Introduction à la lecture du Séminaire de L'angoisse de Jacques Lacan

Jacques-Alain Miller

"RCF 59"

Introduction à la lecture du Séminaire de L'angoisse de Jacques Lacan

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  • Introduction à la lecture

    du Séminaire L’angoisse de Jacques Lacan

    Jacques-Alain Miller

     

    IV – En deçà du désir

            1. Un mobile

    Un art de rhéteur

    Ce que je tiens entre les mains est un livre, et pourtant, à le relire, à le redécouvrir sous cette forme, me venait le dit de Magritte : « Ceci n’est pas un livre. »*

    Si ce n’est pas un livre, alors qu’est-ce que c’est ? – me suis-je demandé. Ce serait plutôt quelque chose comme un film, l’enregistrement des déplacements d’un mobile. Ce mobile est une pensée qui parcourt un espace, qui ouvre une dimension et qui l’explore, qui trace une piste, non sans s’égarer, non sans rencontrer des impasses, non sans revenir sur ses pas chercher des points de passe. Une pensée qui dessine parfois des panoramas, lesquels s’évanouissent peu après pour laisser place à des détails démesurément grossis, qui sont parfois des mirages, et en direction desquels on chemine jusqu’à les voir se dissiper. Mais il fallait qu’il y ait le mirage et qu’il se dissipe pour trouver l’issue permettant d’aller au-delà.

    Si l’on cherche à composer une doctrine de Lacan sur l’angoisse à partir de ce Séminaire, il faut faire très attention et ne pas prendre chaque formule pour la solution. On trouverait certainement, à le relire, une vingtaine, une trentaine de définitions, et aucune qui soit définitive. Il n’y a en fait pas une seule définition de l’angoisse qui ne soit conditionnelle, qui ne soit relative à une perspective. On s’aperçoit de l’art de rhéteur, de la verve de Lacan dans l’argumentation qu’il avance. Il argumente comme instruit le juge d’instruction, pour et contre. Il est chaque fois si persuasif que l’on voudrait que ça s’arrête là, parce que, là, on a compris.

    Aucune formule de l’angoisse dans ce Séminaire ne nous fera l’économie d’avoir à refaire le chemin sur les traces de Lacan. Si j’avais à le commenter – ce que je ne fais pas –, je le ferais paragraphe par paragraphe. Il n’y en a pas un qui ne demande à être pesé, ajusté, qui ne nécessite quelque rectification, quelque inflexion, dont on trouvera, dans tel ou tel endroit, l’appui pour le faire.

    J’ai dit « s’égarer », j’ai parlé d’impasse. À le relire, et connaissant la fin du film – au moins de l’ouvrage –, on n’y trouve pas à proprement parler de fourvoiements, car tout le texte fourmille de trouvailles qui valent par elles-mêmes, indépendamment de la perspective, des trouvailles qui donnent à penser en elles-mêmes, et cela peut parfois tenir dans une phrase. Je vais tenter de saluer la sortie de ce Séminaire en vous livrant ma boussole, la mienne, celle que je me suis construite, en lisant, en écrivant ce Séminaire. Je suis encore à y ajouter des éléments ou à trouver des aperçus qui n’étaient jusqu’alors pas venus jusqu’à moi.

    Moment phénoménologique et construit

    Je me demandai, en tenant ce livre entre les mains, ce que j’aurais à répondre si j’avais à dire en un mot de quoi il s’agissait. Voici la réponse que je m’imaginai pouvoir faire: il s’agit d’une plongée en deçà du désir.

    Qu’y a-t-il en deçà du désir? La réponse est ici donnée, répétée, martelée, et j’ai laissé un schéma sommaire, même dupliqué : en deçà du désir, il y a la jouissance et il y a l’angoisse. On voit en effet, répétée, la séquence ternaire, étagée. C’est un ternaire ordonné, qui se présente même parfois comme une chronologie qui disposerait des moments successifs. Il s’agit, bien entendu, de la chronologie d’un temps logique en trois moments.

    Jouissance, moment mythique, dit à peu près Lacan, mais il faut prendre cet adjectif dans la valeur qu’il lui donne, pas qu’une fois, à savoir ce qui permet de désigner ce qu’il y a de plus réel.

    Le texte de Freud Inhibition, symptôme, angoisse soutient toute l’élaboration du Séminaire. Lacan reprend à son compte, au départ, l’angoisse définie par Freud comme un affect et parce qu’elle est la bonne vieille angoisse, connue, ressentie. Ce moment peut être dit phénoménologique. Elle apparaît, elle est ressentie, on en est troublé, on en perd les pédales, on est désorienté, ou c’est d’être désorienté que l’on s’angoisse. Si elle n’est pas développée par Lacan, la phénoménologie est validée. C’est un affect accessible au commun. Mais ce moment de l’angoisse, tel que Lacan en traite, peut très bien ne pas être accessible et repérable. Il faut garder, tout au cours du Séminaire, l’indication, donnée une fois : « Le temps de l’angoisse n’est pas absent de la constitution du désir, même si ce temps est élidé, non repérable dans le concret. »[1] Il apporte à l’appui de cette assertion sensationnelle, comme pour se dédouaner, une référence à « Un enfant est battu » de Freud, où il s’agit de la constitution du fantasme en trois temps, le second temps devant être reconstruit. Cette indication permet de marquer que, dans l’élaboration de Lacan, le moment de l’angoisse est logiquement nécessaire et que l’on gagne à s’en souvenir pour ne pas se laisser fasciner par la splendeur, l’horreur de la phénoménologie de l’angoisse. Ce moment est ainsi fixé comme à la fois phénoménologique et construit.

    Antinomie du désir

    Il s’agit, dans ce Séminaire, de la constitution du désir, qui n’est plus du tout celle de la doctrine devenue classique de Lacan. On pourrait désigner ici le désir comme moment analytique, pour autant qu’il dépend, au sens propre, de l’interprétation. Au point que Lacan ait pu l’identifier à l’interprétation analytique, disant « le désir, c’est son interprétation », parce que le statut foncier du désir est d’être refoulé – adjectif que je choisis ici pour faire le joint avec les constructions de Freud. Désir refoulé, c’est le désir que Lacan a traduit comme métonymique, courant sous la parole, sous la chaîne signifiante. Il y a cependant, par rapport à ce statut du désir comme refoulé métonymique, une autre face du désir qui, elle, est phénoménologique: le désir comme fasciné par l’objet. Les neuf Séminaires antérieurs de Lacan ont déployé le spectacle du désir fasciné. Ce que Lacan élabore sous le nom de constitution du désir, c’est ce qu’il élaborera l’année suivante d’une façon beaucoup plus serrée comme la causation du sujet, à partir des deux opérations de l’aliénation et de la séparation [2].

    Ces deux adjectifs, refoulé et fasciné, introduisent une antinomie du désir, dans sa définition lacanienne. D’un côté, il y a un statut métonymique de l’instance du désir, de son insistance sous la chaîne signifiante, entre les signifiants, dans l’intervalle. C’est un désir en quelque sorte invisible, inaudible, sinon on le suppose « de l’analyste », et puis, il y a le statut imaginaire de son objet. Jusqu’alors, dans l’élaboration de Lacan, ce sont des glissements très rapides qui ont conjoint ces deux statuts-là, un statut symbolique et un statut imaginaire affectant le désir.

     

    Dans son statut métonymique, que Lacan a fondé dans son écrit de « L’instance de la lettre » [3], la nouveauté est de marquer que le désir dont il s’agit est un désir de rien, qu’il n’est que la métonymie du manque-à-être, et qu’au bout du désir, il n’y a rien. En même temps, quand le désir se conjugue avec la relation d’amour [4], il est légitime de parler d’une visée du désir vers tel objet distingué entre tous, comme Freud le développe dans son chapitre de « L’énamoration » dans la Massenpsychologie [5]. Il y a cette antinomie entre le désir comme désir de rien et le désir comme désir d’un objet distingué. C’est bien ce qu’il y a d’imaginaire dans le désir qui fait la scène du désir et, sur cette scène, le sujet se montre attiré, aimanté, par un objet. Il rencontre les obstacles qui s’opposent à accéder à cet objet, les difficultés ou les impasses de sa possession. Cette scène du désir fait beaucoup de ce qui s’exprime dans l’expérience analytique où il est question du désirable et de comment y accéder.

                2. Objet-visée et objet-cause

    De l’intentionnalité à la causalité

    Jusqu’au Séminaire de L’angoisse, la scène du désir est toujours restée structurée par l’intentionnalité du désir. Lacan mentionne ce terme, qui a des références très précises dans la philosophie du début du siècle, et est poursuivi dans la phénoménologie française. Il ne se déprend du modèle de l’intentionnalité qui a régné sur la pensée du milieu du siècle dernier que dans ce Séminaire. On réfère cette idée, de son origine, à Brentano, qui s’oppose à l’idée, comme le dit Sartre [6], de la philosophie idéaliste que l’Esprit-Araignée attire les choses dans sa toile pour en faire des contenus immanents à la conscience, l’esprit ne pouvant penser que des idées. Sartre expose au contraire que la conscience n’est pas un contenant, qu’elle est vide, manque d’être, et en rapport avec le monde vers lequel elle s’éclate. Le monde n’est pas idéalisé, il reste à sa place comme un dehors, et c’est au contraire la conscience qui se dirige vers ce qui est là dans le monde. Sartre rappelle le dit de Husserl : « Toute conscience est conscience de quelque chose. » Toute conscience existe comme conscience d’autre chose que soi. Le modèle qui jusqu’alors structurait la scène du désir chez Lacan est celui d’un désir qui a devant lui l’objet. Même s’il a pu compliquer ce statut de l’objet en le prenant dans le fantasme, cela reste devant le désir qui obéit à cette structure de l’intentionnalité. Le Séminaire de L’angoisse est fait pour récuser la structure d’intentionnalité. C’est une solution. Tel que c’est là dessiné, les choses sont antinomiques avec le statut métonymique du désir, soit comment s’arrangent l’objet et le rien métonymique. Tout du long de ce Séminaire, Lacan élabore, à la place de la structure d’intentionnalité, celle de la causalité de l’objet, qui revient comme un leitmotiv. Il l’introduit au départ de la façon la plus simple: « Le véritable objet dont il s’agit n’est pas devant, mais derrière. »

    On trouve ici à distinguer l’objet-visée et l’objet-cause, celui-ci étant introduit dans ce Séminaire après avoir été ponctué au début de cette année dans l’écrit « Kant avec Sade » [7]. L’objet-visée du désir est celui que l’on peut mettre en scène dans le lien amoureux, alors que Lacan tente de faire apercevoir la fonction de l’objet-cause par l’angoisse.

                             

    Le statut éthique de l’objet-visée, c’est l’agalma, alors que, par excellence, l’objet-cause est plutôt de l’ordre de palea. Au grec agalma, la chose précieuse, Lacan oppose le latin palea, le déchet, et consacre de longs développements à l’objet anal qui reste paradigmatique d’une fonction éminente de l’objet-cause.

    Dans le Séminaire du Transfert, tout animé par la question de ce qu’Alcibiade trouve à Socrate, Lacan explique la prévalence de l’objet-visée. Pourquoi Alcibiade fait-il de Socrate l’objet-visée de son désir? La solution que Lacan apporte et développe consiste à expliquer la prévalence de cet objet par la présence cachée en lui de l’agalma, de l’objet partiel. Il les énumère : l’objet oral, l’objet anal, l’objet phallique. [8] L’objet partiel de la théorie analytique, dont on doit le terme à Karl Abraham, est placé du côté de l’objet-visée. Nous voyons ici le désir sous le régime de l’amour. S’érige à ce moment-là l’objet fascinant dont le paradigme est le phallus, grand phi (Φ). Du côté de l’amour, c’est le péan à l’objet fascinant et érigé.

    Dans le Séminaire de L’angoisse, nous avons tout au contraire une élaboration qui rectifie ce chemin, ce fourvoiement nécessaire, pour restituer l’objet partiel à sa place d’objet-cause. L’objet partiel est reporté à la place de la cause sous les espèces longuement décrites du reste et du déchet. Le désir est conçu comme un objet chu, coupé, caduc, séparé, celui qui a été lâché, dont le sujet fait cession, et dont le paradigme est l’objet a.

                                

    Conditionnalité du désir

    Il n’est pas difficile, à partir de là, d’anticiper que ce Séminaire procède à un ravalement du désir. Il ne s’agit pas de réalisation du désir, ce terme si important dans les Séminaires antérieurs de Lacan. La fin du désir est toujours une fausse fin, une méprise sur l’objet qui compte. Le désir est une méprise. Ce que Lacan aura là aperçu l’accompagnera dans tout le reste de son enseignement, quand il définira, au moment même où il avancera la passe, la fin de l’analyse comme une déflation du désir, c’est-à-dire où se dégonfle comme par une détumescence analytique, où disparaît l’objet-visée fascinant.

    De façon répétitive, dans ce Séminaire, revient que l’objet visé par le désir n’est qu’un leurre. Au point que, lorsque Lacan évoque à un moment le bouddhisme, il reprend l’assertion que le désir n’est qu’illusion. Le désir n’est pas vérité, mais illusion. Il reprend cette assertion pour la valider, non pas entièrement, mais pour valider qu’elle peut avoir un sens pour notre expérience [9].

    On peut déduire une direction de la cure de ce Séminaire sur ce point que l’analyste ne soit pas fasciné par le désir, ni même par l’interprétation du désir, et que ce qu’il s’agit d’interpréter est en deçà du désir. Il s’agit d’interpréter l’objet-cause. Lacan dira plus tard que l’interprétation porte sur la cause du désir, mais c’est là que s’esquisse ce changement du point d’application de l’interprétation.

    La première fois que Lacan amène cet objet-cause, qui reste encore mystérieux, il l’illustre par le fétiche de la perversion fétichiste. C’est là, dit-il, que se dévoile la dimension de l’objet comme cause du désir, le fétiche n’est pas désiré, mais il doit être là pour qu’il y ait désir, et le désir, lui, va s’accrocher où il peut. Voyez à quel rang est tombé l’objet fascinant du désir. Ce n’est plus que n’importe quoi où va s’accrocher le désir : il doit être là. On peut déjà, dans cet « être là », faire résonner le Dasein dont Lacan qualifiera l’objet petit a.

    Ce que Lacan élabore, dans ce Séminaire, est un objet qui est condition du désir, et cette condition est distincte de l’intention. C’est la conditionnalité du désir par rapport à ce qui était son intentionnalité.

                                        

    Objet véridique et objet postiche

    L’illustration par le fétichisme comme perversion est faite, non pas du tout pour restreindre la validité de cette construction, mais au contraire pour révéler le statut du désir comme tel, à savoir qu’il est appendu à un objet distinct de celui qu’il vise. Je dessine pour l’instant un monde fantastique, de façon même abstraite. J’entends vous donner des points d’accrochage. Cela comporte – ce qui est mis en scène dans le Séminaire – qu’il y a une méconnaissance interne au désir. Elle est posée d’emblée par Lacan d’une façon énigmatique, dès la seconde leçon, où il s’agit d’une confrontation avec Hegel, appelée par la formule « Le désir de l’homme est le désir de l’Autre ». Cette leçon se conclut sur l’évocation de comment se traduirait sur le plan de l’amour la lutte de pur prestige qui a lieu entre les deux consciences affrontées de La phénoménologie de l’esprit. Lacan l’a traduit en termes de maîtrise: « Je t’aime, même si tu ne le veux pas. » C’est la dialectique du maître et de l’esclave transposée dans le registre de l’amour. Lacan lui oppose une autre formule, mystérieuse, énigmatique, une formule dont il dit qu’elle n’est peut-être pas articulable, bien qu’elle puisse être articulée. Cette formule comporte de l’impossible et, ce faisant, désigne le réel de l’affaire: « Je te désire même si je ne le sais pas. »

    Je laisse de côté pourquoi Lacan considère que cette formule est irrésistible si elle arrive à se faire entendre, pour ne relever que ceci : « Je te désire même si je ne le sais pas » exprime la nescience du désir. Le désir authentique, c’est le désir en tant qu’il ne connaît pas son objet, qu’il ne connaît pas l’objet qu’il cause. La formule n’est pas articulable, pour autant que le désir est refoulé, c’est-à-dire inconscient.

    On assiste, dans le Séminaire de L’angoisse, à un dédoublement de l’objet, celui de l’objet-cause et de l’objet-visée, dédoublement qui se trouve reporté sur deux statuts de l’objet : l’objet authentique, qui est toujours l’objet inconnu, celui qui est proprement petit a, et le faux objet petit a, l’agalma. Cette opposition de l’objet authentique et du faux objet est une opposition qui a là, au gré de ce que Lacan a élaboré par la suite, quelque chose de fruste, mais cette opposition inspire le contraste que fait Lacan entre le fantasme chez le pervers et chez le névrosé [10].

                                 

    Ce qu’essaie de traduire ce schématisme élémentaire, c’est que, chez le pervers, comme on le disait à l’époque, le petit a est à sa place, du côté du sujet, mais là où le sujet ne peut pas le voir. C’est du côté de l’Autre que cela devient visible, alors que, du côté du sujet, il y a nescience, là où s’inscrit à proprement parler l’objet petit a. C’est illustré, dans « Kant avec Sade », par la position de Sade lui-même qui s’ignore en tant qu’objet petit a, il ignore qu’il tient la place de l’objet.

    Est en revanche un peu plus développé dans le Séminaire – ce qui explique certains des énoncés de Lacan dans un texte contemporain, « Subversion du sujet » [11] – que le névrosé fait au contraire passer petit a du côté de l’Autre. Il est occupé par son fantasme, il en a la conscience et il peut prendre cet objet pour visée. Ce n’est pas la place authentique de l’objet petit a pour Lacan telle qu’il la pose dans ce Séminaire où elle est extérieure au champ de l’Autre et se trouve comme invisible pour le sujet. Le névrosé, lui, par une manœuvre, par son usage, fait passer petit a du côté de l’Autre, et c’est alors un objet petit a qui fait que son fantasme lui sert à rêver, si je puis dire, à rêver de perversion. C’est dans la mesure où le fantasme du névrosé est tout entier du côté de l’Autre que l’on a pu faire le catalogue des perversions, parce que, là, on s’y retrouvait.

    Lacan ne maintiendra pas ces schémas, qui sont sommaires. Ils indiquent cependant quelque chose de très important, la position d’extériorité de petit a par rapport au champ de l’Autre. Cette phrase de Lacan dans les Écrits, « Un pied au moins du fantasme est dans l’Autre », difficile à saisir, s’éclaire par cette opposition entre le fantasme pervers et le fantasme du névrosé. Du coup, Lacan introduit la notion que le petit a du fantasme du névrosé est un petit a postiche, une falsification, un déplacement indu dans l’Autre, alors que sa place véridique est du côté du sujet. On ne comprend rien à tout le premier mouvement du Séminaire si l’on ne saisit pas qu’il est construit sur la notion de l’extériorité de petit a par rapport au champ de l’Autre.

    Le petit a est déplacé chez le névrosé. Lacan dit même qu’il y a un usage fallacieux de l’objet dans son fantasme. Nous connaissons cet usage de fallace, puisqu’il a été mentionné par Lacan dans « Subversion du sujet ». Le texte est repris dans L’angoisse, la demande de l’Autre prend fonction d’objet dans son fantasme et c’est par là que le petit a, ce petit a falsifié, devient appât pour l’Autre, et qu’il passe dans le champ de l’Autre. C’est la condition qui rend possible la psychanalyse pour le névrosé, dont le pervers n’a que faire, dans cette condition. Le névrosé concède petit a, un petit a postiche, à l’Autre.

    Ce qui ne se laisse pas signifiantiser

    Ces termes resteront une difficulté profonde travaillée par Lacan puisque, dans le Séminaire Encore, il récusera finalement sa construction de l’objet petit a : « Tout cela n’est que du semblant. » La recherche de ce qui est là le véritable objet petit a, cette recherche curieuse, ce schématisme surprenant, mais qui éclaire les Écrits, laisse pressentir qu’on n’en a pas fini, dans la théorie lacanienne, dans la théorie analytique, avec la question du rapport du semblant avec le réel. Lacan implique qu’il y a « un leurre de la structure fantasmatique chez le névrosé » [12], auquel lui-même s’est pris dans ses Séminaires: faire de l’objet-cause l’objet-visée, recouvrir l’un par l’autre, transformer petit a en quelque chose qui se repère, qui se voit.

    Dans ce Séminaire, le champ de l’Autre, c’est le champ de l’objectivité. Je n’hésite pas à employer ce mot d’objectivité, puisque Lacan l’oppose à celui d’objectalité, qui vient au contraire englober, qualifier les objets-causes.

                           

    Ici, le fantasme névrotique est posé comme inauthentique et l’objet petit a du fantasme du névrosé comme seulement un substitut. Il reste, dans ce Séminaire, la notion que le vrai de vrai, le vrai objet petit a, on ne peut pas le voir. C’est d’ailleurs ce qui est exactement dit dans « Subversion du sujet ». Lacan construit les objets-causes comme non spécularisables, ils ne peuvent pas être pris dans l’espace du miroir, dans le champ scopique, ils échappent au champ visuel. C’est pourquoi ce que Lacan appelle le champ de l’Autre dans le Séminaire de L’angoisse, c’est le lieu du signifiant, mais aussi le lieu des apparitions, c’est là où ça apparaît.

    Voilà une boussole qu’il faut garder dans tout le premier mouvement du Séminaire, si j’en distingue deux principaux. La place authentique de petit a est du côté du sujet, invisible à lui, et ce n’est que par leurres et fallaces qu’il est dans l’Autre. Dans le second mouvement du Séminaire, Lacan élabore la place de petit a dans l’Autre. L’objet petit a qui est là construit reste évidemment une formation très ambiguë, qui est d’un côté irréductible à la symbolisation et irreprésentable selon les lois normales du champ visuel, extérieur à l’Autre, et néanmoins inclus dans l’Autre, mais comme différent du signifiant.

    Cette difficulté d’articulation – la construction d’aliénation et de séparation essaiera de la résoudre – est mentionnée dans la dernière leçon du Séminaire : « L’objet défini comme un reste irréductible à la symbolisation au lieu de l’Autre dépend néanmoins de cet Autre » [13]. Voilà la phrase où s’avoue la difficulté de la construction.

    C’est aussi à la fin du Séminaire que Lacan insiste sur le fait que petit a n’est pas une pure facticité, n’est pas simplement un en-soi, et que le fait qu’il soit irréductible suppose que s’exerce sur lui un effort de réduction à l’Autre. Il est donc par là relatif à cette réduction. Cela inspirera aussi, dans l’enseignement de Lacan, des va-et-vient continuels : d’un côté, l’objet petit a comme réel, mais en même temps relatif à l’élaboration signifiante. Ce n’est donc pas un absolu et ce peut même être le nom du moment où s’arrête l’élaboration signifiante. Plus tard, dans sa « Radiophonie » [14], Lacan parlera du virage de la jouissance à la comptabilité, de faire passer la jouissance au signifiant qui compte, et à la parole aussi bien. La même logique est là présente, il s’agit en définitive de ce qui ne se laisse pas signifiantiser.

    L’angoisse, moment logique

    Il m’est arrivé jadis de commenter l’aphorisme, que j’avais jadis pêché dans le Séminaire de L’angoisse, « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir » [15]. Ce qu’il faut relever, c’est que jouissance et désir sont deux structures distinctes.

    Pourquoi Lacan s’attache-t-il avec cette insistance, dans ce Séminaire, à laisser petit a du côté du sujet, de l’autre côté de l’Autre ? Parce que petit a est en quelque sorte une expression, une transformation de la jouissance du corps propre, de la jouissance dans son statut autistique, fermé – il l’avait rendue d’autant plus fermée en l’appelant du terme freudien de das Ding –, tandis que le désir est relation à l’Autre. Il y a donc une antinomie, une béance entre jouissance et désir. La jouissance, si l’on prend les choses simplement, a comme lieu le corps propre, alors que le désir est relation à l’Autre. C’est encore cette antinomie qui inspirera, dix ans plus tard, l’élaboration de Lacan dans le Séminaire Encore.

    Ce qui est amusant, dans le Séminaire de L’angoisse, c’est d’y introduire l’amour entre jouissance et désir, de l’introduire comme médiateur. L’amour est ici médiateur parce qu’il déplace ou falsifie petit a, en le faisant passer dans l’objet-visée, en le faisant agalma, alors que l’angoisse n’est pas médiatrice, dit Lacan, mais médiane entre jouissance et désir. Si je voulais paraphraser l’aphorisme de Lacan, je dirais que seule l’angoisse transforme la jouissance en objet cause du désir.

    Lacan élabore et même construit l’angoisse comme l’opérateur qui permet à das Ding de prendre forme d’objet petit a. On ne le trouve pas en toutes lettres dans le Séminaire. L’angoisse fonctionne dans ce Séminaire comme un opérateur qui produit l’objet-cause. L’angoisse lacanienne, c’est une angoisse productrice. C’est pourquoi Lacan peut dire, à la toute fin du Séminaire: « Le moment où est mis en jeu la fonction de l’angoisse est antérieur à la cession de l’objet. » Il en donne un exemple emprunté au cas de l’homme aux loups, lorsque, devant son rêve répétitif, on peut reconstruire l’épisode d’un émoi anal, d’une défécation. C’est énoncé une fois par Lacan, repris une seconde, mais cela reste le modèle essentiel de ce dont il s’agit, à savoir l’angoisse comme modérateur qui produit l’objet-cause. C’est pourquoi l’angoisse est essentiellement ici un moment logique, et même non éprouvé.

                3. Apparitions, perturbations et séparations

    Certitude de l’angoisse

    Essayons maintenant de saisir dans le concret, une fois donnés ces repérages, cette relation singulière de la jouissance et de l’angoisse. Pour cela, il nous faut aller à Freud, qui nous dit que la première et la plus originaire des conditions déterminant l’angoisse est l’exigence pulsionnelle, constamment croissante, devant laquelle le moi est en état de détresse. On saisit là sur quoi Lacan a construit ce schématisme. Si vous traduisez cette phrase en termes lacaniens, cela vous fait déjà parcourir la relation de la jouissance à l’angoisse. C’est, pour Freud, une perturbation économique, un trop-plein – der Überschuss – de libido inutilisée qui est le noyau du danger auquel répond l’angoisse. Dans les termes de Freud, c’est le rapport de la jouissance à l’angoisse qui est mis en symphonie par Lacan et, derrière l’angoisse, la pulsion en tant qu’elle veut se satisfaire, en tant que volonté de jouissance insistant sans trêve. Quand cette insistance pulsionnelle entre en contradiction avec le principe du plaisir, il y a ce déplaisir que l’on appelle angoisse. C’est pourquoi Lacan peut dire – une fois, mais ça suffit – que l’angoisse est signal du réel et index de la Chose, das Ding, et la formule « l’angoisse est signal du réel » l’emporte sur la notion, pourtant restée fameuse, de l’angoisse comme signe du désir de l’Autre.

    Il faut attendre la dernière leçon du Séminaire pour que Lacan prenne une distance explicite avec cet énoncé escabeau qu’il a posé au début: « l’angoisse est le signe éprouvé du désir de l’Autre ». Il a présenté au début une mante religieuse et un personnage qui porte un masque et qui ignore si la mante religieuse ne va pas trouver son objet en lui. D’où l’angoisse, angoisse d’être ce dont la mante religieuse manque. Ce que fait remarquer Lacan à la fin du Séminaire, en retirant en quelque sorte le tapis sous les pieds de celui qui le suit, c’est que l’apologue ne vaut qu’au niveau scopique. C’est le niveau du stade du miroir, le niveau où nous sommes les mêmes. C’est par excellence au niveau scopique qu’est méconnue l’étrangeté de l’objet petit a et que cet objet est le plus masqué. C’est pourquoi ce Séminaire comporte une critique continuelle du niveau scopique, qui est bien celui où Lacan a élaboré sa théorie du désir depuis « Le stade du miroir » et le schéma optique, schéma qui fait une dernière apparition dans ce Séminaire.

    C’est aussi cette connexion de l’angoisse avec le réel de la jouissance que Lacan accentue comme certitude de l’angoisse et qui contraste avec le caractère douteux du signifiant – le signifiant n’est jamais sûr. C’est pourquoi la phénoménologie de l’obsessionnel occupe tant de place dans ce Séminaire. L’obsessionnel est le sujet qui triture le signifiant en essayant d’accéder à l’origine, c’est-à-dire à l’objet-cause, mais il entretient aussi bien le doute dans la recherche signifiante, afin de se maintenir à distance de la certitude.

    Dans ce Séminaire, le ravalement du désir va de pair avec celui du signifiant. Alors que le rapport au réel comme angoisse est certitude, le signifiant n’est que possibilité de tromperie symbolique. On assiste donc là à un ravalement du désir, un ravalement du signifiant. Tout cela sera par la suite ajusté, tempéré, déplacé, par Lacan, mais nous sommes là au moment où émerge une autre dimension de l’expérience, qui n’avait pas été ouverte jusqu’alors. On y trouve même une critique de la science : « Tout ce que conquiert la science devient une immense duperie. Maîtriser le phénomène par la pensée, c’est toujours montrer comment on peut le faire d’une façon trompeuse, c’est pouvoir le reproduire, c’est-à-dire en faire un signifiant » [16]. Il faut le prendre dans la perspective qui valorise la certitude de l’angoisse, mais on voit bien que c’est là une amorce de ce que Lacan développera plus tard comme la notion du signifiant comme semblant.

    On peut ajouter, dans l’actualité, que l’on constate, en effet, en ce début du vingt-et-unième siècle, que les conquêtes de la science s’accompagnent de la montée au zénith social de la valeur de jouissance, du droit de jouir, du droit à jouir, précisément parce que les conquêtes de la science comportent en elles-mêmes une duperie qui rend d’autant plus insistant l’appel à un réel, au réel de la jouissance, qui n’est pas du semblant. Le discours juridique lui-même se met toujours davantage au service du droit à jouir et l’on ne trouve à lui opposer que le droit imprescriptible de la tradition : « Laissez-nous dans notre cocon de tradition. » La certitude est du côté de là où ça jouit, elle n’est certainement pas dans la nature qui est irrésistiblement falsifiée par la science. Il n’y a plus personne pour dire qu’il faut un homme et une femme pour faire un enfant. C’est une survivance, d’avant que le savant vienne en tiers dans cette affaire. L’appel à l’Autre comme le Père, l’appel au signifiant-maître du Père peut se faire, en effet, d’autant plus exaspéré que la certitude est toujours davantage du côté de la jouissance.

    Angoisse productrice

    Revenons à Freud dans le rapport à Lacan. La répétition du mot signal, l’angoisse comme signal dans le moi – un slogan beaucoup répété chez Freud et Lacan –, fait croire que l’angoisse se résume à avertir ou à connoter. Or, il n’en est rien. Dans Inhibition, symptôme, angoisse, Freud fait ce que fait Lacan dans L’angoisse, il révise ses positions antérieures. Tout ce livre est fait pour indiquer que l’angoisse est active. Je ne vais pas le commenter dans le détail et me contenterai de vous donner cette formule qui inspire ce Séminaire de Lacan tout entier : « L’angoisse » – de castration – « est moteur du refoulement ». Voilà ce que dit Freud. Il écrit Inhibition, symptôme, angoisse pour expliquer qu’il a révisé ses conceptions pour faire de l’angoisse le moteur du refoulement. C’est exactement ce que Lacan traduit en termes d’objet-cause, en impliquant la causalité dans l’affaire. L’angoisse lacanienne est active, c’est-à-dire productrice.

    Ce que Lacan appelle la cause du désir, c’est sa traduction du moteur de refoulement, et c’est pourquoi j’ai choisi l’adjectif refoulé pour qualifier le désir. Freud parle d’exigence pulsionnelle – Triebanspruch – de pulsion, angoisse, refoulement. L’idée du Séminaire n’est pas que l’angoisse est directement la cause, mais qu’elle la produit. Elle serait l’opérateur qui, de l’exigence pulsionnelle, ferait l’objet cause du désir, et qui donc s’inscrit au moment où s’accomplit la rupture de ce que Lacan appelle la monade primitive de la jouissance. Cette monade est mythique, mais elle est pourtant nécessaire à poser. Corréler la jouissance à une totalité unitaire, à un corps de jouissance, cela veut signifier qu’ici l’Autre n’entre pas en jeu d’emblée.

    C’est pourquoi Lacan est conduit à détailler les séparations anatomiques de l’objet, les séparations naturelles de l’objet prélevé sur le corps, et précisément sans l’intervention d’un agent qui serait l’Autre. C’est ce qu’il appelle, terme repris de Freud, la séparation. Non pas la castration, mais la séparation des objets, la séparation des organes. Il parle même à un moment de la sépartition, pour indiquer qu’il s’agit comme d’une partition à l’intérieur qui concerne le sujet de l’organisme. Là, la séparation d’un organe a son paradigme dans l’objet anal. C’est pourquoi, c’est dans un second temps que se pose la question de la subjectivation de l’objet et de son inscription dans l’Autre. Ce qui est là objet petit a est déjà qualifié comme ce qu’il y a de plus moi-même dans l’extérieur, parce qu’il a été de moi coupé, et c’est ce dont on a l’écho dans la dernière leçon du Séminaire XI.

    J’ai évoqué tout à l’heure la doctrine classique chez Lacan de l’en deçà du désir. Cette doctrine passe par le besoin et la demande, elle prend comme primaire le besoin et suit le passage du besoin par la demande. Il en résulte le désir qui est comme un décalage entre besoin et demande.

                     

    Cette doctrine est remise en question par le Séminaire de L’angoisse où la jouissance passe par l’angoisse pour en venir au désir. Le terme de demande, c’est la place de l’amour, puisque, dans cette doctrine classique, il y a un dédoublement de la demande entre demande de satisfaction du besoin et demande d’amour. Dans cette doctrine classique, le signifiant est de l’Autre au départ, alors que, dans la veine du Séminaire de L’angoisse, il y a une référence à une monade mythique de la jouissance. Ce que Lacan clarifiera – il reste là des formules ambiguës – dans son écrit « Du Trieb de Freud » : « La jouissance est du côté de la Chose, alors que le désir est de l’Autre. » [17]

    Vous savez quelle est alors, dans cette doctrine classique, la connexion faite entre amour et angoisse. L’Autre de la demande détient les objets de satisfaction, l’objet prend valeur du don symbolique, de témoignage d’amour, et si l’Autre ne donne pas, alors il y a détresse, Hilflosigkeit, alors il y a angoisse par manque ou par perte d’objet.

    Dans le Séminaire de L’angoisse, la même logique justifie une tout autre perspective, la même logique qui comporte que le don essentiel de l’amour est l’amour lui-même, c’est-à-dire aucun objet. Ce qu’exprime « L’amour, c’est donner ce qu’on n’a pas » : le don essentiel est le manque. D’où l’articulation, qui figure dans le Séminaire une des rares fois où Lacan cite explicitement Inhibition, symptôme, angoisse, pour en prendre le contre-pied [18]. Freud dit que l’angoisse est liée à la perte de l’objet, alors que Lacan dit qu’elle surgit quand le manque vient à manquer, c’est-à-dire quand il y a objet et quand il y a trop d’objets. Alors que l’amour préserve la place du manque de l’Autre, l’angoisse vient combler ce manque – et, par là même, aphanisis de l’Autre, cette aphanisis de l’Autre qui produit la certitude. Du coup, l’amour dispense des objets, mais, comme tel, il est sans objet à proprement parler. L’amour qui consiste à donner ce qu’on n’a pas s’avance démuni, alors que l’angoisse n’est pas sans objet. C’est là un abord préliminaire, dit aussitôt Lacan, car l’objet ici précède l’angoisse, cause l’angoisse, alors que, dans le second mouvement du Séminaire, c’est l’angoisse qui produit l’objet. L’antinomie sera surmontée dans l’objet plus-de-jouir.

    Imaginaire perturbé

    Le premier mouvement s’évertue à nous présenter la phénoménologie de l’objet angoissant, qui est passionnante. Elle occupe plusieurs des leçons du début, mais ce n’est pas la phase la plus profonde de l’exploration, ce n’est pas son fin mot. Cet objet qui angoisse, Lacan va le chercher chez Freud lui-même dans son texte sur « L’inquiétante étrangeté », où il dit qu’il explore, qu’il essaie de trouver le noyau de ce qui angoisse. Dans le second mouvement du Séminaire, il s’agit au contraire d’une angoisse qui produit l’objet.

    Le principe de la phénoménologie de l’objet angoissant, c’est la notion qu’il y a toujours un certain vide à préserver, y compris dans le champ visuel et dans l’amour, et c’est de son comblement total que surgit la perturbation où se manifeste l’angoisse. La phénoménologie de l’objet angoissant prend son départ du « Stade du miroir » et Lacan le présente à partir de là. Dans « Le stade du miroir », là il y a un objet, l’image du corps propre, qui produit chez le sujet un sentiment de jubilation et comporte aussi bien une méconnaissance totale de l’étrangeté de l’objet petit a. Mais ce que Lacan énumère successivement, ce sont des moments d’apparition de l’objet qui nous jettent dans une tout autre dimension.

    Dans le premier mouvement du Séminaire, on a des apparitions, tandis que, dans le second mouvement, on a des séparations. Ce sont deux régimes tout à fait différents. Dans le premier mouvement, c’est l’imaginaire perturbé, le stade du miroir perturbé, le stade du miroir modifié en schéma optique. C’est perturbé parce que se manifeste quelque chose de cet objet petit a qui ne devrait rester que du côté du sujet, à gauche sur le schéma optique. Il ne devrait pas être là.

    Dans le schéma optique, il y a un miroir qui sépare, un bouquet, un vase. C’est le côté gauche, le côté du réel, le côté du sujet, le côté que l’on ne voit pas, et on le voit dans le miroir, c’est-à-dire l’image réelle. De l’autre côté, dans le schéma que vous trouvez dans les Écrits, vous avez l’image virtuelle, i’ de a, qui est la même.

                          

     Tous les schémas que je reproduis dans le Séminaire de L’angoisse font tendre à croire qu’il supprime ça pour indiquer que petit a, c’est-à-dire le bouquet, n’apparaît pas dans le champ de l’Autre. Normalement, il ne doit pas y apparaître, il doit y avoir un blanc – construction que vous trouvez dans la dernière leçon du Séminaire du Transfert –, que l’on peut appeler moins phi, que Lacan va même appeler x. C’est à cette condition que tout l’investissement libidinal narcissique ne soit pas passé dans le champ de l’Autre que le champ visuel tient. Une partie de l’investissement libidinal narcissique reste, non spécularisable, et c’est ce qui stabilise le champ visuel.

    Tout le premier mouvement du Séminaire, c’est d’indiquer comment il peut se faire un transfert fallacieux où cet investissement supplémentaire vient perturber le champ visuel, et alors ça angoisse. Vous avez alors le recours à ce schéma optique pour expliquer la dimension de l’étrange. Freud dit que l’Unheimlichkeit appartient au domaine de l’angoissant. Dans le second mouvement, au contraire, il ne s’agit plus de l’objet qui cause l’angoisse, mais de l’objet que l’angoisse détache dans une conjoncture de plus-de-jouir. Autrement dit, dans le premier mouvement, vous avez apparitions et perturbations, et dans le second mouvement, vous avez des séparations.

    Le Séminaire vous dirige d’abord sur une prévalence du champ visuel, où apparaît, avec sa fonction perturbatrice, l’objet angoissant, un objet qui fait infraction au principe du champ visuel qui est, par excellence, le principe du plaisir, l’homéostase. On pourrait l’énoncer de cette façon : n’est spécularisable que ce qui est conforme au principe de plaisir. Est donc normalement exclu le forçage du plus-de-jouir. Le champ visuel est, par excellence, ce qui exclut le forçage du plus-de-jouir.

    Lacan fait un tel recours au schéma optique pour rendre compte de la liaison de l’angoisse et du moi qui est valorisée par Freud. Mais s’il y a un second mouvement, c’est bien parce qu’il y a deux faces dans le discours des psychanalystes sur l’angoisse – Lacan le signale [19]. On voit bien là se distinguer les deux mouvements. S’il y a, d’un côté, l’angoisse comme signal du moi, il y aussi l’angoisse référée au réel, défense contre la détresse absolue de la naissance. Il n’est pas là question du moi, là personne n’imagine que le moi est constitué. Dans le premier mouvement du Séminaire est mise en valeur l’angoisse reprise par le moi comme signal de ce que Lacan appelle des dangers infiniment plus légers, tandis que, dans le second, c’est l’angoisse référée au réel.

    V – Une ligne de cassure

                  1. Losange lacanien

    Désaccord

    Maintenant que j’ai produit ce livre, j’aimerais me taire. Le silence est d’ailleurs, par excellence, la jouissance orale, qui n’est pas, comme on l’apprend dans ce livre, de se nourrir. Je ne vais pas vous faire ce coup-là, ni non plus commenter le Séminaire de L’angoisse avant que vous ne le lisiez. Je vais vous laisser le temps d’en prendre connaissance, de l’ingérer, éventuellement de le digérer. Je ne vise qu’à vous en dégager les lignes de force et j’introduis, pour ce faire, une ligne de cassure, quelque chose comme la route romaine à laquelle se réfère Lacan dans son Séminaire des Psychoses [20]. Route romaine qui ne couvre pas tout le paysage, mais permet de le parcourir, de faire une trajectoire. Je me propose de dessiner une table d’orientation qui laisse en dehors de ces coordonnées les mille et un détails, chacun à jauger avec la plus grande attention.

    Je donne à cette ligne de cassure la forme du losange lacanien, que je montre parcourue de deux trajets. Entre désir et jouissance, l’un passe par l’angoisse et l’autre par l’amour. La voie de l’amour est, classiquement, dans Freud, telle que Lacan l’a ponctuée, une voie de tromperie, pour autant que l’amour s’enracine dans le narcissisme. C’est sur ce fond que se détache l’aphorisme de Lacan selon lequel l’angoisse est ce qui ne trompe pas.

                   

    J’ai proféré qu’il s’agissait dans ce Séminaire de l’en-deçà du désir. Vous connaissiez déjà un en-deçà du désir : la demande d’amour. À lire, ordonné, ce Séminaire, conformément à ce que je crois être son orientation, disposées certaines scansions de paragraphes, de parties, vous découvrez un autre en-deçà, celui qui passe par l’angoisse, et que Lacan n’empruntera plus par la suite.

    Sur le versant de l’amour, on rencontre à l’horizon ce que nous pouvons appeler un mirage, et qui est désigné comme tel par Lacan dans « Fonction et champ de la parole et du langage », c’est-à-dire quand il s’est mis au travail du symbolique et de faire passer l’imaginaire dans le symbolique, écrit où nous avons convenu dès longtemps de placer le début de son enseignement proprement dit. À l’horizon, on trouve l’amour parfait, dont la réalisation s’établirait sur un accord intersubjectif imposant son harmonie à la nature déchirée qui le supporte [21].

    Sur le versant de l’angoisse, il n’est pas question d’accord intersubjectif, ni de l’imposition d’aucune harmonie. La dysharmonie prévaut tout du long de ce Séminaire, en particulier avec ce que Lacan présente comme l’objet angoissant, qu’il va chercher dans L’inquiétante étrangeté de Freud. Il n’est alors pas d’accord qui vaille. C’est ce que veut dire angoisse, à savoir étrangeté, désaccord, perturbation.

    Ces deux versants de l’amour et de l’angoisse sont corrélatifs de deux types d’objets. L’objet petit a tel qu’il est élaboré dans ce Séminaire et, sur le versant de l’amour, le sigle utilisé de l’image spéculaire et qui abrège les constructions de Lacan du « Stade du miroir », et, dans sa refonte, ce qui est repris, simplifié, du schéma optique, que vous trouvez sous sa forme complète dans sa « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache ». Cette image spéculaire est d’emblée présentée par Lacan comme formatrice du moi, c’est-à-dire qu’elle implique ce que l’on peut faire apparaître comme une rétroaction, où nous inscrirons d’abord, par convention, un sujet mythique qui, au miroir, voit l’image de sa présence, c’est-à-dire de son corps. Je ne reprends pas la démonstration que tente Lacan, soit que cette image a un effet formateur du moi. Est écrite, à droite, l’écriture de ce qui se reflète sur ce miroir plan.

                         

    Références anciennes de Lacan

    Cette image peut attirer l’agressivité – ce schéma inspire et soutient l’écrit de Lacan « L’agressivité en psychanalyse » [22] – en tant que « je me vois comme autre », et cet autre complet au miroir, parce qu’il devancerait l’état où je suis de mon développement, de mon intégration biologique, serait comme maître et attirant par là des affects négatifs. Même lorsque cette image est impliquée par Lacan dans ses déchirements, même lorsqu’il joue sur son ambivalence pour le sujet, elle supporte, non seulement l’amour, mais, jusqu’au Séminaire de L’angoisse, i de a supporte le monde des objets, c’est-à-dire le monde. Dans son texte du « Stade du miroir », Lacan indique qu’elle vaut comme le seuil du monde visible [23]. Cette image, en dépit des sentiments mélangés qu’elle peut inspirer, qui vont de la jubilation à la rage, dans la description devenue classique qu’en donne Lacan, reste le principe de mon être dans le monde, au moins de mon être dans le monde visuel.

    Autre référence de ces textes anciens, « La causalité psychique » : « Il n’y a aucune antinomie entre les objets que je perçois et mon corps, dont la perception est justement constituée par un accord avec eux des plus naturels. » [24] Nous retrouvons ici ce terme d’accord, qui donne la tonalité fondamentale de ce rapport imaginaire. Autrement dit, non seulement cette image est toujours apparue à Lacan comme au principe de la formation du moi, mais aussi bien au principe de ce que nous appellerons ici la réalité objective, modelée, informée par cette image spéculaire. Au moins – je me garde de le reprendre à mon compte, au compte de celui qui parle –, cela reste le fond sur lequel s’enlèvent les phénomènes qui sont décrits alors par Lacan dans le Séminaire de L’angoisse. J’ajoute une référence au texte de « L’agressivité en psychanalyse » : « L’espace où se développe l’imagerie du moi rejoint l’espace objectif de la réalité. » [25] C’est ainsi que, quelles que soient les fonctions symboliques qui seront par Lacan greffées sur ce schéma, cet i de a reste – on a quelques formules dans le Séminaire de L’angoisse – le prototype ou paradigme des objets, ajoutons des objets normaux, des objets réguliers. Petit a, c’est l’objet construit dans le Séminaire de L’angoisse, à partir de l’expérience de l’angoisse, une expérience extrêmement stylisée. L’incidence de cet objet est d’abord montrée. Ce n’est pas la phase la plus profonde du Séminaire, mais la façon dont, dans son premier mouvement, il se lance, en accréditant, dans le monde visible, des présences qui sont en infraction avec les lois de la phénoménologie de la perception. Ai-je raison ici d’évoquer le titre de Merleau-Ponty, alors que Lacan fait une référence globale plutôt à l’esthétique transcendantale de Kant, première partie de la Critique de la raison pure, dans laquelle il n’entre pas dans ce Séminaire, sinon par allusions ?

                 2. Le leurre de la puissance

    Un objet non spécularisable

    Qu’il y ait une expérience de l’angoisse, c’est ce que veut accréditer le premier mouvement du Séminaire, d’une façon qui n’est pas sentimentale. Cette expérience de l’angoisse n’est pas accréditée par des énoncés d’un sujet angoissé, sinon en prenant appui sur ce qui peut apparaître d’angoissant. Le mot d’apparition, qui revient dans le premier mouvement du Séminaire, renvoie au monde visible, et ce qui apparaît, ce sont des perturbations. Sur les données de cette expérience, s’édifie une construction qui tente de rendre compte de l’expérience de ces perturbations. Comment? D’une façon et d’une seule. Ces perturbations ont un principe qui n’apparaît le plus clairement pas avant la dixième leçon de ce Séminaire, que j’ai intitulée « D’un manque irréductible au signifiant », et où se présentent des figures topologiques élémentaires, qui pourraient être améliorées.

    Ce principe se déduit de ce que le seuil, le principe du monde visible, c’est le spéculaire. C’est tout le fil de l’enseignement de Lacan jusqu’à ce Séminaire X. La perturbation tient essentiellement à ceci que se manifeste, apparaît du non-spécularisable. Il y a là un paradoxe, sans doute, mais nous y sommes déjà formés par les formules de Lacan, qui comportent par exemple que le désir n’est pas articulable mais articulé. Le premier du Séminaire est de marquer que, quand surgit l’angoisse, l’objet de l’angoisse en tant qu’objet anxiogène, le non-spécularisable est paradoxalement spécularisé, l’invisible est néanmoins vu.

    La construction topologique élémentaire de Lacan tient à ceci de construire un objet dit non spécularisable. Lacan invente, de la même façon qu’il a privilégié le spéculaire, le non-spécularisable, en partant de ce que l’objet normal vu dans le miroir s’inverse, subit une inversion de symétrie – la gauche devient la droite et vice-versa. D’où la différence entre ce que vous voyez quand vous vous regardez dans le miroir et quand vous regardez une photo de vous. Cela suppose que cet objet ait deux côtés qui soient distincts.

    Partant de là, Lacan met dans le jeu et appelle non spéculaire un objet inorientable, un objet où cette inversion ne peut pas se produire parce que l’envers et l’endroit, le dessous et le dessus sont en continuité. Même réduite à son principe topologique, même réduite à une surface minimale, et même compliquée, c’est la bande de Möbius. J’ai fait figurer cette bande de Möbius sur la couverture, très simplement, dans une présentation moderne, mais devenue classique – Escher –, la plus banale, et qui se trouve servir de support à ces petites fourmis.

    De l’anxiogène à l’érogène

    Dans le premier mouvement du Séminaire, l’accent va à décrire l’irruption disruptive de l’objet petit a, en tant que non orientable dans le champ visuel. Il apparaît diversement sur les modes de l’intrusion, et d’une intrusion posée comme anxiogène. S’ouvre là le chapitre d’une classe de phénomènes. Corrélativement à cette mise en valeur de la disruption d’un objet anxiogène non spécularisable, constamment tout du long du Séminaire, le champ visuel est décrit comme spécialement anxiolytique. C’est, dit Lacan, dans le champ visuel, que l’objet petit a est le plus recouvert et normalement le plus inaperçu de tous les champs qui sont énumérés en fonction des objets. C’est dans la perception visuelle que le sujet est le plus rassuré, le plus sécurisé quant à l’angoisse. Objet anxiogène faisant irruption dans des cas spéciaux, dans un champ où, normalement, il n’a pas sa place, parce que les objets sont normalisés sur le mode spéculaire. Ce qui fait que vous êtes obligés, si vous lisez ce Séminaire, de réapprendre le schéma optique, dont Lacan s’allégera ensuite.

    Le charme de ce Séminaire est plutôt à trouver dans la quatrième partie où le schéma optique a disparu. Mais ce Séminaire est composé. Il faut passer par l’objet petit a comme anxiogène dans le champ visuel, à partir de certaines de ses apparitions disruptives, dans un champ qui n’est pas le sien. Il faut accréditer cet objet petit a pour pouvoir en considérer sa fonction en tant que telle, à partir d’un certain nombre de séparations érogènes. Le mouvement du Séminaire, par sa phase la plus profonde, va donc des apparitions anxiogènes de l’objet à ses séparations érogènes.

    Le premier mouvement, dans l’ensemble, ce sont les deux premières parties. Le second mouvement prend toute sa force dans la quatrième partie. Dans la troisième partie, Lacan situe l’angoisse entre jouissance et désir et montre une certaine conjonction de l’anxiogène et de l’érogène, spécialement sous les espèces des affinités des connexions entre l’orgasme et l’angoisse. Il y a là une disposition tout à fait ordonnée : de l’anxiogène à l’érogène, et la bascule, le fléau de la balance, se faisant sur la conjonction de l’anxiogène et de l’érogène.

    Cela se voit de la façon la plus évidente en ceci que le Séminaire met en jeu deux statuts différents du corps. Dans son premier mouvement, c’est le corps spéculaire, celui du stade du miroir, dans son tout, saisi comme une forme, une bonne forme, et même la meilleure des formes, puisque, à en croire sa construction, elle s’impose, pour l’être parlant, au monde perceptif de ses objets. C’est une Gestalt. Le premier mouvement joue sur cette gestalt, quitte à montrer comment elle peut être perturbée, dédoublée, dépersonnalisée, étrangéifiée par l’irruption incongrue d’un objet autrement structuré. Mais c’est de l’avoir autrement structuré que l’objet spéculaire qu’on le retrouve dans le second mouvement, en quelque sorte à sa place et parfaitement informe, cet objet petit a. Ces objets petit a ne s’arrêtent pas à cinq. Dans leur foisonnement, vous trouvez des espèces que vous seriez bien en peine de désigner, et qui ne sont certainement pas de l’ordre de la bonne forme – comme le placenta, les enveloppes du fœtus, le regard, qui ne peut être une bonne forme que sous les espèces de l’œil, la voix, qui ne s’inscrit pas dans le champ visuel. Nous sommes là dans un registre où il ne s’agit pas de forme, mais de zone. Il s’agit du corps des zones érogènes, qui n’est pas le corps visuel. C’est, dans l’emploi qu’en fait Lacan, le corps comme organisme, saisi absolument hors du miroir, un corps au moins aspéculaire, et dont on entend qu’il délivre des objets conformes à la structure topologique présentée à partir de l’irruption de l’objet petit a dans le champ visuel, c’est-à-dire la structure topologique de la bande de Möbius, ou plus précisément de sa surface minimale. C’est le corps des zones érogènes, c’est-à-dire de zones de bord, ces zones que Freud a d’abord mises en fonction dans ses Trois essais sur la théorie de la sexualité, c’est ce corps-là qui revient. On oublie la forme, puisque le corps dont il s’agit est visé jusqu’à son statut fœtal, et pour les meilleures raisons du monde, puisque l’angoisse de la naissance a été, dans le discours analytique, accréditée.

    Un prélèvement corporel

    C’est un corps dont j’irais jusqu’à dire que l’on n’en connaît pas la forme, on en ignore la limite. Il y a là, en fait, dans cette quatrième partie, quelque chose qui s’accomplit dans l’enseignement de Lacan. On ne connaissait jusqu’alors chez Lacan que le corps comme essentiellement impliqué dans la formation du moi. Qu’est-ce qui était impliqué dans la constitution du sujet ? Le signifiant. Et apparaît là ce qui était évidemment annoncé précédemment dans le rapport de l’objet partiel et du désir : le corps, et plus précisément l’objet séparé du corps, impliqué dans la constitution du sujet. Le corps fait son entrée sous les espèces de l’objet petit a, dans la constitution du sujet de l’inconscient lui-même. Il suffit de se reporter au Séminaire XI pour s’apercevoir que ce sont les structures que Lacan va révéler dans cette quatrième partie qui lui inspireront une reformulation du concept même de l’inconscient.

    Le concept de l’inconscient, tel qu’il est présenté d’emblée dans les Quatre concepts, est fait pour s’accorder à la structure de l’orifice telle qu’elle est démontrée dans cette quatrième partie. C’est pourquoi, au cours de ce Séminaire XI, pour les meilleures raisons du monde, Lacan constate que la pulsion est ordonnée à des béances homologues à celle de l’inconscient, précisément parce qu’il a construit son concept de l’inconscient en fonction de cette quatrième partie du Séminaire de L’angoisse.

    J’ai dit: c’est un corps dont on ignore la limite. C’est même un enjeu constant de cette quatrième partie. Où est la limite du corps érogène ? Jusqu’où va le corps comme organisme ? Dans ce qu’en fait valoir Lacan, l’organisme comprend tout ce qui permet au corps d’être vivant, c’est-à-dire inclut ce qui le sustente, le nourrit, et donc, l’organisme est montré comme empiétant sur le corps de l’Autre. Ce qui est indiqué, d’une phrase rapide dans « Position de l’inconscient » :  « L’organisme dont les limites vont au-delà du corps. » [26] C’est ce qui est là montré. Et c’est pourquoi, dans « Le stade du miroir » et ses variations, nous avons toujours une structure de face à face, le corps propre et son image comme image de l’autre. Mais s’agissant de cet organisme érogène, la structure du face à face est remplacée, cède la place à la structure de l’empiètement, de l’ectopie. C’est à cette occasion que l’on voit surgir pour la première fois, au niveau de cette physiologie, les cercles d’Euler qui se croisent, et où il s’agit en effet de savoir où commence et où finit ce qui est du sujet et ce qui est de l’Autre.

    Vous pouvez vous amuser à essayer de suivre les différentes solutions que propose Lacan, et qui sont toutes bonnes, ou aucunes. Tantôt on voit le petit a du côté du sujet, tantôt on le voit du côté de grand A, tantôt on le voit comme ambocepteur, accomplissant une conjonction des deux. On le voit aussi comme ectopique ou bien sous les formes du parasitisme fœtal ou encore de l’intrusion de l’Autre dans l’espace corporel du sujet. Il y a, en particulier à la fin, une sensationnelle présentation de l’angoisse de la naissance comme due à l’intrusion. Il s’appuie sur des élucubrations de Ferenczi : le milieu natal de l’espèce humaine serait aquatique – ce qui n’est pas sans rapport avec l’état fœtal – et son irruption à l’air libre conduirait à une intrusion de l’espace Autre, à l’intérieur, et à la formation de l’organe pulmonaire. Lacan s’est bien gardé de le reprendre par écrit. On peut énumérer ces différentes formes. On a aussi la voix mise en fonction par Lacan comme essentiellement la voix de l’Autre. C’est d’ailleurs pourquoi il rapporte le surmoi, dans sa phase la plus profonde, à cet objet petit a-là, et qu’aussi il en réserve l’examen développé au Séminaire suivant, celui qu’il n’a pas fait, des « Noms-du-Père » [27]. C’est la voix de l’Autre, une voix présentée comme incorporée. Vous avez, en une centaine de pages, tous les modes de conjonction énumérés, et puis, vous avez la séparation, ou du côté du sujet, ou du côté de l’Autre, ou ambocepteur, ou ectopique, sur le mode du parasitisme, de l’intrusion, de l’incorporation.

    Cela ne se laisse pas formaliser. J’ai essayé. Lacan le présente comme une tentative de disposer les cercles d’Euler en fonction des différents objets. Il n’y revient pas. Cela ne sature qu’une partie relativement réduite des détails qui font précisément le charme de son exploration.

                      

    Lacan nous en livre la solution dans son écrit de « Position de l’inconscient » où il logifie ce qui nous est ici venu sur le plan biologique en mettant en place les cercles d’Euler, distinguant spécialement, concernant l’objet petit a, la zone de l’intersection, c’est-à-dire de ce qui appartient et à l’un et à l’autre. Il la modifie ainsi dialectiquement en lui donnant la valeur de « ni à l’un, ni à l’autre », « ni à, ni à ». Une fois lu ce Séminaire de L’angoisse, on se dit que c’est certainement la solution la plus élégante. Ne pas être fasciné par la topique de cet objet, mais au contraire l’appréhender foncièrement comme séparé. Une topique, il y en a une, c’est celle de l’imaginaire, ainsi désignée dans le Séminaire I, et nous sommes ici, évidemment, dans un espace où les essais de topique ne sont pas conclusifs.

    C’est là le charme du Séminaire de L’angoisse dans cette quatrième partie et qui tient à ce que nous avons perdu, à un certain réalisme de l’objet petit a, et même à un certain matérialisme de l’objet, qui est là puissamment incarné dans des organes, et même à un certain naturalisme de l’objet petit a, puisque l’on voit Lacan feuilleter des traités de physiologie, de biologie. On vous a d’abord présenté l’objet sous les aspects de l’objet angoissant, triomphant dans son étrangeté, pour ensuite vous le livrer sous la forme topologique de la bande de Möbius réduite. Et vous le trouvez là identifié à des organes, des parties de l’organisme du sujet comme aussi bien des parties de l’organisme de l’Autre.

    Ce Séminaire pourrait se lire, à condition de laisser de côté des points importants, comme substantialiste. L’objet petit a apparaît identifié à une substance. J’y ai vu du charme. Le charme que j’y ai trouvé est justement que l’on saisit là l’objet petit a à son émergence, avant qu’il ne soit devenu et qu’il ne se soit imposé à nous sous sa forme si sophistiquée de pure consistance logique[28]. Dans le Séminaire de L’angoisse, l’objet petit a est élaboré essentiellement comme un pur et simple prélèvement corporel. C’est au moins ce qui est le plus insistant dans cette quatrième partie. Mais, même là, il ne faut pas oublier que cette physiologie de l’objet petit a se développe sous le signifiant de la topologie, c’est-à-dire que l’objet petit a a une consistance topologique.

    Si j’avais à rappeler une loi du discours de Lacan sur l’objet a, qui vaut ici aussi, même si c’est plus fugitif et si les moires de ce qui est développé au niveau organique le font oublier, c’est que l’on n’en donne jamais que des exemples, des illustrations. On ne peut en donner que ce que Lacan appelle, quelque part, des substances épisodiques, des représentations.

    L’objet a, échec du Nom-du-Père

    On a beaucoup sophistiqué depuis lors l’objet petit a. On est si substantialiste que, lorsqu’il vous est entré par l’oreille une voix qui parlait de l’objet petit a de Lacan, on ne manque pas de se demander : quel est mon objet petit a à moi ? Il faut d’abord penser que, s’il est désigné comme l’objet petit a, c’est qu’il n’a pas de nom. Petit a, on ne peut pas faire plus réduit comme index à désigner. C’est bien parce que l’objet petit a, avec sa petite lettre lacanienne, n’a pas de nom qu’il met en question le Nom-du-Père, et que j’ai pu intituler cette dernière leçon « Du petit a aux Noms-du-Père ». Le père est au contraire, par excellence, celui qui a un nom, qui donne le nom, qui établit la filiation symbolique. Nous voyons d’ailleurs ces jours-ci s’émouvoir toute une population, au premier rang de laquelle les psychanalystes, qui montent au créneau pour défendre le Nom-du-Père. En raison de quelques avancées de la science et aussi des dynamiques du droit-à-jouir à sa façon, ils sentent le besoin d’étayer le Nom-du-Père et viennent en renfort d’un certain nombre de penseurs ayant intégré quelques données freudiennes formalisées par Lacan. C’est une population de philosophes et de théologiens. On assiste ainsi à ce qui a été prévu par Lacan dans ce Séminaire, une conjonction sensationnelle des psychanalystes et des religieux pour la défense du Nom-du-Père. Ce Séminaire ne pouvait vraiment pas mieux tomber. Faut-il encore, ce thème qui ébranle l’éternité du Nom-du-Père, arriver à le déchiffrer, à déchiffrer que ce Séminaire montre que le Père, sa puissance, achoppe sur l’objet petit a.

    Il achoppe sur tout, évidemment, parce que l’Autre maternel est beaucoup plus présent dans les illustrations qui sont données au niveau de la naissance, au niveau de l’objet oral. Il y est tout de même question du sein, un prétendu objet oral, et aussi l’Autre maternel y est mis en scène à propos de l’objet anal. C’est sans doute au niveau de l’objet que Lacan réserve pour la suite de l’objet vocal, l’objet support ou séparé des commandements, que, là, la figure de l’Autre paternel viendrait. Il n’empêche que l’Autre paternel, sa puissance, achoppe sur l’objet petit a, en tant que cet objet n’est pas nommable. Je vous renvoie là-dessus à la page 177 du Séminaire de L’envers de la psychanalyse. Dire que cet objet a n’est pas nommable, ce n’est que répéter sous une autre forme ce par quoi Lacan l’amène dans ce Séminaire, à savoir que l’objet petit a est irréductible à la symbolisation. Autrement dit, l’objet petit a vaut comme l’échec du Nom-du-Père, pour autant que le Nom-du-Père est l’opérateur majeur de la symbolisation.

    La métaphore paternelle va parfaitement bien avec la Bible. C’est même une formalisation sensationnelle, qui leur convient, et qui prouve la justesse du diagnostic de Lacan concernant Freud, à savoir qu’il avait beau traiter la religion d’une illusion sans avenir, tout ce qu’il faisait dans la psychanalyse était de sauver le Père, et donc de fonder la religion pour les temps nouveaux – c’est accompli –, le Père que Freud a rêvé, le Père tout-puissant, celui qui est moqué dans ce Séminaire. Le mot qu’il faut suivre est celui de puissance, la puissance révélée dans son caractère de leurre. C’est ça qui est en question dans ce Séminaire où déjà s’annonce la mise en question par Lacan du désir de Freud, qui sera plus explicite encore dans le Séminaire XI.

    La voie de l’analyse

    Lacan a touché à l’Œdipe essentiellement par la métaphore paternelle, c’est-à-dire à partir d’une réduction linguistique, d’une formalisation du mythe. Cette formalisation étant bien faite pour faire apercevoir ce que cela comporte de semblants. Maintenant, les semblants sont forts, les semblants se sont mêlés au monde. Cet artifice signifiant a tellement occupé la scène, pour reprendre un thème du Séminaire de L’angoisse, chapitre III, que cela a infiltré le monde, et que l’on peut se dire qu’au nom du principe de précaution, il vaut mieux ne pas toucher à ça. Mais il n’y a pas que la précaution, il y a l’innovation. Et quand l’innovation est déjà là et qu’elle a pour elle une dynamique sociale extrêmement fondée en logique et en droit, ne pourrait-on pas penser qu’il faut l’accompagner ? Faut-il repousser la demande qu’un signifiant, y compris de ceux de la tradition, vienne baptiser la jouissance de chacun. N’est-ce pas une demande de transcendance? Un philosophe religieux à qui Lacan s’en était pris, jadis, en 1966, a dit une phrase qui peut faire tiquer le théologien: « Aucun homme n’est fils d’un homme ni non plus d’une femme, il est fils de Dieu. »

    La métaphore paternelle, telle que Lacan la présente classiquement, prend son départ d’un terme opaque, celui du Désir de la Mère, conçu d’abord comme un signifiant dont la signification est inconnue. L’opération de la métaphore paternelle parvient à le symboliser en produisant la signification phallique. La métaphore paternelle en donne la raison, ce qui peut être pris, en effet, comme un exemple de symbolisation intégrale.

    Le Séminaire de L’angoisse se développe hors de la métaphore paternelle et prend aussi son départ d’un terme premier, opaque et mythique, qui n’est pas le Désir de la Mère, mais la jouissance. Le point de départ que propose Lacan, quand il parle d’un reste irréductible, est qu’aucune métaphore ne s’avère capable de la symboliser intégralement. Petit a désigne à cet égard l’échec de la métaphore.

    Le libidinal, ce qui relève de la libido, résiste par structure à la symbolisation intégrale, et c’est ce que désigne petit a. Du coup, le phallus comme emblème de la puissance, et de la puissance symbolique, n’est que narcissique. Il y a, dans le Séminaire de L’angoisse, un ravalement du désir comme désir de puissance. Il y est au contraire argumenté que c’est l’insistance de ne pas pouvoir, le « ne pas pouvoir » déterminé par la détumescence de l’organe, qui se sublime dans la catégorie de la puissance.

    La puissance n’appartient pas au champ libidinal, mais au champ narcissique. Elle délivre un Idéal, l’Idéal du moi, comme Idéal de toute puissance, à l’horizon de quoi c’est Dieu lui-même. Il y a une thèse du Séminaire de L’angoisse, qui est que l’idée de Dieu s’enracine dans la sexualité du mâle, dans l’impuissance-à-jouir. C’est plutôt un hapax chez Lacan, tandis que la critique de la puissance comme illusion est une constante.

    Dans L’envers de la psychanalyse, vous avez, à partir de l’hystérie, un ravalement de la figure du père, où Lacan formule en clair que le père figure comme châtré dans cette structure. C’est son impuissance qui est revêtue des emblèmes de la puissance. De la même façon, vous avez une constante de l’enseignement de Lacan, dans la même veine, qui est la critique, le ravalement de la position du maître, dès les débuts de son enseignement, la psychanalyse apparaissant comme une autre voie, qui passe par un renoncement aux illusions de la puissance. Entendons-le au niveau de la voix : l’interprétation plutôt que le commandement.

    Dans les tout derniers aperçus du Séminaire de L’angoisse, quand Lacan annonce le Séminaire des « Noms-du-Père », il dessine une nouvelle figure du père, celui qui sait que l’objet a est irréductible au symbole. Un père qui ne serait pas dupe de la métaphore paternelle, qui ne croirait pas qu’elle puisse accomplir une symbolisation intégrale, et qui saurait au contraire rapporter le désir à l’objet petit a comme à sa cause. Nous n’avons pas les développements ultérieurs que Lacan aurait pu donner, mais peut-être vous apparaît-il déjà qu’il dessine un père qui ne serait autre que l’analyste. C’est cette figure qui vient, alors que c’est l’objet petit a jouant sa partie tout seul entre le sujet et l’Autre qui est là au centre de l’attention du Séminaire lui-même.

     VI – Un fil d’Ariane

                    1. Le « Triebregung »

    Une petite matrice

    J’aurais voulu vous laisser entre les mains un fil d’Ariane qui puisse permettre de vous orienter dans ce labyrinthe du Séminaire de L’angoisse, pour le détordre et en faire une route romaine. Je pourrais d’abord vous laisser ce mémento, pour déjouer les prestiges et les leurres qui sont multipliés par Lacan, qui ne dit pas ici tout ce qu’il sait, et dont nous avons la trace dans ses écrits contemporains, en particulier la fin de « Subversion du sujet », qui serait tout simplement que la fonction de l’objet petit a l’emporte sur ce qui est présenté de sa substance, de sa nature, de son identité.

    J’ai forgé un petit instrument, qui m’a été inspiré par le schématisme que Lacan emploie dans son « Instance de la lettre » [29], et qui a pour fin d’opposer métaphore et métonymie. Lacan détourne ou modifie les symboles de l’addition et de la soustraction : le plus et le moins, enveloppés à cette occasion dans des parenthèses qui indiquent qu’il faut les prendre avec la valeur spéciale qui est là explicitée.

                                                                                               (+) (-)

    C’est une méthode proprement lacanienne que de prélever des opérations d’ordre mathématique et de les modifier pour les mettre en fonction dans le discours analytique. Ce n’est pas d’une autre façon que, dans le Séminaire des Quatre concepts, Lacan emprunte à la théorie des ensembles les opérations de la réunion et de l’intersection, pour les modifier, permettant ainsi aux opérateurs, transformés, d’inscrire aliénation et séparation.

    J’emprunte ce plus et ce moins entre parenthèses pour m’orienter dans le Séminaire de L’angoisse. Je donne comme valeur à ce plus spécial celle du franchissement d’une limite, une limite qui fait barrière pour autant qu’elle offre une résistance. C’est cette valeur par la barre qui sépare le signifiant du signifié dans « L’instance de la lettre », dans la mesure où le signifiant est quelque chose de matériel, au moins de matérialisable, ne serait-ce qu’au titre d’être sensible, sous la forme de la trace écrite, de la sonorité qui s’enregistre, tandis que le signifié est au contraire immatériel, insaisissable, sauf à faire intrusion à l’étage supérieur.

                                                                                        S/s  (+) (-)

    Le moins est là pour indiquer que l’élément qui figure dans la partie inférieure y demeure. C’est à l’aide de ce symbole que Lacan écrit les formules de la métaphore et de la métonymie.

                                                                                            S(+)/s

                                                                                            S(-)/s

     Le plus indique le franchissement de la barre qui sépare le signifiant et le signifié et donc veut symboliser l’effet d’avènement, d’émergence de la signification tel qu’il se cristallise dans une métaphore. La formule de la métonymie veut indiquer que l’effet ne se produit pas, que la signification est élidée, que la barre est maintenue, et que le signifié glisse, reste insaisissable, exactement supposé, posé par en dessous. Je vais utiliser ce plus entre parenthèses comme le symbole d’une addition, qui est aussi un franchissement, et le symbole de ce moins entre parenthèses pour indiquer un non-franchissement, une supposition, qui est, dans le Séminaire de L’angoisse, aussi une soustraction.

    Je commencerai par vous introduire ma petite matrice, une petite lampe à vous guider dans les ténèbres de ce Séminaire, qui ne manque pas d’éclairs, non sans avoir aussi quelques obscurités. Je la mettrai ensuite en fonction dans l’imaginaire, dans le symbolique et dans le réel. Je partirai de ce que j’oserai dire être un mot qui manque dans ce livre, qui le rendrait sans doute plus lisible s’il y figurait.

    Un stade du miroir désymétrisé

    Il y a, dans ce Séminaire, une réticence de Lacan. Une émergence de signification est là comme retenue, une métaphore qui ne s’accomplit pas complètement, et une métonymie qui tient en haleine.

    On peut rêver là-dessus. C’est un Séminaire qui n’était pas promis à un auditoire d’aussi bonne volonté que celui-ci. Lacan l’a prononcé à un moment où allait s’accomplir une séparation, une scission du groupe analytique qui sera consommée peu après la conclusion de son Séminaire. Différentes traces indiquent qu’il savait fort bien avoir affaire à ce qu’il n’appelle pas, et que je ne placerai qu’entre parenthèses, des traits en puissance. Je me dis ainsi qu’il les tient en haleine et il ne leur dit pas tout.

    Je me sens d’autant plus fondé à dire qu’un mot manque dans ce livre, qu’il est néanmoins dit, mais à côté. Un mot qui est resté en blanc dans ce que moi-même je vous ai articulé à propos de l’apparition de l’objet anxiogène dans le champ visuel : la cause de l’apparition. C’est pourtant cette cause, si on la nomme, qui permet de rejoindre ce qui concerne le second mouvement du Séminaire, à savoir la séparation de l’objet.

    Le « Stade du miroir comme matrice de la formation du moi » obéit à un principe de symétrie. Quand Lacan ne l’expose que pour introduire la fonction symbolique, ce principe de symétrie peut se suffire d’être symbolisé par le rapport a–a’. Il figure ainsi, par exemple, dans « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » [30]. Sous cette forme, évidemment symétrique et réciproque, il indique la transfusion et les commutations de la libido narcissique à l’objet et vice-versa. C’est une lampe pour lire Freud. La libido circule du narcissisme du moi à l’objet, elle est distribuée à l’objet ou lui est retirée. Il y a des transvasements, le circuit de la libido s’accomplit sur le plan imaginaire, de telle sorte que la jouissance, dans le premier enseignement de Lacan, a un statut imaginaire. C’est jouissance du corps et de l’objet comme imaginaire.

    Le schéma optique de Lacan, celui qu’il a présenté dans son Séminaire I et publié dans sa « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », obéit aussi bien à ce principe de symétrie, sous la forme i(a), i’(a). À cette différence d’écriture près, c’est homologue, cela décalque le a-a’ antérieur et indique la similitude de ces deux éléments.

                          

    Le premier élément différentiel qu’introduit le schéma optique que vous retrouvez dans le Séminaire de L’angoisse se place ailleurs. C’est une scission qui s’opère entre petit a et i de a – donnons à ces symboles une valeur –, qui s’opère entre l’objet partiel et l’image de la forme du corps propre. Mais elle s’opère d’une façon spéciale, puisque c’est par l’intermédiaire d’un autre miroir qui opère sur deux éléments matériels : l’objet partiel représenté sous la forme d’un bouquet apparent et, caché dans une boîte, un vase que ce miroir convexe permet de faire surgir comme à titre d’image, comme enserrant ce bouquet. Sur l’autre miroir, lui plan, on voit s’inscrire une image complétée du vase et des fleurs.

                         

    La différence essentielle avec le stade du miroir pur et simple, c’est la mise en valeur de deux éléments, le petit a de l’objet partiel et ce vase caché, souvent oublié, mais là pour figurer la réalité invisible du corps sous les espèces d’un vase qui contient, un vase avec son orifice, emblème des orifices des zones érogènes – le sujet ayant peu accès à cette réalité du corps, avec laquelle il n’a, dit Lacan, qu’une « obscure intimité » [31]. C’est ce corps-là que tente de mettre à jour ce qui est déployé dans la quatrième partie du Séminaire de L’angoisse. Vous avez le vase apparent, celui qui est qualifié de i de a, et qui est le corps imaginaire entourant la réalité de l’objet partiel. Vous avez aussi des considérations sur ce qui a lieu quand cette opération d’unification imaginaire ne se produit pas. C’est là en particulier que Lacan essaie de dessiner la position du schizophrène.

    Ce bref parcours est là pour vous souligner la modification essentielle que le Séminaire de L’angoisse introduit dans ce schéma optique, qui est utilisé auparavant pour mettre en place les fonctions du moi idéal et de l’Idéal du moi. Rien de tel ici où une modification bien précise est introduite dans ce schéma. Lacan commence par désymétriser le stade du miroir pour mettre d’abord en valeur ce qui est construit par la suite de façon topologique, que le petit a à proprement parler n’est pas spéculaire, qu’il n’apparaît pas au miroir, qu’il ne se retrouve pas à droite.

                          

      Un reste libidinal

    Ce qui justifie cette étonnante dissymétrie, qui est une sensationnelle correction du stade du miroir classique, est expliqué dans tous ses détails dans le Séminaire du Transfert [32]. Lacan s’appuie sur un passage de Karl Abraham, l’inventeur de la fonction de l’objet partiel, utilisant en particulier le rêve d’une patiente hystérique qui voit l’image du père censurée au niveau phallique par l’absence des poils pubiens. Lacan donne à ceci le sens que tout ce qui est investissement libidinal narcissique du sujet n’est pas transvasé, transféré à l’objet, qu’il y a une part qui reste du côté du sujet, qui n’entre pas dans l’imaginaire. Cela comporte que tout ce qui peut attirer le désir du sujet dans la prestance de l’objet, à droite, dépend de ce qui reste du côté gauche, et qui n’est pas représenté. Cela dément les commutations de la libido. Un élément reste étranger à la dialectique libidinale où, de ces transfusions réciproques du sujet à l’objet, on se pose la question de savoir à quel objet la libido est distribuée, sur quel autre objet elle se déplace, si elle reflue du côté du sujet.

    Il y a là, qui figure déjà dans le Séminaire du Transfert, un reste libidinal, qui est désigné d’un mot, le Triebregung [33], ce Triebregung fondamental dont Lacan dit : « Ce qui constitue le Triebregung en fonction dans le désir a son siège dans le reste. » Le Séminaire de L’angoisse nous permet de saisir de quoi il s’agit dans cet « en fonction dans le désir », c’est à titre de cause. C’est ce mot freudien qui est à ajouter dans les pages 50-53 du Séminaire de L’angoisse. Dans le Séminaire du Transfert, le Triebregung apparaît comme le privilège du phallus, dans le Séminaire de L’angoisse, ce privilège est étendu à l’objet petit a. On passe d’une théorie restreinte à une théorie généralisée.

    À gauche, nous avons la supposée réalité de l’organisme, et à droite, sa représentation imaginaire, qui est aussi champ de l’objectivité, et, à ce titre, champ de l’Autre.

    Ce mot figure dans le Séminaire de L’angoisse dès le chapitre I, mais seulement comme une incidente à propos de sa traduction [34], au moment où, construisant sa première grille signifiante, Lacan accentue le mot d’émoi, disant à cet égard : « La traduction qui a été admise de Triebregung par émoi pulsionnel, est tout à fait impropre ». Émoi veut dire « chute de puissance », tandis que Regung est « stimulation, appel au désordre, voire à l’émeute ». Et c’est tout. Il ne le fait figurer que là, sur le côté. S’il avait fait figurer ce mot à sa place, c’est-à-dire si on s’était aperçu que ce qui constitue le Triebregung en fonction dans le désir a son siège dans l’objet petit a, précisément qui n’est pas dit, cela rendrait beaucoup plus lisible l’ensemble du Séminaire de L’angoisse. J’ajouterai même que le mot de Trieb, la pulsion, n’intervient que d’une façon intermittente et discrète dans le Séminaire de L’angoisse, alors que c’est évidemment une fonction dont la mise en jeu simplifierait beaucoup de ce que Lacan nous présente. Il réserve visiblement l’élaboration de la pulsion pour le Séminaire des Quatre concepts, je veux dire de l’autre côté de la scission accomplie.

                   2. Objet étrange

    Pas sans objet

    Cette mise en place désymétrisée nous permet de donner, sur les traces de Lacan, une théorie de l’étrange dans l’imaginaire. Quand l’étrange comme anxiogène surgit-il ? J’aime bien cette formule qui vient à Lacan, parce que c’est une formulation interrogative qui montre les portants de sa construction. N’est-ce pas ce reste, petit a, « qui vient, par quelque détour, se manifester à la place prévue pour le manque » ? [35] C’est donc ici l’hypothèse que c’est à l’irruption de l’objet qui cristallise ou qui condense le Triebregung, la stimulation pulsionnelle, qu’est dû le paradoxe de l’apparition d’un objet étrange, précisément parce que non conforme aux lois du champ visuel. Il est non conforme dans la construction de Lacan parce qu’il est non orientable, qu’il a la même structure qu’une bande de Möbius. Sa présence en elle-même introduit un défaut de repère qui est foncteur d’angoisse.

    Cette thèse, fondamentale dans ce Séminaire, figure aussi sous une forme assertive : « L’angoisse surgit quand un mécanisme fait apparaître quelque chose à la place (-φ), qui correspond, côté droit, à la place qu’occupe, côté gauche, le a de l’objet du désir. » [36] C’est par cette fonction du reste libidinal coupé de l’imaginaire que Lacan rend raison de l’Unheimlich. Voilà le principe de l’objet étrange dans l’imaginaire, c’est l’apparition de petit a en x, corrélative de perturbations perceptibles.

    J’indique en court-circuit que c’est ce qui fait aussi bien apercevoir pourquoi Lacan peut dire que l’angoisse est encadrée. L’objet anxiogène n’apparaît pas n’importe où, il apparaît à la place où l’objet petit a est normalement soustrait, extrait, pour permettre la normalité du champ visuel. Cette apparition est anxiogène dans la mesure où elle se manifeste en infraction aux lois de la perception. Cela suppose qu’il y a là un élément qui, structuralement, ne répond pas à ce qu’exige l’imaginaire, et pourtant qui force l’entrée du champ imaginaire. D’où la théorie qu’il y a angoisse quand un quantum supplémentaire de libido, de Triebregung, apparaît dans le champ imaginaire, et il y apparaît comme un objet étrange.

    On saisit pourquoi Lacan prend le détour de l’imaginaire pour introduire l’angoisse, parce que, via l’imaginaire, le Triebregung freudien devient sous vos yeux un objet étrange, devient un objet. C’est ce qui permet à Lacan de formuler que l’angoisse n’est pas sans objet, et cette formule contournée « pas sans » indique que l’objet dont il s’agit n’est pas un objet normal, un objet qui appartient au monde des objets communs, qu’il ne leur est pas homologue, mais un objet d’un autre type. Sa manifestation la plus perturbante, la plus anxiogène, est donnée dans l’expérience personnelle, autobiographique, que rapporte Maupassant dans sa nouvelle du Horla, où la dépersonnalisation va jusqu’à ce que le personnage s’apparaisse lui-même vu de dos. C’est le point extrême. Se manifeste la perturbation du petit a comme inorientable, où l’avers se trouve en continuité avec l’envers, et où le sujet se trouve confronté en quelque sorte à lui-même sous la forme d’un gant retourné, image qui revient à plusieurs reprises dans ce Séminaire et dans l’enseignement de Lacan.

    La scène et le monde

    Sous une forme plus discrète, c’est éventuellement l’émergence dans le champ visuel de la dimension du regard en tant qu’elle apporte un sentiment d’étrangeté, qui serait porte ouverte à l’angoisse. Mais on voit aussi par quel autre mécanisme cette intrusion du petit a peut avoir une valeur érogène et non pas anxiogène. Ce sont les exemples biens connus que Lacan donne de la mouche noire de la coquette, du grain de beauté adorable, qui font tache, mais du même coup érotisent l’image de l’Autre en présentifiant une valeur, cette fois positive, de l’objet petit a.

    D’où l’opposition qui structure ce Séminaire entre deux types d’objets, ceux de type spéculaire, des objets communs à l’un et à l’autre, qui ne sont pas forcément pacifiques, des objets de concurrence mais aussi bien d’échange, reconnaissables et normaux, à la fois spéculaires et symbolisables, et des objets d’un autre type, comme antérieurs à cette communauté imaginaire, qui ne sont pas régulés, mais chargés de Triebregung, ayant une charge pulsionnelle. C’est ce qui deviendra, bien plus tard dans l’enseignement de Lacan, le plus-de-jouir. Si Lacan avait mis en fonction le terme freudien de Triebregung dans le Séminaire de L’angoisse, il aurait été sur la piste de ce plus-de-jouir.

    Nous avons ici des objet imaginaires et des objets non-i, des objets qui ont la structure de i de a et des objets structurellement non orientables. Le miroir de ce schéma optique fonctionne comme un voile, qui empêche le sujet, dans les conditions normales, de voir l’objet petit a. Si nous faisons pivoter ce miroir, il se présente comme une barrière qui sépare l’objet petit a de l’objet normal. Il y a dès lors deux états possibles selon que cette barrière est maintenue : l’objet petit a reste à sa place – petit i, moins entre parenthèses, petit a –, pas de désordre, pas d’émeute ; ou bien il y a franchissement – petit i, plus entre parenthèses, petit a –, et alors, c’est la perturbation, le désordre, l’émeute.

                        

    Voilà une première application dans l’imaginaire de la matrice que je vous annonçai. Elle permet déjà, par exemple, de saisir pourquoi Lacan amène à un moment, de façon symétrique, le masochisme et le sadisme, et pourquoi il prend soin de présenter une différence, à propos de Lévi-Strauss, entre la scène et le monde. La scène – au-dessus de la barre ou dans ce qui figure à droite de ce schéma –, c’est ce qui se montre, ce qui apparaît. Le monde, dans le schéma optique, figure comme la réalité de l’organisme, c’est caché. Il y a donc une dialectique entre le montrer et le cacher, que Lacan utilise à propos du masochisme et du sadisme. On peut le retenir comme des traits cliniques concernant ces deux positions, mais, dans la mesure même où Lacan ne l’a pas vraiment repris comme ça ailleurs, il s’agit surtout d’utiliser cette matrice.

                     3. Deuil et mélancolie

    Acte et inconscient

    Quand Lacan amène le masochisme et le sadisme dans le Séminaire de L’angoisse, c’est dans un jeu qu’il appelle d’occultation où ce qui est montré est là pour dissimuler l’autre dimension. Pour le masochiste, qui parade comme déchet, qui, loin de la ramener, se présente comme soumis à tout ce qui peut lui venir de l’Autre comme maltraitance, on se dit : voilà, c’est l’objet petit a. Pas du tout. Il s’agit d’une monstration, une figuration de i de a, c’est sur la scène. C’est sur la scène que le masochiste fait semblant, pour le coup, de l’objet petit a, qu’il s’exhibe comme déchet, et qu’il affiche, qu’il s’évertue à assurer la jouissance de l’Autre. Lacan indique qu’il essaie tout au contraire, sous la barre, de produire l’angoisse de l’Autre. Tandis que, inversement, le sadique sur la scène se montre se tuant à produire l’angoisse de l’Autre, alors qu’il vise en fait à obtenir la jouissance de l’Autre, et même à trouver dans l’Autre le petit a, le plus intime de sa jouissance, qui est, comme Lacan se force à le prononcer sur les pas du Marquis de Sade: « J’ai eu la peau du con. » Voilà une application de la matrice que je vous indique – le mot de matrice ne m’apparaissant pas ici mal trouvé. Vous saisissez que ce que Lacan développe de l’opposition de l’acting out et du passage à l’acte, comme de l’opposition de deuil et mélancolie à partir de Freud, répond strictement à cette disposition. Le concept de scène – une scène imaginaire mais aussi bien la scène de l’Autre, puisque, par rapport au réel, l’imaginaire et le symbolique sont du même côté – est ici essentiel.

    L’acting out, c’est le surgissement de l’objet petit a sur la scène, avec ses effets de perturbations et de désordre, insituables. Il faut là impliquer une dynamique subjective, qui fait que le sujet apporte cet objet petit a sur la scène, alors que, dans le passage à l’acte, c’est le sujet rejoignant sous la barre, hors scène, l’objet petit a. Le passage à l’acte ne trompe pas, c’est une sortie de scène qui ne laisse plus place à l’interprétation, qui ne laisse plus place au jeu du signifiant.

                    

    C’est pourquoi il m’est arrivé de disjoindre la fonction de l’acte et celle de l’inconscient. Il y a dans le passage à l’acte un « ne rien vouloir savoir de plus ». On sort de la tromperie de la scène pour la certitude que l’on rejoint dans une identification en court-circuit à l’objet petit a, et même une identification que Lacan appelle une identification absolue à l’objet petit a comme hors scène.

    Dans le passage à l’acte, il y a rejet de la scène et rejet de tout appel à l’Autre, alors que l’acting out, qui est une montée sur scène, est un appel à l’Autre. Petit a monte sur la scène et le sujet le montre. Petit a n’étant pas spécularisable en tant que tel, le sujet le montre dans l’acting out, toujours à côté, de biais. Le sujet est là nécessité de mentir. Quand l’objet vient sur la scène dans l’acting out, comme lorsqu’il vient sur la scène dans le masochisme, c’est toujours une fallace. Le sujet montre la livre de chair, les cervelles fraîches, mais ce n’est jamais qu’une grimace, pour reprendre une expression de Lacan dans Télévision, une grimace dont s’esbigne le réel. Une fois que c’est monté sur la scène, c’est pris dans les tromperies de la monstration, les tromperies du signifiant, les tromperies de la vérité, et le réel reste ailleurs.

    Le réel contre la vérité

    La seule interprétation de l’acting out est : ce que vous dites est vrai, mais ne touche pas à ce dont il s’agit. On touche ici à la proposition que l’on peut énoncer dans sa valeur générale : quand on veut faire passer le réel au signifiant, on ne rencontre jamais que le mensonge. On ne peut le faire passer qu’à travers le mensonge, une mise en scène ou une mise en mensonge, qui traduit – ce que Lacan développera dans toute la suite de son enseignement – la disjonction du vrai et du réel. Cette barre que j’ai mis là en fonction se répercute dans la disjonction du vrai et du réel, et dans la disjonction, corrélative, du désir et de la jouissance.

        

    La suite de l’enseignement de Lacan explorera précisément ce qui répugne à Freud, comme l’indique le Séminaire de L’angoisse, que le désir ment, que le réel ne peut que mentir au partenaire, que l’on ne peut dire vrai du réel, la passe étant la tentative de le cerner au plus près. D’où émerge déjà, dans ce Séminaire, la critique du désir de Freud comme désir de vérité : « Freud refuse de voir dans la vérité, qui est sa passion, la structure de fiction comme étant à son origine.»[37] Trouvent là à se différencier la passion freudienne pour la vérité, qui le conduit à accréditer malgré lui la mythologie et de l’autre côté l’orientation lacanienne vers le réel, qu’il ne faut pas confondre avec l’exactitude. C’est parce que Freud – celui que nous présente Lacan – n’admet pas la vérité inséparable du mensonge, qu’il tourmente sa fiancée, son épouse, qui ne lui a pas tout dit. C’est aussi pourquoi la féminité lui reste opaque, précisément parce qu’elle est moins embarrassée de la vérité et qu’elle entretient un rapport plus direct avec la jouissance.

    Vous trouvez aussi à placer sur cette matrice l’opposition qui figure à la fin du Séminaire entre deuil et mélancolie. Question qui tourmente déjà Lacan à la fin du Séminaire Le transfert. Le deuil a rapport essentiellement avec i de a, avec l’image, avec l’objet d’amour dans sa structure narcissique. Le travail du deuil est l’énumération des détails imaginaires pour les faire passer au symbolique, mais c’est un travail qui s’effectue essentiellement au niveau scopique, en laissant petit a sous la barre, même si se trouve là cerné par l’imaginaire l’objet petit a. Le deuil répond à la perte de l’objet petit a par un carnaval imaginaire et narcissique, tandis que Lacan s’évertue à montrer la mélancolie comme ayant rapport à petit a. Dans le passage à l’acte mélancolique, le sujet franchit la barrière qui le sépare de petit a, alors que cette barrière est maintenue dans le deuil. D’où le sujet mélancolique passe au travers de sa propre image pour atteindre l’objet petit a. Lacan dit qu’il le transcende, c’est-à-dire qu’il est derrière. Je passe sur la définition si essentielle de la manie, comme non-fonction de petit a, suppression du lest de l’objet petit a, et qui montre en quoi petit a est le secret du point de capiton.

                    4. Opérateur de séparation

    Entre ratage et rencontre

    J’ai essayé de vous montrer l’objet étrange dans l’imaginaire en allant jusqu’à la scène. Prenons l’objet étrange dans le symbolique, où le même schématisme est opératoire.

         

    Deux positions se laissent repérer, dans le Séminaire, de l’objet étrange. Lorsque l’objet petit a n’apparaît pas dans le symbolique, on a ce que nous connaissons classiquement de Lacan, à savoir les circuits de la détermination symbolique, et qui se laissent formuler comme des lois de la détermination symbolique. C’est même par là que le volume des Écrits s’entame. Nous avons un Autre qui se présente par un agencement nécessaire de formules logiques et qui délivre des lois. Au point que le sujet apparaît essentiellement déterminé par ces lois, ce que j’écrirai sous la forme grand A avec une flèche S barré. Ce qui exprime la dominance du signifiant sur le sujet et fait émerger un sujet sans aucun rapport avec le réel.

            

    Ce qui a enthousiasmé dans l’émergence du discours de Lacan en plein structuralisme, c’est cette entrée-là d’un sujet qui apparaît conditionné et commandé purement par l’ordonnance signifiante sans aucun rapport avec le réel. Mais se révèle, dans le Séminaire de L’angoisse, une fonction distincte, celle de la cause, à opposer à la loi, et qui, lorsqu’elle émerge, a un effet disruptif.

    Ce que vous rencontrez, d’une façon évidente, dans le champ visuel, sous la forme de l’étrange, de ces fantômes qui hantent, de ces doubles qui vous assaillent, de ces personnes qui sont vous-mêmes et que vous ne reconnaissez pas dans le symbolique, c’est cette place qu’occupe la fonction de la cause comme difficilement conceptualisable, et que les philosophes n’ont jamais réussi à mettre à la bonne place, et que Jung a eu l’audace d’éliminer comme une illusion – pour lui, la cause est l’avenir d’une illusion. Ce qui est développé dans le Séminaire de L’angoisse sur la cause, c’est le corrélat dans le symbolique de ce que vous avez vu surgir dans la perception sous la forme de l’objet étrange.

    Cet objet étrange, c’est l’objet justement méconnu dans l’analyse classique du Fort-Da reprise de Freud par Lacan, où la bobine se réduit à n’être qu’un signifiant pris dans le mouvement d’aller et retour. Dans le Séminaire de L’angoisse, la bobine comme objet apparaît au contraire comme un paradigme de ce que le sujet se sépare de lui-même comme un aller et retour qui va d’acting out en passage à l’acte. Ce qui montre que la bobine vaut comme objet et non pas seulement comme signifiant.

    Vous avez un autre exemple célèbre de cet objet étrange dans le symbolique, c’est la lettre volée, insituable. D’où le changement même du sens à donner dans la cure à la répétition. Du côté grand A moins petit a, quand la cause n’apparaît pas, la répétition est essentiellement répétition symbolique, c’est-à-dire circuit des signifiants dont on peut repérer la constance, l’intermittence, l’articulation. Après le Séminaire de L’angoisse, dans les Quatre concepts fondamentaux, vous trouvez une autre figure de la répétition. Elle apparaît là au contraire, au regard de l’objet, comme toujours marquée d’un ratage fondamental, c’est-à-dire comme n’atteignant pas ce qui est sous la barre. La répétition, loin de n’être que la répétition monotone du symbolique, apparaît prise entre ratage et rencontre, sauf à ce que Lacan puisse retrouver, dans ses propres constructions des plus et des moins, par après, ce qu’il fait valoir comme le contour causal qui marquait déjà en attente le dessein de la cause.

    Le Séminaire de L’angoisse est conduit à devoir insérer l’objet entre l’Autre et le sujet, c’est-à-dire dans cette relation qui paraissait si fondamentale, cette relation de détermination signifiante qui faisait la gloire de la psychanalyse. Cette insertion ne va pas toute seule. On voit les coupures dans le Séminaire, où Lacan force l’entrée de cet objet petit a qui devient maintenant le support de ce qu’il appelle un commandement. Nous connaissons le commandement signifiant, mais il y a un commandement libidinal du sujet qui l’emporte, et c’est, sur l’exemple de l’obsessionnel, ce qu’il essaie de démontrer. Il essaie de montrer le désir de l’obsessionnel commandé par un objet, sous les formes d’un désir de retenir qui, en fait, le voue à des répétitions indéfinies, mais sur lesquelles on peut s’hypnotiser, sauf à indiquer en deçà l’objet qui est là en question.

           

    Objet mécanique

    Pour vous donner une idée, essentielle, de l’objet étrange dans le réel – son statut le plus profond en tant que lié à la jouissance –, voici la formule qui nous montre deux abords de l’angoisse.

    Ce que l’on donne comme la clef du Séminaire de L’angoisse, l’angoisse surgissant quand le manque ne manque pas, c’est évidemment ce qu’implique ce que nous avons vu au niveau imaginaire se constituer comme anxiogène, l’objet petit a venant s’inscrire à la place du blanc. Sous la rubrique J (+) a, nous inscrirons ce qui, par exemple, dans Inhibition, symptôme, angoisse, figure comme le plus-de-libido, l’exigence pulsionnelle, la stimulation pulsionnelle marquée de l’excès, engendrant l’angoisse. Lacan va même jusqu’à dire que l’angoisse comporte en elle-même un élément d’infini, ce qui oblige à ce qu’une fonction vienne l’interrompre. On trouve, dans le Séminaire de L’angoisse, de nombreuses références dans cette rubrique. Nous avons en revanche ici le registre de l’angoisse productrice d’un objet comme séparé, et donc productrice de perte de l’objet. Quand petit a passe dans l’imaginaire, il est hétérogène. C’est un élément pulsionnel qui vient s’inscrire dans un espace qui n’a pas la même structure, et il introduit des perturbations. Quand petit a s’inscrit dans le symbolique, il est aussi hétérogène, et on le repère à ce que l’on ne trouve pas sa catégorie comme s’agissant de la cause. Mais petit a dans le réel est d’une structure conforme et son irruption se marque par la séparation, c’est-à-dire que le sujet incarné dans le corps doit perdre quelque chose. C’est au point que Lacan, lorsqu’il écrira ceci dans son texte « Du Trieb de Freud », et de façon contemporaine dans son Séminaire XI, parlera de l’automutilation du sujet. Cette séparation de l’objet réel porte sur le corps, qui n’est pas le corps imaginaire, mais le corps libidinal, qui va plus loin que les limites du corps imaginaire, qui implique celui de l’Autre, et sous toutes les formes. Il donne lieu à ce que j’ai appelé ce charme naturaliste du Séminaire, qu’il faudrait reprendre dans le détail concernant chacune de ces cinq formes que Lacan distingue, et que j’ai gardées comme titres de la dernière partie. Mais c’est une illusion, il n’y a aucun naturalisme de l’objet petit a chez Lacan. Au contraire, le plus surprenant est peut-être le culturalisme de cet objet. Il peut être remplacé. Comme il le dit : « L’objet naturel peut être remplacé par un objet mécanique. » S’agissant du sein, il peut être remplacé par le biberon, et même, cet objet peut être remplacé, dit-il, « par tout autre objet ».

    C’est la démonstration du Séminaire qui à la fois accentue les racines corporelles de l’objet petit a, mais en même temps que des objets artificiels peuvent être les équivalents de ces objets naturels. D’où la mention qui est faite, déjà en 1962, des greffes d’organes, ou celle du prélèvement de l’image sous la forme de la photographie propre à circuler, ou de la voix qui peut être enregistrée et stockée, et l’on sait bien que nous sommes entrés aujourd’hui dans une économie frénétique haletante où les objets de substitution de ces soi-disant objets naturels sont partout. Mais c’est éminemment culturel aussi, puisqu’un des exemples que Lacan peut donner de l’objet petit a et de sa séparation, c’est le prépuce de la circoncision, c’est-à-dire une pratique éminemment culturelle. Et est inscrit dans la rubrique de la séparation tout ce qui est de l’ordre de la production de l’objet. C’est ainsi que l’on peut trouver la copie d’examen livrée dans la hâte et, éventuellement, au moment où l’angoisse et la jouissance se conjuguent, en fonction d’objet petit a. On trouve aussi bien l’œuvre, l’acte, dans cette fonction [38]. Au point que Lacan récuse l’idée d’une réalisation subjective pure et simple, comme n’étant qu’un mythe personnaliste, dans lequel il a donné dans  « Fonction et champ de la parole et du langage ».

    Effet majeur du langage sur la jouissance

    La réalisation subjective, si l’on admet qu’entre grand A et $ s’inscrit petit a, passe par la production d’objets qui sont, dit Lacan, de la même série que petit a. Ce pourquoi cette réalisation passe par les œuvres, les actes et le surmontement de l’angoisse qu’il suppose, c’est-à-dire qu’elle passe par le passage au-dessus de la barre, le franchissement de la barrière. Il faut donc dénaturaliser l’objet petit a et le désubstantifier, sinon on ne comprendrait pas comment l’analyste lui-même, dans la suite de l’enseignement de Lacan – là, on n’y est pas encore – peut s’inscrire dans la même série que l’objet petit a. Je me fixerai sur le regard rétrospectif que Lacan lance sur sa construction du Séminaire de L’angoisse, quand il improvise, sur les marches du Panthéon: « À ce moment-là, dit-il, en renvoyant au Séminaire de L’angoisse, cet objet petit a, je ne l’ai pas désigné du terme de plus-de-jouir, ce qui prouve qu’il y avait quelque chose à construire avant que je puisse le nommer ainsi. » [39] C’est là où l’on voit que, d’avoir éludé le Triebregung, la jouissance pulsionnelle, a fait attendre le surgissement de ce qui résout un certain nombre de problèmes de ce Séminaire, à savoir le repérage de l’objet petit a comme plus-de-jouir. Ce qui compte ici, ce n’est pas la substance de l’objet, mais précisément sa fonction.

    Ce n’est qu’en résumé que Lacan fait de l’angoisse l’opérateur de séparation. Il suffira de lire le Séminaire XI pour s’apercevoir que cet opérateur est le principe du plaisir, ce principe d’homéostase au-dessus de la barre, qui rejette dessous le plus-de-jouir, et, au-delà, que ce principe du plaisir est conditionné par le langage, et que l’objet petit a est l’effet de langage majeur, que, en quelque sorte, le nom d’angoisse dans le Séminaire de L’angoisse, recouvre l’opération mortifère du signifiant.

    C’est pourquoi Lacan, même s’il s’est éloigné des vues du Séminaire de L’angoisse et que l’on ne trouve plus cette place majeure dans son enseignement par la suite, réaffirme néanmoins, dans L’envers de la psychanalyse, le caractère central de l’affect de l’angoisse, le caractère d’un affect autour duquel tout s’ordonne, et même affect unique, dit-il. C’est l’affect par excellence, l’affect unique en tant qu’il connote la production de l’objet a, c’est-à-dire l’effet majeur du langage sur la jouissance. C’est pourquoi il peut dire: « D’affect, il n’y en a qu’un, corrélé au produit de l’être parlant dans un discours. » S’il n’y avait qu’une page à laquelle se référer, au regard du Séminaire de L’angoisse, je vous indiquerais la page 164 du Séminaire XI, qui est bien faite pour disjoindre la fonction de l’objet de sa substance. Lacan nous y donne la structure du plus-de-jouir sous la forme de l’objet dont la pulsion fait le tour et indique que cet objet petit a n’est que la présence d’un creux, d’un vide, occupable par n’importe quel objet, et ce n’importe quel objet vient, de façon intermittente, à marquer le Séminaire de L’angoisse. C’est pourquoi Lacan pourra faire, plus tard, de l’objet petit a simplement une consistance logique, une forme topologique, c’est-à-dire pas une substance. Quel que soit le charme des représentations de l’objet petit a et de ses formes, il faut en disjoindre la fonction. C’est déjà ce que Lacan annonçait à la fin du Séminaire du Transfert, cette leçon à laquelle j’ai donné pour titre « L’analyste et son deuil ».

    Le deuil dont il s’agit se formule ainsi : il n’y a pas d’objet qui ait plus de prix qu’un autre. Cela veut dire deuil de l’amour et de ses prestiges, deuil de l’objet unique, et au contraire accord avec la loi inexorable de la pulsion et du plus-de-jouir. C’est en quoi la position de l’analyste suppose accès à l’envers de l’amour.

    Si cela s’accomplit, ce qui est là visé, et qui est un deuil de l’amour pour aller vers la loi de la pulsion, qui est aussi bien que le sujet est toujours heureux, cela indique quelque chose concernant la direction de la cure, et qui est que l’analyste n’opère qu’à la condition de répondre lui-même à la structure de l’étrange. Il faut qu’il donne le sentiment de l’étrangeté, faute de quoi tout démontrerait qu’à défaut de se faire lui-même à l’étrange, il ne pourrait déranger la défense.

     

     

    * Texte et notes établis par Catherine Bonningue, à partir de L’orientation lacanienne III, 6, enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII et de la Section clinique de Paris-Saint-Denis : leçons des 28 avril, 5 & 12 mai, 2, 9 & 16 juin 2004. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller. On lira ici la deuxième partie (leçons des 2, 9 & 16 juin), la première partie ayant été publiée dans le numéro 58 (octobre 2004).

     

     

    [1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse (1962-63), Paris, Le Seuil, 2004, p. 204.

    [2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Le Seuil, 1973 ; Lacan J., « Position de l’inconscient » (1964), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 829-854.

    [3] Cf. Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud » (1957), Écrits, op. cit., p. 493-528.

     [4] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert (1960-61), Paris, Le Seuil, 2001, p. 179.

    [5] Cf. Freud S., « Psychologie des foules et analyse du moi », Essais de psychanalyse, Paris, Payot, 1981.

    [6] Cf. Sartre J.-P., « Une idée fondamentale de la phénoménologie de Husserl : l’intentionnalité », Situations I, Paris, Gallimard, 1947.

    [7] Cf. Lacan J., « Kant avec Sade » (1963), Écrits, op. cit., p. 765-790.

    [8] Lacan J., Le transfert, op. cit., p. 180.

    [9] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 266.

    [10] Ibid., p. 62-63.

    [11] Cf. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien » (1960), Écrits, op. cit., p. 793-827.

    [12] Lacan J. L’angoisse, op. cit., p. 80.

    [13] Ibid., p. 382.

    [14] Lacan J., « Radiophonie » (1970), Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 403-447.

    [15] J.-A. Miller commenta cet aphorisme de Lacan notamment dans son cours L’orientation lacanienne II, 1 (1981-82), « Scansions dans l’enseignement de Lacan ».

    [16] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 93-94.

    [17] Cf. Lacan J., « Du Trieb de Freud et du désir du psychanalyste » (1964), Écrits, op. cit., p. 851-854.

    [18] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 66-67.

     [19] Ibid., p. 162.

    [20] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre III, Les psychoses, chap. XXIII, Paris, Le Seuil, 1981.

    [21] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953), Écrits, op. cit., p. 264.

    [22] Cf. Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », Écrits, op. cit., p. 101-124.

    [23] Cf. Lacan J., « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je » (1949), Écrits, op. cit., p. 93-100.

    [24] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique » (1946), Écrits, op. cit., p. 159.

    [25] Lacan J., « L’agressivité en psychanalyse », op. cit., p. 122.

    [26] Cf. Lacan J., « Position de l’inconscient » (1960), Écrits, op. cit. p. 829-850.

    [27] Cf. Lacan J., « Les noms-du-père » (1963), Des noms-du-père, Paris, Le Seuil, 2005.

    [28] Cf. Lacan J., « L’acte psychanalytique. Compte rendu du Séminaire 1967-1968 » (1969), Autres écrits, op. cit., p. 375-383.

    [29] Lacan J., « L’instance de la lettre » (1957), Écrits, op. cit., p. 515.

    [30] Cf. Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (1958), Écrits, op. cit., p. 531-583.

    [31] Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache » (1960), Écrits, op. cit., p. 676.

    [32] Lacan J., Le transfert, op. cit., p. 444-447.

    [33] Ibid., p. 454.

     [34] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 22.

    [35] Ibid., p. 74.

    [36] Ibid., p. 53.

    [37] Ibid., p. 152.

    [38] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 367.

    [39] Lacan J. L’envers de la psychanalyse (1968-69), Paris, Le Seuil, 1991, p. 167-174.