Médée à mi-dire

Jacques-Alain Miller

"La Cause du désir n°89"

femme, semblant, mère, acte, inconsistance
Médée à mi-dire

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    Jacques-Alain Miller*

    C’était le 20 novembre 1991...[1]

    D’un impossible déterminé par une articulation de semblants, on peut conclure qu’il existe, qu’il y a. C’est le cas en mathématiques. Tout dépend de la méthode de construction que l’on s’autorise.

    À quelles conditions est-on légitimé à énoncer il y a ? Ou, comme Lacan le condensait, à dire y’a ?

    Par exemple, le test de la passe est supposé répondre à la question de savoir si y’a d’l’analyste. Du coinçage des semblants dans le décours d’une analyse, s’est-il mis à exister, comme réel, « de l’analyste » ? Ou faut-il s’en tenir à l’aphorisme de Charles Trénet, Y’a d’la joie ?

    Et quand peut-on dire à bon droit : Ici y’a d’la femme ?

    [S’est posée] lors du Congrès de dimanche dernier la question de savoir ce qu’est pour Lacan «une vraie femme »[2]. J’ai aussitôt proposé la réponse qui est à mon sens la réponse analytique : « une vraie femme » n’est pas la mère.

    La mère, dans la psychanalyse, est celle qui a. Elle ne répond à son concept que pour autant qu’elle est abondante. En revanche, une vraie femme, telle que Lacan en fait miroiter l’existence éventuelle, c’est celle qui n’a pas – et qui, de ce « n’avoir pas », fait quelque chose. D’où les toutes spéciales affinités qu’elle entretient avec le semblant. D’où aussi la parenté de l’opération qui est la sienne avec celle de l’analyste, telle que je l’écrivais l’année dernière à partir du Séminaire du Transfert: Avec du rien – le rien du sujet –, faire quelque chose, faire cet objet qui est semblant. Quand cela arrive, cela n’est pas sans effet sur le réel.

    Allons jusqu’au bout : une vraie femme, c’est toujours Médée.

    C’est Médée qui tue les enfants qu’elle a eus de Jason, enfants qu’elle aime, mais non pas au prix de consentir à n’être que leur mère, déchue de la place qu’elle tenait du désir de l’homme qui est le sien. L’acte féminin [...] est d’arracher le plus précieux, l’agalma. Du même coup, elle frappe l’homme dans sa béance. Son acte, en effet, n’est pas le soin ; son acte n’est pas de nourrir l’homme, ni de le protéger, c’est de le frapper ; sa menace, de pouvoir toujours le faire.

    Une vraie femme, c’est le sujet quand il n’a rien – rien à perdre. Une vraie femme, à la mode de Lacan, ne recule devant rien, devant aucun sacrifice, quand le plus précieux est en jeu – devant rien, là où l’homme, obnubilé, empêtré par ce que lui a à perdre, ne s’avance pas, détourne le regard, passe à autre chose. Et c’est ce qui faisait dire à Freud : les femmes n’ont pas de surmoi.

    C’est aussi pourquoi Madeleine – non pas la madeleine de Proust qui fond dans la bouche quand on boit du thé, mais la Madeleine d’André Gide –, Lacan la compare à Médée. En exergue de son écrit « Jeunesse de Gide », il place quelques lignes de la Médée d’Euripide et, page 761, il écrit : « Pauvre Jason, parti à la conquête de la toison dorée du bonheur, il ne reconnaît pas Médée », dans sa Madeleine abandonnée pour Marc Allégret, et qui sacrifie sans ciller la correspondance sublime, fruit de l’amour.

    Médée est là pour nous montrer ce qui arrive quand surgit le « de la femme » tapi dans la mère – quand la logique du signifiant femme l’emporte sur mère – quand la castration l’emporte sur l’avoir qui la masque.

    Il faut se faire à ceci : le « devenir-mère » et le « être-femme » ne se recouvrent nulle­ment. D’où l’affliction que Lacan exprimait dans un langage un peu vert : « Elles veulent toutes vêler ». C’est-à-dire : n’y a-t-il pas d’autre voie pour une femme que le « désir d’enfant », la volonté de maternité ? L’enfant, est-ce la voie la plus authentique de la féminité ? L’enfant n’est, aux yeux de Freud lui-même, qu’un substitut.

    Aussi faut-il s’interroger quand un homme s’empresse d’engrosser celle qu’il aime. Ne serait-ce pas pour qu’elle soit un peu plus mère, ce qui le mettrait, lui, à l’abri ? Mais ne pas l’engrosser vaut-il mieux ? – quand c’est peut-être qu’il veut, lui, être cet enfant. Nous n’en tirerons aucune prescription. Il y a inconsistance.

    L’inexistence du rapport sexuel est un fait d’inconsistance. Il faut passer par là pour voir s’isoler comme consistance logique l’objet a – chu d’un désastre obscur – plus si obscur, à vrai dire, depuis que nous avons appris à y reconnaître l’inconsistance de l’Autre.

     

    * Cette note est un extrait réécrit de mon cours de la Section clinique de Paris, « De la nature des semblants ». J’ai repris le thème de Médée dans une conférence donnée en mars 1992 à Buenos Aires, puis à Barcelone, et publiée en espagnol par Hilario Cid Vivas dans le Correo andaluz ; j’ai donné une suite au thème « mère / femme » en clôture du Congrès Madre Donna à Rome, en juin dernier ([parue en 1993] en italien dans les Actes).

    [1] [NDE] Ce texte de Jacques-Alain Miller a initialement été publié en octobre 1993 dans la Lettre mensuelle de l’ECF, no 122, p. 19-20.

    [2] [NDE] Lacan emploie cette expression à la page 761 de « Jeunesse de Gide, ou la lettre et le désir » (Écrits, Paris, Seuil, 1966).