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Le plus-de-dire[1]
Jacques-Alain Miller
Texte d’annonce des XXIVe Journées de l’ECF.- ACF.
Vous ne dites rien.
Le thème est donné par le sous-titre – L’interprétation.
Le titre, Vous ne dites rien, indique un abord du thème par l’envers – l’interprétation, non pas considérée à partir d’elle-même, mais à partir de son absence, mise en question au point où elle manque, forcée lorsqu’elle fait défaut.
Le sous-titre précise – dans la pratique d’aujourd’hui – c’est-à-dire non pas dans l’histoire de la psychanalyse, non pas dans sa théorie, non pas à côté, autour de, en relation avec, la psychanalyse, mais ici et maintenant, dans la pratique même de l’analyse.
Que font de l’interprétation ceux qui sont ou se disent psychanalystes ? Que font-ils, que ne font-ils pas comme interprétations ?
Droit-de-dire et devoir-de-se-taire
À ces interrogations, le titre propose une réponse, qui est faite pour provoquer à parler, à savoir – l’analyste d’aujourd’hui se tait, il fait silence. Il paraît difficile de nier, à se référer à la phénoménologie ordinaire de l’expérience, que c’est là le plus clair de ce que fait l’analyste d’aujourd’hui, au moins celui qui se réfère à l’orientation donnée par Lacan à la psychanalyse. Il ne parle pas. Il n’interprète pas. Il se tait.
Il n’en a pas été toujours ainsi dans la pratique de la psychanalyse. Le silence n’a pas toujours eu cette prévalence. Pourtant les choses en sont venues aujourd’hui au point où plus l’analyste est amené à parler dans l’expérience, et moins il est sûr d’y être analyste. Plus il parle, et plus il s’inquiète de savoir s’il ne ferait pas simplement de la psychothérapie.
Tout se passe comme si l’interprétation était d’abord du silence, comme si le rien dire appartenait d’essence à la position de l’analyste, comme si le devoir-de-dire, que la règle fondamentale impose à l’analysant, avait pour corrélat chez l’analyste un droit-de-se-taire, dont il ne saurait mésuser à en user sans mesure.
Conformément à cette phénoménologie, que j’ai dite ordinaire, c’est donc par le biais du silence que nous engagerons l’effort de recension et de réflexion collective de nos prochaines Journées.
Vous ne dites rien. Cette phrase est descriptive. Elle formule un constat. Elle atteste un fait. Mais ce n’est pas une phrase protocolaire, au sens du logico-positivisme – a protocol sentence. En effet, cette phrase, toute descriptive qu’elle soit, toute constative qu’elle soit, a un allocutaire – le vous du titre.
Le contexte de cette phrase – donné par le sous-titre, et au-delà par la situation d’ensemble où elle s’inscrit – l’interprète. Ce constat, adressé à l’Autre, est un reproche. Une plainte s’y fait entendre – Tu te tais, là où j’attends que tu me parles. Une demande s’y profère, silencieusement, à l’adresse de * celui qui fait silence – Parle –, qui est comme le retour sur l’analyste de l’impératif de la règle fondamentale à laquelle il fait presque scandaleusement exception.
Vous ne dites rien. Cette phrase est un fragment de dialogue. Étant donné qu’elle s’adresse à un allocutaire, elle ne peut pas être autre chose. Son attribution subjective n’est pas au premier abord équivoque. C’est l’analysant qui l’a dit. Et pour cause, puisque l’autre précisément ne dit rien.
Vous ne dites rien est donc un dit d’analysant, et il est comme tel à interpréter – Quel est donc ton désir à toi qui demandes à l’Autre de parler ? Qu’attends-tu donc des mots de l’Autre, et donc des tiens, même ?
Ce Vous ne dites rien ne vient pas toujours à être dit. Il y a le cas où il est implicite au dit. Il y a le cas où l’analysant ne s’aperçoit pas que l’analyste ne dit rien. Il y a le cas où il ne veut pas autre chose que celui-ci ne dise rien et ne vienne pas troubler, par une interprétation intempestive, le déroulement de son discours. Il y a aussi le cas où c’est l’analysant qui se tait, et où c’est l’analyste qui reprend à son compte ce Vous ne dites rien. N’est-ce pas ce que son silence peut laisser entendre aussi bien à l’analysant ? – En parlant, tu ne dis rien qui vaille que je prenne la parole à mon tour.
La présentification silencieuse de l’analyste
Dans tous les cas, vous ne dites rien comporte une présupposition – Tu es là. Le silence renvoie, dans ce contexte, à la présence. L’absence de parole, signalée, dénotée par la parole elle-même, suppose la présence de l’Autre – l’instance de l’Autre rendue d’autant plus présente par son silence.
C’est ainsi qu’à la disparition élocutoire qui, selon Mallarmé, frappe le poète, répondait la présentification silencieuse, qui est le mode d’être par excellence de l’analyste d’aujourd’hui dans sa pratique.
Sur ces deux versants, celui du poète et celui du psychanalyste, celui de la disparition élocutoire et celui de la présentification silencieuse, la même question alors résonne, la question du pourquoi.
Pourquoi des poètes, en ces temps de détresse ? questionnait Heidegger après Hölderlin. Pourquoi des analystes, si c’est pour se taire ? demande à ses membres l’École qui enseigne la fonction de la parole et le champ du langage.
Pourquoi des analystes, si c’est pour se taire ? La question n’est pas rhétorique, elle est authentique. Elle n’est peut-être pas sans urgence.
L’un d’entre nous – j’ai nommé Serge Cottet – a pu formuler le moment présent de la pratique analytique comme celui du déclin de l’interprétation.
Ce mot va loin. Il résonne de toute l’incertitude qui est celle de l’analyste d’aujourd’hui quant à l’interprétation.
Il n’est pas sûr qu’il sache très bien, cet analyste d’aujourd’hui, pourquoi il se tait. Du fait de ce non-savoir, ce silence n’est plus que le refuge de sa prudence, ou le masque de son désarroi, ou encore le signe d’une abstention honteuse, d’une neutralité malveillante, qui pourrait se formuler ainsi – au bénéfice de l’instance qui le contrôle, que ce soit le collègue qu’il choisit et rétribue à cette fin, ou l’auditoire d’une de ces Journées d’Études, qui font florès, et qui ont un rôle de contrôle – je le laisse jouir.
L’analyste d’aujourd’hui se tait. C’est sans doute un moindre mal. On lui apprend à se taire. Parler, ne serait-ce pas répondre à la demande ? Comment parler sans s’engager dans un échange de répliques entre a et a'. Oui, mieux vaut encore qu’il se taise, sans doute. Mais c’est aussi que parler lui fait peur. Comment parler comme il faut ?
Le témoignage le plus constant que l’on peut recueillir des analystes sur les interprétations qu’il leur arrive de risquer, et souvent comme malgré eux, à l’improviste, c’est que les effets qui s’ensuivent les dépassent, au point qu’ils peinent à feindre d’en être les organisateurs. C’est de ce qui, dans l’interprétation, les suffoque qu’ils tirent l’inspiration de placer sur la bouche à interpréter le bâillon, pour ne laisser parler que la bouche à dire – Bonjour, Au revoir – et entretenir un small talk, un bavardage, où ils parlent, certes, mais ce n’est plus en tant qu’analystes.
L’analyste, le praticien d’orientation lacanienne, n’interprète pas le rêve. Il n’interprète pas le fantasme. Il n’est pas très sûr d’avoir à interpréter du tout. Il intervient, dit-il. Il s’attache à tenir sa position. Il veille à l’installation du transfert. Il l’entretient. Il s’en satisfait. L’interprétation lui apparaît d’abord sous sa face de malentendu.
Cela n’est pas faux. Il n’y a pas d’interprétation analytique qui ne tire son efficace du malentendu. Il n’y a pas d’interprétation analytique qui réponde à l’intention de signification qui déclenche son énoncé. L’interprétation, c’est le malentendu. Encore faut-il savoir pourquoi, et lequel.
L’aggiornamento de l’interprétation
Si l’analyste d’aujourd’hui est empêtré avec l’interprétation, s’il n’est pas très sûr que le terme lui-même d’interprétation ne soit pas suranné, désuet, s’il répugne à en regarder en face la place, s’il en méconnaît les principes, il y a à cela des raisons qui tiennent au défaut d’une mise à jour, d’un aggiornamento, dont les prochaines Journées pourront être l’occasion. C’est que la psychanalyse a commencé à faire ses preuves comme un art de l’interprétation, c’est-à-dire de la traduction. Or on ne peut nullement, dans la pratique d’aujourd’hui, se satisfaire de la définir ainsi, pour autant que l’interprétation se situe au niveau des effets de signifié.
Interpréter, c’est délivrer un effet de signifié retenu par un signifiant opaque, comme fait la traduction d’une langue à une autre. Interpréter, c’est substituer un effet de signifié à un autre, qui le voile, comme s’en targuent l’herméneutique ou l’exégèse. Interpréter, c’est inventer de nouveaux effets de signifié, où la même chaîne signifiante se révèle pouvoir supporter, voire effectuer, de nouveaux effets – comme fait l’interprétation musicale ou théâtrale.
Si interpréter est ce que je viens de dire, l’interprétation a une place majeure dans la psychanalyse, à la condition que le symptôme ne doive son existence de signifiant qu’à la rétention d’un effet de signifié, si bien que délivrer cet effet de signifié comporte que son signifiant, du même coup, disparaisse. C’est ce que l’on pourrait appeler la disparition interprétative du symptôme. C’est sans doute le point de départ de Lacan – et, avec lui, le nôtre –, que le signifiant du symptôme s’inscrit dans un discours interrompu qu’il s’agit de poursuivre.
Là où il y avait symptôme, la parole doit advenir. Là où il y avait un signifiant opaque, le signifié doit advenir. Là où le signifié de l’interprétation advient, le signifiant du symptôme se dissipe.
Quand la psychanalyse est ainsi rapportée au symptôme ou message, l’interprétation est reine. C’est ainsi que le rapport inaugural de Lacan, le rapport de Rome – qui nous détermine encore dans notre pratique d’aujourd’hui – converge sur une troisième partie, qui entend renouveler la pratique de l’interprétation, mais c’est au prix de ravaler la théorie des pulsions à un statut secondaire et hypothétique.
Fonction et champ de la parole et du langage donne le site propre de la théorie lacanienne de l’interprétation. Or cette théorie s’est trouvée comme déplacée, tordue, dans la mesure où le symptôme est rapporté à la pulsion, à une satisfaction pulsionnelle – pour reprendre les termes de Freud –, dont il est à la fois le signe et le substitut – Zeichen und Ersatz ; et il joue le rôle de la pulsion.
Si le symptôme est satisfaction déplacée de la pulsion, voire satisfaction substitutive de la pulsion, c’est la nature même de l’interprétation, son art, sa pratique, son point d’application, qui s’en trouvent modifiés, et comme remaniés de fond en comble. C’est qu’elle ne se situe plus alors au niveau des effets de signifié du signifiant, mais au niveau de ses effets de jouissance. C’est de cela qu’il s’agit, de ce qui nous fait défaut d’une nouvelle sémantique.
La tentative de Lacan d’articuler l’interprétation à la pulsion est passée d’abord par le concept de jouissance, fait pour cerner la satisfaction pulsionnelle, en tant qu’elle est compatible avec le sentiment du déplaisir. Mais au-delà, cette tentative de Lacan est passée par l’invention de la jouissance comme un type spécial de signifié, le jouis-sens, le sens joui.
D’ordinaire, le signifié est rapporté à la compréhension. Un propos, tenu dans une langue qui vous est inconnue, le voilà traduit, élucidé. Il y a compréhension. Vous avez le sentiment que le signifiant a trouvé le signifié qui lui convient, et vous pouvez dès lors abandonner le signifiant original, dont le signifié était inaccessible, en faveur de ce signifiant nouveau, qui a pour vous un effet positif de signification. La problématique qui s’ensuit dans la psychanalyse passe par les termes de prise de conscience, aperçu de la signification, insight. Dans cette perspective, disons que le signifié s’accomplit dans la signification qui est à comprendre. On peut être là-dessus très subtil, on reste dans ce périmètre.
Il en va autrement quand le signifiant est conçu à partir de ses effets de jouissance. Ce qui a lieu ne se laisse pas saisir par les concepts de compréhension ou d’insight. Cela échappe. Aussi bien ce qui se produit de jouissance que ce qui s’en dissipe – et en particulier, ce qui s’en dissipe dans le symptôme. C’est là que s’étend le désarroi de l’analyste qui ne sait plus ce qu’il fait quand il interprète le sens joui.
Une sémantique nouvelle de l’interprétation
C’est donc de cette sémantique nouvelle qu’il sera question dans un an. Par là même, ce qui sera en question, c’est le ressort de ce que l’on appelait jadis l’action thérapeutique de l’analyste.
Dans cette sémantique nouvelle, sans doute faudra-t-il situer cet autre signifié qui a été mis au point par Lacan – le désir.
Ce signifié d’un type spécial qui s’appelle le désir est un signifié qui n’a pas de signifiant, qui est défini de n’avoir pas de signifiant propre, mais d’être présent uniquement dans sa mobilité, circulant entre les signifiants.
Ce que Lacan a appelé le désir, c’est le signifié qui, en lui-même, par lui-même, est capable d’interpréter tous les signifiants. C’est en ce sens que l’interprétation, si elle concerne le désir, pourtant ne l’interprète pas.
Le désir n’est pas articulable, sinon par effet de métonymie. Ce qui veut dire encore que le désir est l’interprétation elle-même, dans la mesure où il en annule même la possibilité, où il la rend inutile.
Ce que désigne, tout au moins pour moi, le déclin de l’interprétation se situe en ce point – l’interprétation inutile.
L’interprétation est inutile, pour autant que ce qui interprète, c’est le désir lui-même, pour autant qu’il est délivré des métaphores qui le figent, en particulier de celles que Freud a nommées les identifications. C’est le désir comme interprète qui justifie le silence de l’analyste.
Donc, une sémantique nouvelle qui fait sa place, à côté de la signification, au désir et à la jouissance comme nouveaux types de signifié.
Lacan, quelque part, nous invite à sourire d’un certain usage de l’interprétation, qu’il qualifie de passez-muscade de la compréhension.
Peut-être peut-on sourire davantage encore si l’on s’aperçoit que l’on croit le plus souvent que cette compréhension dévaluée serait celle de l’analysant. C’est bien de celle de l’analyste qu’il est question.
Il ne comprend pas ce qu’il fait, qu’il se taise ou qu’il parle. Il ne comprend pas les effets de ce qu’il fait, dans ces deux modes. C’est un trait propre de l’interprétation analytique que l’on n’en comprenne pas les effets. Je cite Lacan – Une interprétation dont on comprend les effets n’est pas une interprétation analytique. Il suffit d’avoir été analysé ou d’être analyste pour savoir cela.
Donc, pas de fausse honte pour nos prochaines Journées. C’est quand l’analyste d’aujourd'hui ne cherche pas à comprendre ou à être compris qu’il est à la hauteur de son acte.
Est-ce dire que le registre de l’interprétation est celui de la déraison ? Plutôt d’une raison renouvelée à la hauteur de laquelle nous ne sommes pas encore.
Ce qui nous déborde dans l’effet d’interprétation, dans les pouvoirs de la parole, c’est de n’être pas débordés de la bonne façon. Nous sommes encore trop classiques. Nous ne sommes pas encore au pas de la raison depuis Freud. Nous croyons qu’il ne peut pas y avoir plus dans l’effet que dans la cause. Nous voulons que l’effet soit proportionnel à la cause.
L’interprétation psychanalytique est là pour nous apprendre cette causalité non linéaire que l’on commence seulement à mathématiser.
Oui, vous ne direz rien qui vaille de l’interprétation, et spécialement de l’interprétation du sens joui, faute de savoir l’ordre qui structure le chaos.
[1] Cette intervention présente le thème des) XXIV`Journées d’Études de l’École de la Cause freudienne, qui se dérouleront sous le titre Vous ne dites rien les 30 septembre et 1 "octobre 1995, à Paris, au Palais des Congrès. Elle fut
prononcée aux XXIII’ Journées d’Études de l’École de la Cause freudienne, Images indélébiles, à Paris, les 3 et 4 décembre 1994. Texte établi par Catherine Bonningue. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.