Intuitions milanaises

Jacques-Alain Miller

"Mental n°11 et 12"

Intuitions milanaises

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  • Intuitions milanaises[1]

    Jacques-Alain Miller

     Invité le 12 mai dernier à Milan pour la création de l'École lacanienne du Champ freudien en Italie, Jacques-Alain Miller a improvisé une conférence sur le thème de travail choisi pour cette journée : « Les psychanalystes dans la Cité. » Le texte qui suit est celui de la reprise qu'il en a faite à son Cours à Paris, trois jours plus tard, après six semaines d'interruption due aux vacances et jours fériés.

    Dans l'intervalle où je n'ai pas fait mon cours, s'est rappelée à nous la politique[2]. Par une éruption, qui a été une surprise. Je dois avouer que mon goût pour les surprises va jusque-là : j'ai accueilli celle-là avec le sourire. Un court instant. Après quoi j'ai constaté à quel point les calculs des experts pouvaient, comme ceux de la multitude, du reste, se trouver démentis, déjoués. Comment, nourris d'évidences depuis de nombreuses années, ils pouvaient s'effondrer et produire un effet de masse, avec certains traits dépressifs ou de panique, mais aussi bien défensifs et maniaques. S'en est suivie une mobilisation politique qui n'a pas épargné les psychanalystes et un certain nombre de leurs associations, explicitement.

    Avant quoi nous étions tout de même, il faut bien le dire, à mille lieues de nous douter de ce qui cheminait dans les profondeurs ; nous étudiions laborieusement le contre-transfert et l'histoire du mouvement analytique au cours du demi-siècle écoulé. Cela a fait que j'ai accueilli avec faveur l'occasion qui m'a été donnée dimanche dernier de parler à Milan, à l'occasion de la création effective de l'École lacanienne du Champ freudien en Italie, de parler sur le thème « Les psychanalystes dans la Cité », renouant alors avec l'inspiration du Séminaire qu'Éric [10] Laurent et moi-même avons donné en 1996-97 à Paris sous le titre « L'Autre qui n'existe pas, et ses comités d'éthique ».

    Non sans une certaine improvisation, j'ai eu là-bas quelques pensées sur ce qui nous occupe dans la psychanalyse, et je ne veux pas faire l'impasse sur ce moment. Je vais donc vous faire part de mes intuitions milanaises et commencer à les développer. Elles portaient sur les rapports de l'inconscient et de la politique.

    J'ai pris comme point de départ un propos de Lacan tiré de son Séminaire «La logique du fantasme », que j'ai rencontré juste avant mon départ dans une sorte de psychopathologie de la vie politique qui vient de paraître ici. Voici ce propos : « Je ne dis pas "la politique, c'est l'inconscient" mais tout simplement "l'inconscient, c'est la politique" ».

    Celui qui le cite écarte purement et simplement la seconde formule, abrupte et absurde, selon lui. La première, il l'accepte, mais avec des réserves. Ainsi a-t-il au moins le mérite de saisir que ces deux formules ne sont pas équivalentes, ce n'est pas : si A=B, B=--A. Oui, dit-il, il y a du psychique dans la politique, mais la politique, ce n'est pas seulement de l'inconscient, si c'est aussi de l'inconscient, soit des fantasmes, des rêves, des ratages et des angoisses...

    Vaut-il la peine de citer Lacan, si c'est pour émousser le tranchant de son propos pour en extraire cette pauvreté ? Des fantasmes, des rêves, des ratages et des angoisses, il y en a partout où il y a l'homme, dans l'action et la contemplation, les cultures et les façons de faire, l'État ou la société, la solitude ou la foule. Il ne reste rien de Lacan quand on fait un tel commentaire de son propos, alors qu'il y a manifestement dans cette formule un flash, qui surprend au moins un instant, avant de disparaître dans la nuit où tous les chats sont gris. Il y a dans ces propos de Lacan quelque chose qui vaut d'être entendu, et c'est justement ce dont l'ampute le commentaire auquel j'ai fait référence.

    Or l' agalma de ce dit, c'est une formule, «L'inconscient, c'est la politique », et l'on peut au moins remarquer que c'est une formule qui, elle, est de la compétence d'un psychanalyste, tandis que l'autre, qui propose une définition de la politique, est donc plus aventurée quand c'est un [11] psychanalyste qui l'énonce et dont ce n'est pas l'affaire de définir la politique. C'est bien pourquoi Lacan dit «Je ne dis pas [ ], mais tout simplement [ ...] ».

    Voilà comment je résume le thème que les collègues italiens se sont proposés de traiter : les psychanalystes sont-ils dans la Cité ? C'est à discuter. Quoi qu'il en soit, la psychanalyse, elle, est dans la politique. Cela m'a permis de trouver un fil, à Milan, pour exposer le thème à traiter. Je reprends donc la suite de mes réflexions, dans l'ordre où elles me sont venues là-bas.

    Première réflexion : « . . . "la politique, c'est l'inconscient" »

    «Je ne dis pas », dit Lacan, qui place dès lors son propos dans l'empire de la dénégation, disant tout en disant qu'il ne dit pas. Disons que, du point de vue logique, c'est un énoncé que Lacan recule à transformer en thèse et dont il souligne que si c'était une thèse, elle irait plus loin que l'autre.

    Est-ce pour autant la thèse de personne, une thèse sans père ? Si elle avait un père, cette thèse, ce serait Freud, Freud qui dit quelque chose comme ceci que la politique, au moins quand il en écrit, se ramène à l'inconscient. C'est la thèse qu'il a dégagée dans sa Massenpsychologie, puisqu'il y analyse les formations collectives comme des formations de l'inconscient, ayant même signifiant identificatoire et même cause du désir.

    Ainsi la politique se réduit-elle à l'inconscient et c'est pourquoi cette thèse, même si elle se dégage de Freud, prête à des objections qui sont toutes du type : il y a plus dans la politique que ce qui relève de l'inconscient. Dès que l'on se trouve devant une thèse réductionniste, les objections sont des variations sur le thème « ce n'est que partiel, c'est plus complexe, plus large, etc. ». J'ai évoqué Massenpsychologie, mais on pourrait lire Malaise dans la civilisation et Moïse et le monothéisme à la lumière de la même thèse.

    Et l'on pourrait récuser cette thèse en disant que ce n'est pas de la politique que Freud parle, mais toujours de l'inconscient, en empruntant ses exemples au champ de la politique. Remarquons tout de même que ce [12] champ est structuré par l'instance du père, que Freud l'aborde dans le régime paternel, et c'est pourquoi les termes, les thèmes qui organisent son approche sont identification, censure, répression, y compris la répression de la jouissance.

    Deuxième réflexion : «l'inconscient, c'est la politique »

    Cette thèse qui serait abrupte, absurde, qu'on se permet d'écarter d'un revers de main... je suis parti à Milan, énervé par cette désinvolture à l'endroit de cette formule qui, elle, est plus modeste que la première puisqu'elle propose une définition de l'inconscient. C'est ainsi, chez Lacan, et c'est beaucoup plus raisonnable. L'inconscient, on sait si peu ce que c'est, il est si peu représentable que c'est invraisemblable et très risqué de définir quoi que ce soit à partir de l'inconscient : au contraire, c'est toujours lui, l'inconscient, qui est à définir, parce qu'on ne sait pas ce que c'est. Aussi n'est-il jamais chez Lacan le definiens, mais toujours le definiendum. Prenons la formule «l'inconscient est structuré comme un langage ». C'est une thèse qui suppose que l'on dispose de la définition du langage et en effet Lacan utilise celle que Saussure et Jakobson ont produite. Sans doute n'y a-t-il pas le « comme » dans l'énoncé que je commente aujourd'hui, alors, ce qu'on doit se demander, c'est comment définir la politique, si bien qu'il y a un sens à dire que l'inconscient, c'est la politique.

    Ce qui m'a amusé, c'est qu'après être tombé sur ce commentaire irritant j'ai ouvert un second livre récent, La démocratie contre elle-même, d'un politologue qui, sans doute, a lu Lacan, Marcel Gauchet, et je suis tombé sur une définition de la politique : «C'est en cela que consiste spécifiquement la politique : elle est le lieu d'une fracture de la vérité ». Belle définition, à la fois infiltrée de lacanisme et peut-être, en deçà, d'un certain merleau-pontysme, « fracture » est un mot qu'aime cet auteur et l'on trouve aussi chez lui, dans un ouvrage de 1992, l'expression de «fracture sociale» reprise en 1996 et tombée sous les yeux d'une figure de la politique française, que ce signifiant a portée assez loin...

    Au départ, c'est un politologue plutôt lacanoïde qui définit la politique [13] comme un champ structuré par S(A), où le sujet fait, dans la douleur, l'expérience que la vérité n'est pas une, que la vérité n'existe pas, et que la vérité est divisée. Et c'est une définition de la politique qui a toute sa virulence dans le moment que nous vivons, moment qui est tout de même dans l'ensemble un moment « post-totalitaire » — je mets des guillemets —, dans lequel nous sommes entrés depuis 1989 avec la chute du Mur de Berlin, à laquelle tout le monde n'a pas applaudi, d'ailleurs.

    Je ne valide pas nécessairement cette catégorie, le totalitarisme, qui a servi à une propagande politique pendant le vingtième siècle. Le totalitarisme a été un bel espoir, il a enchanté les masses du vingtième siècle, ce dont nous autres, qui sommes du vingt-et-unième, avons presque perdu le souvenir. Il était l'espoir de résorber la division de la vérité, d'instaurer le règne de l'Un en politique, conformément au modèle de la Massenpsychologie. Au niveau de cette aspiration à la concorde, l'harmonie, la réconciliation, le totalitarisme est impeccable, tels que ses termes résonnent dans le discours du Président Schreber.

    Alors, le triomphe de la démocratie, qui a le vent en poupe dans l'esprit du temps, au moins dans une bonne partie du globe, — évidemment le cas chinois est un peu à part, on me signale l'apparition, là-bas, d'une nouvelle pathologie, les morts par excès de travail, dans un espace où le mot « syndicat » serait une idée neuve — ne génère pas le même enthousiasme et même il se mesure à un effet dépressif ; il le comporte, dans la mesure où il implique un consentement à la division de la vérité, division qui prend la forme objective des partis politiques engagés dans une contradiction insoluble, puisque la vérité est vouée à être divisée.

    Ce que M. Gauchet dit avec un lyrisme digne de Merleau-Ponty : « Dorénavant nous savons que nous sommes voués à rencontrer l'autre sous le signe d'une opposition sans violence mais aussi sans retour ni remède. Je trouverai toujours en face de moi non pas un ennemi qui veut ma mort mais un contradicteur. Il y a quelque chose de métaphysiquement terrifiant dans cette rencontre pacifiée» — j'aime bien ce lien entre terreur et pacification — « la guerre se gagne, dit-il, alors qu'on n'en a jamais fini avec cette confrontation ». [14]

    D'où l'idée paradoxale que la pacification de l'espace public va de pair avec une douleur privée, intime, subjective, et que, dans le même temps où l'on célèbre les vertus du pluralisme, de la tolérance et du relativisme, on fait l'expérience d'une vérité, je cite, «qui ne s'offre que dans le déchirement ». Il restera à reconsidérer néanmoins l'abord qui est fait ici de la politique comme une affaire de toi ou moi.

    La définition de l'inconscient par la politique va donc très profondément dans l'enseignement de Lacan. «L'inconscient, c'est la politique» est un développement de «l'inconscient, c'est le discours de l'Autre ». Ce lien à l'Autre, intrinsèque à l'inconscient, est ce qui anime depuis son départ l'enseignement de Lacan. C'est la même chose quand on précise que l'Autre est divisé et qu'il n'existe pas comme Un.

    « L'inconscient, c'est la politique » radicalise la définition du Witz, du mot d'esprit comme processus social qui trouve sa reconnaissance et sa satisfaction dans l'Autre, en tant que communauté unifiée dans l'instant de rire.

    Troisième réflexion : l'inconscient est politique

    L'analyse freudienne du Witz justifie Lacan d'articuler le sujet de l'inconscient à un Autre, et de qualifier l'inconscient comme transindividuel. On peut passer de «l'inconscient est transindividuel » à « l'inconscient est politique » dès lors qu'il apparaît que cet Autre est divisé, qu'il n'existe pas comme Un.

    De ce fait, «l'inconscient, c'est la politique» ne dit pas du tout la même chose que « la politique c'est l'inconscient ». « La politique c'est l'inconscient» est une réduction, et quand Lacan formalise le discours du maître, il dit en même temps que c'est le discours de l'inconscient, et ce faisant il amène une clé à de nombreux textes de Freud. Tandis que «l'inconscient c'est la politique» est le contraire d'une réduction, c'est une amplification, c'est le transport de l'inconscient hors de la sphère solipsiste, pour le mettre dans la Cité, le faire dépendre de «l'Histoire », de la discorde du discours universel à chaque moment de la série qui s'en effectue.[15]

     

    Quatrième réflexion : la Cité n'existe pas

    Il n'y a plus aujourd'hui «la Cité ». Elle est imaginaire. On l'entend comme métaphore pour dire la politique, mais dans la Wirklichkeit, l'effectivité historique, la politique ne se développe plus sous la forme de la Cité. La Cité est une nostalgie, rémanente, elle est aussi imaginaire au sens où on la cherche aujourd'hui pour la trouver dans la télévision.

    À Milan, dans La Republica de la veille consacrée à une critique de Monsieur Berlusconi qui possède trois des six chaînes de télévision italiennes et oriente les trois qu'il n'a pas en qualité de Président du Conseil, la télévision était qualifiée d'agora, moderne agora, soulignant à quel point elle est éclopée. L'agora antique aurait eu pour premier mouvement d'ostraciser Monsieur Berlusconi. En même temps, le journaliste faisait de la télévision le lieu où s'élabore et se diffuse un consensus. Cela ne peut que souligner que l'agora à l'époque du marché n'a plus rien à voir avec l'agora antique, qui, elle, est un lieu d'homogénéité sociale, supposant l'exclusion de ceux à qui était refusé le privilège démocratique.

    Non seulement la Cité homogène n'existe plus mais l'État-nation lui-même est ébranlé, mis en question, se révèle poreux, s'affaiblit, certains allant jusqu'à prophétiser sa disparition. Au-delà même de la Cité, c'est l'État-nation qui est en question, si bien que, plutôt que de parler des psychanalystes dans la Cité, il faudrait oser poser la question des psychanalystes dans la «globalisation », concept approximatif mais certainement plus opératoire que celui de Cité.

    J'ai pu lire, en Italie, un passage d'un ouvrage de Hans Magnus Enzensberger, une description de ce qu'on trouve de personnages surprenants dans les campagnes de Basse Bavière, qui laisse le péquenot ébahi devant ces nouvelles identités, carnaval poétique un peu anticipatoire qui montre que l'on est très déporté de l'espace homogène de la Cité.

    « Globalisation » dit ce que nous entrevoyons d'un espace social où plus rien ne serait à sa place d'avant, ce que l'on a déjà aperçu en opposant ancien et nouveau mondes, mais ici c'est bien la notion même de place qui est soustraite, ce qu'on appelle gentiment la perte des repères. Quand plus rien n'est à sa place, c'est la catégorie du manque elle-même qui tend [16] à devenir obsolète, selon l'exemple du livre qui ne peut « manquer à sa place » que dans une bibliothèque bien rangée... Et si « globalisation » était le nom de ce qui rend cela obsolète.

    Là, il nous faut une nouvelle réflexion.

    Cinquième réflexion : Freud et la reine Victoria

    Je recycle ainsi une boutade de Lacan à son Séminaire. Il avait lu un jour La reine Victoria de Lytton Strachey, et il lui vint de faire rire son auditoire, en situant la reine Victoria comme la cause historique de Freud. Il esquissait ainsi le lien de la naissance de la psychanalyse à la société disciplinaire, à une exaspération de cette société qui portait des interdits puissants, censurant le dire concernant la sexualité, ce qui est à moduler puisque les formes transgressives ont toujours existé mais, justement, comme transgressives : les interdits restaient en place.

    Il suffit, a contrario, de penser à la banalisation du spectacle sexuel aujourd'hui, qui va du film pornographique au livre de madame Catherine Millet pour saisir que nous sommes dans un autre régime de la sexualité : ce n'est plus la reine Victoria, c'est la reine Catherine !

    Ce n'est pas la première fois que je souligne que tout l'appareil conceptuel freudien reste marqué de l'époque disciplinaire : interdit, refoulement, répression, censure..., c'est ce qui a permis une jonction de la psychanalyse et du marxisme, sous les espèces du freudomarxisme ou de la contestation style 1968.

    Il y a eu ceci, en effet, il faut le constater, que la Renaissance lacanienne de la psychanalyse dans les années soixante et soixante-dix est contemporaine du moment que décrit Antonio Negri — qui rentre tous les soirs dormir en prison, pour avoir été, en ce temps-là, l'inspirateur des Brigades rouges. Il essaie, dans son dernier livre, Impero, de donner une doctrine à l'extrême-gauche internationale et il note, p. 333 de l'édition française : «Dans la période de crise des années 60 et 70, l'expansion de la protection sociale et l'universalisation de la discipline, à la fois dans les pays dominants et dans les pays dominés, ont créé une nouvelle [17] marge de liberté pour la multitude laborieuse. Autrement dit, les travailleurs ont utilisé l'ère disciplinaire afin d'étendre les pouvoirs sociaux du travail, etc. »

    Il souligne ce que le concept même de libération devait aux formes disciplinaires de la domination, et il essaie de penser ce que nous serions après cette société. Ce qu'il appelle impero, empire, est un régime qui ne procède plus par l'interdit et la répression et qui, donc, rend problématique la transgression, l'idée même de révolution et de libération. Antonio Negri est le fils de Deleuze et Guattari ; il recycle leur Anti-OEdipe d'il y a trente ans. Nous pouvons retrouver notre bien dans ce qui est tout de même une lecture de Lacan.

    C'est cela, l'aperçu : que Lacan a pensé la psychanalyse à l'époque disciplinaire, mais qu'il a aussi anticipé la psychanalyse à l'époque impériale, et c'est ce à quoi nous avons essayé de redonner une actualité avec « L'Autre qui n'existe pas ».

    Sixième réflexion : Lacan et la reine jouissance

    Lacan a eu le rôle historique d'actualiser Freud et de préparer la psychanalyse au nouvel ordre que M. Negri appelle Impero. À prendre les choses ainsi, on voit se distinguer trois phases:

    —        La première phase est celle de la formalisation de la psychanalyse à l'époque disciplinaire. Elle est fondée sur la formalisation du concept de l'inconscient à partir de l'algorithme du signe ; sur la formalisation unifiante de l'OEdipe, de la castration et du refoulement par les concepts de Nom-du-Père et de métaphore ; sur la formalisation de la libido par les concepts de désir et de métonymie. Ce Lacan classique, c'est Freud formalisé.

    — Puis vient la transition où Lacan accomplit une subversion de Freud, via la subversion du Nom-du-Père qu'il pluralise et qu'il déplace aussi quand il attribue l'opération du refoulement non à l'interdit mais au fait même du langage; via la subversion du concept de désir lié à l'in­terdit, concept qu'il déplace par celui de jouissance — bien plus que sur le  [18] manque, il met l'accent sur ce qui comble le manque; via la mise au point de la fonction de l'objet a qui reste attaché au thème du manque mais où ce qui prévaut est ce qui vient combler le manque.

    — Enfin c'est la troisième phase du travail de Lacan où le terme essentiel est celui de la jouissance en tant qu'elle n'a pas de contraire. Jusqu'alors elle était en tension avec le signifiant refoulant, mortifère, et voilà que lui-même est devenu un opérateur de jouissance ; elle était en tension avec le plaisir et précisément l'opposition plaisir-jouissance tend à se dissoudre, non pas que toute validité lui soit soustraite mais le plaisir devient un certain régime de la jouissance. Le niveau de la pulsion qui, à la différence du désir, n'est pas intrinsèquement articulée à une défense, c'est le niveau que Lacan a épinglé de la propriété « le sujet est toujours heureux », toujours heureux... au niveau de la pulsion, s'entend, la seule question étant celle de son mode, plaisant, douloureux, etc., tandis qu'axiomatiquement, elle se satisfait toujours.

    Cela correspond à la sortie de l'époque disciplinaire. Tout est maintenant affaire d'arrangement. On ne rêve plus du dehors. Il n'y a plus que parcours, arrangements et régimes de la jouissance. Le noeud borroméen est déjà un effort pour sortir du binarisme de la structure d'opposition et de l'organisation disciplinaire qui suppose ce clivage.

    Je devrai revenir sur cette notion de société disciplinaire. Cela procède de Foucault et a été dégagé par Deleuze, l'opposition entre la société disciplinaire et la société du contrôle, et cela indique deux régimes de la maîtrise. La société disciplinaire est l'époque où il y a une extériorité entre les dispositifs et appareils de répression et de formation, et les assujettis, et où est donc saillante la domination comme telle, l'endoctrinement qui permet une opposition frontale et de cerner la figure des oppresseurs. La résistance peut alors s'appuyer sur les formes de la coercition. Foucault a parcouru ces appareils — prison, asile, hôpital, école, uni¬versité — où « surveiller et punir » suppose une délimitation claire entre l'in et l'out.

    Cela prend son intérêt à distinguer ce qui déjà s'en modifiait il y a trente ans, à savoir que la maîtrise se trouvait plutôt immanente au [19] champ social, que les mécanismes de domination que pouvaient analyser les marxistes étaient intériorisés, et que la société de communication ou d'information diffusait de façon fuyante ou invisible ; d'où l'idée que c'est désormais par des réseaux souples, modulables et fluctuants que circule une maîtrise qui n'est plus extérieure — au point que Negri livre la formule de «l'aliénation autonome» pour désigner une maîtrise qui n'est pas plus externe qu'interne, et à laquelle le terme d'extime convient parfaitement.

    Septième réflexion : La cure analytique à l'époque de la globalisation.

    Je vous rassure : l'ouvrage de Negri, ce n'est pas le nouveau Capital, c'est plutôt un grand poème. Spinoziste, il décrit d'une façon pathétique un monde sans opérateurs, un empire qui n'est plus impérialisme de personne, qui est partout, nulle part, et en même temps sans frontières, sans extérieur. C'est très répétitif, plutôt un chant ; Negri c'est le Dante de la globalisation...

    Donc, la cure, bien sûr, est marquée par ces temps, elle en pâtit. D'abord conçue comme un traitement se démarquant du médical, elle a été ordonnée comme un idéal de maturité et une norme de la personnalité, et même Lacan devait parler d'achèvement de la personnalité ou de réalisation effective de l'OEdipe et de la castration. La réalisation effective de l'OEdipe et de la castration, jusqu'à parler de désidentification phallique, supposent, en effet, une norme et un idéal qui opèrent ; tant que Lacan a été dans cette phase de son enseignement, la question pressante sur ce point fait ressortir cette ordonnance, se refusant comme telle, sans doute, mais néanmoins prise, occupée par l'insistance de la norme et de l'idéal.

    Une deuxième phase se distingue par la démédicalisation accomplie de la cure. C'est le moment où la cure a pu être conçue comme expérience, comme le lieu où il se passe quelque chose pour vous. On peut rapprocher ça de la doctrine actuelle concernant l'édification des magasins, telle qu'elle s'épanouit déjà à Beverly Hills, Los Angeles, New York, [20] où les nouveaux magasins doivent répondre au concept d'experientialisation, soit la transformation du shopping en expérience unique et irremplaçable, sinon tout le monde n'a plus qu'à faire ses achats sur internet !

    Lacan a « expérientialisé » la cure avant tout le monde, en mettant l'accent sur l'activité analysante et la production d'un nouveau sujet, et la passe a cristallisé ça, la fin de la cure étant pensée sur le mode transgressif, comme un passage au-delà du fantasme.

    Il y a maintenant une troisième phase, propre au régime de la globalisation. Cela pointe à la fin des Autres écrits, où la passe est resituée comme un récit réussi qui satisfait un auditoire, en tant que procédure. On sait bien que, dans le Champ freudien, les produits de la passe ont été pris dans un processus de spectacularisation. On a invité les Analystes de l'École (AE) à se présenter devant les plus larges publics qu'on pouvait réunir à l'échelle internationale. On nous l'a reproché, mais nous ne voulons pas revenir en arrière ! Et là, si l'on suit Lacan — certes, tout est compatible, comme en Italie, vous avez le temple païen à l'endroit même où s'érige l'église, c'est l'inconscient freudien réalisé ! — la fin de l'analyse se trouve dépouillée du pathos de l'au-delà, de la transcendance, du franchissement, et l'accent est mis sur les changements de régimes de la jouissance qu'il est possible d'obtenir dans la cure. Car il s'agit de la satisfaction pulsionnelle, qui n'a pas de contraire, ce qui fait que la référence est le passage d'un régime à un autre.

    Le fameux «il n'y a pas de rapport sexuel» s'inscrit dans ce cadre, et il signe l'effacement définitif de la norme. On sort de ce qui retenait la psychanalyse dans l'époque disciplinaire : il n'y a que de la jouissance. C'est ce qui se passe dans la globalisation, où nous sommes depuis longtemps. S'est ouvert à ce niveau l'espace de l'invention sexuelle, de la créativité hors norme, qui rend aujourd'hui inaudibles les thèmes de la maturation et de l'achèvement. C'est évidemment congruent avec l'inclusion de la jouissance dans les droits de l'homme, la juridification de la jouissance.

    Et cela va de pair avec la promotion de l'écriture lacanienne du sinthome, nom nouveau pour indiquer le symptôme qui n'a pas de       [21] contraire ou n'en a plus, le sujet y étant, comme tel, condamné. Il faut dire que le symptôme apparaît comme le régime propre à la jouissance, le sujet — ou plutôt l'être vivant qui parle — l'éprouvant nécessairement comme tel.

    Il y a encore des réflexions à venir.

    Huitième réflexion : Le ravalement de la psychanalyse

    Elle concerne ce que cette époque comporte de ravalement de la psychanalyse. Il faut quand même le dire. Les opérateurs l'éprouvent aussi, leur acte est sous la menace du ravalement, assiégée qu'est la psychanalyse par la psychothérapie. Dans quoi cela va-t-il être classé ? Si l'on se réfère à un économiste américain spécialement astucieux, les psychanalystes seront rangés dans la classe des attention givers, ceux qui donnent de l'attention, où l'on trouve les psychothérapeutes, mais aussi les baby sitters, les majordomes, les professeurs de gymnastique privés etc. Il est certain que c'est une classe en expansion, mais que cette croissance va de pair avec une certaine déqualification. Cela accomplit un certain ravalement de la position de l'analyste.

    [la suite du texte est publiée dans Mental n° 12]

    Nous consacrerons cette réunion à l'inconscient politique sur lequel le mouvement de l'histoire nous a fait trébucher, interrompant l'étude laborieuse que nous avions entreprise du contre-transfert[3]. Je poursuivrai mes réflexions, celles dont je vous ai fait part la dernière fois. La formule «l'inconscient est politique » que j'ai sortie la dernière fois a fait pavé dans la mare — c'est-à-dire qu'elle propage des ondes aussi bien dans la pratique que dans la théorie, encore que « théorie » soit ici un grand mot auquel je mets des guillemets.

    La réalité mise en scène par la structure

    La théorie, quand on essaye de la produire — la théorie au présent —, n'est rien de plus, au moins dans la psychanalyse, qu'une voie de traverse, une voie que l'on fraye pour tenter de rattraper ce qui a déjà eu lieu et qui avance tout seul. Théorie et pratique en psychanalyse ne sont pas symétriques ou parallèles. Il y a en psychanalyse, il faut bien le constater, un re¬tard de la théorie qui n'est pas contingent, qui n'est pas accidentel, mais qui est sans doute de structure, au moins en ce qui concerne l'élaboration. Et cette élaboration est certes en tension avec le savoir même qu'il s'agit d'élaborer, un savoir dont il serait beau qu'il exprimât la réalité s'effectuant selon un ordre nécessaire, conformément à la proposition 7 du livre II de L'Éthique de Spinoza : Ordo et conexio idearum — l'ordre et la connexion des idées — idem est— sont, est le même, puisque ordo et conexio sont là réunis — ac ordo et conexio rerum — le même que l'ordre et la connexion des choses.

    C'est une proposition essentielle, l'idéal même qui anime le structuralisme de Lacan, à condition de faire que l'ordre et la connexion des signifiants [10] remplacent l'ordre et la connexion des idées. C'est ce que Lacan désignait comme la combinatoire pure et simple du signifiant. Cette combinatoire était supposée définir des rapports de nécessité se rencontrant, les mêmes, dans la réalité. Voilà la conception du savoir à laquelle nous mesurons nos efforts, puisque c'est la conception d'un savoir qui n'est pas une représentation de la réalité, mais que l'on veut identique au principe même du développement effectif de la réalité, identique au principe de sa production, de sa Wirklichkeit.

    Dans cette conception, la structure n'est ni une description ordonnée de la réalité, ni un modèle théorique élaboré à distance de l'expérience. Voyez là-dessus le texte classique, pour nous, que constitue la critique de Lagache par Lacan, à la page 649 des Écrits. Lacan prétend surmonter la différence, l'opposition, la contradiction qu'il appelle l'antinomie de ces deux conceptions de la structure comme description et comme modèle, en introduisant un mode tiers de la structure où celle-ci se produit dans la réalité même et y détermine des effets. Chez Lacan, ces effets sont des effets de vérité, des effets de jouissance, des effets de sujet, et la vérité elle-même est un effet, la jouissance aussi, et également le sujet.

    C'est dans cette direction qu'il faut entendre la proposition de Lacan qui est dans cette page, selon laquelle la structure opère dans l'expérience comme — il m'est déjà arrivé de citer cette formule qui vaut spécialement à la date où Lacan l'a émise pour le fantasme — « comme la machine originale qui met en scène le sujet ». Expliquons ces termes. Machine, c'est un mot qui désigne une articulation signifiante, combinatoire et déterministe, dont les variations sont strictement conditionnées. Quelques années plus tard, Lacan en donnera un exemple de référence dans son cycle des quatre discours. La mise en scène du sujet, cela veut dire, en effet, que la machine combinatoire est dans les coulisses, qu'elle ne se donne pas à voir, qu'elle est cachée, ce qui fait croire qu'elle est à distance. Être cachée suppose qu'elle échappe à toute phénoménologie descriptive, qu'il ne suffit pas de laisser être ce qui est, pour y accéder. L'expression de mise en scène du sujet comporte une ambiguïté qui répercute la division même du sujet. C'est-à-dire que le sujet est mis en scène, il est acteur, il n'est pas le metteur en scène, et en même temps il est spectateur, la réalité est pour lui mise en scène par la structure. [11]

    Qu'est-ce qu'ajoute à cette articulation de qualifier cette machine d'originale ? Sans doute Lacan entend-il par là qu'elle ne dérive de rien d'antérieur, mais au sens proprement génétique, qu'il critique dans cette page, et non pas au sens combinatoire. Et aussi bien originale veut dire unique. Cette machine est propre à chaque sujet, elle est à reconstituer dans l'expérience analytique pour chaque sujet. Mais il serait sans doute abusif de limiter la validité ou l'inspiration de cette proposition à l'expérience analytique stricto sensu, parce que le sujet n'est pas l'individu. Lacan, par exemple, parle aussi bien du sujet de la science et on peut très bien considérer que le malaise analysé par Freud, vise le sujet de la civilisation.

    C'est à cela que nous avons affaire quand nous sommes alertés comme nous l'avons été récemment. Nous apercevons que nous avons affaire à la machine originale qui met en scène le sujet de la civilisation dans le moment actuel, et que ceci est aussi bien conditionnant pour l'expérience analytique. Voilà ce qui se dessine d'une ambition toujours reprise, esquissée, de recomposer cette machine originale, à partir de ce qui nous est donné de ses effets.

    L'inconscient tient au lien social

    Il faut que je précise un point de ce que j'ai évoqué la dernière fois quand je vous ai cité un propos de Lacan à partir d'une citation qui en était faite : «Je ne dis même pas "la politique, c'est l'inconscient", mais tout simplement "l'inconscient, c'est la politique" ». J'avais indiqué que ce propos était extrait de «La logique du fantasme» et je l'avais cité sans me reporter à la sténographie. Ce que j'ai fait depuis lors. Je voudrais donc ajouter ici, avant de poursuivre, quelques considérations sur ce point. D'abord, parce qu'on rencontre dans la sténographie la formule « l'inconscience, c'est la politique ». Mais je suis partisan de corriger cette sténographie et de comprendre, «l'inconscient, c'est la politique ».

    Le passage que j'avais repris, s'inscrit dans une phrase que je voudrais vous rapporter plus complètement. Voilà ce que disait Lacan : «Si Freud a écrit quelque part "l'anatomie, c'est le destin", il y a peut-être un moment où, quand on sera revenu à une saine perception de ce que Freud nous a découvert, on dira : je ne dis même pas, etc. » Ce complément fait apparaître que la matrice du propos de Lacan est bien une formule de Freud, et que [12] Lacan oppose ce que Freud a dit en écho à l'empereur Napoléon, et ce que Freud nous a découvert, c'est-à-dire ce que Freud a vraiment dit. Ce que Freud a vraiment dit n'est pas ce que Freud a dit. C'est bien l'inspiration de tout l'enseignement de Lacan qui est là concentrée. Ce que Freud a vraiment dit n'est pas que l'anatomie est le destin. Ce n'est pas le corps anatomique auquel Freud renvoie pour essayer d'expliquer la différence subjective de la sexuation. D'ailleurs, l'anatomie ne détermine même pas l'hystérie, puisque, comme Lacan le relève dans «Télévision », la conversion hystérique n'obéit pas au partage anatomique.

    À côté du corps anatomique, on pourrait mettre en question le corps vivant, l'en distinguer. Du corps vivant en tant qu'il parle et que la parole conditionne sa jouissance, on pourrait peut-être dire qu'il fait le destin. Mais dans ce passage de son Séminaire, Lacan opère un déplacement de «l'anatomie, c'est le destin» à « l'inconscient, c'est la politique ». Et il l'explique par ceci que «Ce qui lie les hommes entre eux, ce qui les oppose, est à motiver de la logique que nous essayons d'articuler» — et en ce temps-là, c'était la logique du fantasme. « L'inconscient, c'est la politique» tient à ce qui lie et oppose «les hommes », entre guillemets, entre eux, c'est-à-dire l'inconscient tient au lien social. Et c'est la conception que mettra en mathème, le cycle des discours, quelques années plus tard dans l'enseignement de Lacan.

    L'inconscient tient au lien social — introduisons cette glose — justement parce qu'il n'y a pas de rapport sexuel. On pourrait aller jusqu'à dire que là où il y a du rapport sexuel, là où le lien sexuel est programmé, eh bien il n'y a pas société.

    Bien sûr, on s'est enchanté de rêver à la société des abeilles, à la société des fourmis. Maeterlinck, quand il ne faisait pas rêver de Pelléas et Mélisande, nous enchantait, dans notre enfance, à nous décrire ces sociétés qui nous délivraient une utopie, justement parce que c'étaient, parce que ce sont — ce qu'elles étaient et ce qu'elles sont c'est la même chose justement — des sociétés sans politique. Ce sont les sociétés sans politique qui nous ont fournis en utopies. On pourrait dire que les théocraties ont essayé de réaliser une société sans politique ou encore que le structuralisme ethnologique nous a présenté des sociétés munies de structures élémentaires de la parenté, apolitiques pour cette raison, ce qui par la suite a été contesté. [13]

    Aujourd'hui, il ne paraît pas abusif de poser qu'il n'y a pas de société sans politique et que, corrélativement, l'inconscient est politique. C'est ce que Lacan élaborait dans ces années-là. Après avoir montré que l'inconscient se produit dans le rapport du sujet à l'Autre, il passait à démontrer qu'il se produit dans le rapport à l'Autre sexe, rencontrant, sur ce chemin-là précisément, l'absence de rapport sexuel et l'interposition de l'objet petit a.

     

    « L'être rejeté » et la demande politique de l'Autre

    Ce propos de Lacan – pour être un peu plus complet – s'inscrit dans son Séminaire au cours d'une réflexion sur la formule « être rejeté », « être refusé », à partir des considérations sur le masochisme qu'il emprunte à l'ouvrage de Bergler La névrose de base. Bergler introduit ce statut du sujet, « l'être refusé », à propos du stade oral et il fonde le « être refusé » — être refusé qui serait le principe du comportement, de l'attitude de certains sujets –, sur un «être refusé par la mère» ; ce serait le désir masochiste que le sujet se créerait, au niveau de la pulsion orale, qui lui permettrait de s'apitoyer sur cette injustice et d'en jouir. Il fomenterait lui-même son «être refusé » pour s'apitoyer sur cette injustice et en jouir. « Etre refusé », ce qui ferait le motif de la plainte du sujet trouverait son motif dans le désir de se sauver de l'engloutissement par le partenaire maternel. C'est ça qui avait retenu à l'époque l'attention de Lacan, ce jouir de l'injustice où Lacan décèle aussi bien une hostilité de Bergler à l'endroit de ses patients qu'il stigmatise comme collectionnant les injustices pour s'en plaindre – ce qui dans la phénoménologie n'est pas absurde.

    Lacan, dans le mouvement même de produire la formule que « l'inconscient, c'est la politique », fait à Bergler une objection fondamentale, qui situe assez bien la position politique de Lacan, qu'il a soutenue et animée dans son enseignement, à savoir : mais pourquoi donc faudrait-il être admis plutôt qu'être rejeté ? Pourquoi faudrait-il faire ce qu'il faut pour être admis ? Est-ce que par hasard, la table où l'on aurait à vouloir être admis, serait toujours bienfaisante ? Ce qui est derrière, c'est la métaphore du Banquet et de ceux qui ne sont pas admis à son festin. Cela situe bien la position de subversion qui était celle de Lacan et qui, il faut reconnaître, reste d'actualité. À l'époque, l'actualité était celle qui se déployait dans un certain petit district [14] de l'Asie du sud-ouest, la guerre du Viêt-Nam. Lacan situait l'enjeu de cette façon — qui résonne et peut résonner encore aujourd'hui où l'Asie sans doute s'est petit à petit régularisée, mais où une autre zone de la planète, pas encore ! — : «Il s'agit de les convaincre qu'ils ont bien tort de ne pas vouloir être admis aux bienfaits du capitalisme ». On est devant ceci, à l'époque, qu'ils préfèrent en être rejetés. C'est à ce propos que Lacan invite à s'interroger sur certaines significations — spécialement sur la signification « être rejeté » —, et c'est dans la foulée qu'il amène, sans le développer, son « inconscient, c'est la politique ».

    Ce qu'il ajoute, dans sa brièveté, tout de même susceptible de faire quelque peu écho pour nous, c'est que l'on n'est rejeté que si l'on s'offre. Cela le conduit à rappeler comme clé de la position névrotique le rapport étroit du sujet à la demande de l'Autre. Par rapport à cette demande, on doit supposer qu'il y a pour le névrosé, dit-il, «nécessité et peut-être bienfait à être rejeté ». Plus tard, peut-être Lacan aurait dit jouissance à être rejeté. Cela comporte une indication clinique tout à fait précise, à savoir qu'il faut y regarder à deux fois avant d'avoir pour ambition de forcer un sujet à ne pas être rejeté, avant de considérer qu'être admis au banquet des autres est ce qui peut lui advenir de mieux.

    Lacan indique que procéder ainsi, avoir le préjugé qu'il vaut mieux être admis à ce que, vous, vous considérez comme des bienfaits, régler l'opération analytique là-dessus, peut donner à l'analyste une fonction persécutive. C'est mettre le holà à ce que serait donner cette valeur de forçage à ce que l'analyste croirait être le principe de réalité, plutôt que de considérer comme tel, comme valable, le désir d'être rejeté — c'est-à-dire de ne pas se soumettre à la demande de l'Autre.

    Cela est aussi indicatif pour le moment actuel de la civilisation où ce n'est pas le désir de l'Autre qui est si présent sinon l'insistance de sa demande, de sa demande politique sous les aspects de la démocratie et du marché considérés comme des valeurs auxquelles votre bien est attaché. De telle sorte que devient incompréhensible, voire monstrueux, ce qui se présente comme une préférence, la préférence pour être rejeté de l'ordre de ces bienfaits. Cela indique en tout cas une position de réserve pour l'analyste, eu égard à ces signifiants-maîtres de la demande proprement politique de l'Autre. Voilà ce que je voulais ajouter, moduler de ce que j'avais attaché la [15] dernière fois au propos de Lacan, en me fiant à la citation que j'avais pêchée chez un auteur.

    Le ravalement de la psychanalyse

    J'en étais à ma huitième réflexion sur le ravalement de la psychanalyse. J'avais annoncé la ressource que je pourrais trouver dans l'ouvrage The Future of Success de Robert Reich, économiste politique, qui s'inscrit dans la lignée des essayistes qui ont mis l'accent sur le narcissisme social à l'époque de la globalisation — le premier, dans les années 80, a été Christopher Lasch et sa Culture du narcissisme. Son idée est que l'anonymat de masse entre en contradiction avec le désir de célébrité induit par l'objet mass média — d'où la grande question de comment attirer l'attention. « Comment attirer l'attention ? », c'est une interrogation qui est présente dans les motivations que l'on a pu connaître du récent tueur de Nanterre. Il trouvait dans son acte l'occasion de réaliser le propos de Warhol, « être célèbre pendant un quart d'heure », obtenir au moins une fois d'avoir son nom à la télévision et dans les journaux.

    L'idée de Robert Reich est qu'il y a une économie de l'attention, une demande d'attention et une offre d'attention, donc un marché de l'attention artificielle. C'est dans ce registre qu'il inscrit la psychanalyse, y compris ce qu'il signale de sa diffusion croissante aux États-Unis, parce que, du point où il est, il n'a pas à faire la différence entre la psychanalyse, la psychothérapie et toute forme de psy. Il cerne donc le développement d'un secteur entier d'activités spécialisées dans le service de l'attention. Ce qui lui permet de créer une catégorie où sont présents aussi les professeurs particuliers de gymnastique — personal trainers —, ceux qui font les courses à votre place parce que vous n'avez pas le temps — les personal shoppers —, et tous les conseillers spirituels, psychologiques. Il isole le secteur des donneurs d'attention, des attention givers, mais parmi lesquels il inscrit aussi le personnel domestique, les baby-sitters, etc. C'est en tant qu'économiste qu'il crée cette catégorie, et il indique que c'est un des deux secteurs qui croissent le plus dans la société actuelle avec ceux des travailleurs créatifs. Il prophétise que, dans l'avenir, au moins aux États-Unis — mais pour lui les États-Unis présagent le devenir des sociétés moins développées que les États-Unis — si l'on n'a pas ce qui est nécessaire pour être un travailleur créatif, il est probable qu'on se trouvera de plus en plus travailler dans le secteur de l'attention [16] spécialisée. Il dit : Vos enfants, s'ils ne sont pas des créateurs, des innovateurs, se trouveront prendre place dans ce secteur, qui est prometteur mais qui est en même temps voué à la déqualification. Si l'économie croît par deux secteurs essentiellement, les créateurs et les donneurs d'attention, les donneurs d'attention, ce sont ceux qui n'arrivent pas à entrer dans l'autre secteur. Ça croît aussi mais sur le versant d'une déqualification croissante. On peut tout de même se rassurer sur le fait qu'il met les psychanalystes et les psychologues parmi les travailleurs de haute qualification, mais il les inscrit quand même dans la même catégorie que les majordomes et les baby-sitters.

    Cette analyse n'est pas malveillante, elle ne vise pas essentiellement la psychanalyse. C'est une étude des conditions nouvelles du travail dans le cadre de la nouvelle économie — d'ailleurs cela précède de quelques mois la bulle crevée de la nouvelle économie. C'est d'autant plus précieux que ce n'est pas polémique. Cela donne un sentiment du ravalement de la psychanalyse par le fait qu'elle n'est pas saisie à partir d'un désir de vérité mais à partir d'une demande d'attention personnelle. C'est un ravalement, mais en même temps nous savons que quelque chose s'est modifié dans la dynamique classique de la cure analytique. C'est cette modification qui est conceptualisée, à sa façon, par Robert Reich. Certes, ce n'est pas la vérité dernière de la psychanalyse, mais c'est bien fait pour relativiser l'attention que nous portons aux différenciations internes fines qui fragmentent le milieu analytique et qui disparaissent sous l'oeil de l'économiste. Voilà à quelle enseigne se trouve logé l'acte analytique. Il est frappant que, dans ce classement, l'activité du psychanalyste, du psychothérapeute ou du psychologue apparaisse comme plus proche du baby-sitting que de la médecine. Il y a tout de même un petit effet de vérité qui surgit là malgré les réserves, bien entendu, que nous pouvons avoir sur ce classement.

     

    La machine du pas-tout

    Neuvième réflexion — je l'appellerai comme ça —, les bulles de certitude. Continuons de porter sur nous-mêmes ce regard qui nous rend exotiques à nous-mêmes. C'est de la phénoménologie sociale sans doute, mais c'est bien à partir de ces éléments que nous avons à essayer de reconstituer la machine originale de la civilisation d'aujourd'hui. [17]

    Le père. On voit bien tout ce qui attache encore la psychanalyse au mythe du père, et que la société, en train de se modifier à l'époque de la globalisation, a cessé de vivre sous le règne du père. Pourquoi ne pas le dire dans notre langage à nous, la structure du tout a cédé à celle du pas-tout : la structure du pas-tout comporte précisément qu'il n'y ait plus rien qui fasse barrière, qui soit dans la position de l'interdit. L'interdit apparaît comme contradictoire avec le mouvement du pas-tout. La structure du pas-tout, c'est ce qui est décrit au niveau social et politique par Antonio Negri comme impero, comme l'empire qui se développe précisément sans rencontrer de limites. C'est ce qui pour nous répond à la structure du pas-tout, déportée au niveau de ce que l'on ne peut plus appeler l'organisation sociale.

    Il ne faut pas s'étonner que nous retrouvions ici le pas-tout : ce pas-tout, Lacan l'a introduit dans son écrit « L'étourdit », où précisément il répond à L'anti-OEdipe de Deleuze et Guattari — comme en fait foi la fin de ce texte - en reconceptualisant ce que ces auteurs avaient essayé de capter. La fonction du père est en effet liée à la structure que Lacan a retrouvée dans la sexuation masculine. Une structure qui comporte un tout doté d'un élément supplémentaire et antinomique qui fait limite, qui permet précisément au tout de se constituer comme tel, qui fait limite et qui permet par-là organisation et stabilité. Cette structure est la matrice même du rapport hiérarchique.

    Le pas-tout, ce n'est pas un tout qui comporte un manque, mais au contraire une série en développement sans limite et sans totalisation. C'est pourquoi le terme de globalisation est pour nous vacillant, puisqu'il s'agit précisément de ce qu'il n'y a plus de tout et que, dans le processus actuel, ce qui fait tout et ce qui fait limite est menacé, vacille. Ce qu'on appelle globalisation, c'est un processus de détotalisation qui met toutes les structures « totalitaires » (entre guillemets) à l'épreuve. C'est un processus où aucun élément n'est muni d'un attribut qui lui serait assuré par principe et pour toujours. On n'a pas la sécurité de l'attribut, mais ses attributs, ses propriétés, ses acquis sont précaires. Le pas-tout comporte la précarité pour l'élément.

    On voit tous les jours, en effet, ce qui était le respect de la tradition céder devant l'attrait pour le nouveau, et ce phénomène, abondamment décrit,  [18] pour nous est mis en scène par la machine du pas-tout. Pour prendre un exemple qui est parlant, au moins pour ceux qui sont au courant de la chose, c'est le vrai martyre de l'église catholique aux États-Unis. On a dû voir un cardinal, un prince de l'Église, sommé de venir au tribunal et répondre aux questions — aux questions à l'américaine dont vous avez peut-être la notion par les romans policiers de Erle Stanley Gardner ou de Perry Mason. Vous savez comment l'on pose des questions. On ne doit pas faire d'allusions, on ne fait pas de discours, on ne demande pas de discours, on pose de toutes petites questions factuelles qui s'enchaînent les unes aux autres. Vous avez à répondre exactement à ce qui vous est demandé par oui, par non, et puis l'autre vous mène par le bout du nez. Eh bien, le cardinal Law, le bien-nommé, de Boston a eu, il y a quinze jours, à répondre à ce questionnaire. Sur Internet, j'ai trouvé l'ensemble de cet interrogatoire absolument bouleversant pour ceux qui ont un attachement à la tradition. Et le culot de réclamer à l'église catholique la transparence sur ses opérations, et la méfiance renouvelée, y compris chez les catholiques américains, à l'égard du rôle que joue là-dedans un potentat qui habite un état microscopique du côté de l'Italie. Voilà un signe des temps où l'on voit des pratiques multiséculaires entourées d'un respect universel être aujourd'hui strictement indéchiffrables et repoussées, rejetées par l'esprit du temps.

    On a bien le sentiment là qu'il y a une machine originale qui est en train de mettre en scène des pièces tout à fait inédites comme celle du cardinal Law répondant humblement aux questions du procureur, à savoir : nom, prénom, expliquez-nous ce que c'est qu'un cardinal, expliquez-nous ce que c'est qu'un diocèse, etc. Nous n'en sommes pas encore là dans la vieille Europe, mais voilà ce qui s'énonce d'irrésistible dans cette machine originale.

    Par un certain court-circuit, admettre que la machine qui met en scène ce que nous appelons la globalisation, c'est le pas-tout, c'est dire, pour Lacan qui le rapporte à la sexuation féminine, que l'on peut rapporter à cette structure ce qu'on observe de la montée des valeurs dites féminines dans la société, les valeurs compassionnelles, la promotion de l'attitude d'écoute, de la politique de proximité, que doivent désormais affecter les dirigeants politiques. Le spectacle du monde devient peut-être déchiffrable, plus déchiffrable si nous le rapportons à la machine du pas-tout. [19]

    Évidemment, on ne propose l'écoute comme politique que sur le fond de l'absence de réponse. L'écoute devient elle-même la réponse dans le silence du maître. C'est ça l'usage politique de la communication intersubjective, à savoir que vous ne recevrez jamais d'autre message que celui que vous avez adressé. C'est aussi ce qui fait que l'on pleure sur l'élément traditionnel, ce qui déjà se faisait saisir il y a un demi-siècle, à savoir que le viril est assiégé, et l'on observe, au moins dans les sociétés développées, une certaine difficulté populaire des va-t-en guerre. C'est bien sûr corrélatif d'un appel à l'autorité, au retour à l'ordre, d'un appel désespéré au règne du signifiant-maître qui est en train de s'abolir. En tout cas, on observe la tension entre le fonctionnement de la machine du pas-tout qui exacerbe la nostalgie du signifiant-maître et cet appel au signifiant-maître, d'autant plus exacerbé qu'il apparaît comme détaché du reste, et d'autant plus insistant qu'il apparaît clairement comme supplémentaire.

    Dans le pas-tout social, au contraire, le signifiant ne nous arrive plus par blocs organisés, il tend à se présenter à nous par des fragments discontinus, par exemple par des informations immédiates. Lorsqu'on décrit le moment actuel, l'on parle de bombardement d'informations — ainsi les Américains étudient-ils le information overload, la surcharge d'informations. Ce qu'on appelle l'information, c'est la façon dont le signifiant vous arrive, non plus organisé mais discontinu, essentiellement fragmentaire, avec un effort pour essayer d'y ajouter une organisation qui est tout le temps en train de se défaire. D'où ce que même Robert Reich peut repérer comme une pathologie de la désorientation.

     

    Le S1 pluralisé et le sujet sans repère

    C'est pourquoi les sociologues ont isolé, en face de l'overdose d'information, les stratégies subjectives qui consistent à se replier sur des zones limitées de certitude. Descriptivement, c'est assez puissant — c'était déjà annoncé par la promotion du postmoderne par Liotard qui en a généralisé le concept. Il l'avait déjà jadis caractérisé par la déstructuration des grands filtres de savoir, c'est-à-dire les traditions, les autorités consacrées, ce qu'il appelait les méta-récits, les stéréotypes : ce sont autant d'organisations du signifiant, qui sont des formes diverses du discours du maître, et qui avaient le mérite d'opérer une simplification et une formalisation de la réalité, [20] de diffuser des modèles de cohérence, des modèles de comportements cohérents sous l'autorité d'instances habilitées et reconnues à ce titre.

    On voudrait que, dans cette époque de déstructuration des filtres du savoir, comme par miracle l'école soit capable d'opérer cette simplification et cette formalisation de la réalité, alors que tous les appareils qui les supportaient sont comme fendillés, atteints, assiégés, au moins ils sont en déclin. Ce que les sociologues repèrent, c'est que la globalisation s'accompagne d'indivduation. Ce qui est atteint, c'est le mode de vivre ensemble, le lien social qui existe sous la forme de sujets désarrimés, dispersés, et qui induit à la fois pour chacun un devoir social et une exigence subjective d'invention.

    C'est la formule très parlante de living my own life — vivre ma propre vie, vivre ma vie à moi, précisément dans sa différence d'avec les autres —, qui met en valeur la décadence, le déclin de l'organisation collective des modèles, et qui met le sujet devant une demande — qu'il reprend à son compte — d'invention et de valorisation de son style de vie individuel. C'est l'époque que nous avions appelée « de l'Autre qui n'existe pas », et ce qu'un Bourdieu a essayé de recomposer comme les mécanismes de la distinction, déjà se référait à une autre époque. Il y a aujourd'hui un brouillage des mécanismes de la distinction qu'il évoque, c'est un monde simplifié qu'il nous présente, le monde presque de son enfance.

    C'est là que l'on voit dans l'enseignement de Lacan, comme à la fois il a isolé puis mis en question ce qu'il appelait S„ le signifiant central de l'identification. Il a isolé le signifiant-maître dans son mathème du discours du maître. Ce mathème comporte comme agent central le signifiant-maître, qui est pré-postmoderne. C'est le discours du maître pré-postmoderne.

    Donc, premier mouvement, isoler ce signifiant central. Mais, à peine l'avait-il isolé qu'il l'a pluralisé, multiplié, en faisant entendre dans l'expression Si la valeur essaim, pour dire qu'il n'y en a pas qu'un. Il y en a plusieurs et rien n'assure au contraire qu'ils soient autre chose que chaotiques, même si l'essaim se déplace groupé. Une constellation de signifiants plutôt qu'une unicité du signifiant-maître. [21]

    Et puis, il a esquissé à côté de ce mathème du discours du maître, le mathème du discours capitaliste, modification de celui-ci, où c'est le sujet barré qui s'installe à la place de ce S1.

    Cela n'est pas tant ici une promotion de l'hystérie que la promotion du sujet sans repère. C'est en fonction de cette machine originale que l'on peut observer, comme font les sociologues, la constitution de zones restreintes de certitudes qui, à petite échelle, donnent ces repères.

    Les bulles de certitude

    La structure du pas-tout, on peut toujours expliquer qu'elle est abstraite et qu'en fait dans la réalité, ça n'est pas ainsi que ça se produit, parce qu'en effet la machine du pas-tout comporte la constitution d'autant plus insistante de micro-totalités dont la multiplication et l'investissement même des sujets qui y sont pris, traduisent la présence de cette machine. Des micro-totalités qui offrent dans le pas-tout des niches, des abris, un certain degré de systématicité, de stabilité, de codification, et qui permettent de restituer la maîtrise, mais au prix d'une spécialisation extrême. Il faut choisir un champ très restreint de signifiants, un champ très restreint de savoir où l'on restitue une maîtrise.

    Il y a un exemple que j'ai trouvé et qui me paraît très indicatif, dans une étude qui est parue il y a deux ans, concernant un phénomène que l'on a observé au Japon et qui s'appelle là-bas «l'effet otaku». Cela figure dans un article que je ne connais que de seconde main, qui est assez difficile à trouver, et qui s'appelle « The Otaku Answer to Pressing Problems of the Media Society», « La réponse otaku à des problèmes pressants de la société médiatique ».

    C'est ce que l'on a isolé au Japon. Ce sont toujours des catégories que l'on peut considérer comme suspectes, mais qui n'en sont pas moins indicatives. Cela concerne un comportement d'adolescents, ou de grands adolescents — on ne sait plus où ça s'arrête d'ailleurs — qui deviennent fanatiques d'une zone très restreinte des nouvelles technologies. Ils deviennent des spécialistes complets de ce qui paraît un phénomène tout à fait futile de la [22] société médiatique ou de certains types de Manga, d'illustrés, ou bien d'une idole, comme on dit — acteur, mannequin, etc. —, ou d'une technologie en général liée plus ou moins à l'ordinateur, ou de jeux vidéo, sur quoi ils accumulent un savoir aussi complet que possible, en se tenant au courant toujours du dernier cri ; on note, alors, le désintérêt complet qu'ils ont à part ça pour leurs contemporains, au point que l'on dit pour le Japon qu'ils ne regardent même pas les gens en face. «Un otaku préfère rester seul pour poursuivre en paix son hobby. Il se consacre de façon obsessionnelle à un seul secteur d'intérêt. Les objets de sa passion appartiennent généralement à la culture pop ». Il y a aussi les objets militaires — c'est le Japon. «L'essence », dit le sociologue en question, un certain Grassmuck, «l'essence du style de vie otaku n'a rien à voir avec un argument spécifique, mais est liée à la façon d'être en relation avec un thème. » La catégorie qui semble être en usage au Japon n'est pas construite en référence au thème de l'intérêt, mais à la façon d'avoir rapport à ce thème. « L’otaku a une personnalité monomaniaque. Sa stratégie est de recueillir des informations réservées à une seule section du savoir humain et d'écarter tout le reste. L’otaku cherche une petite zone de connaissance dont il veut tout savoir.»

    Cela se généralise à tous les comportements induits par la société de l'information, la société médiatique, qui consistent à vouloir savoir complètement à chaque moment ce qui est in et ce qui est out. Cela s'est répandu en France aussi dans la presse magazine, pour vous indiquer le in et le out, de façon à ce que vous sachiez de point en point comment vous repérer dans la foule.

    Je ne peux pas juger de la pertinence de cette description pour le Japon, et l'on peut aussi considérer que ce n'est pas forcément bien construit pour l'état présent de civilisation en France, mais il y a quand même quelque chose dans la psychanalyse qui se laisse conceptualiser comme une réponse otaku. I1 y a quelque chose du style de vie otaku dans les associations analytiques, dans les Sociétés, dans les Écoles de psychanalyse. On pourrait même dire que l'expérience analytique elle-même est de l'ordre de la réponse otaku — l'expérience analytique comme recherche de certitude, et aussi parce que la relation en elle-même qui s'établit dans le cadre analytique restitue au sujet une zone de certitude.

     L'analyse met au travail l'incertitude, mais c'est dans le cadre d'une certitude [23] au moins hypothétique — d'où l'extrême valorisation du cadre que l'on observe dans l'IPA, extrême en même temps qu'indéfinissable valorisation du cadre. On peut observer peut-être la même chose chez Lacan dans la définition du discours analytique, qui est présentée comme une transformation, une version du discours du maître, c'est-à-dire comme une bulle de certitude à laquelle le sujet est d'autant plus attaché qu'elle est plongée dans la structure sociale du pas-tout.

    Il faut certainement ajouter que si la psychanalyse est une bulle de certitude, en même temps elle rayonne dans la société puisqu'elle est mise au travail dans la publicité, et qu'elle a enseigné à la politique la manipulation de la vérité. Elle a vraiment enseigné aux politiques que la vérité est un effet, ce qui a donné naissance aux spin doctors, aux docteurs de vérité, aux experts en manipulation de la vérité. On a d'ailleurs pu observer tout récemment en France l'extraordinaire promotion d'un spécialiste du marketing, devenu Premier ministre — c'est une première —, et apparemment choisi pour ça. De même, il faut reconnaître que la façon dont se trouve répandu le thème de l'écoute qui noie la psychanalyse, provient du rayonnement de cette dernière.

    La psychanalyse à l'époque de la globalisation

    Dixième réflexion : la psychanalyse à l'époque de la globalisation. Essayons de voir rapidement comment se rapportent les modifications de notre clinique à l'époque de la globalisation et à cette machine du pas-tout qui l'animerait.

    La clinique classique, celle que nous avons apprise et enseignée, avait pour pivot le Nom-du-Père et se distribuait en fonction des positions du sujet à l'endroit du Nom-du-Père. C'est là que l'on distinguait différentes modalités du désir — le désir insatisfait, impossible, prévenu, etc., voire différents modes de défense. Notre clinique classique répondait essentiellement à la structure de la sexuation masculine, à la structure du tout et de l'élément antinomique. C'est ce qui nous permettait d'avoir ces classifications étanches, rigides, puissantes, qui ont fondé la notion du lacanisme pour des générations.

    Disons que la clinique contemporaine, celle à laquelle nous avons affaire [24] depuis déjà des années, bascule sur l'autre versant, sur le versant du pas-tout. Cette clinique du pas-tout est celle où fleurissent les pathologies que l'on décrit comme centrées sur la relation à la mère, ou encore centrées sur le narcissisme, mais qui relevaient du registre préoedipien quand on disposait de la hiérarchie antérieure, et qui ont en quelque sorte pris leur indépendance. Qualifier ça de préœdipien est évidemment trop étroit.

    Lorsqu'on s'intéresse à tout ce qui est de l'ordre des addictions, l'on observe cliniquement la frénésie du pas-tout, des pathologies où l'on met en valeur précisément le sans-limite de la série. On observe en même temps la moindre effectivité de la métaphore paternelle et la pluralisation des SI, leur pulvérisation, même, de telle sorte que, depuis déjà des années, nous avons reconnu la crise de nos classifications. Ne prenons que la catégorie de la perversion, à laquelle nous sommes attachés par l'enseignement que nous avons reçu et celui que nous avons distribué, par la puissance même de cette catégorie : force est de dire que c'est une catégorie qui subit un rejet social massif. Elle est assimilée à un stigmate. On ne peut pas effacer de la catégorie de la perversion qu'elle fait référence à une norme, qu'elle appartient au régime antérieur où normes et idéaux tenaient le haut du pavé.

    Évidemment, nous objectons — Lacan dit que la perversion, c'est la norme du désir. Mais ce sont les termes mêmes dans lesquels le diagnostic est posé, la catégorie elle-même, qui ont cessé d'être opératoires. Et d'ailleurs, Lacan nous a indiqué d'autres voies pour aborder la clinique contemporaine comme clinique du pas-tout. Il nous a indiqué la voie du noeud. Ce n'est pas qu'en soi-même le noeud soit lévitatoire, mais le noeud est en effet une façon de répondre à la structure du pas-tout, puisque cette clinique nous présente une série indéfinie d'arrangements à partir de trois ronds de ficelle. Le ternaire RSI se distingue et s'oppose à ce qui était la répartition étanche, discontinue, entre névrose, perversion et psychose.

    Nous avions avant une combinatoire clinique, centrée sur le Nom-du-Père, pour le dire vite, et dont les états étaient discontinus, ce qui nous donnait des catégories tranchées. Il est évident que — non pas que ce soit invalide ¬repérer la clinique sur le noeud nous donne sans doute des arrangements différents mais qui sont en continuité les uns avec les autres. On a perdu la sécurité du discontinu et de l'étanche, et le résultat en est que c'est le symptôme [25] qui devient l'unité élémentaire de la clinique et non plus ce qu'on appelait la structure clinique, qui était une classe. C'est le symptôme qui devient l'unité élémentaire de la clinique et, après tout, le symptôme, ce que Lacan a appelé le sinthome à la fin de son enseignement, c'est la version lacanienne de ce qui est la fragmentation des entités cliniques dans le DSM. Ce n'est pas la même fragmentation, mais c'est le même mouvement de déstructuration des entités qui s'observe dans la seconde clinique de Lacan.

    Nous avons opéré d'abord avec une clinique centrée sur l'identification. La première clinique de Lacan était une clinique de l'identification : dans l'analyse, j'apprends à raconter mon histoire de façon véridique, c'est-à-dire que j'élabore une identification qui me permet d'être véridique. Et la fin de l'analyse tient à l'élaboration satisfaisante d'une nouvelle identification, qui passe par une désidentification, etc., mais la catégorie centrale c'est l'identification.

    La seconde clinique était une clinique centrée sur le fantasme, c'est-à-dire encore sur une histoire, mais cette fois-ci une histoire conçue comme scénario inconscient et centrée sur la relation du sujet au trognon de jouissance qui comble son manque constitutif.

    Eh bien, la dernière clinique de Lacan a pour terme pivot le symptôme, et dans cette clinique, l'absolu, la substance, c'est la jouissance. Pour renouer avec la référence à Spinoza que j'avais introduite au début, c'est vraiment Deus sive natura, sive jouissance. C'est-à-dire il n'y a que la jouissance, au détriment de la vérité et du sens. À ce moment-là, il n'est plus question de guérison pour la fin de l'analyse, il n'est pas question non plus de traversée, il n'est plus question que du passage d'un régime de jouissance à un autre, d'un régime souffrance à un régime plaisir.

    Ce qu'il en est des psychanalystes à l'époque de la globalisation se découvre à partir de la passe. Si l'on voit bien quelle est sa traduction dans ce que met en scène la machine du pas-tout, la passe veut dire qu'on est conduit à poser une déconnexion entre être un analyste et puis la pratique d'analyste. Ceux que Lacan voulait consacrer comme Analystes de l'École, il fallait bien qu'ils soient de l'École, puisque c'était une définition de l'analyste indépendante de la pratique analytique, et qui essaye de résoudre par là le [26] problème de préserver le noyau analytique de la pratique dans un monde où l'analyste tend à se dissoudre dans la pratique attentionnelle.

    C'est sans doute dans ce contexte qu'il faut penser la formation analytique. En même temps celle-ci se révèle difficile à déterminer parce qu'il faut désormais la penser en dehors de tout idéal à atteindre, hors de la problématique même de l'idéal et de la norme. C'est donc que la formation tend à être saisie comme la communication d'un style de vie plutôt que comme un accès à la réalisation d'un idéal.

     

    [1] Publié dans MENTAL, Revue internationale de santé mentale et de psychanalyse appliquée, n°11 et 12, décembre 2002 et mai 2003, Paris

    [2] « L'orientation lacanienne », cours au Département de Psychanalyse de l'Université Paris VIII, 15 mai 2002, texte établi par Nathalie Georges, publié avec l'aimable autorisation de J.-A.Miller.

    [3] « L'orientation lacanienne », cours au Département de psychanalyse de l'Université Paris VIII, 22 mai 2002, texte établi par Marie-Hélène Doguet-Dziomba et Nathalie Georges, publié avec l'aimable autorisation de J.-A. Miller.