu’à ce niveau-là, au niveau de la communication. Il veut simplement dire que la communication peut être chiffrée et, donc, qu’elle demande à être déchiffrée.
2. Usage logique
Universitaire
Prendre la main de Joyce pour Lacan veut dire qu’il y a un au-delà du déchiffrage. C’est la valeur précise qu’il faut donner au rappel humoristique que faisait Lacan, que Joyce se promettait d’occuper les universitaires, que c’était sa prophétie : « Ce que j’écris ne cessera de donner du travail aux universitaires ». Prophétie vérifiée. Il y a des études joyciennes qui, dans l’Université de langue anglaise, rassemblent une phalange croissante, une communauté qui a ses rites, et laquelle a certains surgeons en France. Lacan avait d’ailleurs coopté, dans son Séminaire, le plus brillant surgeon français de cette communauté, en la personne de Jacques Aubert, auquel nous avons dû depuis l’édition de Joyce dans la Pléiade, avec un superbe apparat critique, et, tout récemment, il s’est fait metteur en œuvre d’une retraduction d’Ulysse à voix multiples[21]. Il est là comme la borne témoin à qui Joyce pouvait destiner son œuvre. J’ai coopté à mon tour Jacques Aubert pour lui faire relire ma rédaction du Sinthome. Je lui ai demandé quelques notes de lecture, moyennant quoi, il m’a ravi en m’adressant un apparat critique, digne de la Pléiade, concentré sur les références de Lacan à Joyce[22].
Que veut dire cette présence de l’universitaire ? Quelque chose, à mon sens, de très précis qu’implique Lacan. Déchiffrer Joyce, c’est l’apanage de l’universitaire, c’est-à-dire ce n’est pas celui du psychanalyste. Ce qui contraste avec cette industrie universitaire qui prend Joyce comme matière première, c’est, dans l’ensemble, la position d’abstention, de retrait, de réserve où se tient Lacan par rapport à l’interprétation de Joyce.
Du point de vue du Séminaire du Sinthome, la seule chose qu’on peut attraper du texte de Joyce, au moins de Finnegans Wake, c’est la jouissance dont il faut supposer qu’il a été animé pour l’écrire, et dont son écrit témoigne. Il y a, bien sûr, des éléments d’interprétation de Joyce dans ce Séminaire, mais tous ces éléments s’appuient sur ce qui est en deçà de cette œuvre ultime. Celle-là reste intouchée par l’interprétation. Et dire « la seule chose que l’on peut attraper, c’est la jouissance », c’est dire : c’est la jouissance, non pas la communication, non pas aucune vérité déchiffrée. Joyce est l’intercesseur qui conduit à ceci que le signifiant est d’abord cause de jouissance. Il s’ensuit que le symptôme comme tel, c’est-à-dire déshabillé, réduit plutôt qu’interprété, n’est pas vérité mais jouissance. La réduction plutôt que l’interprétation.
S’il y a interprétation, c’est pour servir à la réduction du symptôme. Dès lors, ce qui s’aperçoit entre les lignes de ce Séminaire, qui est un des derniers, c’est que ce dont il s’agit dans l’analyse est moins de déchiffrer le symptôme que d’en faire usage. Usage est là un terme clef, si on sait l’opposer à celui de déchiffrage.
Langue modifiée
Ce sont des considérations qui m’ont conduit à donner pour titre au premier chapitre – ce n’est pas simple de mettre cet ordre-là, chacune de ces leçons ouvrant tant de voies, et il y a évidemment toujours un abus à dire que là est la clef –: « De l’usage logique du sinthome », là où je vois l’orientation de l’ensemble de ce frayage singulier que Lacan a repéré cette année-là, et j’ai ajouté « Freud avec Joyce ». J’ai décalqué là le « Kant avec Sade » de Lacan, pour marquer que Freud ici est modifié par Joyce. Il est modifié comme Lacan indique d’emblée que la langue anglaise a été modifiée par Joyce. Elle a été modifiée dans Finnegans Wake au point d’en être pulvérisée, néantisée, au point que, dans le fait, elle n’existe pas, comme l’avait noté, pour faire préface à ce Séminaire, Philippe Sollers[23]. Comme si, dans le fait, Joyce révélait, dans cette œuvre de Finnegans Wake, en quel sens le langage n’existe pas comme structure, et qu’il montrait dans le fait comment le langage est défait par la poussée de lalangue.
Psychiatriquement – Lacan l’évoque –, on peut parler de manie, comme on en parle chaque fois que le langage est travaillé en voie de décomposition, de dissolution. Ici, cela veut simplement dire, sans psychiatrie, que l’ordre du langage se montre décomposé, défait, truffé des échos qu’il fait lever, homophoniquement, dans d’autres langues. Là, l’auteur s’avance en maître du signifiant, il ne se coule pas dans ses formes. Il y a, de cette perspective, un privilège de Joyce sur Freud, c’est que Joyce s’attaque à ce qu’on peut appeler la routine. Mot que Lacan emploie dans le Séminaire Encore, la routine qui associe le signifiant au signifié, « cette bonne routine qui fait que le signifié garde toujours le même sens »[24], et qui nous assure de la véracité du sentiment « que chacun a de faire partie de son monde », de ce qui nous reste comme monde. Ce qui ne va pas loin. Le monde de nos habitudes, le monde des proches, de la famille, un monde ultra-réduit à mesure que les intentions qui procèdent du discours de la science font vaciller ce monde.
Rond de ficelle
Globalisation. La globalisation est une démondialisation. Cela ravage ce que nous pouvions nous imaginer comme notre assiette. Cela nous délocalise, bien entendu. Et même, ce qui nous reste comme monde, réduit, on commence à apercevoir que ce n’est encore que pour un temps. La famille, la procréation, le corps, tout cela va incessamment être gagné par la décomposition scientifique.
C’est là que Finnegans Wake est prophétique dans l’opération joycienne qui s’effectue là et consiste à faire dysfonctionner ce qui nous reste d’ordre du monde, et qui fait voir, à partir de Lacan au moins, que si l’on n’habille pas le sinthome du symptôme et de sa vérité, il fait objection au lien social et à la forme sous laquelle nous l’avons abordé, celle de la communication.
C’est ce qui donne toute sa valeur au recours à la logique. La logique, sans doute, est un ordre, une articulation, mais qui ne fait nulle allégeance au lien social. L’usage logique du sinthome, sur quoi Lacan entend recentrer l’opération psychanalytique, est comme tel disjoint de son usage social, qui est toujours communicationnel. C’est un usage qui tend à être solipsiste – pour le dire en termes philosophiques –, ou encore autistique – en termes cliniques. L’usage logique du sinthome est le point de départ du Séminaire Le sinthome et il s’oppose au déchiffrement du symptôme en termes de vérité. Il introduit sans doute à un développement – ce n’est pas une stagnation –, mais qui n’est pas révélation, il est réduction. Réduction à quoi ? Réduction à un os. Réduction à un élément, ou même réduction à un signifiant, mais tout change si le signifiant est représenté et, par là même, conçu comme un rond de ficelle. Dans ce Séminaire, le rond de ficelle avec quoi l’on compose le nœud, rond à tout faire, vient à la place de l’usage à quoi Lacan mettait le signifiant.
Le rond de ficelle n’est pas un trait, il enferme, isole, suppose un trou.
Trou
La définition du signifiant comme trait différentiel, Lacan l’a empruntée à la linguistique. Du seul fait qu’il est différentiel, qu’il se pose par rapport à un autre, il fait système avec cet autre. La définition du signifiant, quoi qu’on en ait, est liée au concept du système comme faisant un tout. La différence, qui fait la seule substance du signifiant, dans la conception saussurienne, suppose la relation. Le signifiant se relie à l’Autre. C’est ce que manifeste le mathème élémentaire S1-S2, si utilisable qu’il en est fascinant. À quoi s’oppose, ce que Lacan évoque d’une phrase qui paraît approximative, que le langage est lié à quelque chose qui, dans le réel, fait trou, proposition essentielle à se retirer de la captation de la conception linguistique. C’est cela que j’ai choisi pour intituler le second chapitre de ce Séminaire : « De ce qui fait trou dans le réel ». Les nœuds de Lacan sont tous construits sur cette fonction du trou. Ce qui montre bien la portée, si élémentaire qu’elle soit, de ce déplacement, c’est que Lacan fait du trou désormais la caractéristique essentielle du symbolique. Cela veut dire que cette caractéristique essentielle n’est pas la différence, n’est pas le système, n’est pas la relation, n’est pas l’ordre, n’est pas le trait, mais le trou.
Dès lors, c’est sur l’imaginaire qu’est reportée la consistance. Le mot consistance est la traduction déplacée de ce qu’était la vieille idée du système, de ce qui tient ensemble. On s’est imaginé que ce qui tient ensemble était le propre du symbolique comme ordre. Référer la consistance à l’imaginaire, il faut pousser ça au terme : ce qui tient ensemble, voire le nœud lui-même, tout ce qui fait système est suspect de n’être qu’imaginaire. C’est pourquoi Lacan, à un moment, comme par surprise, peut poser la question de savoir si l’inconscient est symbolique ou imaginaire. Dans la mesure où on construit l’inconscient comme un système, ne serait-ce pas simplement une consistance imaginaire élucubrée, qui devrait être rapportée essentiellement à son trou, plutôt qu’à se fasciner sur ce qui se répond d’un signifiant à l’autre. Bien sûr que les signifiants se répondent, bien sûr qu’ils sont à l’unisson. Quant au réel, il est ex-sistence, ce qui veut dire qu’il vient en plus, c’est le troisième comme tel, celui qui fait tenir ensemble l’imaginaire et le symbolique. C’est ça le nœud concret, le nœud de départ comme rapport de trois ronds : un ensemble, sans doute, mais qui ne fait pas système, l’ensemble du trou, de la consistance et de l’ex-sistence. Dans le Séminaire du Sinthome, vous trouvez, y compris l’image, la représentation du nœud, tout ce qu’il faut pour montrer que cela se suffit comme tel, qu’il suffit de trois, disposés de façon borroméenne, pour que cela tienne ensemble, et cela suffit pour faire le support du sujet. D’où l’étrange que vienne en plus le symptôme, quand le nœud basique ne tient pas tout seul, et c’est ce quatrième que Lacan découvre sur la piste de Joyce.
3. Consistance du corps
Dans cette perspective, qui est celle de la consistance et non pas du système, le fondamental n’est pas l’ordre symbolique – Lacan prend lui-même à revers sa construction –, mais la consistance du corps. D’où la valeur nouvelle que prend cette référence au corps. Ce n’est pas seulement une conversion au concret que de donner cette valeur-là.
Le corps, c’est ce que le droit décerne au sujet comme sa propriété. Habeas corpus – « ton corps est à toi ». Elle le décerne au sujet de droit qui, du coup, se prend pour une âme. Il se prend pour une âme quand il s’excepte du monde et qu’il éprouve qu’il l’endure, c’est-à-dire qu’il en souffre. Du coup, on peut apercevoir en court-circuit, sur les traces de Lacan, que ce que révèle d’abord une analyse, c’est l’adoration que celui qui parle a pour son corps, dans la mesure où il y trouve sa consistance, consistance imaginaire. Pour ce qui est de sa matière, ce corps se décompose. C’est même un miracle qu’il tienne ensemble pendant un certain temps. Cette consistance pourtant est insuffisante, dans la mesure où il y a l’amour, ou que se pose la question de l’amour, c’est-à-dire de faire le choix d’un autre corps. C’est aléatoire, cela dépend d’une rencontre, et il est notable que Joyce lui-même n’y échappe pas. Si voué qu’il soit à l’usage littéraire de son symptôme, il tient une femme pour sa femme. Là aussi, il est question de propriété. Dans ce cas-là, cela fait encore plus voir la loufoquerie que dans le rapport au corps propre. Une femme, dit Lacan, peut aussi bien avoir affaire à n’importe quel homme. Dire d’une femme qu’elle est la vôtre, c’est une élucubration. Tant qu’elle le croit, ça va encore. C’est la traduction humoristique du non-rapport sexuel.
Parasite
Pourquoi l’amour ? Pourquoi l’espèce est-elle hantée par la question de l’amour ? L’amour oui, l’amour non, capacité d’aimer, amour retenu, amour malheureux, amour satisfait. On peut le rapporter d’abord à ce qu’a d’insuffisant la consistance du corps propre, mais l’amour est aussi une façon, dans la perspective du sinthome, de faire sens d’une jouissance qui est toujours parasitaire. Voilà un terme dont l’emploi ne cesse de croître dans l’enseignement de Lacan : parasite. Les élucubrations sont parasites. La vérité est parasite. La parole elle-même est parasite. C’est une position de sage, d’une sagesse qui prend à contre-pied la sagesse commune, qui fait fond sur le langage pour tamiser tout ça. La sagesse qui consiste à vous apprendre que vous pouvez vivre en bonne entente, en bonne intelligence, en harmonie avec la jouissance. C’est une anti¬sagesse, une sagesse subversive qui, au contraire, vous explique qu’il y a un parasite qui ne se laisse pas éliminer et qu’on peut seulement modifier et transformer, que ce qui est homme et qui parle fait grouiller les parasites – grouiller est un verbe qui est dans Lacan.
Qu’est-ce que ce parasite de la jouissance? La jouissance n’est pas dans le corps comme consistance, quand la consistance est articulée à sa forme, elle n’est pas dans le symbolique comme trou – ce parasite vient en plus entre le corps et le symbolique –, et, si on veut, elle les noue. C’est pourquoi Lacan peut parler du parasite de la jouissance comme du réel.
Quelle est la valeur signalétique du cas de Joyce ? Dans le Séminaire, il est présenté comme l’exemple d’une suppléance à un dénouement du nœud. C’est que la jouissance du corps de l’Autre ne suffit pas pour nouer le nœud, il faut que s’y ajoute la jouissance du symptôme. Quelle est-elle dans le cas de Joyce? C’est d’abord ce qui est le recours secret de chacun, et qu’on peut qualifier, psychiatriquement, de mégalomanie. Chez Joyce, cela prend la forme méthodique d’une ambition qui est la promotion de son nom propre – de son nom propre, construit Lacan, à la place de l’hommage qu’il n’a pas rendu au Nom-du-Père. D’où ces éléments d’analyse clinique du cas Joyce. Premièrement, que son père n’en a pas été un. Deuxièmement, qu’est-ce que ça veut dire? La seule chose qu’on trouve dans le Séminaire, c’est que ce père n’en a pas été un parce qu’il ne lui a rien appris. Il ne lui a passé aucun savoir-faire avec le monde, au point qu’il a dû s’en remettre aux pères jésuites pour lui apprendre comment faire, comment négocier l’affaire de sa vie. Troisièmement, Lacan suppose que Joyce a pâti d’une démission du père. Ce qui fait voir que la fonction du père, c’est d’avoir une mission – ce que Lacan appelait jadis « humaniser le désir ». On pourrait dire simplement : enseigner la communication. La mission du père, c’est d’enseigner la communication, c’est-à-dire d’élucubrer un langage, d’introduire une routine qui fasse coïncider le signifiant et le signifié.
Broderies
Si c’est ça, on peut dire que, pour chacun, le sinthome s’inscrit toujours dans la démission du père et que c’est dans cette marche qu’ouvre la démission du père que le signifiant est cause de jouissance. D’où cette fonction attribuée au sinthome d’être réparateur. C’est énorme, et c’est parfaitement freudien. Le symptôme est une guérison, un facteur thérapeutique. C’est ce qui est mis en valeur dans le Séminaire du Sinthome, où l’on voit le sinthome venir réparer la chaîne borroméenne quand ses éléments ne tiennent pas bien ensemble. Le sinthome apparaît comme un opérateur de consistance, qui permet au symbolique, à l’imaginaire et au réel de continuer à tenir ensemble.
Dans le cas de Joyce, le symptôme est exactement compensation d’une carence paternelle, carence qui se conclut à la génération suivante par la schizophrénie de sa fille. Comme si Joyce avait été l’intercesseur entre la carence de son père et la schizophrénie de sa fille. C’est dans cet intervalle où se loge Joyce qu’on peut faire l’hypothèse qu’il a été serf de la polyphonie de la parole. Pour lui, la langue n’a pas trouvé à s’ordonner dans le régime du père et elle s’est mise à bruisser d’échos. L’hypothèse, c’est que c’était là son sinthome et que c’est ce dont il a fait un produit de l’art, de son art. Il a accueilli son symptôme pour en faire usage. C’est à ce titre que Lacan le donne en exemple, exemple de ce que le symptôme n’est pas à interpréter mais à réduire, qu’il n’est pas à guérir, mais là pour qu’on en fasse usage. Il n’y a là aucune résonance qui soit de résignation, mais au contraire l’idée qu’on fait avec le reste, et que le reste est fécond, qu’il est le ressort.
C’est par rapport à la réduction du symptôme que le Nom-du-Père apparaît à Lacan comme quelque chose de léger. Il est léger au regard de ce que Lacan appelle le réel qui, lui, n’est pas quelque chose de léger, qui est un bout, un trognon, c’est-à-dire une pièce détachée, mais qui justement n’est pas dans la relation, et autour de quoi ce qu’on appelle la pensée tourne en rond. Quand on a réduit ce dont il s’agit dans l’analyse, la vérité qui s’aperçoit et qui pointe vers le réel, c’est que la pensée tourne en rond. Lacan l’exprime en disant que la pensée brode autour du réel. Il y a une broderie, pas des formations de l’inconscient. Il y a bien des formations de l’inconscient tant qu’on tient la main de Freud. Quand on tient la main de Joyce, on prend cette perspective sur les formations de l’inconscient que ce sont des broderies autour du trognon du réel, et que l’analyse, c’est d’isoler le trognon, et que, pour cela, il faudra savoir laisser tomber la broderie. C’est autre chose que la déchiffrer, parce que déchiffrer est toujours relier. Tandis que le réel tel que Lacan le conçoit dans le Séminaire du Sinthome, c’est une invention de quelque chose qui n’est pas léger, mais une invention en elle-même fragile. Le réel tel que Lacan le conçoit ne se relie à rien. C’est même là qu’il peut porter un doute sur « Il n’y a pas de rapport sexuel », et même dire que cet énoncé est de la broderie aussi, parce que ça participe du oui ou non, c’est-à-dire cela participe de la relation, c’est un énoncé qui reste pris dans la logique de la différence. Donc, il essaie de le dire autrement, pour que ça fasse réel.
Un bout de réel
C’est l’occasion de prendre un peu de distance avec ce que nous appelons dans notre pratique le cas, que nous déployons, comme nous disons, et que nous l’abordons finalement toujours par l’histoire du sujet. Mais l’histoire, dans la perspective du Séminaire du Sinthome, c’est le plus grand des fantasmes, dit Lacan. Ce n’est jamais qu’un mythe. L’histoire, ce n’est qu’une façon, qui paraît factuelle, de donner du sens au réel. C’est pourquoi Lacan approuve Joyce d’avoir eu le plus grand mépris de l’histoire. Pour Joyce, c’était un cauchemar, l’histoire. C’est pas mal vu. Lacan dit, lui, que l’histoire est futile. Elle est futile au regard d’un symptôme quand on en vient à ce point de réduction où il n’y a plus rien à faire pour l’analyser.
Lacan dit de Joyce qu’il était désabonné de l’inconscient. Mais est-ce le propre de Joyce? Être désabonné de l’inconscient, c’est le réel de tout symptôme. C’est en ce sens que Lacan fait du réel sa réponse, à lui, à la découverte freudienne en tant qu’élucubration. L’élucubration freudienne, c’est que le symptôme est vérité, et dans le dialogue que Lacan invente avec Freud, il lui répond par le sinthome en tant que réel. Quelle est la valeur de cette réponse? Ce n’est pas une déduction. Lacan souligne que l’inconscient de Freud ne suppose pas du tout obligatoirement le réel dont il se sert. Freud avait une idée du réel sans doute, il cherchait dans la direction de l’énergétique. Le réel était pour Freud quelque chose comme la libido, une énergie constante, c’est-à-dire telle qu’on la retrouve toujours pareille. Comme ce qui définit une constante, c’est que le nombre soit toujours retrouvé. L’idée la plus profonde qu’avait Freud là-dessus – ce que montre son idée de la constance de l’énergie libidinale –, c’est qu’il y a un savoir dans le réel. C’est même ce qui dirigeait son maniement du symptôme. Dire qu’il y a un savoir dans le réel, c’est dire que le réel est équivalent au sujet supposé savoir. Et c’est dans ce sens qu’on peut dire que, bien au-delà de l’Œdipe, il croit au Nom-du-Père, que l’hypothèse de l’inconscient ne peut tenir qu’à la condition de supposer le Nom-du-Père, c’est-à-dire de supposer qu’il y a un réel qui est savoir, un réel qui est articulé, un réel qui est structuré comme un langage.
La psychanalyse, au moins celle que Lacan pratiquait, prouve qu’on peut s’en passer, dans la mesure où elle débouche sur une réduction à ce qui n’a pas de sens, à ce qui ne se relie à rien. Néanmoins, on se sert du Nom-du-Père dans la psychanalyse, c’est-à-dire on en passe bien par le déchiffrage, on en passe par les effets de vérité, mais ils sont ordonnés à un réel qui n’a pas d’ordre.
L’espoir de Lacan dans la théorie était d’arriver à articuler un bout de réel, et, par mes pièces détachées, peut-être voudrais-je faire esquisse, allusion, à ce que serait un bout de réel.
* Texte et notes établis par Catherine Bonningue à partir de L’orientation lacanienne III, 7, « Pièces détachées », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, leçons des 17 et 24 novembre 2004, inédit.
[1] Lacan J., « L’étourdit » (1972), Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 449-495.
[2] Ibid., p. 449.
[3] Ibid.
[4] Miller J.-A., L’orientation lacanienne ii, 2, « Du symptôme au fantasme, et retour » (1982-83), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 3 novembre 1982, inédit.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse (1962-63), Paris, Le Seuil, 2004.
[6] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-73), Paris, Le Seuil, 1975, p. 10.
[7] Lévi-Strauss C., La Pensée sauvage, Paris, Plon, 1962, chap. 1.
[8] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 82.
[9] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 456.
[10] Leopardi G., Zibaldone, trad. B. Schefer, Paris, Allia, 2003.
[11] Lévi-Strauss C., Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958.
[12] Lacan J., Encore, op. cit., chap. XI.
[13] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome (1975-76), Paris, Le Seuil, 2005.
[14] Lacan J., « La direction de la cure » (1958), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 621.
[15] Lacan J., « Conférences et entretiens dans des universités nord-américaines. Yale University. » (1975), Scilicet, n° 6/7, Paris, Le Seuil, 1976, p. 35.
[16] Wittgenstein L., Tractatus logico-philosophicus, Paris, Gallimard, 1961, prop. 4.002.
[17] Ibid., prop. 6.521.
[18] Miller J.-A. et Laurent É., L’orientation lacanienne, « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique » (1996-97), enseignement prononcé dans le cadre de la Section clinique du Département de Psychanalyse de Paris VIII, publié en grande partie dans La Cause freudienne, Quarto ou autres publications du Champ freudien.
[19] Lacan J., Le Séminaire, livre XVIII, « D’un discours qui ne serait pas du semblant » (1971), inédit.
[20] Lacan J., « Du sujet enfin en question » (1966), Écrits, op. cit., p. 234.
[21] Joyce J., Ulysse, Paris, Gallimard, 2004.
[22] Aubert J., « Notes de lecture », in Lacan J., Le sinthome, op. cit., p. 189-198.
[23] Sollers P., « Joyce et Cie », Tel Quel, n° 64, 1975, cité par J. Aubert dans ses notes de lecture (p. 189).
[24] Lacan J., Encore, op. cit., p. 42.