L'Homme aux loups - 1

Jacques-Alain Miller

"Revue de la Cause freudienne n°72"

phallus, nom-du-père, fixation, castration, forclusion, refoulement
L'Homme aux loups - 1

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  • L’Homme aux loups[*]

    Jacques-Alain Miller

    I. Position du problème

    Réinterprétations

    Je suis très content que l’on réveille cette affaire de l’Homme aux loups[2]. Tout catalogue fait à propos de l’Homme aux loups est, il faut l’avouer, évidemment satirique. On a, en effet, tous ces psychanalystes qui s’en sont occupés, tous ces commentateurs, et puis toutes les variations de ces psychanalystes et de ces commentateurs – ce qui nourrit déjà une énorme littérature. Au fond, c’est une affaire de réinterprétation. C’est un terme qui revient souvent dans le texte sur l’Homme aux loups, à différents niveaux. D’une part, ce texte est un écrit polémique contre les interprétations de la psychanalyse qui ont été faites par Jung et Adler. D’autre part, il y a dans le cas lui-même la réinterprétation d’une névrose infantile qui s’est produite quinze ans auparavant. Et donc, de nouveau : réinterprétation. Qu’arrive-t-on à saisir, là, de vrai, quinze ans après ? Ce cas vérifie-t-il ou non les interprétations malveillantes qui ont été faites à son propos ? Vous savez que Freud prend des positions différentes sur la réalité ou sur le caractère fantasmatique de la scène primitive. Autrement dit, ce trait de réinterprétation est vraiment présent à tous les niveaux. On n’a pas du tout le style que Freud emploie pour l’Homme aux rats : L’Homme aux loups est saisi pour ce qu’il raconte sur ce qui s’est passé quinze ans auparavant. C’est très curieux. C’est comme si on n’avait pas le cas au présent mais le cas saisi dans la réinterprétation.

    Freud ramasse ce cas en relevant certains traits mis en valeur par la cure analytique[3] : « la ténacité de la fixation », son extraordinaire propension à l’ambivalence et même à la vacillation, et, « comme troisième trait d’une constitution qu’il faut nommer archaïque, la faculté de maintenir les investissements libidinaux les plus divers et les plus contradictoires », tous capables de fonctionner côte à côte. La variété des diagnostics est au fond fondée sur ce que Freud nous amène : un cas où voisinent les liaisons libidinales les plus contradictoires et les plus variées. Tout l’effort de Lacan, avec des points d’accentuation variables, va porter essentiellement sur l’ordonnance des diverses liaisons libidinales coexistantes. Il va essayer de les ordonner en les répartissant, éventuellement en les stratifiant, voire même en les hiérarchisant. Les diagnostics dépendent alors de la façon dont on ordonne ces liaisons libidinales : névrose à tendance psychotique, cas-limite à tendance acting-out, obsession à forte coloration paranoïde, etc. Tout cela repose sur le troisième trait du cas mis en valeur par Freud.

    La castration : un problème freudien

    On ne peut pas, sur cette base, reprendre l’ensemble du cas, mais on peut aller à l’essentiel, à savoir le problème de la castration. Remarquons tout de suite qu’il ne semble pas que Lacan ait mis la question du Nom-du-Père au cœur de ce cas. C’est quand même une chose massive. Au moment où il amène, non pas la forclusion comme telle – il l’a amenée deux ans auparavant – mais la forclusion du Nom-du-Père, il n’est plus question de l’Homme aux loups. C’est quand même une indication dont il faut tenir compte.

    Ce problème de la castration, qui n’est pas très clair chez Freud, Lacan essaye de le résoudre. Ce sont des essais de solution. Évidemment, un peu de temps ayant passé, des essais de solution peuvent devenir des problèmes à leur tour. Mais enfin, ce sont avant tout des essais de solution d’un problème freudien.

    Prenons le passage qui est celui-là même sur lequel Lacan s’appuie dans sa « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite »[4]. Freud donne un résumé extrêmement clair de cette coexistence de liaisons libidinales. En un sens, l’Homme aux loups n’a jamais reconnu la castration. En un autre sens, il l’a reconnue. Je vous cite Freud : « Nous connaissons à présent la position initiale de notre patient à l’égard du problème de la castration. Il la rejeta [verwarf], et s’en tint au point de vue du rapport par l’anus. Quand j’ai dit qu’il la rejeta, la signification la plus proche de l’expression est qu’il ne voulut rien savoir d’elle, au sens du refoulement. De la sorte aucun jugement ne fut, à proprement parler, porté sur son existence, mais ce fut comme si elle n’existait pas. Cependant cette attitude ne peut pas être restée définitive, même pas en ce qui concerne les années de sa névrose d’enfance.

    Il existe de bonnes preuves qu’il avait reconnu par la suite la castration comme un fait. Sur ce point aussi il s’était comporté de la manière qui était caractéristique pour son être, ce qui nous rend si extraordinairement difficile de nous représenter sa névrose et de la comprendre de l’intérieur. »[5] Nous avons donc, premièrement, la Verwerfung de la castration, et, deuxièmement, la reconnaissance de la castration, mais avec ceci que cette reconnaissance de la castration revêt deux modalités. Premièrement, il a résisté et deuxièmement, il a cédé. Mais la seconde réaction, nous dit Freud, n’a pas supprimé la première. On a donc une architecture triple :

    Freud précise : « À la fin subsistaient chez lui côte à côte deux courants opposés dont l’un abhorrait la castration, et l’autre était prêt à l’accepter et à se consoler avec la féminité comme substitut. Le troisième, le plus ancien et le plus profond, celui qui avait simplement rejeté la castration, et dans lequel il n’était pas encore question de jugement sur la réalité de celle-ci, ce courant était certainement encore réactivable. »

    En un sens, il est vrai que l’ensemble du cas de l’Homme aux loups nous est présenté dans le cadre de la névrose infantile, et même de la névrose adulte. Il y a cependant la notation d’une résistance masculine à la castration et de l’adoption d’une position féminine, avec, par derrière, une affaire qui est toujours capable d’entrer en activité. Ce que dit Freud est quand même extraordinaire. Cela indique quand même que ce qui a pu ensuite se passer était déjà annoncé. C’est aussi ce qui fait l’importance de la fameuse scène primitive, puisqu’elle est censée avoir eu l’effet de produire chez le patient la conviction de la réalité de la castration. La conviction, Überzeugung, c’est vraiment une position subjective. Le point de départ de Freud, c’est qu’une névrose infantile précède la névrose ultérieure.

    Dans ce cadre, quel est le problème théorique posé par la façon même dont Freud expose ce cas clinique dans ses différentes étapes ? La Verwerfung de la castration, Freud la décèle dans la théorie anale du coït. L’analité est là impliquée, mais il y a aussi l’analité dans l’adoption de la position féminine. L’analité se retrouve donc à deux endroits, alors qu’en fait elle a deux rapports différents du point de vue structural.

    Quel est donc le problème théorique ? Le problème théorique simple posé par Lacan, c’est : comment formuler une coexistence de la Verwerfung et de la reconnaissance de la réalité ? Il n’y a pas trente-six solutions : ou bien on dit que ça se produit au même point – il rejette la castration et en même temps il la reconnaît, ou bien on répartit – on distingue à quel niveau il y a l’une et à quel niveau il y a l’autre.

    Entre symbolique et imaginaire

    Lacan va répartir les choses entre symbolique et imaginaire. C’est la première répartition qu’il fait, en disant que du point de vue imaginaire, il y a une capture homosexualisante, féminisante, etc. Lacan place l’identification à la mère dans le registre imaginaire, et il place dans le registre symbolique tout ce qui est réaffirmé comme identification au père. On a donc une répartition : le je ne suis pas châtré au niveau symbolique, et la position féminine au niveau imaginaire. Voilà sa première tentative. Freud, nous dit Lacan, reconnaît « dans l’isolation symbolique du “je ne suis pas châtré” où s’affirme le sujet, la forme compulsionnelle où reste rivé son choix hétérosexuel »[6]. Lacan fait là un paquet. Il met ensemble la position masculine et le je ne suis pas châtré. Ça désigne plutôt le niveau où il y a une résistance, où l’on abomine la castration, ce qui, pour Freud, est tout à fait compatible avec la position masculine. D’un côté, on a donc cette position subjective symbolique du je ne suis pas châtré et une constance du choix d’objet hétérosexuel à forme compulsionnelle : j’aime les servantes à quatre pattes quand elles nettoient le plancher avec un balai à côté. De l’autre côté, on a le registre imaginaire de l’identification à la mère, soit « l’effet de capture homosexualisante qu’a subi le moi ramené à la matrice imaginaire de la scène primitive ».

    Agnès Aflalo[7] a repéré cet écart, cette mise en place de l’imaginaire et du symbolique. D’une certaine façon, la question fondamentale va être la répartition de l’imaginaire et du symbolique. La première répartition consiste à dire que l’imaginaire est ici et le symbolique là, entre la protestation virile et la position féminine. Finalement, ça se déplace, et cette reconnaissance serait quand même foncièrement de l’ordre de la suppléance.

    Il est tout à fait exact qu’il n’y a pas de référence à l’Homme aux loups dans la « Question préliminaire... » Pourtant, il me semble qu’elle y est sans être explicitée quand Lacan, à la surprise générale et d’une façon qui n’apparaît pas directement appelée par la logique même du texte, distingue forclusion du Nom-du-Père et élision du phallus. Il se demande si Φ0 est seulement la conséquence de la forclusion du Nom-du-Père ou si c’est un mécanisme indépendant. En première analyse, il n’est pas – me semble-t-il – illégitime de distinguer les deux, d’autant que cette élision du phallus est singulièrement proche, d’une part du cas, et, d’autre part, de ce que Lacan lui-même écrit dès cette première proposition où il évoque, du côté imaginaire, « l’effet de capture homosexualisante du moi ramené à la matrice imaginaire de la scène primitive ».

    Il y a un effort chez Lacan pour obtenir une solution du paradoxe en distinguant deux niveaux, celui de la reconnaissance et celui de la Verwerfung. À chaque fois nous avons deux termes qui essayent, de la façon la plus logique, de s’opposer. Ce qui fait la scansion, c’est la réponse à Jean Hyppolite. C’est à ce moment-là que la forclusion est isolée comme mécanisme symbolique et qu’elle apparaît contraire à la Bejahung. À partir de là, incluant la protestation virile et la position féminine, la reconnaissance devient quelque chose qui est déjà imaginaire. Une fois posée en tant que telle, la forclusion va permettre de relire le cas Schreber comme portant cette fois-ci essentiellement sur le Nom-du-Père. Il ne me semble pas qu’il y ait jamais eu, chez Lacan, la mise en question de la forclusion du Nom-du-Père chez l’Homme aux loups. Dire que c’est une Verwerfung qui ne remet pas en cause tout l’ordre symbolique, c’est la traduction de ce fait. Si, à ce moment-là, on dit que c’est un borderline, on avance quelque chose qui est structural. S’il n’y a pas forclusion du Nom-du-Père, est-il psychotique ou non ? Mais s’agit-il pour autant d’un névrosé ? Car il y a quand même ce courant, le plus profond, qui n’admet pas la castration, qui est de l’ordre d’un :

    Cela fait quelques difficultés pour ce qui est de la névrose. L’Homme aux loups n’est pas un névrosé comme les autres. Concernant la difficulté propre de ce cas, pour nous, pour ceux qui nous ont précédés et pour Freud lui-même, Lacan donne l’explication suivante. Freud s’est quand même trouvé en position de produire un   lorsqu’il dit que ça a assez duré comme ça ; il y a cette initiative de Freud de mettre une limite à la cure. Dans cette « initiative de Freud [...] nous pouvons reconnaître, dit Lacan, autant qu’à son insistance à revenir sur ce cas, nous pouvons reconnaître la subjectivation non résolue en lui des problèmes que ce cas laisse en suspens »[8].

    (10 décembre 1987)

    II. Érotisme anal, castration, paranoïa

    Notre ligne conductrice, la fois dernière, était de montrer que Lacan essaye, à plusieurs reprises, d’élaborer un binarisme à propos de la position de l’Homme aux loups à l’égard de la castration, et qu’il n’a pas l’air de situer ce binarisme toujours dans les mêmes termes. En tout cas, explicitement, ce ne sont pas toujours les mêmes termes qui sont en jeu. Puis, au moment où il adoptera vraiment une position radicale pour la Verwerfung, Lacan ne parlera plus de l’Homme aux loups. Moi, je résume les choses comme ça.

    Premièrement, nous avons une ignorance de la castration, c’est-à-dire la conception orale de la relation sexuelle. Deuxièmement, nous avons la question posée de la conception génitale de la relation sexuelle. Puis, à l’égard de cette conception génitale, nous avons également deux attitudes de l’Homme aux loups : la Verwerfung et la reconnaissance. Mais, comme le note Freud, cet élément-ci ne s’est jamais trouvé complètement éliminé et a continué de coexister. Je vous ai déjà cité ce passage de Freud qui est un passage clé : « À la fin subsistaient chez lui côte à côte deux courants opposés dont l’un abhorrait la castration, et l’autre était prêt à l’accepter et à se consoler avec la féminité comme substitut. Le troisième, le plus ancien et le plus profond, celui qui avait simplement rejeté la castration, et dans lequel il n’était pas encore question de jugement sur la réalité de celle-ci, ce courant était certainement encore réactivable. »

    Voilà le diagnostic le plus complet que Freud formule dans son texte sur l’Homme aux loups. Il y a cette attitude ambivalente à l’égard de la castration, et il y a, par-dessous, une attitude de Verwerfung fondamentale. Cela veut dire que la reconnaissance elle-même se divise à son tour : abominer la castration ou l’accepter, ce qui fait que l’on retrouve l’érotisme anal à deux places. Il y a donc ces trois courants fondamentaux : ou bien abominer la castration, ou bien l’accepter, avec le troisième courant toujours réactivable.

    Si Freud s’est tellement pressé de se débarrasser de ce patient, et si, s’en étant débarrassé, il y est revenu théoriquement avec tant d’insistance, c’est parce que lui, Freud, n’avait pas – tel est le diagnostic de Lacan – subjectivé les problèmes qui étaient là en jeu. Comme le cas de l’Homme aux loups est resté un problème non résolu dans la communauté analytique, je me suis permis, la dernière fois, d’indiquer que le diagnostic de Lacan pourrait être étendu à l’ensemble de cette communauté analytique.

    Ce qui ne se résorbe pas dans le signifiant

    Le point précis dont il s’agit, c’est ce qui reste en dehors du signifiant. Ce point n’est pas du tout acquis pour Lacan au moment où il entame son enseignement proprement dit. En effet, il s’agit pour lui de poser une théorie de la psychanalyse qui part avant tout de l’inconscient et de son interprétation, c’est-à-dire du sens. Même si, par la suite, on fait valoir la fonction du signifiant, c’est la fonction du sens qui s’impose. Déjà chez Freud, il y a une opposition entre la recherche de la cause au niveau de la pulsion, au niveau de l’instinct, au niveau du développement, et l’interprétation des rêves. Freud part de la volonté de trouver la cause du processus, de la trouver par des datations, de la trouver en prenant en compte la maturation du sujet, avec l’incidence du mésusage génital, de l’incident, etc. Il essaye de donner une théorie neuronale de l’appareil psychique, et, en même temps, il entend un certain nombre de patients et déchiffre des rêves. Il s’aperçoit alors qu’il ne peut pas donner une forme définitive à cette forme de projet scientifique, mais qu’il a, en revanche, des résultats du côté du rêve et de son interprétation. Il publie donc L’interprétation des rêves à la place de la théorie neuronale. C’est seulement avec les Trois essais sur la théorie sexuelle que l’autre courant revient au jour.

    On a ainsi comme un double versant de la découverte freudienne. Ces deux versants se trouvent reformulés, distingués et hiérarchisés par Lacan dans son rapport de Rome. Celui-ci indique notamment qu’il y a des phénomènes de sens dans tout ce qui est interprétation. Il y a donc là une causalité spécifique, à savoir la causalité sémantique, qui deviendra la causalité signifiante. À cet égard, la psychanalyse, c’est comme l’histoire et ça n’a rien à voir avec le développement. Il faut donc, dans la psychanalyse, séparer la théorie du déchiffrage de l’inconscient de la théorie des pulsions. La théorie des pulsions, qui est quand même le fondement de l’Egopsychology, est une dimension secondaire et hypothétique.

    Il faut bien voir que cette question est la question princeps de la psychanalyse comme discipline. C’est la question princeps de l’unité de la psychanalyse. Nous sommes encore aujourd’hui sur la même question, à savoir : y a-t-il un développement autonome de l’instinct ? Et comment peut-on rendre compatible ce dernier avec ce que Otto Kernberg lui-même, d’une façon pâlichonne, nous apporte avec la relation d’objet ? Précisons que cette relation d’objet est, par-dessous, une relation à l’Autre. Le choix de l’Egopsychology, à savoir que c’est sur la théorie des pulsions qu’il faut se régler – les phénomènes de l’interprétation lui étant subordonnés –, est tout à fait contraire à celui de Lacan. Si Lacan en était resté là, il est évident qu’on aurait pu qualifier son attitude comme un refoulement de la pulsion, ou même une forclusion de la pulsion. Tout son effort va donc être celui de réécrire la théorie soi-disant instinctuelle de façon compatible avec les données de la relation à l’Autre. Dire comme je le fais les données, c’est prendre comme point de départ la relation analytique elle-même. Ce qui lie Lacan à Freud, et de façon nécessaire, c’est que Freud, pour inventer la psychanalyse, est parti d’un point extérieur qui a fait pour lui levier, et que le point de départ de Lacan, c’est déjà la relation analytique telle qu’elle existe, et qui met au premier plan la relation à l’Autre, les phénomènes de l’interprétation, etc.

    Vous voyez donc que le point de vue que j’expose est fondé de beaucoup de façons. Il est fondé dans l’itinéraire même de Freud. Il est fondé dans le choix fait par l’Egopsychology. Il est fondé aussi dans le geste inaugural de Lacan qui pose les pulsions à une place subordonnée, avec ensuite cet effort de reconnaître que pas tout est signifiant et signifié.

    J’ai dit que ce qui était avant tout impensable pour le rapport de Rome, c’était l’objet a. Ce qu’Agnès Aflalo amène de façon tout à fait pertinente, c’est que cela a une incidence précise sur la question du refoulement et de la forclusion. Non seulement l’objet a est impensable, mais le concept même de forclusion l’est aussi. Le traumatisme est alors foncièrement résorbable : ou bien il s’efface et ne reste pas pris dans la chaîne indestructible de l’inconscient, ou bien il a un sens qui peut être réveillé et modifié. À cet égard, il n’y a plus d’existence du traumatisme comme tel, ni de la jouissance qui va avec ce traumatisme. Elle est intégralement résorbable dans le discours, dans le signifiant et le signifié. Voilà pour le petit a.

    Mais il y a plus. Quand on est dans l’ordre de la parole et du langage, tout, en droit, a un sens, un sens qui peut être pris et qui peut circuler. La forclusion, au contraire, dans son usage radical, signifie qu’il y a là un élément de langage qui ne rentre plus dans le circuit, qui est à part, qui ne fait sentir ses effets que par son absence, et qui mobilise énormément de significations autour d’elle, sans que ces significations ne parviennent à rejoindre ce signifiant même. Cela montre, entre parenthèses, comment le signifiant-maître, le signifiant tout seul, a un statut assez proche de celui de l’objet.

    La notion même de Verwerfung suppose qu’il y ait un élément langagier signifiant – et non pas un sens – soustrait au circuit. Sinon, comme dimension fondamentale, on n’a que le refoulement du signifié. D’ailleurs, dans le rapport de Rome, le symptôme, qu’est-ce que c’est ? C’est le signifiant d’un signifié refoulé. Et quand ce sont les signifiés qui sont refoulés, eh bien ! la Verwerfung n’est pas pensable.

    Il faut situer par rapport à cela la thèse même de la communication inversée. Qu’est-ce que la fameuse forme inversée ? La fameuse forme inversée, c’est la Verdrängung. Elle est spécialement appropriée à la dénégation. C’est le ce n’est pas ceci mais tu viens de le dire. C’est le je t’aime, moi non plus. La communication inversée est évidemment une formule séduisante pour Lacan, puisqu’elle lie justement le phénomène de la dénégation au stade du miroir, c’est-à-dire à cette inversion du rapport spéculaire. N’oublions pas que, pour Lacan à cette époque, c’est au moi qu’est liée la Verdrängung. À chaque fois, ça a un statut d’inversion spéculaire. Ce n’est que progressivement que Lacan détache le refoulement de cette insertion dans le registre spéculaire. Dans « Propos sur la causalité psychique », où la seule catégorie en usage est au fond l’imaginaire, cette notion de l’inversion aboutit à une théorie imaginaire de la dénégation. Évidemment, ça commence à changer de sens à partir du moment où, dans le rapport de Rome, le symbolique et l’imaginaire sont distingués.

    Pour que le concept même de la forclusion ait une valeur, il faut un élément qui ne soit pas susceptible d’être communiqué dans le langage. C’est un élément qui est quand même paradoxal, puisque c’est un signifiant qui n’a pas de signifié et qui ne peut nullement entrer dans la communication. En tout cas, c’est un élément qui échappe à la dialectique du sens. La thèse élaborée ultérieurement par Lacan sur la jouissance dans les psychoses semble prendre ici son point d’origine, son point d’attache. Il y a une connexion entre reconnaître la forclusion dans sa radicalité – c’est-à-dire comme l’existence d’un élément non résorbable dans le langage –, et reconnaître l’existence d’une jouissance qui n’est pas, effectivement, résorbable dans le circuit de la parole. Le plus-de-jouir ne passe pas comme ça dans l’universel, contrairement à ce que Lacan voudrait nous faire croire au début. N’oublions pas que le Lacan qui invente l’objet a est celui qui a formulé, à la fin de son rapport de Rome, que la satisfaction de chacun peut se rencontrer, se croiser et s’accomplir dans la satisfaction de tous. Il n’y a pas, dans le rapport de Rome, de satisfaction particulière. Elle est vouée à s’accorder à la satisfaction de tous, avec comme horizon l’humanité. À l’époque, entre 1946 et 1953, Lacan a quand même l’idée d’une harmonisation, d’un certain consensus de l’humanité, d’une médiation qui est toujours possible, toujours à l’œuvre, et qui est l’office même du psychanalyste. Le plus-de-jouir, ainsi que le Nom-du-Père forclos, ça suppose, au contraire, l’idée d’une médiation impossible. C’est l’idée même d’une médiation impossible qui rapproche ces deux termes.

    Érotisme anal et castration

    Il est un fait que ce qui a retenu dans l’imaginaire, c’est le surnom même d’Homme aux loups, parce que Freud met une application toute spéciale à déchiffrer tous les éléments du rêve et qu’en plus, il y a un petit dessin. On comprend que, dans l’usage, ce patient ait été désigné ainsi, par ce rêve. Mais, du point de vue théorique et du diagnostic, le chapitre central n’est peut-être pas celui-là. Peut-être le chapitre central est-il celui qui s’appelle « Érotisme anal et castration ». Tel est le binarisme du cas que Lacan met en valeur en opposant la compulsion amoureuse de l’Homme aux loups – compulsion virile très univoque – et sa position homosexuelle ou de capture homosexualisante.

    Nous avons ces deux positions : activité virile d’un côté et éléments de passivité féminine, d’identification aux femmes de l’autre côté. Freud situe un premier statut de l’érotisme anal : « L’organe où pouvait s’exprimer l’identification avec la femme, l’attitude homosexuelle passive envers l’homme[,] était la zone anale. »[9] Il y a là les deux relations sexuelles de l’Homme aux loups. Ce qui est déchiffré derrière la scène des loups et les associations qui viennent, renvoie en définitive à ça. Nous avons deux notions de la relation sexuelle. Nous avons la conception anale, c’est-à-dire pas de notion du pas-de-pénis. Puis nous avons ce qui est pour lui une reconnaissance de la castration, c’est-à-dire une notion du pas-de-pénis : il y a une blessure à cette place chez les femmes. Il est alors concevable que se disjoignent le statut de l’être humain et l’attribut « disposer d’un pénis ». C’est cela que Freud appelle la castration. La castration, pour reprendre ses termes, est la condition nécessaire de la féminité. Voilà l’enjeu de ce qu’il appelle castration. Cela veut dire que le débat sur l’Homme aux loups entre conception anale et conception génitale ou développée, c’est vraiment l’intestin ou le vagin. Il formule en effet le choix en ces termes : ou bien l’anus, ou bien la castration. Ou bien l’anus qui évite de reconnaître la possibilité de la castration, ou bien la castration. Le titre du chapitre évoque donc les deux branches de l’alternative où Freud situe ce cas.

    Tel que Freud l’analyse, le rêve de l’Homme aux loups est le témoignage de l’accession au stade génital. À partir de là, il distingue une première attitude et une seconde attitude de l’Homme aux loups : « Nous connaissons à présent la position initiale de notre patient à l’égard du problème de la castration. Il la rejeta [verwarf], et s’en tint au point de vue du rapport par l’anus. Quand j’ai dit qu’il la rejeta, la signification la plus proche de l’expression est qu’il ne voulut rien savoir d’elle, au sens du refoulement. » L’analité est dans ce cas vraiment surdéterminée.

    Je continue le passage, puisque c’est celui sur lequel Lacan s’appuie : « De la sorte aucun jugement ne fut, à proprement parler, porté sur son existence, mais ce fut comme si elle n’existait pas. Cependant cette attitude ne peut pas être restée définitive, même pas en ce qui concerne les années de sa névrose d’enfance. Il existe de bonnes preuves qu’il avait reconnu par la suite la castration comme un fait. [...] Il avait d’abord résisté, puis il avait cédé, mais une réaction n’avait pas supprimé l’autre. À la fin subsistaient chez lui côte à côte deux courants opposés ». C’est dans ce fil-là que Freud amène l’hallucination du doigt coupé. Cette hallucination, pour Lacan, traduit ce qui n’a jamais été reconnu et admis de la castration. Cela ne me paraît pas être un abus.

    Paranoïa

    De la même façon, ce qu’on a appelé la paranoïa de l’Homme aux loups semble pouvoir être situé, au plus simple, comme une réactivation de ce courant plus ancien d’où émergera l’hallucination, puis sur cette plainte à propos de son nez. Le nez était effectivement un déplacement de l’organe génital. Un énoncé important de l’Homme aux loups est fort bien traduit ainsi : « j’ai toujours eu de la poisse avec mon pénis ». Il donne effectivement un nombre important d’exemples de cette poisse persistante : « Appelons les choses par leur nom : j’ai toujours eu de la poisse avec mon pénis, avec mon membre, même avant la gonorrhée. Vous connaissez ces bêtes qu’on appelle des tiques ? Dans la propriété, nous courions à travers les buissons, nous nous roulions dans l’herbe, nous grimpions aux arbres. Toujours est-il que j’ai commencé à avoir des démangeaisons. J’ai frotté, gratté. Finalement j’ai vu que cela prenait des formes extraordinaires, que le membre était tuméfié, qu’il devenait tout gros et rouge. Je l’ai dit à mon père, et celui-ci est allé chercher un de nos employés, qui était chirurgien militaire. Ce n’était pas un vrai médecin, seulement un demi-médecin, mais qui connaissait ce genre de choses. Il m’a débarrassé des tiques d’une manière ou d’une autre, et tout est rentré dans l’ordre.

    Je crois que j’ai gardé le lit pendant deux semaines et on m’a donné des poches de glace. [J’avais environ] huit ans. C’est peut-être en partie à cause de cette mésaventure que la gonorrhée m’a fait une telle impression. Mais je l’ai... je ne sais pas si je l’ai raconté à Freud. »[10] Puis il y a eu autre chose, à l’âge de quinze ans. Il s’est aussi gratté, trouvé tuméfié et rouge, avec une inflammation, et un médecin lui a donné un remède. Ensuite, il y a la gonorrhée. On a là ce que Freud appelle un point faible dispositionnel, qui lui semble s’être réactivé dans l’hallucination du doigt coupé. C’est dans la même veine – on n’a pas à en être surpris – que cela a pu se réactiver sous la forme de cette inquiétude, de cette insistance sur le fait qu’on lui avait démantibulé son nez.

    La position de l’Homme aux loups, à cet égard, est quand même assez amusante. Il raconte son histoire avec ses dermatologues et c’est très drôle[11]. L’un lui dit ceci, l’autre lui dit autre chose. C’est une histoire de médecins et de diagnostics. Il dit aussi qu’il savait très bien ce qu’était la paranoïa : « J’ai eu un oncle qui vivait à la manière de Louis II de Bavière. Un cas typique de sauvagerie qui fuit les contacts humains. D’autre part, du côté maternel, j’ai eu un cousin, le fils de la sœur aînée de ma mère, qui était atteint d’une forme légère de paranoïa. [...] Bien entendu, cela [le diagnostic de paranoïa] ne me plaisait pas du tout. Alors j’ai eu tout à coup la volonté de ne pas passer pour un paranoïaque. J’ai été assez fier, n’est-ce pas,

    On peut reprendre dans le détail tout ce que Freud trouve ambigu dans l’accession à la virilité de l’Homme aux loups par rapport à la castration. La castration est pour lui foncièrement comprise comme une atteinte narcissique. C’est découvrir qu’il peut y avoir une atteinte à l’intégrité du corps. Freud considère que c’est le moi qui met en œuvre le refoulement à cause du narcissisme. À certains égards, le narcissisme est la cause du refoulement. Il se demande donc dans quelle mesure l’Homme aux loups a réussi un refoulement qui a été un succès de la virilité. Il dit d’abord que ça a été un succès de la virilité. Puis il dit que finalement la virilité ne l’a pas vraiment emporté, que l’homosexualité s’est retirée dans l’intestin et qu’elle s’est par là même hystérisée. Donc, cette violente impulsion vers la femme, qui peut paraître une assomption de la virilité, dissimule en fait que cette virilité a été assumée de façon incomplète. Car, nous dit Freud, en même temps qu’il a cette attitude conquérante à l’égard de la femme, il tombe sous sa dépendance d’une façon spécialement constante. Cela se voit tout au long de la vie de l’Homme aux loups. Il ne cesse pas d’avoir des petites amies mais en montrant en même temps le contraire d’une attitude de maîtrise. L’Homme aux loups se présente sans cesse comme dépendant des femmes qu’il conquiert. La façon dont Freud analyse le style de conquête de l’Homme aux loups me semble tout à fait vérifiée, par ce que l’on peut savoir de la suite de sa vie.

    Causalité différentielle

    Les coordonnées imaginaires de la castration dont il est ici question sont assez marquées. Freud les présente lui-même. L’Homme aux loups, nous dit-il, n’a l’idée du père castrateur qu’au moment où on lui enseigne la religion. Il y a comme une reprise, dans un deuxième temps, d’une castration imaginaire qui suscite l’insurrection du moi à cause de l’atteinte à l’intégrité de la forme. C’est dans un temps suivant de la chronologie de l’Homme aux loups que Freud introduit le père castrateur. Il y a un rapport constant entre la castration et la figure du père, et c’est Lacan qui a inventé un rapport de causalité entre les deux. La métaphore paternelle, c’est quoi ? C’est la présentation du rapport de causalité entre le père comme cause et la castration comme effet. L’effort de Lacan est de ne jamais abandonner le concept même de la causalité freudienne, pour placer le rapport de causalité qui convient aux phénomènes du sens, phénomènes qui sont en fait des rapports de causalité ordonnés au signifiant comme cause. C’est d’abord le signifiant qui apparaît comme cause. Avant de pouvoir dire que c’est l’objet a qui est cause, il a fallu faire subir tout un traitement assez sophistiqué à un excédent de sexualité, pour que ça puisse à son tour entrer dans le rapport de causalité.

    Nous avons là un rapport de causalité effectivement tout à fait linéaire :  père signification phallique. Cela rend d’autant plus notable un passage du texte de Lacan qui a l’air de déconnecter ce rapport direct, cette connexion qui était établie de façon si serrée. Je disais que le cas de l’Homme aux loups était absent de la « Question préliminaire... », mais qu’il aurait peut-être là sa justification. Il ne serait pas si impensable de concevoir une cause dont l’effet serait retenu, dont l’effet ne serait pas développé. Cela ne me paraît pas en soi-même impensable. C’est justement parce qu’il y a là un point qui est donné par Lacan sous forme interrogative et qu’on ne saisit pas, que j’essayais de motiver en quoi la clinique de l’Homme aux loups justifie peut-être ce point. C’est une clinique où l’on ne s’entend pas dire qu’il y a forclusion du Nom-du-Père et où il semble, pourtant, que tout le problème se centre sur la castration. Cela n’a pas l’air de se centrer sur l’assomption du Nom-du-Père ou de la fonction paternelle, mais sur l’assomption de la castration. Alors, n’y a-t-il pas lieu de disjoindre les deux, au moins en partie, et d’élaborer ça ? Je ne sais pas jusqu’à quel point il faut pousser les choses. Il est certain que dans le cas de l’Homme aux loups, on ne peut pas parler d’une élision du phallus au sens où on peut la mettre en question chez Schreber. Il y a donc un autre terme à amener, en utilisant les indications mêmes de Freud.

    Le fait que la forclusion aurait comme effet une suppression, une élision de l’émergence de la signification phallique, c’est l’envers de la métaphore paternelle. Cela se lit exactement à l’envers. Ce paragraphe, je propose de le commenter en janvier. En effet, cela assouplit le rapport de causalité et le problématise. Généralement, on ne voit pas pourquoi ça vient là. Pourquoi ne pas simplement se contenter de dire que dès lors qu’il y a Φ0, il y a P0 ? Dans le cas Schreber, de toute façon, on a P0. On n’a pas le cas qui seraitCela, si on veut l’avoir, il faut le construire. On a quand même l’idée de deux voies possibles, de deux traitements possibles, de deux issues possibles. Quand on est dans les borderlines, la façon la plus simple de comprendre, ce serait de dire d’un certain nombre de ces cas qu’ils sont tenus dans la névrose parce qu’il y a P, mais qu’il y a quand même un certain nombre de phénomènes qui se produisent à cause de Φ0. Ce n’est pas une idée absurde.

    On est vraiment, là, au cœur de la causalité de l’affaire. En effet, que dit Freud quand il évoque la gonorrhée de l’Homme aux loups ? « L’occasion de sa maladie ne tombe pas parmi les “types de maladies névrotiques” que j’ai pu réunir comme cas particuliers de la “frustration” [...]. Il s’effondra quand une affection organique de l’organe génital fit revivre son angoisse de castration, porta atteinte à son narcissisme, et le contraignit à abandonner l’espoir d’être favorisé personnellement par le destin. »[12] On voit là l’Homme aux loups malade d’une frustration narcissique. Les conjonctures de déclenchement sont bien situées par Freud : en premier lieu, quand il y a une affection sur l’organe génital, nous dit-il ; une autre conjoncture se rapporte au nez, mais cela ne nous fait pas peur, puisque nous savons construire avec Freud les séries de substituts.

    Autrement dit, il y a ici la notion d’un facteur déclenchant qui ne semble pas être du tout un rétablissement forcé du ternaire là où il n’y a pas l’élément pour y répondre. Après tout, l’Homme aux loups fait quatre ans d’analyse, tranquillement, sans déclencher ça. La conjoncture de déclenchement, telle qu’elle est située par Freud, me paraît être vérifiée aussi par la suite. La conjoncture de déclenchement, elle se produit plutôt du côté Φ0 que du côté P. De toute façon, on a là à peu près tous les cas possibles. On a le cas standard de la métaphore paternelle :On a le cas qui est clair pour tout le monde et que Schreber illustre : On a le cas borderline Ajoutons, pour compléter, le Avec cette table de quatre, on doit pouvoir arranger les lacunes dans nos séries cliniques. Tout repose sur la notion que l’on a de la causalité. Lacan a tellement animé la sienne qu’on peut essayer de la suivre jusqu’au bout, mais aussi se demander dans quelle mesure on ne pourrait pas la relâcher un petit peu. Si on ne peut pas la relâcher, il faut alors dire que c’est un pseudo Nom-du-Père. Il n’y aurait là que des semblants.

    Ces différentes formules n’existent pas au ciel des Idées. Il s’agit de savoir ce qu’on gagne et ce qu’on peut rendre pensable à partir de ces différentes formes de causalité. Une clinique différentielle, ce n’est pas simplement d’étiqueter les cas comme des papillons. Une clinique différentielle n’a d’intérêt qu’articulée à une causalité différentielle qui la supporte. Nous sommes là autour de l’idée d’une causalité différentielle des psychoses.

    L’élément Φ0 chez l’Homme aux loups, nous l’admettons avec Freud. C’est comme ça que nous retranscrivons la Verwerfung de la castration, même si, à l’époque, ça qualifiait avant tout son statut imaginaire. Il faut à cet égard déployer le cas de façon beaucoup plus approfondie. Il y a des étapes, mais enfin, à partir du moment où nous acceptons ce trait-là, nous écrivons Φ0. Peut-être qu’avec ce Φ0 pour nommer le courant le plus archaïque, nous avons le principe d’un certain nombre de phénomènes. La question est de savoir si ces phénomènes d’ordre psychotique peuvent se situer dans une ligne causale indépendante, ou relativement indépendante, de la forclusion du Nom-du-Père. Après, la question se pose de savoir si l’on parlera de psychose seulement quand sont réalisés Φ0 et P0, ou bien aussi quand il y a seulement Φ0 et pas P0. Cela devient une grande question clinique mais aussi une question de terminologie. Ce serait changer notre concept de la psychose, ou au moins le bouger. Autrement dit, il y a, me semble-t-il, un certain intérêt à raisonner avec ces formules. La question est de savoir si Φ0 est concevable sans P0, ou si, dans tous les cas, l’existence des phénomènes commandés par Φ0 indique qu’il y a P0, c’est-à-dire la forclusion du Nom-du-Père.

    (17 décembre 1987)

    III. Le monde caché par un voile

    Je lis le passage : « L’analyse serait insatisfaisante si elle n’apportait pas la compréhension de cette plainte dans laquelle le patient résumait toute sa souffrance. Elle affirmait que le monde lui était caché par un voile, et la discipline psychanalytique refuse d’admettre que ces mots auraient été choisis sans signification et comme par hasard. » Freud accrédite donc cette plainte de l’Homme aux loups : le monde lui est caché par un voile. « Le voile se déchirait – curieusement – dans une seule situation, à savoir quand à la suite d’un lavement les selles passaient par l’anus. Alors il se sentait de nouveau bien et voyait le monde clairement pour un tout petit moment. » C’est là un passage très important. « Avec l’interprétation de ce “voile”, il en allait aussi difficilement que pour la peur du papillon. En outre il ne s’en tint pas au voile, celui-ci se volatilisa en un sentiment de crépuscule, de ténèbres, et d’autres choses insaisissables. »[13]

    Freud l’interprète, c’est-à-dire qu’il ne s’arrête pas au témoignage de l’Homme aux loups disant que le monde est pour lui couvert par un voile qui ne se déchire qu’au moment de ses lavements. Freud ne s’arrête pas devant ce phénomène comme devant un phénomène opaque. Il ne considère pas que c’est un phénomène terminal, dont on estimerait, à l’instar du phénomène élémentaire, qu’il s’agit d’un c’est ainsi. Freud interprète ce phénomène et donne deux interprétations qui ne sont pas exclusives mais qui se situent sur des plans différents. La première interprétation est proprement signifiante et la seconde se situe dans le registre de l’objet.

    Première interprétation : ce voile est la coiffe que le sujet pense avoir depuis sa naissance. Depuis sa naissance, il pense être né coiffé. Freud dit que ce « n’est que peu avant la fin de la cure qu’il se rappela avoir entendu qu’il était venu au monde “coiffé”. C’est pourquoi il s’était toujours tenu pour un favori de la chance, auquel rien de mauvais ne pouvait arriver »[14]. D’ailleurs, il pense être coiffé même dans l’analyse, puisqu’il croit avoir une place tout à fait privilégiée pour Freud. Celui-ci note ensuite : « Cette confiance ne le quitta que quand il dut reconnaître la gonorrhée comme une grave atteinte à son corps. Il s’effondra devant cette offense à son narcissisme. »

    Donc, première interprétation : Freud considère que le voile répercute cette coiffe. Ça, c’est l’interprétation du voile. Ensuite, il y a à interpréter le moment de déchirement de ce voile. Pourquoi le lavement vaut-il comme un déchirement du voile ? Freud dit : « quand le voile de la naissance se déchire, il voit le monde et naît à nouveau. [...] Ce serait donc le fantasme de renaissance sur lequel Jung a récemment attiré l’attention [...]. Cette interprétation serait parfaite si elle était complète. Certains détails de la situation [...] nous obligent à poursuivre l’interprétation. La condition de cette renaissance est qu’un homme lui administre un clystère ». Freud insiste donc sur le caractère sexué de l’opérateur indiquant que l’Homme aux loups, qui subit passivement cette opération, est dans une position féminine. « Cela ne peut signifier qu’une chose : [il] s’est identifié avec la mère, l’homme joue le rôle du père, le clystère répète l’accouplement, l’enfant-fécal – encore lui – naît comme son fruit. » Les éléments sont là le père, la mère, l’enfant comme produit fécal – l’Homme aux loups étant lui-même à ces deux places, celle de la mère et celle de l’enfant. « Le fantasme de renaissance est donc étroitement lié à la condition de la satisfaction sexuelle par l’homme. La traduction est maintenant la suivante : c’est seulement s’il peut se substituer à la femme, remplacer la mère pour être satisfait par le père et lui donner un enfant, que sa maladie s’écarte de lui. Le fantasme de renaissance n’était donc ici qu’une reproduction mutilée, censurée du fantasme homosexuel. » Même si ce n’est pas un fantasme, c’est une scène réalisée qui en elle-même reproduit ce que Freud considère déterminant pour le sujet, à savoir un fantasme homosexuel.

    Donc, là, nous avons simplement remis dans son contexte ce phénomène de crépuscule permanent du monde qui se trouve tout à fait articulé par une scène œdipienne. Tel est son déchiffrement par Freud, qui est, en tout cas, persuadé qu’il y a là une articulation. Il ne s’agit pas du tout d’un phénomène limite ou terminal, mais d’un phénomène puissamment articulé selon l’Œdipe.

    Les trois courants

    La petite grille que nous avons extraite de ce texte laisse justement se déployer la multiplicité des ponctuations possibles. Freud note lui-même que beaucoup de ponctuations sont possibles dans la grille clinique de ce cas. Cette grille, je vous la rappelle. Freud distingue trois courants fondamentaux : (1) l’Homme aux loups ne voulait rien savoir de la castration, même au sens du refoulement – c’est ce dont Lacan a fait la forclusion, en s’appuyant sur le mot de Verwerfung qui figure chez Freud – ; (2) l’Homme aux loups a été forcé de reconnaître la castration. Il y a donc reconnaissance, et cette reconnaissance se fait de deux façons : soit il accepte la castration, (3) soit il l’abhorre. Donc, chacun des phénomènes peut être imputé à l’un de ces trois courants. C’est alors assez compliqué quand il y a du rejet : est-ce du rejet forclusif ou le rejet interne à la reconnaissance ? La difficulté du cas vient de la double valeur de ce « non ». Où se condense ce reconnaître tout en abhorrant qui est le troisième courant de ce schéma ? Freud emploie les termes de fantasme homosexuel, mais il s’agit plutôt là d’être une femme. Dans l’épisode très précis que nous avons relu, il me semble que nous avons plutôt la position 3, à partir de laquelle Freud déchiffre le phénomène du lavement clarificateur.

    Être une femme

    Concernant le rapport à la psychose, il est, me semble-t-il, intéressant de relever quel est le commutateur qui permet de passer au cas de Schreber. Ce qui fait shifter avec le cas Schreber, c’est le être une femme. On peut même dire : être une femme en train de subir l’accouplement. Il y a donc ce être une femme autour de quoi tourne tout de même une grande partie du cas, avec tout ce qui prend l’allure de l’érotisme anal. Il y a lieu de s’interroger sur la valeur qu’on donne à ce être une femme que Freud signale ici à de très nombreuses reprises. À travers cette controverse, nous avons ce être une femme.

    Comment pouvons-nous le traduire ? Nous avons là vraiment la sexuation inconsciente de l’Homme aux loups. C’est comme ça que Freud interprète le cas. Il y a une sexuation inconsciente malgré une virilité manifeste et automatiquement éveillée par une situation typique. Pour Freud comme pour Lacan, cette virilité manque d’authenticité, c’est-àdire qu’elle est du registre imaginaire, du registre du moi. C’est même ainsi que Lacan peut utiliser le cas comme démontrant les deux versants : l’inconscient d’un côté, et le moi de l’autre côté. Lacan réinterprète les deux versants distingués par Freud comme une opposition entre l’inconscient et le moi. Dans l’inconscient, l’Homme aux loups est une femme. Au niveau imaginaire, il y a une affirmation de virilité.

    Dans les notes du Séminaire[15], Lacan le pose ainsi, et, à la fin de la première partie du rapport de Rome, il évoque « l’effet de capture homosexualisante... »[16] Le premier usage que Lacan fait de ce cas est de distinguer, en termes de conflit, l’inconscient et le moi. Tout tourne autour de la valeur qu’on donne à ce être une femme : désigne-t-il la sexuation inconsciente du sujet ou est-il d’ordre imaginaire ? Quelle valeur donner à ce être une femme qui est, selon Freud le fantasme homosexuel ? Dans quel registre le plaçons-nous ? Est-il de l’ordre du pousse-à-la femme? Est-il de l’ordre de la sexuation inconsciente ? Est-il de l’ordre imaginaire ? Il y a certainement d’autres index que l’on peut prendre, mais en voilà un qui me paraît assez précis pour qu’on puisse à son propos déployer toutes les ambiguïtés du cas.

    La castration

    Il faut admettre que, pour ce cas et pour la polémique sur le diagnostic, la question se centre sur la castration. C’est le chapitre central de Freud : « Érotisme anal et castration ». Je souligne cela parce que nous allons passer au fragment de Lacan sur les deux trous, phallique et paternel. La question de l’hésitation diagnostique se centre donc sur le fait de savoir s’il y a, oui ou non, signification phallique. Elle se centre sur ce qui est foncier, à savoir : forclusion ou reconnaissance ? Serait-ce une reconnaissance dans le rejet ?

    Ce qui n’est pas mis en question jusqu’à présent, c’est le rapport au père chez l’Homme aux loups. Ce rapport, on pourrait, après tout, le mettre en question. En effet, Lacan, dans son séminaire de 1952, évoque un point qui a été signalé, à savoir qu’il y a une rupture sociale dans le cas de l’Homme aux loups. Il considère qu’« une partie de son drame tient en ceci » : sa position « dans la société est pour ainsi dire désinsérée ». La révolution russe, avec ses effets de désocialisation, ne fait qu’intensifier une position qui est déjà là au départ. Lacan ajoute : « Il faut noter qu’il fut très précocement séparé de tout ce qui sur le plan social pouvait constituer pour lui un modèle. » Cette phrase, dans le langage de l’époque, met-elle à mal ou non le rapport au père ? N’oublions pas que ce rapport au père paraît, au contraire, tout à fait constitué dans le cas de l’Homme aux loups. Dans ce qui va ressurgir de l’épisode dit psychotique, on trouve encore une distribution des fonctions paternelles tout à fait massive.

    Ceci dit, reste à savoir la valeur qu’on donne à cette distribution. Nous pouvons, là, suivre Lacan, et faire peut-être un peu mieux, puisque nous disposons des catégories qu’il a lui-même élaborées par la suite, mais dont il ne disposait pas à ce moment-là. Autrement dit, la question se situe sur ces problèmes qui concernent Φ0. Dans les études qu’on a faites sur le cas, on ne met pas en question P0. Donc, l’une des questions qui nous est posée par ce cas, c’est de savoir si l’on peut disjoindre la relation de causalité – qui paraît établie par Lacan – entre le père et le phallus, entre le père et l’avènement de la signification phallique.

    Je vous rappelle le schéma complet dont nous disposons :

    Il y a d’abord le schéma standard : nous avons le Nom-du-Père et donc il y a la signification phallique :

    Puis nous avons le schéma schrébérien : 

    Et la question est de savoir si nous pouvons avoir P et Φ0 – avec ceci que ce tableau nous oblige à aller jusqu’à poser P0 et Φ.

    (7 janvier 1988)

    IV. Discussion clinique

    Le doute et l’apophantique

    L’une des difficultés que nous rencontrons avec ce cas, dans notre enquête, c’est au fond que nous ne sommes pas si habitués que cela à des discussions cliniques. Ces discussions cliniques, nous les faisons le plus souvent d’une manière assez rapide à l’IRMA[17], étant donné le format même de l’événement. Je ne voudrais pas pour autant trouver maintenant des vertus extrêmes à la discussion, comme le fait le philosophe Jürgen Habermas – qui pense que c’est sur la discussion, sur sa structure, que reposent l’avenir du monde et la naissance d’un nouvel universel. Mais enfin, la vertu de la discussion me paraît certaine. Quand elle se produit chez nous, elle s’accompagne du sentiment d’une certaine nouveauté.

    Là, nous prenons pour base un cas de Freud. Éventuellement, nous critiquons Freud sévèrement, et Freud supporte ça avec une équanimité qui fait notre admiration. Il n’est pas susceptible, il ne dit pas : Si c’est comme ça, je m’en vais. Lacan lui-même n’y va pas avec le dos de la cuillère. Il suppose même que Freud n’a pas résolu le cas en ce qu’il est resté lui-même bien loin de ce qui concerne l’assomption de la castration. Vous savez très bien qu’il serait très mal vu entre nous que ce genre d’imputations soit fait. Hé bien, on les fait à Freud qui, impavide, continue d’être avec nous. Il faudrait être davantage borgésien pour développer ce thème-là.

    On a tendance à développer la théorie psychanalytique sur le mode de la certitude, parce que l’acte, dans la pratique même de la psychanalyse, se fait dans l’élément de la certitude. L’interprétation est créatrice de ses effets. Interprétation et discussion sont deux positions tout à fait étrangères l’une à l’autre, et ça se reporte alors, presque naturellement, sur le style théorique. Il y a, dans la théorie analytique, comme une obligation de style apophantique, c’est-à-dire de montrer le vrai.

    Le style de Lacan est certainement apophantique. Cela nous a conduits à de profonds aveuglements sur la lecture et l’interprétation de Lacan. On n’imagine plus maintenant à quel point cette lecture était encombrée – du fait de ce style même – de la conviction que Lacan disait à peu près la même chose du début jusqu’à la fin. De là où nous sommes, tout le monde voit à quel point c’était une voie sans issue pour comprendre ce dont il s’agit. On peut déplorer les excès de chronologisation à l’égard de la présentation théorique de Lacan, mais c’est, me semble-t-il, un moindre inconvénient que sa synchronisation absolue dans l’élément de la certitude. Cela a vraiment nui, je crois, au travail qui se faisait à l’efp. Ce n’est pas que nous voulions rendre au doute une fonction éminente dans la théorie. D’ailleurs, à propos de l’Homme aux loups, Freud consacre un paragraphe fort intéressant à la place du doute comme moyen de résistance dans la cure de l’obsessionnel. Mais peut-être qu’entre l’apophantique, c’est-à-dire la monstration du vrai, et le doute, il y a place pour un troisième style intermédiaire et problématique, un style qui nous incite à faire retour sur la façon dont les problèmes sont posés : comment posons-nous les problèmes ? comment se sont-ils constitués pour Freud et comment se constituent-ils pour nous ? comment émergent-ils ? comment se structurent-ils ? comment y sommes-nous pris ? Cela, pour arriver surtout à isoler sur quel point ça pivote, à savoir : pourquoi la signification phallique de l’un n’est-elle pas la signification phallique de l’autre ? Ces syntagmes un peu figés que nous utilisons, nous pouvons nous apercevoir de quelle façon ils sont réfractés par différentes lectures. Au travers d’une discussion pataugeante, confuse, polémique, animée, hésitante..., on peut donc avoir l’espoir de renouveler un peu les choses, en cernant ces points-carrefours où un simple déplacement de ponctuation se traduit par des options différentes. Cela peut, évidemment, se cristalliser à un moment donné entre névrose ou psychose. C’est un enjeu. Ce n’est pas le seul, et nous n’allons pas nous partager, comme dans Les voyages de Gulliver, entre les partisans du gros bout et les partisans du petit bout. Bien sûr, dès qu’on entre dans le régime de la discussion, on voit que ça peut toujours être du vote. À la fin, on vote et puis on voit ce qu’il en est. Ce n’est pas la question. La question, c’est certainement d’assumer, à certains moments, des cristallisations quand elles se posent de façon alternative, mais c’est aussi, en même temps, d’essayer d’avoir un style problématique. Dans cet examen des choses, nous ne suivons pas un plan rigide.

    Les pères

    Resserrons un peu les choses sur le statut du père. Puisque nous n’avons pas le temps d’entamer cette discussion aujourd’hui, je voudrais simplement rappeler la position de Freud là-dessus.

    Indiscutablement, la position de Freud est que l’Œdipe est constitué chez l’Homme aux loups. Cette position est sans équivoque dans l’observation elle-même. Cela s’observe au niveau du diagnostic, celui de névrose obsessionnelle. Freud ordonne le cas au moment de la névrose obsessionnelle. Dans l’histoire complexe de l’Homme aux loups, il y a un moment qui peut être dit de névrose obsessionnelle : c’est celui où il est en débat avec les thèmes de la religion. À cet égard, Freud considère comme indubitable – c’est son terme – que le père présente à ce moment-là, pour le sujet, une menace de castration. C’est la conclusion même du chapitre « Érotisme anal et castration ». Il faudra revenir sur les raisonnements et les détours par lesquels Freud y arrive, mais ce chapitre se termine sur la fonction du père : « Il est tout à fait indubitable que pour lui à cette époque le père devint cette personne effrayante, présentant une menace de castration. »[18]

    Là, Freud nous prépare au fond deux positions paternelles qui peuvent donner naissance à des séries. Une notation très précieuse nous montre exactement où l’enseignement de Lacan peut se glisser. Freud considère que le « garçon a ici à remplir un schéma phylogénétique et y parvient, même si ses expériences personnelles ne peuvent s’y accorder ». Le schéma phylogénétique, c’est le schéma propre à l’espèce humaine qui semble, pour Freud, rapportable à la préhistoire de l’humanité. Il y a un schéma constitué qui appartient à l’histoire humaine. Il appelle ça l’hérédité humaine : « l’hérédité l’emporta sur le vécu accidentel ». C’est une phrase tout à fait saisissante. Pour lacaniser – si l’on peut dire – ce moment, il suffit de saisir que ce dont Freud essaye de rendre compte par le phylogénétique, c’est exactement ce dont Lacan rendra compte par le structural. Freud a recours à cette hypothèse phylogénétique, c’est-à-dire à l’hypothèse d’un schéma œdipien fixe et déterminé. L’hypothèse structurale consiste simplement à constater l’existence de ce schéma qui l’emporte sur l’accidentel, mais en ne faisant plus d’hypothèse historique. L’hypothèse structurale est beaucoup plus minimale que l’hypothèse historique.

    Le point de repère théorique de Freud est donc l’existence d’un tel schéma ou d’une telle structure. Il note qu’il y a un décalage entre ce qu’exige cette structure, et les expériences effectives du sujet, c’est-à-dire entre le phylogénétique et l’ontogénétique, mais qu’en définitive, il a réussi, lui, Freud, à remplir les cases de cette structure. L’exemple qu’il donne est très frappant : « Les menaces de castration et les allusions à celle-ci qu’il avait entendues, étaient parties bien plutôt de femmes, mais elles ne pouvaient pas retenir longtemps le résultat final. À la fin ce fut bien le père, de qui il redouta la castration. » La position de Freud est sans équivoque et elle nous montre même la cohérence qu’il y a pour lui entre la structure de l’Œdipe et le père castrateur, c’est-à-dire la connexion du père et de la castration, soit la connexion de l’Œdipe avec ce que nous résumons comme étant le rapport du père et du phallus, à savoir la métaphore paternelle.

    La position freudienne est là-dessus sans équivoque. Moyennant quoi, Freud distingue une deuxième version du père qui n’est plus le père castrateur mais le père châtré et infirme. Il note les effets des confrontations de l’Homme aux loups avec une déficience physique. Il rappelle comment il lui fallait expirer chaque fois qu’il rencontrait des estropiés, des mendiants ; « ce symptôme aussi renvoyait au père qui lui avait fait de la peine comme malade lors de la visite au sanatorium »[19]. On sait aussi que l’aperception de Freud diminué joue un rôle dans l’épisode suivant. Freud évoque le sourd-muet que l’Homme aux loups a rencontré : « Quand il fut mort, il le chercha dans le ciel. Ce fut donc le premier infirme dont il eut compassion ; d’après le contexte et la position dans l’analyse, il s’agit indubitablement d’un substitut du père. »

    La figure du tailleur s’inscrit, elle, dans la série du premier côté : « Au nombre des symptômes les plus [...] grotesques de sa maladie ultérieure il faut compter son rapport avec tout tailleur auquel il avait commandé un vêtement, son respect et sa timidité devant ce grand personnage, ses tentatives pour gagner ses bonnes grâces par des pourboires immodérés, et son désespoir devant le résultat du travail, quelle qu’en fût la tournure. »

    Voilà déjà l’indication de ce qui ordonne la fonction paternelle, à savoir ces deux positions du père, à quoi se trouve explicitement appendue la notion de séries substitutives.

    (14 janvier 1988)

    V. Le phallus et le père

    Le meurtre d’âmes de Schreber

    Sommes-nous tenus à un rapport d’implication causal entre P0 et Φ0 ? Ou bien Lacan nous autorise-t-il à relâcher ce lien afin qu’il puisse y avoir l’un sans l’autre ? Ce texte, qui introduit une complication concernant le rapport entre P0 et Φ0, nous permet-il ou pas de les disjoindre ? Ce n’est pas seulement une question d’exégèse du paragraphe de Lacan. Si nous nous fions à Lacan, cette question conditionne l’idée que l’on peut avoir du cas de l’Homme aux loups.

    Lacan, comme Freud, aborde certainement la psychose à partir de l’Œdipe. La référence à l’Œdipe n’est évidemment pas au premier plan de l’analyse freudienne du cas Schreber, mais, quelques années plus tard, quand il aura affiné la structure œdipienne, Freud appellera le cas Schreber en fonction de la présence de l’Œdipe. Il l’abordera à partir de la névrose et à partir de la conjonction entre le père et le complexe de castration. Dégageant ces deux éléments, le père et le complexe de castration, Lacan pose alors un mécanisme, une structure simple qui explique le rapport ou l’articulation entre ces deux termes, et ce, en se servant du schéma de la métaphore – ce n’est d’ailleurs pas le premier usage qu’il en fait. Ce schéma lui a paru articuler le père et le complexe de castration.

    En même temps, il a renoncé à tout ce qui relevait d’une certaine pudeur sémantophile à l’endroit du causalisme. C’est en termes causalistes qu’il traite le rapport du père et du complexe de castration. Le thème de la cause et de l’effet est ici central. La métaphore – ainsi que la métonymie – est pour lui un schéma de causalité. S’il y a causalité, il y a donc un rapport orienté d’un terme à l’autre, ainsi qu’un rapport de domination d’un terme sur l’autre. La solution de Lacan – celle qui a fait la célébrité de sa métaphore paternelle –, c’est de dire que le père comme signifiant est cause et que le phallus comme signifié est effet. Le phallus comme signification achevée est un effet. P a donc pour effet Φ : À partir de là, on obtient aussitôt une doctrine de la psychose. On a un rapport de causalité simple entre ces deux termes qui sont quand même dénivelés : l’un est cause et l’autre est effet, l’un est symbolique et l’autre est imaginaire.

    À quel moment s’introduit la question qui pourrait ici ouvrir une certaine disjonction ? Ayant trouvé les preuves et les expressions de P0 chez Schreber, ayant montré les distorsions qui s’ensuivent dans les fonctions symboliques qui sont rattachées à P – I et M dans son schéma[20] –, Lacan s’occupe de ce qu’il y a du côté de l’imaginaire. Il voit dans le « meurtre d’âmes » de Schreber quelque chose qui est corrélatif de P0. Cela, remarquons-le, après avoir traité les questions qui entourent ce point, soit les questions qui ont trait aux identifications narcissiques. Ayant traité P0 et la distorsion des fonctions symboliques, Lacan en arrive à la distorsion des fonctions imaginaires. C’est alors qu’il s’occupe de ce point désigné comme « meurtre d’âmes ». Dans le paragraphe qui nous occupe, ce qui va appeler la résolution de ce point est distinct des identifications imaginaires, qui se déroulent sur la ligne i ---- m et qui ont déjà été évoquées par Lacan : jouissance transsexualiste, image de la créature, etc. Une fois qu’il a abordé ces distorsions et ces remaniements imaginaires, il en vient donc au « meurtre d’âmes » comme tel. Ce « meurtre d’âmes », vous savez qu’il est central chez Schreber et qu’il est en même temps tout à fait énigmatique pour nous, puisqu’il figure au chapitre iii des Mémoires... et que ce n’est pas passé à la publication. Donc là, sur l’événement dit « meurtre d’âmes », on a un point d’interrogation.

    C’est pour rendre compte de ce « meurtre d’âmes » comme tel que Lacan se demande s’il suffit de mettre en cause la relation de causalité négative entre P0 et Φ0, à savoir ce qu’il appelle l’effet simple. Mais dans ce paragraphe de la page 571, il emploie l’expression : « en un second degré ». Comment faut-il se représenter la relation de causalité en un second degré ? On pourrait dire que cela introduit une nouvelle causalité indépendante. Est-ce cela que Lacan dit ? Il dit, me semble-t-il, autre chose. Il dit qu’il y a un raisonnement compliqué ou à double détente. En un premier temps, P0 traduit une élision du phallus et, en un second temps, cette élision du phallus, pour être résolue, produit l’effet dit de « meurtre d’âmes ». Ce qui apparaît comme la solution finale, c’est le « meurtre d’âmes » lui-même. Les identifications imaginaires ne sont pas à la place de la résolution. Elles exploitent le stade du miroir mais pas sa béance mortifère. Ce que Lacan appelle ici la résolution, c’est la résolution de l’élision du phallus causée par Pet qui prend chez Schreber la forme du « meurtre d’âmes ».

    Ce texte complique le rapport entre P0 et Φmais il ne disjoint pas ces deux termes. Il ouvre une marge, à savoir qu’il y a différentes façons de résoudre cette élision du phallus. Celle que choisit Schreber, c’est l’instance de la mort dans le stade du miroir, mais ça laisse supposer qu’il y a peut-être d’autres façons de résoudre l’élision du phallus, d’autres façons qui ne prennent pas la dimension dite « meurtre d’âmes » :

    Lacan peut nous dire qu’il faut chercher la forclusion du Nom-du-Père, mais il ne nous dit pas de chercher dans toute psychose la présence du « meurtre d’âmes ». Le « meurtre d’âmes », c’est la solution schrébérienne. C’est la solution schrébérienne de l’élision du phallus par la mort. Ce paragraphe à lui tout seul ne nous autorise nullement à disjoindre P0 et Φ0. Il nous ouvre seulement une marge de résolution de l’élision du phallus. C’est comme ça que je le lis et c’est en tout cas compatible avec ce que Lacan en dit. « Cet autre gouffre », dit-il. On comprend sa question. C’est précisément parce qu’il généralise la forclusion du Nom-du-Père dans la psychose, qu’il s’interroge sur le « meurtre d’âmes ». On connaît en effet suffisamment la clinique de la psychose pour constater que, dans l’expérience, le « meurtre d’âmes » ou un équivalent de cette intensité-là n’est pas du tout la règle générale. Il s’agit de deux points différents, puisque la forclusion du Nom-du-Père, ça ne s’observe pas. Cela ne s’observe pas, ça s’infère. C’est symbolique et cela s’infère sur un plan radical. Par contre, quand il s’agit de l’imaginaire, on doit en avoir des témoignages. L’expérience, ou le texte même du psychotique, est donc là décisive.

    Si Lacan n’employait pas la forme interrogative et disait : Cet autre gouffre est formé du simple effet dans l’imaginaire de l’appel vain fait dans le symbolique à la métaphore paternelle, cela voudrait dire que toute psychose comporte un « meurtre d’âmes ».

    Cela ne voudrait pas dire autre chose et c’est pourquoi Lacan se pose la question : « Cet autre gouffre fut-il formé du simple effet dans l’imaginaire de l’appel vain fait dans le symbolique à la métaphore paternelle ? » C’est pourquoi il choisit l’autre voie, à savoir que la forclusion du Nom-du-Père produit dans l’imaginaire un effet à double détente. Le premier effet, que nous allons dire nécessaire, est l’élision du phallus. Le second effet, que nous allons dire contingent, est la voie de résolution choisie par le sujet pour résoudre l’élision du phallus.

    Le propre de la voie schrébérienne, c’est de choisir comme solution le « meurtre d’âmes ». Il y a là une idée de solution qui n’est pas du tout une solution apaisante et qui distingue tout à fait la solution et le supplément. La solution, là, c’est une catastrophe, une catastrophe psychologique, mais c’est quand même une façon de faire avec l’élision, une façon de la désigner, de la nommer, de lui assigner une place. Cela met aussi au premier plan les différentes valeurs possibles du narcissisme. Il y a le narcissisme qu’on peut appeler le narcissisme de distorsion, de remaniement. On peut se demander s’il n’y a pas aussi un narcissisme de solution. Peut-on dire que les différentes solutions de l’élision du phallus font régulièrement appel au stade du miroir ? Peut-on dire qu’elles se dirigent chez Schreber vers la béance mortifère de ce stade, mais que, chez d’autres sujets, d’autres fonctions du stade du miroir peuvent permettre de résoudre l’élision du phallus – et ce, en maintenant la distinction entre la fonction qu’elles occupent à cette place et la fonction qu’elles occupent sur le pourtour ? C’est pour l’instant problématique.

    En tout cas, cette question posée par Lacan me semble tout à fait nécessaire. Généralisant la fonction du Nom-du-Père, Lacan ne généralise pas le « meurtre d’âmes ». Il faut que ce « meurtre d’âmes » soit repoussé en effet second et contingent par rapport aux effets nécessaires de la causalité Lacan indique que c’est une causalité à double détente. Cela a son intérêt pour les cas qui nous occupent et en particulier pour celui de l’Homme aux loups.

    Si l’on suit le texte à partir de la page 568 des Écrits, on voit en effet que Lacan traite de la restauration de la structure imaginaire. Il y distingue la pratique transsexualiste, puis la créature à l’infini dans un fantasme où il y a absence de médiation. Enfin, au dernier paragraphe de la page 570, il en vient à ce qui est central : « Et là aussi, la ligne tourne autour d’un trou, précisément celui où le “meurtre d’âmes” a installé la mort. » On peut dire ici que Φ0 prend la valeur de la mort. Vient alors ce paragraphe qui nous occupe et qui dit que Φ0 n’a pas toujours la signification de la mort. Chez Schreber, la signification phallique est remplacée par la signification de la mort, tandis que, chez d’autres sujets psychotiques, la forclusion du Nom-du-Père s’accommode fort bien d’une signification vitale qui perdure tout de même. La mort est vraiment une négation très forte de la vie. C’est vraiment l’inverse de la vie. Mais on peut aussi imaginer que, pour certains sujets, la signification ne soit pas seulement la négation de la vie, mais, par exemple, le voile de la vie. Ce n’est pas une assomption des fonctions vitales, une identification à son être de vivant, le voile de la vie, mais une identification à son être de mort‑vivant ou de vie déficitaire. On pourrait donc décliner ici les différentes atteintes au sentiment de la vie qui ne vont pas jusqu’au sentiment de la mort.

    Évidemment, cela repose sur beaucoup de choses. Et tout d’abord, sur la manière de comprendre « produit en un second degré ». On pourrait comprendre – mais ce n’est pas la voie que nous avons choisie – qu’il y a P0 et puis qu’il y a une deuxième causalité, différente, en marche. Il me semble que ce n’est pas ce que veut dire « en un second degré ». « En un second degré » veut dire que la causalité nécessaire se prolonge d’un cran. C’est donc une causalité à double détente. Cela peut reposer aussi sur la manière dont on interprète « la béance mortifère du stade du miroir ». Pour moi, tel que je le lis, cela veut dire que Lacan ramène l’élision au stade du miroir, à sa béance mortifère. Or, c’est une instance spéciale du stade du miroir qui, à cet égard, particularise le cas Schreber.

    Retour sur le diagnostic

    Venons-en à l’Homme aux loups. Nous sommes, avec ce cas, très dépendants du choix de Freud, puisque, comme l’indique le titre lui-même, nous n’en avons qu’un extrait. Freud adopte donc un point de vue forcément partiel sur ce cas clinique. Assez curieusement, il se centre sur un moment du cas qui est au fond très ancien et qui paraît cliniquement patent, à savoir une névrose obsessionnelle déclarée avant l’âge de quatre ans, et qui commence par une phobie d’animaux, pour se convertir en névrose obsessionnelle à caractère religieux. Freud annonce les choses comme ça. Il reçoit un homme, et il fait le choix, quand il nous le présente, de sélectionner dans l’histoire du patient, pour désigner sa structure clinique, un moment qui va de l’âge de quatre ans jusqu’à environ dix ans. C’est d’autant plus étrange qu’il nous dit bien que si le patient est venu le voir, c’est parce qu’il est malade actuellement : il a sombré dans la maladie à l’âge de dix-huit ans à cause d’une gonorrhée.

    La déclaration liminaire de Freud à ce propos est très frappante. Il nous annonce qu’il est impossible de voir la connexion entre la maladie antérieure et la maladie ultérieure définitive. C’est une déclaration tout à fait saisissante : Freud va chercher une névrose obsessionnelle dans l’enfance et nous annonce d’emblée qu’il la disjoint complètement de l’état présent du malade. Ce cas est chez Freud d’une écriture tout à fait spéciale. Ce n’est qu’à la fin qu’on voit arriver un certain nombre de données sur la maladie actuelle. Ce que nous traînons donc avec nous, c’est le diagnostic freudien de l’Homme aux loups, à savoir que le cœur de la maladie de ce sujet est sa névrose obsessionnelle infantile. Freud note d’ailleurs lui-même que le diagnostic psychiatrique de l’époque est tout à fait distinct, puisque c’est celui de folie maniaco-dépressive.

    On peut se demander pourquoi Freud a choisi ce moment-là. Il le dit ainsi : « l’essentiel de la névrose apparaît d’une façon qui ne trompe pas »[21]. C’est surprenant. Il y a une certitude du diagnostic sur le moment de la névrose infantile.

    L’enjeu de la re-diagnostication de l’Homme aux loups est, me semble-t-il, de savoir quel est le fondement de la certitude freudienne en la matière. Il y a névrose obsessionnelle, et ce qui vient après, aussi bizarre que ce soit, ce sont les séquelles de cette névrose obsessionnelle.

    J’avais fait remarquer que ce texte est d’emblée pris dans la réinterprétation. D’abord, parce que Freud vise un épisode très ancien, qui a été plusieurs fois réinterprété par le sujet lui-même, et aussi parce que lui, Freud, le réinterprète lui-même. On voit d’ailleurs, dans le texte, la trace de ses repentirs ou de ses hésitations. Ensuite, parce qu’il y a réinterprétation des données de l’analyse par Jung et Adler. Enfin, parce que cela a été réinterprété par les psychanalystes, par les adversaires de la psychanalyse, puis réinterprété par Lacan d’une façon tout à fait distincte. D’une façon tout à fait distincte signifie que ce n’est pas seulement parce qu’il peut interpréter à partir du déclenchement de l’épisode selon Ruth Mac Brunswick, mais parce que ça met en cause les traits de la névrose obsessionnelle. On peut voir à quel point, là, ce ne sont pas les formations imaginaires qui peuvent nous guider. Je crois qu’il faut garder le causalisme premier, celui qui est au départ des Écrits, et qui formule que les formations imaginaires, à l’inverse de la structure symbolique, ne sont pas déterminantes. Au niveau des formations imaginaires, on peut se battre longtemps, me semble-t-il. Au niveau des structures symboliques, on est censé ne pas se battre. Elles n’ont pas le même statut que les formations imaginaires qui, elles, sont patentes. Là où c’est patent, c’est la guerre. Au niveau des structures symboliques, on ne doit pas se battre. Seulement, c’est problématique, et on peut donc malgré tout discuter.

    On peut dire que la première partie du rapport de Rome est un texte consacré au cas de l’Homme aux loups. Cette première partie vise à asseoir la psychanalyse à partir de l’histoire, c’est-à-dire sur une configuration du sens. La référence constante et sous-jacente de Lacan dans ce texte, c’est l’Homme aux loups et ses effets d’après-coup, effets qui sont présents dans les titres mêmes – la huitième partie du cas de l’Homme aux loups, c’est l’après-coup. Certes, Lacan, incidemment, ne mentionne l’Homme aux loups qu’à la fin du rapport de Rome, mais ça peut se lire en filigrane dans le texte. Quand il nous explique que la théorie des pulsions est foncièrement prise dans une historisation primaire, cela doit se lire sur le fond du cas de l’Homme aux loups. Quand il nous explique que la fixation au stade anal est en fait une fixation à une page de gloire ou à une page de honte, cela traduit exactement ce que Freud nous explique de l’éducation anale de l’Homme aux loups. Le schéma rétroactif du sens – d’un certain point du présent viser l’avenir pour redonner du sens au passé – est absolument au cœur du cas de l’Homme aux loups tel que Freud nous le présente.

    Le génie littéraire de Freud

    Cela rend raison de ce qu’il y a quand même de très singulier dans ce texte de Freud, à savoir le style d’écriture. Comment est-il écrit, ce cas clinique ? Il n’est pas simplement écrit sous une forme chronologique. Au début, vous avez apparemment une forme chronologique. Mais en fait, dans l’écriture même, de chapitre en chapitre, vous assistez à un effet d’enveloppement. Le génie littéraire de Freud est là-dedans. La conception du cas dans le chapitre II se transforme dans le chapitre III qui, un nouveau fait étant apporté, refait une lecture d’ensemble. Ainsi, on apprend seulement à la fin des données tout à fait importantes. Freud dit que c’est parce qu’il ne les a apprises qu’à la fin de l’analyse, mais en fait, tout du long, de chapitre en chapitre, on voit se modifier la perspective sur le cas. Ce n’est donc pas du tout une écriture plate, soi-disant objective ou scientifique, mais une écriture qui nous donne bien le sentiment du volume. On a vraiment devant nous une montagne que l’on se met à gravir et dont l’aspect se modifie de place en place. Autrement dit, la lecture même du texte nous restitue l’effet d’après-coup présent dans le cas lui-même. Le texte est écrit par des mouvements de retour et imite le cas. C’est une chose tout à fait prodigieuse.

    Si l’on examine ça d’une façon objective, on se demande pourquoi Freud n’a pas mis tout cela à plat. D’ailleurs, cette question revient plusieurs fois dans le texte lui-même. Comment pouvoir présenter les trois dimensions en deux ? Par exemple, page 205, vous avez ce passage qui montre le tour d’écriture de Freud. C’est un passage du chapitre IV où Freud s’occupe du rêve et de ses conséquences : « Nous devons interrompre ici la discussion [du] développement sexuel [du sujet], jusqu’à ce que de stades ultérieurs de son histoire une lumière nouvelle retombe sur ces stades antérieurs. »[22] Ce tour de main est encore plus frappant quand Freud doit commenter la phase de méchanceté de l’Homme aux loups. Elle vient d’abord comme « une époque de méchanceté ». Ensuite, dans le chapitre iii, elle vient comme « époque sadique ». Puis, dans le chapitre VI et la suite, elle vient comme « époque anale ». La même période de temps reçoit, au fur et à mesure du texte, des qualifications chaque fois remaniées, et par lesquelles la perspective change.

    L’énigme donc, c’est que Freud ne centre pas du tout le cas sur le patient tel qu’il lui arrive, mais sur ce qu’il appelle le temps originel de l’enfance. Ce qui lui paraît exiger l’explication causale, c’est le temps de la névrose obsessionnelle, entre quatre et huit ans. Freud entend rendre compte de la période de la névrose obsessionnelle, c’est-à-dire la séquence angoisse, phobies et perversités. C’est cette séquence-là qui, selon lui, demande explication.

    Tout le monde s’accordera à dire que Freud lit cette névrose selon la grille de l’Œdipe, d’un Œdipe conçu selon la formule du schéma phylogénétique hérité – que Lacan n’aura qu’à cueillir pour en faire une structure. Pourrions-nous tenter de dire ce qui semble quand même orienter cet abord du cas par Freud ? C’est le diagnostic d’homosexualité inconsciente. Freud trouve qu’il y a chez ce sujet une passivité foncière. Pas seulement à cause du trauma de la séduction, mais à cause de la position de spectateur dans la scène originaire. Là, déjà, avant la séduction par la sœur, il y a la passivité. Cette passivité recule donc de plus en plus loin dans la chronologie, comme une disposition, un choix fondamental qui se trouve recevoir des significations nouvelles au cours du développement. La passivité foncière du sujet reçoit une première signification au moment de la séduction et elle reçoit une signification génitale au moment du rêve qui réactive la scène originaire. La névrose obsessionnelle est donc encore supposée fixer la signification de la passivité pour ce sujet. Il y a comme une disposition originaire du sujet à cette passivité.

    C’est à ce moment où Freud lève le voile, qu’il nous lâche quand même quelle était la plainte du sujet. En fait, il y a deux plaintes qu’il présente comme fondamentales chez ce sujet quand il arrive. La première est cette plainte d’un voile sur le monde. Freud nous dit que « c’est la plainte dans laquelle le patient résumait toute sa souffrance ». Puis il nous indique une autre valeur de cette plainte : « il ne pouvait supporter la femme, et tout le travail eut pour but de lui découvrir son rapport inconscient à l’homme. »[23] Freud nous lâche, là, toute la direction de la cure. Le type est arrivé en lui disant qu’il ne pouvait pas supporter la femme, et tout le travail de Freud a été centré sur son homosexualité inconsciente.

    Discontinuités

    On peut évidemment être tenté de partir du survol synthétique du cas que Freud nous présente vers la fin de son texte, au chapitre IX, où l’on voit toute la périodisation se déplier. Il nous offre aussi un survol synthétique dans le chapitre précédent, et il est amusant de constater comment, à chaque fois, ses synthèses modifient leur sens par la jonction d’éléments nouveaux qui ne sont pas simplement cumulatifs mais qui ont des effets rétroactifs. Mais je suppose que vous avez une idée de tout ça. Je préfère prendre comme exemple le premier abord du cas par Freud, qui est ce sur quoi il se centre, dès lors qu’il nous a présenté la constellation familiale des cinq personnages initiaux, c’est-à-dire le père, la mère, la sœur, la bonne d’enfant, et la gouvernante anglaise qui, elle, vient un moment, fait trois petits tours, et puis s’en va assez vite –, la véritable vedette américaine étant Groucha, que le sujet ne révèle qu’in extremis.

    Nous avons donc au départ cette constellation familiale. Sur quoi Freud se repère-t-il ? Il se repère sur une discontinuité précise, à savoir le changement de caractère du sujet autour de trois ans et quart, trois ans et demi. Cela demande d’avoir la référence d’une continuité éventuelle, mais Freud choisit – et cela a été reconnu et sanctionné dans la famille – de mettre en valeur une discontinuité du caractère : le patient était gentil, doux comme une fille, et puis, entre trois ans et quart et trois ans et demi, le voilà qui devient méchant. C’est donc vraiment de part et d’autre de cette coupure que Freud recherche la cause. La séquence qui va conduire à la névrose obsessionnelle commence à partir de là.

    Le texte va continuellement enrichir cette coupure. Il va en effet nous en apporter ensuite une seconde qui sera la coupure du rêve. Nous avons donc, avec le rêve, une deuxième discontinuité – ce rêve renvoyant lui-même à un épisode encore antérieur à la première coupure. Ensuite, nous pouvons repérer plus précisément le moment où intervient la névrose obsessionnelle proprement dite : le moment de l’instruction religieuse par la mère. Ce moment constitue une nouvelle barrière et, de là, on découvre une coupure antérieure, celle de la scène avec Groucha. Nous avons donc ces différentes coupures dans un mouvement de va-et-vient :

    Freud, vous le savez, indique bien la parenté du rêve avec l’épisode de la séduction par la sœur, puisqu’il va considérer ce rêve comme une seconde séduction, un second trauma. Il situe ces deux coupures dans une position tout à fait éminente. Conformément à son orientation fondamentale, Freud cherche la cause du changement de caractère dans un incident sexuel réel. Au départ, il cautionne les dires de la famille qui le renvoient à la gouvernante anglaise. Dans un deuxième temps, il découvre que c’est la sœur qui a effectué cette séduction. Freud impute à cet incident une efficace tout à fait marquée sur la sexualité du sujet, à savoir que cette cause a pour effet une position sexuelle passive : être touché sur les organes génitaux. Du coup, il nous présente la méchanceté, qui prend là sa tournure agressive, comme une réaction à cette passivité fondamentale, comme étant quasiment de couverture. L’agressivité apparaît comme une couverture, et Freud accrédite d’emblée la notion que la virilité de l’Homme aux loups est une virilité réactionnelle ou une virilité de semblant. Quand nous en saurons plus long à partir de l’épisode de Groucha qui a lieu un an auparavant, nous serons au fond déjà préparés à admettre cette virilité de semblant.

    Ce qui apparaît décisif, c’est la coupure de la séduction qui a lieu à trois ans et quart. En fait, nous découvrirons que, vers deux ans et demi déjà, un épisode concernant le choix hétérosexuel est vraiment l’épisode déterminant. Cette passivité qui fait le leitmotiv de son abord, Freud la met en valeur à l’égard de la sœur, puis à l’égard de la Nania, et il la met en valeur de la même façon – c’est quand même très frappant – à l’égard du père. Quels que soient les efforts méritoires que l’on fait autour de lui pour l’arracher à ce registre, le rapport au père est invinciblement marqué de ce trait de passivité. On ne peut pas nier que dans ce cas – et je pense que personne n’y songe – il y ait un rapport au père. Ce rapport au père est absolument constant dans l’observation de Freud. Il est même si marqué que c’est peut-être par là que Freud est conduit à n’y voir indiquées que les catégories de la névrose obsessionnelle.

    Mais il y a cette difficulté que note Freud et qui est une indication clinique tout à fait essentielle, à savoir que ce qui commence chez ce sujet comme une identification au père – être un monsieur comme mon père, etc. – tourne au choix d’objet, c’est‑ à-dire à être aimé par le père. C’est là un repère tout à fait essentiel, à savoir que l’identification est relayée par le choix d’objet. De là, cette séduction est présentée par Freud comme corrélative du premier abord. Du coup, il interprète la méchanceté du sujet de deux façons distinctes. Premièrement, cette méchanceté répond à une virilité de réaction par rapport à la passivité fondamentale. Deuxièmement, cette méchanceté est un appel à la punition et ne fait donc, en fait, que répercuter et intensifier la passivité fondamentale. La même attitude agressive de l’Homme aux loups a une double valeur. Premièrement, celle de nier dans le semblant sa passivité, deuxièmement, un appel à la punition et donc à être battu par le père. Sous le sadisme de l’Homme aux loups se cache un masochisme.

    Comment Freud se satisfait-il de cette première discontinuité ? Il y a selon lui une cause : un incident sexuel précis avec la sœur. Freud en tire un certain nombre de conséquences qui lui expliquent la position de méchanceté à partir de la passivité sexuelle – passivité prenant la signification du masochisme, bien qu’elle puisse s’exprimer en même temps comme virilité. Avec les nouvelles significations qui vont se produire au fur et à mesure, on peut dire que ces deux vecteurs restent présents jusqu’au bout.

    Passons maintenant au rêve qui a donné son nom au sujet, et cela à juste titre, puisque Freud lui-même exprime sa conviction, conviction qu’il fait partager au sujet – conviction, Überzeugung, est un mot qui revient souvent – à savoir que, derrière ce rêve, se cache la cause de la névrose infantile. Le premier vecteur, qui va de l’âge de trois ans un quart à l’âge de trois ans et demi, est insuffisant à conduire directement jusqu’à la névrose infantile. S’y interpose une cause qui va renvoyer vraiment au début, à savoir ce rêve d’angoisse, d’emblée interprété par Freud comme angoisse de castration. La rupture propre qui s’installe ici, c’est que tout ce que vit le sujet va désormais prendre une signification génitale. La passivité va dorénavant être interprétée comme homosexualité au sens génital. Autrement dit, ce que Freud veut découvrir ici, c’est un certain rapport – ne précisons pas davantage – au génital. Nous, nous pouvons dire que c’est un certain rapport à la signification phallique. Il y a un certain rapport – je ne dis pas lequel – qui remanie la position fondamentale du sujet, c’est-à-dire sa passivité :

    Narcissisme et déclenchement

    À la lecture de ce rêve, Freud va partir de l’angoisse de castration et d’une connexion entre le père et l’angoisse de castration ; cette connexion concerne la passivité, et, dès lors qu’elle prend la signification de l’homosexualité, elle oblige à son refoulement. Du coup, Freud nous présente rétrospectivement l’épisode de séduction porteur de castration comme n’ayant pas accompli dans le sujet ce sens génital. En revanche, à partir du rêve, l’écart et la contradiction éclatent entre la passivité interprétée dans le contexte génital et l’intégrité physique – ce que Freud appelle le prix que le sujet accorde à ses organes génitaux. Avant cette discontinuité-là, la passivité n’est pas au fond contradictoire avec la détention des organes génitaux. La connexion n’est pas faite. Elle ne l’est, pour Freud, qu’à partir du rêve. Du coup, il se produit le refoulement de l’homosexualité inconsciente.

    On voit là Freud se demander, dans son investigation clinique, pourquoi le sujet n’est pas devenu homosexuel. Pourquoi sa passivité ne s’est-elle pas purement et simplement transformée en homosexualité ? Freud cherche l’instance refoulante. Il a une thèse précise sur ce qui est refoulant ici. Ce qui est refoulant, c’est le prix que le sujet accorde aux organes génitaux, avec le narcissisme qui s’y attache. Le modus operandi du refoulement est ce qui explique que le sujet passif ne soit pas devenu homosexuel. Il y a, avec ce rêve, comme la notion d’une barrière à franchir. Cette passivité s’y engage, devrait prendre la valeur de l’homosexualité, mais se trouve à ce moment-là passée dans les dessous. Elle est refoulée dans la mesure où il y a conflit pour le sujet entre la passivité interprétée génitalement et le narcissisme de l’organe génital.

    Je suis, là encore, au début du texte, mais l’on pourrait peut-être faire tout de suite un court-circuit. Pour Freud, c’est vraiment avec le rêve que le sens génital est atteint. On peut quand même s’apercevoir que, lorsqu’il s’agit de déclenchement pour ce patient – sa gonorrhée à dix-huit ans et le problème avec son nez plus tard –, c’est chaque fois qu’il y a atteinte au narcissisme. Ce n’est pas du tout suffisant, nous sommes au début de notre investigation, mais si on voulait chercher là une conjoncture de déclenchement, il est clair qu’on ne la chercherait pas du côté du Un-père. Pour ce qui est de la rencontre avec les pères, on a pu démontrer que cela ne pose aucun problème à l’Homme aux loups. Il donne de gros pourboires au tailleur et il n’est jamais content du résultat. Mais, en le voyant prendre ses gros ciseaux, le sujet ne prend pas ses jambes à son cou en se disant que le tailleur va le couper. En revanche, nous avons une conjoncture de déclenchement dont on peut dire qu’elle met au premier plan, non pas la fonction du père, mais la fonction phallique. Sans trancher pour l’instant s’il s’agit d’une névrose ou d’une psychose, remarquons que nous aurions là un modèle de conjoncture de déclenchement plutôt par le biais phallique que par le biais paternel. C’est le biais de ce qu’on peut appeler atteinte au narcissisme.

    Mais que signifie ici le narcissisme des organes génitaux ? Comment cela peut-il s’écrire ? Cela doit s’écrire avec le φ imaginaire, puisque c’est narcissisé. Il s’agit du phallus imaginaire. Pour le sujet, ce qui est à chaque fois menaçant, c’est qu’un signe moins s’avance vers ce phallus imaginaire, c’est-à-dire une atteinte, un manque affectant ce phallus imaginaire. Ce phallus imaginaire apparaît même si précieux au sujet que c’est la cause du refoulement. C’est comme si ce phallus imaginaire avait une fonction de Nom-du-Père. Chaque fois qu’il y a une atteinte à cette fonction, il y a une déstabilisation du sujet, même si elle ne va pas jusqu’au déchaînement complet. Cela nous oblige peut-être à raffiner un petit peu ce que nous appelons la signification phallique. Le phallus de la « Question préliminaire... » est un phallus qui est au fond foncièrement positif. Ce n’est pas le phallus de la castration. Il est écrit, dans le schéma de Lacan, avec un φ sans négation et sur un sujet sans barre. Comment avons-nous pris l’habitude de nous référer à la signification phallique ? Nous avons pris l’habitude de nous référer à elle comme identique à la castration. Nous appelons signification phallique dans la métaphore paternelle, une signification qui s’écrit -φ. Peut-être est-ce ici l’indication qu’il y a certainement chez le sujet, à n’en pas douter, un rapport au phallus, mais que ce rapport, d’une certaine façon, semble très mal supporter la négation. Toute approche d’un moindre-être apparaît comme foncièrement déstabilisante. Il ne faut pas oublier que la castration symbolique se repère sur ses effets imaginaires. On peut donc toujours être là hésitant. Là où on a moins de raisons de l’être – je l’avais annoncé –, c’est quand il s’agit du père, car il s’agit alors de savoir si les repérages imaginaires de la relation au père convergent ou non sur une fonction symbolique.

    Pour le dire tout de suite et favoriser votre lecture du cas jusqu’à la semaine prochaine, il y a quand même un élément conceptuel qui fait défaut à Freud par rapport au point où nous le relisons, à savoir la distinction de l’imaginaire et du symbolique. La présence groupée et massive d’images du père, de rapports au père, d’identifications au père, etc., est ce qui pour Freud a accrédité que la relation entre le père et le phallus est constituée. Il parle alors de névrose obsessionnelle. Mais est-ce que nous, nous n’avons pas, à cet égard, une exigence supplémentaire ? Père et phallus ne nous suffisent pas et nous devons dire comment nous recasons ça, si je puis dire, dans la distinction du symbolique et de l’imaginaire. La question du diagnostic tourne autour de la question du père. Le nombre et la massivité des relations au père sont-ils suffisants pour nous assurer que la fonction du père est là établie ? L’expérience du sujet converge-t-elle vers cette position du père symbolique ? Il faut au moins observer que l’inventeur du père symbolique, à savoir Lacan, ne trouve pas le père symbolique dans l’observation de l’Homme aux loups, et ce, en dépit de la présence indiscutable du père, présence que personne ne peut nier. Il n’est pas sûr que l’on repère la présence symbolique du père sur cette cartographie. À cet égard, il faudrait peut-être se dire que la connexion entre P0 et Φ0 est sans doute conservée. Je ne fais qu’annoncer là la suite des choses qui est à déplier. J’espère que cela vous relancera dans l’étude de ce que Freud appelle la névrose obsessionnelle de l’Homme aux loups. Est-ce que dans cette névrose obsessionnelle, le père est symbolique ou non ?

    (21 janvier 1988)

    VI. La multiplicité des pères

     Désordre

    Je ne sais pas si j’ai employé l’expression « rencontrer le père symbolique ». Ce n’est pas impossible. La question serait plutôt de le rencontrer dans l’analyse de l’Homme aux loups et donc à partir de ses dits. Quand il s’agit de la forclusion du Nom-du-Père, nous admettons bien que nous ne la rencontrons pas. Nous avons seulement un certain nombre de lignes qui semblent converger vers un manque. C’est un titre que j’avais proposé pour l’une des parties du Séminaire III : « Les entours du trou ». Cela veut dire qu’on ne tombe pas dans le trou et qu’un certain nombre de lignes semblent converger vers un défaut. Mais, même quand ce manque est occupé par le signifiant du Nom-du-Père, on n’a pas pour autant l’expérience du Nom-du-Père. Il s’agit d’une fonction qui se déduit des lignes du cas. Ce n’est pas un il y a de rencontre. À l’époque où, pour Lacan, le symbolique domine l’imaginaire, cette expérience est au niveau imaginaire. Ce sont des données imaginaires qui sont là présentes dans la cure, à l’exception de ce qui est proprement les jeux du signifiant. La réalité que le sujet rapporte est une réalité foncièrement imaginaire. Servons-nous de ça.

    Vous pouvez noter que des pères, chez l’Homme aux loups, il y en a beaucoup. Le problème de ce sujet, ce n’est pas qu’il n’aurait pas de rapport au père, mais que, des rapports aux pères, il est complètement encombré. Tout le long de sa vie, il ne cessera d’avoir ce rapport à un père et à un autre père et encore à un autre, etc., jusqu’à se moquer de tous ces pères qui se proposent à lui et qui ont tous des habits différents. Et c’est bien compliqué, quand on n’en a pas qu’un seul, de savoir à qui se fier. On a une trace tout à fait certaine de ce trait, la multiplicité de ces pères. On peut dire que cela encadre l’expérience de la névrose obsessionnelle. Il y a le terme d’influence. Il y a des gens qui ont sur lui de l’influence. Il y aura toute sa vie des séries de pères, et dans un désordre dont lui-même souffre. C’est différent de dire que cela converge vers un il y a. Il est très difficile de dire que le père existe au niveau symbolique, dans la mesure où l’on a ici le sentiment d’un pas-tout du père. C’est justement cette multiplicité désordonnée des figures paternelles qui rend problématique un il y a. Comment mieux fonder un le père n’existe pas que dans un cas qui nous présente ainsi une multiplicité imaginaire de pères ?

    Le père et l’angoisse

    C’est là un point de structure qui est de nature à nous aider pour retrouver la valeur pleine du père symbolique ou du Nom-du-Père telle qu’elle est maintenant dans notre usage courant. La connexion entre Nom-du-Père et père – castration demande effectivement une distinction, qu’a faite Agnès Aflalo.

    Dans le texte sur l’Homme aux loups, un syntagme revient d’une façon régulière : la peur du père, l’angoisse à l’endroit du père. Cela met d’autant plus en valeur le sens de ce que veut dire « assomption de la castration ». Quelle est la valeur de la connexion entre le père et le phallus ? Cette connexion, qui est avérée et sur laquelle Freud revient tout le long du texte, peut se faire sous les espèces de l’angoisse de castration. Mais ce qui permet légitimement de situer le père en question comme un Nom-du-Père, c’est au contraire le tempérament de cette angoisse. Cette fonction du Nom-du-Père, on ne peut que la déduire. On la déduit précisément de ce que cette angoisse soit tempérée, signifiantisée, c’est-à-dire réduite. Le Nom-du-Père, c’est donc le père de la paix. C’est comme ça que Lacan l’amène. Le fait de dire, plus tard, que ce père est aussi un sinthome, n’enlève rien à cet effet de pacification.

    Donc, à côté de l’angoisse de castration, parlons de la paix de castration. Parlons d’une paix de castration qui fait que, dans le cas du petit Hans, à terme, une solution au moins est proposée, à savoir le tu en auras un autre. Il y a au fond l’aspect d’un contrat, d’une attente réglée, qui précisément tempère tout ce qui est de l’ordre de l’angoisse de castration, angoisse qui, à cet égard, est en continuité avec l’angoisse prégénitale. Le génital est solidaire du prégénital vis-à-vis de la castration symbolique, en ceci que c’est le domaine où règnent effectivement les angoisses de dévoration, etc. L’angoisse de castration est au fond compatible avec cela, et il y a un mode du génital qui est strictement homologue. Le Nom-du-Père est la fonction qui, sur ce grand désordre et ce grand déferlement d’angoisses, exerce une ordonnance pacificatrice d’où le père mérite sa position symbolique. Telle est, à cet égard, toute l’ambiguïté de la fonction du père.

    Je demandais si l’on peut nier qu’il y a un rapport au père dans ce texte. On ne peut pas le nier, mais toute la question est de savoir si c’est le père coordonné à l’angoisse de castration ou le père coordonné à la paix de castration. Où se trouve donc, dans ce texte, la série qui convergerait vers l’établissement de cette paix ? La question n’est même pas celle des personnages qui supportent cette fonction, puisque, par rapport au père de la paix, l’angoisse de castration peut être supportée par un certain nombre de personnages, y compris le père. Évidemment, dans ce cas, elle est éminemment supportée par le père, mais on peut se demander si c’est un père qui vaut mieux qu’une mère dévoratrice. Y a-t-il ici un point où l’apaisement de l’angoisse de castration serait acquis pour le sujet ?

    Cet apaisement, il le recherche dans la religion. La religion offre cette possibilité de se dire un Que ta volonté soit faite – position quand même extrêmement bénéfique pour le sujet du point de vue de l’angoisse. Le Que ta volonté soit faite protège de l’angoisse. Qu’est-ce que l’Homme aux loups trouve dans cette religion, faite pour pacifier la castration ? Son problème, dès qu’il rentre dans la religion, c’est quand même de savoir si Dieu a le moyen de baiser le Christ. Dans la religion, l’Homme aux loups trouve le Dieu cruel, celui qui sacrifie son fils. Toutes les vertus d’apaisement s’évanouissent.

    Nous sommes là au cœur de la question de savoir ce qu’est pour nous le Nom-duPère. Le Nom-du-Père n’a quand même de valeur que par rapport au père imaginaire ou aux instances imaginaires. La fonction imaginaire du phallus est tout à fait présente dans ce texte. Nous avons un père imaginaire, cruel, dévorateur, c’est-à-dire une version catastrophique de la castration. Qui peut nier qu’il y a un rapport au père pour Schreber ? Le rapport au père est parfaitement constitué pour Schreber. Freud peut même amener ce cas à l’appui de la théorie œdipienne. Il nous le présente comme la version sauvage de la castration, comme une interprétation imaginaire de la castration, qui doit alors effectivement se dérouler dans le corps comme émasculation. Il faut bien voir que la théorie œdipienne ordonne à la fois la névrose et la psychose. Il faut donc bien que les termes de ces fonctions apparaissent dans les deux cas.

    Ce que Lacan y ajoute, c’est quoi ? Qu’est-ce que Lacan ajoute à ce qui ordonne le chemin de Freud ? Eh bien ! Lacan déplie l’imaginaire et le symbolique. Qu’est-ce qui motive cette distinction au cœur même du texte de Freud ? C’est qu’il y a une différence à faire entre les cas où le père apparaît uniquement dans sa fonction dévastatrice, et les cas où il apparaît dans sa fonction apaisante. Le père imaginaire apparaît aussi dans d’autres fonctions, par exemple celle d’amoindrissement foncier. C’est alors insupportable pour le sujet, mais cela ne fait que confirmer la thèse que le père symbolique n’existe pas. Il y a donc une différence à faire entre les cas où le père apparaît dans une fonction catastrophique et les cas où, avec toutes les ambivalences de sentiments que l’on peut imaginer, toutes ces lignes apparaissent apaisées. Même s’il y a revendication, il y a une zone autour de laquelle toutes ces lignes s’organisent d’une façon solide, permanente, harmonieuse, durable. Elles fournissent un cadre à l’intérieur duquel l’expérience s’inscrit.

    Là, avec l’Homme aux loups, nous avons ce cadre, mais, visiblement, l’expérience s’inscrit toujours dans une relation où l’angoisse est sans cesse à la portée de la main. À cet égard, deux expériences sont décisives. Ce qui, chaque fois, est insupportable au sujet, c’est qu’un moins s’approche du phallus imaginaire. C’est à cela que l’on peut rapporter les déclenchements successifs. Quand ce moins s’avance, il y a un effet de déclenchement. Deuxièmement, il y a cette expérience typique que Freud nous présente dès le début du cas et dont il ne nous révèle la solution que progressivement, à savoir que chaque fois que le sujet voit des estropiés dans la rue, il doit conjurer cette apparition par un halètement. Freud nous dit que ce sont là des substituts du père. C’est encore un moins qui s’avance vers le père imaginaire et il n’y a pas la constance du signifiant du Père pour tempérer cette angoisse.

    Qu’est-ce que ce serait, là, le père symbolique ? Le père symbolique est précisément une fonction qui n’appartient pas à l’empirique, qui est transcendantale, transcendante à l’expérience. De telle sorte que, quelles que soient les variations des personnages rencontrés dans l’expérience, le sujet ne se sent pas pour autant directement menacé par telles inflexions ou difficultés de ses rencontres. Quand l’Homme aux loups rencontre un estropié, il faut qu’il s’en protège. Il y a là une menace tout à fait directe pour lui. Je ne prétends pas pour autant que le reste soit probant, et peut-être pouvons-nous reprendre encore quelques données du cas.

    Il est, me semble-t-il, trop général de raisonner en disant que la fonction symbolique existe pour le sujet. L’Homme aux loups parle. Dire fonction symbolique, c’est un peu général. Là, nous essayons de resserrer la fonction symbolique sur la fonction du Nom-du-Père la plus classique, telle que sa nécessité même s’est imposée à Lacan, dans une période importante de son enseignement. Il faut voir que le texte sur l’Homme aux loups est un texte clé pour la constitution de l’enseignement de Lacan, et, même, de sa théorie la plus fondamentale. Le cas de Dora et celui de l’Homme aux rats sont très importants pour la technique analytique, mais peut-être est-ce le cas de l’Homme aux loups qui est le plus probant pour la théorie lacanienne fondamentale, en tout cas pour la distinction du symbolique, de l’imaginaire et du réel. La promotion du primat du phallus, qui a tellement frappé à l’époque, est quand même quelque chose qui a ses justifications très profondes dans ce texte sur l’Homme aux loups. Il est certain que la fonction symbolique existe pour ce sujet, mais nous resserrons la question sur un terme fondamental de cet ordre symbolique. Ce n’est donc pas forcément contradictoire. À cet égard, cela ne change pas foncièrement les choses de dire que le père symbolique est en fait un sinthome. Le sinthome, ne l’oublions pas, est un certain appareillage de la jouissance, une certaine mise en forme de la jouissance. Le sinthome du Nom-du-Père est celui qui, de cette jouissance, fait le « plus paix ». C’est le plus pacificateur des sinthomes. Dans cette jouissance qui est angoisse, qu’est-ce que l’angoisse de castration ? C’est le moment où ce qui est là jouissance et angoisse va prendre la signification génitale. Cela va être recadré par le génital. Ce qui est là proprement l’action du père symbolique, ce n’est pas de supprimer la jouissance ou l’angoisse, mais c’est de la localiser.

    Qu’est-ce qui a alors arrêté Freud ici ? C’est qu’il y a effectivement un certain quantum d’angoisse, un certain quantum de jouissance qui n’est pas maîtrisé, capturé et signifiantisé par le phallus symbolique. Ce qui lui faisait donc problème, c’était la part non signifiantisable de la jouissance. C’est pourquoi Lacan avait été amené à chercher quelles sont les issues, autres que celles de subjectivation et de signifiantisation, qui valent pour cette partie de la jouissance. Qu’appelle-t-on angoisse de castration ? Il y a deux choses qu’on appelle angoisse de castration. Elles sont distinctes. Il y a l’angoisse de castration qui est la vieille angoisse qui a pris la signification génitale. Mais elle doit être distinguée de l’angoisse de castration comme résidu de la signification phallique.

    Évidemment, nous n’avons pas chez l’Homme aux loups, le témoignage d’un envahissement libidinal qui ferait sauter les limites de son corps. On observe des localisations assez précises et que Freud considère tout de même comme étant hystériques. Si nous n’avons pas chez ce sujet une signification phallique, nous avons à la place une imaginarisation phallique qui, peu ou prou, fonctionne à peu près de la même façon. Mais qu’est-ce qui nous empêche de dire que ça fonctionne exactement pareil ? Le fait que, lorsqu’il y a une atteinte à l’image, il y a un déclenchement. L’Homme aux loups perd ses repères au moment où il y a atteinte à l’image – à l’image du père, à l’image phallique, etc. On avait noté qu’avoir vu Freud amoindri avait été d’emblée un facteur déclenchant pour l’Homme aux loups.

    Déploiement

    Peut-être pourrais-je déployer un peu le texte. Au premier plan de l’abord du cas par Freud, j’avais mis le repérage qu’il prend dans la discontinuité. Le premier repérage de Freud, c’est la discontinuité du caractère chez le sujet. L’enfance de l’Homme aux loups se divise en deux grandes parties : il a été pendant un temps un enfant docile, puis il devient un enfant méchant, agité et insupportable. Nous avons donc une discontinuité dans le caractère qui est le premier repérage de Freud. C’est une discontinuité qui va se marquer à l’âge de trois ans et quart et dont on va chercher l’explication dans l’épisode de la séduction :

    C’est là, dans l’ordre, la première coupure que Freud repère. Le chapitre II, qui est un aperçu de l’histoire du malade, est ordonné à cette coupure. C’est elle qui est essentiellement problématisée : « Il aurait d’abord été un enfant très doux, docile et plutôt calme, de sorte qu’on avait coutume de dire qu’il aurait dû être la fille, et sa sœur aînée le garçon. Mais, une fois, quand les parents revinrent de leur voyage d’été, ils le trouvèrent transformé. Il était devenu mécontent, irritable, violent, [et] se trouvait offensé en toute occasion »[24].

    Dans le chapitre III, Freud cherche la cause de cette discontinuité et la trouve dans la séduction. Puis, cette chronologie, située autour de l’épisode de séduction, est enrichie par une deuxième discontinuité, celle du rêve, qui constitue elle aussi une ligne de partage. On peut isoler ce rêve autour de la quatrième année, et, du coup, on situe une période intermédiaire, celle de la phobie d’animaux. C’est aussi à partir du rêve que l’on entre dans la névrose obsessionnelle. La chronologie s’enrichit donc, et, en même temps, nous renvoie en arrière, c’est-à-dire à la coupure de la scène originaire :

    Ensuite, dans le chapitre VI – le chapitre V étant consacré à des considérations générales – on retrouve la même chronologie, mais enrichie encore par une troisième discontinuité, qui est celle de la religion. Puis, dans le temps suivant, qui est l’épisode final du cas, on nous révèle l’importance de la scène avec Groucha, scène qui, elle, se situe à deux ans et demi :

    La chronologie est donc encore reprise, et ce, même dans le synopsis final où Freud précise encore toutes ces discontinuités par la distinction du stade oral, du stade phallique, du stade anal, etc. Voilà donc le schéma d’enveloppement chronologique qui donne son style propre à ce texte. Dans le chapitre II, Freud nous livre le milieu et l’histoire du sujet, et puis il amène en vrac un certain nombre de faits. C’est ça qui donne le côté détective de ce cas : un jour il a fait ça, un autre jour il a pensé à ça... Tout cela nous est amené page 179, et tous ces éléments amenés en vrac ne trouvent qu’ensuite leur place précise dans la structure. Ils vont même se trouver réinterprétés chaque fois que la chronologie s’enrichit et que la construction du sens du cas se déploie.

    Nous, nous ne sommes pas conduits à faire ainsi, car c’est le point de vue du signifiant qui nous ordonne. Un signifiant, une fois qu’on l’a nommé, on l’a nommé une fois pour toutes. Tous ces effets de remaniement ont donc leur valeur quand on se guide sur leur sens, quand on tient compte de sa dynamique. Mais une fois que vous avez amené S1, S2 ou petit a, vous êtes déjà au niveau de la structure, c’est-à-dire au niveau du synopsis final de Freud. C’est d’ailleurs là que l’on pourrait faire valoir la remarque de Guy Clastres. Est-ce que, dans nos comptes rendus de cas, nous ne confondons pas souvent le niveau de structure et le niveau de l’expérience ? Ne produisons-nous pas souvent un court-circuit entre ces deux niveaux ? En exposant un cas au niveau de la structure, nous l’exposons finalement d’une façon très figée, très fixe. C’est comme si l’on pouvait faire l’expérience directe de ces termes et de ces signifiants qui sont foncièrement des termes de structure, et qui devraient venir plutôt comme manifestant les lignes de convergence apparues dans l’expérience.

    Cela est possible quand nous avons, comme dans cette page 179, ce vidage de poche. Évoquant « cette phase de changement de caractère » – c’est là le repère freudien par la discontinuité, par la coupure –, Freud nous précise qu’elle « est liée indissolublement, dans [le] souvenir [du patient], à d’autres phénomènes singuliers et maladifs, qu’il ne sait pas ordonner temporellement ». Le cas va être au fond l’ordonnancement temporel de ces faits. Freud continue : « Il met tout ce qui doit maintenant être rapporté, qui ne peut avoir été simultané et qui est plein de contradiction interne, dans un seul et même espace temporel, qu’il nomme “encore dans la première propriété”. Il sait aussi raconter qu’il a souffert d’une peur [Angst] que sa sœur mettait à profit pour le tourmenter. Il y avait un certain livre d’images, dans lequel un loup était représenté [...]. Quand il avait cette image sous les yeux, il commençait à crier [...]. Il avait peur aussi d’autres animaux, grands et petits. Un jour, il poursuivait un grand et beau papillon [...]. Tout à coup une peur terrible de l’animal le saisit [...]. Des coléoptères et des chenilles aussi il avait peur et horreur. [On] était autorisé à admettre [...] qu’il avait été affecté, dans ses années d’enfance, d’une névrose obsessionnelle très reconnaissable [...]. À l’époque, il pratiquait aussi un cérémonial particulier, quand il voyait des gens qui lui faisaient pitié, mendiants, infirmes, vieillards. Il lui fallait expirer bruyamment ». Nous avons donc, dans la parenthèse de la première propriété, des données brutes que le déploiement du cas va faire signifier.

    Notons que ce chapitre II – ainsi que le chapitre III et celui sur la névrose obsessionnelle – se termine sur la question du père. Cela revient comme un leitmotiv à la fin de nombreux chapitres : comment reformuler la relation au père ? J’en rappelle la première émergence : « Les années d’adolescence du patient furent conditionnées par un rapport très défavorable à son père [...]. Dans les premières années d’enfance ce rapport avait été très tendre [...]. Son père l’aimait beaucoup et jouait volontiers avec lui. Tout petit déjà, il était fier de son père et déclarait simplement qu’il voulait devenir un monsieur comme lui. La Nania lui avait dit que sa sœur était l’enfant de sa mère mais lui celui du père, ce dont il était très content. À l’issue de l’enfance, une distance s’était établie entre lui et son père. [...] Plus tard la peur du père fut dominante. »[25]

    La fin de ce chapitre II présente ensuite un résumé très précis de la façon dont Freud formule les questions concernant le cas de l’Homme aux loups : « Telles sont, très succinctement esquissées, les énigmes dont la solution fut confiée à l’analyse : d’où provenait le brusque changement de caractère du garçon, que signifiaient sa phobie et ses perversités, comment en vint-il à sa piété obsessionnelle [...] ? »

    L’examen de Freud est donc l’examen de cette discontinuité qui est d’abord rapportée à partir de l’interprétation qui a été celle de la famille, à savoir que c’est la faute de la gouvernante anglaise. Mais cette interprétation cède rapidement la place au rôle de la sœur séductrice. Notons comment c’est construit. C’est très précis. Le titre du chapitre III est : « La séduction et ses suites immédiates ». Ceci répond, de façon symétrique et inverse, à ce que nous aurons dans le chapitre VIII sur les effets d’après-coup. Sous son apparent désordre, ce texte est d’une construction raffinée. Freud accentue l’aspect progrédient de la chronologie, alors qu’à la fin, ce sont les effets régrédients qui domineront de plus en plus.

    La castration : fait ou croyance

    On peut dire que tout ce chapitre sur la séduction met au premier plan, dès le début, un terme qui se retrouve aussi à la fin : celui de phallus. Dès ce chapitre, dès que nous entrons dans la recherche de la cause, nous pouvons essayer de cerner ce que veulent dire le phallus et la castration pour Freud à cette date. Il commence l’examen de l’étiologie du changement de caractère par le rappel de deux souvenirs-écrans où figure la gouvernante anglaise : « Une fois, comme elle marchait devant, elle avait dit à ceux qui la suivaient : “Regardez donc ma petite queue !” Une autre fois, pendant une excursion, son chapeau s’était envolé, à la grande satisfaction du frère et de la sœur. »[26] Ces deux souvenirs qu’il amène là, Freud indique qu’ils renvoient au complexe de castration. Autrement dit, ce cas se déroule d’emblée sur la question du phallus et de la castration.

    Plus tard, vous retrouvez une phrase qui reprend cela d’une façon très frappante, puisqu’on peut dire que c’est vraiment en ces termes-là que Lacan évoque le phallus dans la « Question préliminaire... » : Freud parle du « sentiment de soi viril du patient »[27]. C’est encore repris avec insistance page 186, en termes de « problème de la castration ».

    Comment ce problème est-il structuré au départ pour Freud ? Voici ce qu’il dit : « Il put à cette époque observer deux filles, sa sœur et l’amie de celle-ci, en train d’uriner. Sa perspicacité aurait pu lui faire comprendre l’état de chose à cette seule vue, toutefois, il se comporta en cette matière comme [...] d’autres enfants mâles. Il écarta l’idée qu’il voyait ici confirmée la blessure dont l’avait menacé la Nania, et se donna l’explication que c’était le “popo de devant” des filles. Le thème de la castration n’était pas éliminé par cette décision ; dans tout ce qu’il entendait, il y voyait de nouvelles allusions. » On peut dire que l’on a, au niveau des significations, plutôt un trop-plein qu’un pas-assez. Pour ce qui est des significations phalliques, c’est vraiment en veux-tu, en voilà : « Lorsqu’un jour des bâtons de sucre d’orge colorés furent distribués aux enfants, la gouvernante, qui était encline aux imaginations [Phantasien] sinistres, expliqua que c’était des morceaux de serpents dépecés. À partir de là, il se souvint que le père avait rencontré un jour sur un sentier un serpent, et l’avait coupé en morceaux avec sa canne. »

    Freud ajoute : « Il était donc préoccupé par la pensée de la castration, mais il n’avait encore aucune croyance ni aucune angoisse à ce sujet. » Qu’est-ce que Freud cherche à cerner dans cette différence entre avoir la pensée de la castration et n’avoir ni croyance ni angoisse ? Il y a là un écart dont on peut trouver la solution conceptuelle dans la distinction du symbolique et de l’imaginaire. Il faut bien ici opérer un décrochage de niveau pour arriver à ordonner la conviction de Freud. On peut dire que la stratification de l’imaginaire et du symbolique est aussi la réécriture de ce qui chez Freud apparaît comme ces mystérieuses strates de refoulement[28] qui se trouvent être en même temps simultanées et opposées.

    Notons à cet égard que, dans ce même épisode, conformément à la théorie réaliste qui est celle de Freud – et qui est déjà à l’œuvre dans l’épisode de la séduction –, la castration s’introduit encore par un incident effectif, réel. De même qu’il fait avant tout appel à la séduction réelle par la sœur pour expliquer ce qu’il croit être une déviation du développement normal de la sexualité, ce qui ici annonce l’angoisse de la castration est également un incident, à savoir la menace que l’Homme aux loups reçoit de la part de sa Nania et qui vise l’organe sexuel. C’est à une inhibition extérieure que Freud rapporte les problèmes.

    Je lis le passage qui est en italiques et qui est signalé par Freud lui-même comme important : « Il raconte qu’après le refus et la menace de la Nania, il renonça très bientôt à l’onanisme. La vie sexuelle qui commençait sous la direction de la zone génitale avait donc succombé à une inhibition extérieure et avait été renvoyée par son influence à une phase antérieure d’organisation prégénitale. » L’important ici est c’est de constater que le règne de la domination génitale est présent dès le début du cas. Dès cet épisode, le développement de l’Homme aux loups prend, si l’on peut dire, la tournure régressive. Cela va être constamment repris ensuite : il régresse, il ne parvient pas à franchir ce qu’il s’agit de franchir, etc. On a donc, à chaque fois, le sentiment d’une régression, d’une reprise. À chaque fois, il est comme renvoyé en arrière. Il y a comme une barrière invisible que Freud ne parvient pas à nommer. Cela va être repris avec le rêve des loups neuf mois après. Il y a chaque fois une barrière invisible que Freud ne nomme pas.

    Cela semble justifier que l’on doive amener ici une distinction comme celle de l’imaginaire et du symbolique. Dès cette page 188, vous trouvez cette notation : « aucune des positions de libido jamais créée ne fut complètement suspendue par celle qui suivait ». Comme vous le savez, c’est ce que vous retrouverez plus tard dans le chapitre intitulé « Érotisme anal et complexe de castration ». Il y aura le même type de remarque mais elle sera menée avec plus de tambour. Mais déjà, dans cette page 188, vous avez quelques petites notes qui annoncent ce thème fondamental : « Au contraire, elle subsistait à côté de toutes les autres et lui permettait une oscillation incessante, qui se révéla incompatible avec l’acquisition d’un caractère fixé. »

    Ce chapitre vaut déjà comme l’annonce de ce qui suit, à savoir que, concernant la castration, l’Homme aux loups a la pensée mais n’a pas la croyance ni l’angoisse. L’Homme aux loups a donc un rapport avec le fait. Il a même un rapport avec la signification, c’est-à-dire qu’il pense, que des choses le font penser. Mais, en même temps, il y a un défaut de conviction ou de consentement.

    Le rêve et la scène de séduction

    Freud rapporte aussi à cet épisode ce qui, pour lui, est la position fondamentale du sujet qui se maintient tout au long du cas, à savoir la position passive. Cette position passive est vraiment la base fondamentale du cas. Sur cette base de passivité, vous allez d’abord avoir la phase de méchanceté et de sadisme. Or Freud relève bien que cette phase dénote un désir de l’enfant de se faire battre, et que la clé de ce sadisme est donc un masochisme foncier. Plus tard, vous aurez exactement le même schéma concernant le rêve. Là aussi, fuyant ce que veut dire le rêve, le sujet va nier l’angoisse de castration en adoptant une position virile[29] que Freud nous invite lui-même à mettre entre guillemets. Il la considère comme une virilité de semblant, cette position virile étant en fait corrélative d’une homosexualité inconsciente.

    Ce rêve n’est pas un fait réel comme l’est la séduction, mais nous avons, entre la séduction et le rêve, une répétition des mêmes raisonnements de Freud. On a d’abord une passivité qui est apparente et foncière : il avait l’air d’être une fille, il était docile, etc. Et puis, dans la séduction et sous la menace, l’Homme aux loups passe ensuite à une attitude sadique qui est en fait masochiste. Il y a séparation entre son comportement apparent et sa position, inapparente mais foncière. C’est là la séduction. Ensuite, avec le rêve, les mêmes éléments prennent une nouvelle valeur – virilité et homosexualité – :

    J’essaye d’avancer vers la formalisation clinique du cas, qui me paraît très saillante si vous comparez simplement le chapitre III et le chapitre IV de ce texte. Le chapitre III, avons-nous dit, se termine sur la question du père. Nous y reviendrons quand nous traiterons de la névrose obsessionnelle, mais je rappelle que figure en toutes lettres, page 189, la notation par Freud que ce qui apparaît comme la méchanceté de l’enfant est en fait du masochisme : « Quand le père revint à la fin de l’été ou à l’automne, ses accès de rage et ses scènes de fureur acquirent une nouvelle utilisation. Contre la Nania, ils lui avaient servi à des buts actifs sadiques ; contre le père, ils poursuivirent des intentions masochistes. Il voulait, par la représentation de sa méchanceté, extorquer un châtiment et des coups de la part de son père [...]. Ses accès de cris étaient donc de véritables tentatives de séduction. Conformément à la motivation du masochisme, il aurait aussi trouvé dans un tel châtiment la satisfaction de son sentiment de culpabilité. »

    Considérons maintenant la position homologue du rêve par rapport à la séduction. Ce rêve, vous l’avez tous en tête. Vous savez que Freud fait état de sa conviction que derrière ce rêve se cache la cause de la névrose infantile. Il établit ce rêve comme homologue à la séduction. C’est d’ailleurs aussi mentionné à la page 189 : « Quant à l’incident qui autorise cette séparation, ce ne fut pas un traumatisme extérieur, mais un rêve, dont il s’éveilla avec angoisse. » Qu’est-ce qui apparaît ici en position de cause ? C’est ce nœud entre la position paternelle et la castration. Freud nous donne même un aperçu sur l’ensemble de l’existence du patient : « La peur du père [Angst vor] avait été le motif le plus fort de son entrée dans la maladie, et l’attitude ambivalente à l’égard de tout substitut du père domina sa vie »[30]. Du point de vue structural, de quoi s’agit-il ? Il s’agit de faire valoir que ce rêve exprime une angoisse de castration foncière, ayant le caractère de l’épouvante, qui fait que la position passive du sujet trouve un repérage génital. Cette position de passivité comporte un prix à payer qui touche ce qui était déjà apparu avant comme « le sentiment de soi viril » du sujet. Cela touche à la jouissance du père. Même si ce n’est pas immédiatement apparent, ce rêve, tel que Freud le déchiffre, c’est : comment est-ce que le père jouit, et comment peut-on jouir d’être joui par lui ? Cela semble, cette fois-ci, devoir être payé d’une castration, celle qui était déjà présente dans la menace de la Nania.

    Freud met l’accent sur la discontinuité entre le rêve et le contenu latent – qui est la scène originaire –, mais quel est le joint exact qui le fait passer de l’un à l’autre ? Le joint exact, on peut le trouver à la fin de la page 196. C’est en termes d’image que Freud pose la question : « quelle image pouvait avoir évoqué une aspiration sexuelle agissant de nuit, qui fût en mesure de rendre à ce point effrayante la satisfaction souhaitée ? » La question centrale qui conduit Freud au cours de ce chapitre, c’est de savoir quelle est cette image. Ce qu’il construit comme scène originaire a pour fonction de nous donner un aperçu de l’image opératoire et foncière de ce schéma. Autrement dit, elle vient à la place d’un opérateur : « Cette image devrait, d’après le matériel de l’analyse, remplir une condition, elle devrait être susceptible de fonder la conviction de l’existence de la castration. L’angoisse de la castration fut ensuite le moteur de la transformation d’affects. »

    De l’imaginaire au symbolique

    La lecture de Freud bascule sur ce point précis. Quel est le paradoxe qu’il rencontre ? D’un côté, ce rêve doit effectuer le refoulement de la position facile comme homosexuelle, et doit produire aussi l’érection de la virilité de semblant. L’opérateur qui doit faire ça, c’est la reconnaissance de la castration. Pour Freud, la conviction de l’existence de la castration est au cœur de ce rêve. Il ne faut pas oublier la fonction que Freud donne à la scène originaire, au coït des parents, etc. L’image doit fonder la conviction de l’existence de la castration. Cette image nous est donnée comme devant prouver et engendrer chez le sujet la conviction de la castration, conviction qui est le moteur expliquant la nouvelle division de son existence. Mais, d’un autre côté, vous savez de par la suite du texte qu’il va falloir que cette conviction d’existence, qui est un moteur et une cause, soit en même temps rongée de l’intérieur, puisqu’il y a un rejet simultané de sa reconnaissance.

    Il y a à distinguer ici l’imaginaire et le symbolique. Il se passe quelque chose au niveau de l’image. Nous avons tout un lot d’images : des loups aux queues coupées, des bâtons de sucre d’orge qui sont des serpents dépecés, etc. Nous pouvons dire qu’elles fondent la conviction de la castration chez l’Homme aux loups. Mais, en même temps, il y a un niveau où cette conviction n’est pas fondée. S’il y a une chose qui justifie que l’on distingue l’imaginaire et le symbolique, c’est ce point d’articulation que je signale. Pourquoi nous passons-nous, nous, de cette scène originaire ? Parce que nous n’avons pas l’idée freudienne que c’est une image qui a à fonder l’existence de la castration. Les images, les rêves, les significations multiples, ne fondent nullement pour un sujet l’existence de la castration. Si nos comptes rendus de cas sont évidemment moins riches et moins fleuris, c’est parce qu’ils sont déjà ordonnés par la fonction symbolique. Nous ne pensons donc pas à produire de la même façon l’image fondatrice. Nous ne pensons pas que c’est fondé au niveau de l’image. Ce n’est pas pour dire que nous sommes bien en avance sur Freud. Au contraire, il nous faudrait, dans nos comptes rendus de cas, savoir qu’il y a peut-être lieu de refaire le chemin de l’imaginaire au symbolique, et de ne pas nous installer d’emblée là où les éléments n’apparaissent plus qu’une seule fois.

    Je reprendrai cela la fois prochaine. Notons déjà que cette névrose obsessionnelle – qui va suivre au chapitre  VI –, est encadrée par deux phénomènes d’influence. La religion est quand même instillée à ce garçon par sa mère. C’est l’influence de sa mère qui, à un moment donné, le précipite dans la religion. Il en sort avec une facilité déconcertante au moment où un précepteur allemand lui dit, alors qu’il a dix ans, que tout ça, c’est du baratin. Alors, hop ! sa conviction se défait. Page 223, Freud note ainsi : « Nous en sommes arrivés sans y prendre garde à la symptomatologie postérieure à la névrose obsessionnelle et c’est pourquoi nous voulons parler de son issue, en négligeant tout ce qui se trouve entre les deux. Quand il eut dix ans, il reçut un précepteur allemand qui acquit très vite une grande influence sur lui. » Voilà quelqu’un qui s’inscrit indiscutablement dans cette série de gens qui ne vont pas cesser d’avoir de l’influence sur l’Homme aux loups. « Il est très instructif que toute sa piété très stricte s’évanouit, pour ne jamais renaître, après qu’il eut remarqué et appris, au cours d’entretiens avec le maître, que ce substitut du père n’attribuait nulle valeur à la piété et ne croyait en rien à la vérité de la religion. » Cela renvoie quand même à ce qu’il en est de la conviction et à ce qui rôde dans ce texte, à savoir la non-croyance, non-croyance signalée par Freud dès le début. On a là une plasticité étonnante : « La piété cessa avec la dépendance par rapport au père, qui était maintenant remplacé par un nouveau père plus accessible. »

    (28 janvier 1988)

    VII. Mise en forme (I)

    Trois discontinuités

    J’ai dû constater, à me relire, que j’avais été très clair. Cela m’encourage donc à poursuivre à travers le brouillard de ce cas que nous n’arriverons pas, je pense, à dissiper aujourd’hui. Nous pouvons cependant avancer un peu dans sa formalisation. Reprenons donc la chronologie fondamentale de ce cas, jusqu’à ce que nous la connaissions par cœur.

    La première discontinuité est marquée par la séduction, la seconde par le rêve, et la troisième par la religion, religion qui fait l’objet d’une éducation par la mère jusqu’au surgissement du précepteur allemand qui va faire disparaître cette référence. Nous avons donc trois discontinuités qui sont tout à fait marquées et qui sont rappelées en tant que telles sur le même plan au début du chapitre VI. La séduction fait l’objet du chapitre iii, le rêve fait l’objet du chapitre VI, la névrose et la religion font l’objet du chapitre vi :

    Dans la première période du cas, comme vous le savez, on se trouve renvoyé – à partir du rêve –, à la scène originaire, et l’on retrouvera la valeur de la scène avec Groucha dans le chapitre VIII. Tout cela se laisse également dater. Vous savez que c’est un des grands efforts de Freud que d’arriver à dater dans ce cas. La séduction, c’est à trois ans et demi. Le rêve, c’est quatre ans. La religion, c’est à quatre ans et demi. La scène originaire se situe à un an et demi et celle avec Groucha à deux ans et demi. Voilà donc la chronologie que nous commençons à connaître par cœur :

    Je suis revenu plusieurs fois sur le chapitre de la séduction, parce que c’est un chapitre qui est encore très simple et qui n’a pas la complexité des chapitres suivants. Il nous offre comme une miniature de l’approche freudienne du cas. J’ai mis en valeur que Freud nous y présente tout de suite une mise en place tout à fait fondamentale et qui, par la suite, va être répercutée, agrandie et renouvelée. Freud accorde à la séduction comme événement traumatique, une fonction tout à fait causale dans le développement libidinal, à savoir que l’Homme aux loups se trouve dans une position foncièrement passive après la séduction. Lorsqu’on aura, plus loin, la connaissance de la scène avec Groucha, où le sujet se présente au contraire comme actif, il se produira in extremis une sorte de renversement de la perspective. Cela ne fait qu’accuser encore le rôle de cause que Freud attribue à la séduction, et ce, comme déviation du développement libidinal. Cette séduction a donc une fonction déterminante. Elle installe le sujet dans une position passive, mais elle produit en même temps – je l’ai souligné la dernière fois – un effet inverse à un autre niveau. En même temps que cette séduction cause une position passive, elle cause l’apparition d’une conduite foncièrement inverse. C’est un point tout à fait important. Nous avons donc une passivité foncière et, en même temps, une attitude conquérante, virile, sadique et agressive qui est l’inverse de la première. Dans un premier temps, c’est la séduction qui est la cause de la position passive. Puis, dans un deuxième temps, il y a l’attitude agressive du sujet.

    Ce qui est le moteur de cette inversion, c’est, dit Freud, « le sentiment de soi viril du patient » – le Selbstgefühl en tant que viril. Pour Freud, le temps de la séduction est corrélatif d’une menace de castration qui provient de la femme, spécialement de la Nania sur laquelle le sujet a déplacé sa passivité à l’égard de la sœur. Cela nous indique que, à cette chronologie pure et simple du cas, nous pouvons ajouter une seconde chronologie, qui n’a plus tout à fait le même sens que la première. Sur ce vecteur, le sujet rencontre la menace de castration par la Nania, ce qui fait que le passage de la position passive à l’attitude agressive se reporte au stade sadico-anal :

    Je vous ai cité le passage qui l’indique : « La vie sexuelle, qui commençait sous la direction de la zone génitale avait succombé à une inhibition extérieure et avait été renvoyée par son influence à une phase antérieure d’organisation prégénitale. » C’est là une régression que Freud nous présente. C’est présenté deux fois. Quand il s’agit de la séduction qui met le sujet dans une position passive, cette séduction est en quelque sorte compensée par une attitude agressive. Nous avons déjà là l’amorce d’un clivage fondamental. Nous avons la passivité foncière qui s’inverse en agressivité dont le moteur est « le sentiment de soi viril ». J’avais déjà indiqué qu’on pouvait mettre ce « sentiment de soi viril » sous le signe du phallus imaginaire.

    Nous avons un double commentaire du processus. Ici, nous avons un clivage entre deux plans et c’est une première présentation de la chose. Il y en a une seconde, sur le plan du développement. La menace de castration produit une régression. C’est le schéma de régression que j’ai produit avant celui de l’inversion. En même temps qu’il isole une constante qui est la passivité, Freud isole une variable qui est celle de l’agent désiré de la séduction. C’est d’abord la sœur qui est l’agent de la séduction. Puis le sujet déplace cet agent sur la Nania. Ensuite vient le père, qui occupe donc la place de la troisième variable, et qui se trouve être, nous dit Freud, le dernier but sexuel de l’Homme aux loups.

    Nous étudions très soigneusement cette mise en place de Freud, parce que c’est présenté en très peu de pages et que c’est là que nous arrivons bien à comprendre cet entrelacement de l’inversion et de la régression. Tout cela, au fond, est assez simple. Cela ne met pas en place des relations particulièrement complexes, mais permet de voir – c’est un point décisif – qu’il n’y a pas de corrélation entre le père et la castration. La castration est amenée par la menace de la femme, et Freud n’évoque le père que dans la série de la passivité, et donc dans un désir d’ordre sexuel à l’endroit de trois objets qui, pour lui, s’inscrivent en série. Il n’y a pas, à ce niveau-là, de relation entre la castration et le père. C’est même très singulier, puisque, par rapport à la Nania, il y a une corrélation. Je vous relis le passage : « On en retire l’impression que la séduction par la sœur l’avait poussé dans le rôle passif et lui avait donné un but sexuel passif. Sous l’influence persistante de cette expérience, il décrivait maintenant le chemin allant de la sœur au père, en passant par la Nania, de l’attitude passive en face de la femme à l’attitude passive en face de l’homme »[31]. C’est là que nous avons l’évocation du rapport entre objet d’identification et objet sexuel, dans les termes exacts que Lacan reprendra plus tard.

    Que se passe-t-il au temps suivant ? Il faut le rêve pour que le père et la castration se trouvent conjoints. Ce qui marque, pour Freud, l’opération propre du rêve, c’est de conjoindre le père et la castration. Nous allons reprendre précisément la comparaison entre ces deux temps, celui de la séduction et de la menace de la castration, et celui du rêve, puisqu’ils sont situés par Freud de façon tout à fait symétrique. Nous allons voir comment ces deux schémas, celui de l’inversion et celui de la régression, se modifient en rapport avec ce pas en avant que nous présente le rêve.

    Premier point : c’est dans le rêve, remarquons-le, que se sont joints le père et la castration. Dans l’épisode de séduction, le père n’apparaît nullement dans la même position que la Nania. Deuxième point : à partir du rêve, Freud note ce que nous pouvons appeler une modification du statut même de la castration. Nous avons la castration K1, c’est-à-dire la castration par les femmes, puis nous avons, très clairement chez Freud, la castration K2, c’est-à-dire celle qui est liée au père :

    Dans la séduction, Freud nous situe une castration très singulière. On l’avait relevé. Il y a bien une menace de castration, l’intérêt du sujet pour le fait que les petites filles ne sont pas comme les petits garçons, l’intérêt pour les bâtons de sucre d’orge, pour les serpents, etc., mais, s’il y a la pensée, Gedanke, il n’y a pas, nous dit Freud, la croyance, Glaube. Freud place ça dans le registre du complexe de castration, mais il note lui-même un clivage entre Gedanke et Glaube. Ensuite, la castration K2 change le statut de la castration K1, puisque le sujet acquiert la conviction de la réalité de la castration. Auparavant, il y avait seulement la pensée de la possibilité de la castration : « Quand le patient se plongea profondément dans la situation de la scène originaire, la chose essentiellement nouvelle que lui apporta l’observation du rapport de ses parents, fut la conviction de la réalité de la castration dont la possibilité avait déjà auparavant occupé ses pensées. » Il y a là un clivage que Freud essaye de formuler entre possibilité et réalité de la castration. K1 est possible et K2 est réelle.

    J’accorde du prix à cette notation, puisque nous pensons que l’une des voies de sortie pour la conceptualisation du cas, c’est la distinction de registres ou d’ordres. Nous pensons qu’il faut distinguer le statut imaginaire du statut symbolique. Pour Freud aussi, il y a des clivages ou des strates. Sans forcer les choses, il y a au moins la castration K1 et la castration K2. Freud note ainsi, page 231 : « il avait compris pendant le processus du rêve que la femme était castrée, qu’elle avait à la place du membre viril une blessure ». Nous sommes là au ras du texte de Freud et nous avons donc une modification du statut de la castration.

    Troisième point : le déplacement de la séduction au rêve se traduit corrélativement par une transformation du rapport au père, c’est-à-dire par une transformation de l’interprétation de ce que veut dire la passivité à l’endroit du père. Cette passivité est d’abord interprétée selon le régime du stade anal. Il y a d’abord une interprétation sadico-anale du rapport au père. Vous voyez bien comment fonctionnent ces stades. Les stades freudiens fonctionnent comme des schèmes d’interprétation. Nous avons une passivité – qui va rester – à l’égard du père. La première interprétation de cette passivité est une interprétation sadico-anale, c’est-à-dire : être battu, être châtié, être puni par le père. C’est une interprétation du rapport au père en termes de masochisme. Ce qu’apporte ensuite K2, c’est, aux risques et périls du sujet, une interprétation génitale de la passivité à l’endroit du père. Le être puni par le père se transforme en un être châtré comme une femme. L’attitude féminine envers l’homme, qui devient la constance dès le moment où le père est atteint, trouve alors, à proprement parler, la signification de l’homosexualité. À partir du moment où nous sommes dans K2, nous avons une interprétation génitale.

    Qu’observons-nous ? C’est là le quatrième point et c’est là qu’il faut s’orienter dans le texte de Freud lui-même. Cette nouvelle interprétation de la passivité se traduit-elle en termes de régression ? Elle se traduit, non pas en termes de régression, mais en termes de refoulement. Cela veut dire que Freud traite le rêve à la fois comme la reviviscence de cette scène – l’accréditation, auprès du sujet, de l’interprétation génitale – et comme accomplissant un refoulement. La passivité à l’égard du père, que nous avons déjà vue s’inverser en agressivité, se trouve cette fois-ci refoulée. Freud, page 225, parle du « refoulement de l’homosexualité hyper-intense, réalisé pendant le rêve d’angoisse ». Il considère que le refoulement de cette passivité, qui a pris le sens de l’homosexualité, s’accomplit dans le rêve lui-même.

    Qu’est-ce qui apparaît comme la force motrice de ce refoulement ? Nous avions auparavant le « sentiment de soi viril » et nous avons maintenant ce que Freud appelle – je l’avais souligné la dernière fois – « la libido génitale narcissique ». C’est une série que j’ai déjà mise sous le registre du phallus imaginaire : « À partir du narcissisme menacé il créa la virilité »[32], nous dit Freud. Cela nous indique que le refoulement est la nouvelle version de l’inversion et qu’il n’est pas à mettre sous la rubrique de la régression. Maintenant, à la place de cette simple inversion, nous avons un refoulement. Ce qui était la simple passivité prend le sens de l’homosexualité. Ce que Freud appelle « le sentiment de soi viril », c’est ce qu’il appelle maintenant la libido génitale narcissique. Ce qui était la conduite agressive du sujet, c’est maintenant la virilité qu’il s’est créée. Et ce qui était l’inversion, c’est maintenant, à proprement parler, un refoulement :

    La force motrice est reprise de différentes façons mais toujours dans le même sens, puisque Freud parlera ensuite de la virilité narcissique du sujet, etc. On a donc vraiment un opérateur constant accomplissant dans le premier temps une inversion qui, au moment où Freud situe une opération de refoulement dans le rêve lui-même, devient la libido génitale narcissique.

    Que se passe-t-il alors, corrélativement, sur le plan du développement libidinal ? La castration K2 produit une régression à une étape encore plus primitive du développement, c’est-à-dire au stade oral :

    Ce schéma est donc repris sur le plan du développement libidinal. Ce qui était l’agressivité, et qui apparaît entre la séduction et le rêve, se retrouve ici comme l’attitude propre au stade anal. Cela s’observe. L’agressivité est ce qui correspond au stade anal, et cela s’observe dans la conduite du sujet. Si Freud se met donc à parler du stade oral, ce n’est pas par lubie, mais parce qu’entre le rêve et la religion, on observe la phobie d’animaux, l’angoisse d’être dévoré. C’est de là que Freud conclut qu’il y a une régression au stade oral. Il ne faut pas oublier qu’il y a ici trois niveaux qui s’étagent. Ce que j’ai placé dans la chronologie, c’est ce qui s’observe. Ce sont des événements de l’existence qui s’observent comme des modifications du comportement du sujet à une date donnée. On a donc cette angoisse d’être dévoré, que Freud traduit en termes de régression au stade oral. En même temps, on peut supposer qu’il y a une certaine connexion entre cette virilité de façade, créée, et ce stade oral.

    Continuons notre mise en place. Peut-être pouvons-nous faire sa place au chapitre sur la névrose obsessionnelle que nous avons évoqué à plusieurs reprises. J’en donne quelques notations : « Pour la troisième fois il connut une influence qui modifia son développement d’une façon décisive. Quand il eut quatre ans et demi [...], la mère se décida à lui faire connaître l’histoire biblique, dans l’espoir de le distraire et de l’édifier. Cela lui réussit, l’introduction de la religion mit fin à la période précédente, mais entraîna conjointement la relève des symptômes d’angoisse par les symptômes obsessionnels. »[33] Il y a une continuité d’influence entre la phobie d’animaux et la religion. D’une certaine façon, on pourrait dire – mais c’est moins facile à appuyer sur le texte – que ce qui serait là appelé, ce serait, corrélativement, une castration 3, puisque nous avons vu que K2 amène le sujet au stade oral. En effet, il n’arrive à résoudre la castration 2 que par une phobie :

    À cette troisième coupure, devrait correspondre une castration 3 qui, elle, devrait atteindre le stade génital. J’ose à peine la situer comme ça. En effet, ce n’est pas tout à fait cohérent, puisque ce ne devrait plus être une régression mais une adéquation. Mais enfin, pour simplifier les choses, nous pouvons présenter les choses ainsi :

     

    Là, on attendrait la corrélation de ce franchissement avec l’épanouissement de la personnalité du sujet. C’est d’ailleurs ce qu’il a tenté. Freud le dit page 220 : « La connaissance de l’Histoire sainte lui donna la possibilité de sublimer l’attitude masochiste prédominante à l’égard du père. » Gardons ce terme de sublimation pour signaler ce qui serait justement le niveau de pacification symbolique. Il s’agit là de sublimer par un récit et en même temps par une structure qui est foncièrement collective. Apprendre l’histoire sainte, c’est apprendre un schéma fixe qui est, non pas seulement familial, mais transindividuel, transséculaire, et par rapport à quoi on peut repérer une solution toute préparée au conflit précédent.

    J’ai déjà fait remarquer qu’il ne semblait pas que cette histoire sainte ait eu un effet pacifiant sur l’Homme aux loups. Au contraire, il se préoccupe de l’existence d’un derrière chez le Christ. C’est ce que note Freud: « Dans le doute de l’existence d’un derrière chez le Christ transparaît l’attitude homosexuelle refoulée, car la rumination ne pouvait signifier rien d’autre que la question de savoir s’il pouvait être utilisé par le père comme une femme ». Donc, loin de résoudre et de faire oublier les problèmes qui étaient ceux de la phase antérieure, l’histoire sainte n’empêche pas ces problèmes de continuer à être présents. Ce que Freud appelle lui-même une tentative de sublimation échoue, dans la mesure où elle est continuellement parlée dans les termes de la phase antérieure : « S’il était le Christ, le père était Dieu, mais le Dieu que lui imposait la religion n’était pas un substitut qui est dit là d’une façon gentille, c’est que le sujet continue quand même d’avoir le père comme objet sexuel, tout à fait comme dans les phases précédentes. L’objet de la sublimation religieuse est très différent, puisque ce serait donner les moyens d’un repérage proprement symbolique, tandis qu’ici le père continue d’être un objet sexuel pour le sujet : « L’amour pour ce père lui donna sa perspicacité critique. Il résista à Dieu, pour pouvoir rester attaché à son père ». Se traduit là l’échec de la sublimation du troisième temps : il « défendit ainsi en réalité l’ancien père contre le nouveau ».

    Nous avons donc la religion comme appel vers la pacification symbolique. Mais Freud ramène continuellement les marques par lesquelles on voit le sujet attaché à la problématique antérieure. C’est pourquoi, très logiquement, le chapitre VII s’appelle « Érotisme anal et castration ». En effet, le vecteur que je faisais apparaître comme allant de K3 au génital, n’apparaît pas fondé. Par contre, ce qui apparaît fondé, c’est le vecteur de K3 à l’anal, ce qui veut dire que la référence privilégiée à l’analité n’a pas été abandonnée. Pour le dire en termes de la théorie des ensembles, nous avons deux applications, K1 et K3, sur le même point :

     

    Introduction au chapitre VII de Freud : « Érotisme anal et castration »

    Freud note ainsi que le sujet défend l’ancien père contre le nouveau. C’est pourquoi, loin de pouvoir développer l’accession du sujet au stade génital d’une façon pure et convaincante, Freud doit traiter deux applications portant sur le même point. C’est très simplement construit. Il y a trois grandes discontinuités répondant à trois statuts de la castration, et puis il y a le problème du chapitre VII qui nous montre que nous ne sommes pas sortis de la problématique antérieure.

    Je me propose maintenant de prendre ce chapitre vii où Freud va donner leur place aux troubles intestinaux du sujet, et où il va surtout nous présenter une gamme assez extraordinaire des différentes significations de l’objet anal. On comprend pourquoi Lacan, à un moment, inscrivait l’objet comme signifiant. L’objet, ici, se laisse vraiment transcrire en termes de clivage du signifiant et du signifié. Nous avons les fèces comme signifiant, et on voit que ce même signifiant peut recevoir différents sens à plusieurs moments du développement libidinal.

    Évidemment, cela ne touche pas du tout le cœur de notre affaire qui est la question du diagnostic. Cela ne tranche pas cette question, puisque la difficulté – qui se situe entre K2 et K3 – de la connexion avec le stade oral, représente au mieux une névrose obsessionnelle. C’est ce qui demande que nous donnions toute son importance à ce chapitre vii. Ce chapitre, je le rappelle, est aussi celui où nous trouvons dégagée la Verwerfung comme différente de la Verdrängung, ainsi que l’hallucination du doigt coupé.

    Si l’on veut faire fonctionner ici un schéma d’après-coup, il est évident qu’il y a retour de K2 sur K1. En effet, ce qui a été présenté à l’Homme aux loups par la Nania d’une façon énigmatique, n’est compris par lui qu’à partir du rêve, et ce, dans la mesure où ce rêve lui-même est aussi le retour d’une chose encore plus ancienne. Il y a donc vraiment un enveloppement. Là, pour l’instant, on n’a pas encore mis en jeu ce qui précède la séduction et le rôle que va jouer logiquement la scène avec Groucha, qui est quand même ce qui, pour Freud, boucle le cas. En un certain sens, cette scène avec Groucha ouvre pour Freud une autre perspective sur le cas.

    Anal

    À partir du père, nous en viendrons certainement à Inhibition, symptôme, angoisse. Pour l’instant, je m’efforce de suivre le texte du cas. Est-ce que, dès avant ce chapitre VII, l’anal apparaît omniprésent ? On peut le dire. Quand on arrive à ce chapitre VII, on s’aperçoit que la castration est continuellement accompagnée en sous-main de son interprétation anale. Par exemple, Freud note qu’entre trois ans et demi et quatre ans et demi, c’est-à-dire de part et d’autre du rêve d’angoisse, le fait de s’oublier dans ses culottes prend un autre sens pour le sujet. À l’époque de la séduction, ce fait a une valeur de défi ; en revanche, à quatre ans et demi, il devient une honte pour le sujet. De part et d’autre de ce rêve d’angoisse de castration où se réalise un refoulement, on voit donc l’anal changer de valeur. L’anal apparaît comme l’index de ce qui a lieu, et ce, même si Freud fait appel à l’oral. Il repère la position du sujet dans son rapport à l’objet anal. Là peut-être pouvons-nous voir ce que nous avait signalé Agnès Aflalo, à savoir la valeur du symptôme du voile.

    Régression

    Il est certain qu’ici les stades nous apparaissent à partir de la régression. Évidemment, le schéma est singulier : Freud implique que le sujet, là, régresse d’une certaine façon, mais que cette régression n’empêche pas le développement de se continuer jusqu’à un point qui renvoie à l’oral. Il est certain que l’on peut essayer de saisir l’oral et l’anal autrement que dans la perspective de la régression. Ceci dit, dans les textes de Freud, c’est tout le temps mêlé. Il est difficile de saisir l’oral pur. On le saisit toujours comme par rétroaction sur la castration. L’idée que ça s’ordonne rétroactivement sur la castration, on en voit la difficulté dans le texte même de Freud. Dans la façon dont c’est construit, on a vraiment une idée des stades à partir de la butée du développement sur ce qui est la barrière de la castration chez le sujet.

    Le texte lui-même est construit en termes de traduction. Entre séduction et rêve, on voit la passivité qui se traduit d’abord par être battu par le père, pour être traduite ensuite par « être coïté par le père »[34]. À cet égard, ce que Freud appelle « le génital » fonctionne comme donneur de significations. Lacan, lui, va établir le causalisme du signifiant sur le signifié pour ordonner le père et la castration sous les espèces que vous connaissez, à savoir avec le Nom-du-Père et le phallus comme signifié. Il y a une opposition entre cela, et le moment où il fera du phallus un signifiant symbolique. Ce qu’il appellera grand Φ s’oppose donc à la métaphore mais Φ, en même temps, résume le rapport du Nom-du-Père et du phallus imaginaire. On ne va pas dire simplement que Lacan, là, a changé. Certes, les formulations changent, mais ce grand Φ condense et résume la métaphore paternelle. C’est pour cela aussi que Φ pourra, par après, être même transformé en fonction.

    (4 février 1988)

     

     

    [*] Jacques-Alain Miller est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

    [2] Lors de son séminaire de DEA de 1987-1988 sur la clinique différentielle des psychoses,

     J.-A. Miller a consacré plusieurs séances à l’Homme aux loups. L’on trouvera ici les séances I à vii. Les séances VIII à XIII paraîtront dans le prochain numéro de la revue Connaissance de l’inconscient. Plusieurs passages ont dû être supprimés, notamment les discussions avec la salle. La traduction du texte de Freud « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile » est celle de Luc Weibel relue par Cornélius Heim et Jean-Bertrand Pontalis, parue dans L’Homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même, s./dir. Muriel Gardiner, Paris, Gallimard, coll. NRF, 1981. Transcription : Jacques Péraldi. Texte établi par Nathalie Georges et Philippe Hellebois, avec la contribution de Christine Carteron, Pascale Fari et Caroline Pauthe-Leduc. Non relu par l’auteur.

    [3] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », L’Homme aux loups..., op. cit., p. 264.

    [4] Cf. Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hyppolite sur la “Verneinung” de Freud », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 381 & sq.

    [5] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », op. cit., p. 237.

     

    [6] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 264.

    [7] Cf. Aflalo A., « Réévaluation du cas de l’Homme aux loups », La Cause freudienne, n°43, Paris, Navarin/Seuil, oct. 1999, p. 95-117.

    [8] Lacan J., « Fonction et champ... », Écrits, op. cit., p. 311

    [9] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », op. cit., p. 231.

    [10] Propos rapportés par Karin Obholzer, Entretiens avec l’homme aux loups, Paris, Gallimard, coll. Connaissance de l’inconscient, 1981, p. 63.

    [11] Ibid., p. 87-90.

    [12] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », op. cit., p. 264.

    [13] Ibid., p. 248-249.

    [14] Ibid., p. 249.

    [15] Cf. Lacan J., « Séminaire sur L’Homme aux loups » (1952). Notes d’un auditeur rédigées par J.-A. Miller. Inédit.

    [16]Cf. Lacan J., « Fonction et champ... », op. cit., p. 264.

    [17] IRMA : Instance de réflexion sur le mathème analytique.

    [18] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », op. cit., p. 238.

    [19] Ibid., p. 239.

    [20] Cf. Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, op. cit., p. 571.

    [21] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », op. cit., p. 174.

    [22] Ibid., p. 205.

    [23] Ibid., p. 264.

    [24] Ibid., p. 178.

    [25] Ibid., p. 180.

    [26] .Ibid., p. 181.

    [27] Ibid., p. 182.

    [28] Cf. notamment ibid., p. 257.

    [29] Cf. notamment ibid., p. 257-259.

    [30] Ibid., p. 193.

    [31] Ibid., p. 188.

    [32] Ibid., p. 205.

    [33] Ibid., p. 217.

    [34] Ibid., p. 254.