Jacques Lacan : remarques sur son concept de passage à l’acte
Jacques-Alain Miller
"Mental n°17"
-
Jacques Lacan : remarques sur son concept de passage à l’acte[1]
Jacques-Alain Miller
Je suis content d’être à Bonneval[2], qui est encore habité par l’ombre d’Henri Ey, et qui peut-être retentit encore des échos du débat prolongé avec Jacques Lacan. Peut-être d’ailleurs continuent-ils dans l’éternité à débattre ainsi ! C’est une idée que Socrate avait de la façon dont il pourrait employer ses loisirs après sa mort. Socrate croyait la vie éternelle de l’âme, et se promettait de passer tout ce temps à converser avec les grands esprits. Je ne suis pas sûr que c’était l’idée de ses loisirs que pouvait en avoir le Dr Lacan — je ne sais pas pour Henri Ey.
Mais effectivement, pour Socrate, sa jouissance lui était celle d’un homme tout entier occupé à la dialectique, sa jouissance était en somme ... celle du bla bla bla ! C’est, d’ailleurs, ce qui pose la question de savoir si en définitive Socrate ne s’est pas suicidé … pour faire un bon mot devant ses juges!
Le passage à l’acté dévoile la structure de l’acte
Ce n’est pas une mauvaise introduction au concept de l’acte, comme on l’a d’ailleurs vu lors des exposés précédents. Et je vais essayer brièvement de présenter quelques réflexions sur ce que Lacan a apporté sur le concept de l’acte précisément. Ce concept est un thème constant, récurrent de sa réflexion et de son enseignement ; peut-être un certain nombre d’entre vous n’ignorent-ils pas qu’il a consacré le séminaire d’une année universitaire à l’acte analytique[3], en tant que l’acte analytique éclaire selon lui le concept de l’acte comme tel.
Mais en fait, il le doit, ce concept, au concept traditionnel du passage à l’acte, dont nous avons entendu ici un historique et une problématique contemporaine. Et après tout, n’oublions pas que Lacan, qui citait Socrate à l’occasion, était un pur psychiatre de formation. Au prix, certes, ce passage à l’acte, de le dépsychiatriser, ou peut-être, simplement, de le généraliser, et de considérer que le passage à l’acte dévoile la structure foncière de l’acte.
L’expérience analytique, c’est ce qu’il pensait, enseigne que la pensée est en impasse foncièrement, que c’est ce que veut dire le refoulement, et que l’acte a toujours à trouver une passe pour s’accomplir. De telle sorte que, certes, la mutation subjective, relevée par le clinicien à propos du passage à l’acte — on en a vu quelques citations probantes dans le travail de Sauvagnat — cette mutation subjective propre au passage à l’acte est en quelque sorte exemplaire.
Ça demande évidemment qu’on suspende le premier mouvement qu’on pourrait avoir, de, si je puis dire, le passage à l’acte, l’empêcher. L’empêcher — l’analyser aussi bien...
Le souci de l’acte chez Lacan est aussi bien au centre d’un séminaire d’actualité de l’édition — L’éthique de la psychanalyse[4] — dans la mesure où l’éthique ne concerne pas d’abord les pensées. Elle concerne les actes, c’est-à-dire ce qu’on fait en tant que c’est susceptible d’un jugement. Là-dessus, la clinique a quelque chose à dire, dès lors que nous savons bien sous quelle forme névrotique la question éthique peut venir à la pensée. De telle sorte que tel sujet se démontre occupé, ou suspendu, à une incessante évaluation du bien fondé de ses actes, de l’acte à faire ou à ne pas faire, jusqu’à l’obsession.
Il s’ensuit un style d’inhibition, d’atermoiement, de réaction qui est susceptible, on le sait, de se rompre brusquement sur le mode de la hâte, en une précipitation à agir. Nous connaissons cliniquement cette bascule de l’inhibition, de la procrastination, en hâte et en urgence dont nous témoigne la clinique de la névrose obsessionnelle.
Eh bien peut-être cette allusion est-elle suffisante pour nous montrer que, contrairement à ce qu’une philosophie que vous connaissez peut-être nous indiquerait, il y a une antinomie entre la pensée et l’action.
L’idéal de l’action calculée
C’est précisément cette antinomie qui donne sa prégnance actuelle à l’idéal de la conduite rationnelle, qui est spécialement mis en valeur en une élaboration toujours plus perfectionnée de la stratégie mathématique, diversement dérivée de la théorie des jeux.
Qu’est-ce à dire pour l’acte précisément ?
Nous avons aujourd’hui spécialement formé l’idéal d’un certain type d’actes, qui répondraient toujours une délibération scientifique— de telle sorte que l’action se trouverait résorbée dans la pensée, — condition que cette pensée soit scientifique, mathématisée, ou simplement rationnelle. Et répondrait donc à l’idéal, je dirais, de l’action calculée qui apparaît en définitive comme la conclusion d’un raisonnement, la conclusion même d’une démonstration. Cet idéal suppose bien sûr que la pensée fonctionnerait dans une suspension temporelle, et que, ma foi, une fois qu’on a fait le calcul qu’il faut, l’acte s’ensuivrait comme la conclusion d’une démonstration.
C’est là que la clinique a quelque chose à dire. Là-dessus, la clinique du passage à l’acte nous rappelle l’inscription temporelle inévitable de l’acte — spécialement sur le mode de l’urgence.
Et en définitive, par rapport à cet idéal de l’action calculée, dont on fait un étalon par rapport à quoi mesurer l’inadaptation de l’acte, voire son immotivation, comme s’exprime la psychiatrie, toutes ces élaborations qui mettent l’action en continuité avec la pensée ont une condition préalable : c’est que la fonction de l’enjeu de l’acte soit considérée comme établie, que la nature de l’enjeu soit sans équivoque, et que cet enjeu puisse entrer dans le calcul comme un de ses éléments.
Et on sait ce que c’est, enfin, pour le monde où nous vivons, que ces calculs qui se font ici aussi, je dois dire, dans l’hôpital psychiatrique, et d’ailleurs pénètrent de plus en plus un monde qui, à certaines époques, si on songe au lieu où nous sommes, avait un petit côté villageois, n’est-ce pas ?
Les calculs de rentabilité tels que nous les voyons depuis 5 ou6 ans, font sentir que cette philosophie-l ne va pas sans sa mise en œuvre dans la réalité, c’est-à-dire un calcul de ce qu’il y a à faire, fondé sur la maximisation du bien et sur la rentabilité. Ce qui fait que nous avons tout simplement un modèle de l’action qui est le management et je crois qu’enfin, la psychiatrie progressivement est organisée, prise en main par une volonté de ce type, une volonté managériale si je puis dire, où on peut effectivement chiffrer les options.
Alors, cette condition préalable, qui est que l’on sache ce qu’est l’enjeu de l’action, ce que doit être l’enjeu de l’action, quelles en sont les conséquences?
Foncièrement, ce que tout cela suppose, cette attention qu’on reçoit dans ce cadre managérial, c’est que le sujet de la pensée, celui qui va agir et distribuer ses ressources, par exemple, veut foncièrement le bien, qu’il veut foncièrement son propre bien, qui est, de nos jours, identifié comme l’utile. C’est à cela qu’on peut mesurer l’adéquation des actes, et spécialement qu’il arrive que le sujet — oui ! —se nuise à lui-même. Alors, est-ce que c’est l’exception, ou est-ce que c’est la règle de l’acte ?
Eh bien selon Lacan, la clinique de l’acte met en question ce postulat que le sujet, le sujet de la pensée, veut son propre bien, et après l’exposé de D. Cremniter, je ne vous surprendrai pas si je dresse tout de suite, en face de l’idéal de la conduite rationnelle qui inspire spécialement notre monde d’aujourd’hui, si je dresse en face de cet idéal, l’acte suicide.
S’il y a vraiment quelque chose qui s’oppose à cet idéal, c’est bien l’autodestruction ... mais il est entendu que bien sûr, la conduite rationnelle, plus elle va, plus elle aboutit exactement au même résultat et sur une échelle beaucoup plus grande, puisque nous sommes en mesure, nous avons maintenant dans cette voie rationnelle, accumulé des moyens d’autodestruction qui dépassent l’individu et s’étendent jusqu’ l’humanité...
L’acte vise le cœur de l’être
Mettons en face l’acte suicide. Lacan, de cet acte suicide, fait le modèle de l’acte. Il pense l’acte, pas à partir de l’allocation optimale des ressources ; il pense l’acte à partir du suicide, et il en fait le paradigme de l’acte à proprement parler. Je dis le suicide, et je n’ajoute pas, psychotique, pervers, névrotique, héroïque, il n’y a pas de raison de s’arrêter, il y a des suicides héroïques aussi bien, n’est-ce pas, ici ça n’importe pas.
Au point où j’en suis, ça suffit à indiquer qu’il y a quelque chose dans le sujet susceptible de ne pas travailler pour son bien. Susceptible de ne pas travailler pour l’utile, mais qui travaille au contraire à la destruction.
Eh bien, tout acte vrai au sens de Lacan est ainsi, disons-le, un « suicide du sujet », on peut le mettre entre guillemets pour indiquer qu’il peut en renaître, mais il en renaît différent. C’est cela qui fait un acte au sens propre, c’est que le sujet n’est plus le même avant et après. C’est ce qui justifie le terme de mutation, et ici je le pousse jusqu’au bout, jusqu’ ce terme suicide. Peut-être cela s’accommodera-t-il mieux à vos oreilles si je dis que tout acte véritable, tout acte qui n’est pas seulement agitation, mouvement, décharge motrice, tout acte vrai, tout acte qui marque, qui compte, est transgression.
Si l’on veut, tout acte vrai est délinquant, on observe ça dans l’histoire, qu’il n’y a pas d’acte vrai qui ne comporte un franchissement, un franchissement de quoi ? D’un code, d’une loi, d’un ensemble symbolique avec quoi peu ou prou il vient en infraction, et c’est bien de venir en infraction qui permet cet acte d’avoir chance de remanier ce codage.
L’idée que tout acte vrai est en fait un suicide du sujet est une conception qui peut paraitre certes outrée, mais il faut voir qu’elle est conforme à Freud. Au moins en tant que cette conception s’ordonne la notion de pulsion de mort. Et le concept de l’acte chez Lacan, c’est un concept, il faut le dire, avant tout ordonné à la notion de pulsion de mort. Et l’acte suicide, c’est certain, illustre la disjonction totale qui peut s’opérer de l’organisme, des intérêts du vivant à sa survie, à son bien-être, à son homéostase d’un côté, et d’autre chose qui l’habite, qui le ronge, et à l’occasion, le détruit.
C’est vous dire que le bien-être, le suicide est au point paradoxal de ça — le suicide, qu’il soit pathologique ou héroïque. Le bien-être, le plaisir, le profit du vivant, en tout cas son maintien dans l’existence, ne tient pas forcément au regard d’une valeur, elle, absolue, et c’est pourquoi l’acte suicide rejoint en court-circuit cette zone centrale et exclue du monde subjectif à la fois, à quoi Lacan a donné le nom de jouissance.
La jouissance est un concept nécessaire, au moins pour ordonner ce que nous apporte Freud, que le symptôme, celui que comme thérapeutes nous voulons guérir, le symptôme, le sujet y tient — l’occasion, il l’aime comme lui-même — c’est ce que Freud disait du délire pour le délirant.
Il tient à son symptôme qui pourtant lui fait mal. C’est, le plus simplement dit, ce qui justifie qu’on doive introduire à un concept distinct, d’une jouissance qui ne peut pas être confondue avec le plaisir parce que le symptôme fait mal, et qui doit être une jouissance alliée non pas au plaisir, mais la douleur, une satisfaction de la douleur qui, à l’occasion, met à mal l’organisme, au point que précisément, lorsqu’elle s’autonomise, cette jouissance, c’est jusqu’à la mort.
À cet égard, l’héroïsme, l’héroïsme qui est une sublimation, c’est ce que disait Lacan n’exclut pas, au contraire, la volonté de jouissance et au contraire en témoigne, c’est-à-dire qu’on puisse pour ça sacrifier jusqu’à la vie. C’est le triomphe de la pulsion de mort, si l’on veut, l’affirmation désespérée de la jouissance. C’est déjà en quoi on doit distinguer l’acte de l’action, du remuement.
Lacan appelle acte ce qui vise ce cœur de l’être : la jouissance. C’est le suicide, cela peut être le crime, pourquoi ne pas l’appeler ainsi ; aujourd’hui même, en parlant des meurtres immotivés on mettait en fonction cela aussi, l’atteinte portée à la jouissance supposée nocive de l’Autre, qui se trouve être au principe même des racines inconscientes du racisme.
Alors, le terme de « passage à l’acte » apparait à cet égard tout-à-fait adéquat. Il signale qu’on quitte les équivoques de la pensée, de la parole et du langage pour l’acte, que dans l’acte, si on le pense à partir du passage à l’acte, le sujet se soustrait, disons, aux équivoques de la parole comme à toute dialectique de la reconnaissance, il fait l’impasse sur l’Autre, et c’est même par là que l’enjeu de l’acte à proprement parler n’est pas chiffrable, qu’il est au contraire extérieur à l’univers des supputations, des computations, des équivalences et des échanges, il vise le définitif, et disons qu’au cœur de tout acte, proprement parler, c’est bien le passage à l’acte qui est là pour nous comme paradigme.
Au cœur de tout acte, il y a un « non ! », un non proféré envers l’Autre.
Cela demanderait bien sûr que l’on distingue sévèrement entre passage à l’acte et l’acting out qui se passe toujours sur une scène.
On peut parler à juste titre d’acting out dans la relation analytique par exemple, mais aussi bien dans toute relation maitrisée, de communication thérapeutique, on peut parler d’acting out quand il y a une scène, cette scène est la parole et le sujet se met à agir sur cette scène sous le regard de l’Autre. Il lui faut l’Autre, il lui faut le spectateur.
Dans le passage à l’acte au contraire, il n’y a plus de spectateur. Il y a la disparition de cette scène et disons que le sujet est éventuellement mort. Ce sera lui mort qui regardera les autres et leur posera sa question, et leur fera sentir le pourquoi de son regard.
C’est bien en quoi l’acte, pour résumer, est toujours auto. Un acte d’autopunition, c’est par là que Lacan a commencé sa carrière de psychiatre, par l’autopunition. L’acte est toujours auto, c’est-à-dire qu’il est, précisément, ce qui le sépare de l’Autre.
Dans l’expérience analytique, l’acte est un acte manqué
Disons que c’est comme cela que Lacan conçoit l’acte analytique. Quand il dit que l’analyste ne s’autorise que de lui-même, ça a la même structure, ça a la même structure que le suicide. C’est en quoi Lacan a pu formuler que le seul acte qui puisse être réussi, c’est le suicide, au prix de ne plus rien vouloir savoir de rien, c’est-à-dire de se séparer effectivement de ce que j’appelais les équivoques de la parole comme de la dialectique de la reconnaissance, et ça s’oppose, il faut le dire, en ça, à la psychanalyse qui est un passage à l’acte manqué. Le statut de l’acte dans l’expérience analytique, le statut éminent de l’acte c’est l’acte manqué, et non pas l’acte réussi.
Qu’est-ce que l’acte manqué sinon que la pensée inconsciente, elle, émerge dans la pensée, dans la parole, dans le corps, et déplace, déplace l’acte, lui fait dire autre chose. C’est en quoi le suicide au contraire est l’acte limite. C’est pourquoi il semble que pour s’orienter dans l’affaire de l’acte, il faut d’abord poser l’antinomie de la pensée et de l’acte, et disons même, de l’inconscient et de l’acte.
L’essence de la pensée, quand elle est saisie à partir de l’inconscient, c’est le doute. C’est ce que dit Freud : dès lors qu’il y a refoulement, on ne pense que dans l’élément du « je ne sais pas ». Et le sujet est foncièrement, au niveau de la pensée, dans l’indétermination. On le voit dans ses rêves : il ne sait pas où il est, dans ses rêves.
Si l’essence de sa pensée c’est le doute, l’obsession est là pour nous l’incarner, l’essence de l’acte, c’est au contraire la certitude. Par exemple, dans l’expérience analytique, il faut l’interprétation de l’analyste comme acte pour obtenir une détermination. Et si peu prolixe qu’elle soit, cette interprétation, elle complémente, elle est seule à rendre possible l’expérience.
À cet égard, cette antinomie de la pensée et de l’acte ne doit pas nous empêcher de saisir les connexions de l’acte et du langage. Si l’acte, je l’ai présenté ici comme muet, comme dans ce paradigme horrible, le suicide, l’acte ne prend pourtant ses coordonnées que du langage. Un acte qui en est un n’est donc pas agitation, réflexe, décharge motrice ; un acte est toujours un passage, est toujours un franchissement.
C’est en quoi, simplement, le fait de mettre un pied devant l’autre est distinct de ce qu’est l’acte de passer un seuil. Formellement, il n’y a pas de différence entre simplement avancer à l’aide de ses jambes et puis passer un seuil, le seuil d’un édifice, le seuil du Rubicon par exemple. J’ai vu le Rubicon une fois d’ailleurs, je vous assure, j’ai cherché à le voir, parce que j’en avais depuis longtemps entendu parler. C’est annoncé, d’ailleurs, quand on y arrive, par des petits cafés italiens, ça s’appelle alea jacta est, etc., c’est annoncé justement par tout un monde de signifiants, et puis vous vous attendez à voir le Rubicon, genre Niagara, et puis vous avez vraiment... vous devez vous pencher, et vous ne voyez qu’un petit filet d’eau absolument misérable !
Ce n’est pas physiquement, là , ce n’est pas parce que c’était difficile à franchir, le Rubicon, comme les Alpes pour Hannibal, que l’acte de César a marqué la nouvelle dans le monde, c’est purement et simplement parce que c’était la limite autorisée pour le franchissement des armées extérieures à l’Italie ,la limite à partir de quoi on était en infraction ,et à cet égard, il n’y a d’acte, comme je le disais, que s’il y a franchissement d’un seuil signifiant.
Et c’est en quoi l’acte que j’ai présenté comme muet ne prend pourtant sa valeur et ses coordonnées que d’un univers de langage. Il fallait qu’il y ait d’abord cette loi romaine pour que César fasse l’acte, pour que ce soit un acte, ce qu’il faisait, et pas simplement d’enjamber un ruisselet misérable, il paraît que l’hiver il a un peu plus de force, mais enfin ça ne va pas bien loin.
Et c’est ce qui justifie au fond la définition de Lacan, que l’acte a toujours lieu d’un dire. Ça veut dire qu’il ne suffit pas d’un faire pour qu’il y ait de l’acte, il ne suffit pas qu’il y ait du mouvement, de l’action, il faut qu’il y ait aussi un dire qui encadre et qui fixe cet acte. Evidemment, on peut se fasciner aussi sur les moments où, comme dit l’autre, dire c’est faire, vous savez l’intérêt qu’ont pris certaines philosophies analytiques, linguistiques, pour les performatifs, à ce qu’il suffise de dire « Je promets » pour que la promesse soit là. Dans ce cas, nous avons une confusion complète du dire et du faire, c’est le rêve d’une résorption complète de l’acte dans le signifiant.
Mais ici, ce que nous retiendrons, c’est qu’il faut, pour qu’il y ait acte, que le sujet en soit lui-même changé par ce franchissement signifiant. Il faut, disons, une scansion signifiante, une sanction signifiante, et en même temps — et c’est pourquoi le suicide est bien son paradigme — l’acte est comme tel indifférent à son futur, il est comme tel hors sens, indifférent à ce qui viendra après. Au fond, un acte est sans après, un acte est en soi. Ce qui vient après, c’est déjà un autre qui l’accomplit ; César en-deçà et au-delà du Rubicon, ce n’est plus le même César.
À cet égard, donc, il y a une disparition de l’après, puisqu’ensuite, il renait autre. Disons que l’acte, quand malheureusement il y en a un, ce qui est rare, l’acte est toujours rattrapé par la signification après coup.
Quand il y a vraiment un acte qui compte, on en fait une épopée. Et si l’on veut, l’épopée, c’est toujours quand même la dérision de l’acte. C’est ce que les Anglais avaient bien vu avec ce qu’ils ont appelé les œuvres héro comiques, qui effectivement faisaient valoir toujours dans l’épopée son enjeu de dérision.
Vous trouvez cela dans un ouvrage qui vient de sortir d’ailleurs, L’histoire de la psychanalyse de Mme Roudinesco[5]. C’est l’épopée de J. Lacan, son histoire de la psychanalyse. Et il faut dire que cette épopée de J. Lacan c’est aussi une dérision. Qu’est-ce que ça pourrait être d’autre, puisqu’elle ne saisit son histoire de la psychanalyse qu’à partir de l’histoire, il faut bien le dire, misérable de ses institutions, elle saisit la psychanalyse à partir de sa fascination à elle pour le pouvoir.
Et de ce point de vue-là, l’histoire de la psychanalyse, c’est vraiment croquignolesque, n’est-ce pas. Si on voit la psychanalyse du point de vue du signifiant maître, il y a vraiment un irrésistible effet de dérision. C’est au point que pour dire qu’à partir de 1967, beaucoup de gens ont fait l’acte d’entrer en analyse, c’est-à-dire quand même de s’allonger sur des divans, Mme Roudinesco parle de « la levée en masse de la jeunesse psychanalytique française » ! Quand même, pour qualifier l’acte, il faut bien dire que c’est dans la dérision !
Au fond cette épopée qui entoure ce qui a été l’acte de Lacan... on s’aperçoit que le succès qui a couronné cet acte de Lacan, ce succès en même temps tout à fait camouflé, enfin, le désir propre qui supportait Lacan là -dedans et qui n’était pas du tout un désir de pouvoir — si on n’a que ça, on a autre chose à faire que de la psychanalyse — au fond, le côté par là manqué, dans cette affaire, est très apparent : et c’est le secret du succès de Lacan, du succès de son acte. C’est qu’il a manqué très généralement à entrainer les psychanalystes internationaux dans sa voie.
Mais tout de même, même en disant cela, on s’aperçoit, enfin, qu’au fond il n’a jamais pris l’initiative, Lacan, que son acte d’affirmation, son acte d’autonomie de la psychanalyse par rapport aux internationales, cet acte-là, il ne l’a jamais fait que réduit si l’on peut dire sa propre déjection. De fait, c’est en position de rejet, lorsque précisément il était rejeté par l’Autre, qu’il s’est trouvé dans cette position de « passer à l’acte », qu’il a pu élaborer certains des points les plus précieux de son enseignement et, par là , révéler peut-être ce qui est en quelque sorte le vrai Lacan.
QUESTIONS :
François Leguil : Vous avez montré la profonde difficulté d’empêcher un acte que si souvent l’on ne parvient pas à vraiment prévoir. Les grandes synthèses de la clinique classique se sont préoccupées de décrire et de rassembler de courtes « séries » de signes qui permettent une relative « prévention ». Mais les cliniciens — les psychiatres spécialement qui se trouvent davantage convoqués dans cette périlleuse conjoncture — admettent que l’aspect strictement indispensable de l’élaboration de ces savoirs ne les empêche pas de demeurer bien incertains. De quelle manière la pratique de la psychanalyse peut-elle contribuer à affronter cette limitation quasi structurelle de nos connaissances ?
J.-A. Miller : Je ne suis pas certain que la question d’empêcher se pose pratiquement. Pour empêcher, il faut savoir à quoi on a affaire. Par exemple, ça peut être utile à cette fin de distinguer radicalement, c’est ce qu’on fait assez couramment, le suicide réussi du suicide manqué, considérer qu’il y a quand même là suicide et suicide.
Il y a tout de même le suicide acting out, le suicide qui est appel à l’Autre, et qui, disons, sauf maladresse, est manqué, et le suicide qui est séparation d’avec l’Autre. Il y a là une orientation dont il faut tenir compte pour évaluer l’annonce du suicide et, à l’occasion, le deviner, l’anticiper précisément au point où disparaît un certain type d’annonce. C’est ce qu’on fait dans la pratique assez couramment, qu’il s’agit d’ordonner peut-être, il s’agit aussi bien de reconnaître le suicide à prévenir quand il s’annonce comme solution du doute là où pourtant il n’est pas du tout au premier plan.
À l’occasion c’est une leçon, pourquoi pas, d’humilité comme thérapeute, que de reconnaître ce qu’on ne peut pas empêcher. J’ai vu, peut-être vous aussi, Lacan à Sainte-Anne, à certaines présentations de malades, considérer qu’il y avait certaines personnes qu’il n’était pas possible de maintenir, qui finirait par trouver son destin, son destin de disparition. Evidemment, cela remplissait l’assistance de sentiments pénibles mais enfin, je crois que D. Cremniter l’a dit aussi, pratiquement, l’enfant non désiré peut se sentir une vocation à la disparition, devant quoi les psychiatres ou l’analyste sont en fait impuissants à obtenir quelque effet que ce soit. Je réponds rapidement, ce que j’aurais peut-être dû aborder, c’est évidemment la problématique de l’empêchement.
[1] Publié dans MENTAL, Revue Internationale de Santé Mentale et de psychanalyse appliquée, n°17, avril 2008.
[2] Intervention à la Journée de Bonneval du 4 octobre 1986, texte établit par François Sauvagnat, paru dans Actualités psychiatriques, n°1, janvier 1988. Il est ici légèrement revu avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.
[3] Lacan J., « L’acte analytique, 1967-1968, compte-rendu du Séminaire », Autres écrits, Seuil, Paris, 2001.
[4] Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Seuil, Paris, 1986.
[5] Roudinesco É, La Bataille de cent ans : histoire de la psychanalyse en France, Seuil, Paris, 1986.