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L’acte entre intention et conséquence
La politique de l’École[1]
Jacques-Alain Miller
J’ai voulu reprendre la parole pour ce dernier numéro du séminaire de Politique lacanienne, sans l’idée de mettre un point de capiton à ce séminaire. Il m’apparaît qu’il est trop tôt pour mettre ce point de capiton, et que les virtualités et potentialités de ce séminaire en sont loin d’être épuisées avec les six séances que nous aurons eues cette année. C’est pourquoi j’ai l’intention de le continuer l’année prochaine, tout en lui donnant une autre inflexion.
S’il est trop tôt pour lui mettre un point de capiton, on peut néanmoins faire quelques réflexions sur son cours. Je vais en proposer certaines, sans dépasser l’heure, afin que ceux qui sont présents et qui ont été les participants de ce séminaire puissent donner aussi bien leur sentiment et leurs recommandations pour avenir.
LA PRESSION DU PRÉSENT
Réflexion rétrospective – ce séminaire a subi la pression du présent. J’espérais naïvement trouver ici un havre de tranquillité, avoir le temps de faire d’abord avec vous un retour sur l’histoire du mouvement analytique, et de dégager, pas à pas, sereinement, des principes de politique lacanienne qu’il aurait été possible d’appliquer – dégager des principes et puis les appliquer, c’est ainsi que l’on devrait faire – dans notre relation virtuelle, mais peut-être néanmoins insistante, avec l’IPA.
La pression du présent l’a emporté – et, le plus souvent, il faut faire d’abord et dégager les principes après. Il faut que je l’évoque, si je ne veux pas être trop incomplet dans ce rappel, ce qu’un certain nombre d’entre vous connaissent – non pas tous –, les Conversations de Paris qui se sont tenues dans le cadre de l’Association Mondiale de Psychanalyse. Cela a été de la politique lacanienne en acte, à mon point de vue tout au moins.
Ces trois Conversations ont été des essais de politique lacanienne. Il y a en même temps un certain paradoxe à le dire, puisqu’en instituant ce genre de Conversation, je prends décidément le contre-pied de la pratique institutionnelle de Lacan. Lacan avait, semble-t-il, dans sa pratique institutionnelle, pour principe de ne pas écouter les doléances, jamais, de faire la sourde oreille. A ces doléances, au contraire, j’offre un champ qui paraît à certain devoir être illimité, parce qu’on ne voit pas par quel principe interne s’arrêterait l’explication des malentendus. Il y a un horizon d’infinitude.
De nombreuses indications théoriques et cliniques de Lacan vont dans le sens d’indiquer que plus on écoute quelque chose, et plus on encourage le parleur à en remettre. C’est même le principe de l’expérience analytique.
À partir du moment où on est attentif à ses doléances, il n’y a aucune raison que le sujet se désiste d’en produire.
Lacan avait sans doute la notion, que l’on peut déduire de sa pratique, que son École était faite pour vivre dans le malaise, et qu’il ne fallait surtout pas le traiter, mais le laisser être, le laisser prospérer, et que l’on pouvait attendre des résultats positifs de ce malaise de l’être-ensemble. Il se pourrait par exemple que chacun attende davantage de son analyse que du blabla communautaire. Fomenter une communauté à malaise était peut-être la façon la plus juste de faire vivre un groupe analytique. Il y a des vertus à l’inconfort.
Voilà ce que l’on peut dire si l’on veut approuver jusqu’au bout Lacan dans sa pratique institutionnelle. Le fait en tout cas a été très prononcé à partir de 1974. De 1974 à la dissolution de l’École freudienne le 5 janvier 1980, le malaise n’a été qu’empirant.
L’ÊTRE SOCIAL DU GROUPE ANALYTIQUE
Ce qui retient – c’est à évaluer, c’est ce que j’aurais voulu qu’on évalue ici – d’approuver jusqu’au bout la pratique institutionnelle de Lacan, et ce qui nous a retenu de l’imiter, c’est que, en définitive, cela s’est terminé par une dissolution. Et Lacan lui-même n’a pas manqué de formuler, dans le séminaire même où il a annoncé cette dissolution, qu’il s’était embrouillé dans l’être social du groupe analytique. C’est certainement ce qui a précipité un des groupes issus de cette dissolution, l’ECF, dans quelque chose qui s’est appelé, d’une façon avouée, explicite, une contre-expérience, la contre-expérience de la pratique institutionnelle de Lacan.
Il n’y a pas de doute que la vie institutionnelle de l’ECF a eu ce style de contre-expérience, et j’ai déjà posé la question, il y a un an ou deux, de savoir si cette École n’arrivait peut-être pas maintenant à la fin des possibilités positives de la contre-expérience, si la contre-expérience ne s’essoufflait pas, et s’il n’y avait pas besoin d’une contre-expérience de la contre-expérience. J’ai laissé ouverte la question, je la laisse encore ouverte. J’aperçois néanmoins quelques signes que la contre-expérience fatigue un peu.
Dans son École, Lacan a pris comme principe de refuser la vie de groupe. Il a refusé la gestion de l’École que lui proposaient des psychologues qui étaient à l’époque des spécialistes de la gestion de groupe, et il a dit qu’il leur laissait faire ça où ils voulaient sauf dans l’École freudienne de Paris. Il a pensé – c’est sa formule – protéger son École de la vie de groupe.
C’est très tentant. Cette position institutionnelle apparaît bien cohérente avec ce que nous allons appeler, par commodité, la théorie de Lacan. C’est dans le fil, en effet, accepter au niveau du groupe l’inconfort, même le cultiver, et que chacun s’en débrouille, on verra bien ce que cela donne, et en attendant, l’important n’est pas là.
Cela fut donc une charge qui parut lourde au départ que de brancher sur la théorie de Lacan une contre-expérience de sa pratique institutionnelle. Je croyais cela difficile, et, ce qui est merveilleux, c’est que c’est passé comme une lettre à la poste. C’est au point qu’aujourd’hui il faut que je tape dans les mains pour réveiller le monde, tellement la couture s’est bien faite de l’enseignement de Lacan et de notre pratique institutionnelle qui est à l’envers de la sienne. On peut pourtant douter que notre pratique institutionnelle soit cohérente avec la théorie de Lacan, au moment où nous rencontrons certaine impasse au fond prévisible, en particulier la flambée de la doléance, la passion de la victimisation.
Cela dit, d’un autre point de vue, nihil novi. Quand on prend tel paragraphe du Discours à l’EFP de Lacan, on croirait la description de la Conversation de Paris n°3. D’où ce style de sortie - la sortie au sens de discours un peu agressif adressé à l’autre sur le mode «dire ses quatre vérités» – malmenant l’autre, qu’y prennent les interventions – dans le concert analytique –, et la cible qu’y deviennent ceux qui se risquent à y contrevenir. Mœurs aussi fâcheuses pour le travail que répréhensibles au regard de l’idée, aussi simplette qu’on la veuille, d’une communauté d’École. Si y adhérer veut dire quelque chose, n’est-ce pas pour que s’ajoute à la courtoisie la confraternité en toute pratique où s’unissent les différentes catégories de membres.
LA QUESTION DE L’ACTE
Ce qui saute aux yeux dès les premières lignes du Discours à l’EFP, c’est que le pivot en est le thème de l’acte. C’était d’ailleurs le thème du Séminaire que Lacan avait commencé simultanément à la rentrée de 1967, L’acte psychanalytique, après avoir traité de La logique du fantasme l’année d’avant.
La question de l’acte est une grande question philosophique, éthique, politique. Lacan se pose
d’emblée la question de savoir si sa Proposition, faite deux mois avant ce texte, a été un acte.
C’est le deuxième paragraphe – Est-elle acte ? C’est la question – et je pourrais parler des heures sur la réponse – C’est ce qui dépend de ses suites. La phrase complète dit – C’est ce qui dépend de ses suites, dès les premières à se produire, donc, dès le mois de novembre où on a commencé à entendre les protestations.
En octobre, il a fait la Proposition de la passe. Un mois plus tard, il a convoqué les mêmes pour entendre leur réaction, attendant leur approbation, peut-être leur enthousiasme, pour quelque chose qui était à la fois nouveau, difficile à contredire, extrêmement bien fignolé. Et il a entendu tout le contraire, un concert d’imprécations, le style de sortie. Tout le Discours à l’EFP s’énonce sur le fond de cette déception. C’est pourquoi il traite la question de la place du ratage dans l’acte.
Lacan avait sorti le lapin du chapeau. On l’attendait depuis très longtemps à l’École freudienne, puisque, dès qu’il y a eu la dissolution de la SFP, l’excommunication de Lacan, tout le monde avait dit – La cause de tout, c’est la question de la formation de l’analyste. Depuis la création de l’École freudienne, trois ans auparavant, tout le monde répétait la formation de l’analyste, la formation de l’analyste, sur l’air des lampions, et le cartel dont Lacan faisait partie se consacrait soi-disant à la formation de l’analyste. C’était l’Arlésienne de l’École freudienne. On attendait – On veut savoir comment se fait, comment se juge, la formation de l’analyste. Un peu sur le style, que Lacan rappelle d’ailleurs dans le texte – Loup, y es-tu ? Entends-tu ? – Oui, je mets ma culotte, etc. Mettre son chapeau, finir de s’habiller, cela a pris trois ans. Et Lacan paraît. Au lieu des applaudissements, ce sont les sifflets – C’est pas ça, on veut pas, hou ! hou !, etc.
C’est dans cette circonstance qu’il explique qu’il n’y a finalement rien de plus réussi qu’un acte manqué. C’est le contexte – Lacan réfléchit sur le ratage qui a été le sien.
Ce n’est pas un ratage sans conséquence. Cela a mis deux ans pour être voté, et cela a mis encore plus de temps pour entrer en fonctionnement effectif. Le poids de ce ratage motive ce discours dans son allure.
Le mot de suite revient d’ailleurs aussi à la page 17 de Scilicet 2/3. Dans le même Discours, Lacan dit – je resserre la phrase – Ma proposition ranimerait, dans le champ de la psychanalyse, les justes suites de mon enseignement.
DEUX ÉTHIQUES
J’en viens donc à cette question-réponse – Est-elle acte ? C’est ce qui dépend de ses suites.
Il y a un aspect de l’acte qui paraît tenir au sujet solitaire. C’est même, croit-on, ainsi que l’on repérerait ce qui serait vraiment un acte. L’acte d’un sujet, c’est qu’il l’accomplirait dans une certaine solitude, et à son initiative. Par opposition aux actions qu’il peut faire motivé par d’autres, englué dans une routine, ce serait dans l’acte qu’il se rassemblerait dans son unité jaillissant pour une initiative. L’acte se jugerait à son lieu d’émergence, à savoir au niveau du sujet.
Or, Lacan y implique la suite. Il inscrit l’acte, le statut même de l’acte, dans la suite, la série d’une chaîne signifiante. Peut-être bien que l’acte est un commencement, voire une origine, mais il ne peut se juger comme acte qu’après coup. C’est au moins la perspective qu’ouvre cette proposition de Lacan. L’acte vrai ne se juge pas à son origine, à ses conditions de production. Il faut attendre pour savoir si c’en était un. Il y a donc un statut rétroactif de l’acte.
En ce sens, la Proposition de la passe devient tous les jours davantage un acte dès lors qu’elle inspire un nombre croissant de praticiens. On peut dire que la quantité n’y fait rien. D’accord. Mais le fait qu’un relais ait été pris fait indiscutablement partie des suites qui assoient le statut de l’acte de la Proposition.
L’histoire n’est pas terminée, mais juger l’acte à ses suites est l’ouvrir à l’avenir. Prendre la pose – la pose narcissique – de l’acte, n’assure de rien. Il y a des postures d’actes, mais, justement, ce ne sont pas des actes, ce sont, pour prendre le vocabulaire de Sartre, des gestes.
Est-elle acte ? C’est ce qui dépend de ses suites. Premièrement, cela ouvre à la métonymie de la chaîne signifiante, déstabilise le narcissisme du Je pose un acte. Deuxièmement, cela met l’acte sous la dépendance de l’Autre. La définition de l’acte inclut l’Autre par un biais ou un autre. Juger de l’acte à ses suites, que le statut de l’acte dépende de ses suites, j’en fais un principe cardinal de la politique lacanienne.
C’est un principe hégélien. Le principe kantien fait fonds sur la bonne volonté, l’intention droite. L’agalma, c’est l’intention droite. On n’est pas sûr qu’il y ait jamais eu quelqu’un qui ait vraiment eu une intention tout à fait droite, mais c’est de cela qu’il s’agit – la moralité, le caractère éthique de l’action, se juge à l’intention. Ce qui se passe après est hors du domaine de la moralité. On veut bien faire, cela fait des catastrophes, ah c’est dommage !
En général, d’ailleurs, les actions inspirées par une intention droite font des catastrophes dans le monde, parce que ce n’est pas adapté.
Il faudrait que je vous communique dans le détail les critiques acerbes de Hegel à ce qu’il appelle la vision morale du monde, où il analyse les paralogismes, les glissements, les paradoxes de la position kantienne. C’est un des choix essentiels qui sont à faire – ou on est du côté de Kant, ou on est du côté de la critique de la vision morale. C’est de base, comme le choix d’Hercule entre le vice et la vertu. C’est une division cardinale de l’éthique de l’intention versus l’éthique de la conséquence.
Les sarcasmes à l’égard de Hegel à l’endroit de l’éthique de l’intention sont immortels. Il a mis en circulation, par exemple, le terme de la belle âme, de Schiller, pour en faire un cliché dépréciatif qui est passé dans le langage courant.
Quant à nous, nous ne pouvons pas nous en tenir à l’intention kantienne. Pourquoi ? Parce que nous impliquons une intentionnalité inconsciente. Dès lors qu’il y a l’inconscient, on ne peut être qu’hégélien sur ce point, on ne peut précisément que référer l’acte à ses suites, à la métonymie de la chaîne signifiante, à l’Autre. C’est pourquoi, dans l’instant d’y passer à l’acte, dans la mesure où ce n’est pas passage à l’acte, il faut faire entrer en ligne de compte la réaction de l’Autre, et ce qu’il en dit, et ce qu’il va en faire.
C’est là même que se fonde le rapport que Lacan établit entre l’acte et le Witz. Vous pouvez faire des Witz qui vous font rire tout seul, mais le Witz ne vaut tout de même que par l’accueil de l’Autre. C’est à partir du moment où l’Autre le reconnaît comme tel que l’énoncé est constitué comme Witz. Il y a de ça dans l’acte. L’Autre est inclus dans l’acte. Il faut voir sous quelle façon. Il faut répéter à propos de l’acte ce que Lacan a dit d’abord à propos du Witz : l’acte est trans-individuel. Trans-individuel veut dire que c’est impensable au niveau du seul sujet, il faut y inclure l’Autre. C’est dans ce combinat que s’institue l’acte.
BONNE FOI ET PASSION
Je m’appuierai sur la proposition lacanienne, dont je ferai aussi un grand principe, page 859 des Écrits. Je vous le donne comme un principe de direction dans l’existence, pour vous-mêmes, et pour vous comporter à l’égard de vos proches – L’erreur de bonne foi est de toutes la plus impardonnable.
C’est la plus impardonnable, pourquoi ? Parce que c’est l’erreur de qui prend ses désirs pour des réalités. Dans la psychanalyse, prendre ses désirs pour des réalités, cela s’appelle être serf de son
fantasme. Derrière l’erreur de bonne foi, il y a la jouissance, le sens joui du fantasme.
L’innocent qui fait l’erreur de bonne foi démontre qu’il est dominé par l’inconscient, que l’inconscient est son maître. Vous savez que le discours du maître, pour Lacan, c’est le discours de l’inconscient. Eh bien, dans l’erreur de bonne foi, le sujet s’avère vraiment dominé par l’inconscient comme discours du maître.
Le malin, qui n’est pas de bonne foi, essaye tout au moins de gagner à la main l’inconscient, comme fait l’homme d’esprit. Il peut échouer, mais il a eu au moins le mérite d’essayer courageusement de vous tromper, si je puis dire, et donc, c’est plus pardonnable. C’est plus pardonnable que de se laisser aller au sens joui de son inconscient. Tromper, n’être pas de bonne foi, c’est au moins s’affronter à l’Autre d’une autre façon que dans cette innocence béate qui témoigne d’une jouissance aveugle. Et puis, quand quelqu’un se livre à des méfaits par intérêt, cela peut se comprendre. Le pardon et l’excuse, ce n’est pas tout à fait pareil, mais quelqu’un qui se trompe par intérêt, de mauvaise foi, qui s’y est mal pris, c’est éventuellement un maladroit, mais c’est excusable. Lors de la première Conversation, François Leguil avait pris un exemple tiré du De Gaulle de Peyrefitte, tome II. Pourquoi, lui demandait l’auteur, avez-vous à la Libération gracié une telle, une collaboratrice qui avait commis, pendant l’occupation, des crimes abominables ? Or, de Gaulle considérait comme tout à fait pardonnables les crimes de femme. Il considérait qu’il ne fallait pas les punir, parce que cela ne servait pas d’exemple, parce que cela n’arrêterait pas les autres. Comme les femmes selon lui n’agissent pas par intérêt, la peine n’a aucun effet exemplaire. C’est très profond, très lacanien. De Gaulle aurait répondu – On ne doit pas exécuter une femme, car c’est idiot, pour la simple raison que cela ne sert à rien. Une femme criminelle n’agit que par passion, ni par intérêt, ni par calcul. Alors, la tuer n’a pas de valeur d’exemple pour les autres, qui n’en apprennent rien. On peut donc introduire le crime féminin comme étant de tous les crimes le plus pardonnable.
Vous voyez la gamme que l’on peut faire de l’erreur de bonne foi jusqu’au crime passionnel, de tous le plus pardonnable. L’erreur inspirée par la bonne foi peut être une toute petite chose, mais elle est tout de même plus impardonnable qu’un crime inspiré par la passion. Il faut donc inverser l’échelle, comme fait Thomas De Quincey dans son essai sur L’assassinat considéré comme un des beaux-arts.
J’en suis donc à opposer, dans la politique lacanienne, l’éthique de la bonne intention, qui n’est pas freudienne, qui est incompatible avec le champ freudien, l’éthique de la bonne foi, et l’éthique des suites, l’éthique conséquentialiste, l’éthique des conséquences, qui juge de l’acte, et même du statut de l’acte et de sa valeur, à ses conséquences.
Il y a une opposition certaine entre les deux. L’éthique de l’intention est inopérante en politique. C’est vraiment l’éthique du célibataire. C’est même une éthique narcissique, celle de la belle âme, qui se mire dans ses bonnes intentions, sans prendre en compte la complexité de ce dont il s’agit. En revanche, l’éthique des conséquences passe aussitôt dans la politique, parce qu’elle inclut l’Autre.
LA SATIRE NE CHANGE RIEN
Lacan dit dans ce texte du Discours à l’EFP, qu’il n’a publié que très tard et très discrètement la satire qu’il avait faite de la Société psychanalytique de Paris sous le titre Situation de la psychanalyse en 1956, et il donne comme raison – je savais bien qu’une satire ne change rien. C’est dans ce fil que j’interprète une référence qu’il prend à l’International Journal dans le Discours, pour dire que, là aussi, on fait des satires qui peuvent être cruelles, mais qui ne changent strictement rien à l’organisation effective de l’Association internationale.
Nous avons naguère fait la propagande chez nous de l’article d’Otto Kernberg, satire mordante de l’Association internationale comme décourageant la créativité de ses candidats. Il distinguait trente méthodes pour décourager les candidats. Quelle est la suite ? Il devient le président de l’Internationale pour quatre ans, et, évidemment, cela restera exactement pareil au bout de ces quatre ans.
On peut croire que c’est un procès d’intention que je fais à Kernberg, qui commence seulement sa présidence ? Je ne parle pas sans vert, j’ai une petite réserve.
Dans le dernier numéro de la News Letter de L’IPA, édition française, on trouve une lettre d’Otto Kernberg qui, en un mot, répond aux présidents des deux associations françaises de l’IPA, la Société de Paris et l’APF, qui ont déploré que la News Letter publie un article de Mme Roudinesco, qui, il faut le reconnaître, disait assez de mal d’eux. Ils ont donc fait des lettres assez virulentes, en indiquant que tout cela pourrait laisser présager une dérive dangereuse de l’Internationale, d’autant que, apparemment, la police n’a pas été bien faite pour leur Congrès international à Barcelone, et qu’il s’est glissé des personnages douteux dans l’assistance.
Réponse du président – Concernant le faux pas d’une publication dans un numéro récent de La lettre d’information et les questions annexes relatives à la politique de l’IPA, je suis heureux de pouvoir écarter toute ambiguïté possible, et de vous confirmer la position suivante de notre Association. Lisons avec précaution. C’est balancé, mais formidable – Tandis que nous sommes pleinement ouverts au dialogue sur la théorie psychanalytique avec tous les courants de la pensée psychanalytique – et nous proposons de l’élargir ; afin de favoriser l’avancement de la science psychanalytique –, nous rejetterons et combattrons tout rapport avec des personnes, physiques ou morales, utilisant le terme psychanalyse aux fins de justifier ou promouvoir des pratiques cliniques qui sont incompatibles avec les normes élevées de la pratique psychanalytique établies et soutenues par l’IPA.
N’est-ce pas joli ? D’un côté, nous sommes ouverts au dialogue, et nous élargissons le dialogue à tous les courants psychanalytiques, mais nous rejetterons tout rapport avec ceux qui ne sont pas d’accord avec nos normes. C’est presque une prohibition du contact. Au temps de Lacan, c’était l’excommunication, avec ses pompes et son drame. L’histoire se répète ici sur le mode comique avec ce petit bout d’excommunication.
Ne perdons pas de temps à nous moquer. La satire ne change rien, ne débouche sur aucun changement effectif, au niveau de ce que Freud appelle la Wirklichkeit, la réalité effective telle qu’elle est opératoire – c’est là que ça se juge.
L’HÉROÏSME DE LA SÉDUCTION
Le thème clinique du Discours à l’EFP engrène sur l’opposition entre l’éthique des conséquences et l’éthique de l’intention. J’écrirai ceci :
C’est un quasi-mathème qui transcrit ce que Lacan propose. L’éthique de l’intention est au niveau de i (a), du moi, de l’image de soi, de l’image de l’autre qui est l’image de soi, bref au niveau du stade du miroir. L’éthique de l’intention se réfère à l’autonomie du moi, tandis que l’éthique des suites est au niveau de petit a.
Petit a, nous répétons c’est la cause du désir, mais Lacan, dans ce texte, en fait valoir une autre face. J’ajoute la jonction conceptuelle qui n’est pas explicite dans le texte. On dit petit a cause du désir, mais ce n’est pas automatique. Vous pouvez avoir votre petit a, mais il faut encore qu’il cause le désir. C’est sa vocation, admettons, mais, pour qu’il l’accomplisse, il faut justement aller regarder l’Autre – au niveau du désir, cela dépend de l’Autre que ça marche ou non. De ce fait, comme le souligne Lacan, le petit a est à la merci de l’Autre. Le petit a est cause du désir, mais il est à la merci que cela déclenche ou non le désir de l’Autre. Cela, c’est l’héroïsme de la séduction.
On critique la séduction, à l’occasion, mais il y a un héroïsme de la séduction, qui affronte le désir de l’Autre, qui se livre à merci. La' séduction ne se suffit pas de la bonne intention, il faut encore s’y mettre de façon à causer l’Autre, comme on dit en espagnol.
C’est pourquoi je place la cause du désir au niveau de l’hétéronomie. C’est le problème qui se présente à ceux qui ont fini leur analyse – ils voudraient causer le désir d’autres d’être analysés avec eux, et cela ne vient pas toujours, et donc, angoisse. C’est ce que Lacan évoque – petit a angoisse à l’occasion. Cela s’oppose en effet à la position d’autonomie du moi, qui se tient séparée de l’Autre.
i(a) // A
C’est une position de célibataire. C’est la position de l’éthique de l’intention, établie dans la forteresse ou la cage de son narcissisme.
Comment peut-on situer là-dedans une proposition comme celle du refus de se comparer ? On ne peut évidemment pas la juger en soi-même. Il faut savoir si ce refus de se comparer se situe au niveau i(a) ou au niveau de petit a. Il y a le refus de se comparer qui n’est qu’expression du narcissisme, et même du narcissisme obsessionnel – se séparer de l’Autre pour être le seul, le seul fictivement, le seul narcissiquement –, une position qui est le support même de la masturbation. Être seul, c’est autre chose.
Lacan traite, dans ce Discours, de la différence entre être le seul et être seul. Être le seul, c’est l’infatuation et la mégalomanie au niveau de l’autonomie du moi. Être seul, c’est au contraire la solitude sensée, la solitude salubre, qui se révèle de l’être-pour-la-mort. Les analyses de Heidegger là-dessus restent indépassables – on meurt seul, personne ne peut mourir à votre place, à certains moments c’est possible, mais à la fin des fins ce ne l’est pas. A ce niveau-là, il y a une solitude définitive.
Le sujet au niveau petit a est incomparable dans son symptôme, mais son symptôme est articulé au partenaire-symptôme. Ce n’est pas un célibat, c’est un partenariat. L’incomparable, ce n’est pas le même selon qu’il exprime la défense du narcissisme, ou selon qu’il se situe au niveau petit a, qui est le niveau de l’être-pour-la-jouissance, si je peux créer cette expression décalquée sur l’expression d’être-pour-la-mort.
Lacan, pour des raisons de fond, se situe du côté de l’éthique des conséquences, des suites, et non pas de l’éthique de l’intention. Cela est du début de son enseignement, et jusqu’à la fin. C’est aussi bien ce qu’il a retenu d’abord de Hegel, la loi du cœur, le délire de la présomption, et plus loin dans La phénoménologie de l’esprit, la belle âme. Ce sont autant de versions des morales de l’intention.
Les bonnes raisons que l’on donne pour ne pas faire sont toujours les pires, ce sont celles qui déguisent le désir de ne pas.
Lacan en donne un exemple. Il a fait sa Proposition, et aussitôt, tous les notables ont cessé de venir à son Séminaire, et il dit – Ainsi quelqu’un n’a-t-il nulle intention de n’y pas venir, à mon séminaire, c’est seulement d’avoir à cette heure rendez-vous avec son dentiste. C’est la bonne raison déguisant le désir de ne pas.
Cela était présent chez Lacan, non seulement dans son enseignement, mais dans la vie quotidienne, d’aller débusquer, traquer tous les je ne peux pas. Pour Lacan, en effet, non n’était pas une réponse. Cela pouvait s’incarner sous certains aspects de sa conduite que certains pouvaient dire être autoritaire. Il s’agissait pour lui de débusquer le désir tapi sous les bonnes raisons, le désir le plus difficile à débusquer, ignoré du sujet lui-même, ce ne pas vouloir, un refus. La politique lacanienne, c’est une certaine politique de l’insistance, l’insistance à débusquer le désir derrière les bonnes raisons et la bonne intention.
On peut dire – Et d’où le sais-tu ? En effet, d’où le savait-il que c’était un désir mauvais qui se lovait derrière ces bonnes raisons ? Cela se démontre aussi par ses suites, et non pas sur le coup. Pour permettre à un obsessionnel de traverser son fantasme, il faut faire ça, parce que, sinon, il restera toujours avec son bon cœur et ses bonnes raisons, et ce n’est pas l’Autre qu’il trompera, c’est lui-même.
LE RÉALISME DE LACAN
Le réalisme est obligé dans la politique lacanienne. Cela veut simplement dire que l’on doit faire entrer l’Autre dans le calcul. On ne peut pas s’exonérer des réactions de l’Autre, en comptant sur sa propre bonne volonté.
L’innocent ne pense pas à l’Autre, mais le coupable, oui. En effet, on fait l’acte en coupable, en coupable qui tient compte de l’Autre. L’innocent, lui, est sous le regard d’un Autre idéal qui lui dit toujours – Que tu es beau ! C’est comme l’Apollon de Bellac. C’est cette pièce en un acte de Giraudoux où on enseigne à une jeune fille comment réussir, et c’est simplement de savoir dire à n’importe quel homme, même le plus laid – Que vous êtes beau ! Et toutes les portes s’ouvrent. C’est une sotie, mais c’est un petit joyau, cet Apollon de Bellac. Il ne faut pas lui dire – Vous êtes intelligent, vous êtes ceci .- Que vous êtes beau ! Et, finalement, à l’intérieur de chaque homme, il y a tout de même quelqu’un qui est prêt à croire ça. C’est une façon très simple de faire saisir le narcissisme que je disais tout à l’heure obsessionnel qui est là présent. Là, l’innocent est tout de même sous le regard d’un Autre idéal qui lui dit – Que tu es beau !
Le réalisme consiste à tenir compte de l’Autre. Il n’y a pas après à se surprendre – Ah ! il m’a fait ça. Il faut déjà, au moment de l’acte, l’inclure. C’est aussi bien le machiavélisme dans sa salubrité. Et c’est tout ce qu’ont développé les moralistes très immoraux du seizième siècle et du Grand Siècle. C’est aussi bien Oraculo manual de Baltasar Gracián, les Ricordi de Guichardin. C’est toujours extrêmement naïf. Ils se proposent de tromper l’Autre avec des ficelles grosses comme ça, mais au moins ils tiennent compte de l’Autre, ce ne sont pas des célibataires, ils essayent de ne pas l’être.
Le réalisme de Lacan c’est par exemple ce qui s’exprime dans son petit texte qui est aussi dans Scilicet 2/3, L’adresse du jury d’accueil à l’assemblée avant son vote, pages 49-51. C’est une mine. Il y a ce passage, par exemple – La psychanalyse ne se produit pas sans moyens qui ne vont pas sans de personnes se composer, ni sans, avec elles, composer. Voilà le réalisme lacanien. On ne commence pas une École à partir de zéro. Il faut qu’un certain nombre de gens soient réunis, il faut tenir compte des personnes – il ne dit pas des sujets – avec leurs sensibilités, leurs préjugés, leurs lourdeurs, leurs craintes, etc., et donc, il faut composer. C’est d’ailleurs ce qu’il a fait. Il a dû mettre beaucoup d’eau dans son vin pour arriver à faire passer sa Proposition de la passe. Il ne suffisait pas d’aller au tableau, de faire la démonstration, et tout le monde aurait applaudi. Pas du tout. On l’a hué. Les notables, les responsables, ont hué. Il a donc dû naviguer au plus juste, il y a fallu plus d’un an de tractations et mai 68, qui a beaucoup aidé à faire, en janvier 69, finalement voter sa Proposition. Il a fallu que Lacan manœuvre comme un perdu tout ce temps-là. Il a suscité une autre Proposition pour diviser les voix de l’autre côté, clairement, et après, il a inventé un système de vote préférentiel, dont il n’est pas difficile de voir que cela lui assurait à peu près certainement de faire passer sa Proposition, comme un politicien radical-socialiste de la Belle Époque. Ce n’est pas Lacan tapant sur la table et obtenant tout d’un seul coup. C’est essayer de faire avancer les choses avec les moyens du bord, en ayant confiance que ce serait finalement pour les meilleurs intérêts de la psychanalyse.
C’est là qu’il ne faut pas se tromper sur le Ne pas céder sur son désir. Ce n’est pas s’accrocher à chaque petite chose. Le désir est toujours affaire d’horizon. D’ailleurs, la dernière phrase, que j’ai soignée, du Séminaire des Formations de l’inconscient associe le désir et l’horizon – C’est là que le sujet rejoint le point d’horizon où s’articule la consigne de Freud, son Wo es war, soll Ich werden. C’est aussi bien ce qu’une autre sagesse exprime dans son Tu es cela. Voilà qui doit venir au terme marquer l’assomption authentique et pleine du sujet dans sa propre parole. Ce qui veut dire – à cet horizon de la parole sans lequel, sauf à tracer des fausses routes et produire des méconnaissances, rien dans l’analyse ne saurait être articulé, que le sujet reconnaisse où il est. Le mot important est horizon. D’ailleurs, le schéma à deux étages que Lacan construit dans ce Séminaire, est un schéma qui a une ligne d’horizon. Ne pas céder sur son désir, ce n’est pas du tout s’accrocher à chaque petite chose. C’est au contraire, en fonction de l’horizon, composer, biaiser, capituler, à condition de ne pas céder sur la ligne d’horizon du désir.
DEBAT
J.A. Miller a répondu en ces termes aux questions de l’assistance. (résumé)
L’acte et le Jugement dernier
La perspective du Jugement dernier est incluse dans l’éthique des suites, mais c’est un Jugement dernier qui est, si l’on veut, présent à l’origine de l’acte. Faire un acte, c’est en répondre au Jugement dernier, répondre de l’acte et de ses suites.
C’est terrible. C’est l’angoisse de l’acte. Quand il y a vraiment un acte, cela change pour toujours, et même la face du monde. C’est pour cela que des sagesses orientales recommandent surtout de ne pas bouger. Il ne faut pas écraser une coccinelle, parce qu’on ne sait pas ce qui peut s’ensuivre. C’est une ascèse visant à s’abstenir, aussi radicalement que possible, de tout acte, pour ne pas être pris dans ces affaires de suites. L’angoisse de l’acte, c’est de saisir que l’acte est au principe d’une chaîne, et bien sûr qu’on ne sait pas à l’avance quelles seront les suites. Ce sont justement les suites que l’on ne connaît pas qu’il faudra assumer.
Dire qu’on ne doit pas les assumer parce qu’on ne les connaissait pas, c’est le refuge de la belle âme, qui ne veut pas assumer les conséquences sous prétexte qu’elle ne les connaît pas, mais c’est justement cela qu’il faut assumer. S’il suffisait de calculer – une machine à calculer, et hop, on sait ce qui est à faire, et ce qui est à ne pas faire – ce serait le sujet supposé savoir absolu, qui détruirait toute éthique de l’acte. Il y a éthique précisément parce qu’on ne sait pas tout. Qu’est-ce qu’on sait simplement ? Que l’on devra vivre avec, se débrouiller des suites.
La référence de Lacan au Jugement dernier s’inscrit dans le fil de l’éthique des suites, alors que l’éthique de l’intention, c’est le Jugement premier, si je puis dire.
Le respect
Dans la première page du Discours à l’EFP, Lacan utilise deux fois le mot respect. Il respecte quoi ? Il respecte l’approximation du tri qui lui a donné des AE et des AME, et il respecte ce que mérite l’expérience de chacun en tant qu’évaluée par les autres. C’est-à-dire – Je me tiens à distance et je me garde de mettre ça en question.
Ne nous attachons pas au mot, qui peut recevoir des valeurs positives ou négatives. Par une face, on respecte l’autre pour être respecté par lui. C’est de l’ordre de la réciprocité, c’est la pourriture de la réciprocité. Comme dit Lacan, on valorise de façon tout à fait erronée le moment de la réciprocité dans les rapports subjectifs. La réciprocité, c’est la chute de la relation subjective dans le stade du miroir.
Pourquoi on n’ose pas donner un coup de poing à l’autre ? C’est comme si, en frappant l’autre, on s’offrait déjà à être frappé, comme si on se frappait soi-même. Les ménagements à l’égard de l’autre – être aux petits soins, gentil, compréhensif –, c’est une autoprotection. C’est seulement quand on franchit le plan imaginaire que l’on peut en effet cogner sur l’autre de la bonne façon, parce qu’on n’est plus dans le moment de la réciprocité.
Le moment de la réciprocité, c’est le moment de l’embarras. C’est la fameuse morale dont Lacan parle dans un passage très rigolo du Séminaire Les formations de l’inconscient – Ne pas faire à autrui ce qu’on ne voudrait pas qu’autrui vous fit. Il dit – C’est tout de même assez limité, parce qu’en tout cas, dans le domaine sexuel, cela ne peut pas vraiment s’appliquer.
Le respect, on peut le rétablir dans sa valeur kantienne. C’est un des noms du rapport à l’Autre majuscule, c’est respecter en l’Autre autre chose que son image, respecter sa différence, son incomparable.
[1] Note de Catherine Bonningue. Ce texte reprend l’essentiel de l’intervention de J.-A. Miller à la dernière soirée du Séminaire Politique lacanienne première série, le 27 mai 1998, à Paris, dans le cadre de la Section clinique de Paris-Saint-Denis. Ce Séminaire se poursuit, à un rythme mensuel, cette année 19981999, sur le thème de La politique vue par Lacan.