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Lecture critique des « complexes familiaux »
de Jacques Lacan
Jacques-Alain Miller
Dans son cours « Des réponses du réel »[1] du 8 février 1984, Jacques-Alain Miller évoque le texte des « Complexes familiaux » de Jacques Lacan, en parlant comme de « la première théorie du développement de Lacan » où il scande les trois temps essentiels (les complexes) du développement de l’enfant. Il le commente brièvement en disant que « la référence sociologique de Lacan masque la portée de son travail ». L’accent est mis par Lacan sur le fait que « la famille n’est pas naturelle, n’est pas un fait biologique, mais un fait social», la finalité de la chose étant pour lui de pouvoir poser que « les instincts n’ont rien à faire là-dedans » – il « parle d’économie paradoxale des instincts chez l’homme ». Toute idée de dépendance vitale camoufle cette dimension, poursuit J.-A. Miller. La thèse de Lacan est que « la dépendance, c’est la sujétion à l’Autre, c’est une mise en forme signifiante de la parole ». Cette année-là, J.-A. Miller publia chez Navarin ce texte des « Complexes », pour le republier au Seuil en 2001, l’incluant dans les Autres écrits. On ne trouvera ici qu’une lecture de la première partie ; J.-A. Miller n’y reviendra pas dans son cours hebdomadaire. Le titre de « Lecture critique » reprend une phrase de J.-A. Miller de la leçon du 14 mars 1984. Catherine Bonningue
I – Un texte précurseur
Nous allons nous intéresser au premier grand écrit de repérage de Lacan dans la psychanalyse – qui ne se trouve pas dans les Écrits, malheureusement, précisément parce qu’il est grand. L’éditeur a considéré que l’on pouvait se passer de ce texte dans ce volume qui fait près de 1 000 pages, et Lacan y a consenti. Ce texte n’a pas de ce fait une existence tout à fait officielle dans la considération de Lacan [2].
Il faut constater qu’il n’a de toute façon pas reçu l’attention qu’il mérite. Le fait que cela ait été un peu piraté ici et là – c’est curieux – n’a pas fait entrer ce texte dans la considération qu’il méritait.
On lui a donné en plus un titre qui était faux : La famille. Cela ne s’appelle pas du tout La famille. On n’y comprend rien si l’on se repère sur ce titre. Cela faisait partie d’une Encyclopédie, dont les grandes lignes ont été tracées par le psychologue Henri Wallon. Grâce lui soit rendue d’avoir fait appel à Lacan – qui n’était pas tellement persona grata – pour faire un chapitre. C’est Wallon qui a fait les chapitres : « La famille », « L’école », « La profession ». C’est un abus de considérer que c’est la famille qui occupait Lacan. Le vrai titre du texte est tout à fait autre : « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu ».
On ne peut aujourd’hui lire ce texte que rétrospectivement. Aucune chance de le lire comme un chapitre d’encyclopédie, en se disant : vivement qu’on arrive à « L’école ». On ne peut plus le lire que d’une seule façon – c’est là justement que la signification a changé – : comme précurseur de l’enseignement de Lacan. Ce qu’il n’était pas à la date où il fut écrit. C’était alors une synthèse sensationnelle de la théorie du développement psychique et d’une clinique freudienne. La seconde partie qui s’appelle « Les complexes familiaux en pathologie » est une clinique freudienne abrégée, et d’une maestria tout à fait extraordinaire. C’est à lire comme un effort.
On est bien sûr là en deçà de ce qui sera l’enseignement de Lacan. On a même affaire, de façon sensible, à un jeune psychanalyste – un jeune psychiatre et un jeune psychanalyste. Ce qui ne fait que d’autant mieux saillir quelle est la table d’orientation de Lacan, qui lui permet, dans cette affaire d’inconscient ou d’histoire de l’inconscient, de se diriger convenablement. Ce qui est en même temps le plus absent dans ce texte, c’est le concept d’inconscient lui-même. C’est même ce qui est frappant. Il n’y a certainement aucune théorie de l’inconscient dans ce texte. Il n’y a non plus – c’est obligé – aucune théorie de la pratique psychanalytique.
Le texte qui a précédé celui-là, « Au-delà du principe de réalité » [3], donne le début d’une phénoménologie de la relation analytique. Rien de semblable dans ce texte – il faut dire que ce n’est pas son objet essentiel. Il est là sensible – il n’est pas question de la parole, du langage, et encore moins question du discours analytique – qu’il y a déjà une distinction tout à fait sévère entre le moi et le sujet. C’est le point d’ombilication essentiel de l’enseignement de Lacan.
Fait là défaut à Lacan ce qui lui viendra par après du structuralisme, de Jakobson et de Lévi-Strauss. Tout cela est absent, et pour cause. Ce qui est saisissant, c’est que c’est en même temps comme appelé en creux – le thème même de la famille, par exemple. On a visiblement une bonne orientation, qui a son indépendance par rapport à l’œuvre de Freud. Ce qui lui permettra finalement d’y prendre le point d’appui de l’inconscient structuré comme un langage, qui, comme on le répète assez, n’est pas dans Freud.
Là non plus, cette bonne orientation n’y est pas. En prenant faveur de ce thème, d’emblée, sur quoi l’accent est-il mis ? Bien sûr, sur le fait que, comme c’est un phénomène de génération, que cela concerne la vie, il y a de la famille chez l’animal comme chez l’homme. Si l’on peut isoler la famille à partir de la génération même, la procréation et la nécessité du maintien d’un milieu de développement pour les jeunes par les individus adultes, déjà, chez l’animal – c’est dès le début du texte –, le social est différent du strictement familial, du strictement naturel. Et, pour passer à l’homme, il le caractérise d’emblée par le développement des relations sociales [4].
Il y a là quelqu’un qui n’a ni la métaphore ni la métonymie et qui, pourtant, met d’emblée hors jeu le pur instinct naturel chez l’homme, en considérant simplement l’observation, l’expérience, la psychologie, l’anthropologie du temps. Cela lui suffit pour, d’emblée, exclure l’instinct pur de ce qui concerne l’homme et mettre au contraire en valeur l’instance constitutive de la dimension qu’il appelle la culture dans tout ce qui concerne l’homme.
Même chez l’animal, il y a un élément social qui n’est pas strictement naturel, mais chez l’homme, de toute façon, le social prend forme de culture. Avant l’introduction par Lévi-Strauss des Structures élémentaires de la parenté [5], le repère essentiel de Lacan est de poser que, où que l’on cherche dans l’espèce humaine – cela ne vaut pas seulement pour la psychanalyse –, il n’y a pas de nature qui ne soit remaniée par la culture, de telle sorte que le facteur culturel domine.
Cela le conduit tout de suite à parler de l’économie paradoxale des instincts. Au point que ce n’est pas par le détour de la psychanalyse que Lacan, dès son départ, dans sa table d’orientation pré-psychanalytique, isole déjà la fonction paternelle comme exemple même d’une fonction qui n’est pas déductible de la nature.
Avant Lévi-Strauss, il est fait allusion à la complexité des formes de la parenté : « les modes d’organisation de cette autorité familiale, les lois de sa transmission, les concepts de la descendance et de la parenté qui lui sont joints, les lois de l’héritage et de la succession qui s’y combinent, enfin ses rapports intimes avec les lois du mariage [...]. Leur interprétation devra alors s’éclairer des données comparées de l’ethnographie, de l’histoire, du droit et de la statistique sociale. »[6] Et tout cela, dit-il, établit que la famille est une institution.
Or, de quoi s’agit-il? D’abord de relativiser la forme familiale existante. On a même là déjà un aperçu de ce que seront les recherches contemporaines sur l’histoire de la famille. Mais ce qui est appelé ici culturel est en définitive un ersatz du symbolique. Le concept du symbolique fait défaut, mais de la bonne façon, c’est-à-dire qu’on saisit qu’il est appelé de toutes les manières possibles. Que l’on ne trouve pas d’emblée chez l’homme le besoin et l’instinct naturels, mais que, dans une dimension autre, qui est de culture, ils soient remaniés, cette idée-là est essentielle. Ce n’est évidemment pas encore formulé à partir de l’Autre majuscule, il n’est pas encore dit que tout le message de cette communication soi-disant mentale se forme au lieu de l’Autre, mais il est déjà articulé, d’une façon parfaitement claire, une domination du facteur culturel.
On constate aussi l’aspiration, qui sera celle de Lacan dans ses mathèmes, à un enseignement de simplicité, contrairement à ce que l’on s’imagine. C’est ce que l’on trouve ici, puisque ce qui est donné comme clef de la théorie du développement et de la psychopathologie, c’est un concept et un seul, celui de complexe. Un seul concept, qui n’est justement pas présenté à partir de la psychanalyse, mais dans une formule généralisée, comme il s’exprime, et qui est un concept antithétique à celui de l’instinct. Vous voyez là ce qui appuie ma démonstration, ce point d’appui de Lacan dans ce renfermement de l’inconscient, qui est un point d’appui externe, extérieur à la psychanalyse même. Il définit le complexe essentiellement comme un facteur de culture, comme l’opposé de l’instinct, et il se substitue en cela à Freud [7]. C’est d’emblée par une répudiation de Freud qu’il formule ce concept opératoire.
Qu’est-ce que ce complexe-là ? C’est une préstructure. C’est ce qui lui fait défaut, le concept de structure. C’est pourtant ce qu’il essaie de définir, de façon contournée, évidemment. Il essaye de le définir à la fois comme une forme et comme une activité. Comme une forme qui s’impose dans le développement, fixant une réalité datée, donc représentant, sous une forme fixée, une certaine réalité du développement – cela, du point de vue de la genèse –, et d’autre part comme une activité, c’est-à-dire comme incitant à des répétitions de comportements, d’émotions vécues, lorsqu’un certain nombre d’expériences se présentent.
Il en donne une définition qui ne comporte pas du tout qu’il s’agisse seulement de complexe inconscient. « Ce qui définit le complexe, c’est qu’il reproduit une certaine réalité de l’ambiance, et doublement. 1) Sa forme représente cette réalité en ce qu’elle a d’objectivement distinct à une étape donnée du développement psychique ; cette étape spécifie sa genèse. 2) Son activité répète dans le vécu la réalité ainsi fixée, chaque fois que se produisent certaines expériences qui exigeraient une objectivation supérieure de cette réalité ; ces expériences spécifient le conditionnement du complexe. »[8]
Qu’est-ce que Lacan appelle l’objectivation par le concept, au point de dire que tout complexe se réfère à un objet? On ne peut le saisir que dans l’ensemble du texte.
C’est l’idée que le réel n’intervient pas comme tel dans ce dont il s’agit. Il n’intervient qu’à travers différentes formes d’objectivation. Autrement dit, quand il emploie le terme d’objectivation, c’est avec la notion que des formes d’objectivation se succèdent et que l’on passe d’une forme d’objectivation ancienne à une forme nouvelle, à travers une crise, à travers le conflit d’une forme d’objectivation, éventuellement avec la référence au réel.
Ce qu’il appelle objectivation – sur le fond de La Phénoménologie de l’esprit de Hegel, c’est ce qui est développé dans cette succession de formes d’objectivation qui se succèdent par conflits et puis se résolvent à travers des crises – vient en définitive à la place du mot de symbolisation. Ce qui caractérise le complexe par la répétition de la réalité fixée, à la place d’une objectivation supérieure de la réalité. D’autant qu’il met l’accent par la suite sur le fait que toute identification objective exige d’être communiquée – on voit bien là ce qui appelle le concept de symbolisation. Cela apparaît même difficilement compréhensible, et ce n’est que sur le fond de ce qui suivra que l’on s’aperçoit de la valeur que cela a.
Ce qui donne d’emblée ce point d’appui pour la réouverture de l’inconscient, c’est cette antithèse ici formulée comme celle de l’instinct et du complexe, qui permet d’opposer, d’un côté, le complexe comme connaissance – ce complexe a évidemment le statut du signifiant, c’est le terme de savoir que l’on devrait mettre à la place de complexe –, et, d’un autre côté, la connaissance à la conaturalité de l’instinct, d’opposer le caractère typique socialement du complexe à la typicité dans l’espèce de l’instinct, et enfin, d’opposer la stagnation propre de ce qu’il appelle un complexe à la rigidité de l’instinct. L’ensemble de cela marque que, de toute façon, étant donné la définition de l’homme, on ne peut rien définir de son psychisme à partir de l’adaptation vitale.
C’est ce qui d’emblée, dès 1938, préparait déjà Lacan à s’opposer à cette egopsychology, pour laquelle précisément l’adaptation est le maître mot. Ce qui est saisissant, c’est que de tenir le bon bout de la raison, on a, comme en creux, dès cette avant-guerre, en quelque sorte dessinés, tous les éléments qui convergeront vers cette seconde pulsation de l’inconscient.
Ce n’est que dans un second mouvement que Lacan situe le complexe comme inconscient, c’est-à-dire propose que Freud ait fait du complexe comme inconscient « la cause d’effets psychiques non dirigés par la conscience, actes manqués, rêves, symptômes ». Nous avons déjà là, comme préparé, ce que Lacan appellera plus tard des formations de l’inconscient, isolées dans leur séquence, et nous avons là ce complexe radicalement non instinctuel, culturel, basé sur un niveau d’objectivation – l’objectivation reposant sur la communication, et située par Freud comme cause de ces effets non dirigés par la conscience. Nous avons là comme préparé, ce qui, dans un sursaut, permettra le structuralisme, et permettra l’inconscient structuré comme un langage.
Cet inconscient structuré comme un langage, pour l’entendre à sa place, il faut l’entendre comme la formule qui a permis cette seconde pulsation de l’inconscient, et dont vous voyez que les coordonnées sont données là tout à fait en dehors de l’expérience psychanalytique au sens strict.
II – Le préstructuralisme de Lacan
Je suis venu à ce texte des « Complexes familiaux » pour introduire la position de la psychanalyse entre mathématique et littérature, que je n’ai fait qu’esquisser, ce qui m’a amené à quelques développements à propos de l’hystoire de la psychanalyse [9]. Si j’avais aujourd’hui à justifier de rapprocher ces deux morceaux, je le ferais par le biais de ce terme, qui n’est pas reçu chez nous – il l’est à l’étranger –, pour situer Lacan et quelques autres, de poststructuralisme. C’est une invention d’un Anglo-Saxon, qui lui permet de faire une parenthèse où il prend un certain nombre des luminaires du structuralisme français, et qui met donc Lacan en compagnie d’un certain nombre de noms dont le sien s’est trouvé rapproché au cours des années soixante.
Si ce terme de poststructuralisme me retient, c’est que c’est sous cette enseigne que j’irai au Canada, au mois de mai, à l’invitation d’un département littéraire, histoire de causer de, soi-disant, « Lacan dans le poststructuralisme ». J’ai prévenu que je n’acceptais pas cette catégorie, mais cela ne les a pas découragés.
Je vais rapprocher aujourd’hui le préstructuralisme de Lacan, qui est certainement bien plus avéré que le poststructuralisme, et sa position à l’endroit de l’idéologie structuraliste, ce que l’on pourrait qualifier effectivement de poststructuralisme de Lacan, mais où il n’a pas beaucoup de compagnie, justement. Cela donnera l’occasion de marquer ce à quoi ce que l’on croit le plus souvent pouvoir opposer Lacan, dans les départements littéraires d’Amérique, à savoir la supériorité de l’analyse grammatologique, ou déconstructive. Si cette analyse grammatologique est peut-être fondée – elle l’est certainement – pour ce qui est de la fabrication de thèses, elle ne l’est pas de façon aussi évidente pour ce qui est du statut attribué à la littérature.
Ce texte des « Complexes familiaux » est à inscrire dans l’histoire de la psychanalyse en tant qu’il est présenté comme scandé par des moments que l’on peut numéroter. 1) La découverte de l’inconscient. 2) L’interrogation technique. 3) Le tournant des années vingt. 4) L’abandon de Freud. 5) Du retour à Freud.
Cette périodisation sommaire est celle que Lacan, tout méfiant qu’il soit à l’endroit de l’histoire, présente néanmoins dans ses Écrits. Je vous ai relevé que l’on pouvait ordonner cette histoire de la psychanalyse au plus court, comme Lacan le fait plus tard, comme l’histoire de l’inconscient, dont le moment de découverte finit par le refoulement, qui nécessite, qui donne son sens, sa situation, au retour à Freud [10]. C’est par rapport à cette périodisation que nous intéresse le point de départ de Lacan, c’est-à-dire le point de départ du retour à Freud. J’ai proposé, et cela me paraît recevable, que son point de départ, c’est la différence du moi et du sujet [11]. C’est ainsi que la suite de son enseignement nous oblige à situer « Le stade du miroir », qui est sa porte d’entrée dans la psychanalyse. Il s’est trouvé de ce fait en conjonction avec l’effort de Freud dans la seconde décennie du siècle, et qui est marqué par excellence par le texte de « Pour introduire le narcissisme » [12], de situer le moi comme relatif au narcissisme.
Quelles que soient là-dessus les corrections que Lacan apportera à l’occasion à Freud sur des points, et il tend à le faire dès ce texte des « Complexes familiaux » – le retour à Freud ne signifie pas la dévotion au moindre de ses dits –, la définition du moi à partir du narcissisme, si l’on s’en tient là, était suffisante à dénier que l’on ait là le point propre à faire le pivot du processus analytique. D’où l’insurrection de Lacan contre l’egopsychology, quand, sous le prétexte de s’appuyer sur le texte de Freud « Le moi et le ça » [13], elle fait passer à la trappe cette définition narcissique du moi.
C’est par là que cette porte d’entrée de Lacan du « Stade du miroir », qui en quelque sorte image – c’est le cas de le dire – le statut narcissique du moi, était comme déjà préparée, par anticipation, pour servir de témoignage contre la psychanalyse relue comme une psychologie du moi. Quand Lacan commence son enseignement, dans les années cinquante, il est l’auteur de la communication du « Stade du miroir » de 1936, et n’en croit pas ses yeux en lisant ce qui se développe aux États-Unis depuis 1945-46 : le moi y est pris, au contraire, comme pivot du processus analytique. Il y a là une correspondance entre ce qui figure dans « Les complexes familiaux » et ce qui avait été pour Lacan le sujet de sa première communication devant la communauté analytique, à Marienbad, en 1936. Il ne rédigea pas cette communication pour la publier, semble-t-il sur le dépit ou la fureur d’avoir été coupé par le président de séance. Les communications n’étaient pas à l’époque de vingt minutes, comme c’est le cas aujourd’hui, mais de douze minutes, et, comme on ne lui a pas fait grâce, on n’a pas cette communication. Le texte le plus proche de ce « Stade du miroir » n’est pas celui que vous avez dans les Écrits, qui est une rédaction bien postérieure [14] – c’est déjà un remaniement –, mais ce qui figure dans « Les complexes familiaux ».
Le moi n’est pas le sujet, non pas que Lacan définisse le sujet dans ses « Complexes familiaux », mais il faut qu’il les distingue. Il le fait avant tout par le statut qu’il maintient comme divisé du sujet et à l’opposé de toute conception unifiante. Et il ne s’agit pas pour lui d’une division surmontable. Il suffit de cela pour saisir pourquoi il pourra faire plus tard, et sans trop de difficulté, un concept clef de la castration, puisqu’en premier lieu, la castration écrit, nomme la division du sujet, comme n’étant pas surmontable.
Quand on saisit le concept de castration dans sa construction, dans son élaboration lacanienne à ses débuts – il l’appelle encore un fantasme dans « Les complexes familiaux », par le défaut où il est du concept de symbolique –, ce départ nous aide à reconnaître la bifidité, le caractère double de ce concept, qui, d’un côté, pointe vers le sujet, et renomme sa division, tandis que, de l’autre, il pointe vers l’objet où il donne place à sa perte. Lacan introduira plus tard le symbole (–) pour écrire, au plus simple, la castration. Ce symbole se traite, se met en série, d’un côté avec $ la division du sujet, et de l’autre avec petit a, l’objet comme perdu.
On voit, dès le départ de Lacan, en quoi la castration, qui ne l’est pas encore, pourra devenir pour lui un concept clef. Ce qui fait obstacle à admettre la castration comme un concept clef de l’œuvre de Freud, c’est que l’on ne veut pas admettre comme définitive, statutaire, la division du sujet – n’admettant évidemment nulle réconciliation, et en tout cas ne permettant pas de prôner cet oubli bénin, cette négligence bénigne que l’on appelle une sagesse. Donc, d’abord cette division foncière, et, je dirai – on trouve le passage dans ce texte –, une division par le symptôme. Deuxièmement, on y trouve une structure d’avant le structuralisme, et au moins un appel au concept de structure, qui est une grille à partir de quoi déchiffrer – ce qui paraîtra à la plupart absolument opaque – sa définition du complexe, dans ce temps. Effectivement, une chatte n’y retrouverait pas ses petits, dans ce complexe – Lacan en a d’ailleurs abandonné la promotion –, si on ne s’aperçoit pas qu’il y a là comme une anticipation du concept de structure. Cette anticipation est d’abord présente dans la référence obligée au social, que l’on trouve dans ce texte. On dit qu’elle est obligée parce qu’elle vient du sujet lui-même, la famille. Elle vient du promoteur de ce volume de l’Encyclopédie, Henri Wallon, et elle vient de la série où le texte est inscrit, avant l’école et la profession. Mais Lacan fait quelque chose de ces obligations de rendre hommage à qui l’accueille – ce qui est, après tout, le sort des accueillis.
L’accent mis là sur le social – obligé dans cette Encyclopédie – et sur le culturel comme étant ce qui spécifie le social chez l’homme, un culturel qui est fait de sédimentations de la communication, annonce déjà la notion du symbolique par l’affirmation, à tous égards choquante pour le lecteur du temps, que ce que la psychanalyse vérifie, c’est la dominance des facteurs culturels. Ce qui l’amène à une définition de l’ordre humain comme tel, c’est-à-dire différencié de ce qui ordonne les relations des espèces animales, comme « subversif de toute fixité de l’instinct » [15].
C’est là que se justifie l’appel à l’anthropologie, voire à l’histoire, qui est fait dans ce premier texte. Ces références, comme celles prises à l’âge des Lumières, ont l’avantage d’amener les Persans, ou d’amener les lurons, dans le débat. Cela a toujours la même valeur de manifester l’artifice – qui est après tout un autre nom du signifiant en tant que semblant –, de faire voir l’artifice dans ce qui règle, réglemente, contraint l’existence humaine. S’il y a un point qui est massif dans ce texte, et aussi tout à fait décisif après cette division du sujet, c’est la dénonciation de la conception instinctuelle s’agissant de l’homme, l’instinct comme tel rigide, invariable, à quoi l’on s’oppose, précisément par l’enquête culturelle la plus élémentaire, les variations infinies de l’existence humaine et de ses modes d’organisation.
C’est comme un bon point de départ que la recherche concernant le psychisme ne peut jamais objectiver des instincts, mais seulement des formes dominées d’emblée par des facteurs culturels, que Lacan appelle, dans ce texte, complexes. J’ai souligné précédemment son expression de l’« économie paradoxale des instincts » [16]. Vous retrouverez cette intuition, bien sûr enrichie, dans des passages maintenant célèbres des Écrits, où il reprend l’inexistence du besoin pur ou de l’instinct chez l’être parlant, en tant que, si même on pouvait l’isoler, ce besoin, il serait de toute manière remanié par la demande, par le fait que le sujet parle et s’adresse à l’Autre. On ne trouve pas, évidemment, ce serrage autour de l’Autre de la demande dans ce texte des « Complexes », mais on y trouve déjà la réponse qui permettait cette élaboration, à savoir le caractère foncièrement non instinctuel des appétits humains. Cela va jusqu’à son analyse brève, sommaire, critiquable, mais étourdissante, du sevrage, qui suppose d’abord de marquer que, même si une fonction d’apparence naturelle y est intéressée, cela ne permet tout de même pas de rendre compte de ce dont il s’agit dans cette régulation qu’est le sevrage.
III – Le complexe-structure
Ne soyons pas surpris que Lacan donne du complexe une formule qu’il appelle généralisée, par rapport à quoi le complexe au sens analytique apparaît comme un cas dérivé. Donner du complexe une formule généralisée, cela veut dire en fait traiter le complexe comme une structure, de la même façon que, plus tard, il ne considérera pas qu’il n’y a de structure qu’analytique. Cette mise en place d’une formule généralisée du complexe, qui ne fait qu’une part secondaire au complexe inconscient, comme s’il s’agissait là d’une partialisation du concept, anticipe en fait là aussi sur ce qui fait encore défaut à Lacan, à savoir le concept de structure.
C’est d’autant plus frappant que, plus tard, le Lacan structuraliste attribuera certaines incertitudes freudiennes à ce défaut du concept de structure, mais aussi bien trouvera chez Freud comme l’anticipation de la structure saussurienne. Nous pouvons dire la même chose de Lacan, sauf qu’évidemment il n’a pas l’excuse de Freud, mais, même autour de ce défaut central de son exposition, ce qui est plutôt saisissant, c’est tout ce qui, déjà, appelle et conduit à ce concept de structure.
On ne s’oriente dans cette définition du complexe qu’à partir du concept de structure. Lacan l’appelle une représentation, mais ce complexe a en fait deux traits : fixation et répétition. Fixation d’une étape du développement psychique, et répétition que ce complexe promeut, qui fait que Lacan parle là de l’activité de ce complexe – j’ai exposé naguère le concept de structure chez Lacan en parlant d’« action de la structure » [17] –, qui tient à ce qu’il se met en marche, de façon à l’occasion mal à propos – c’est même là qu’il est saisissable –, lorsqu’un enclencheur, un certain type d’expérience, se présente. Comment peut-on rendre compte de cette fixation et de cette répétition sans ce concept de structure ? Ce qui appelle encore ce concept de structure, c’est la connexion de tout complexe avec un objet, et sans doute fallait-il saisir cet objet à partir de ce qu’il appelle les formes d’objectivation, qui sont en définitive des formes de subjectivation, puisque la question est de savoir à quel niveau le réel se trouve, par un sujet, à un moment donné, objectivé, c’est-à-dire en fait communiqué. Il n’y a pas là d’autre définition de l’objet à proprement parler, de l’« identification objective » [18], d’identification d’un objet comme tel, en dehors de la possibilité de le communiquer. C’est ce qui fait de cet objet, en définitive, une objectivation, et il renvoie par là aux avatars, à la position du sujet.
Ce qui est aussi saisissant, c’est que l’objet dont il s’agit, c’est finalement aussi bien une anticipation de l’objet tel que nous le connaîtrons par la suite comme perdu. Il y a beaucoup de fausses fenêtres dans ce texte, une sorte de liste, de mise en place symétrique, de comptabilité, qui relève certainement du style psychiatrique et encyclopédique, mais, à le lire dans l’après-coup, il faut bien sûr le désarticuler, pour s’apercevoir que la manifestation essentielle du complexe, c’est la « carence objective à l’égard d’une situation actuelle » [19]. On peut ne retenir de cette phrase que le terme de carence. Ce que Lacan nous présente sous l’aspect fixe et actif du complexe se rapporte à chaque fois à une carence. Malgré les apparences, c’est cette carence qui ordonne la suite, la séquence scandée que Lacan propose du développement psychique. Cela fait aussi bien voir ce que ce texte anticipe, par la mise en valeur, s’agissant de la structure au sens analytique, de sa corrélation avec l’objet comme carent. On en a ici, non pas la logique épurée que Lacan donnera plus tard, mais déjà le point d’appel.
Vous n’avez pas ce même appel dans le texte légèrement antérieur, « Au-delà du principe de réalité », même si toute la parenthèse qui est la phénoménologie de l’expérience analytique – qui ne figure pas du tout ici – laisse évidemment pressentir des éléments de l’enseignement postérieur.
Une quatrième anticipation, même si elle n’est pas développée, est tout de même explicite, si on sait lire le texte sans trop s’occuper des difficultés de son exposition. Lacan donne un triple aspect de cette carence dans ce texte – premièrement, d’être une relation de connaissance – deuxièmement, d’être une forme d’organisation affective – troisièmement, d’être épreuve au choc du réel.
Amené ainsi, même si cela se justifie, pour les lecteurs de l’époque, mais aussi pour ceux d’aujourd’hui qui n’auraient pas l’orientation que je propose, le rapprochement paraît un peu hétéroclite. S’il s’agit de l’objet, pour le situer et l’identifier, pour comprendre que la connaissance est en jeu aussi bien, qu’il ne s’agit pas là de pure perception, mais aussi bien d’activité au niveau supérieur, comme on s’imagine, et qu’il faut l’intégration de ces perceptions et, en même temps, une mise en jeu de mécanismes gnoséologiques – pourquoi ne pas faire compliqué –, on peut admettre aussi qu’à l’égard de cet objet, on a des sentiments et des palpitations. Si l’on parle de complexe, c’est que l’on a des sentiments fixés par rapport à cet objet – épreuve au choc du réel –, qu’après tout cet objet, même s’il est une forme d’objectivation du réel, peut tout de même nous surprendre. On peut donc le comprendre à un niveau décomposé, mais j’espère qu’il n’a échappé à personne ici que, une fois qu’on prélève ces trois aspects de ce que Lacan appelle la carence objective par quoi se manifeste le complexe, cette tripartition est déjà celle du symbolique, de l’imaginaire et du réel.
La relation de connaissance, dès lors qu’elle ne se concrétise que dans la communication, est, à vrai dire, impensable sans la dimension symbolique. Cette forme d’organisation affective suppose déjà la position de l’objet comme imaginaire. Quant à l’épreuve au choc du réel, on trouve déjà anticipé le statut proprement lacanien du réel dans ce mot choc, et qui trouvera par exemple son expression, qui est proprement refondue dans son enseignement, avec les bouts de réel. Choc du réel, c’est déjà aussi bien ce qui anticipe le réel comme impossible, impossible à en résorber le choc précisément. Ce que ne marque pas le réel comme impossible, évidemment, c’est que le réel ne fait pas système, et l’on en a en quelque sorte le point d’appel dans cette épreuve de choc du réel.
C’est ce qui fait le préstructuralisme de Lacan, un préstructuralisme auquel il manque la structure, auquel il manque la précision que le symbolique, quand il est rapporté à la structure saussurienne, donne à ce concept vague du culturel. Ce qui manque à ce préstructuralisme, c’est le concept du signifiant. Ce qui vient à la place du concept du signifiant, c’est celui qui n’est là qu’approché, et qui ne permet pas de faire la différence avec l’objet : le concept d’imago, traité de façon originale par Lacan, et ce qui va lui permettre de nommer de façon indifférenciée l’objet et le signifiant.
Pour faire un court-circuit rapide, qu’est-ce qui fait passer du pré- au poststructuralisme ? Le préstructuralisme, c’est l’en-deçà du signifiant, et le poststructuralisme, le bon, c’est-à-dire le seul, celui de Lacan, c’est l’au-delà du signifiant, c’est la considération de l’au-delà du signifiant.
IV – Une séquence scandée
Avant d’y venir, je voudrais tout de même vous dire un mot de cette séquence scandée que Lacan a mise en place. C’est très simple, il y a trois scansions : le sevrage, l’intrusion, et l’Œdipe.
Le sevrage, tout le monde sait ce que c’est.
L’intrusion, c’est sous ce nom, sous ce titre, et au niveau de la famille, que Lacan resitue son « Stade du miroir ». Cela devient là essentiellement une analyse du complexe fraternel – c’est ça l’intrus.
Pour ce qui est de l’Œdipe, il y a effectivement une tentative pour donner ses repères à ce complexe, d’abord le narrer, et aussi expliquer et tirer les conséquences de sa triangulation fondamentale, et c’est situer par là, entre le père et la mère, ce complexe d’Œdipe, en ne disposant encore que du fantasme de la castration.
Le plus frappant de cette séquence, c’est d’abord que, s’il s’agissait de stade, on n’y trouve pas le stade anal. C’est très singulier de voir cette absence, saisissante, du repérage freudien. On y trouve en revanche d’emblée l’idée que les scansions de ce développement ne trouvent leur sens qu’à partir de l’Œdipe. Lacan, dans son texte sur la psychose, écrira que le développement, pour autant qu’il ait sa place dans la psychanalyse, ne prend sa signification que par rétroaction du complexe d’Œdipe, à savoir que les pertes antérieures ne sont pas à traiter comme de pures atteintes narcissiques, mais qu’elles s’ordonnent à partir de la castration, qu’elles prennent leur valeur analytique à partir de la castration [20]. Vous avez déjà ici cette bonne orientation, puisque Lacan – il est vrai trop rapidement – n’articule ce développement que sous réserve de son remaniement – c’est son terme – par le complexe d’Œdipe. Nous avons donc déjà là l’amorce, de façon saisissante, de ce qui est à penser dans ce développement, à savoir qu’il s’ordonne rétroactivement à partir de l’Œdipe, qui vient, dans ces conceptions, le clore.
Pour ce qui est du sevrage, vous avez une démonstration éblouissante, et dont nous n’avons plus besoin maintenant, parce que nous avons pris des habitudes – des mauvaises –, qui consistent à ne plus repenser les fondements mêmes de nos articulations. Nous avons une démonstration ici que la régulation que représente le sevrage n’est pas une régulation naturelle, mais une régulation culturelle. Pour justifier ce qui pourrait en apparaître aujourd’hui plus proche des exigences de la nature, tel que ce sevrage est pratiqué, c’est là que justement la référence à l’anthropologie et à l’histoire vient, comme pièce à l’appui, témoigner que, dans l’espèce humaine, on a fait n’importe quoi avec le sevrage, que l’on ne trouve pas là une fixité comparable à celle de l’instinct, qu’au contraire il faut bien dire que l’on a inventé les formes diverses du sevrage.
On voit à quoi servent ces références anthropologiques et historiques. Cela sert toujours à démontrer ici qu’il n’y a pas de rapport avec cet objet, au sens où Lacan dira plus tard Il n’y a pas de rapport sexuel. Cela veut dire que ce n’est pas écrit dans l’instinct, et, dès lors, il y a place pour l’invention humaine, pour l’invention du monde symbolique, précisément parce que, à cette place, rien n’est écrit.
Quand on dit Il n’y a pas de rapport sexuel, on s’imagine que cela s’incarne avant tout – c’est vrai – dans le rapport de l’homme et de la femme, que là rien n’est écrit, ce pourquoi on invente. Mais c’est aussi vrai de tout rapport de l’homme avec ses objets, en tant qu’ils viennent à cette place que Lacan commence à cerner ici, ses objets que l’on peut dire approximativement de jouissance, pour lesquels il a aussi inventé comment se comporter à leur égard.
On peut regretter, pour la beauté de la chose, qu’il ne traite justement pas du supposé stade anal, puisque ce qui y prévaut par excellence, c’est cette invention humaine qu’est le cloaque, l’égout ou la poubelle, évidemment autant de façons de faire, les témoignages mêmes de la culture comme telle. Lacan proposait de définir, non pas la culture, mais la civilisation, par l’égout – pas les goûts, mais l’égout. La civilisation, c’est ce qui chemine dans la profondeur de l’égout. Ce que l’on voit d’ailleurs reparaître dans la question de la littérature. De le prendre par là, naîtra peut-être une autre idée que celle, sommaire, qu’entretiennent les tenants de ce poststructuralisme.
Ce qui est plaisant dans ce texte, c’est que c’est la démonstration de ce qu’aujourd’hui nous tenons pour reçu, qu’il y a là une radicale différence avec l’instinct. Relire ces passages sur « Il n’y a rien d’instinctuel entre la mère et l’enfant dans l’espèce humaine » aiderait peut-être à se déprendre des élucubrations d’un Bowlby qui, lui, loin de restreindre à rien la part de l’instinct dans le comportement humain, rêve au contraire de l’étendre jusqu’à un âge si avancé que l’on pourrait bien, pourquoi pas, comparer ou régler ce cours à partir des mœurs des abeilles.
Le signifiant qui fait là défaut à Lacan, c’est aussi bien le signifié, puisqu’il essaye de marquer que ce qui compte n’est pas tant le fait du sevrage que la « façon dont il sera vécu » par le sujet, et selon la signification qu’il lui donnera. Comme Lacan ne parle pas là, sinon de temps en temps, fugitivement, de sens et de signification, il a recours à ce terme qui est, pour nous, déficient, d’intention mentale du sujet qui se porte sur le sevrage, et donc, il peut, par intention mentale, l’accepter ou le refuser, et ce trait marquera la suite de son développement. D’une certaine façon, il ne l’accepte ni ne le refuse complètement, aucun des deux versants n’est prédominant: une intention mentale, en deçà du choix, parce que « le moi n’est pas constitué » [21]. Cela date dans son expression, et même dans son mental, mais on s’y retrouverait mieux s’il y avait cette intention de signification, que d’ailleurs vous retrouvez dans la représentation même du graphe de Lacan, comme étant à l’origine du vecteur du signifié. C’est déjà cette intention mentale, devenue intention de signification. Ce qui fait que, pour nous, la signification nous parle plus que le mental. Il n’empêche que le mental, en définitive, se réduit à ça.
Je noterai encore que, de façon saisissante, en passant, Lacan note que, pour l’enfant, dès les premiers jours et avant même la coordination du regard, le visage humain ne lui est pas indifférent. Il suffit déjà de cette notation pour exclure toute pensée, fondée dans l’observation de l’enfant, d’un narcissisme primaire qui fait qu’il ne serait occupé que de la réalité de son corps. Ce qu’il a fallu, après tout, tellement de temps pour réacquérir – il semble qu’on le fasse fugitivement aujourd’hui –, de s’apercevoir de l’ouverture du monde primaire de l’enfant, vous en avez là, comme en passant, déjà la notation. Le visage humain a déjà pour l’enfant nouveau-né sa valeur. Par là, déjà, le parti de Lacan est pris, qu’il n’y a pas de narcissisme primaire, et que le seul narcissisme concevable est le narcissisme secondaire, à savoir celui qui suppose le moi et sa relation à l’image.
Qu’est-ce qui fait imago dans cette affaire ? Si Lacan dit, avec cette tranquillité, le sein maternel, si ce complexe de sevrage est articulé à l’imago du sein maternel, il est évident qu’il a déjà mis là à profit Mélanie Klein – en 1938. Le nom de Mélanie Klein, sauf erreur, ne vient dans ce texte qu’une fois, mais il n’empêche que, déjà là, dans un débat qui va tout de même occuper le mouvement analytique pour longtemps, Lacan prend son parti. Cela se retrouve dans ce qu’ensuite il évoque des fantasmes, où il rend hommage à Mélanie Klein comme à une de ces chercheuses qui ont le mieux compris l’origine maternelle des fantasmes de démembrement, de dislocation, d’éventrement, de dévoration, etc.
La liaison imago-complexe s’exprime dans ceci que c’est la perte de l’objet – pour nommer ce complexe, est choisi le moment où il s’en va – qui imprime le complexe comme tel. Ce complexe, Lacan le fait, classiquement, le plus primitif, quitte à admettre, bien entendu, les remaniements dialectiques qu’il subira. Mais il y a certainement dans ce texte comme une primarité de la mère, de telle sorte que, même dans son interprétation du complexe de castration, du fantasme de castration, c’est encore l’origine maternelle qu’il mettra en valeur.
La fonction du père est vraiment repoussée comme effectivement tout à fait à l’écart, comme en dehors de cette sphère fantasmatique dominée par la présence maternelle depuis le sevrage. Ce qui viendra ensuite, cette position exceptionnelle du point de capiton comme présence du Nom-du-Père, est déjà annoncé dans ce texte, puisque toute la fantasmatique humaine, jusqu’à la castration, est prise dans la parenthèse maternelle. La fonction du père apparaît comme d’un tout autre ordre, même s’il n’a pas encore d’autre terme qu’imago du père pour le qualifier.
Pour en revenir à cette liaison imago-complexe, déjà la structure au sens de Lacan est articulée à un objet perdu, au moins en ce qui concerne le sevrage et l’Œdipe, puisque là la situation de ce complexe – inventé pour la circonstance – de l’intrusion, n’y répond pas de façon stricte. Ce complexe de l’intrusion fera d’ailleurs plutôt bouchon par la suite, et Lacan fera extrusion de ce complexe, qui est là un peu forcé à sa place, et motivé par une considération purement développementale.
V – Une conception d’ensemble du développement psychique
À relire ce texte, j’ai été pris d’enthousiasme. Cela a été tout de même pour moi une surprise que de le relire comme un écrit de Lacan. Ce qui est d’ailleurs tout à fait étonnant, c’est cette consistance, et surtout que Lacan ne se soit pas tenu à cette consistance-là, qu’il n’ait pas répété les complexes familiaux toute sa vie. Il aurait pu le faire, puisque c’est vraiment une conception d’ensemble du développement psychique. Je noterai seulement deux points, parce que je ne veux pas me laisser entraîner par le commentaire.
Il y a d’abord ici, en toutes lettres, ce dont quelqu’un a voulu s’attribuer le mérite de la découverte, le concept d’étayage – la constatation que c’est en définitive dans les fonctions naturelles que la pulsion s’étaye.
À cette date, évidemment, Lacan ne dispose pas du concept de pulsion. Il ne parle que d’instinct, pour le récuser, bien sûr, mais il fera valoir tout de même que ce n’est pas du ciel que tombe cette valeur, que nous soyons libérés de la considération de l’instinct au sens strict quand nous nous occupons de Freud. C’est un des effets du retour à Freud. C’est là articulé de la façon la plus juste: « En opposant le complexe à l’instinct, nous ne dénions pas au complexe tout fondement biologique, et en le définissant par certains rapports idéaux, » – le manque du terme symbolique se fait encore sentir ici – « nous le relions pourtant à sa base matérielle. Cette base, c’est la fonction qu’il assure dans le groupe social; et ce fondement biologique, on le voit dans la dépendance vitale de l’individu par rapport au groupe. Alors que l’instinct a un support organique et n’est rien d’autre que la régulation de celui-ci dans une fonction vitale, le complexe n’a qu’à l’occasion un rapport organique, quand il supplée à une insuffisance vitale par la régulation d’une fonction sociale. Tel est le cas du complexe du sevrage. » [22] Il y a, autrement dit, un fondement biologique de ce complexe, qui n’empêche pas qu’il y soit articulé et inscrit par le symbolique.
Vous voyez ici le terme de rapport faire émergence, un rapport organique. Si vous pensez là au terme de rapport sexuel, vous pouvez aussi bien le définir par la suppléance, non pas à une insuffisance vitale, mais à une insuffisance dans le symbolique, par la régulation d’une fonction, qui devient de ce fait sociale. Cela ne ferait pour nous aucune objection. Le terme de rapport, sous la plume de Lacan, vient exactement dans la position qu’il aura plus tard de suppléance à un défaut, la question étant en quoi cette suppléance fait qu’il y a ou qu’il n’y a pas ce rapport. C’est une première notation, ce rapport à l’organique, ce rapport au fondement biologique, qui n’est pas dénié dans son ensemble.
Deuxième notation, c’est la façon dont Lacan adopte et récuse en même temps l’instinct de mort, au sens de Freud. C’est là que le défaut du terme de pulsion se fait sentir, puisqu’il rend hommage à l’instinct de mort comme une éblouissante invention de Freud, qu’il considère comme contradictoire dans les termes : « tellement il est vrai que le génie même, chez Freud, cède au préjugé du biologiste qui exige que toute tendance se rapporte à un instinct. Or, la tendance à la mort, qui spécifie le psychisme de l’homme, s’explique de façon satisfaisante par la conception que nous développons ici, à savoir que le complexe, unité fonctionnelle de ce psychisme, ne répond pas à des fonctions vitales, mais à l’insuffisance congénitale de ces fonctions. » [23] Nous avons là à la fois l’adoption de l’instinct de mort, mais sous le nom de tendance à la mort, pour lui ôter tout fondement biologique.
C’est là encore la promotion du concept du symbolique qui permettra à Lacan, dans le rapport de Rome, de valider, pour la première fois de façon convaincante, l’invention freudienne, en la rapportant à la dimension même de la chaîne signifiante. Je passe sur le fait que Lacan est allé fonder ces insuffisances vitales chez Bolk, dans la conception de la prématuration spécifique de l’enfant humain.
Cette tendance à la mort qu’il valide, si je l’ai située au moment où il parle du sevrage, c’est que c’est là qu’il articule la liaison de la mort et de la mère. Tout ce qui est fantasme de mort, appel de la mort, pente au suicide – c’est fondé dans la clinique, et Lacan ne le démentira pas plus tard –, dès qu’il en est question, c’est la mère, l’imago maternelle qui vient pour lui donner la raison. La mère préside – c’est cela sa conception – à la perte primitive, celle du sein. L’imago maternelle est rappelée au sujet, avec une intensité variable, chaque fois – ces termes ne sont pas ceux de Lacan à l’époque – qu’une perte de jouissance intervient.
Pour ceux qui s’intéressent, ne trouvant pas beaucoup d’appui pour cela chez Lacan, à la théorie des toxicomanies, même là, il fait appel à cette imago maternelle pour expliquer la forme que peut prendre cette toxicomanie, d’empoisonnement lent d’amour : « empoisonnement lent par la bouche ». Ce sont, évidemment, les années folles, l’opium des années vingt.
On voit effectivement, dans tout ce texte, planer l’imago maternelle, de façon kleinienne, sur toutes ces connexions avec la mort. Ce qui fait évidemment du père une fonction de réparation, le terme de Lacan étant « une fonction de sublimation » [24] – il va évoquer l’intra-utérin, en passant. Il va jusqu’à s’appuyer sur le témoignage de pédiatres comme quoi les enfants nés avant terme souffriraient de carence affective, tout en gardant ses distances avec le traumatisme de la naissance. La mère est la déesse des carences, et le père se trouve, lui, chargé d’une fonction positive. Il rapporte même les névroses contemporaines au déclin de l’imago paternelle.
Heureusement qu’il n’a pas maintenu ce terme de complexe de l’intrusion, qui fait la seconde scansion après le sevrage. Dans ces trois pages, même si Lacan n’a jamais, à la différence de Freud, parlé de son analyse, dans cette partie du complexe d’intrusion, où sont définis avec une telle finesse les ravages produits sur un aîné par l’arrivée d’un cadet, on ne peut pas s’empêcher de penser à sa propre constellation familiale, au statut de son jeune frère. Sur le fond de ce complexe de l’intrusion, on ne peut pas s’empêcher de donner sens au fait que ce jeune frère soit devenu moine.
C’est dans ce complexe de l’intrusion, dont je vous dis comment il est amusant de le lire, que Lacan reprend son « Stade du miroir ». Qu’est-ce qui fait là l’objet-imago ? C’est le semblable. Du coup, dans la socialité humaine, ce qui apparaît comme le trait essentiel, c’est la jalousie – cela a un prix spécial ici, puisque ce sera le grand sujet de la thèse de Lagache –, la fonction de la jalousie comme archétype des sentiments sociaux, stade du miroir, et concurrence et accord sont donnés comme les vecteurs, le moteur même de la socialité humaine – concurrence avec le rival et accord avec l’égal.
Si on voulait dépiauter ce complexe de l’intrusion, on verrait, premièrement, ce que cela a déjà mis en place de façon évidente du rapport imaginaire à l’autre, et l’on verrait en même temps appelé, par le manque constatable, aussi bien le concept de l’Autre majuscule, pour fonder l’accord au-delà de la concurrence. Quand, dans son Séminaire, Lacan met au tableau son schéma L où il contre-pose l’axe imaginaire et l’axe symbolique, le rapport à l’autre imaginaire et le rapport à l’Autre symbolique, il est évident qu’il trouve là la bonne formule du complexe de l’intrusion.
VI – Une reprise du complexe d’Œdipe
Il vaudrait aussi la peine de parler de la façon dont, troisièmement, il rend compte du complexe d’Œdipe, par le fantasme de castration, s’appuyant sur Frazer pour sonder l’universalité de la prohibition de l’inceste avec la mère, et traitant d’emblée le parricide de Totem et tabou comme un mythe freudien, un mythe et une construction destinés à donner sa valeur à l’imago paternelle.
Il faut voir que le fait de dire fantasme de castration appelle pour lui tout de suite la dominance de la mère. Dans cette castration, c’est la mère qui fait le facteur déclenchant, au point de dire que ce n’est pas l’irruption du désir génital qui motive l’Œdipe, mais, par l’angoisse qu’il peut susciter, la réactualisation de l’imago maternelle primitive. Du coup, la castration est celle de la défense du moi comme narcissique à l’endroit de l’angoisse qui réactualise la mère. Ce qui fait que la castration n’a pas là tant de spécificité que d’être une partialisation des fantasmes globaux de corps morcelé. C’est ce qui est présent dans ce passage que j’ai déjà mentionné : « l’examen de ces fantasmes » – les fantasmes d’origine maternelle repérés par Mélanie Klein – « qu’on trouve dans les rêves et dans certaines impulsions permet d’affirmer qu’ils ne se rapportent à aucun corps réel, mais à un mannequin hétéroclite, à une poupée baroque, à un trophée de membres où il faut reconnaître l’objet narcissique dont nous avons plus haut évoqué la genèse : conditionnée par la précession, chez l’homme, de formes imaginaires du corps sur la maîtrise du corps propre » [25]. L’ensemble de ces fantasmes est rapporté à cette prématuration primaire, qui installe aussi bien une valeur de la mère, et qui fait d’emblée du corps, non pas une image intégrée, mais une image qui s’est formée en quelque sorte par la sédimentation de ces formes imaginaires qui sont venues combler ce trou sans fond que représente ce décalage initial.
La castration se rapporte à ce corps-là. La castration traitée comme un fantasme n’est rien que la partialisation, sur une partie spéciale du corps, de ces fantasmes, qui sont fondamentalement toujours des fantasmes de dislocation ou de démembrement.
Qu’est-ce que Lacan appelle ici fantasme ? Il appelle fantasme ce qui est en fait la décomposition de la poupée narcissique. Ce que l’on appelle narcissisme, c’est ce qui fait colle de cette image multiforme, de cette image hétérogène. Le mot fantasme vient pour dénoter le moment où, dans les rêves, dans les obsessions, dans les hallucinations, cette colle se dissout, et ce corps part en morceaux. Comme il traite la castration comme un fantasme, le fantasme de castration tient à l’élection d’une partie du corps, spéciale, où se concrétisent en quelque sorte cette dislocation et ce démembrement : « Le fantasme de castration se rapporte à ce même objet » – c’est-à-dire à cette poupée baroque – : « sa forme ne dépend pas du sexe du sujet et détermine plutôt qu’elle ne subit les formules de la tradition éducative. Il représente la défense que le moi narcissique oppose au renouveau d’angoisse qui tend à l’ébranler: crise que ne cause pas tant l’irruption du désir génital dans le sujet que l’objet qu’il réactualise, à savoir la mère. » [26] C’est une théorie de la castration comme strictement imaginaire, et qui, par là même, apparaît comme partielle, sauf qu’elle met d’autant plus en valeur l’intervention de l’imago paternelle. On trouve là, d’une façon plus convaincante que dans ce passage, cette analyse fondamentale que ce que l’Œdipe freudien met en valeur, c’est l’opposition de l’identification et du désir. Ce que retient Lacan de l’identification œdipienne, saisie du côté mâle, c’est qu’un clivage s’introduit entre l’objet que l’on désire et l’identification. C’est pour cela que le désir génital, ce n’est pas l’angoisse. L’angoisse vient après, le désir génital réactualise la mère comme objet fondamental du désir, l’objet comme tel, et, en revanche, un autre processus que celui de l’élection de l’objet est mis en scène, à savoir l’identification avec ce qui est l’obstacle à la réalisation de ce désir, c’est-à-dire le père. Il y a donc là, avec l’Œdipe, tel qu’il le présente, bien sûr – son concept de désir est encore un concept nourri, formé dans l’imaginaire –, irruption d’un objet tout à fait différent, qui n’est pas l’objet majeur maternel, mais cet objet d’identification qui intervient comme tel, malgré, en dépit et à cause de l’obstacle qu’il représente pour le désir. S’introduit là brusquement cette imago du père qui, en elle-même, est toute sublimation par rapport à la satisfaction du désir. Lacan donnera évidemment ensuite au terme de désir une définition bien plus large. On pourrait ici, après tout, plutôt mettre jouissance à la place du désir. Mais cette imago du père, il lui donne sa place à partir de la sublimation, en disant justement qu’on va voir surgir là, avec ce père, un tout autre type d’objet qu’avant, un type d’objet qui n’est pas de satisfaction, mais qui est à proprement parler d’identification idéale. L’imago paternelle est donc là, très classiquement, toute chargée de cette fonction d’idéaliser et, il faut le dire, idéalisante. C’est là que se prépare le Nom-du-Père.
La valeur de sa reprise du complexe d’Œdipe, c’est de nous faire passer de l’autre maternel mortifère, du semblable comme autre qui est aussi bien mortifère, à l’autre sublimé, et qui préside avec ce qu’il peut y avoir d’accord entre le sujet et son existence. C’est là que se fait sentir le défaut du concept de l’Autre majuscule, mais il est tout de même là appelé. « Ce moment, en faisant surgir l’objet que sa position situe comme obstacle au désir, le montre auréolé de la transgression sentie comme dangereuse; il apparaît au moi à la fois comme l’appui de sa défense et l’exemple de son triomphe. » Voilà la chose importante: « C’est pourquoi cet objet vient normalement remplir le cadre du double où le moi s’est identifié d’abord et par lequel il peut encore se confondre avec l’autrui »[27].
Autrement dit, c’est comme s’il sortait du cadre, et qu’à la place de ce qui était avant l’autrui, le semblable, venait s’inscrire un objet, lui, auréolé, triomphant, obstacle, et en même temps exemple du triomphe. « Il apporte au moi une sécurité, en renforçant ce cadre, mais du même coup il le lui oppose comme un idéal qui, alternativement, l’exalte et le déprime. Ce moment de l’Œdipe donne le prototype de la sublimation autant par le rôle de présence masquée qu’y joue la tendance, que par la forme dont il revêt l’objet. La même forme est sensible en effet à chaque crise où se produit, pour la réalité humaine » – un terme heideggérien, traduction à l’époque du Dasein –, « cette condensation dont nous avons posé plus haut l’énigme: c’est cette lumière de l’étonnement qui transfigure un objet en dissolvant ses équivalences dans le sujet et le propose non plus comme moyen à la satisfaction du désir, mais comme pôle aux créations de la passion. [...] Une série de fonctions antinomiques se constitue ainsi dans le sujet par les crises majeures de la réalité humaine, pour contenir les virtualités indéfinies de son progrès » – contenir au sens du contenant.
Dans tout ce texte, Lacan exalte le rôle paternel, de telle sorte qu’il est prêt, à l’occasion, à attribuer à la disparition du personnage paternel dans l’histoire d’un sujet les limites mêmes de sa forme d’objectivation du monde. C’est vraiment à l’accomplissement de ce parcours, jusqu’à cette énigmatique sublimation, qu’il suspend la réalisation du développement psychique. Avec cette condensation dont il pose l’énigme et cette lumière de l’étonnement qui transfigure un objet en dissolvant ses équivalences dans le sujet, et qu’il propose comme pôle aux créations de la passion, à défaut de ce concept du signifiant comme transgressant, réordonnant les formes imaginaires, on ne peut pas dire qu’il dissolve l’énigme. Il la baptise plutôt sublimation.
Du coup, la première partie de ce texte se termine sur l’examen du statut de l’homme moderne à l’endroit de cette imago, étudie la relativité du matriarcat et du patriarcat, et surtout rapporte la névrose contemporaine, mais aussi bien l’émergence de la psychanalyse, au déclin de l’imago paternelle. Cela nous amène quasiment à la littérature [28].
Il pose donc l’évolution de la névrose caractérielle, il en fait un type spécial. C’est cette carence qui, conformément à notre conception de l’Œdipe, vient à tarir l’élan instinctif comme à tarer la dialectique des sublimations. Marraines sinistres installées au berceau du névrosé, l’impuissance et l’utopie enferment son ambition, soit qu’il étouffe en lui les créations qu’attend le monde où il vient, soit que, dans l’objet qu’il propose à sa révolte, il méconnaisse son propre mouvement.
C’est signé Jacques-Marie Lacan, ancien chef de clinique à la Faculté de Médecine. Il n’y a évidemment pas beaucoup d’anciens chefs de clinique de la Faculté de Médecine qui s’exprimaient ainsi. Je passe sur la partie clinique de la chose.
Je n’ai pu traiter aujourd’hui du poststructuralisme, mais je vais vous en donner la clef dès aujourd’hui. Le seul poststructuralisme, c’est celui de l’objet, celui qui nous amène « au-delà du signifiant », à une nouvelle forme, inédite, de la carence
[1] Texte et notes établis par Catherine Bonningue à partir de deux leçons de L’orientation lacanienne, II, 3, « Des réponses du réel » (7 & 14 mars 1984), enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII. Ce texte fut une première fois publié dans Letterina. Archives de l’ACF-Normandie (1998, n° 6), et a été ici légèrement revu pour cette nouvelle publication.
[2] Ce texte des « Complexes familiaux » de Jacques Lacan, après celle de L’Encyclopédie française, tome VII (mars 1938), a fait l’objet d’une première publication, en 1984, chez Navarin éditeur, puis a été repris dans les Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 23-84.
[3] Lacan J., « Au-delà du “Principe de réalité” » (1936), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 73-92.
[4] Lacan J., « Les complexes familiaux dans la formation de l’individu » (1938), Autres écrits, op. cit., p. 23 : « L’espèce humaine se caractérise par un développement singulier des relations sociales, que soutiennent des capacités exceptionnelles de communication mentale, et corrélativement par une économie paradoxale des instincts qui s’y montrent essentiellement susceptibles de conversion et d’inversion et n’ont plus d’effet isolable que de façon sporadique. »
[5] Lévi-Strauss C., Les Structures élémentaires de la parenté, Paris / La Haye, Mouton et Cie, 1967 (1ère éd. 1949).
[6] Lacan J., « Les complexes familiaux... », op. cit., p. 24.
[7] Ibid., p. 28-29 : « Le concept du complexe, bien que récemment introduit, » – par Freud – « s’avère mieux adapté à des objets plus riches ; c’est pourquoi, répudiant l’appui que l’inventeur du complexe croyait devoir chercher dans le concept classique de l’instinct, nous croyons que, par un renversement théorique, c’est l’instinct qu’on pourrait éclairer actuellement par sa référence au complexe. »
[8] Ibid.
[9] Cf. le début de la leçon du 7 mars, qui n’est pas reproduit ici.
[10] Ibid.
[11] Ibid.
[12] Freud S., « Pour introduire le narcissisme » (1914), La vie sexuelle, Paris, PUF, 1969, p. 81-105.
[13] Freud S., « Le moi et le ça » (1923), Essais de psychanalyse, Paris, Payot, coll. Petite bibliothèque, 1981, p. 230-275.
[14] Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique » (1949), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 93-100.
[15] Lacan J., « Les complexes familiaux... », op. cit., p. 28.
[16] Cf. la leçon du 8 février 1984.
[17] Miller J.-A., « Action de la structure », Un début dans la vie, Paris, Gallimard, Le Promeneur, 2002, p. 57-85.
[18] Lacan J., « Les complexes... », op. cit., p. 28.
[19] Ibid.
[20] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (1958), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 554.
[21] Lacan J., « Les complexes familiaux... », op. cit., p. 30-36.
[22] Ibid., p. 34-35.
[23] Ibid., p. 35.
[24] Ibid., p. 55.
[25] Ibid., p. 52-53.
[26] Ibid., p. 53.
[27] Ibid., p. 55.
[28] Ibid., p. 60-61 : « Le rôle de l’imago du père se laisse apercevoir de façon saisissante dans la formation de la plupart des grands hommes. Son rayonnement littéraire et moral dans l’ère classique du progrès, de Corneille à Proudhon, vaut d’être noté ; et les idéologues qui, au XIXe siècle, ont porté contre la famille paternaliste les critiques les plus subversives ne sont pas ceux qui en portent le moins l’empreinte. Nous ne sommes pas de ceux qui s’affligent d’un prétendu relâchement du lien familial. [...] Mais un grand nombre d’effets psychologiques nous semblent relever d’un déclin social de l’imago paternelle. Déclin conditionné par le retour sur l’individu d’effets extrêmes du progrès social, déclin qui se marque surtout de nos jours dans les collectivités les plus éprouvées par ces effets : concentration économique, catastrophes politiques. [...] Quel qu’en soit l’avenir, ce déclin constitue une crise psychologique. Peut-être est-ce à cette crise qu’il faut rapporter l’apparition de la psychanalyse elle-même. Le sublime hasard du génie n’explique peut-être pas seul que ce soit à Vienne – alors centre d’un état qui était le melting-pot des formes familiales les plus diverses, des plus archaïques aux plus évoluées, des derniers groupements agnatiques des paysans slaves aux formes les plus réduites du foyer petit-bourgeois et aux formes les plus décadentes du ménage instable, en passant par les paternalismes féodaux et mercantiles – qu’un fils du patriarcat juif ait imaginé le complexe d’Œdipe. Quoi qu’il en soit, ce sont les formes de névroses dominantes à la fin du siècle dernier qui ont révélé qu’elles étaient intimement dépendantes des conditions de la famille. »