Le témoignage des AE nommés depuis le Congrès de Rome

Jacques-Alain Miller

"Revue de la Cause freudienne n°70"

passe, A.E.
Le témoignage des AE nommés depuis le Congrès de Rome

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  • La passe et les Écoles 

    Le témoignage des AE nommés depuis le Congrès de Rome[*]

    Présentation

    Jacques-Alain Miller

    Depuis Rome[2], sept AE ont été nommés. De quelle École sont-ils AE ? En premier lieu de leur école nationale (italienne, brésilienne, argentine, française ou belge, espagnole enfin), mais en même temps, comme vous le savez, ils sont analystes de la dite École Une de laquelle nous sommes tous membres. Nous les écouterons tous les sept. Jusqu’à il y a peu, il y en avait seulement cinq, mais deux sont venus se rajouter dans les derniers quinze jours.

    En tant que président de cette table, j’ai pour mission de faciliter à l’assemblée l’accès à chacun des exposés. C’est difficile parce qu’il y a dans chaque témoignage une pluie de détails cliniques et personnels qui nécessitent un effort d’attention. Plus que pour les autres exposés, une concentration, une écoute singulière seront donc nécessaires. Il n’est pas possible de faire autrement, une synthèse des différentes expériences de passe constituant une impossibilité absolue, structurale.

    Ce qui résulte de la solitude de chacun en tant qu’analysant est que chaque voix que l’on va écouter est une voix solitaire. Il est nécessaire d’oublier notre nombre. On pourrait imaginer une mise en scène où le visage serait dans l’obscurité et toute la lumière sur la bouche qui parle. Il s’agit de répérer ce qui se présente de façon récurrente dans les différents exposés, quand l’analysant témoigne qu’il a parlé beaucoup de temps adossé au silence de l’analyste. C’est une expérience vraiment incroyable pour ceux qui n’ont pas une expérience comparable de la pratique de la psychanalyse.

    C’est donc le un par un qui fonde la présentation des sept exposés. Il n’y a pas de synthèse, le chemin est propre à chacun, ce qui est commun aux sept cas étant la validation par le jury à laquelle chaque récit fait référence. Ce qui est commun, c’est le « ok » obtenu des représentants de notre communauté. Ce n’est pas le moment de discuter de la valeur exacte de cet ok. Il s’agit plutôt d’une délimitation logique. Cet ok a peut-être quelque chose à voir avec les applaudissements venant des spectateurs à la fin d’un spectacle qui leur a plu. Je crois qu’il y a une logique du spectacle dans cet ok.

    Chacun se trouve ici pour nous dans une position d’agalma. Cet agalma est une position difficile. Dans l’exposé de Céline Menghi, il y a un accent mis sur la difficulté de prendre cette position, une vocation, un appel à être agalma. Mettre ces analysants dans la position d’agalma n’est pas une énormité. C’est tout le contraire. Lacan le dit clairement : la position d’analysant c’est d’être l’agalma du processus analytique. Il rajoute, c’est seulement lui qui ne le sait pas ! Mais l’analyste en fonction sait cela parce qu’il espère de l’analysant la révélation du savoir caché. Et le personnage qui constitue l’enveloppe du savoir caché, c’est l’analysant. La place propre du savoir accumulé dans une analyse, c’est la place de l’analysant. C’est ce qui se vérifie dans les exposés. Il y a beaucoup de choses qui y apparaissent qui n’ont pas été dites pour différentes raisons à l’analyste même. Le fondement du témoignage, c’est que le savoir s’accumule à la place de l’analysant. Ce n’est pas dire que l’analyste n’a, lui, aucune part du savoir mais celle-ci est beaucoup moins précise, exacte ou minutieuse, et elle est plus incomplète que celle de l’analysant. J’ai pu éprouver cela moi-même.

    L’analyste a aussi son mérite, pas seulement celui de se taire mais aussi celui de ne pas avoir fait obstacle à ce que l’analysant obtienne quelque chose du sujet supposé savoir initial. Dans ces témoignages, la présence de l’analyste est plutôt discrète, à peine évoquée. Parfois, cette curieuse disparition, même si ce n’est pas toujours le cas, est le témoignage de la qualité de son travail.

    Nous allons maintenant nous concentrer sur les exposés parce qu’il y en a deux de plus que prévu. La seule recommandation que je ferai aux orateurs c’est de ne pas se presser, chacun est un agalma. Rien n’a plus de valeur pour notre travail que cela. Il est vrai que l’on a besoin d’analystes qui sont insérés dans l’ordre social, actifs, enthousiastes, mais la première nécessité c’est qu’ils soient analystes avant d’avoir tous ces adjectifs merveilleux. Le premier objectif, c’est la production de l’analyste. La définition lacanienne de l’analyste suppose l’analyse arrivée à une fin acceptée par la communauté des analystes.

     

    [*] On trouvera ici les textes des témoignages des AE au Congrès de l’Association Mondiale de Psychanalyse à Buenos Aires le 21 avril 2008. La matinée était présidée en espagnol par J.-A. Miller qui présenta un par un chacun des témoignages. Ses interventions, non relues par lui, sont reproduites en italique. (Transcription : Laura Petrosino. Traduction Colette Richard, Jean-François Lebrun, revue par Nathalie Georges et Philippe Hellebois.).

    [2] 2006.