Le désenchantement de la psychanalyse

Jacques-Alain Miller

"Mental n°33"

Le désenchantement de la psychanalyse

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    Le désenchantement de la psychanalyse[1]

    Jacques-Alain Miller

    Nous allons consacrer nos réunions de ce mois de janvier et de février à des réflexions sur le moment présent.

    Le moment présent n'est pas instantané. Il a une certaine épaisseur et il est complexe. Il y a un moment présent à l'intérieur de ce groupe lacanien, un parmi d'autres, qui s'appelle l'École de la Cause freudienne, qui est marqué par beaucoup de traits, mais en particulier que l'on voudrait s'y occuper de la formation de l'analyste. Ce groupe a été conduit à ce thème par sa logique interne. Puis il y a le moment présent à l'extérieur de ce groupe, dans la sphère publique, marqué par l'adresse insistante, personnalisée, que j'ai pu faire à ce que j'ai appelé, et qui a été entendu, « l'opinion éclairée ». Cette adresse n'est pas sans effet de retour — ce que je voudrais essayer de cerner. Pour ceux qui sont vraiment éclairés, cette expression d'opinion éclairée est un terme ironique. C'est au mieux une opinion éclairable, à qui on fait le crédit d'être curieuse de ce que peut être aujourd'hui la psychanalyse, et de ce que les psychanalystes peuvent en dire.

    Mais cette opinion éclairée, il s'agit de la faire exister. En s'adressant à elle, il s'agit de la créer, et ce, afin qu'elle réponde si possible favorablement.

    Revisiter nos présupposés

    Cela m'oblige à rencontrer de temps en temps maintenant, des représentants de cette opinion, qui viennent prendre la mienne. Je n'en ai pas toujours de la désolation comme j'étais prêt à l'assumer, bien sûr.

    Il y a par exemple un émissaire des fabricants d'opinions (Express 17 janvier 20021, qui m'a demandé :   « Mais tout de même, entre les freudiens et les lacaniens, quelle est la différence dans la pratique ? » On m'a posé cette question, et je n'ai pas eu le loisir d'expliquer que le terme opposé à « lacanien », ce serait plutôt celui d'ipéiste que de « freudien », puisqu'il y a, en dehors de ces catégories, des kleiniens, et puis un certain nombre important de métisses, si je puis dire. Donc, vous expliquez comme je l'ai fait que la différence, en effet, tel que d'ailleurs cela s'est dessiné dès le début des années 50 dans la polémique, a porté sur la durée et la fréquence des séances. Ce qui m'a stupéfait — je ne sais pas s'il faut le prendre comme l'annonce d'un changement d'opinion profond et durable —, c'est que le journaliste m'a dit : « Mais ce n'est pas possible, cette question est tout à fait dérisoire. » Autrement dit, il n'est pas impossible qu'il y ait une bonne opinion éclairée qui considère que l'on n'attrape pas aujourd'hui ce qu'il en est de ta pratique analytique par le biais de la quantité.

    Cet adjectif « dérisoire », portant sur ce qui a soulevé pendant un demi-siècle tant de passions, qui sont d'ailleurs allées en se tassant, est peut-être le signal que les questions, qui jadis furent brûlantes, ne te sont plus autant et que cela va se déplacer sur des zones que nous ne connaissons pas encore.

    Il n'y a pas seulement une adresse à l'opinion éclairée, mais il y a, ce qu'on peut appeler une offre publique de discussion.

    La discussion suppose qu'on puisse se rencontrer pour bavarder, à partir d'axiomes ou de postulats différents. Il est très difficile de discuter des axiomes et des postulats quand ils sont différents. On a plutôt le sentiment   — c'est le témoignage que m'en avait rapporté Éric Laurentque le principe c'est  « Pas touche à mon axiome ». Donc, ce sur quoi peut se centrer une discussion, c'est sur tes effets et les conséquences des axiomes, des postulats différents, de chacun.

    Le bon usage de ce que l'on peut qualifier d'ouverture — sous toute réserve, l'ouverture pouvant se présenter par le bout d'une fermeture à double tour — son bon usage, quand nous sommes entre nous, c'est de revisiter nos présupposés. Par exemple, cela ne nous était pas venu à nous-mêmes que la fin d'une séance dans l'orientation lacanienne, puisse être qualifiée de « scansion arbitraire ».

    Des personnes de bonne volonté nous expliquent que cela fait cinq ans qu'elles essayent de comprendre le principe de la scansion arbitraire. Il semble en effet que l'adjectif lui-même interdise d'en découvrir le principe. Ce qualificatif, même si nous pouvons le trouver inadéquat, est de nature à nous faire revenir sur des pratiques de base qui sont les nôtres, puis d'accueillir les signifiants de L'Autre. Comme par exemple ce principe, qui semblait essentiel à la pratique analytique d'un de nos collègues — qui m'en avait fait part dans le privé très gentiment, qui en a reparlé peut-être moins gentiment en public —, celui de la co-associativité, aussi appelée co-pensée. Ce qui veut dire qu'il n'imagine de pratiquer la psychanalyse qu'à la condition lui-même d'associer en même temps que le patient. Ce serait du croisement des associations du patient et des siennes que l'on pourrait attendre que l'expérience analytique ait une efficace.

    Nous pouvons dire que c'est une position que nous avons, depuis longtemps critiquée à la suite de Lacan, mais qui fait partie de ces axiomes auxquels il est très difficile de toucher dans une discussion. Donc, il vaut mieux nous le retourner sous la forme suivante, par exemple, qui ne m'a pas été adressée mais que je forge : « Est-ce que vraiment vous, les lacaniens, vous ne pensez à rien pendant que vous analysez ? Allez-vous nous faire croire que par on ne sait quel privilège vous auriez réussi à tarir quelque chose de la pensée ? »

    Cette perspective de L'Autre — ce nouveau regard sur nous —, peut-être l'occasion de voir surgir un nouveau relief qui nous aurait été jusqu'à présent dérobé par notre routine.

    Le thème de la réunification du mouvement psychanalytique

    Si nous sommes aujourd'hui deux, pour un certain temps également, et d'autres pourraient nous rejoindre, si Éric Laurent est ici, c'est précisément parce que lui aussi comme moi-même est invité à répondre à cette interrogation que nous avons suscitée.

    J'ai en particulier lancé ce thème qui a eu de l'écho, et dont tout le monde n'a pas saisi, me semble-t-il, l'accent ironique, le thème de la réunification du mouvement psychanalytique. Cela a été de l'ordre du pavé dans la mare, et je pourrais décrire Les ondes qui en ont été produites, le trouble, les réactions. La première a été : « Que veut-il ? ». J'y suis habitué, j'y suis condamné. Je suis condamné à ce qu'on ne cherche pas seulement la petite bête, mais à ce qu'on cherche à m'interpréter, à interpréter le désir qu'il y aurait là-dessous, certains proposant que ce soit simplement de rejoindre l'Association Internationale de Psychanalyse. Bon !

    Mais la question n'est pas illégitime dans la mesure où le langage n'est pas description, n'est pas adéquation, et que la parole est avant tout une sélection. Elle est supportée par un choix et traversée par un désir. Que je voie d'abord se présenter devant moi la question « Que veut-il ? » ne fait que vérifier cette présence inéliminable du désir, au sein de ce que moi-même je présentais comme une description.

    Si j'avais là discussion à tenir, réponse à apporter à cette question du « Que veut-il ? », je dirais simplement que vous vérifiez qu'il n'y pas de description sans désir, et que vous ne pouvez nullement réduire la parole à ce qui serait l'adéquation au monde.

    Qu'est-ce que je veux ? — si je me le redemande moi-même. J'aimerais que nous puissions anticiper sur ce que sera la psychanalyse au xxie siècle, et dans sa différence avec ce qu'elle a été au xxe. La conclusion du siècle a eu un effet de fermeture, de clôture, qui se trouvait coïncider avec Le centenaire de Lacan, avec les vingt ans de sa disparition. D'un effet de clôture, il peut sortir certaines libertés que nous sommes en train, peut-être pour un moment seulement, de prendre, et une perspective sur ce qui est clos d'une ère.

    Quand j'ai parlé de réunification, je n'entendais pas du tout mettre à l'ordre du jour aucun « Un » nostalgique. J'évoquais par ce mot le surgissement, qui reste éventuel mais qui semble bien s'esquisser dans les faits, d'un nouvel « Un » dans la psychanalyse, qui n'est pas le « Un » de la classe logique que nous avons l'habitude entre nous d'appeler le « pour tout x ». Un « Un » qui n'est pas de l'univers prédicatif, mais qui est le « Un » de la série, que nous appelons dans notre langage le pas-tout.

    Le pas-tout n'est pas l'incomplet, au sens où l'on dessinerait ici une classe, et puis l'on en ferait la soustraction d'une partie, et là nous aurions une forme de pas-tout, de l'ordre de l'incomplétude. Quand nous utilisons ce vocable de Lacan, le pas-tout, c'est pour dire que l'on ne peut pas former les éléments dont il s'agit en classe.

    C'est pourquoi je dessine en pointillés le cercle de la classe. On ne peut pas fermer la classe à partir d'un prédicat, et donc on ne peut pas dire « pour tout x », on ne peut pas universaliser.

    Ce qui n'empêche pas les éléments d'être là, sans que l'on ait aucune assurance sur leur prédicat. Cela oblige à vérifier.

    Ce que d'ailleurs j'ai pu comprendre de cette table ronde à laquelle je n'ai pas assisté, mais dont Éric Laurent m'a transmis l'écho, c'est qu'il semble bien que nos collègues soient de façon haletante appelés par une pratique de vérification. Je ne dis pas ça à leur détriment, étant donné que la passe est précisément une épreuve aussi bien de vérification, pas la même que celle qu'ils peuvent envisager, mais c'est aussi une pratique de vérification, et qui répond au statut propre du pas-tout qui est l'inconsistance.

    Alors que quand vous formez une classe qui répond à la formule « pour tout x », vous êtes tranquille, vous savez à l'avance ce qu'il en est. Nul n'est entré ici dans la classe, s'il n'était conforme au prédicat posé. Alors que dans une situation d'inconsistance, vous n'avez pas cette assurance préalable et donc vous êtes précipité dans la vérification. La thèse que je voudrais essayer est la suivante : il se pourrait que la psychanalyse au xxie siècle doive vivre sous le régime de l'inconsistance.

     

    Le style du xxe siècle

    Cela ne veut pas dire que la psychanalyse est inconsistante, mais que ce qui apparait être périmé, c'est le projet freudien mis en œuvre pour supporter la pratique analytique, son projet associatif, qui était fondé sur la logique de la classe, puisqu'il a voulu fonder une association capable de dire « ceci n'est pas de la psychanalyse ». Cette énonciation même indique que Freud s'est érigé sur le « pour tout x », qu'il a voulu faire vivre la psychanalyse sous le régime de la classe prédicative. De ce fait même, la psychanalyse au xxe siècle a été occupée, assiégée, encombrée de thèmes comme ceux de la déviation ou de l'hérésie. C'est ça qui s'est d'abord manifesté à Freud, et il y a répondu par son « pour tout x ». Il a vu surgir, comme tout naturellement, au début du xxe siècle, des formes qui ont pris l'allure de déviations et d'hérésies, à quoi il a répondu par un « pour tout x ».

    Il semble bien qu'on ait traîné ce régime-là dans la psychanalyse tout le long du xxe siècle, au point que l'opinion n'évoque plus La psychanalyse que sous ces espèces : « Vous n'êtes pas d'accord entre vous, vous vous excommuniez, vous vous excluez les uns les autres, etc. » Il me semble que cela, c'est le xxe siècle. Alors le xxe siècle peut durer et empiéter sur le xxie. La question est du mouvement qui se dessine.

    Ce n'est d'ailleurs pas le propre de la psychanalyse, c'est le style du xxe siècle. Cela a été le style dans te marxisme, où le terme d'orthodoxie a été prévalent. Marx a bataillé lui-même contre des déviations. Il y a des marxistes qui se sont dits orthodoxes — les Autrichiens. Il y a eu, dans le marxisme aussi bien, une refondation d'orthodoxie, avec Lénine expliquant aux soi-disant orthodoxes qu'en fait ils étaient infidèles au principe de la doctrine.

    Je dis « le marxisme », mais nous en avons aussi bien l'écho patent dans ce qui a pris forme de groupe dans l'activité littéraire. J'allais dire que cela a commencé à cristalliser sous cette forme à la fin du xIxe, mais on peut remonter aux philosophes du xvIIIe siècle. On peut parler de la naissance groupusculaire de l'Académie française, etc. Mais, sous la forme du surréalisme, nous avons vu ce que l'on a pris comme une parodie de l'orthodoxie révolutionnaire, qui participe vraiment de l'esprit du xxe siècle — surréalisme qui s'est présenté comme un mouvement de libération de la littérature, et dont un trait évident de la pratique du groupe a été cette de l'exclusion.

    Tout indique que ce groupe a trouvé une jouissance particulière dans La pratique de l'exclusion, sur les bases de l'éthique qui serait intrinsèque à l'exercice littéraire. En général, cela prenait la forme d'une convocation dans un café, entouré de toute la protection qui va avec, devant l'ensemble des membres du groupe, puis de la prise de parole de procureurs, de la défense éventuelle, balbutiante, de l'accusé, chassé ensuite du « pour tout x » surréaliste, de façon à préserver la pureté de la doctrine et de l'action. Vous en avez une description assez amusante chez Raymond Queneau, qui y est passé. C'est dans Odile, peut-être. Donc, le marxisme, le surréalisme. La psychanalyse s'est développée sous un régime comparable, mutatis mutandis.

    À l'orée du xxIe siècle où nous sommes, on peut faire un constat, sous toutes réserves, différent, que tend à s'affirmer le renoncement de l'organisme fondé par Freud à sa tâche historique du xxe siècle : son renoncement au monopole du « pour tout x » que Freud lui avait concédé.

    Je l'ai entendu d'abord proférer, il y a quelques années, par ce qui semblait être un aventurier arrivé à la présidence de l'Association internationale, et que l'on pouvait, après tout, penser être une faveur, une amabilité qu'il nous faisait. Et, selon ce que m'en a rapporté Éric Laurent, cela se redit maintenant, ce monopole est caduc. Sans doute est-ce la reconnaissance que ce monopole est battu en brèche, qu'il est inopérant, qu'il n'est pas effectif dans la réalité sociale, et que la psychanalyse s'est émancipée du « pour tout x ». Elle s'est émancipée de la logique des classes, et elle va peut-être devoir vivre sous le régime de l'inconsistance.

    On pourrait dire que cela se serait accompli de fait, il y a déjà bien longtemps avec Lacan. Mais pas du tout. Il y a une différence tout à fait nette entre jadis et maintenant. C'est que, à l'époque, le « pour tout x» affirmait son monopole, et que Lacan avait pu se poser comme l'Autre de ce « pour tout x ». Il apparaissait par-là, lié à ce « pour tout x » par un lien antinomique.

    Mis hors de l'univers prédicatif du « pour tout x », il l'avait assumé sous la forme de se faire l'Autre de l’IPA. Selon des formes déjà classiques au xxe siècle, au moment où lui-même s'y est essayé, on a vu l'hérétique revendiquer l'orthodoxie, qui est un grand classique du débat des orthodoxies, mais qui a pris au xxe siècle des formes multiples.

    Tensions de l'acte de fondation

    C'est ainsi que l'on peut voir un relief nouveau de son Acte de fondation de l'École freudienne de Paris en 1964, et qui est écartelé par plusieurs tensions.

    La première tension, c'est d'abord que Lacan procède au nom de Freud, et il assume en même temps un « je fonde ». Il y a donc déjà dans ce texte une tension entre Freud et le fait de l'acte, qui lui est au nom de Lacan. C'est une tension entre le « au nom de Freud » et le « au nom de moi-même ». Deuxième tension, qui va être si présente qu'elle va faire souffrir l'École même que Lacan a fondée, celle entre l'acte, souligné dans le titre même de ce texte, et le travail : une tension entre acte et travail, qui resurgira au moment même de la dissolution de son École par Lacan. Un certain nombre aurait voulu que leur travail ait eu la valeur d'ébranler ce qui a été l'acte inaugural, alors que pour Lacan, il est clair que rien de ce qui était de l'ordre du travail était de nature à remettre en question l'Acte de fondation comme sa capacité à prononcer un acte de dissolution.

    Donc, nous avons d'un côté cette fondation qui est un acte, et ce qui d'un autre côté est fondé par Lacan, soit un organisme défini comme le lieu où doit s'accomplir un travail. Beaucoup ici ont lu ce texte comme moi-même, mais il est clair que la promotion de cet objectif laborieux est tout à fait distinct de l'objectif freudien.

    L'objectif freudien n'était pas un objectif essentiellement laborieux, mais un objectif classificatoire. Encore une tension qui contient et emporte aussi bien un jugement de valeur, puisque ce travail a pour objectif ce que Lacan pouvait appeler à l'époque la restauration de la vérité freudienne.

    Ce travail s'est démontré indissociable de ce jugement de valeur qui montre dans cet Acte de fondation une répétition de l'acte freudien, mais déplacé. Le propos de la fondation n'est pas de pouvoir proférer : « Ceci n'est pas de la psychanalyse ». Lacan n'a jamais porté ce jugement sur le « pour tout x » freudien dont il se faisait L'Autre. Il a au contraire pris soin, ici et là, de signaler que le fait que l'on ne prenne pas tes choses comme lui n'excluait pas de la psychanalyse ceux qui faisaient partie du « pour tout x ». Son énoncé n'était pas « ce n'est pas de la psychanalyse », mais c'était tout de même quelque chose de l'ordre de « ce n'est pas la vérité de la psychanalyse ». Ce qui veut dire : « C'est néanmoins de la psychanalyse, mais ce n'est pas la vérité de la psychanalyse ».

    Il y a là une tension entre « c'est de la psychanalyse », d'un côté, mais « ce n'est pas la meilleure ». Ce n'est pas ce que doit être la psychanalyse ou ça n'est pas ce que peut être la psychanalyse.

    Lacan a du élaborer son rapport avec ce dont il se faisait l'Autre. Il a élaboré un certain rapport avec la psychanalyse au pluriel, et sous une forme qui devient patente au moment où il énonce sa proposition de la passe. Il qualifie La psychanalyse du « pour tout x » comme comportant une méconnaissance du réel en jeu dans la psychanalyse, et spécialement dans la formation du psychanalyste, voire sa négation systématique.

    C'est de la psychanalyse, mais c'est une psychanalyse qui nie le réel de la psychanalyse, tout en étant de la psychanalyse. C'est pourquoi il pouvait donner comme autodéfinition de son enseignement qu'il se tient au niveau du réel, qu'il parle de ce qu'est La psychanalyse, et que la pratique des autres relève sans doute de la psychanalyse, mais en méconnaît le réel. Leur théorie ne parle pas de ce qu'est la psychanalyse. J'évoque soigneusement ces traits pour que nous mesurions ce que nous pouvons en conserver et ce qui en est caduc. Est-ce que aujourd'hui, quand nous ouvrons un espace, même virtuel, de discussion, la règle du jeu va être de prendre la question par ce bout que d'autres formes de pratiques méconnaissent le réel en jeu dans la psychanalyse ?

    Écrasons l'infâme

    On voit les trois définitions que Lacan pouvait donner de l'objectif laborieux de l'École, qui tiennent dans trois verbes : restaurer, ramener, dénoncer. Restaurer le soc tranchant de la vérité dans le champ que Freud a ouvert, et le terme important ici est « tranchant ». Cela laisse entendre qu'il y a des pratiques émoussées de la psychanalyse par rapport à une pratique qui se veut tranchante.

    Le verbe « ramener ». C'est dans la phrase « ramener la praxis originelle, etc., dans le devoir qui lui revient en notre monde ». La connotation est là manquer à son devoir : les autres manquent à leur devoir de psychanalyste. Allons-nous dire ça dans la discussion ? C'est intéressant. Le verbe « dénoncer », par une critique assidue, « dénoncer les déviations et compromissions qui amortissent son progrès en dégradant son emploi ». C'est de la psychanalyse, mais marquée d'amortissement et de dégradation. Dès Fonction et champ de la parole et du langage[2], Lacan pouvait se dresser contre ce qu'il appelait la détérioration du discours analytique.

    Le dispositif de Lacan, c'est qu'il s'agit de psychanalyse, mais émoussée, amortie, dégradée, détériorée, qui méconnaît le réel. Ce dispositif est-il opératoire aujourd'hui ? Fait-il sens et fait-il poids si nous allons vers un régime, que je qualifiais d'inconsistance concernant la psychanalyse ? « Restaurer », « ramener », « dénoncer », cette critique des déviations et compromissions est évidemment sous le régime antérieur, et sous le régime de la classe. C'est, chez Lacan, la réponse qu'il a donnée à l'excommunication.

    Ce qui lui est venu de l'Autre, c'est un message de déchéance de sa qualité de didacticien, la négation de sa capacité à transmettre ta psychanalyse. Sa réponse a été ce message inversé : c'est une excommunication. Il a inversé ce qui lui est venu de l'Autre sous la forme « c'est une excommunication », où il fallait voir une interprétation du « pour tout x », à savoir « Tu es une Église ». « Je suis excommunié » veut dire « Tu es une Église ».

    Cela, Lacan le savait. On peut mieux s'en apercevoir quand on relit ce texte fondamental, et que Lacan n'avait pas livré au public en français. Il s'était égaré en Espagne, à Barcelone, depuis 1958. Vous trouvez ce texte dans les Autres écrits, La psychanalyse vraie, et la fausse[3]. C'est la pointe de sa position. Il se conclut sur la reprise du slogan de Voltaire : « Écrasons l'infâme », et qui visait, dans l'esprit de Voltaire, l'Église.

    Dès cette date, Lacan pensait qu'il avait affaire à une Église. C'est cette interprétation qu'il a rendue sonore, présente, mémorable, dans son Séminaire des Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse.

    Je peux citer le dernier paragraphe, les dernières lignes de ce texte que j'ai recopiées : « Ici la psychanalyse se manifeste elle-même passion dans l'acte qui la constitue, suscitant à nouveau en son sein le mot de ralliement dont Voltaire conspuait l'imposture:  "Écrasons l'infâme". »

    Nous avons l'écho de cela même, lors de la parution des Écrits, quand Lacan dit, au dos de son volume, qu'il continue le combat des Lumières. Quelle que soit la critique qu'il peut faire par ailleurs du rationalisme du xvIIIe siècle, il reste attaché, par ce fil anti-ecclésiastique, à la même racine. Donc, Lacan savait qu'il avait affaire à ça.

    Notre hypothèse actuelle est différente. Sous toutes réserves de le vérifier. C'est que ce ne serait plus une Église, c'est qu'elle ne revendiquerait plus le monopole de la psychanalyse, qu'elle reconnaîtrait au moins de n'avoir plus l'autorité pour prononcer des excommunications, et partant, qu'elle n'en aurait plus le désir. De telle sorte qu'on aurait du mal aujourd'hui à ce que la psychanalyse se manifeste comme passion en adressant, en renouvelant l'invective de « Écrasons l'infâme », quel que soit le goût que nous aurions pu en avoir dans notre jeunesse.

    Plutôt qu'une Église, nous avons affaire à une éponge, à un organisme qui élabore son propre éclectisme. Nous sommes devant une tout autre situation que celle de Lacan, c'est-à-dire devant un organisme attrape-tout. Si c'est attrape-tout, c'est avec l'incomplétude qu'il y a quand même un groupe lacanien bien difficile à attraper, et, semble-t-il, même un seul, avec l'idée que, le reste de la poissonnaille, il n'y a pas de raison que ça n'y vienne pas. L'hypothèse actuelle, c'est que ce n'est plus une Église mais quelque chose d'autre, un autre type de formation dont nous n'avons pas l'expérience aussi affirmée jusqu'à présent, cet organisme-éponge qui met à l'affiche non plus l'exclusion mais l'ouverture, un tout autre régime. Corrélativement, l'Association mondiale de Psychanalyse, que j'ai contribué avec d'autres à dessiner, ne repère plus depuis longtemps sa position en termes d'excommunication, mais en termes d'alternative. Si je me souviens bien, il y a même eu, de ce Champ freudien ou de cette AMP une déclaration solennelle, en l'an 2000, qui justement s'affirmait comme une position alternative dans la psychanalyse, soutenant une position alternative par rapport à une majorité. Ce qui se dessine, c'est la reconnaissance qu'il y a divers usages de la pratique analytique. Ce que l'on voit se dessiner de toutes parts, chez les uns et chez les autres, à tâtons, c'est une rhétorique de la diversité, voire de la dispersion, à la place de déviations et compromissions.

    On voit que le champ ouvert par Freud autorise différents usages. Ce serait la façon de rendre compatibles dans ce champ le « Un » et le multiple. Ce qui peut conduire, d'une certaine façon, à une pacification, à la reconnaissance que les excommunications sont inopérantes, mais les contre-excommunications, de ce fait, le sont aussi. La contre-excommunication sur le thème « restaurer la vérité freudienne » n'apparaît pas nécessairement opérante. La vérité de la pacification, c'est la prolifération inconsistante des agents psychanalytiques.

    La logique du support et du supplément

    On voit là comment s'est développée une contradiction qui a pris forme déjà chez Freud. Freud a voulu l'autonomie des agents du champ qu'il avait ouvert. Il a conçu d'emblée la psychanalyse comme en rupture de ban avec la communauté scientifique et la république des Lettres. Dans le texte même de l'Association internationale, il justifie sa création par cette mise au ban de la communauté scientifique et de la république des Lettres, et donc échappant aux États et à la législation.

    En même temps, on ne peut pas dire que Freud a voulu faire de la psychanalyse un illégalisme. C'était une logique de double qualification du psychanalyste, conduisant à ce que la qualification médicale vienne en appui à la qualification psychanalytique, et que, ce soit la qualification médicale qui assure l'autorisation thérapeutique, et que, par là, elle supporte l'exercice psychanalytique. Autrement dit, une logique du support et du supplément. Et en même temps une position de t'analyste qui soit de Janus, c'est-à-dire : « Regardez mes pattes. Du point de vue social, rien à dire. Mais par ailleurs, en plus, mes ailes de psychanalyste. » La logique voulait que soit maintenue l'exigence d'une qualification admise dans la réalité sociale.

    On sait que Freud s'y est opposé dans la théorie mais que dans les faits, il a laissé faire, et pendant tout un temps on n'a admis les non-médecins qu'à titre d'exception. On est resté dans la logique du support et du supplément.

    Freud là-dessus a spéculé sur la fonction de l'autorité et sur le prestige que l'Association que lui-même avait créée pouvait détenir dans la régulation. Il a spéculé sur le signifiant-maître.

    On doit constater qu'aujourd'hui Le prédicat « psychanalyste » court tout seul, et qu'il est pathétique de voir certains groupes analytiques, y compris les meilleurs, débordés par la course du prédicat « psychanalyste » à travers la réalité sociale. Ce qui est intéressant, c'est que ce prédicat « psychanalyste » reste pris dans le schéma « support et supplément ».

    Dans le champ médiatique, on constate une multiplication de La formule «je suis x et psychanalyste ». À la place de x, en place de support, il y a non seulement le médecin, ily a maintenant bien sûr le psychologue, spécialement clinicien, mais il y a renoncé d'une fonction, en général l'énoncé d'une charge, d'une responsabilité, voire simplement d'une profession, et qui fonctionne sur le modèle « support et supplément ». Et avec un dynamisme tel qu'aucune forme du xxe siècle et aucune autorité n'arrêtera ça. C'est au contraire à accueillir comme Le régime sous lequel va vivre la psychanalyse et ses agents. Je ne dis pas que c'est ce que je veux. Je ne dis pas que c'est ce que je ne veux pas. J'essaie de faire quelque chose avec ce nouveau et qui ne soit pas de le rabattre sur les formes du xxe siècle.

    Le couple de la médecine muette et de la psychothérapie bavarde

    L'histoire sans doute est à faire de La façon dont te monopole médical de la thérapeutique a été battu en brèche. On peut dire qu'il s'agit d'une Lente déqualification de la pratique thérapeutique. On pourrait dire qu'il y a eu passage de la somathérapie à la psychothérapie. Mais aussi la composante psychique de la maladie, ou plus généralement du malaise, du mal-être, est sue depuis toujours. Il existe des maladies de l'âme. L'âme a ses passions propres, ses souffrances. Lacan rappelait dans Télévision que de tout temps la médecine a fait mouche par des mots. Depuis toujours la médecine était la psychanalyse en espérance, le médecin a été l'esquisse de l'analyste, son précurseur, avant que l'inconscient ait été repéré.

    Mais aujourd'hui la médecine disparaît. C'est une hypothèse. La médecine se décompose et il s'ensuit l'isolement de ses composantes, comme si la partie « mot » avait été extraite, et que nous allons vivre au xxIe siècle Le partage suivant : d'un côté, une médecine qui tend au mutisme, une médecine dont l'agent n'a plus rien à dire au patient, dont l'agent se livre à une investigation mutique où il extrait des données numériques, en étant absorbé sous le régime du discours de la science, tentant d'écrire le savoir présent dans le réel du corps. « Faites des examens. »

    D'un côté, une médecine qui tend au mutisme, et de l'autre, la prise en charge de la relation humaine dans toute sa généralité : l'accueil, l'écoute, l'empathie. Voilà le couple qui se présente : Le couple de la médecine muette et de la thérapie bavarde, qui peuvent passer des accords entre elles, qui peuvent se méconnaître ou s'assembler.

    C'est le couple, d'un côté, d'une pratique qui fait fond sur un savoir dans le réel, et on laisse à d'autres, à la généralité du psy, à se débrouiller avec la vérité et le mensonge, « dans le réel ». D'un côté le savoir dans le réel, de l'autre côté vérité et mensonge dans le réel.

    La psychanalyse a été inexorablement refoulée du côté de la relation humaine. Au point qu'elle commence à apparaître comme une des espèces de la psychothérapie. Le résultat logique, c'est La décadence, le manque d'intérêt, la chute de virulence, la délibidinalisation du débat interne à la psychanalyse. L'horizon — le lieu où se concentre la libido du débat — c'est plutôt le débat entre psychanalyse et psychothérapie, c'est-à-dire les efforts désespérés des psychanalystes pour faire la différence avec la psychothérapie. Et ça, qu'ils soient du Champ freudien, du « pour tout x », etc., c'est du pareil au même. La libido se concentre beaucoup plus sur « essayer d'extraire la psychanalyse de la nébuleuse psychothérapique » que dans le débat interne à la psychanalyse. Entre psychothérapie et psychanalyse, ce n'est pas un débat symétrique, mais un lien asymétrique. Ce débat consiste, pour les psychanalystes, à chercher incessamment à démontrer en quoi leur pratique n'est pas psychothérapique. Si l'on suit les toutes dernières descriptions que donnait l'ancien président de l’ipa Otto Kernberg, qu'Éric Laurent m'avait fait connaître, on voit la psychothérapie qui croît, qui s'étend, qui est partout, et corrélativement l'exercice pur de la psychanalyse tel qu'il l'entend se rétrécissant comme une peau de chagrin, et une infiltration de la psychothérapie dans la psychanalyse, qui serait partout. Comme si, de sa description, quelque chose était sorti de la psychanalyse — le psy — et qui s'avérait plus puissant que la psychanalyse dans le registre de la réalité sociale.

    Pourquoi ? C'est sans mystère. Parce que ce qu'on appelle ici psychothérapie psychanalytique, celle qui garde un lien, et qui est justement une sorte de double bien difficile à distinguer de l'original, c'est la forme sous laquelle la psychanalyse est allégée de sa finalité propre, c'est-à-dire rendue compatible avec l'utilitarisme.

    Réaffirmer l'axiome de la psychanalyse sous le régime de l'inconsistance

    Que ce soit aux États-Unis, en Amérique latine, sans doute en France, dans les débats que j'ai pu lire, on a le sentiment d'assister au combat de la psychanalyse et de son double. La psychanalyse ne peut se défaire de l'adversaire. Elle le nourrit, et d'une certaine façon elle se confond avec lui. Quand on voit Kernberg décrire la pratique de la psychothérapie et celle de la psychanalyse, il est vrai qu'on a le sentiment que ce qu'il appelle psychothérapie, nous pourrions l'appeler psychanalyse, et le contraire, par moments. Je ne le donne pas comme une analyse du texte, mais j'essaie de rendre ce qui est le combat de la psychanalyse avec l'ange. Son combat avec l'ange, c'est avec un double d'elle-même, quelque chose qui est sorti d'elle et dont elle ne se dépêtre pas, dont elle n'arrive pas à faire la différence, au point que l'existence de ce double menace l'original.

    Pour Lacan, le double de la psychanalyse, c'était l'envers de la psychanalyse, ce qu'il appelle le discours du maître. C'est une structure dont l'opération propre est la suggestion, le renforcement de l'identification. C'est sur le discours du maître que Lacan repérait la psychothérapie comme l'envers de la psychanalyse, procédant par renforcement de l'identification. L'opération analytique, elle, étant essentiellement désidentification.

    Le résultat de sa combinatoire, il y a une trentaine d'années, avait pour but, au moins pour résultat, d'établir une opposition diamétrale de la psychothérapie et de la psychanalyse.

    Aujourd'hui, tout va dans le sens d'établir au contraire une continuité, une gradation entre psychothérapie et psychanalyse, et une continuité qui semble être appelée à se révéler comme une simple multiplicité des usages.

    Dans le champ que Freud a ouvert, ce que Lacan concevait comme des déviations et des compromissions, et ce que ses adversaires aussi bien concevaient comme des déviations, est aujourd'hui élevé à la dignité de pratique de plein exercice. Autrement dit, les fondements mêmes de la position de Lacan mettent en valeur le « Un » de la psychanalyse susceptible de se dégrader, alors qu'aujourd'hui c'est tout simplement le multiple.

    C'est pourquoi il y a lieu de poser la question : sur quoi se fondait le « Un » lacanien, c'est-à-dire l'axiome selon lequel il y a la psychanalyse, il y en a une et une seule, et il y a des formes dégradées de la psychanalyse ? Examiner cela est la condition pour pouvoir entrer dans un débat structuré par la psychanalyse au pluriel. Là-dessus, dans une petite lettre envoyée à quelques-uns seulement d'entre vous, qui font partie du groupe en question, j'ai pu dire que cet axiome me semblait fondé sur deux retours promus par Lacan, pas un seul — le retour à Freud d'un côté, et le retour à la logique. Il faut examiner le sens et la validité aujourd'hui de ces deux retours pour pouvoir rendre compte de ce qui, à nos yeux, pourrait nous conduire à réaffirmer l'axiome de la psychanalyse sous le régime de l'inconsistance où sont sans doute appelés à vivre ses agents.

     

    [1]. Texte établi par Clotilde Leguil d'après la transcription de Catherine Bonningue, Béatrice Chahtoussi, Bernard Cremniter et Gérard Leroy.

    [2]. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 244.

    [3]. Lacan J., « La psychanalyse vraie, et la fausse », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 165-174..

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