L'avenir d'une illusion : le culte de la prévision

Eric Laurent

"Mental n°22"

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L'avenir d'une illusion : le culte de la prévision

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  • L’avenir d’une illusion : le culte de la prévision

    Éric Laurent

    La technologie offre aux bureaucraties contemporaines une puissance de calcul inégalée. La nouvelle puissance des calculs est autorisée par les effets combinés de la Loi de Moore (doublement de la puissance des processeurs tous les deux ans) et de la Loi, moins connue, de Kryder (doublement de la puissance des disques durs tous les deux ans).

    Notre époque est celle, connue le disait le pdg du fournisseur de systèmes informatiques SUN, l’inénarrable Scott Mc Nealy, où « nous n’avons plus d’intimité oubliez ça », « we have no privacy — get over it ». C’est le côté sombre de l’âge digital. Nous n’avons plus d’intimité parce que tous nos comportements sont traçables. Plus les bases de données nous concernant sont puissantes, plus se multiplient les pertes de données, leur dissémination par erreur, les vols d’identité, les piratages les plus variés.

    L’hubris des bases de données est alimentée par l’ampleur des capacités de stockage des bases de données gouvernementales et privées.

    On ne parle plus en méga ou gigabits mais en téra ou pétabits, un térabit étant l’équivalent de 1000 gigabits et un pétabit, celui de 1000 térabits. La Bibliothèque nationale représente à peu près vingt térabits de texte. La base de données de Wal-Mart, le Carrefour américain en plus monstrueux encore, représente 570 térabits. Google travaille en permanence sur 4 pétabits d’informations. Yahoo ! collecte 12 térabits de données par jour. L’accumulation de données rend fou d’une folie particulière. Elle alimente un rêve de tout savoir sur chacun et de pouvoir calculer ce que l’autre veut. La société de surveillance autorise même le rêve de recueillir des informations sur chacun et de prévoir son comportement. Ce rêve n’est pas sans effet dépressif ou euphorique sur les sujets.

    Le rapport de la Fondation Terra Nova sur la dernière campagne d’Obama accentue l’effet euphorique des bases de calcul. « Barack Obama a réussi le rêve orwellien de tout candidat américain : ficher l’intégralité du pays. Les Républicains s’étaient lancés dans cette entreprise à partir de 2000, avec Karl Rove. Elle repose sur la technique du micro-targeting : il s’agit de consolider le maximum de bases de données existantes (bases électorales, commerciales, politiques) afin d’obtenir des données individuelles sur tous les électeurs. Ces données sont utilisées pour élaborer des messages personnalisés, notamment pour le porte-à-porte. La campagne Obama a atteint une nouvelle dimension dans le micro-targeting. Elle a investi massivement dans l’achat de fichiers (30M$). Surtout, elle y a ajouté la collecte militante tout au long des primaires et de l’élection générale : les deux-tiers des informations proviennent de la campagne elle-même. À l’arrivée, il y a la création de la base de données la plus impressionnante jamais réalisée, Catalist : un fichier unique qui répertorie individuellement 220 millions d’Américains, avec jusqu’à 600 informations par personne. »[1] La Fondation Terra Nova décline ensuite les bienfaits du savoir statistique accumulé pour la dynamique du mouvement pro-Obama. Pour que ce savoir soit utile, il faut qu’il soit interprété sur le terrain par les militants qui en ont fait usage. C’est ce qui ne doit pas être oublié. Laissée à elle seule, la base de données fascine mais elle est muette. Contrairement à la forêt de Dunsinam dans MacBeth, elle ne se mettra pas seule en mouvement. Pourtant, certains l’oublient et s’abîment dans la fascination.

     

    Le savoir prédictif et la pulsion de mort

    L’opposition entre la fonction du savoir statistique et celle du savoir clinique se thématise en 1954 lorsque Paul Meehl publie le livre qui va marquer une coupure dans la bataille entre savoir clinique et savoir statistique : « Prédictions cliniques contre prédictions statistiques : analyse théorique et examen des faits. » Paul Meehl, né à Minneapolis dans le Minnesota, y fait ses études et obtient un doctorat en psychologie en 1945. Il enseigne à Minneapolis toute sa vie dans diverses facultés : psychologie, droit, psychiatrie, neurologie, philosophie. C’est un esprit polymorphe qui se veut philosophe des sciences et élève de Karl Popper. Il est l’âme du test que tout le monde connaît, le MMPI, Minnesota Multiphasic Personnality Inventory. Il poursuit avec son test l’intuition de la nécessité d’introduire des algorithmes dans les décisions de diagnostics et de traitements. Dans cette perspective, la prédiction mécanique, combinaison de données à l’aveugle, est toujours plus précise que la pensée. La grandeur de Meehl ne réside pas dans la simple considération de la plus grande précision de la machine. Il est le premier à bien séparer deux modes d’élaboration. Il ne s’agit pas seulement de dire que l’homme est une machine moins précise. Il note que les outils statistiques ne supposent aucun savoir clinique préalable. La machine se contente de broyer des données[2]. Nous dirions avec Lacan qu’il s’est aperçu que les outils statistiques sont du signifiant pur, bête. C’est leur force.

    Cette rigoureuse séparation permit à Meehl de n’être pas seulement élève de Popper. Il fait de sa vie une œuvre Poppérienne. Il en parle dans son autobiographie intellectuelle. Il ne cesse pas de ne pas pouvoir se réfuter lui-même. À la fin des années cinquante, après une conférence donnée devant un parterre composé surtout de cognitivistes expérimentaux, on l’invite à prendre un verre. Il avoue alors faire une analyse avec un Freudien analysé à Vienne et présente L'interprétation des rêves comme « un exemple frappant d’un processus d’inférence difficile à quantifier et à objectiver ». Pendant cinquante ans, il a ainsi joui du meilleur des deux mondes. Celui de la prédiction où la statistique est toujours meilleure et celui de la clinique où il pratiquait la psychanalyse. Il est donc devenu Président de l’Association Américaine de Psychologie. Il n’a pas réussi heureusement à réduire l’interprétation freudienne à un processus objectivable.

    Quelques années plus tard, Michael Polanyi lui répondra dans son livre Personal Knowledge[3]. Qu’est-ce que le savoir ? C’est une somme de protocoles acquis et calculables ou un processus incluant l’incalculable du savoir à découvrir. Le débat fait encore rage dans l’Evidence Based Medicine.[4]

    L’extension du point de vue de Meehl dans le champs de la médecine aboutit à la médecine « fondée sur les preuves » où, sans référence au savoir clinique comme tel, des experts statisticiens calculent par comparaison d’échantillons homogènes les variables qui assurent le succès ou l’échec des traitements.

    Le paradoxe des succès de I’ebm porte sur l’écart entre savoir clinique et savoir statistique. L’un de ses promoteurs, Don Berwick annonçait en décembre 2004 qu’il voulait sauver 100.000 vies dans les hôpitaux américains en un an. Pour ce faire, il ne comptait sur aucune avancée du savoir médical ou de la médecine comme telle. Il ne comptait, comme Semmelweis, que sur le respect de procédures hospitalières visant à éviter les maladies nosocomiales. Les exemples cités sont éloquents. Pour réduire les infections des opérés des poumons mis sous respirateurs : leur relever la tête.Vérifier sans cesse et faire revérifier les médicaments distribués. Pour réduire les décès dans les salles de soins intensifs : se laver les mains fréquemment et laver les cathéters avec un antiseptique : la chlorexidine. Le modèle est l’industrie de l’aviation ou l’industrie automobile avec Toyota. Seul le suivi de protocoles stricts permet le zéro défaut. Le 14 janvier 2006, les six mesures de ce type promues dans 3000 hôpitaux, soit 75% des lits hospitaliers américains ont permis d'éviter 122.342 morts[5]. On veut proposer Don Berwick pour le prix Nobel de médecine. Pourtant, les six mesures ne représentent aucune avancée dans le savoir médical. Certes les méthodes ebm remettent régulièrement en question l’opportunité de tels ou tels examens pour prévoir une maladie future, mais il n’y a rien d’essentialiste dans les succès de I’ebm. Ils ne viennent pas d’une pénétration plus aigue de la nature de la maladie ou de son essence. Ils viennent de la surveillance de la pragmatique des soins. Les grandes victoires valent pour la médecine hospitalière. Pourtant, si nous devions être opérés ou hospitalisés, nous préférerions bien sûr l’être dans un hôpital EBMisé de ce point de vue. Le contrôle quantitatif de la pragmatique des soins ne doit pas nous faire oublier que le savoir médical ne s’y réduit pas. Comme le dit le médecin interniste chroniqueuse au New York Times Sunday Magazine, elle-même médecin hospitalier : « bien que I’ebm ait fait de grands pas, il n’en reste pas moins qu’une toute petite partie seulement de ce que nous faisons quotidiennement peut être vraiment basé sur les preuves ». Les partisans les plus farouches de la méthode ebm doivent reconnaître qu’elle a des prémisses difficilement transposables aux patients réels : les protocoles des essais cliniques excluent les facteurs de comorbidité qui sont le lot des patients réels que les médecins ne peuvent éviter de rencontrer. Les patients réels relèveraient de dizaines de protocoles à la fois, jamais évalués ensemble. Ils fument, boivent du café, prennent des médicaments en cocktails, travaillent trop, ont respiré de l’amiante, prennent la pilule, etc.

    La confrontation entre l’idéal du pur protocole et la réalité clinique peut être ravageur sur le désir des médecins. Le savoir de la base de données a-t-il encore besoin du médecin ? Le savoir peut ainsi apparaître comme pulsion de mort, évaporation du médecin. Spécialement si l’on présente le système expert contre le médecin sur le modèle « Big Blue contre Kasparov » aux échecs. Pourtant les meilleures bases de données ne produisent le diagnostic correct que dans 75% des cas. Les savoirs des bases de données fonctionnent au mieux lorsqu’ils proposent aux médecins des diagnostics rares qui peuvent être oubliés. La mémoire de la base de données est meilleure que celle de sujets individuels mais la métaphore de l’affrontement cerveau-intelligence artificielle est inadéquate. Un médecin n’est en fait jamais seul et une véritable conversation clinique s’accommode parfaitement de la consultation d’une bibliothèque statistique. Ce serait le point de vue des médecins ouverts aux bénéfices de I’ebm.

    Du point de vue des fanatiques des statistiques, nous en sommes au point où il vaut mieux joindre au logiciel les estimations des experts cliniciens comme élément d’un logiciel de niveau supérieur, à condition qu’il soit affecté d’un certain coefficient de pondération. Dans cette perspective, la mutation que doit traverser la médecine est celle que l’aviation a connue. Depuis les Airbus A320, c’est un ordinateur qui commande l’avion, ce qu’on appelle le Fly by wire. Les pilotes n’interviennent qu’en cas d’incident imprévu ou de défaillance de la machine. Il n’est pas certain que la médecine soit réductible au modèle aviation dans la mesure où c’est « une toute petite partie » de ce que font les médecins qui peut se quantifier vraiment. La façon dont l’équipage de l’Airbus A320 de l’US Airways a su tirer profit de l’expérience contingente du planeur qu’avait le pilote le plus expérimenté témoigne que même dans l’aviation, il faut savoir s’écarter des protocoles standards[6].

    La méthode statistique ne se limite pas à la médecine. Elle s’intéresse aussi à la Justice et vise à se passer des juges. Par exemple, pour apprécier les risques de récidive. Aux usa, les lois de l’État de Virginie incluent depuis 2003, en première mondiale, une clause obligeant les juges au maintien en détention des délinquants sexuels lorsque ceux-ci ont un score de plus de 4 sur une échelle d’évaluation de la récidive. C’est une justice inféodée à des procédures scientistes dont Robert Badinter dénonçait, dans une tribune récente, les dangers de la définition « d’un régime de sûreté fondé sur la dangerosité présumée d’un auteur virtuel d’infractions éventuelles »[7]. Il luttait contre l'inscription dans la loi d'un crime virtuel. Cet enfer est déjà réalisé en Virginie.

    De même, dans le champ de l’éducation, les experts statisticiens essaient d’imposer des protocoles où le professeur ne serait que le récitant d’un manuel standardisé d’enseignement dûment évalué et qu’il faudrait suivre à la lettre.

    Les enseignants, les cliniciens, les pilotes, les juges renâclent devant la destitution de leur acte au nom de l’évaluation des prédictions. Du côté des acteurs, tous témoignent de l’effet de mortification du désir. Du côté des participants, on se plaint d’être objectivé, réduit à un protocole standard. C’est une véritable destitution subjective.

    Cette destitution produit un effet réel sur les « professions impossibles ». J'évoque ainsi la référence freudienne désignant comme impossible les idéaux qui maintiennent la « cohésion sociale » qu’évoquait Lévi-Strauss : éduquer, gouverner, soigner. L’impossible y est index d’un désir.

    L’effet réel doit être distingué de l’effet imaginaire de blessure narcissique que peut produire la compétition homme-machine engendrée par les calculs massifs de l’intime. Le narcissisme du clinicien, Lacan s’en était moqué dans sa satire de celui qui se prend pour le « seul » à savoir faire. Je le cite : « cet “être le seul” dont on se donne les gants d’y saluer l’infatuation la plus commune en médecine ». C’est par cette infatuation que certains médecins arrivent à calmer l’angoisse de leur acte, « cet être le seul, [justifie] le mirage à en faire le chaperon de cette solitude »[8]. Lacan appelait donc vigoureusement les experts cliniciens à se former aux exigences de la logique propre à l’acte analytique. Cette logique permettait de potentialiser l’acte en allant au-delà des embarras du narcissisme. Les algorithmes du calcul massif de l’intime produisent l’effet inverse. Ils tuent le sujet car ils ne laissent plus aucune place pour une angoisse constituante de la solitude de l’acte. Sans doute l’algorithme du calcul délivre-t-il de l’angoisse de l’acte. C’est un gain obtenu sur l’angoisse. Certains s’enchantent de façon quasi maniaque du remaniement de la gestion des populations par un futur entièrement prévisible. Nous serions enfin en mesure d’évacuer le problème des futurs contingents. Nous pourrions venir à bout de l’angoisse de l’intentionnalité en la neutralisant par le calcul.

     

    La réduction de l’acte à l’économie du comportement

    Daniel Kahneman, prix Nobel d’Économie 2002 est exemplaire de la nouvelle science de l’économie du comportement, il est professeur de Psycho-logie et de Sciences comportementales à Princeton. Le Comité Nobel a récompensé ses travaux sur la psychologie des croyances, des intuitions et des choix. Ils étaient spécialement utiles en finance, jusqu’à ce que la crise financière ne fasse apparaître un imprévu. L’approche comportementale rend compte des théorèmes que la théorie des marchés efficients et rationnels peine à éclairer. Par exemple, « la surperformance des actions par rapport aux obligations et autres catégories d’actifs s’explique par l’excès de confiance et d’optimisme qui caractérise la majorité des investisseurs, habitués à agir sur la base de leur intuition. » Sans doute les sciences comportementales vont bientôt s’intéresser au cas de Jérôme Kerviel dont l’excès de confiance et d’optimisme a permis de tromper tous les logiciels experts censés l’encadrer. Dans ce cas, l’éclat de la passion du jeu propre aux traders a fini par balayer tous les mécanismes cognitifs internes et les gardes-fous externes. Mais Kahneman ne s’intéresse pas aux individus, il ne s’intéresse qu’aux séries de phénomènes produisant des grands nombres.

    « La finance comportementale n’a pas encore développé une compréhension suffisante des vagues collectives d’euphorie car elle tend à se concentrer sur l’individu et non sur les phénomènes agrégés de changements de croyance. » L’économie comportementale a aussi tenté de rendre compte de l’irrationnel de la panique financière. La crise financière, au-delà de la mise en doute du paradigme de routine des explications standard, est la manifestation de phéno­mènes de psychologie sociale en grandeur nature. La modélisation des risques selon les programmes admis n’a plus fonctionné[9]. C’est l’occasion de se rappeler que tous les modèles économiques fonctionnent dans un univers de savoir limité et que l’agent supposé rationnel du marché se trompe lui-même. Il est sans cesse contaminé par les émotions sociales du groupe. C’est le moment dans lequel la dimension de réel apparaît au-delà du chiffrage. Comme le disait Barack Obama dans son débat avec John McCain, « l’argent disparaît plus vite que vous ne pouvez le compter ». L’argent se présente alors dans une dimension de réel qui met à nu ce qui disparaît dans le régime habituel de la confiance en la valeur de l’argent : In God we trust.

    La « titrisation » des dettes introduisit l’illusion d’une quantification toujours possible du risque, dilué à travers des mécanismes de réassurance jusqu’à rêver d’un « risque sans risque ». Cette méthode comportementale réduit la conduite humaine à un « acte sans acte », « la notion de conduite, appliquée de façon unitaire pour décomposer jusqu’à la niaiserie tout dramatisme de la vie humaine »[10].

    Dans ces moments de panique financière, les expériences de laboratoire de Daniel Kahneman sur la plus grande importance de la peur de perdre que de l’espoir de gain comme « illusion cognitive » apparaissent dans leur dimension de ridicule. Ces expériences n’ont en rien empêché la propagation des illusions des mécanismes de réassurance par la titrisation. Voici une de ces expériences types : « On demande à des étudiants de choisir entre une somme sûre de 3000$ ou de faire le pari d’avoir 80 % de chances d’avoir 4000$. La majorité des étudiants choisissent les 3000$. La même question, présentée de manière différente, leur propose le choix entre perdre 3000$ ou accepter 80 % de chances de perdre 4000$. Avec cette formulation, la majorité choisit le pari le plus risqué. »[11]

    Tout concourt à montrer cette aversion à la perte, cette angoisse de l’objet perdu. Au-delà de ces expériences de laboratoire, la panique globale montre, comme le dirait Freud, que la panique est la vérité du lien social. Sous le lien social de la croyance, règne l’angoisse. « Que l’essence d’une masse réside dans les liaisons libidinales présentes en elle, nous en obtenons également une indication dans le phénomène de la panique, qui peut s’étudier au mieux sur les masses militaires. Une panique apparaît quand une telle masse se désagrège. Son caractère, c’est que plus aucun ordre du supérieur n’est entendu et que chacun se préoccupe de lui-même sans égard pour les autres. Les liaisons réciproques ont cessé et une angoisse dépourvue de sens, gigan­tesque, se libère. »[12]

    De nos jours, aux masses militaires, il faut ajouter les « masses financières » globalisées. Dans la vie du sujet Daniel Kahneman, les deux dimensions se sont profondément nouées, il l’a raconté dans l’autobiographie qui est exigée des lauréats du Prix Nobel[13]. Il écrit bien. Je le cite : « Mes parents étaient des Juifs Lituaniens [comme Levinas] qui avaient émigré en France dans les années vingt et avaient réussi. Mon père dirigeait le Département de Recherches d’une grande entreprise chimique Mais bien que mes parents aient aimé la plupart de ce qui était français et aient eu quelques amis français, leurs racines françaises étaient peu profondes et ils ne se sont jamais sentis tout à fait en sécurité. Bien entendu, les quelques restes de sécurité qu’ils avaient ont disparu lors de l’invasion allemande en 1940. J’ai dessiné ce qui était sans doute mon premier graphe en 1941. Il montrait les hasards de la fortune familiale en fonction du temps. C’est autour de 1940 que la courbe entrait dans le domaine négatif. Mon père a été pris dans la première rafle à grande échelle contre les Juifs et a été enfermé durant six semaines à Drancy. Il a été relâché grâce à l’intervention de son entreprise qui était dirigée (je ne l’ai appris que récemment par un article) par un des principaux soutiens du parti fasciste en France. L’histoire de la libération de mon père que je n’ai jamais entièrement comprise mettait aussi en jeu une jolie femme et un général allemand qui l’aimait. [...] Mon père est mort d’un diabète mal soigné en 1944, juste six semaines avant le Débarquement qu’il avait désespérément appelé de ses vœux. Bientôt ma mère, ma sœur et moi étions libres et nous revint l’espoir d’obtenir les passeports qui allaient nous permettre de rejoindre le reste de la famille en Palestine. »

    Daniel Kahneman devient vite un élève brillant. Il choisit la psychologie. En 1954 il est enrôlé dans l’armée et assigné au Département psychologique de Tsahal. On lui demande d’évaluer les candidats officiers et de faire mieux que les guides d’interview anglais dont disposait l’armée. Notons que ce sont ces mêmes protocoles d’interview dont s’est moqué Wilfred Bion et qui l’ont poussé à inventer sa méthode de sélection groupale inspirée par la psychanalyse. Kahneman, lui, invente son premier concept pour dénoncer la déconnection complète entre l’information statistique dont il disposait et sa capacité de prévision. Il appelle cela « l’illusion de la validité ». C’est un moraliste, il dénonce l’arrogance et les méfaits des illusions cognitives. Avec une machine à calculer primitive, il invente une technique statistique qui lui fait intégrer les dispositions psychologiques nécessaires pour les corps d’armée les plus variés. Il améliore sensiblement les capacités prédictives du système sur les performances de ces élèves officiers.

    S’appuyant sur son succès, enfant de ses œuvres, il obtient une bourse doctorale pour les États-Unis à Berkeley. Il se réjouit de la liberté qu’on lui laisse pour lire à son goût. Je le laisse raconter ce qu’il appelle son expérience intellectuelle la plus significative de ses années étudiantes. Elle n’a pas eu lieu à l'Université. « Dans l’été 1958, ma femme et moi avons traversé les États-Unis pour passer quelques mois à la clinique Austen Riggs à Stockbridge, Massachusetts, où j’étudiais auprès du célèbre psychanalyste théoricien David Rapaport, qui m’avait pris en amitié lors d’une visite à Jérusalem quelques années auparavant. Rapaport pensait que la psychanalyse contenait les éléments d’une théorie de la mémoire et de la pensée valides. Les idées essentielles selon lui se trouvaient dans le chapitre VIl de L’interprétation des rêves qui esquisse un modèle de l’énergie mentale (cathexis). Avec d’autres jeunes gens du cercle de Rapaport, j’étudiais ce chapitre comme un texte talmudique et j'essayais d’en déduire des prévisions sur la mémoire à court terme. Ce fut une expérience merveilleuse et je serais revenu si Rapaport n’était pas brutalement mort un peu plus tard, cette même année. J’avais un respect énorme pour son esprit indomptable… Austen Riggs était un centre majeur pour le développement de la théorie psychanalytique, dédié d’abord au traitement des fils de riches familles dysfonctionnels de la Côte Est. On m’a permis d’assister aux réunions de discussions cliniques du vendredi, consacrées à l'évaluation des patients après un mois d’observation. Tous les assistants avaient reçu et lu, la nuit précédant la réunion, un dossier comportant les notes cliniques de tous les intervenants. D’abord avaient lieu de vifs échanges d’impressions entre les participants qui incluaient le célèbre Erik Erikson. Le patient entrait ensuite pour un entretien en groupe suivi d’une discussion brillante. L’un de ces vendredis, la réunion eut lieu et conduite de la façon habituelle bien que le patient se fut suicidé durant la nuit. Ce fût une discussion remarquablement ouverte et honnête, centrée sur la contradiction entre le puissant sentiment d’inévitabilité de l’événement et le fait pourtant que personne n’avait prévu le suicide. C’était une autre illusion cognitive à comprendre. »

    On le voit, l’ironie de Kahneman peut être mordante et c’est un conteur. Tout son effort intellectuel consiste à refuser la contradiction qu’il dénonce. Lacan parlait de ceux qui, à la suite d’une analyse, préfèrent à tout l’inconscient. Kahneman préfère à tout la certitude de la précision et refuse la part de contingence terrible qui fait partie du lot des cliniciens. S’il faut pour cela rompre avec la clinique, peu importe. Il sauvera la certitude de la prévision. Sans doute l’élément autobiographique n’est-il pas absent. Dans tous ses graphes, il refait le geste de son premier graphe. Il cherche à déterminer avec certitude ce que son père n’avait pu prévoir : le moment où la destinée familiale entre dans le domaine négatif. Pour s’assurer de ce point, Kahneman a construit un sujet supposé savoir parfaitement explicite. Quelque chose peut-être comme le dieu dont il s’agit dans le psaume 139.

    « YHWH tu m’étudies

    et tu sais

    Toi tu sais

    si je me lève si je m’étends »[14]

    La toute puissance du calcul est l’appel à un Dieu réduit au Dieu des philosophes et des savants.

     

    Savoir mathématique, savoir psychanalytique, savoir clinique

    Qu’avons nous appris de ces statisticiens et de leur rapport avec la psychanalyse, établi pour chacun d’eux ? D’abord qu’eux-mêmes témoignent d’une position subjective d’exception. Ils ont, en fait, souffert de la déception scientiste à l’égard de la psychanalyse. Ils n’ont pas supporté la question que Lacan formulait ainsi : Qu’est ce qu’une science qui pourrait inclure la psychanalyse ? Le clinicien est du côté de la psychanalyse dans la mesure où il n’est pas le maître de son savoir. Celui-ci ne se dépose pas comme une série de faits analysables par une régression à des variables causale. Dans les termes de Jacques-Alain Miller lisant le dernier enseignement de Lacan, le savoir analytique, comme le savoir de la clinique, est un savoir à déchiffrer. Seul l’enseignement de Lacan finit par trouver son lien au réel auquel se confrontent les professions de l’impossible. C’est un réel qui ne contient pas de savoir au sens de la série statistique. La clinique a ceci de commun avec le savoir inconscient qu’elle n’est jamais savoir parfait, qu’elle véhicule le trou, l’absence de certitude définitive. C’est pourquoi nous pouvons adopter pour la clinique et pour la psychanalyse que « la cause du désir pour chacun est toujours contingente, c’est une propriété fondamentale du parlêtre ».[15] Les deux modes opposés du savoir que sont le savoir clinique et le savoir de la série statistique sont l’indice de deux réels différents. Seul le discours analytique permet de les ordonner car seul ce discours prend en charge l’impossible que comporte tout savoir qui se donne sur le mode du déchiffrage, dans la mesure où il vise la particularité du sexuel. Mais le discours analytique témoigne pour toutes les professions de l’impossible.

    Les mathématiciens de la lignée de Kurt Gödel ont fait apparaître des limites ou des impossibles aux rêves à la David Hilbert de produire des « théories du tout ». Dans cette voie, un mathématicien contemporain, Grégory Chaitin a mis au point un nombre sans loi au sens où « si la seule loi qui régit un ensemble de données est une loi aussi compliquée que ces données, alors elles n’obéissent à aucune loi »[16]. Ce nombre, W, est un nombre bien défini mais qui ne peut être calculé par aucun programme informatique qui serait moins compliqué que le nombre lui-même. Pour connaître ce nombre, il faut en faire l’expérience. C’est un peu comme le savoir psychanalytique dont il faut faire l’expérience dans la cure. Pas de résumé possible.

    Ainsi, les calculs massifs tuent le sujet, le savoir mathématique et la clinique le font revivre. Les experts statisticiens, fascinés par la « théorie du tout », ont leurs raisons pour se passionner pour leur version de la destitution subjective. Les fanatiques du « tout écrire, tout prévoir » sont comme les clercs selon Nietzche. Ils ont une volonté de puissance fondée sur l’humilité du savoir. Elle se traduit dans le champ des professions impossibles comme une volonté de savoir devenue folle. En visant la prédiction absolue, les effets collatéraux sont ravageants. Le savoir troué de l’inconscient y fera obstacle.

     

    [1] Rapport Terra Nova, disponible sur le site de L’Express dans le blog Inmedias de Renaud Revel, le 20 janvier 2009.

    [2] Grove W. M. et Llod M., Meehl’s contribution to clinical versus statistical prediction, Journal of Abnormal Psychology, 2006, vol. 115, n° 2, 192-194.

    [3] Polanyi M., Personnal Knowledge, London, Routledge, 1958.

    [4] Joachim P., Sturmberg J. P., Carmel M., Martin C. M., « Knowing – in Medicine », Journal of Evaluation in Clinical Practice, 14, Blackwell Publishing, 2008.

    [5] Ayres I., Super crunchers, How anything can be predicted, John Murray publishers, 2007, p. 87.

    [6] « Amerrissage sur l’Hudson : les boîtes noires retrouvées », lemonde.fr, 18 janvier 2009.

    [7] Badinter R., « Le retour de l’homme dangereux », Le Nouvel Observateur, 31 janvier-6 février 2008.

    [8] Lacan J., « Discours à l’École freudienne de Paris », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 262.

    [9] Nocera J.,« Did crisis avoidance create one ? », Herald Tribune, 3-4 janvier 2009.

    [10] Lacan J., « Discours aux catholiques », Le Triomphe de la religion, Paris, Seuil, 2005, p. 20.

    [11] Baja V., « Forget Logic ; Fear Appears to Have Edge », The New York Times, 8 octobre 2008.

    [12] Freud S., Psychologie des masses et analyse du moi, Œuvres complètes, volume XVI, Paris, PUF, p. 34.

    [13] disponible sur le site Nobelprize.org

    [14] La Bible, Psaumes 139, Paris, Bayard, 2001, p. 1427, cité en anglais in Super crunchers, op. cit.

    [15] Miller J.-A., cours du 19 novembre 2008, diffusé sur le site : http://www.causefreudienne.org/.

    [16] Chaitin G., « Les limites de la raison mathématique », Pour La Science, n°342, avril 2006, p. 72.