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Introduction à la lecture
du Séminaire de L’angoisse de Jacques Lacan
Jacques-Alain Miller
I – Ou l’angoisse ou le concept
1. D’un livre à l’autre
Étrangeté
Nous avons stationné quelque temps sur un ouvrage consacré à l’évaluation des psychothérapies, pour le résumer, l’élucider, et le mettre en pièces, avec peut-être ce que nous pourrions appeler un certain « sadisme lacanien » [1]. Il va maintenant s’agir d’un autre livre, que je vais vous présenter, bien que, sous d’autres formes, ce dont il s’agisse vous soit familier. Le contenu en est déjà passé dans ce cours au fil du temps et dans de nombreux, d’innombrables, cours et articles [2]. Mais quelque chose se passe quand cette masse de notes prend forme de livre. Je peux en tout cas témoigner que cela se passe pour moi dans le travail même de donner cette forme à ce que, bien entendu, j’ai parcouru, j’ai médité, comme vous-même. Il s’agit du nouveau tome à paraître du Séminaire de Jacques Lacan, L’angoisse, le livre X.
Je vous apporte les réflexions de quelqu’un qui est encore, non pas au milieu du gué, mais tout de même entre les premières et les secondes épreuves. Celui qui vous parle est dedans, à la tâche, et pas d’aujourd’hui, dans un contexte dont vous savez à quel point il a été cette année mouvementé – un contexte qui n’est peut-être pas indifférent au choix que j’ai fait de porter ce Séminaire-là à la publication. Dans un contexte où la réglementation des psychothérapies a défrayé la chronique, un contexte qui est plus largement marqué par la passion de l’évaluation, la parution d’un tel livre ne saurait être qu’intempestive, à contretemps, désaccordée, cette parution dont on peut anticiper qu’elle fera entendre une dissonance.
En un sens, on ne pouvait pas rêver mieux pour ce Séminaire: qu’il vienne au jour, qu’il parvienne au public, à un moment où l’on peut être assuré qu’il tranchera par son étrangeté.
Franchir
Ce serait du plus haut comique – je me retiens – que de dresser le parallèle entre un livre et l’autre, entre le rapport de l’INSERM et le Séminaire de L’angoisse. Il faudrait le faire, dans le genre pince-sans-rire.
Que dirait-on alors? Que l’un est un travail d’équipe, qui embrasse la psychopathologie ou presque, tandis que l’autre est l’œuvre d’un chercheur isolé – autoproclamé, de plus. C’est si vrai que l’année qui devait suivre ce Séminaire, au début du suivant, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, ce chercheur a lui-même mis en question en quoi il était autorisé à s’exprimer de cette façon-là, sans être garanti par la collaboration, la surveillance de ce qui paraît aujourd’hui l’instrument indispensable d’un tel travail, à savoir d’être contrôlé par des pairs.
Ne serait-ce que dans la façon de faire, on s’aperçoit que, concernant la psychanalyse, il doit rester quelques préjugés qui touchent à l’intuition géniale, solitaire. D’où le sait-il ? Et pourquoi ne s’en remet-il qu’à lui-même ? Il se consacre, d’une façon qui paraît étroite, à un phénomène unique, prélevé sur le vaste domaine que l’on appelle aujourd’hui psychopathologie.
Autant le premier livre que nous avons dépiauté s’appuie sur une masse énorme d’autres travaux, celui-ci se contente de faire référence à un très petit nombre d’auteurs et d’ouvrages, et se nourrit de diverses contingences, de voyages, de rencontres, d’expositions picturales qui se trouvent sur le chemin. Un très petit nombre d’ouvrages est là mobilisé, contrairement à ce qu’on peut relever dans certains autres séminaires de Lacan. Et surtout, alors que le premier livre insermique ne perd jamais de vue le traitement des troubles et cherche toujours le meilleur, dans le second, celui de Lacan, on ne peut pas dire que l’angoisse soit considérée comme un trouble, un dysfonctionnement. Il ne me semble pas avoir trouvé l’indication, dans ce Séminaire, que l’angoisse dont il s’agit, disons l’angoisse lacanienne – et pour arriver à celle-ci, l’auteur procède à un énorme déblayage des formes multiples de l’angoisse et des occasions de son surgissement –, il soit question à proprement parler de la guérir, mais tout au plus de la franchir. Ainsi l’auteur, l’orateur transformé en auteur, quand on considère cet ouvrage au regard de l’autre, brille-t-il plutôt par son indifférence au traitement, tout occupé qu’il se montre à ce qui est sa passion propre. Quelle est-elle? Il ne s’en cache pas : celle de poursuivre son discours, d’articuler des termes, de les conjoindre, et de donner à chacun sa place exacte.
Voilà ce qui peut servir de fil à ce qui est cette recherche, et c’est en vain qu’on y trouverait une réponse directe à ce qui mobilise les équipes. Tout ce qui est de l’ordre de la psychothérapie, et d’une façon superbe, arrogante, est absent de l’ouvrage. C’est par ce trait qu’il se trouve spécialement intempestif au moment où nous sommes requis – et par qui ? – de répondre sur le traitement et son efficacité.
Une place conceptuelle
Ce Séminaire doit se lire en supposant que ce qui concerne la direction de la cure, à propos de l’angoisse et de ce qu’elle traîne avec elle, est remis, confié, à ceux qui écoutent – c’est à chacun d’en faire son profit, d’en donner la traduction pratique –, et qu’il est légitime qu’un enseignement se déploie dans sa continuité, dans un certain mystère dont ces élaborations sont environnées, sans que nul ne somme celui qui parle de guérir l’angoisse, de désangoisser – ce n’est pas à l’ordre du jour dans ce Séminaire. J’ai accentué ces traits. Je donnerai ici en note la correction que la doctrine de la cure figure néanmoins dans ce Séminaire, mais d’une façon qui reste latérale, puisqu’on y trouve des lectures soigneuses mais limitées, d’un certain nombre de textes anglo-américains concernant le contre-transfert, dont Lacan annonce que la question doit être reprise sous le chef du désir de l’analyste. C’est donc par ce biais, et je dis latéral, étant donné la place qu’il a dans ce Séminaire et le fait que Lacan en confie l’introduction à d’autres, qu’on trouve là, quel que soit le prix des remarques qui y sont faites, plutôt une enclave préparatoire que des développements centraux.
Vous voyez que, à se mettre à comparer les deux livres, ce qui est un parallèle bouffon, on glisserait facilement à privilégier le point de vue de l’INSERM. C’est que ce point de vue n’est pas leur privilège, il est ce qui nous est arrivé et nous a tenus, nous a rivés un temps à cet ouvrage. C’est donc que nous en avons subi le choc, la surprise, l’événement, et nous avons cru bien faire que de le souligner, que de nous en emparer. Voilà qu’il faut maintenant, puisqu’il y aura bientôt un autre livre sur les rayons, nous décoller de ces commandements : « Tu es là pour guérir », « Tu as affaire à des troubles, des dysfonctionnements », « Comment t’y prends-tu au mieux par rapport à une autre façon ? »
Voilà les évidences d’aujourd’hui, elles sont là. Mais ce livre aussi va être là, qui exige que l’on se déprenne de cette exigence, de ce désir de l’Autre, et que l’on entre dans une tout autre dimension. Est-ce difficile ? Comment vous emmener dans cette dimension-là ? Comment retrouver ce qui est peut-être notre bulle lacanienne de discours, alors que nous avons mis tous nos efforts à parler le langage de l’Autre, quitte à contre-argumenter ?
Beaucoup d’entre vous ont ici un rapport avec la pratique de la psychanalyse, sont en analyse, ont été analysés. La dimension qu’il s’agit de réinstaurer est celle-là où la question de l’évaluation, de la thérapie, n’est pas à chaque instant instante. Peut-être parfois l’est-elle, en particulier quand l’angoisse résiste, mais il y a, tous les jours, une autre dimension.
Les vociférations de ce désir de l’Autre, les vociférations insermiques se taisent, ne se font plus entendre. Elles vont peut-être se faire entendre s’ils s’y collent, à cet ouvrage de Lacan. Le feront-ils ? Je vous laisse le soin d’imaginer le regard qu’ils seraient susceptibles de porter sur cet ouvrage, le flairage auquel ils pourraient se livrer devant un aérolithe, un objet incongru de cette sorte. Sans doute en éprouveraient-ils une certaine inquiétante étrangeté, qu’un livre puisse enfermer, sous le titre de L’angoisse, ce type de propos. Sous le titre de L’angoisse, un ouvrage où l’angoisse à proprement parler n’est pas un trouble, où il ne s’agit pas de la traiter, mais de lui donner sa place conceptuelle, avec référence au concept d’angoisse de Kierkegaard [3].
De leur point de vue, il me semble que le Séminaire de L’angoisse serait au mieux classé comme étant de l’ordre de la création littéraire. Faut-il repousser ce classement? Ce n’est pas si sûr. Il y a, dans le Séminaire de L’angoisse, un éloge de la fiction littéraire qui fait écho à celui que Freud a énoncé dans son ouvrage de L’Inquiétante Étrangeté [4]. Lacan, sur les traces de Freud, rend grâce à la fiction littéraire, et il la prend pour guide, de donner de la stabilité à des expériences fugitives, une stabilité qui tient à une meilleure articulation. La fiction littéraire fournit, dit Lacan, « une sorte de point idéal » [5].
Division
Peut-être pourrions-nous ici inverser la perspective et nous demander comment s’inscrit le rapport de l’INSERM dans la perspective du Séminaire de L’angoisse. Cet ouvrage témoigne d’un effort de quantification, de comptage, de chiffrage, qui a toute sa dignité et même sa nécessité, dans la mesure où il traduit ce qui est mis en valeur, ce qui est construit dans le Séminaire de L’angoisse, à savoir l’inscription du sujet dans le champ de l’Autre comme lieu du signifiant. Le sujet ne peut s’y inscrire que marqué par la récurrence, la répétition du chiffre 1. C’est ce qu’exprime l’écriture dite du sujet barré. Cette passion pour la quantification, pour l’évaluation, répercute ce qui est isolé dans le Séminaire de L’angoisse comme la marque première du trait unaire de l’identification subjective. On y trouve un schéma qui n’a jamais été imprimé par Lacan dans un de ses écrits, un schéma élémentaire de division. Disposant sur l’exemplaire de sténographie de l’écriture même de Lacan, j’ai, pour une fois, fait photographier son écriture, pour fixer ce schéma – pour ce Séminaire-là.
On ne peut pas faire plus élémentaire : une ligne verticale sur laquelle se trouvent inscrites quelques-unes des lettres que nous avons appris depuis longtemps à manier, et qui sont là pour présenter ce que Lacan indique être une division, une division de l’Autre par le sujet.
Pourquoi ce mot de division? C’est rétroactivement que l’on saisit pourquoi c’est ce qui a été par Lacan isolé pour la qualifier. Division, parce que Lacan donne une valeur à la fonction du reste, et c’est cette notion de reste qui appelle la construction d’une division. Une division où l’on prend comme premier résultat le chiffrage même du sujet, sa prise dans la répétition du Un, et on isole, est inscrit, de façon supplémentaire, le reste sous les espèces de la fameuse petite lettre a en italique. Isoler ce reste est la condition pour que l’Autre ne soit pas simplement l’Un. Si le champ de l’Autre n’était fait que de Uns, il serait réductible, ne serait-ce qu’au titre de leur ensemble, à ces Uns. Ce qui dirige la lecture du Séminaire, c’est à ne pas oublier que l’Autre est Autre parce qu’il y a un reste.
Autre ≠ Un
Cette construction élémentaire est déjà assez pour supporter bien des objections que nous avons pu faire au rapport de l’INSERM. Ces objections reposent sur ce que nous avons acquis de ce Séminaire et de sa suite, elles reposent sur le reste, sur la notion d’un reste inquantifiable, un reste qui n’est pas Un. Ce qui veut dire : il y a quelque chose dans l’Autre, et qui n’est pas le signifiant. Lacan inscrit ici ce qui serait le répondant : le A barré comme ce qui me constitue comme inconscient, l’Autre en tant que je ne l’atteins pas, disons l’Autre en tant que désir. Je n’inscris ce schéma qu’au titre de l’objection que fait la fonction du reste à la passion de l’évaluation. On trouve, à un moment dans le Séminaire, une autre ordonnance où petit a est écrit avant S barré [6], et c’est corrélatif d’un renversement théorique qui est susceptible de passer inaperçu, puisqu’il faut dire qu’il repose ici sur une tête d’épingle.
2. Une voie d’accès au réel
Une distance
Pourquoi le choix de l’angoisse ? Pourquoi Lacan a-t-il choisi, comme dixième de ses séminaires, l’angoisse ? Il note, dans son Séminaire, que c’est à la surprise de ses auditeurs, pour qui le thème – il faut le croire – manquait d’évidence au point de son développement.
Donnons d’emblée cette réponse : l’angoisse choisie par Lacan, l’angoisse lacanienne, est une voie d’accès à l’objet petit a. Elle est conçue comme la voie d’accès à ce qui n’est pas signifiant. Il faut dire qu’elle-même, l’angoisse comme telle, n’est pas signifiante. Comme voie d’accès au reste qui n’est pas signifiant, Lacan choisit une voie équivoque, une voie qui paraît douteuse, et qui est celle d’un affect. En dépit du titre qu’il qualifie d’audacieux de Kierkegaard, ce n’est pas un concept, mais plutôt ce qui vient à la place d’un concept. C’est bien parce qu’ici Lacan choisit l’angoisse comme désarrimée du concept que l’année suivante, par un mouvement de balancier, il apporte quatre concepts, les Quatre concepts fondamentaux, qui viennent, comme les chevaliers de l’Apocalypse, vous emporter. Ils restent conditionnés par le fait que la voie choisie antérieurement a été aconceptuelle. Je vous apporterai le détail qui fait que ce que je vous dis n’est pas une surélucubration. Je suis, évidemment, dans la surélucubration, dans la mesure où beaucoup d’entre vous connaissent ça. Il faut donc que je donne ici un supplément de ce qui m’est apparu, à moi-même, au cours de ce travail, et en particulier, généralement, du style de ce Séminaire.
En partie, on pourrait dire que c’est moi qui lui donne un style par la coupure, celle de la phrase, du paragraphe, de la partie. Dans la sténographie, il y a quelque chose qui est de l’ordre du flux verbal. Le lexique reste le même, autant qu’on arrive ici et là à le reconstituer, mais, du côté de la construction grammaticale, je le prends souvent à ma charge. Je me suis aperçu moi-même, dans ce travail, à ce niveau du style, qu’il me semblait plus adéquat à ce dont il s’agissait de laisser moins d’inversions dans la construction grammaticale. Il me semble, dans le travail que j’ai dû faire de le relire – pas qu’une fois –, qu’il y a dans l’ensemble un phrasé plus lisse. Il faut que je le prenne à ma charge. Il m’a semblé qu’en 2004, il fallait là renoncer à certaines des inversions pratiquées par Lacan pour son auditoire.
Soyez rassurés, cela ne touche pas au fond. Il me semble que cela facilite l’accès à ce dont il s’agit. Il ne faut pas en faire un plat, c’est très léger. Je ne sais si l’on s’en apercevrait si je ne l’avais pas signalé. En dépit de cette opération de transcription, il reste, j’ai laissé, parce que cela me paraissait fondamental, ce trait du style, disons une distance, faite pour marquer la différence, l’hétérogénéité de petit a au signifiant.
Décomposition du niveau spéculaire
On ne peut pas parler de petit a, tel qu’il apparaît dans le Séminaire de L’angoisse, c’est-à-dire avec toute sa valeur pathétique, sans une certaine précaution que l’on pourrait appeler la parenthétisation. Constamment dans le Séminaire, les mots sont placés, avant qu’ils ne soient affirmés, sous toutes réserves. Parler de l’angoisse, et spécialement de l’angoisse en tant que voie d’accès à petit a, exige de la délicatesse, une délicatesse spéciale, précisément parce que ce n’est pas un objet comme les autres.
Nous le savons déjà que ce n’est pas un objet comme les autres, mais nous sommes là reconduits au moment précis où il s’agit pour Lacan de le construire, de l’extraire des objets comme les autres. On l’a déjà tellement manié et usé cet objet petit a, que, de revenir à ce Séminaire, on le revoit émerger comme pour la première fois. Il y a, pour ceux qui pratiquent et s’orientent à partir de Lacan, cette essence de première fois concernant l’objet petit a, et qui produit ce que lui-même annonce quelque part: une reviviscence. Quand il est déjà bien engagé dans ce Séminaire, il indique qu’il a procédé à partir de l’angoisse « parce que ce chemin revivifie toute la dialectique du désir » [7]. Il y a, aujourd’hui, pour nous, cette reviviscence qui porte sur l’émergence de l’objet pas comme les autres.
Comment sont les autres ? Et comment est devenu, peut-être, au cours du temps lui-même, l’objet petit a, à cause de l’usure, du fait du maniement que nous en avons eu, du fait que nous l’avons trop caressé – comme c’est évoqué à un moment à propos des bouddhas, dans telle ville du Japon [8], et dans différents lieux de culte? Ce qu’on trouve d’ailleurs aussi bien sur la cheminée du château de Montesquieu : il écrivait sur sa jambe et posait son pied, paraît-il, sur le rebord de la cheminée. Comme il faut beaucoup travailler pour écrire L’esprit des lois, on peut voir ainsi une courbure de la pierre [9].
C’est le moment de se souvenir que les autres de « comme les autres » sont des objets modelés sur l’image. Au moment où on entre dans le Séminaire de L’angoisse, on est encore avec cette notion que l’image spéculaire est le prototype du monde des objets, que le monde est fait d’objets dont le prototype est votre propre image. On sait tous les effets que Lacan a tirés de cette référence dans le premier mouvement de son enseignement.
Ce Séminaire accomplit au contraire pas à pas, justement parce qu’il vise un objet pas comme les autres, une décomposition de ce qu’il appelle le niveau spéculaire. Au fur et à mesure où se construit l’objet petit a, se construit, et en même temps se décompose, le niveau spéculaire qui soutient le stade du miroir. Un des angles sous lesquels ce Séminaire pourrait être présenté, est celui d’une critique de l’imaginaire, précisément une critique du stade du miroir.
C’est un objet, cet objet a, quand on l’approche par la parole – comme le tente et le réussit Lacan –, qui exige que l’on procède par approximation. Quand on l’approche par le discours, on peut faire un court-circuit en usant de l’écriture, mais, par la parole, on est tenu à une posture de défiance. Ainsi, constamment, Lacan pratique, dans ce Séminaire spécialement, une mise à distance, une distanciation de la référence. C’est pourquoi j’ai cru essentiel de laisser ce qu’il serait simple de gommer : « ce que l’on appelle... », « ce que j’appelle ceci », « pour nous », ou les « si l’on peut dire », ou « ce que l’on peut désigner comme... ». Ce qui donne en effet un léger tremblement, mais qui répond exactement à ce qu’il s’agit de faire émerger comme objet pas comme les autres. Vous pouvez évidemment l’étendre aux autres Séminaires de Lacan, puisqu’il est en rapport avec ce « pas comme les autres » depuis bien longtemps. Cela comporte un style qui est d’enveloppement, labyrinthique, digressif, et en même temps concentrique – et vous savez le goût de Lacan pour parler de ce qu’il s’agit de cerner. C’est aussi, spécialement ici, un style anatomique, une dissection prudente de la référence. C’est aussi un traitement de l’objet comme un cristal, qui jette des feux, qui éblouit, qu’il faut traiter avec un style diamantaire, avec des petites pincettes, et en regarder les différentes facettes.
Un atelier
On entre là dans un monde qui n’a rien à voir avec celui d’où nous sortons de la vocifération univoque de l’impératif au nom de l’Un. Dans la dimension où l’objet petit a viendra prendre sa place, nous sommes dans un champ où rien ne va de soi, où les évidences sont défaites, suspendues, une dimension qui exige ce que Husserl appelait l’épochè – en grec la suspension –, dans l’attente, pour lui, d’une apparition pure [10]. La phénoménologie, elle, reste dominée par le spéculaire, le champ du visible, alors qu’ici le spéculaire fait au contraire l’objet d’un forçage. Lacan est lui-même conduit à forcer ses propres schémas du spéculaire. Il casse, il fait venir, mais il tord ses schémas, qui l’ont tant occupé, de construction de l’imaginaire. Dans la première moitié du Séminaire, les schémas optiques sont à la fois exploités et cassés, et dans la seconde partie, ils restent sur le carreau. Ensuite, un autre espace s’ouvre où le spéculaire trouve alors de nouveaux termes, de nouvelles fonctions, qui ne ressemblent plus du tout au stade du miroir.
Ce n’est pas là latéral. Au fur et à mesure que se construit l’objet petit a, se construit en sous-main, si je puis dire, une nouvelle conception du spéculaire. Au point que l’on trouve, dans le dernier chapitre de ce livre, construit sur le modèle du schéma qui figure dans le premier chapitre, son répondant au niveau spéculaire [11]. Il peut venir comme une surprise – Lacan ne l’a jamais repris –, mais c’est le parcours même de ce Séminaire du chapitre I au XXIV, et qui conduit à montrer le résultat obtenu sur le niveau spéculaire.
Ce Séminaire est donc constamment une mise en cause du privilège accordé par Lacan lui-même dans la psychanalyse à la dimension spéculaire, et elle se révèle par l’émergence de l’objet petit a, la dimension même où le petit a est le plus difficile à saisir. La dimension spéculaire, dans laquelle se déploie l’opération du stade du miroir – une référence que nous ne renvoyons pas, mais qu’il faut considérer du point de vue du Séminaire de L’angoisse –, c’est la dimension par excellence où le petit a est réduit à zéro. Lacan le qualifie exactement, en employant un terme freudien : « Le champ spéculaire est le champ où le sujet est le plus sécurisé quant à l’angoisse. »[12] Le terme freudien est ici la « sécurisation », un terme que l’on retrouve dans Inhibition, symptôme, angoisse[13].
On se déplace, dans ce Séminaire, dans un champ où l’adéquation des noms aux choses ne va pas de soi, dans la faille même entre l’imaginaire et le réel, et par là le Séminaire explore la faille entre le symbolique et le réel. La perspective insermique, qui a toute sa dignité, par le biais où je la considère ici, comporte que le réel est exhaustivement parcouru par le signifiant. Ce n’est qu’une simulation de ce qu’on appelle « scientifique ». L’INSERM ne dit pas seulement qu’il y a du savoir dans le réel, elle s’imagine que ce savoir est réduit au signifiant comptable [14]. Ce point de vue, qui relève d’une sorte de positivisme, comporte que le réel soit réduit à ce savoir et par là même s’évapore dans ce savoir. C’est un positivisme pour lequel l’angoisse est un trouble qui fait obstacle à l’accès au réel, alors que c’est l’inverse de ce dont il s’agit dans ce Séminaire, à savoir que l’angoisse est au contraire voie d’accès au réel.
La faille du symbolique par rapport au réel demande qu’on suspende l’assentiment à tout ce qui est déjà frayé, à ce qui est habitude, à ce qui est routine. L’appel de ce Séminaire est : Ne vous laissez pas suggestionner par l’image ni endormir par le signifiant mis en œuvre dans la parole. Ce Séminaire lui-même va contre la suggestion, mais il pourrait à son tour produire une hypnose. Je voudrais tenter de vous apporter un anti-hypnotique, donc vous inviter à recevoir ce Séminaire comme un atelier, à rester éveillé à ce que Lacan manigance dans ce Séminaire.
Lacan lui-même donne une aide au réveil. C’est la difficulté même de son discours qui vous arrête et qui est faite pour vous mettre dans un certain embarras.
Jeu d’attrape
Le mot d’embarras est amené par ce Séminaire lui-même d’emblée à partir de la décomposition du terme freudien d’inhibition, qui inaugure la série « inhibition, symptôme, angoisse ». L’inhibition d’une fonction vitale, c’est d’ailleurs ce qui est noyé dans le terme passe-partout de dysfonctionnement. L’inhibition est le noyau, le culmen du dysfonctionnement. Le Séminaire débute par une décomposition de l’inhibition, une décomposition conceptuelle qui sépare le fonctionnement et l’entrave au fonctionnement. Lacan n’emploie pas ces termes. Il se repère sur le premier chapitre d’Inhibition, symptôme, angoisse de Freud et sur la fonction spécialement mise en évidence de la motricité, donc la décomposition ne s’appelle pas « fonctionnement et entrave », mais « mouvement et difficulté ». À partir du terme d’inhibition, se construit une matrice : le mouvement, la difficulté. C’est alors que Lacan fait venir quatre termes, à partir de nombre de commentaires étymologiques : l’émotion et l’émoi, dans un certain gradus du mouvement qui se libère, et au contraire, l’empêchement et l’embarras, dans un gradus où s’allège la difficulté. Ce tableau est fait pour fermer l’angoisse, qui reste là le terme dernier.
Lacan n’a pas repris cette construction, et il faut s’apercevoir de quel jeu d’attrape elle est animée. En veux-tu en voilà, cadrées par le tableau limité, il y a neuf places – deux places vides restent au départ. Lacan va, dans la première leçon de ce Séminaire, tirer, non pas de son chapeau mais du dictionnaire, les notions d’émoi, d’empêchement, d’embarras – un éblouissement ! –, qui font croire que des signifiants peuvent encadrer l’angoisse. C’est un filet – le mot figure [15] – qui semble fait pour attraper le poisson de l’angoisse, si je puis dire. On retrouve cette image du poisson dans un cas clinique que Lacan est allé prendre chez un auteur, mais aussi bien dans le Séminaire des Quatre concepts fondamentaux, en passant, quand il donne la représentation de la nasse qui s’entrouvre pour attraper le poisson de l’objet a [16].
Cette construction de Lacan, est-ce chair ou poisson? On retrouvera bien entendu par la suite, mis en fonction, réutilisés, spécialement l’émoi et l’embarras. Il reste que ce commencement du Séminaire de L’angoisse par un encadrement signifiant est justement fait pour qu’on prenne une certaine distance. De la même façon, lorsque Lacan apportera ensuite ses schémas optiques et qu’il les fera fonctionner cahin-caha, c’est aussi l’indication qu’il y a là une distance à prendre. C’est pourquoi il m’a semblé que c’était la note que Lacan voulait donner au début de son Séminaire de L’angoisse, une confrontation de l’angoisse avec les moyens du signifiant – la suite venant au contraire montrer que ce n’est pas par là vraiment que le poisson sera attrapé.
J’ai donné comme titre à cette première leçon, en me fondant sur une phrase dite par Lacan, « L’angoisse dans le filet des signifiants », et dont le sens est justement qu’elle ne s’y laisse pas prendre. De la même façon, le terme d’embarras – figurant ici en pointe et commenté par Lacan dans une introduction étymologique et linguistique éblouissante comme comportant une référence à la barre et au sujet barré, pour indiquer que le sujet du signifiant ici ne sait pas faire – ne s’éclaire que d’un saut à faire au dernier chapitre, où se superpose au premier tableau un autre[17], celui que j’ai dit donner une articulation de la dimension scopique, dimension critiquée et décomposée tout au long du Séminaire. C’est précisément dans le tableau correspondant, le tableau homologue du niveau optique, qu’à cette place, bizarrement semble-t-il, Lacan écrit le titre de Kierkegaard du Concept d’angoisse. C’est ce titre, réinterprété dans un sens anti-hégélien, qui est d’ailleurs conforme à la visée la plus profonde de Kierkegaard, c’est-à-dire comme faisant objection à la dialectique qui est la vraie réponse à ce que Lacan lui-même développe, dès son chapitre II, sur Hegel et le désir de l’Autre, par rapport à quoi il prend ses distances.
Reste absolu
Se découvre là, en effet, que le point de vue néo-hégélien, qui paraît au début occuper la scène, est fait pour laisser la place à quelque chose qui ne se prête pas à la dialectique, même si le signifiant traîne ici chez Lacan, encore. Déjà, ce Séminaire ponctue ce qui ne se prête pas à la dialectique, ce qui ne se prête pas au signifiant. C’est le reste. Ce Séminaire va loin dans les analogies et les références pour ponctuer le reste comme absolu. Absolu veut dire – Hegel l’a appelé l’Aufhebung et Lacan l’a repris à un moment très précis de ses Écrits – ce devant quoi toute Aufhebung se révèle impuissante.
Ce Séminaire de L’angoisse est une ponctuation du reste, on le sait, mais ce qu’il faut saisir, c’est que le reste est ici porté à l’absolu. Absolu veut dire séparation par rapport à la dialectique. Le reste fait obstacle à la dialectique et à la logique du signifiant, au sens où ce reste reste insoluble, on ne peut ni le résoudre ni le dissoudre. La fonction du reste est à cet égard antinomique à l’Aufhebung dont l’enseignement précédent de Lacan faisait la clef, au moins à quoi il faisait appel pour exprimer la transposition du signifiable en signifiant. Il faut là que je vous renvoie à ce passage de « La signification du phallus » [18] où justement Lacan fait appel à l’Aufhebung hégélienne, qui est au fond une utilisation du reste. Le signifiable, c’est par excellence l’imaginaire, aussi bien le signifié que le spéculaire, et précisément pour autant que le monde des objets trouve son prototype dans l’image spéculaire.
Ce rappel est fait pour faire entendre pourquoi Lacan a recours à l’angoisse comme voie d’accès. Il a recours à l’angoisse comme une voie alternative par rapport à celle de l’Aufhebung, pour saisir ce qui échappe à toute Aufhebung, pour saisir ce qui n’est pas signifiable, ce qui est le reste de toute signifiantisation. Il faut aller là taper dans cette dernière leçon du Séminaire pour saisir l’enjeu du Séminaire de L’angoisse. Ce qui a animé Lacan dans ce choix singulier, dans cette élaboration, c’est la question: qu’est-ce qui donne « la prise véritable sur le réel » ? – c’est une citation. Est-ce la voie du concept ? Est-ce la prise symbolique ? Ou est-ce la voie qu’ouvre la fonction de l’angoisse? Dans son extravagance, si l’on veut, dans l’extravagance qui l’a supporté, ce Séminaire est dominé par un « ou l’angoisse ou le concept ». Il y a ici comme un renoncement à la voie du concept. C’est pourquoi le dernier des chapitres de ce livre fait le contrepoint de la première leçon. La première leçon fait rutiler le signifiant. En veux-tu en voilà, ouvre le dictionnaire, tu trouveras ton bien. Au début, on tresse un filet, mais se révèle tout du long du Séminaire comment ce filet de signifiants est frappé, comme le niveau spéculaire lui-même, d’une certaine impuissance, et que l’angoisse constitue – c’est le satisfecit que Lacan se donne à la fin – « la seule appréhension dernière, et comme telle, de toute réalité ». Pourquoi le mot « réalité » ? Recule-t-il à dire « du réel comme tel» ? En même temps, il y a l’adjectif « dernière ». Est-ce entendre qu’il y a, dans l’angoisse, un franchissement de la réalité? Elle est au fond peu mise en scène tout au long de ce Séminaire.
3. De la réalité au réel
Au-delà de l’embarras
J’ai dit qu’il y avait du pathétique. Il y a du pathétique, mais l’angoisse est elle-même peu mise en scène. L’angoisse lacanienne est spéciale, elle est bien sûr inspirée par Freud, et Lacan ne fait que répéter de temps en temps « l’angoisse est un signal, Freud l’a bien dit », mais elle est inspirée par Freud ailleurs, à un point qui n’est pas par Lacan lui-même souligné. L’angoisse est même tellement spéciale que, pour l’évoquer, à un moment, Lacan la compare au deuxième temps de la reconstruction du fantasme dans « Un enfant est battu » [19], à savoir que c’est reconstruit mais que ce n’est pas éprouvé. Il dit cela très vite, mais il est certain que ce qu’il appelle là angoisse, c’est ce qui connote le passage de la réalité au réel, le franchissement de la réalité dans le sens du réel, et, par là, corrélative d’une défaillance du signifiant. Et comment la défaillance du signifiant serait-elle mieux mise en évidence que par la référence, tellement habituelle, si familière qu’elle a cessé de nous être étrange, mais le redevient dans ce Séminaire, à l’épisode primordial de la naissance comme référence dernière de l’angoisse, comme prototype de l’angoisse. C’est une référence prise par Freud, à la suite d’Otto Rank [20], une présence récurrente dans ce Séminaire – Lacan s’y réfère pour son travail sur le double, sur Don Juan [21] –, et Lacan s’inscrit à la suite de Rank et de Freud pour impliquer l’angoisse à la naissance dans la théorie de l’angoisse. Il valide cette implication de l’angoisse natale comme prototype de l’angoisse.
Si on pense à l’INSERM, on est tout à fait ailleurs, puisque l’essence de ce que j’ai compris du traitement cognitivo-comportementaliste, c’est de prendre l’angoisse ici et maintenant, et de la traiter par le signifiant impératif, modulé comme conseil. Pour eux, l’angoisse est susceptible d’une résolution, alors que l’approche analytique de l’angoisse a une profondeur historique, qui fait que la notion même de guérir l’angoisse a quelque chose de vain, de déplacé. Cela va loin. Cela veut dire qu’ici l’angoisse se place hors des limites dessinées par le sujet du signifiant. C’est ce que le premier tableau que Lacan propose voile aussi bien. Bien sûr y a-t-il un au-delà de l’embarras, l’embarras qui est le propre du sujet barré. Cela va jusqu’à la détresse dans les analyses rankiennes, freudiennes, lacaniennes, jusqu’à l’Hilflosigkeit, jusqu’au désarroi, au-delà de l’embarras, là où est absente toute orientation en tant que signifiante.
L’absence du bouquet
En ce point, par un court-circuit, nous pouvons apercevoir ce qui fait le pivot du Séminaire de L’angoisse, le pivot invisible, puisque le pivot du Séminaire c’est quelque chose qu’il n’y a pas. On devrait s’attendre qu’à ce qu’au cœur d’un Séminaire qui s’intitule L’angoisse, il y ait l’angoisse de castration, que l’angoisse soit approchée à partir de la castration, à laquelle l’enseignement de Lacan avait donné une fonction éminente, structurante de toute relation d’objet. L’angoisse de castration est précisément l’absence de ce bouquet, avec tout le roman qu’elle traîne avec elle. Vous pouvez chercher, vous ne trouvez pas le roman œdipien. J’exagère. Lacan ne va pas jusqu’à en effacer toutes les traces, mais dans la perspective qu’il a choisie de la voie de l’angoisse, c’est bye-bye Œdipe. J’exagère, mais vous ne trouvez pas la menace du père pour mettre en fonction l’angoisse. On voit ici Lacan se déprendre de la construction fondamentale, tellement merveilleuse, précise, qui tient le coup, une construction que nous avons refaite après lui, toute la construction qui s’étale dans le Séminaire IV de La relation d’objet. Le Séminaire X en reprend quelque chose – Aufhebung –, mais est comme le négatif du Séminaire de La relation d’objet, dont le pivot est en effet l’angoisse de castration, qui est au centre du cas du petit Hans.
Dans La relation d’objet, Lacan, certes avec ses références au signifiant, au désir et à la demande, donc avec ce qu’il apporte, fondamentalement emboîte le pas de Freud sur la question, en particulier lorsqu’il dit : « L’angoisse – là, je ne fais que répéter Freud, qui l’a parfaitement articulé – est quelque chose qui est sans objet. » [22] Tout le Séminaire de L’angoisse est justement fait pour expliquer, pour construire que l’angoisse n’est pas sans objet.
Sur ce point, au moins, il y a une contradiction. Bien sûr, c’est cette référence au Séminaire IV de Lacan, à cette approbation inconditionnelle qu’il donne apparemment à un énoncé de Freud, qui n’est pas le seul sur la question, mais c’est là qu’on mesure la torsion, c’est ça qu’il faut garder en mémoire quand on lit la formule du Séminaire de L’angoisse comme quoi elle n’est pas sans objet. Entre-temps, c’est que le concept, la notion de l’objet a changé, qu’elle a été, dans le Séminaire de L’angoisse, réélaborée. C’est pourquoi j’ai mis en évidence, dans ce que j’ai distingué comme seconde partie, que Lacan accomplissait une révision de ce concept de l’objet, parce que, avec le concept antérieur de l’objet, l’objet de l’angoisse est invisible, insaisissable.
Reprise d’un résidu
Corrélativement à l’accent mis sur l’absence d’objet de l’angoisse, est tout à fait essentielle, dans le Séminaire IV, la phobie comme remède à l’angoisse, la phobie comme cette peur d’un objet. Vous voyez au contraire Lacan faire tous les efforts, passer par Tchekhov [23] – encore la fiction littéraire –, précisément pour montrer que cette frontière entre l’angoisse et la phobie, ça ne compte pas, ce n’est pas là l’essentiel. Le petit Hans, par exemple, lui, parle des chevaux d’angoisse, Angstpferde. Et Lacan le corrige: « Non, pas du tout, ce ne sont pas des chevaux d’angoisse. Ce qu’il éprouve devant les chevaux, c’est de la peur. » La peur, à la différence de l’angoisse qui n’a pas d’objet, elle, a un objet et concerne quelque chose d’articulable, de nommable, de réel.
Dans le Séminaire IV, le réel est encore de l’articulable et du nommable. Le petit Hans, avec sa phobie, dans la conception de Lacan – qui s’appuie sur Freud et sur les dits de Hans –, c’est la phobie qui désangoisse, parce qu’elle accomplirait une restructuration signifiante du monde. C’est ce qui intéresse Lacan et là-dessus que porte tout l’accent. L’angoisse n’a pas d’objet, mais la phobie, elle, délivre un certain nombre d’objets. Mais qui sont quoi ? Ils donnent des ponctuations, fonctionnent comme des signaux, ce sont des objets qui dessinent des limites, des seuils, un intérieur et un extérieur. Dans ce Séminaire IV, Lacan manie l’objet exactement comme des signifiants. L’objet dont il s’agit est signifiantisé.
Quand on relit cela à partir du Séminaire de L’angoisse, on s’aperçoit que l’Aufhebung de l’angoisse par la phobie n’abolit pas entièrement l’angoisse. Lacan le signale avec un tact extraordinaire : il y a un reste. Toute angoisse sans objet n’est pas abolie par la phobie et sa création signifiante. Il y a un reste: « un résidu tout à fait singulier ». Ceux qui ont en mémoire ce Séminaire savent qu’il vise un moment fugitif où le petit Hans signale que, devant la bouche du cheval, devant le chanfrein, il y a comme une tache noire – Lacan faisant allusion à un tableau où cette tache figure [24].
Dans le Séminaire de L’angoisse, ce n’est pas la construction de la phobie qui intéresse Lacan, ce n’est pas le désangoissement par la phobie, mais la reprise de cette tache, de ce résidu tout à fait singulier, qui est aussi un flou – pour en faire un objet, pour en faire l’objet petit a. Dans ce que Lacan a construit, a édifié, sur la logique de la relation d’objet, il n’a pas du tout caché qu’il s’agissait d’objets signifiants, puisqu’il qualifie le cheval d’angoisse comme signifiant à tout faire de la phobie. Toute sa démonstration tend alors à montrer la polyvalence sémantique du cheval. Toute cette analyse repose sur l’autonomie du signifiant par rapport au signifié, sur la césure saussurienne. Ce qui nous retient alors sur le bord de saisir ce dont il s’agit dans l’angoisse, c’est la symbolisation de l’objet.
La coupure
Le chemin du Séminaire de L’angoisse, qui est un chemin difficile, avec la résonance que ce mot peut prendre à partir de ce schéma, est celui d’une désymbolisation de l’objet, d’une désignifiantisation de l’objet corrélative aussi d’une désimaginarisation. Cela ne peut pas s’accomplir sans toucher à ce qui est un des piliers de ce que Lacan a établi comme enseignement, cela touche bien sûr la notion qu’il a léguée du phallus comme signifiant. C’est précisément ce qui est mis en cause par le Séminaire de L’angoisse, et d’une façon si radicale qu’elle en est même invisible, puisqu’elle n’est pas professée en tant que telle.
C’est la signifiance du phallus, et aussi bien celle du manque d’objet, qui est la clef que Lacan choisit au début de sa Relation d’objet, et qui nous vaut toute cette admirable construction de la privation, de la frustration, de la castration. Dans toute sa diversité, dans toutes ses modalités, le manque d’objet est toujours réductible à un manque de signifiant, et l’effort de Lacan dans le Séminaire de L’angoisse est très précisément l’élaboration d’un manque irréductible au signifiant. L’angoisse résonne à cet égard comme un « fini de jouer » avec le signifiant, parce qu’il y a une affinité entre le jeu et le signifiant, quand le signifiant est partout et toujours substituable au manque. On assiste ici au contraire à l’élaboration d’une nouvelle structure du manque, une structure non signifiante du manque, qui passe par la topologie, et qui libère un statut inédit du corps.
Nous connaissions avant de Lacan essentiellement le corps du stade du miroir, un corps susceptible d’être signifiantisé, alors que, dans le Séminaire de L’angoisse – c’est vraiment la seule fois chez Lacan, avec ce détail, avec un amour du détail –, est restitué le corps dans ce qu’il appelle toutes ses particularités anatomiques. Ce n’est pas un corps hors-signifiant et, comme le signale Lacan lui-même, l’anatomie comporte la fonction de la coupure. Ce mot de coupure doit être réveillé, il est au centre du Séminaire de L’angoisse, c’est l’instrument électif de ce Séminaire.
Voilà un mot que nous avons usé. Pour le réveiller, il faut penser à l’opposer au trait. Ce qui préside dans la fonction signifiante, c’est l’opération du trait, en particulier dans l’Aufhebung, qui a pour effet d’annuler et d’élever. La fonction du trait s’inscrit dans le contexte de l’Aufhebung, elle transforme en signifiant le signifiable, alors que la fonction de la coupure, c’est autre chose, elle est ce qui se répand dans le Séminaire de L’angoisse. Elle sépare un reste qui, précisément, n’est pas signifiable.
II – Une boussole
Encore le Séminaire de L’angoisse, que j’essaie de vous rendre inattendu.
1. Un effet de surprise
Une dimension inédite
Je ne suis pas mécontent d’avoir réussi à produire un certain effet de surprise, dans un auditoire, le vôtre, le mien, où l’on connaît Lacan, où l’on étudie son enseignement, où l’on scrute ses énoncés. J’ai obtenu cette surprise en formulant, évidemment pour provoquer, que l’angoisse de castration était l’absence du bouquet de ce Séminaire. Je faisais allusion à Mallarmé dans cette formule et visais aussi bien ce qui, dans ce Séminaire, se développe concernant le bouquet renversé, schéma que vous trouvez reproduit dans les Écrits [25], là où Lacan l’a présenté des années après l’avoir produit à son Séminaire, à l’occasion d’une remarque faite sur le rapport d’un psychanalyste de cette époque appelé Daniel Lagache.
Je me suis attiré des objections qui se sont présentées à la suite, non pas ici, mais en privé, et que l’on n’a pas manqué de me faire parvenir, sur le style de « mais comment ! mais comment! ». – « Mais l’angoisse de castration n’est pas du tout absente de ce Séminaire, elle y est au contraire constamment rappelée par ce qui y est présenté comme son sigle, moins phi (-φ), qui désigne l’objet de la castration comme imaginaire. » Sans doute, Lacan conserve à ce
sigle sa place centrale, tout au long du Séminaire, de même qu’il donne au stade phallique, comme on dit dans la littérature psychanalytique, une place centrale par rapport aux divers stades de l’objet. On trouve, en effet, et pas qu’une fois, dans ce Séminaire, que -φ, c’est l’angoisse de castration par rapport au grand Autre. Il n’empêche que je maintiens ce que j’ai apporté sur ce point.
Lacan s’interroge, dans ce Séminaire, sur le mode d’abord qu’il va choisir de la question, alors qu’il valide, explicitement, que l’angoisse est un affect, qu’elle est éprouvée, sentie comme telle. Il distingue trois modes d’abord de la question, pour en rejeter deux et en choisir un. Ce sont, si l’on veut, les trois c, qu’il énumère et labellise par des mots dont c’est l’initiale. Faire un catalogue des affects, et c’est ce qu’il repousse, comme il repousse d’en faire un classement, pour choisir cette approche qu’il qualifie de la clef. Il repousse les énumérations, même ordonnées, même hiérarchisées, et il offre au contraire, comme voie d’abord, quelque chose qui est d’un autre ordre.
Il faut savoir y mettre ce qui va tourner la porte d’entrée et permettre d’ouvrir à une dimension nouvelle. S’ouvre, dans le Séminaire de L’angoisse, par rapport à ce que Lacan a articulé les années qui précèdent, une dimension inédite, et qui reste à certains égards inédite pour nous, parce que – c’est un fait – ce sont les premières années de son enseignement qui ont fixé la notion la plus commune de ce qu’il a apporté. C’est entre le Séminaire I et le VI, et dans ses Écrits ce qui va jusqu’à la « Direction de la cure » et « La signification du phallus », à quoi l’on peut ajouter la « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », ce qui fixe le lacanisme. C’est dans le Séminaire de L’angoisse que commence à s’ébrouer et à se détailler un autre Lacan, et ce pourquoi, sans doute, à le lire, il faut, moi, que j’apporte, non pas une clef, mais à proprement parler une boussole.
Un terme hétérogène
Bien entendu, vous pouvez y trouver quantité d’éléments qui vous confortent dans cette notion première de l’enseignement de Lacan, et lui-même est aux prises avec ce qu’il a déjà dit. Lorsqu’il tend à se déprendre de la littérature analytique, on peut dire que ce que lui-même a déjà formulé fait partie de ce dont il se détache. C’est pourquoi l’année suivante, dans le Séminaire des Quatre concepts fondamentaux, il mettra en garde, en suspens, ses auditeurs nouveaux, en leur précisant que, s’ils s’introduisent à son enseignement par ses écrits, publiés alors dans des revues avant d’être rassemblés, ceux-ci sont déjà datés. Cette notation comporte qu’ils ont quelque chose de périmé, et d’abord par ce qui est apporté par ce Séminaire de L’angoisse.
Comment lire ce Séminaire? Comme une extraction difficultueuse de ce que Lacan a déjà dit, et qui laisse beaucoup de traces de contradictions, tout au long. La clef qu’apporte Lacan est celle d’une division de l’Autre par l’interrogation du sujet.
De quoi s’agit-il dans cette division? De resituer ce qui se passe dans l’analyse, et aussi bien les concepts qui en ont été produits, les théorisations qui s’en sont faites, de les reprendre à partir – élémentaire – du rapport du sujet à l’Autre. Si vous déplacez un tout petit peu cette division de ce côté-là, vous pouvez déjà apercevoir que ce que vous lirez à propos de la division subjective dans le Séminaire de L’angoisse, c’est ce qui trouvera l’année suivante sa formule dans les schémas qui supportent aliénation et séparation.
J’ai dit que l’angoisse était un atelier, et c’est un fait que Lacan n’a pas transcrit ce Séminaire sous la forme d’un écrit, mais il l’a apporté l’année 1964, en le commentant dans Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, sous les espèces de ce schéma que l’on trouve dans le Séminaire, auquel se réfère son écrit « Position de l’inconscient » [26]. Le Séminaire de L’angoisse, c’est l’atelier des Quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse. C’est là que, de façon cahotante, trébuchante, et en dissimulant aussi bien un certain nombre de termes fondamentaux, s’élabore ce qui reste pour nous marqué du binaire aliénation et séparation.
La division subjective, telle que Lacan l’amène ici, c’est une division qui délivre d’abord le sujet barré, le sujet marqué du signifiant, mais il y ajoute un terme hétérogène au signifiant qu’il appelle petit a.
Tout du long du Séminaire de L’angoisse, de façon contradictoire, on est à se demander, suivant ses formulations, de quel côté est cet objet. Est-il du côté du sujet ou du côté de l’Autre ? Je ne corrige pas Lacan, je le transcris, j’épouse les méandres de sa réflexion sur ce point, et, au fur et à mesure que se poursuit ce Séminaire, vous donne des réponses qui divergent. De quel côté est petit a ? Ce que j’appelle boussole, c’est de vous donner ces coordonnées de ma lecture, dont j’espère qu’elles comportent une certaine objectivité par rapport au texte.
Je vais répondre aux objections à la formulation que j’ai risquée, et non pas pour avoir raison – je m’en moque –, mais pour tenter d’éclairer ce dont il s’agit chez Lacan dans la castration et dans l’angoisse de castration.
2. Une novation
Exception paradoxale
Je vous parle d’un Séminaire de Lacan en train de devenir livre. Il s’appelle L’angoisse. C’est le titre. Mais le titre dit-il ce dont il s’agit ? Le titre, est-ce l’objet ?
J’ai accentué au contraire l’alternative, bien faite pour le mettre en doute: ou l’angoisse ou le concept. Le concept étant l’instrument de la prise symbolique sur le réel. C’est dire que ce Séminaire qui s’intitule L’angoisse ne fait pas tant de l’angoisse son thème, son objet, qu’il ne la situe comme une voie.
L’angoisse, dans ce Séminaire, est un abord qui vise autre chose. La référence que j’ai prise l’indique. Quelle est cette autre chose? L’angoisse est une voie qui vise le réel, en utilisant, pour ce faire, autre chose que le signifiant.
Aborder le réel par le signifiant, c’est justement ce qui a été jusqu’alors la voie de Lacan,
la voie prescrite par « Fonction et champ de la parole et du langage ». Cela a été une voie unilatérale, qui a eu pour résultat, comme j’ai eu l’occasion de le montrer, de le détailler, une signifiantisation généralisée de l’expérience analytique et des concepts inventés pour en rendre compte [27].
L’opération-Lacan sur la psychanalyse, jusqu’au Séminaire de L’angoisse, a consisté à démontrer que ce qui est en jeu dans l’expérience ne trouve sa place qu’à être repensé comme signifiant. C’est ce qui se déprend de la lecture du Séminaire V des Formations de l’inconscient et où l’on voit tout devenir signifiant. Quand s’affirme ce tout-signifiant, quand le signifiant peut être pris comme un tout, quand il devient totalitaire, alors, corrélativement, s’affirme ce qui n’est pas signifiant, c’est-à-dire ce qui se présente, étant donné ce début, comme la fonction d’une exception antinomique au tout-signifiant, et paradoxale.
Je peux l’écrire dans des termes que j’emprunte à Lacan lui-même, qui les a empruntés à la logique mathématique. Cette formule est comme une boussole pour lire le Séminaire de L’angoisse. Là, tout x est signifiant. C’est en quelque sorte la formule qui indique la structure même de l’Autre. Par la voie qu’il a choisie, celle de l’angoisse, une voie non conceptuelle, ce Séminaire met en valeur que, par quelque biais qu’on s’y prenne, on découvre un terme qui n’est pas signifiant. Ce terme qui fait exception, exception paradoxale – le paradoxe se marque à ce qu’on ne sait pas vraiment de quel côté l’inscrire entre le sujet et l’Autre –, cet élément paradoxal est celui auquel Lacan réserve alors le terme de petit a, qui émerge, dans ce Séminaire, comme exception.
Lacan, plus tard, viendra à autre chose. Bien plus tard, dix ans plus tard. Il en viendra, au contraire, à marquer que ce dont il s’agit dans petit a n’a pas le régime de l’exception mais plutôt le régime de ce qu’il a appelé le pas-tout. Le pas-tout est le contraire de l’exception. Le pas-tout veut dire que ce dont il s’agit avec petit a – ce qu’énonce, démontre, illustre le Séminaire Encore – est en fait partout, s’étend à l’ensemble de ce qui est signifiant. Cela prend la forme de déclarations que l’on trouve dans ce Séminaire comme de mettre en valeur la jouissance du bla-bla-bla, et dont j’ai donné la transcription [28]. Il y a une alliance constante du signifiant et de la jouissance, on est en effet dans un tout autre régime que celui du Séminaire de L’angoisse. Mais, dans ce Séminaire – c’est ainsi qu’il faut le lire, qu’il faut en retrouver la nouveauté –, ce dont il s’agit dans petit a, c’est-à-dire la jouissance, apparaît dans le régime de l’exception. Ce que montre et démontre ce Séminaire, c’est que, dans la structure du langage, il y a quelque chose qui ne peut pas être réduit au signifiant, qui est donc assimilé, grossièrement, au corps comme vivant. Et c’est d’abord sous cette espèce de reste qu’il émerge, reste de l’opération subjective concernant l’Autre.
Une absence
Pour ceux qui sont habitués à la dimension qu’Encore a ouverte, on revient en quelque sorte en arrière. On revient à un monde tout signifiantisé, qui est comme un désert de jouissance, et ce Séminaire s’évertue à la faire revenir sous les espèces de l’exception. Quand on l’aborde par la voie du signifiant, c’est un reste invisible, un reste insaisi, l’angoisse peut être dite sans objet, mais par la voie de l’angoisse elle-même, alors on lui restitue un objet. C’est sur ce fond d’annulation signifiante que Lacan formule « L’angoisse n’est pas sans objet ».
J’ai pu m’apercevoir que cet objet, même pour des lecteurs attentifs, demeure environné de quelque mystère. En effet, l’objet de l’angoisse n’est pas à proprement parler désigné par Lacan dans ce Séminaire. Y a-t-il là mystère ? Tant que l’objet est confondu avec le signifiant, c’est-à-dire conçu comme signifiantisé, en effet, dans l’angoisse, on peut dire, et dans l’angoisse de castration, on doit dire, qu’il est absent. Et ici, l’angoisse de castration est cruciale. Elle est, chez Freud, liée à l’aperception de l’absence de l’organe phallique chez la femme, et à tout ce qui tend, chez elle et chez lui, à la négation de cette absence.
Comme nous prenons, à la suite de Lacan, l’angoisse comme un instrument, j’écrirai ici sa place avec une partie du losange lacanien, en la marquant simplement en rapport avec une absence. C’est dans cette absence que viendra se loger par exemple tout ce que la phobie est susceptible d’apporter comme repère pour la combler, pour oriente
< absence
Qu’est-ce à dire ? L’angoisse de castration, chez Freud, est induite par la privation féminine. Ce qui est le plus notable du Séminaire de L’angoisse, c’est qu’il nous présente la sexualité féminine sur un mode qui est tout à fait inédit dans la littérature psychanalytique, en tant qu’elle commente, développe, et corrige même Freud. Ce qui commence avec ce Séminaire, c’est cette approche de la sexualité féminine, dont c’est seulement bien des années plus tard, avec le Séminaire Encore, avec l’écrit de « L’étourdit », que l’on arrivera à percevoir la novation – une novation d’ores et déjà présente dans le Séminaire de L’angoisse.
La mécanique de l’Autre
Vous savez, parce que vous avez lu le Séminaire de La relation d’objet, comment Lacan a commencé à appareiller la privation féminine, et si vous voulez mesurer ce qui arrive de nouveau avec le Séminaire de L’angoisse, c’est, dans les Séminaires, la référence qui s’impose. Cette privation s’inscrit dans le réel, explique Lacan, dans la mesure où l’objet sur lequel elle porte, lui, est symbolique. On le récite, on l’enseigne, et ça veut dire que, par quelque biais qu’on l’aborde, la théorie de l’angoisse de castration, jusqu’au Séminaire de L’angoisse, repose sur la signifiantisation du phallus.
La privation, conçue comme un trou réel, porte sur un objet symbolique. C’est le point de départ, le b.a.-ba de Lacan. C’est ce qu’on récite, et c’est justement ce que met à bas le Séminaire de L’angoisse. De là, en effet, se développe la frustration qualifiée de dam imaginaire. On a là une machine signifiante, qui fonctionne, il faut dire, à merveille. Un dam imaginaire dans la mesure où il y a quelque faute à la satisfaction, que pourrait procurer l’objet réel. À quoi s’ajoute ce terme dans lequel se subliment ces corrélations, la castration conçue comme dette symbolique portant sur un objet imaginaire, celui en effet que nous retrouvons dans ce Séminaire sous le sigle de – φ.
Cette satisfaction qui fait frustration, qui laisse place à la frustration, cette satisfaction ou son absence ou son défaut est par Lacan référée au besoin. Et vous savez quel objet Lacan amène comme paradigmatique de cette relation : le sein de la mère. Quand on amène le sein de la mère, tout le monde boit, tout le monde tète. Et on le trouve chez Freud, et on le trouve chez Mélanie Klein. Il y a là un grand concert d’accord. La castration, c’est la transposition signifiante de ce qui, ici, s’accomplit, une transposition où la loi intervient. Et la loi sublime tout ce qui est apparu auparavant comme contingence, comme accident. La loi, à quoi le nom de Lacan est lié, intervient comme foncteur, comme opérateur de l’objet perdu. C’est parce qu’il y a la loi que ce qui est conçu comme privation ou frustration devient à proprement parler la dette. Je n’ai pas l’ambition de résumer une construction complexe à laquelle je ne fais ici qu’allusion, mais cela suffit pour faire apparaître que le complexe d’Œdipe inspire Lacan et est donné par lui dans son premier enseignement comme l’articulation essentielle du développement de la sexualité. Articulation essentielle, parce que l’Œdipe apporte la loi et l’interdiction, par la voie de la castration portant sur le phallus imaginaire. Menace de castration, virtuelle ou réalisée, mais qui implique foncièrement l’incidence de l’Autre, Lacan se posant la question de savoir quelle est la nature de l’agent qui opère, et il résout cette question d’une façon combinatoire. Il l’affectera d’imaginaire, parce que les deux termes précédents sont réel et symbolique, puis il l’affectera de symbolique, et enfin de réel. Nous avons une mécanique où l’incidence de l’Autre est essentielle.
3. Envers de la sexualité féminine
Reviviscence
Dans le Séminaire de L’angoisse, il faut d’abord remarquer qu’il ne reste plus rien de cette mécanique. La seule chose que vous retrouvez encore, c’est ce sigle -φ, prélevé sur toute la mécanique qui lui donne valeur et sens. Il reste le phallus imaginaire marqué de moins et qui condense en lui-même tous ces niveaux, qui les collabe, parce que le phallus imaginaire, c’est un signifiant imaginaire, une image devenue signifiant, un réel devenu image. Lorsque Lacan écrit –φ dans ce Séminaire, il semble résumer l’ensemble de ce que produit la mécanique complexe du manque de l’objet, précisément pour apporter le contraire du manque de l’objet, à savoir sa présence là où il est resté non saisi. Ce Séminaire interroge la fin freudienne de l’analyse. Il l’interroge sur sa butée, la butée que Freud lui-même a isolée dans l’expérience analytique, dans son écrit sur « L’analyse finie et infinie » [29] : l’angoisse de castration.
Cette butée de l’angoisse de castration, même si le mot n’y est pas, comment Lacan l’interprète-t-il dans ce Séminaire ? Il l’interprète comme une frustration, c’est-à-dire comme émergeant à la fin de l’analyse sur le mode de la revendication. Le mot y est, et c’est assez pour nous renvoyer à la frustration. Quand Lacan cherche à forer un chemin au-delà de l’angoisse de castration, il nous emmène au-delà de la frustration phallique, et cela passe par une critique du phallus imaginaire. Cela prend au sérieux qu’il s’agit du phallus en tant qu’imaginaire, à savoir que c’est une fonction scopique. Voilà ce qui se révèle à la fin du Séminaire. En dépit de toute cette mécanique, le phallus imaginaire est une image de la puissance – terme élaboré dans les dernières leçons –, et c’est précisément l’illusion de la puissance qu’il s’agit de traverser.
C’est à ce titre que –φ est présent dans le Séminaire de L’angoisse, et dans une position centrale. Mais il ne faut pas s’arrêter à cette marque, parce que le moins phi est ici un phallus désignifiantisé et désimaginarisé. C’est ce que Lacan appelait auparavant le pénis réel, c’est-à-dire ce qui, dans son étude du petit Hans, passait comme inaperçu au profit des moires de la phobie, des chevaux qui servent à tout. C’est parce qu’il y avait là pour le petit Hans une maturation réelle développementale que son monde se mettait à vaciller. Ce qui là est noté en passant devient central dans L’angoisse, et disons, pour faire comprendre – le mot n’est pas dans le Séminaire –, ce qui devient central, c’est le phallus organe, à opposer au phallus signifiant.
Là où dans cet enseignement trônait, fonctionnait le signifiant comme instrument à tout faire, le nouveau, dans ce Séminaire, mais plus discrètement, c’est que, à la place du signifiant, on voit se présenter, être en fonction, être retrouvé, l’organe, de la même façon que l’on voit Lacan, subitement, laisser de côté la forme spéculaire unitaire du corps pour s’intéresser aux particularités anatomiques de l’organisme. Cette visée de Lacan, ce détail biologique et anatomique là apporté, on ne le retrouvera à proprement parler jamais. On le trouve au moment où il soulève le voile du signifiant, et que le corps, le corps splendide du miroir, mais en même temps ce corps unitaire qui n’est qu’une forme, retrouve ses organes.
Le corps imaginaire est un corps sans organe, pour reprendre une expression qui a été employée précisément pour développer ce qui, dans le Séminaire de L’angoisse, mériterait d’être qualifié – je ne m’amuse pas à ça – d’anti-Œdipe. Le Séminaire de L’angoisse est vraiment ce qui fraye la voie de l’anti-Œdipe. C’est ce qui efface cette machinerie, pour restituer au corps ses organes, et donc laisse de côté le corps imaginaire, celui qui est indéfiniment commenté dans le stade du miroir, qui laisse de côté le corps mortifié par le trait du signifiant qui raye, le corps marqué de la barre, et qui amène une tout autre fonction du trait qui est celle de la coupure signifiante. C’est pourquoi, vers la fin du Séminaire, Lacan parle de ce qu’il a accompli dans sa trajectoire comme d’une reviviscence de la dialectique du désir, parce que la dialectique du désir, comme il l’écrit dans « L’instance de la lettre » [30], ne fait que produire un désir mort.
Un organe paradoxal
Qu’est-ce que la dialectique du désir et de la demande ? Remarquez que c’est une déduction qui prend son départ de la poussée du besoin, et c’est cette poussée qui passe par les défilés de la demande et qui là y rencontre le signifiant. Vous savez que c’est de là que Lacan déduit le désir déjà comme un reste – le terme y est –, comme un rejeton, mais un reste signifiant.
Dans le premier enseignement de Lacan, est déjà présente la notion de reste, mais le reste de la confrontation du besoin et de la demande, c’est le désir, c’est-à-dire encore une fonction signifiante. C’est la chaîne signifiante comme métonymique. Et ce désir est supposé rendre compte de la libido. Ce que Lacan appelle le désir, avant le Séminaire de L’angoisse, vaut comme Aufhebung signifiante de la libido. Tout au contraire, sur le chemin du Séminaire de L’angoisse, et logiquement, la libido apparaîtra comme tout à fait autre chose. C’est resté, dans l’enseignement de Lacan, comme une sorte d’enclave qui n’est pas tout à fait saisie, que son mythe inspiré du Banquet de Platon. Mais sur le chemin de L’angoisse, dans les Quatre concepts fondamentaux, la libido apparaîtra comme tout à fait autre chose qu’un reste signifiant, elle apparaîtra elle-même comme un organe paradoxal.
Le mythe de la lamelle, qui figure dans « Position de l’inconscient » et qui est aussi énoncé dans les Quatre concepts fondamentaux, traduit l’usage qui est fait du terme organe à la place du signifiant, et il montre bien là quelle est l’amphibologie du reste. Nous avons connu jusqu’alors le reste désir, le désir comme reste, qui est un reste ouvert à la dialectique, et Lacan ne se prive pas de parler de dialectique du désir. Dans le Séminaire de L’angoisse, il y a encore le reste, mais c’est un reste organe qui, lui, fait objection à la dialectique, qui n’est pas un reste désir, mais un reste jouissance, reste rebelle à l’Aufhebung.
Qu’est-ce que ce reste, qui nous est au départ délivré par la division subjective? C’est un reste de jouissance. Lacan ne dit qu’une seule fois, mais cela suffit, d’où il s’en inspire chez Freud, quand il dit que ce dont il fait ici une fonction, ce sont des points de fixation de la libido, c’est-à-dire ce qui est isolé, chez Freud, comme résistant à la dialectique du développement. La fixation désigne ce qui est rétif à l’Aufhebung signifiante, ce qui, dans l’économie de la jouissance de chacun, ne cède pas à la phallicisation.
La phallicisation, c’est une signifiantisation, c’est-à-dire une mortification. Ce qui reste en dehors, c’est ce qui est vivant, et Lacan s’en était lui-même fait l’objection dans son écrit de « Subversion du sujet » [31]. Il s’était fait l’objection de la jouissance, et bien que cet écrit ne soit pas proprement daté, un certain nombre d’indices semblent montrer que c’est contemporain du Séminaire de L’angoisse, au moins du début. Il s’était fait l’objection de la jouissance, mais pour aussitôt la capturer à nouveau dans l’instance phallique, dans « Subversion du sujet », où vous trouvez la phrase souvent citée: « Le phallus donne corps à la jouissance, dans la dialectique du désir » [32]. Lacan est là sur ce bord où il faut bien un corps à la jouissance, mais il ne lui trouve qu’un corps de
signifiant que lui donne le phallus. C’est dans le Séminaire de L’angoisse que la jouissance se libère du carcan signifiant de sa prison phallique et que s’y démontre, au contraire, que ce sont les objets petit a qui donnent corps à la jouissance. C’est en quelque sorte la phrase qui manque pour que l’on saisisse ce dont il s’agit.
C’est ce que Lacan essaie d’animer sous les espèces des organes, des corps de jouissance qui ne sont pas signifiants. Il l’illustre parfois d’une façon sommaire comme le morceau de corps – il peut faire allusion à la « livre de chair », que Shakespeare amène au détour de ses pièces. En fait, il s’agit de bouts de réel qui se trouvent pour la première fois illustrés de façon imaginaire, de façon matérielle, et qui seulement plus tard trouveront leur statut de consistance logique.
Phallus organe
Dans « Subversion du sujet », le moins phi de la castration comme imaginaire est manipulé de façon à produire le grand phi de la jouissance impossible à négativer. Dans le Séminaire de L’angoisse, Lacan restera dans cette ligne que la jouissance est, en effet, une fonction impossible à négativer. Ce qu’il dira dans son dialogue de Télévision [33] de cette façon : « Le sujet est heureux. » Mais cette positivité de la jouissance est exprimée par petit a dans le Séminaire de L’angoisse, elle est en quelque sorte déprise du signifiant.
Dans L’angoisse, le moins phi, que vous connaissez bien, n’est plus du tout le même. Ce n’est plus le -φ de la castration imaginaro-symbolique, mais le -φ de l’organe. Lacan a là introduit quelque chose qui n’est absolument pas dans Freud, qui n’est pas repérable, à ma connaissance, dans la littérature analytique sous cette forme. Le –φ est en fait, non plus symbole de la castration, mais note une propriété anatomique de l’organe mâle, et qui est tout à l’opposé de son imaginarisation de puissance, puisqu’il s’agit de la détumescence qui frappe cet organe au moment de sa jouissance.
C’est une fonction, cette particularité anatomique, que Lacan détaille. Il passe par les espèces animales pour montrer que l’organe de la copulation n’est pas nécessairement, dans toutes les espèces, frappé de cette disparition. C’est une particularité proprement humaine, et qui ne mobilise rien de ce que mobilise la castration, qui ne mobilise aucun agent de la castration, mais est au contraire une donnée. C’est pourquoi c’est dans un second temps que Lacan s’interroge dans ce Séminaire sur la subjectivation des données anatomiques, mais il y a, comme au départ, une crudité de l’abord de la particularité anatomique comme telle. C’est de ne pas se régler sur le signifiant, mais sur l’organe, qui permet à Lacan d’augmenter la liste des objets. S’il peut, dans ce Séminaire, ajouter le regard et la voix, c’est parce qu’il a arraché le statut de l’objet au signifiant.
Quand on se règle sur le phallus comme signifiant, et Lacan montre que c’est la vérité de Freud, la castration a pour fondement l’appréhension dans le réel de l’absence de pénis de la femme. S’ensuit alors ce que n’hésite pas à souligner Lacan dans La relation d’objet [34], ce qu’il appelle, conformément à la doxa analytique, un sentiment d’infériorité chez la femme sur le plan imaginaire.
C’est sur ce fond qu’il faut lire le Séminaire de L’angoisse, sur le fond de ce que Lacan nous apprend lui-même précédemment : dans la dialectique symbolique la femme entre avec le signe moins, car son manque d’objet est le phallus signifiantisé, l’objet symbolique phallique. Cela ne concerne pas que la femme, puisqu’il s’en déduit, vous le savez par exemple par le schéma R des Écrits, l’identification primordiale du sujet avec ce phallus imaginaire, imaginaro-symbolique. D’où, concernant la sexualité féminine, l’incidence du fantasme phallique, d’une certaine façon se croire pourvue d’un phallus, croire la mère pourvue de phallus. D’où ce que développe Freud comme le premier Lacan, un effet de complication dans la position féminine au regard du désir. Il y a comme des contorsions nécessaires du sujet féminin pour franchir le fantasme phallique, afin d’accéder à la position féminine. Une complication qui repose sur le fait que l’objet du désir est de se faire reconnaître, de se faire reconnaître par le biais du signifiant du désir, c’est-à-dire le phallus signifiant.
Sur le chemin du désir, on rencontre le phallus signifiant, alors que le phallus organe se découvre sur le chemin de la jouissance. Il s’ensuit une tout autre position, une tout autre structuration de la position féminine. Cela commence dans le Séminaire de L’angoisse, et cela roulera dans l’enseignement de Lacan jusqu’à finir, dix ans plus tard, par vraiment être saisi.
Éloge de la féminité
Le phallus symbolique, ce n’est pas le signifiant impossible à négativer. Ce qui est en fonction dans le Séminaire de L’angoisse, c’est l’organe qui, chez le mâle, se négative de lui-même dans son opération copulatoire. Vous trouverez ainsi trois leçons qui sont comme l’envers de ce que vous avez dans l’écrit de « La signification du phallus ». Une fois que Lacan a élaboré, de façon inoubliable, le statut du phallus signifiant, il passe ensuite, dans la dernière partie de cet écrit, à l’élaboration des structures auxquelles, en fonction du phallus signifiant, sont soumis les rapports entre les sexes. Et il montre que ces rapports tournent autour du signifiant phallique comme signifiant du désir et qu’ils passent par l’être et l’avoir : être le phallus, avoir le phallus. Dans le Séminaire de L’angoisse, vous trouvez aussi, logiquement, même si c’est moins mis en évidence, présentés les rapports entre les sexes, mais suivant une perspective tout autre. Je ne peux pas mieux exprimer ce qui est là la novation qui émerge qu’en reprenant cette proposition que Lacan formule, proposition scandaleuse au regard de toute la littérature analytique : « La femme ne manque de rien. » [35]
Vous avez là un grand coup de chiffon qui efface toutes les constructions qui reposaient sur la privation, la frustration, la castration, le phallus imaginaire et symbolique. Il atteint là une vérité qui n’est pas la vérité de la castration. On nous dira que, bien entendu, Lacan continuera de parler de castration, n’empêche que ce qui est là atteint et désigné, c’est la boussole de toute la suite de son enseignement. La femme ne manque de rien, il a le culot de dire: « ça saute aux yeux ». Alors que, justement, ce qui a toujours sauté aux yeux, soi-disant dans la psychanalyse, c’est qu’elle soit affectée de manque. Il s’agit d’une nouvelle évidence qui paraît précisément quand la signifiance du phallus est mise entre parenthèses pour laisser place au phallus organe.
Il y a une inversion initiale. Sur le chemin de la jouissance, c’est le mâle qui est embarrassé, c’est lui qui rencontre électivement -φ sous les espèces de la détumescence, c’est-à-dire d’un certain « ne pas pouvoir », que l’on trouve finalement mis au tableau par Lacan à une place précise. C’est le mâle qui a affaire au manque, si on saisit les choses au niveau de la copulation, ou plutôt qui a affaire à la disparition de l’organe instrument. La démonstration de Lacan, inverse de la précédente, c’est que c’est chez le sujet mâle que le rapport au désir et à la jouissance est compliqué, embarrassé. Et là commence, chez Lacan, l’éloge de la féminité. Il oppose au terme d’infériorité, mais cette fois-ci de la façon la plus manifeste, celui de supériorité, et qui tient à une simplification de la position subjective. Quant à la jouissance, la jouissance copulatoire, le sujet féminin ne perd rien dans l’affaire, et quant au désir, ce sujet a un rapport direct au désir de l’Autre qui n’est pas médié, qui n’a pas pour intermédiaire –φ.
C’est la doctrine du Séminaire de L’angoisse, où le phallus n’est plus impliqué comme signifiant mais comme organe, c’est-à-dire il est impliqué comme instrument du désir dans la copulation humaine. Vous retrouvez le phallus signifiant dans le Séminaire de L’angoisse, mais rejeté au rang de leurre, comme un emblème de la puissance, qui conduit le sujet mâle à l’imposture, et peut conduire la femme à la mascarade, si elle s’y identifie. Mais la puissance, la toute-puissance n’est pas un rajout. Il est essentiel qu’à la fin du Séminaire elle trouve sa place au niveau scopique, le niveau qui est critiqué tout du long du Séminaire.
Deux fantasmes paradigmatiques
Le sujet féminin apparaît là allégé par rapport au sujet mâle embarrassé. Comme il m’a semblé qu’il fallait donner un petit coup de pouce pour que l’on saisisse la boussole de Lacan, j’ai intitulé une de ces leçons d’une expression qui s’y trouve: « La femme plus vraie, plus réelle ». Sans doute, dans le Séminaire de L’angoisse, l’objet phallique et son manque n’est impliqué dans la sexualité féminine qu’en second. Lacan formule – on ne peut pas dire qu’il le démontre – que la problématique phallique n’est pas en quelque sorte native pour la femme, mais ne la capture que via l’homme, parce que le phallus organe et sa disparition jouent un rôle essentiel dans la copulation mâle.
Alors que la tradition analytique veut que le chemin féminin, pour trouver sa position, soit plus complexe et plus embarrassé que l’itinéraire mâle, on a ici comme l’envers de la sexualité féminine, c’est-à-dire c’est le rapport de l’homme au désir qui apparaît compliqué et limité par -φ, c’est-à-dire par la détumescence. Cette particularité anatomique surgit là, mais elle reste absolument déterminante pour toute l’élaboration que Lacan donnera ensuite de l’objet petit a, et il en remettra le concept au travail dans sa « Logique du fantasme » [36]. D’où l’angoisse du côté homme est liée non pas à la menace paternelle, mais bien à un « ne pas pouvoir », c’est-à-dire à son rapport à un instrument qui défaille, au moins qui n’est pas toujours disponible. D’où l’interrogation répétitive de Lacan concernant le dit de Kierkegaard selon lequel l’angoisse affecte plus volontiers la femme.
C’est une question que Lacan se pose et se repose plusieurs fois, parce que ce qu’il démontre c’est qu’au niveau de la jouissance, elle est moins sujette à l’angoisse. C’est là qu’il fait appel, contre Kierkegaard, au mythe de Tirésias, qui énonce explicitement la supériorité féminine au niveau de la jouissance, mais, de ce fait – et Lacan retrouve là Kierkegaard –, elle est plus directement affectée au désir de l’Autre. « Plus directement » veut dire qu’elle ne passe pas par -φ, qu’elle n’est pas protégée par l’objet concernant le désir de l’Autre, alors que l’homme interpose un objet.
L’angoisse du côté féminin, Lacan la situe comme devant le désir de l’Autre en tant qu’elle ne sait pas ce qu’il couvre, qu’elle est seulement devant un Autre qui manque. Il lui reconnaît en même temps plus de liberté à l’endroit du désir de l’Autre, disons plus de franchise, parce qu’elle n’est pas encombrée par l’objet. C’est là qu’il rend hommage aux théoriciennes anglo-saxonnes du contre-transfert, chez lesquelles il voit une plus grande aisance à saisir les incidences du désir de l’Autre, parce que l’objet n’encombre pas la femme.
Autrement dit, dans le Séminaire de L’angoisse, vous assistez à une inversion sensationnelle de tout ce qui a été la doxa analytique. C’est l’homme qui manque, car, dans la copulation, il apporte l’organe et se retrouve avec -φ. Il apporte la mise, et c’est lui qui la perd. Cette perte, il ne peut la réparer que par l’objet, alors que Lacan se délecte à montrer la femme restant intacte, intouchée, y compris par la copulation.
Se distinguent ici, si je les ordonne ainsi, deux fantasmes paradigmatiques, l’un du côté homme, l’autre du côté femme. On les a pris comme des remarques saisissantes de Lacan, alors qu’elles sont dans la logique de cette construction que je viens patiemment de réordonner. Le fantasme du côté mâle, pour le dire vite, c’est le masochisme féminin, le masochisme imputé à la femme, et, du côté femme, le fantasme, c’est celui de Don Juan, de l’homme Don Juan. Ces deux fantasmes, même s’ils sont exposés à des moments divers, se répondent.
Que le masochisme féminin soit un fantasme masculin veut dire que l’incidence du phallus organe se traduit par le fantasme d’une femme qui serait objet, un objet permanent qui jouirait d’être l’objet de la jouissance de l’homme, et sans limites, sans les limites qui sont, justement, cruellement marquées par -φ. En opposition, Lacan donne comme emblème au fantasme féminin Don Juan. Donc, du côté masculin, c’est une femme qui jouirait d’être cet objet qui peut réparer le –φ qui l’affecte, et du côté féminin, l’image d’un homme auquel il ne manquerait jamais rien. Don Juan est le négatif de -φ, c’est-à-dire une image où –φ est effacé. On peut y reconnaître, dit Lacan, une pure image féminine, c’est-à-dire Don Juan, aussi, est le sujet auquel il ne manque rien.
Le mettre au rang du fantasme féminin, c’est dire aussi que c’est un faux homme, un imposteur, l’homme marqué d’une imposture radicale, c’est-à-dire celui qui nie l’incidence de -φ, et qui se présente comme l’instrument éternel de la jouissance de l’Autre, l’objet absolu, dit Lacan. C’est pourquoi il doute qu’un tel homme puisse à proprement parler inspirer le désir, précisément parce qu’il n’est pas angoissant, parce que cela ne compte pas pour lui. Il s’ensuit là logiquement – une notation clinique qui a tout son prix –, dit Lacan, qu’« un vrai désir d’homme angoisse le sujet féminin », dans la mesure, j’ajouterai, où ce désir a rapport au manque, et il appelle le sujet féminin à être ce qui y supplée, et donc la force à l’interprétation. Ce qui est simple pour elle, en revanche, selon Lacan, c’est son rapport à son propre désir, et ce n’est que par son rapport au désir de l’homme qu’elle a affaire à la complication -φ.
Ce Séminaire – et il faut le prendre au sérieux – met la fonction de la détumescence à la place de la castration. C’est pourquoi, d’une façon générale, ce Séminaire s’attache aux particularités anatomiques, au corps dans son rapport aux organes, et dans une approche qui est en quelque sorte – c’est la fraîcheur de ce Séminaire, sa crudité aussi, avec ce que cela peut avoir de sommaire parfois – allégée de toute mythologie, de toute dramaturgie de l’Œdipe, qui accorde un privilège à la biologie, à l’anatomie, au corps comme tel, c’est-à-dire à l’organisme. Et si les objets peuvent ici émerger comme jamais, et en même temps se multiplier par rapport à la liste traditionnelle, c’est parce qu’ils sont dénoués de toute rétroaction œdipienne. La séparation, que nous retrouverons dans aliénation-séparation, est ici considérée comme telle, c’est-à-dire à part de l’Œdipe. Il s’agit, au plus simple, d’une séparation anatomique, qui apparaît comme première, comme antérieure à l’incidence de l’Autre.
III – Plaque tournante
1. Une fouille
Objet irréductible
J’ai rencontré, dans le Séminaire des Quatre concepts, celui qui suit L’angoisse, déjà paru depuis fort longtemps, une indication que Lacan donne à propos d’un texte de Freud, « Les pulsions et leurs vicissitudes » [37], texte qui a explicitement la plus grande importance dans l’élaboration de ce Séminaire XI, et qui, plus discrètement, silencieusement, en a aussi dans celui de L’angoisse. En lisant cette indication de Lacan, elle m’a paru tout à fait appropriée à la lecture de ce Séminaire: « Le précieux des textes de Freud, dans cette matière où il défriche » – la théorie des pulsions – « c’est qu’à la façon des bons archéologues, il laisse le travail de la fouille en place – de sorte que, même si elle est inachevée, nous pouvons savoir ce que veulent dire les objets déterrés. » [38]
Le Séminaire de L’angoisse est en effet une fouille sur le terrain. Ce n’est pas un musée où les objets sont nettoyés, rangés, étiquetés, éclairés sous leur meilleur jour. Ce n’est pas une exposition d’où le travail a été effacé. Le travail de la fouille reste en place, ce qui est vrai sans doute de chacun des Séminaires de Lacan, mais, me semble-t-il, plus vrai de celui-ci.
Vous y trouvez du défriché et, à côté de la friche, des panoramas, mais aussi des chemins qui ne mènent nulle part. Vous y trouvez des tentatives qui sont prolongées ou qui font l’objet de repentirs explicites ou tacites. Et il faut, à chaque moment, à chaque leçon, évaluer, comme dirait l’autre, ce qu’il en est, et chaque chose mérite de l’être, y compris ce que j’appelais les impasses. Peut-être est-ce parce que je viens de finir, mais j’ai le sentiment que c’est comme une plaque tournante où l’on voit s’esquisser, parfois fugitivement, des voies que Lacan empruntera au cours des années suivantes.
Le travail de la fouille ramène ici un objet jusqu’alors inédit, jusqu’alors resté invisible à Lacan lui-même – on en a le témoignage –, resté insaisissable, un objet jusqu’alors tamponné par le signifiant. Jusqu’alors, dans le frayage de Lacan, les objets déterrés étaient tous susceptibles de devenir signifiants. Rien dans leur nature, rien dans leur structure, ne les empêchait de devenir signifiants. On peut même dire que les objets déterrés jusqu’alors étaient tous voués à l’Aufhebung – pour prendre le terme de Hegel utilisé par Lacan – signifiante, à être élevés à la dignité du signifiant.
Dans ce Séminaire de L’angoisse, s’élabore un objet dont l’essence, la nature, la structure, non seulement se distingue de celle du signifiant, mais est élaborée de telle sorte qu’elle y soit irréductible. On y voit émerger, pour la première fois en tant que tel, ce qui reste dans la psychanalyse comme l’objet petit a de Lacan. Je ne dis pas qu’il n’en ait pas employé le terme auparavant, mais, dans sa distinction spécifique, c’est dans ce Séminaire que la fouille ramène cet objet. Ce qui ne peut pas se faire sans quelques séismes. Cela ne trouve en effet pas, et même cela ne trouve pas tout de suite, ni même au cours de l’année, sa place la plus précise, la plus exacte. Il y a des séismes, des spasmes, un tourment de celui qui l’élabore, dont il faut apprécier, derrière l’énonciation assertive, les va-et-vient, les tentatives, les effacements, les corrections – et l’avancée ne cesse pas jusqu’à la fin de l’année.
Plusieurs leitmotivs se croisent. Lacan touche à plusieurs thèmes, dans une même leçon, il ne les pousse pas au bout, les entrecroise, et puis, à la suite, le déroulé se fait toujours comme s’il y avait plusieurs thématiques à faire avancer de façon concomitante. Le leitmotiv de la cause, par exemple : d’abord quelques notes, puis l’arrangement symphonique, et c’est coupé, cela revient. Si vous voulez être méthodique, vous pouvez ainsi suivre, rassembler ces différents fragments, pour avoir un développement continu.
Changement de coordonnées
Un de ces leitmotivs revient cependant, celui de réflexions sur ce que c’est qu’enseigner, qui peuvent paraître être en position d’excursus, mais il n’en est rien. Ce sont des exergues qui donnent des indications précieuses sur le moment de l’élaboration, sur ce que veulent dire les objets déterrés.
Une de ces réflexions s’inscrit dans le chapitre XIX, où l’on voit s’expliciter de la façon la plus claire ce que j’ai souligné de la désœdipianisation de la castration, et où l’on voit s’élaborer un statut nouveau de l’angoisse de castration, non plus référée à la menace de l’Autre, celle d’un agent qui est l’Autre paternel, maternel, mais au fait biologique, anatomique, organismique, de la détumescence dans la copulation.
Cette élaboration, quand elle arrive à un moment spécial de clarté, est précédée d’une réflexion sur comment s’accomplit – cela va très vite dans le texte – « le passage d’un système conceptuel à un autre » et sur « ce qui peut faire obstacle à ce passage » [39]. L’exemple, évoqué en deux mots, est le passage du système copernicien au système einsteinien. Ce n’est nullement développé, la seule indication à ce propos étant les données concernant l’émergence d’un nouveau système dont les équations « incluent celles qui les ont précédées, et les situent comme cas particuliers, donc les résolvent entièrement » [40]. Il faut verser cette toute petite note au compte de ce qui s’accomplit dans le Séminaire de L’angoisse. Il s’y agit de passer, en psychanalyse, dans l’enseignement de Lacan, d’un système à un autre, de telle sorte que certains termes, certaines fonctions, paraissant ultimes, se trouvent resitués dans un cadre, dans un ensemble de coordonnées, où ces fonctions apparaissent comme des cas particuliers d’une fonction généralisée, avec l’effet de résolution qui s’ensuit.
L’interprétation que je donne de cette note touchée par Lacan est vérifiée, validée, par ce que vous pouvez lire à la fin de « Position de l’inconscient », que Lacan rédige l’année suivante de ce Séminaire, et qu’il présente, commente, et déplace dans le Séminaire des Quatre concepts. Cette note appendue à la fin de « Position de l’inconscient » signale que ce texte, qui met en place le mécanisme de l’aliénation et de la séparation, a une valeur de scansion par rapport au début de l’enseignement de Lacan lancé par « Fonction et champ de la parole et du langage » [41]. J’ai jadis expliqué pourquoi il y avait là une césure si importante aux yeux de Lacan [42].
Vous avez, dans le Séminaire de L’angoisse, l’atelier, le chantier, la fouille, qui nous conduit au passage d’un système conceptuel à un autre. Pour ne pas dépayser, et dans un souci que Lacan ne recule pas à appeler en l’occurrence pédagogique, bien sûr qu’il ménage des transitions et qu’on retrouve le –φ élaboré précédemment. On retrouve des termes, mais ce Séminaire est à lire avec l’idée que ce qui s’accomplit doucement est en fait un changement de coordonnées.
2. Détumescence
Démythologisation
Ce que j’ai souligné précédemment vous a préparés à ce que Lacan indique comme l’obstacle à surmonter dans l’élaboration du Séminaire de L’angoisse, pour accéder à la fonction généralisée dont il s’agit. Cet obstacle est constitué de l’angoisse de castration qui marque, chez Freud, la limite de l’expérience analytique. Lacan indique à ce propos par quelles voies il procède dans son enseignement, au sens de « dans son mode d’enseigner », disons dans sa pédagogie psychanalytique. Le mot peut choquer, il se réfère pourtant explicitement à un procédé de la pédagogie scolaire, qu’il définit de la façon suivante : « Devancer ce que l’on appelle les capacités mentales de l’enfant par des problèmes les dépassant légèrement. » On comprend que c’est la méthodologie du Séminaire de L’angoisse, un petit peu, mais pas trop, de façon à pouvoir obtenir « un effet de hâte sur la maturation mentale » et de « véritables effets d’ouverture, voire de déchaînements » [43]. Il note à ce propos que des pédagogues ont relevé – c’est leur position – que l’accès au concept chez l’enfant serait contemporain de l’âge pubertaire. Lacan ne valide pas cette notation, mais elle lui sert, évidemment, étant donné l’obstacle dont il s’agit.
C’est alors qu’il fait sauter l’obstacle conceptuel de l’angoisse de castration en la resituant au niveau de l’organe mâle, de son fonctionnement dans la copulation au moment de l’orgasme. Cela pourrait être une notation adjointe, se plaçant sur un autre plan, et laissant donc intouché le concept de la castration et de l’angoisse de castration. C’est là qu’il faut relever qu’il fait de la détumescence de l’organe, de sa carence, de l’évanouissement de la fonction phallique dans l’acte sexuel, « le principe de l’angoisse de castration ».
Donnons toute sa valeur au terme de principe. Lacan trouve, dans un fonctionnement d’organe, le principe, c’est-à-dire le fondement, la racine, la cause, de ce qui est d’élaborer, dans la psychanalyse, dans les coordonnées œdipiennes. Mais s’il s’agit à ce niveau-là de l’organe et de son fonctionnement, qui est celui du principe, la dramaturgie œdipienne est effacée si l’on prend au sérieux ce terme de principe, c’est-à-dire que le principe est au niveau de l’organe comme tel. Cela veut dire: le principe de l’angoisse de castration n’est au niveau d’aucun agent de la castration, d’aucun Autre proférant des menaces, il ne s’inscrit pas dans l’Œdipe.
Il y a, dans tout ce Séminaire, une houle qui désinscrit des termes fondamentaux de la psychanalyse du contexte œdipien. C’est pourquoi j’ai pu dire rapidement que le Séminaire de L’angoisse était l’anti-Œdipe, ce dont ceux qui ont fait titre ne se sont aperçus que dix ans plus tard [44]. Lacan n’aurait pas dit anti-Œdipe, bien sûr, mais cette ligne qui relativise et resitue l’Œdipe ne prend son départ nulle part ailleurs que dans le Séminaire de L’angoisse. Énoncer ce principe a en effet la conséquence souhaitée par Lacan, celle d’une ouverture, pour autant qu’il permet d’apercevoir que la castration pourrait bien ne pas être un terme unique et ultime, mais qu’elle pourrait être resituée comme un cas particulier d’une fonction généralisée, celle de la disparition d’un organe.
C’est par ce biais que s’introduit ce terme qui sera monté dans un mécanisme par Lacan l’année suivante, la fonction de la séparation. La valeur du terme de séparation, c’est que ce n’est pas castration. Séparation des organes, séparation d’organes, qui fait à la fois déchoir le phallus symbolique de sa primauté. On a reproché à Lacan cette primauté, alors que le terme est chez Freud. La fonction de la séparation fait à la fois déchoir le phallus symbolique de sa primauté et, par là même, permet d’ajouter des objets nouveaux à la liste des objets freudiens. C’est ce qui s’inaugure et commence à s’accomplir dans le Séminaire de L’angoisse : la démythologisation de la psychanalyse, celle qui conduira Lacan jusqu’à ce que je me suis permis d’appeler « le désenchantement de la psychanalyse »[45]. Vous pouvez déjà repérer, dans le Séminaire de L’angoisse, les indications qui donneront leur départ au Séminaire des dix prochaines années de Lacan.
Trognon de mythe
Si cette ouverture que je propose marche, on assiste, dans ce Séminaire, au remplacement de la mythologie par la topologie, dont il reste évidemment à se demander dans quelle mesure elle ne serait pas, elle aussi, sur un autre mode, une mythologie. C’est ouvert, c’est à penser. Il n’est pas sûr que le mythe soit éliminable de la psychanalyse, pour le dire en court-circuit, dès lors que l’on vise le réel. C’est d’ailleurs pourquoi Lacan, étant dans le travail de soustraire à la psychanalyse sa mythologie œdipienne, lui restitue un plus-de-mythe, sous la forme du mythe ultra-élémentaire de la lamelle, ce mythe que vous trouvez rédigé par Lacan dans son écrit de « Position de l’inconscient », et qui figure également dans le Séminaire des Quatre concepts. Soustrayant la vieille, l’antique mythologie œdipienne, il apporte, progressivement, comme par compensation – et pour marquer que, du mythe, il en faut tout de même, qu’il n’est pas sûr que la psychanalyse puisse se soutenir sans –, un trognon de mythe.
C’est un mythe qui est fait pour donner vie à la libido conçue comme un organe. Lacan l’amène comme le nouveau paradigme de l’objet perdu, un paradigme qui remplacera le phallus en cause dans la castration. Le point essentiel est que l’organe perdu, l’organe séparé, n’est pas séparé par la castration, dans ce mythe, et dans l’élaboration qui se fait dans le Séminaire de L’angoisse. Il ne prend pas son sens et sa valeur de la castration, mais il est conçu comme ce qui se déprend de la sexuation de la vie en tant qu’elle se reproduit par la conjonction de deux sexes. Le point de ce mythe, c’est que l’organe libido s’isole par l’effet d’une perte naturelle, une perte où il n’y a pas d’agent. Ce n’est pas une punition, ce n’est pas le résultat d’une transgression. Cela s’accomplit dans le mythe du seul fait que la vie passe désormais, non pas par la reproduction d’un seul être, mais prend la forme d’une espèce où il y a deux sexes qui doivent se conjoindre. L’invention est de dire : dans cette division, quelque chose se perd sous la forme de l’organe libido.
Bien sûr, c’est un mythe, mais un mythe qui évacue la notion même de, si je puis dire, la faute à l’Autre. C’est un pas vers l’innocence. La voie est frayée qui sera celle de Lacan quand il construira ses quatre discours, d’une perte de jouissance, qui est comme aussi automatique, aussi naturelle, aussi nécessaire que l’entropie.
Le Séminaire de L’angoisse accomplit à la fois la disjonction de l’Œdipe et de la castration, la généralisation de la castration sous les espèces de la séparation, et la déchéance du phallus signifiant, en même temps que commence à monter au zénith la fonction de l’objet petit a.
On n’a pas toujours vu ça. Bien sûr, Lacan a continué d’utiliser son insigne –φ et de parler de la castration. Il a pu dire, dans son résumé du Séminaire de « La logique du fantasme »[46] : l’objet petit a contient le –φ de la castration. Ce qu’il faut lire, non pas dans l’éternité de la conceptualisation psychanalytique, mais sur le fond de ce qui s’élabore dans le Séminaire de L’angoisse.
À qui je dis ça, si ce n’est à moi-même, puisque je l’ai commenté rapidement ? Mais il est essentiel de saisir que ce n’est pas la castration œdipienne, que castration renvoie foncièrement, à partir du Séminaire de L’angoisse, au principe, à la disparition de l’organe phallique dans le moment de l’orgasme. Il y a, dans ce résumé de « La logique du fantasme », l’indication que c’est ainsi qu’il faut entendre la fonction de la copule phallique. La disparition de l’organe phallique conserve, y compris dans le Séminaire de L’angoisse, et par la suite, une place centrale. Ce qui est tout à fait différent de ce que je pourrais appeler fonction finale. C’est la castration œdipienne qui a fonction de point de capiton. Lacan l’a exprimé, dans une formule fameuse chez les lacaniens, très éclairante s’agissant de ce que Freud dit : « la rétroaction de l’Œdipe »[47].
Fonction généralisée
La rétroaction de l’Œdipe sur cet axe, le développement chronologique tel qu’il a été formalisé à partir de Freud par Karl Abraham: l’oral, l’anal, le génital, veut dire que ces différents stades prennent sens et valeur à partir du point de capiton œdipien. Vous le retrouvez, par exemple, dans l’ouvrage auquel Lacan fait des références éparses, qu’il ne lit pas, ne commente pas, avec ses auditeurs, le texte de Freud Inhibition, symptôme, angoisse. Il fait des emprunts, il prélève une formule dont il fait un slogan : l’angoisse signal. Il faut le lire, il en fait un usage beaucoup plus précis que ce qui apparaît dans le Séminaire de L’angoisse.
On trouve, dans ce texte de Freud, la phrase suivante, ce que Lacan transcrit par la rétroaction de l’Œdipe : « On pourrait dire que l’expérience quotidienne de l’évacuation du contenu intestinal et la perte du sein maternel éprouvée lors du sevrage permettent de donner quelque idée de la castration. » Est-ce au lecteur ? Est-ce au sujet ? Il ne manquerait pas, dans d’autres textes de Freud, de quoi marquer que, en effet, c’est à partir du moment œdipien que les stades antérieurs trouvent leurs fonctions comme des esquisses de la castration.
On peut dire que, là, le développement est finalisé par la castration. J’ai noté la phrase qui figure chez Lacan, dans sa « Question préliminaire » : « Les stades s’ordonnent dans la rétroaction de l’Œdipe, ce qui veut dire qu’au sens propre, pour Freud, tel que Lacan le formalise, il n’y a pas de stades préœdipiens à proprement parler. » Il y a chronologiquement des stades prégénitaux, mais il n’y a pas de préœdipien parce que l’Œdipe est partout. Les objets comme tels, oral, anal, génital, sont œdipiens, c’est-à-dire que le phallus domine tout ce qu’il en est de l’objet. Lacan, à ce propos, des années avant son Séminaire de L’angoisse, a lâché le mot de phallocentrisme, ce mot qui a fait s’esbaudir et a ravi pendant un temps, jusqu’à ce qu’il se fasse au contraire honnir, comme si c’était là, premièrement, ce qu’il prônait, et, deuxièmement, comme s’il n’en était plus là.
On vérifie, dans le Séminaire de L’angoisse, à quel point ce qui s’est fixé de la notion de l’enseignement de Lacan relève vraiment de ce qui précède ce Séminaire. C’est sa transcription formalisée, signifiante, sa réélaboration signifiante de Freud, qui a fixé l’image de ce que Lacan a apporté.
Au contraire, voyez comme, dans le Séminaire de L’angoisse, se défait la rétroaction œdipienne. Lacan parle, d’une façon qui n’est pas tellement probante mais qui a sa valeur si l’on songe à ce que cela dément, à savoir la rétroaction de l’Œdipe, de « constitution circulaire » de l’objet. Je comprends cela par rapport à la rétroaction œdipienne, qui disparaît. Et ce qu’il élabore comme l’objet petit a, c’est une fonction généralisée, qui n’est pas œdipienne, et pas non plus chronologique, mais qui est topologique et, si l’on veut, synchronique.
On retrouvera, plus tard, la fonction du temps. On la retrouve dans « Position de l’inconscient », on la retrouve dans les Quatre concepts fondamentaux. C’est l’année suivante que les conséquences dans la direction de la cure apparaissent, alors que, dans le Séminaire de L’angoisse, cela apparaît à propos des cures de Freud, cela apparaît à partir de quelques exemples concernant le contre-transfert, mais ce n’est pas le centre de l’élaboration.
3. Reste réel
La dimension du petit a
J’ai parlé de leitmotiv. Il y a un leitmotiv œdipien dans le Séminaire de L’angoisse, et il faut savoir le mettre à sa place. Une formule revient, insistante. Si on ne la met pas à sa place, on pense que c’est la doctrine qu’avance le Séminaire de L’angoisse, alors qu’elle est là au contraire pour libérer l’espace nouveau. Cette formule qui figure à la fin de « Subversion du sujet » est : « le désir c’est la loi ».
Ce qui fonde cette équivalence, qui en elle-même mériterait d’être développée, c’est l’objet. « Le désir c’est la loi » est un comprimé de l’Œdipe. Cela veut dire : le désir et la loi ont le même objet, puisque la loi, c’est la parole qui interdit l’objet du désir, et qui, de l’interdire, dirige le désir sur cet objet. C’est donc dire que le principe du désir est le même que celui de la loi.
Dans les premières élaborations de Lacan, qui décalquent Freud, c’est le père qui énonce la loi. Si l’on s’en tient aux premières constructions où Lacan attrape Freud dans le filet de ses signifiants, du même coup, c’est le père qui trace les voies du désir. Si l’on s’en tient aux trois, quatre premières années de son enseignement, en effet, aujourd’hui, où est un père digne de ce nom ? Où est un père qui ose interdire, qui sache interdire, puisqu’il n’y a que par l’interdiction que peuvent s’ouvrir, se libérer, et se normaliser, les voies du désir ? Toute une masse de psychanalystes bascule ainsi dans la détestation du contemporain et s’appuie sur Freud transcrit par Lacan, pour prendre, sur toutes ces affaires qui, aujourd’hui, sollicitent, font vaciller, métamorphosent la notion de la famille, des positions que je ne voudrais pas déprécier exagérément en les qualifiant de « réactionnaires ».
Quand Lacan fait revenir ce thème – je ne sais combien de fois, je n’ai pas compté –, il faut le situer comme comprimé d’Œdipe, et s’apercevoir qu’en regard de cet objet, qui est celui du désir loi, l’objet organe, disons le petit a, lui, n’est pas déterminé par l’interdiction. Il n’est à aucun niveau déterminé par l’interdiction, mais par la pure et simple séparation.
D’un côté, on retrouve, dans le Séminaire de L’angoisse, une description, si l’on peut dire, naturaliste, du corps et ses organes, extrêmement sophistiquée, qui s’appuie tout de même sur le feuilletage d’un certain nombre de traités d’anatomie, d’embryologie, en veux-tu en voilà, mais qui ont la valeur de mettre à distance plutôt l’embryologie que la mythologie œdipienne. Le résultat, c’est que l’Œdipe apparaît comme une élucubration de savoir sur la séparation, qui, elle, est plutôt du registre de l’automutilation, alors que l’interdiction, la castration en question, est toujours une hétéro-mutilation.
Ce que vise le Séminaire de L’angoisse, c’est un statut de l’objet qui est antérieur à la loi et au désir, antérieur à l’élucubration de la conjonction de l’identité de la loi et du désir. C’est ce statut de l’objet que Lacan désigne comme petit a. Donc, très logiquement, le Séminaire de L’angoisse débouche sur une mise en question du père, qui figure, très rapidement, à la fin du chapitre XVIII, où Lacan expose et réélabore le texte devenu célèbre par lui de Theodor Reik sur le son du chofar, de cette corne dans laquelle on souffle dans les occasions consacrées de la Synagogue, quand il s’agit spécialement de marquer le renouvellement du pacte qui lie Yahvé au peuple qu’il a élu[48].
C’est ce qui sert de point d’accrochage au début d’élaboration de l’objet voix, qui est d’ailleurs ici plutôt un mugissement. Et Lacan examine qui parle. Est-ce à Dieu qu’il s’agit de rappeler le pacte ? Est-ce Dieu qui mugit ? Ce mugissement ne ferait-il pas écho au meurtre du père ? C’est une des hypothèses de Theodor Reik : le beuglement d’un taureau assommé qui se fait là entendre, que l’on peut interpréter en fonction d’un substitut du meurtre du père. On est tout du long dans la Synagogue, dans la Bible, et nous avons là un rappel de la fonction éminente du meurtre du père dans l’élaboration freudienne. Lacan le souligne, à la fin de ce chapitre, parmi les derniers mots qu’il prononce : à oublier le meurtre du père, toute la chaîne de l’élaboration psychanalytique se défait. L’oubli de la fonction paternelle, de la fonction du père mort, voue la psychanalyse à la dispersion, à l’incohérence, parce qu’elle détermine, ordonne l’économie du désir, à savoir – cela fait partie du leitmotiv – que le désir originel est interdit, impossible à transgresser.
Dans tout ce chapitre, ce n’est pas l’Œdipe, mais Totem et tabou. Les deux mythes se tiennent, à cet égard. Plus œdipien, si j’ose dire, tu meurs! Cela mérite d’être lu ainsi: si vous négligez ces fonctions fondamentales, vous ne pouvez pas vous y retrouver. En effet, il s’agit de Freud – Lacan l’a formalisé pendant des années – et il n’est pas illégitime de le mentionner, mais, dans le Séminaire de L’angoisse, c’est à titre de rappel, et il ne faut pas manquer la petite phrase, qui à elle toute seule fait le contrepoids à cette énorme élaboration-là : « Ce fait originel est pourtant secondaire par rapport à la dimension de l’objet petit a. » Ce secondaire, à lui tout seul, resitue la construction. Tout ça est une élucubration de savoir dont le principe est à trouver dans la dimension de l’objet petit a. Pas question de meurtre du père, de taureau assommé, de pacte. Et même, dans le Séminaire de L’angoisse, la fonction du Dieu, si l’on sait lire, apparaît comme une fonction extrêmement douteuse, plutôt mal famée, plutôt dans le registre de l’illusion et du leurre.
L’amour voile de l’angoisse
Ce secondaire, qui frappe cette construction, et qui fait de la dimension de l’objet petit a quelque chose de primaire, fait écho à ce que je viens de formuler sur l’objet petit a comme antérieur au désir. Il s’agit, dans le Séminaire de L’angoisse, d’accéder à un statut de l’objet antérieur au désir, à l’objet du désir, et antérieur à la loi, à sa symbolisation phallique, antérieur à la constitution de la fonction paternelle. C’est pourquoi, dans la dernière leçon de l’année, Lacan annonce que son élaboration de l’objet petit a devrait déboucher sur le Séminaire des « Noms du Père ».
Ce Séminaire, c’est le Séminaire inexistant, puisque retranché, excommunié de l’Association internationale [49]. Comme il le rappelle, Lacan a mis de côté ce travail pour livrer, à la place, le Séminaire dit des Quatre concepts [50]. Il devait donc déboucher sur une mise en question de l’unicité du Nom-du-Père, de la même façon que la séparation, à la fois destitue la castration de sa fonction finale, le phallus de sa primauté, et en même temps ouvre au catalogue des objets petit a. Disons qu’il s’agissait, corrélativement, de reporter ces résultats sur la fonction paternelle.
L’angoisse est la voie – c’est ce que le Séminaire met en œuvre – qui permet d’accéder à ce qui est antérieur au désir et à son objet. Qu’est-ce qui est antérieur à l’objet du désir? Nul besoin d’avoir relu le Séminaire, une réponse procède du système conceptuel précédent. Ce qui est antérieur à l’objet du désir, c’est l’objet comme réel, et dont le paradigme est le sein, l’objet oral. Vous trouvez par exemple dans le Séminaire de La relation d’objet cette mention qui justifie ce que je dis : « Le rapport au sein est le rapport le plus primitif du sujet avec l’objet réel. »
Comment est conçu le sein dans le système conceptuel précédent? Il faut s’y reporter, pour donner sa valeur à la mutation extraordinaire du sein, de l’objet oral, dans le Séminaire de L’angoisse. Il est conçu comme un objet extérieur, un objet qui est de l’Autre, en l’occurrence la mère, et comme un objet de besoin qui satisfait la faim. Toute l’élaboration de ce que Lacan appelle la dialectique de la frustration consiste à montrer comment cet objet réel devient symbolique, c’est-à-dire comment l’objet de satisfaction se transforme en objet de don.
Cela veut dire quoi ? Tout l’effort de Lacan dans la dialectique de la frustration était de montrer comment l’objet réel devient un signe de l’amour. L’économie du désir, dans le système conceptuel précédent, est dominée, conditionnée, déterminée, par l’amour. L’amour l’emporte sur la satisfaction réelle du besoin, l’amour en tant que satisfaction symbolique. La voie privilégiée pour accéder à l’objet du désir, c’est la voie de l’amour. C’est au point que Lacan peut dire que la satisfaction réelle, l’enfant repu, n’est que le substitut, la compensation de l’insatisfaction symbolique de l’amour. Il emploie d’ailleurs à ce propos le mot d’« écraser ». Il y a un écrasement de ce qui serait cet appel à l’amour, un écrasement dans la satisfaction. On bouffe et l’on s’endort, précisément parce qu’il y a quelque chose qui est inassouvi du côté de l’amour. La satisfaction essentielle, c’est celle que donnerait l’amour. Il y en a un petit rappel, en passant, dans le Séminaire de L’angoisse.
Dans les constructions de Lacan, ici, dans le rapport du sujet à l’objet, l’Autre signifiant, le grand Autre, est là d’emblée. Lacan l’implique comme, entre guillemets, « une symbolisation archaïque de la mère », corrélative de l’objet réel. Ensuite : inversion, l’objet devient symbolique du don de la mère, et la mère devient puissance réelle.
Ce rappel est fait pour marquer ce qui oppose, dans l’élaboration, la voie de l’amour et la voie de l’angoisse. La voie de l’amour, c’est celle que Lacan a suivie jusqu’alors, et elle ouvre sur l’objet symbolique, sur le phallus comme symbole du Désir de la Mère, sur le désir comme désir de l’Autre. Tandis que la voie de l’angoisse, telle que Freud l’a tracée dans Inhibition, symptôme, angoisse, ramène à l’objet réel. Elle est faite pour ramener à l’objet de la satisfaction, une satisfaction qui n’est pas celle du besoin, mais de la pulsion, une satisfaction qui est jouissance.
L’angoisse, comme je l’ai dit, n’est pas tant le thème du Séminaire de L’angoisse que la voie pour accéder, concernant l’objet, à une autre dimension que ce que permet la voie de l’amour. Il y a là une contraposition à faire : sur le versant de l’amour, l’objet réel est élevé à la dignité de l’objet symbolique, et sous l’opération de l’Aufhebung. On passe là de la satisfaction stupide du besoin à l’indéfini du désir métonymique. Tandis que, sur le versant de l’angoisse, il apparaît au contraire la disjonction de la jouissance et du désir. C’est dans ces coordonnées que l’on peut resituer la proposition de Lacan, dont j’ai fait jadis un certain usage éclairant, mais peut-être légèrement déplacé aussi, en tout cas sans voir précisément toutes ses coordonnées, la proposition que vous trouvez comme aphorisme dans le Séminaire de L’angoisse: « Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir. » [51] Cette proposition est un résumé de la dialectique de la frustration. L’amour est ici le voile de l’angoisse et de ce que l’angoisse produit, à savoir l’objet qui cause le désir.
Signifiant innommable
Ce que j’esquisse ici, l’opposition de la voie de l’angoisse et de celle de l’amour, est manifeste aussitôt que l’on procède à la confrontation du Séminaire du Transfert et de celui de L’angoisse. Le Séminaire du Transfert suit évidemment la voie de l’amour, pour esquisser la fonction de l’objet. Il le rencontre, cet objet, sous les espèces de l’agalma, de l’objet du désir précieux, valorisé, survalorisé, qui se trouve au champ de l’Autre, et qui explique le transfert. Dans ce Séminaire, la relation d’amour est conçue comme élective, privilégiée [52], et l’on peut dire que ce Séminaire est tout entier construit sur l’abord de l’objet sur le versant de l’amour. On n’y rencontre pas, si je puis dire, toutes les saloperies que l’on va rencontrer dans le Séminaire de L’angoisse. Le Séminaire du Transfert est illuminé par la splendeur d’objets agalmatiques jusqu’à culminer dans l’apparition d’une Vénus botticellienne.
Le mot de privilège qu’emploie Lacan concernant la relation d’amour dans son Séminaire du Transfert, fait écho au privilège que Freud reconnaît à l’angoisse dans Inhibition, symptôme, angoisse. Il faut savoir quelle est la voie qu’on privilégie dans l’abord à l’objet, et, si l’on privilégie l’une ou l’autre, le report du Séminaire du Transfert sur le Séminaire de L’angoisse montre qu’on n’atteint pas la même dimension de l’objet. Je rappelle seulement que le Séminaire du Transfert commence par une longue exégèse du Banquet, culminant dans le terme d’agalma. Et, pour confirmer qu’il y a quelque chose de fondé dans le parallèle que j’esquisse, c’est au discours d’Aristophane que Lacan aura recours pour forger son mythe de la libido organe dont j’ai parlé. J’ajoute qu’il n’est pas impossible que ce mythe de la lamelle ait été inspiré à Lacan par une curieuse invitation de Freud, mais qui ne serait pas unique d’après la note savante de Strachey dans le texte des « Pulsions et leurs vicissitudes » [53], quand Freud suggère à son lecteur de s’imaginer la situation d’un organisme vivant primitif, un organisme sans défense, sans orientation dans le monde, et recevant, de façon directe, les stimuli du monde extérieur. Cette élucubration, cette invitation de Freud à imaginer un être vivant primitif, est le portrait tout craché de la lamelle de Lacan.
Dans le Séminaire du Transfert, après l’exégèse du Banquet, que trouvez-vous ? La dialectique de la castration, mais qui jette là ses derniers feux – je l’ai distinguée comme telle, mais l’expression est dans Lacan –, qui passe précisément par l’oral, l’anal, le génital, en essayant d’ordonner ces stades et de les déduire sommairement. C’est esquissé. Vous verrez que c’est tout le contraire dans le Séminaire de L’angoisse, où Lacan marque au contraire son refus de procéder à une dialectique entre les stades. Il n’y a pas de mouvement de spirale, pas de mouvement progressif. Lacan insiste au contraire sur le caractère disjoint du rapport aux différentes formes de l’objet petit a. C’est donc à lire en quelque sorte en parallèle.
Je ne vais pas résumer cette dialectique, qui n’est qu’esquissée, mais je peux souligner les angles de la problématique, qui trouve une solution inverse dans le Séminaire de L’angoisse. On voit, dans le Séminaire Le transfert, ce coup, à savoir l’essai de Lacan pour aller au-delà de l’angoisse de castration. Lacan souligne et accepte la limite freudienne de l’expérience : « L’analyse, avec Freud a été droit à ce point » – au complexe de castration. « Le message freudien s’est terminé sur cette articulation, c’est à savoir qu’il y a un terme dernier [...] où l’on arrive quand on arrive à réduire chez le sujet toutes les avenues de [...] sa répétition inconsciente, quand on arrive à faire converger celle-ci vers le roc du complexe de castration. » [54] Avec l’interrogation et l’effort pour résoudre le paradoxe : pourquoi y a-t-il, au niveau génital, quelque chose d’inaccompli? Cette limite, qui est soulignée, marquée et acceptée dans le Séminaire du Transfert, c’est précisément ce que Lacan s’emploiera à forcer deux années plus tard dans L’angoisse. Dans le Séminaire du Transfert, vous trouvez la transcription du complexe de castration en termes signifiants, et la résolution de l’impasse sous l’égide de la formule où, justement, il écarte toute considération sur l’organe en jeu dans le complexe de castration : « L’organe n’est abordé que transformé en signifiant. » [55] C’est bien parce qu’il a pu formuler ça dans Le transfert qu’il a pu ouvrir la voie exactement inverse dans L’angoisse, où l’on voit justement commencer à pulluler les organes qui ne sont pas transformés en signifiants.
Il est saisissant de voir comment est caractérisé, là, ce point dernier, ce signifiant présenté comme paradoxal parce qu’il est innommable. Ce signifiant qu’est le phallus symbolique sur lequel nous avons jadis beaucoup élucubré – je me contente de citer Lacan – « a la fonction de suppléer au point où, dans le grand Autre, disparaît la signifiance » ; « il est le signifiant du point où le signifiant manque » ; et encore, « symbole à la place où se produit le manque de signifiant » ; ensuite : « effort pour justifier qu’un manque de signifiant soit possible, alors que la batterie signifiante est toujours complète ». Pour justifier ce manque, il introduit la question du sujet, et au-delà, le discours, la chaîne signifiante dont chaque élément renvoie à un autre dans un renvoi indéfini. Ce qui lui permet de donner à ce signifiant grand phi, Φ, la valeur de fournir le garant de la chaîne signifiante. C’est, pour le résumer rapidement, ce qui est réarticulé dans la dernière partie de « Subversion du sujet ».
Signal du réel
J’ai cité ça parce que le Séminaire de L’angoisse y répond terme à terme. Cette réponse valide le complexe de castration comme ultime. Il s’agit que le sujet accède, non pas à un signifiant identificatoire, mais au signifiant qui, si l’on peut dire, sublime l’organe. Là où, exactement, le Séminaire du Transfert inscrivait grand phi, le Séminaire de L’angoisse inscrit petit a. C’est le sens du schéma de la division que j’ai évoqué, une esquisse de ce qui sera aliénation/séparation.
La valeur d’inscrire ici petit a donne une autre réponse à la question de savoir quelle est la garantie de la fonction de l’Autre qui se dérobe dans le renvoi indéfini des significations. Et la réponse, dans le Séminaire de L’angoisse, écarte la réponse signifiante, pour dire: cela ne peut être que ceci que, quelque part, il y ait jouissance. Ensuite – il y a plusieurs étapes, j’abrège –, il faut, comme garantie de l’ordre signifiant, de la chaîne signifiante – ce n’est qu’une valeur approchée –, un morceau de corps, la livre de chair, c’est-à-dire qu’il faut livrer un organe. Il faut que le sujet détache un organe, mais pas un organe transformé en signifiant, un organe jouissance. Lacan l’appellera, dans la suite de son enseignement, un condensateur de jouissance, un plus-de-jouir, c’est-à-dire ce qui, de la jouissance, ne se laisse pas tamponner par l’homéostase, par le principe du plaisir.
À saisir la chose ainsi, on comprend qu’émerge, et revient comme un leitmotiv du Séminaire de L’angoisse la fonction de ce qui ne trompe pas. La formule est : qu’est-ce qui trompe ? Bien entendu, l’amour est trompeur, et trompé. Le désir est trompé et leurré. Tout ce qui est de l’ordre de l’imaginaire est toujours susceptible de basculer, selon la perspective, en reflets, ombres et scintillements, et le symbolique déjà se révèle dans sa dimension de semblant et de fiction. Bien sûr, l’angoisse est ce qui ne trompe pas, mais ce qui ne trompe pas, c’est ce qui ne se laisse pas signifiantiser, ce qui ne se laisse pas prendre dans l’Aufhebung. C’est le reste réel.
Ce reste réel, c’est la jouissance pour autant qu’elle ne se laisse pas capturer par le signifiant, la jouissance irréductible du principe du plaisir, et, par là, c’est l’angoisse en tant qu’elle est l’affect de déplaisir, qui connote spécialement le non signifiantisable. Lacan commence son Séminaire par la formule qui restera, « L’angoisse est le signe du désir de l’Autre », mais elle restera, surmontée par une autre formule, vers le chapitre XII, « L’angoisse est signal du réel ». La fonction essentielle de l’angoisse n’est pas sa liaison au désir, mais sa liaison au réel. Le terme est dans Freud : Etwas Reales. Et l’angoisse, si elle ne trompe pas – on trouve la formule une seule fois dans le Séminaire vers la fin, mais elle éclaire rétroactivement tout le Séminaire –, elle désigne la Chose, das Ding, elle désigne ce qui est réel, ce qui est la jouissance en tant que l’imaginaire et le symbolique ne peuvent jamais que tourner autour.
Φ, un leurre
De façon corrélative, alors qu’on s’imagine que S de A barré, S (Ⱥ), c’est vraiment le comble du comble – on n’arrête pas de l’écrire au tableau, de le scruter –, cela ne renvoie jamais qu’au manque de signifiant, qu’un signifiant – c’est en tout cas l’hypothèse dans le Séminaire du Transfert – « spécial » peut venir à colmater, alors qu’un moment décisif de l’élaboration de Lacan dans le Séminaire de L’angoisse, c’est l’élaboration topologique d’un manque irréductible au signifiant.
Il invente, pour y loger l’objet petit a, un manque auquel le symbole ne supplée pas. Lacan, là, se répond à lui-même, terme à terme. Ce manque auquel le symbole ne supplée pas, c’est ce qui fait la structure de l’objet petit a. On ne peut même pas dire que l’objet ait cette structure, mais plutôt que cette structure, c’est l’objet petit a. Quand vous lirez ce chapitre X du Séminaire de L’angoisse, vous comprendrez pourquoi Lacan a pu dire, bien plus tard, que la consistance de l’objet est avant tout logique, à entendre comme topologique.
Ce qu’on appelle les objets petit a, ce ne sont jamais que des incarnations, des représentations, des manifestations, des traductions. Ce qui est à proprement parler l’objet petit a, c’est une structure foncièrement distincte de celle du signifiant, c’est-à-dire foncièrement distincte de l’élément 1. Sinon, on ne comprendrait pas comment l’analyste peut, non pas mal à propos, s’inscrire aussi bien à cette place.
La liste freudienne des objets, bien sûr qu’elle est renouvelée dans le Séminaire de L’angoisse, parce qu’elle était limitée et ordonnée par la castration et la référence au développement. On ne sortait pas du triangle ou du ternaire oral, anal, génital. Tandis que la liste lacanienne s’émancipe de cette limite et de cette ordonnance. Et d’abord, une fois qu’elle est allégée de la castration et de la référence au développement, la liste lacanienne se règle sur les zones érogènes, et spécialement sur les orifices du corps. C’est ce qui permet à Lacan d’ajouter, à l’oral et à l’anal, le scopique et le vocal. Il ne s’agit pas qu’on vous arrache les yeux – encore que cela figure et est même montré dans le Séminaire [56] –, ce n’est plus là le modèle de l’image de l’éviration qui fonctionne, c’est l’image de la perte et de la séparation. J’ajoute que, tel que c’est développé, la liste lacanienne est en fait plus vaste, parce qu’elle prend aussi en charge, même si elle s’en allègera par la suite, la théorie freudienne de l’angoisse qui intègre, dans Inhibition, symptôme, angoisse, l’apport d’Otto Rank sur le traumatisme de la naissance.
La castration est un nom impropre, foncièrement, qui est toujours rapporté à une éviration par l’Autre, comme si la jouissance était interdite par ce personnage. Ce qui fait que Lacan se distingue de Freud, qui, lui, n’entendait, à la fin de l’analyse, qu’une revendication phallique, que la demande du grand phi. Tandis que dans le Séminaire du Transfert il est exalté, dans celui de L’angoisse il est foncièrement dévoilé comme un leurre.
* Jacques-Alain Miller, psychanalyste, directeur du Département de psychanalyse (Paris VIII). Texte et notes établis par Catherine Bonningue, à partir de L’orientation lacanienne III, 6, enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII et de la Section clinique Paris-Saint-Denis : leçons des 28 avril, 5 et 12 mai, 2, 9 et 16 juin 2004. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller. N’est publiée ici que la première partie (leçons des 28 avril, 5 et 12 mai), la seconde partie sera publiée dans le numéro 59 (à paraître en février 2005).
[1] Cf. Rapport de l’INSERM, Psychothérapie. Trois approches évaluées, Paris, éd. INSERM, 2004, commenté par J.-A. Miller et ses collègues dans les leçons des 3, 10, 17, 24 et 31 mars 2004 de ce même cours. On se reportera notamment au livre de J.-A. Miller et J.-C. Milner, Voulez-vous être évalué ? Entretiens sur une machine d’imposture, Paris, Grasset, 2004 ; au texte de J.-A. Miller « L’ère de l’homme sans qualités », la Cause freudienne, n° 57, Paris, Navarin éd./diff. Le Seuil, juin 2004, p. 73-97 ; ainsi qu’au Bulletin Le Nouvel Âne, Paris, Navarin éd., 2003-2004.
[2] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse (1962-63), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Le Seuil, coll. « Champ freudien » 2004.
[3] Kierkegaard S., Le Concept de l’angoisse, Paris, Gallimard, coll. Idées, 1976.
[4] Cf. Freud S., « L’inquiétante étrangeté » (1919), L’Inquiétante Étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985, p. 211-263.
[5] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 61
[6] Ibid., p. 189 ou 203.
[7] Ibid., p. 265.
[8] Ibid., chap. XVI.
[9] Cf. Le château de la Brède dans le Bordelais.
[10] Cf. Husserl E., Méditations cartésiennes. Introduction à la phénoménologie, Paris, Vrin, 1953.
[11] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 384.
[12] Ibid., p. 386.
[13] Cf. Freud S., Inhibition, symptôme, angoisse, Paris, PUF, 1981.
[14] Cf. note 1.
[15] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 24.
[16] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Le Seuil, 1973, coll. « Champ freudien », p. 131.
[17] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 384.
[18] Lacan J., « La signification du phallus » (1958), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 692.
[19] Cf. Freud S., « Un enfant est battu » (1919), Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1973, p. 219-243.
[20] Cf. Rank O., Le Traumatisme de la naissance, Paris, Payot, coll. Petite Bibliothèque, 1968 ; cité par Freud S., Inhibition, symptôme, angoisse, op. cit., p. 59.
[21] Cf. Rank O., Don Juan. Une étude sur le double, Paris, Denoël et Steele, 1932.
[22] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet (1956-57), texte établi par J.-A. Miller, Paris, Le Seuil, coll. « Champ freudien »,1994, p. 245.
[23] Cf. Tchekhov A., « Frayeurs », Œuvres I, Paris, Gallimard, coll. La Pléiade, 1967, p. 1210-1215. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 186-188.
[24] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, op. cit., p. 244 ; Paolo Véronèse, Mars et Vénus, Galerie Sabauda, Turin.
[25] Lacan J., « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache : “Psychanalyse et structure de la personnalité” » (1960), Écrits, op. cit., p. 673-681.
[26] . Cf. Lacan J., « Position de l’inconscient » (1960-64), Écrits, op. cit., p. 829-850.
[27] Cf. Miller J.-A., « Les six paradigmes de la jouissance » (1999), La Cause freudienne n° 43, Paris, Navarin éd./Le Seuil, 1999, p. 7-29.
[28] Cf. Miller J.-A., « Le monologue de l’apparole » (1996), La Cause freudienne n° 34, Paris, Navarin éd./Le Seuil, 1996, p. 7-18.
[29] Cf. Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin » (1937), Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985, p. 231-268.
[30] Cf. Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud » (1957), Écrits, op. cit., p. 493-528.
[31] Cf. Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien » (1960), Écrits, op. cit., p. 793-827.
[32] Ibid., p. 822.
[33] Lacan J., « Télévision » (1974), Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 526.
[34] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, op. cit., p. 153.
[35] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., chap. XIV.
[36] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme » (1966-67), inédit.
[37] Cf. Freud S., « Pulsions et destins de pulsions » (1915), Œuvres complètes, vol. XIII, Paris, PUF, 1993, p. 163-187 ; « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. Idées, 1940, p. 11-44 ; « Instincts and their vicissitudes », Standard Edition of the complete psychological works of Sigmund Freud, s/dir. James Strachey, t. XIV, London, Hogarth Press & Institute of Psycho-analysis, 1957, p. 109-140.
[38] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les Quatre concepts, op. cit., p. 165-166.
[39] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 297.
[40] Ibid., p. 297-98.
[41] Cf. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953), Écrits, op. cit., p. 237-322.
[42] Cf. Miller J.-A., « Scansions dans l’enseignement de Lacan » (1981-82) et « Du symptôme au fantasme, et retour » (1982-83), L’orientation lacanienne II, 1 & 2, (inédits), enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII et de la Section clinique Paris-Saint-Denis.
[43] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., p. 299.
[44] Cf. Deleuze G. et Guattari F., L’Anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Minuit, 1972.
[45] Cf. Miller J.-A., « La “formation” de l’analyste » (2001), La Cause freudienne n° 52, Paris, Navarin éd./Le Seuil, 2002, p. 7-45.
[46] Cf. Lacan J., « La logique du fantasme. Compte rendu du Séminaire 1966-1967 », Autres écrits, op. cit., p. 323-328.
[47] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (1958), Écrits, op. cit., p. 554.
[48] Cf. Reik T., « Le schofar », Le Rituel. Psychanalyse des rites religieux, Paris, Denoël, 1974, p. 240-387.
[49] Cf. Miller J.-A., « Le Séminaire inexistant » (1991), Cahiers cliniques de Strasbourg, n° 1, Strasbourg, 1999, p. 11-41.
[50] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts, op. cit., p. 16.
[51] . Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, p. 209. J.-A. Miller a commencé de commenter cette proposition de Lacan dans son cours L’orientation lacanienne II, 1, « Scansions dans l’enseignement de Lacan », leçons des 24 mars et 14 avril 1982, enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII et de la Section clinique Paris-Saint-Denis, inédit.
[52] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, texte établi par J.-A. Miller (1960-61), Paris, Le Seuil, 2001, p. 179.
[53] Cf. Freud S., « Pulsions et destins de pulsions », op. cit.
[54] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, op. cit., p. 273.
[55] Ibid., p. 277.
[56] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse, op. cit., chap.