La passe bis

Jacques-Alain Miller

"RCF 66"
Editions Navarin

La passe bis

Télécharger le texte

  • Création du PDF
  •  

    La passe bis*

    Jacques-Alain Miller

     

    Parasites de solitude

    L’inconscient réel, une idée à manier avec précaution, fait une drôle de grimace dans la psychanalyse. On ne s’égale à l’inconscient réel qu’à ses dépens.

    Pour situer cette notion dans un couple d’opposition – l’inconscient transférentiel et l’inconscient réel –, je me suis emparé de ce que Lacan avait soigneusement voilé dans une incise de ce petit écrit où il invite à ce qu’on le suive dans sa définition de ce qu’« est l’inconscient, soit réel »[1]. Cela fait trou dans son enseignement, et même un trou par quoi tout son enseignement est susceptible de s’évacuer. Il n’a laissé à personne d’autre le soin de creuser ce trou-là, même s’il l’a assez soigneusement dissimulé.

    Cette définition s’enlève sur le fond d’une solitude du sujet. Cela se dit rapidement et porte pourtant des échos profonds lorsqu’on tente de s’y égaler.

    Le sujet dont Lacan met en exergue la solitude, c’est Freud : « un solitaire, théoricien incontestable de l’inconscient ».[2] Incontestable ne veut pas dire qu’il ait été incontesté, loin de là. On parle encore de lui très fort en ce début du XXIe siècle, et pas toujours pour en dire du bien. Incontestable veut dire au moins qu’on se fiche de ce qui peut le contester. Il s’agit de s’installer en un point, à une place, à un poste, où les autres, ça ne compte pas.

    Il y a un autre exemple illustre d’un solitaire que celui de Freud, qui a pourtant eu des cohortes pour le suivre, dans la psychanalyse. Lacan lui-même, qui se présentait ainsi au moment de créer ce qu’il appelait si sympathiquement une école : « Aussi seul que je l’ai toujours été dans ma relation à la cause psychanalytique. »[3] Il se badigeonnait lui-même d’une colle pour qu’apparemment, ça lui tienne compagnie. Les analystes – les freudiens, les lacaniens – sont ainsi mis dans la position, que l’histoire vérifiera toujours davantage, de parasites, parasites de solitude.

     

    L’envers de la passe

    Un troisième terme s’ajoute à l’inconscient transférentiel et l’inconscient réel : la passe – l’ajouter là fait un effet de sens –, à l’orienter de l’inconscient transférentiel à l’inconscient réel.

             la passe –> de l’inconscient transférentiel à l’inconscient réel

    Lacan a appelé passe la sortie de l’inconscient transférentiel, un moment où se transforme radicalement le rapport au compagnon analyste, ce soi-disant bon samaritain. Liquidation, comme on dit, et comme le répète Lacan, même entre guillemets.[4] Si inadéquat soit-il, ce mot de liquidation dit tout de même quelque chose. Liquidation du transfert pour. À entendre pour l’analyste, avec son cortège d’affects où, comme on l’a su très vite, s’inscrit aussi bien la haine que l’amour. Béni soit l’affect quand il est d’indifférence !

    La fonction de l’esp d’un laps, où le lapsus, formation de l’inconscient, « n’a plus aucune portée de sens (ou interprétation) »[5] s’inscrit, de la façon la plus claire, dans ce moment. Ça, alors qu’on peut parler de la sortie de l’inconscient transférentiel.

    On a pensé, avec Freud, et après Freud, qu’une fois fermée cette parenthèse, on avait pourtant à continuer de s’analyser, sans analyste, dans la solitude. On serait allé, à l’occasion – régulièrement, voulait Freud –, remettre ça, pour une tranche. Goûter un peu, de nouveau, à l’inconscient transférentiel.

    L’autre solitaire, Lacan, a imaginé de proposer une autre voie, celle qui consisterait à établir une relation à la cause analytique. Ce qui se dessine comme la passe bis, celle-là orientée dans le sens contraire. Attention ! Pas un nouveau transfert pour l’analyste. Le transfert à l’analyse.

             la passe –> de l’inconscient transférentiel à l’inconscient réel

            la passe bis –> de l’inconscient réel à l’inconscient transférentiel

    C’est en tout cas la valeur que Lacan a donnée à ce qu’il appelait « la relation à la cause analytique ».[6] Puis il a voulu définir, pour chacun, la voie de solitude qui avait été, selon ses déclarations, la sienne, inventant alors de superposer à la passe, la passe bis, pour soulager sans doute du poids que comporte l’inconscient réel.[7]

    La passe bis est l’envers de la passe. Elle suppose franchi un point de rebroussement, pour le dire en termes topologiques. Ce n’est pas, dans l’idée que Lacan propose, un retour au statu quo ante.

     

    Mirage de la vérité

    L’histoire a-t-elle vérifié ça ? C’est à voir. La passe bis n’a porté que là où Lacan a été suivi. Il n’est donc pas du tout sûr qu’elle permette de faire l’économie d’un transfert pour un analyste, puisque Lacan en était un. Et encore, tous ceux pour qui les propos de Lacan ont eu leur incidence dans leur vie et dans leur pratique ne l’ont pas suivi dans ce rebroussement. C’est dire à quel point nous évoquons, quand nous en parlons, une expérience limitée, toujours précaire.

    C’est peut-être dans ce texte bref de « L’esp d’un laps » que Lacan en a dit le plus long là-dessus. Il a un mot pour qualifier l’opération de la passe bis : « hystorisation », une histoire hystérisée.[8] Une histoire qui est un processus d’historisation intersubjective, si je puis dire.

    La passe bis, ce serait l’hystorisation de votre analyse. Pas seulement dégager une logique qui serait le métalangage de votre analyse. Si Lacan dit hystorisation avec un y, c’est bien parce qu’il ne s’agit pas d’objectivation. C’est aussi un théâtre. Il s’agit d’élaborer comment, dans mon analyse, j’ai pu faire du sens avec du réel, et donc, à l’occasion, nécessairement, en bouchant les trous qui séparent les bouts, afin tout de même, au bout, de se faire applaudir.

    Si la passe bis se situe en ce point de rebroussement, elle s’élabore dans la solitude, cette solitude qui perce dans la formule que « l’analyste ne s’autorise que de lui-même ».[9] Invitation est faite à chacun de rejoindre Freud et Lacan dans leur solitude.

    L’hystérisation se supporte de cette solitude, même si elle s’effectue avec des parasites. Des passeurs, deux au final, qui viennent en ambassade auprès de l’impétrant et qui transmettent à un jury mis sur pied dans la fameuse École. C’est le théâtre de la passe. Or, les passeurs, des messagers, vont transmettre, mais il est essentiel que cette transmission soit indirecte, c’est-à-dire que ces passeurs sont aussi bien à faire fonction d’écran. Le jury, derrière, n’est pas censé voir ni entendre ce que déclare le passant tout seul, ce qu’il déclare à des passeurs qui sont des spectateurs. Ils sont aussi des critiques de théâtre et aussi des plaques sensibles, que le jury interroge sur ce que ça leur a fait d’en avoir entendu un qui serait parvenu à l’inconscient réel.

    La passe bis ne peut être dite une épreuve de vérité que cum grano salis. L’épreuve de vérité, c’est l’analyse, où on essaye de dire le vrai, le compagnon analyste étant là pour vous inspirer une certaine passion de dire vrai. Si la passe bis est une épreuve de vérité, la différence, c’est qu’ayant atteint à l’inconscient réel, on est supposé savoir que la vérité est un mirage, que, de la vérité, « seul le mensonge est à attendre » [10]. Le mensonge n’est pas une objection à la vérité, le mensonge n’a sens que dans la dimension de la vérité.

    Le sens de la vérité et du mensonge est ce qui s’éteint au terme nommé inconscient réel. On n’attend pas, dans la passe bis, un témoignage sur le vrai de vrai. Ce serait un mirage.

     

    Faute, lapsus et sinthome

    Rien ne nous dit que ce mirage n’ait pas eu lieu dans l’histoire de la passe. Le témoignage attendu, c’est comment quelqu’un, dans son analyse, a su y faire avec la vérité menteuse, comment il s’y est abandonné, englué et, on l’espère, extrait, nettoyé. En tous les cas, « le mirage de la vérité » a un « terme », celui de l’inconscient réel qui se voit, qui s’apprécie à « la satisfaction qui marque la fin de l’analyse ».[11]

    Il n’y a pas de façon plus sobre, plus délicate, de le dire. Il y a fin de l’analyse quand il y a satisfaction. Cela suppose sans doute une transformation du symptôme qui, d’inconfort, de douleur, délivre la satisfaction qui, depuis toujours, l’habitait, l’animait. Le critère est de savoir y faire avec son symptôme pour en tirer de la satisfaction.

    D’où la thèse que Lacan formule selon quoi l’analyse préside à une urgence.[12] Cela va plus loin que de coordonner l’analyse à une demande. Ce qu’on appelait demande, du point de vue du symbolique, est en fait « la requête d’une urgence »[13]. C’est ce qui se jauge aux entretiens préliminaires. Y a-t-il ou non urgence de satisfaction? Le sujet en est-il au point de ne plus savoir rien faire avec son sinthome que de la souffrance? Joyce, à qui Lacan a consacré l’énigmatique Séminaire d’une année, avait refusé l’analyse. Ce qui n’empêche pas Lacan de lui décerner d’illustrer au mieux ce qu’on peut attendre d’une analyse et de sa fin, c’est-à-dire d’avoir su y faire de telle façon avec son sinthome qu’il en a tiré la satisfaction de ses jours et la perspective d’immortaliser son nom propre. Ajoutons cette précaution, que répète Lacan énigmatiquement, qu’il n’y a pas d’éternité[14], nous rappelant là à la structure temporelle qui gouverne l’inconscient et qui ne permet pas de s’abîmer dans aucune contemplation de combinatoire suspendant le temps.

    Lacan évoque, dans Le sinthome, ce qui serait la faute de structure présente chez Joyce, nécessitant une correction, un raboutage, qui est son symptôme même, et qui passe par l’écriture.[15] Sur le concept de la faute, qui n’a rien à faire ici avec la culpabilité, il indique, ce qui est la loi de toute interprétation, qu’il y a derrière tout lapsus une finalité signifiante. « S’il y a un inconscient, la faute tend à vouloir exprimer quelque chose », quelque chose que le sujet ne sait pas et qui pousse pour se révéler.[16]

     

    Mesure du vrai au réel

    Lacan rebondit de ce point précisément dans « L’esp d’un laps ». La finalité signifiante est bien ce qui est à mettre en question, étant celle qui invite à donner portée de sens ou interprétation aux formations de l’inconscient, et elle suppose qu’il y a, par en dessous, une vérité qui cherche à se faire entendre, à percer. C’est de mettre en question la notion même de la finalité signifiante des formations de l’inconscient que Lacan isole alors l’inconscient réel, qui est un inconscient sans le refoulement. De ce point, l’année suivante, d’une démarche nécessairement trébuchante, Lacan se proposait, dans L’une-bévue, d’élaborer quelque chose qui va plus loin que l’inconscient.[17] Ce qui le retiendra jusqu’à son dernier souffle.

    Il faut là, non pas se familiariser, mais élaborer ce qui, pour Lacan, était le hiatus, la faille entre le rêve et le réel. « Le vrai, c’est ce qu’on croit tel », pouvait-il dire, et ce qui rayonne de l’autre côté, c’est l’idée du réel comme dénoué de toute croyance.[18] Comment définir cette croyance ? Je dirai : mensonge en acte, qui a des effets. « La foi, et même la foi religieuse, voilà le vrai, qui n’a rien à faire avec le réel. »[19] Lacan va jusqu’à formuler de la psychanalyse qu’elle est la forme moderne de la foi religieuse.[20] Ceci demande à être resitué là où cette phrase est à sa place, à savoir au niveau de l’inconscient transférentiel, cet inconscient transférentiel qui est accroché par Freud à rien d’autre qu’au Nom-du-Père. Le vrai, ce vrai-là, ce vrai de croyance est, dit Lacan, « à la dérive » quand il s’agit de réel.[21]        

          la passe –> de l’inconscient transférentiel à l’inconscient réel

          la passe bis –> de l’inconscient réel à l’inconscient transférentiel

    Ce « à la dérive », qui n’est pas sans écho du côté de la pulsion, nous pouvons déjà l’assigner à ce dont il s’agit dans la passe bis, qui suppose sans doute de faire la différence du vrai et du réel, d’élaborer la dérive du vrai, de mesurer ce qui a fait fonction de vérité, dans votre analyse, au regard du réel, qu’on s’employait incessamment à éteindre ou à voiler. Mesurer le vrai au réel.

                   

    *Texte et notes établis par Catherine Bonningue de la leçon du 10 janvier 2007 de L’orientation lacanienne III, 9, enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII.

     

     

    [1] Lacan Jacques, « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI » (1976), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 571. Cf. Miller J.-A., L’orientation lacanienne III, 9 (2006-07), notamment « L’inconscient réel », Quarto n° 88/89, Bruxelles, 2007, et leçons 2 à 5 (à paraître dans Quarto).

    [2] Ibid.

    [3] Lacan J., « Acte de fondation de l’École freudienne de Paris » (1964), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 229.

    [4] Cf., Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École » (1967), Autres écrits, op. cit., p. 254.

    [5] Cf. Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », op. cit., p. 571.

    [6] Lacan J., « Acte de fondation de l’École freudienne de Paris », op. cit., p. 229.

    [7] Cf. Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967... », op. cit.

     [8] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », op. cit., p. 573.

    [9] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967... », op. cit., p. 243 ; cf J.-A. Miller, L’orientation lacanienne II, 9 « Le banquet des analystes » (1989-90), où cette formulation est largement commentée, rappelant notamment qu’elle est introduite en 1967, reprenant ce qui existe déjà depuis 1964.

    [10] Ibid., p. 572.

    [11] Ibid.

    [12] Ibid. p. 148.

    [13] Ibid., p. 573.

    [14] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome (1975-76), Paris, Seuil, 2005, p. 148.

    [15] Ibid., p. 153.

    [16] Ibid., p. 148.

    [17] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre (1976-77), Paris, Seuil, 2007.

    [18] Ibid., leçon du 14 décembre 1976.

    [19] Ibid.

    [20] Cf. ibid.

    [21] Ibid.