La nouvelle alliance conceptuelle de l'inconscient et du temps chez Lacan
Jacques-Alain Miller
"RCF 45"
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La nouvelle alliance conceptuelle
de l’inconscient et du temps chez Lacan
Jacques-Alain Miller
L’inconscient-événement
Freud avait apparemment rompu les liens en énonçant, comme on le répète sans trop aller regarder le contexte, que « l’inconscient ne connaît pas le temps ». * Ce n’est pas « arrière, messieurs, je ne saurais vous voir », mais l’ignorance pure et simple. La dimension de l’inconscient serait d’un autre ordre, d’une autre dimension que celle du temps. Pendant que nous nous échinons dans l’écume des jours, l’inconscient se prélasse, nous laisse passer, et, lui, demeure avec son automatisme de répétition. Inutile de lui dire qu’il a déjà fait ça beaucoup, beaucoup.
Chez Lacan, l’inconscient a une affinité essentielle avec le temps. On ne peut pas se débrouiller de l’inconscient sans y mettre le paquet et le temps. Il ne s’agit pas là d’une contingence, mais d’une affinité essentielle. J’ajoute tout de suite qu’il faut faire attention pour s’y retrouver que cela qualifie, chez Lacan, l’inconscient-phénomène, l’inconscient-événement, l’inconscient en tant qu’il s’inscrit comme événement dans la trame du temps.
Hypothèse de l’inconscient et supposition du sujet
Mais il y a bien opposition, parce que Freud parle d’« hypothèse de l’inconscient » et Lacan de la « supposition du sujet ». Le terme de supposition est à vrai dire la traduction latine du terme grec « hypothèse », et cela s’emboîte en effet. Freud parle d’hypothèse en tant que l’inconscient est déduit, inféré à partir d’un certain nombre d’effets bizarres, détonants, dont on ne peut rendre compte qu’en inférant l’existence de processus inconscients, puisque le sujet lui-même s’avoue incapable d’en rendre compte par sa cogitation consciente, par son argumentation.
Freud dit « hypothèse de l’inconscient » en tant que l’inconscient est inféré comme étant déjà là et portant des effets. Freud ne dit « hypothèse de l’inconscient » que pour dire : ce n’est pas parce que l’inconscient ne paraît jamais en personne mais seulement à partir des inférences que nous faisons, qu’il n’est pas quelque chose de réel au sens de la science. Il s’agit pour Freud de sauver le caractère « real » de l’inconscient en dépit du fait qu’il ne se présente pas en personne, mais seulement à partir d’une déduction qui n’en est pas moins certaine et indubitable.
Le transfert pour Freud est d’un autre ordre. C’est ce qui permet d’avoir accès à cet inconscient déjà là et d’introduire des transformations dans ce quelque chose de réel qui est l’inconscient. Il introduit ces transformations de deux façons : premièrement, la personne de l’analyste attire à elle la libido investie dans les symptômes, et deuxièmement, ce faisant, les symptômes prennent un nouveau sens dans le transfert, neuen Sinn.
Le sujet supposé savoir de Lacan procède de ce que Freud appelle répétitivement « l’hypothèse de l’inconscient », mais c’est pourtant une supposition d’une tout autre sorte, et d’abord parce qu’il s’agit d’une définition de l’inconscient à partir du transfert. Il s’agit de la perspective que donne le transfert sur l’inconscient, et, plus loin, qui entre dans la définition du statut de l’inconscient. C’est une définition de l’inconscient à partir du moyen de sa découverte. Ce n’est pas si apparent dans la composition même du Séminaire des Quatre concepts fondamentaux, où s’introduit précisément, vers la fin, d’une façon un peu plus étendue, le sujet supposé savoir, et qui avait déjà pointé son nez dans un Séminaire antérieur.
L’écart entre inconscient et transfert
On note, dans le Séminaire XI, l’écart maintenu par Lacan entre l’inconscient et le transfert, puisqu’il en fait deux concepts distincts, et que, dans la suite de quatre concepts qu’il distribue, l’inconscient vient d’abord, et puis on passe par la répétition, avant d’introduire le transfert, pour terminer sur la pulsion. On note, dans la composition même de ce Séminaire, l’écart freudien maintenu entre inconscient et transfert dans les Conférences d’introduction à la psychanalyse. Cet ouvrage de Freud ne pouvait pas être loin de l’attention de Lacan au moment où, après une rupture définitive avec l’Association internationale de Psychanalyse, il se trouvait changer de lieu et de public, passer de Sainte-Anne à l’École Normale supérieure, lieu où d’ailleurs la faction des analystes se développait bien, spécialement cette année-là. Lacan dit bien, dans un texte qui a été placé au verso de l’ouvrage, qu’il a trouvé dans ce Séminaire moins l’occasion d’une introduction que de repenser les fondements de la psychanalyse : « L’hospitalité reçue de l’École Normale supérieure, un auditoire accru indiquait un changement de front de notre discours. Nous avons mis au point un organon à leur usage en l’émettant selon une propédeutique qui n’en avançait aucun étage avant qu’ils aient pu mesurer le bien-fondé du précédent.»
L’inconscient est introduit à partir de l’ordre symbolique, tandis qu’est avant tout mis en évidence le caractère libidinal du transfert, conformément à l’orientation de Freud dans cet ouvrage. C’est la réalité sexuelle, la libido qui semble donner le centre du concept du transfert dans le Séminaire XI. Et la formule qui avait retenu à l’époque certains de ses auditeurs – moi-même –, « le transfert est la mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient », nous avait au fond surtout frappés parce que nous étions ignorants de Freud. Avouons-le. C’est une formule qui pourrait être extraite du chapitre du «Transfert » des Conférences d’introduction à la psychanalyse.
Il peut même sembler que cette formule n’est pas trop en avance sur le schéma fondamental que Lacan avait introduit au début de son enseignement : ces deux axes en opposition, du symbolique et de l’imaginaire. L’acquis du Séminaire est ici clairement de placer l’inconscient sur l’axe du symbolique, tandis que le transfert, lorsqu’on en parle comme substance étant de la réalité sexuelle de l’inconscient, apparaît au contraire de l’ordre imaginaire, avec le rapport d’obturation du transfert par rapport aux émergences de l’inconscient. Cela reste d’ailleurs dans le schéma que Lacan élabore cette année de l’aliénation et de la séparation. J’ai démontré ailleurs que ce schéma d’aliénation et de séparation est une transformation de celui-ci. Cela se présente ici sous forme d’opposition et ici sous forme d’articulation.
Dans le schéma, on peut dire : ah ! s’il n’y avait pas l’imaginaire, tout se déroulerait bien dans le symbolique. Lacan dit d’ailleurs, dans la première partie du « Séminaire de La lettre volée », que l’imaginaire ne compte finalement pas par rapport à la dialectique symbolique. Aliénation et séparation, cela dit autre chose : que l’émergence imaginaire, l’émergence libidinale, l’émergence de l’objet est strictement déterminée par les processus symboliques de l’aliénation. Je ne développe pas ce point.
Cela répond très bien à l’opposition freudienne de Sinn et Bedeutung : le Sinn d’ordre symbolique, la Bedeutung étant la référence libidinale, toujours employée par Freud dans ce sens.
Opposition entre l’inconscient-sujet et l’inconscient-savoir
C’est en fait beaucoup plus complexe dans le Séminaire XI, parce que l’inconscient s’y trouve défini comme sujet, et que définir l’inconscient comme sujet est à l’opposé de le définir comme savoir. Définir l’inconscient comme un savoir – la référence en est les plus et les moins du schéma des alpha, bêta, gamma, de Lacan –, c’est le prendre par le bout où il est un automaton. C’est pourquoi Freud met, lui, tellement l’accent sur la Zwangshandlung, l’action compulsive. C’est ça la définition de l’inconscient comme savoir. Tandis que le définir comme sujet, c’est mettre au contraire l’accent sur, non pas l’automaton, mais la tuché, sur la rencontre au hasard, sur l’imprévu, et même au-delà sur l’imprévisible. Prendre l’inconscient comme sujet, ce n’est pas du tout le prendre comme étant déjà là et portant des effets, mais le prendre au niveau de l’effet, si je puis dire, comme quelque chose qui se produit et qui se manifeste de façon aléatoire. Et en ce sens le sujet est un événement. C’est, dans les formations de l’inconscient, l’événement de l’inconscient.
C’est bien par cette sorte d’événement, en ajoutant ces événements, que Freud est entré dans la compréhension populaire. Il a ajouté au registre un certain nombre d’événements. Quand le président de séance dit, au moment d’ouvrir : « la séance est close », c’est un événement freudien. Nous saisissons là l’inconscient comme sujet disruptif. Tandis que si le président de séance dit, quand ça s’ouvre, « la séance est ouverte », et, quand elle ferme « la séance est close », aussitôt la séance est close, s’il est bien à sa place. Il fait ça tous les jours, et après même, lorsqu’il est à la retraite. S’il continue le matin et le soir à dire « la séance est ouverte », « la séance est close », on dira que c’est une action compulsive. On a eu quelque chose de cet ordre-là, dit-on, avec Salazar, qui, à la fin de sa vie, se croyait toujours diriger le Portugal. Tout s’organisait autour de lui pour qu’il puisse le penser.– La séance est ouverte, la séance est close.– Oui, monsieur le président.
Lieu prévu pour l’imprévisible
Le même contraste se répercute, si l’on y pense, entre la séance analytique et les événements de l’inconscient. La séance analytique, prétend Lacan, se caractérise par sa régularité : quels sont vos jours? quelles sont vos heures ? Quasi bureaucratique, dit Lacan. En effet, la séance est ouverte, la séance est fermée. C’est tout de même l’essentiel de l’acte de l’analyste : aller de son cabinet à la salle d’attente, inviter le sujet suivant à l’accompagner en le précédant ou en le suivant. Et ensuite, le trajet inverse. Lorsque j’étais moi-même en analyse, je me disais qu’il fallait être sacrément obsessionnel pour être analyste et refaire cela à longueur de temps.
D’un côté la séance est prise dans l’automaton, et puis, on a cet ordre supposé invariable, cette constance admirable pour que, imprévisible à son heure, comme l’esprit qui souffle où il veut, on cueille une manifestation symptomatique de l’inconscient, un petit mot d’esprit, un petit lapsus. Il y a, autrement dit, un contraste évident, au niveau du phénomène, entre l’ordre de la séance et l’ordre de l’inconscient comme sujet. C’est le paradoxe de la séance analytique, lieu prévu pour que s’y produise l’imprévisible. L’imprévisible a une petite tendance à se produire à côté du lieu où on l’attend, mais ce n’est pas grave, parce qu’à ce moment-là on le raconte dans la séance. Plus la séance est régulière et plus le quantum d’imprévisible a tendance à se manifester ailleurs.
La séance lacanienne et l’inconscient-sujet
On voit bien quelle est la différence de la séance lacanienne. Ce n’est pas qu’elle renie l’automaton de la séance, mais elle démontre une certaine pente à se structurer comme l’inconscient-sujet, elle glisse à se structurer comme l’inconscient-sujet. A l’intérieur de la régularité quasi bureaucratique que Lacan évoque, se loge au moins des indices et des marques d’imprévisible. Jamais une fois exactement comme l’autre. Ce qui est à l’opposé de ce à quoi cette logique nous ferait tendre chaque séance exactement pareille.
Nos analystes new-yorkais des années cinquante avaient porté cela jusqu’à toujours la même veste, toujours la même cravate, ne pas bouger une seule chose dans le cabinet analytique. Cela a été décrit par Janet Malcolm – une essayiste connue aujourd’hui – dans le premier ouvrage qu’elle ait produit. Cela atteint des sommets. S’ils la portent toute la journée, il faut bien qu’on la nettoie quelque temps, et il faut donc qu’ils en aient plusieurs identiques. Il y avait même une tendance, dit-elle, à ce qu’ils se fournissent tous chez le même tailleur, pour ne pas être trop différent les uns les autres. C’est vraiment la réduction de l’analyste à la pure différence numérique.
Le tour de Lacan, c’est l’inconscient-sujet, l’inconscient-phénomène, c’est-à-dire celui qui apparaît dans la séance, ou, si c’est hors de la séance, celui dont on rapporte dans la séance l’émergence disruptive. C’est le sens qu’il faut donner à la phrase que Lacan prononce dans son Séminaire et qui est reportée au chapitre II « La forme essentielle où nous apparaît d’abord l’inconscient comme phénomène, c’est la discontinuité. » Ce qui compte, ce sont les termes « apparaître » et « phénomène », parce que cela désigne un aspect précis de l’inconscient. Dire que la forme essentielle où nous apparaît l’inconscient comme phénomène est la discontinuité, c’est bien dire qu’il ne s’agit pas de l’inconscient freudien comme inféré, ce n’est pas l’inconscient de l’hypothèse freudienne. L’inconscient de l’hypothèse freudienne qui vaut comme quelque chose de réel dans l’hypothèse de la science, c’est l’inconscient du tableau noir, l’inconscient conclu. Et l’inconscient conclu à partir de quoi? À partir de discontinuité.
Ce qui vacille dans la coupure du sujet
L’inconscient freudien est celui qui rétablit la continuité, qui est à fleur de texte dans le chapitre de Freud « Justification du concept de l’inconscient » qui est au début de son texte sur « L’inconscient » dans la Métapsychologie. Lacan le prend par l’autre côté : la forme essentielle du phénomène de l’inconscient, c’est la discontinuité. Cela se confirme de ce que Lacan dit plus tard : l’inconscient se manifeste toujours comme ce qui vacille dans une coupure du sujet. Cela désigne l’inconscient-sujet comme phénomène, l’inconscient-sujet que l’on peut noter. C’est de là que se justifie de poser comme une thèse qu’il y a une temporalité de l’inconscient – la temporalité de l’éclair, perceptible dans le lapsus, de ce qui apparaît pour disparaître aussitôt, de ce qui s’ouvre pour se fermer. On peut ainsi poser que l’inconscient en tant que sujet supposé savoir, ce n’est pas du tout l’inconscient comme savoir. L’inconscient comme sujet supposé savoir est au niveau du phénomène, au niveau de l’écume.
L’inconscient n’est pas un être
Quelle est la conséquence de distinguer l’inconscient-sujet et l’inconscient-savoir et de donner le pas à l’inconscient-sujet sur l’inconscient-savoir ?
Notre petit inconscient-savoir, celui que nous inférons, d’où vient-il ? Ah ! c’est l’inconscient-savoir, avec ses alpha, bêta. Il ne connaît plus personne. Et voilà ! – Je continue, et je vous embête. D’où vient-il ? Il est d’humble extract. Il vient de ces petits accrocs imprévisibles. Il est né dans la fange, mais il l’oublie. Et Lacan le lui rappelle. –Tu n’es fait que de ces manifestations contingentes, ces petites interruptions, ces petites discontinuités, ces petits glissements. C’est quand le pied te manque que va s’élever le Golem de l’inconscient, apparemment immuable. Je mets un peu de couleur pour réveiller ce que moi-même j’ai seriné pendant des années. Je l’ai rédigé, je l’ai fait lire, et puis c’est commenté partout.
-Vous m’excusez. Je demande à mon critique sévère de m’excuser. C’est dans ce contexte-là que prend sa valeur de dire « l’inconscient n’est pas un être ». Et c’est vrai que le prendre par le biais du phénomène désubstantialise l’inconscient, le désotolongise. Et comment mieux le dire qu’en repérant l’inconscient à partir du manque-à-être. C’est dans ce contexte-là que Lacan a pu dire que le statut de l’inconscient n’est pas ontique, mais éthique. C’est la différence entre les « étant » au niveau ontique et l’être au niveau ontologique. Je laisse cela de côté. Pourquoi s’introduit ici « éthique » ?
Cela a plu, cela a eu beaucoup de succès, le moment où j’ai pris le mot éthique et je l’ai mis sur l’édifice du Champ freudien en lettres lumineuses qui apparaissent et disparaissent éthique, éthique, éthique... Mais il faut voir que cette éthique-là s’écrit sur le manque au niveau ontique. C’est vraiment l’éthique à la place de l’ontologie. Lacan a prononcé une éthique de la psychanalyse et non pas une ontologie de la psychanalyse, et même pour des raisons tout à fait essentielles.
On peut écrire ce manque S(A) barré pour dire que c’est précisément dans ce manque-là, ce manque ontique, que devient nécessaire la décision, l’acte, la création comme ex nihilo, l’invention du savoir, parce que, dans ce manque, un engagement est nécessaire. Bien sûr que Lacan appartient, dans ce registre, à la filière des penseurs décisionnistes, ceux qui mettent en valeur le caractère, dans le vide de la vraie décision qui va ensuite créer l’espace même où elle va s’inscrire.
Du coup, on a parlé d’éthique, on parle d’éthique, et on comprend l’éthique de l’analyste. Et il faut en effet que l’analyste soutienne l’inconscient de son désir. D’où c’est précisément la désontologisation de l’inconscient qui valorise le désir de l’analyste. Les analystes adorent ça maintenant, le désir de l’analyste. Tout ça se passe parce que nous avons le désir de l’analyste ! Et la question clinique est y a-t-il là naissance ou non du désir de l’analyste ? C’est-à-dire de soutenir, en effet, ce qu’il faut de fiction pour que l’inconscient se manifeste de la bonne façon.
L’éthique de l’inconscient
C’est juste, mais cela prend souvent la tournure de « tout ce monde repose sur mon désir ». Il faut l’éthique de l’analysant. Il faut qu’il consente, qu’il vienne à son heure, qu’il respecte ce que nous n’appelons pas un contrat, mais qui est tout de même une forme de pacte. Il faut que vraiment il en veuille. Et comment vérifier que vraiment il en veut sans qu’il en bave ? Mais le plus important, c’est le troisième registre. Lacan avait exigé de traduire manque-à-être en anglais par want-to-be, alors que le traducteur avait proposé lack-of-being, qui est exact, mais statique. The want-to-be désigne que l’inconscient n’est pas, mais qu’il veut être quelque chose, comme le peuple selon Sieyès, c’est-à-dire que l’éthique la plus importante est l’éthique de l’inconscient. C’est le désir de l’inconscient d’être, à distinguer du désir inconscient.
Cela fait une surprise, l’éthique de l’inconscient, mais cela traduit en termes freudiens ce qui se parle sous la forme du refoulé et du retour du refoulé. On présente cela à partir de la résistance et du refoulement comme des oppositions de deux forces mécaniques, mais c’est une affaire de désir. L’inconscient veut être, il est à l’état d’intention inconsciente.
C’est pourquoi vous n’arrivez pas vraiment à le situer si vous faites une bipartition concernant l’être, oui/non.–Répondez, cochez la case s’agissant de l’inconscient. C’est ce que l’on vous demande tout le temps. Dès que l’on passe des frontières hors de l’Europe, hop ! tac, tac, masculin, féminin, etc.
L’inconscient ne trouve pas à se loger dans une distribution statique. L’inconscient, comme Lacan le met en valeur dans le Séminaire XI, est un vouloir-être, c’est-à-dire qu’il est pris essentiellement dans une dynamique, dans le passage du virtuel au réel, pour le dire en termes philosophiques.
C’est pourquoi l’inconscient a toujours été finalement saisi par Lacan, parce que c’est un réaliste – et dans cet ordre d’idées les vrais réalistes sont les phénoménistes, ceux qui regardent d’abord ce qui se passe –, dans une problématique de réalisation. Et Lacan peut dire : « L’inconscient est foncièrement du non-réalisé qui veut se réaliser. » D’où cette inversion fondamentale : alors que, pour Freud, la référence fondamentale de l’inconscient c’est le passé, pour Lacan c’est le futur.
C’est là chez Lacan dès les débuts, dès les premiers chapitres de « Fonction et champ de la parole et du langage », où on trouve l’expression, dans le titre de cette première partie de « la réalisation psychanalytique du sujet ».
C’est d’ailleurs dans ce chapitre qu’il explique pour la première fois la rétroaction temporelle. Cela décoiffe, bien sûr. Est-ce que la réalisation de l’inconscient comme « virtuel » est nécessairement unique ? Ou y a-t-il une marge où l’inconscient peut se réaliser comme ci ou comme ça ? Au niveau de la pratique, on prend tout le temps ça comme ça, puisqu’on se demande comment on dirige la cure par ici, par là. C’est bien que l’on pense qu’à la diriger par ici ou par là on va induire, inciter l’inconscient à se réaliser comme ci ou comme ça, à réaliser son intention encore virtuelle sous cette forme ou une autre. Nos collègues de Madrid ont pris comme sujet pour un Colloque prochain Volver a analysarse, en revenir à s’analyser, revenir à s’analyser. Ce qui inspire, c’est qu’avec un autre cela va peut-être se réaliser d’une autre façon. Ce ne sont pas des spéculations que l’on introduit là sur la virtualité, mais nous serrons quelque chose avec quoi nous sommes aux prises tous les jours.
L’image que j’avais introduite à partir de l’induction que m’en avait donnée Palomera sur le bricoleur, c’est bien ça. Le bricoleur accumule un certain trésor, et puis, il est disponible pour telle et telle réalisation où ce trésor va se distribuer, être mis à telle ou telle fin. C’est comme avec le lego. Une fois que vous avez fait une réalisation avec le lego, vous le redéfaites, vous le rangez dans sa boîte, et puis après, avec les mêmes éléments, vous allez les monter autrement. C’est donc pensable. Le lego n’est pas le comble de la spéculation conceptuelle, mais c’est ça le bricolage à la disposition de tous, et on voit là la marge qu’il y a entre le non-réalisé et puis la réalisation.
Savoir et méprise du sujet
C’est finalement dans cette dynamique-là que l’inconscient se réalise, et c’est par après qu’il est re-projeté comme ayant été déjà là, par ce que Bergson appelait un mouvement rétrograde du vrai, dont j’ai aussi parlé jadis. C’est par cette voie que se réalise le savoir inconscient. Donnons-lui sa formule : là où c’était le S du sujet, advient le savoir. Donnons au S sa valeur de sujet, comme il est arrivé à Lacan de le faire, Soll Ich werden, donnons au Ich sa valeur de savoir.
– Ah ! non, là vous exagérez, me rétorque celui qui me dérange. – Mais pas du tout. Allez voir au chapitre IV, page 45 du Séminaire XI. Lacan dit explicitement que le Ich est le lieu du réseau des signifiants. – Ah !
Dans le Séminaire XI, il donne cette valeur au Ich précisément d’être le réseau constitué du signifiant, c’est-à-dire que l’opération analytique, c’est de passer de l’inconscient comme sujet à l’inconscient comme savoir, à un savoir qui est fait à partir du sujet et des événements de sujet. Un savoir, comme dit Lacan, qui se manifeste dans la méprise du sujet. Chaque fois que vous vous gourez, cela fait un savoir. C’est chaque fois que vous vous gourez que vous avez dix sur dix en analyse, que l’on vous félicite chaudement.
Eh bien, c’est là le paradoxe. C’est là-dessus que Lacan met l’accent, et c’est au plus proche de ce qui a lieu. Il faut vraiment qu’on ait des piles de taies sur les yeux pour se les appliquer, pour qu’on ne saisisse pas à quel point cela décrit ce qui a lieu, ce que nous faisons.
On saisit dans ce contexte ce que c’est que le statut éthique de l’inconscient. Cela veut dire en effet que l’inconscient est relatif. Il est relatif au désir de l’analyste, il est relatif au désir de l’analysant, et il est relatif, dans la mesure où il peut se réaliser comme savoir plutôt comme ci ou plutôt comme ça. Tant qu’il n’est pas réalisé, il est en suspension, il est indéterminé, mais il est aussi sujet à un désir de se réaliser.
Un hiatus à sauter
Bon ! Objection. L’objection freudienne. Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire-là ? L’action compulsive démontre qu’il y a des contraintes qui sont inscrites et programmées, qu’on n’en fait pas à sa tête, qu’il y a les lapsus, et tout ça, que c’est l’écume des jours, comme dit Paul Valéry, mais ce qu’il y a de dur et qui ne peut pas changer, c’est ce programme inscrit de cette manière. – Ouh ! ne montez pas sur vos grands chevaux ! C’est précisément pourquoi Lacan, après nous avoir présenté l’inconscient comme sujet, nous amène le concept de répétition. Freud, avec son histoire d’hypothèse, on dit la constatation de la répétition au fond toujours signifiante, on force à poser l’inconscient comme quelque chose de réel, etwas Real. Mais Lacan ne pense pas qu’il n’y a jamais des faits, des données, un ensemble de signifiants qui obligent à inférer cela. L’inférence, la conclusion, c’est toujours une affaire de désir.
Moi, je m’épuise avec certains de nos collègues italiens, à leur faire admettre que 2 + 2 = 4, et que lorsque quelqu’un écrit ce qu’elle écrit, cela veut dire ça. On peut accumuler toutes les démonstrations. – Pas du tout. – Mais enfin ! vous l’avez écrit tout de même, que... – Ah ! non. Je vous adore. C’est comme la tortue de Lewis Caroll qui demande toujours une règle supplémentaire pour pouvoir admettre la déduction. C’est imbattable, parce qu’il y a S(Ⱥ). En bon français, cela se dit : on ne fait pas boire l’âne qui ne veut pas boire.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Que le Professeur Freud, quand il nous dit : voilà la liste des faits, qui font qu’on infère ceci... – Non ! Professeur. Non. Même pour dire 2 + 2 = 4, il y a un hiatus. Il faut une extrême bonne volonté pour admettre que 2 + 2 = 4. Comme l’a bien démontré le cardinal Newman, qui, lui, avait saisi qu’il fallait continuer de faire exister Dieu au temps de la logique mathématique et des ordinateurs, il y a un hiatus à sauter. Il y a S(Ⱥ) et son abîme avant d’inférer.
C’est pourquoi Lacan parle là d’éthique. (éthique, c’est ce qui permet même de conclure le moindre raisonnement. Lacan souligne, page 35 du Séminaire XI, que Freud ne met pas en évidence, justement parce qu’il est scientiste, son propre courage éthique à poser l’inconscient : « Si je formule ici que le statut de l’inconscient est éthique, non point ontique, c’est précisément parce que Freud, lui, ne met pas cela en avant quand il donne son statut à l’inconscient. » Bien sûr qu’il ne met pas cela en avant. Il met en avant la déduction logique au sens scientiste, qui ne permettrait pas que l’on dise autre chose. Tandis que Lacan : « Et ce que j’ai dit de la soif de la vérité qui l’anime est une simple indication sur les traces des approches qui nous permettront de nous demander où fut la passion de Freud ». Cela introduit précisément la place de l’éthique dans le vide de S((A)), et cela se confirme de ce que Lacan dit page 40 : « C’est à partir de la réduction à de purs signifiants que peut apparaître, dit Freud, un moment de conclure. » Lacan réintroduit là, dans le moment de conclure même, la place de l’éthique. Il n’y a pas de moment de conclure sans cette exigence éthique. La fin de l’analyse, ce n’est pas : à un moment hop ! on a le ticket de sortie. Il faut le vouloir de la bonne façon, il faut que le désir y soit. Ce que souligne Lacan : « Le moment de conclure, un moment où il se sent le courage de juger et de conclure.» C’est là ce qui fait partie de ce que j’ai appelé son témoignage éthique. Et c’est une contestation de la justification du concept de l’inconscient au sens de Freud où ce serait purement objectif. Lacan rappelle que cela s’inscrit au lieu de S(Ⱥ) qu’il y a là un abîme qui sollicite la décision.
Les deux faces de l’inconscient
Freud a le courage de conclure que l’inconscient est quelque chose de réel au sens de la science. Cela veut dire qu’il élabore la répétition comme le répondant ontique du phénomène de l’inconscient.
On passe de l’inconscient – c’est l’évasif, le fugace, l’imprévisible – au statut de l’inconscient comme quelque chose qui se répète, que met en effet en évidence l’action compulsive. Ce qui nous fait apercevoir que la répétition est une élaboration de savoir à partir du phénomène inconscient, et que l’inconscient se présente en effet sous deux faces. Il y a la face surmoi. Sur la face surmoi l’inconscient est désigné en tant que des formules inscrites et programmant le sujet. Et puis il y a la face sujet supposé savoir, et c’en est une autre. La face répétition, la face savoir, la face surmoi s’élabore pratiquement à partir de la face sujet supposé savoir. Ah ! Penser l’inconscient-sujet en même temps que la répétition, c’est coton, parce que, d’un côté l’inconscient a statut seulement de supposition, et que la question se pose de savoir si l’inconscient ne serait pas du semblant, auresco referens. Et veuillez noter que, dans la Proposition de 1967, texte de référence, Lacan dit : « Le sujet supposé savoir n’est pas réel ». Il lui donne en effet le statut d’un effet de sens. À partir du moment où on raconte ses symptômes à l’analyste, on se demande ce que cela veut dire, et par là même, il y a un effet de signification spécial, effet de signification que quelque part, ça se saurait. Mais de cet effet-là, Lacan dit : ce n’est pas réel. Remarquez qu’en même temps il dit du transfert que c’est la mise en acte de la réalité de l’inconscient.
D’un côté la question se pose : si le sujet supposé savoir n’est pas réel, est-ce que ce ne serait pas du semblant ? Les effets de vérité sont d’ailleurs toujours parents de la tromperie, toujours momentanés. L’inconscient peut s’exercer dans le sens de la tromperie. C’est à cela d’ailleurs que s’arrêtent, en croyant avoir fait ce qu’il fallait, les postmodernes. Mais oui, que l’interprétation est toujours arbitraire, et tout ça est affaire de conventions, voire de conventions appuyées sur des pouvoirs et sur des intérêts. Mais, deuxièmement, l’inconscient n’a pas statut de semblant. L’inconscient en tant que lié à la répétition qu’on en élabore, est affaire de réel, vise un noyau de réel, non assimilable, dont le modèle est le trauma, de telle sorte que la répétition est conceptualisable comme la répétition de l’évitement d’un noyau de réel.
C’est le schéma fondamental qu’avance Lacan dans le Séminaire XI et qui se retrouve exactement semblable s’agissant de la pulsion.
La répétition d’un évitement, c’est-à-dire c’est la réalité psychique qui est là en souffrance et qui attend.
Si on pense l’inconscient avec la répétition, alors le transfert est en effet la mise en acte de la réalité, et non pas la mise en acte d’une illusion. Et la pulsion, qui est un automaton libidinal, dont le battement du sujet en ouverture et fermeture reproduit la structure, obéit aussi à cette structure, à savoir elle ne se satisfait d’aucun autre objet que de suivre sa trajectoire.
Des effets de sujet qui s’accumulent comme savoir
L’inconscient comme sujet nous oblige à penser une temporalité qui est certainement fort différente de la temporalité de la répétition. La temporalité de la répétition est toujours une temporalité de la première fois. Lorsqu’on met l’accent sur la répétition, c’est précisément sur le fait que le fait que ça se répète ne modifie pas ce qui se répète. Ce n’est pas de l’ordre : vous l’avez déjà fait, vous l’avez déjà dit, alors passez à autre chose. La répétition ne cumule pas les unités qui se répètent. On est à chaque fois comme à la première fois, et aucune n’est modifiée par la série qui l’a précédée. Il n’y a pas de liaison entre ce qui se répète.
On pourrait dire : l’inconscient-sujet, il apparaît et il disparaît, c’est une temporalité de répétition. Ce n’est que d’apparence. Le propre de l’opération analytique est au contraire de faire que les effets de sujet qui apparaissent et disparaissent en même temps s’accumulent sous forme de savoir. C’est la valeur de la formule que Lacan propose du sujet supposé savoir sous la barre, la signification de sujet et, dans la parenthèse, les signifiants supposés déjà là. C’est à saisir sous cette forme que ce qui apparaît comme effets de sujet se dépose et s’accumule comme savoir.
C’est précisément ce qui ne se produit pas dans la répétition où l’on est, comme à chaque fois, la première fois. La répétition, c’est justement l’annulation du temps. C’est par le sujet supposé savoir que s’introduit la fonction temps dans l’inconscient, cet inconscient que l’on pense d’ordinaire au passé comme une mémoire, un passé certes actif dans le présent, et on considère que c’est le passé présentifié qui est mis en acte dans le transfert. Tandis que, dans la perspective du sujet supposé savoir, il s’agit d’abord du futur. Il s’agit de la dynamique de la réalisation d’un inconscient soutenu par un désir et tendu vers un moment de conclure, qui ne sera jamais automatique, et que Lacan appelle la passe.
L’inconscient-sujet, l’inconscient indéterminé, l’inconscient virtuel ne se réalise pas et ne peut pas se réaliser d’un seul coup. Il se réalise un par un sous forme signifiante, et le réseau s’étend. Et pour cela, il faut le temps.
La connexion du réel et de la contingence
C’est là que s’inscrit la séance analytique. Dans une note des Écrits de 1966, page 328, Lacan indique bien que le transfert, c’est l’immixtion du temps de savoir et non pas la répétition. L’inconscient de la répétition, c’est un inconscient intemporel, ou omnitemporel, tandis que le transfert traduit l’immixtion du temps dans le savoir, et l’introduction de quelque chose qui s’appellera chez Lacan le temps logique de la cure, qui est le temps d’une démonstration de réel.
Cette démonstration de réel oblige évidemment à réviser le statut du réel. On s’imagine que le réel est seulement en connexion avec la modalité du nécessaire, c’est-à-dire avec la permanence des lois auxquelles on ne peut pas ne pas obéir, type surmoi. Lacan nous a montré la connexion du réel et de l’impossible, de ce qui est précisément impossible à symboliser, mais nous a aussi bien invité à ne pas reculer devant la connexion du réel et de la contingence. C’est précisément ce que comporte la doctrine du sujet supposé savoir : l’expérience analytique, si elle donne accès à un réel, ne le fait que par la voie de la contingence. C’est la contingence du transfert aussi bien que la contingence des manifestations symptomatiques de l’inconscient, et aussi la contingence de l’élucubration de savoir.
L’orientation lacanienne, on pourrait s’imaginer que c’est sur une carte – est-ce qu’on passe par ici, est-ce qu’on passe par là ?
L’orientation lacanienne, c’est le résultat d’un désir lacanien dans la psychanalyse. Et le désir lacanien, c’est que l’expérience analytique soit conclusive, démonstrative, qu’elle démontre un réel, c’est-à-dire de faire sortir de la contingence même, qui est la condition de l’expérience analytique, la démonstration d’un réel. Eh bien, si ce n’est pas soutenu par un désir, de sortir de la contingence une démonstration de réel, cela ne se produit pas.
La contingence, c’est que, par le sujet supposé savoir, l’inconscient cesse de ne pas s’écrire, c’est que le refoulement est levé. On gagne sur le refoulement, dans la psychanalyse, on gagne sur ce qui ne s’écrit pas, on arrive à l’écrire. C’est justement ce qui permet de mettre en évidence ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire.
Parce qu’on arrive à gagner contre le refoulement, il devient patent qu’il y a quelque chose qui ne cesse pas de ne pas s’écrire et qu’on n’arrive pas à le faire revenir. C’est ce que Lacan a appelé le rapport sexuel. C’est justement dans l’expérience analytique où l’on arrive à lever le refoulement que l’on tombe sur quelque chose qui ne vient jamais à s’écrire. Et ça c’est le réel, c’est de l’impossible.
La lecture de l’inconscient est de l’ordre du contingent. Par le discours analytique, l’inconscient est fait exister comme réel, tandis que le réel dont l’inconscient atteste est un impossible qui ne cesse pas de ne pas s’écrire. Il reste possible. C’est toujours le pauvre du lot, le possible, celui qui cesse de s’écrire. Ce qui cesse de s’écrire, c’est ce qui est refoulé, et ce qui hante les psychanalystes à propos du discours analytique lui-même, c’est qu’il cesse de s’écrire. D’où il dépend, pour le siècle prochain, d’un désir lacanien que le discours analytique ne cesse pas de s’écrire.
*Extrait de L’orientation lacanienne III, 2, Les us du laps, 15 décembre 1999, enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII.
Texte établi par Catherine Bonningue.