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Illuminations profanes
Jacques-Alain Miller
1. Une psychanalyse en partie double*
Oppositions binaires
Nous revoilà donc pour une nouvelle de nos années studieuses. Je me suis trouvé ce dimanche présenter une petite articulation que je m’en vais vous reproduire au tableau[1]. Je l’ai réduite au plus simple, c’est-à-dire à une succession d’oppositions binaires dont j’ai dit qu’elle avait à se superposer. Ce petit repère pourra nous resservir.
Symptôme / Sinthome
vérité / jouissance
désir / pulsion
tuché / automaton
manque / trou
manque-à-être / être
sujet / parlêtre
fantasme / corps
J’opposais le symptôme au sinthome et répercutais cette opposition sur vérité et jouissance, dans la mesure où le sinthome se prête à tout, sauf à un déchiffrement de vérité. Je retrouvais cette dichotomie dans l’usage que nous avons des termes freudo-lacaniens en opposant désir et pulsion. Là aussi, l’opération de déchiffrement a un sens concernant le désir, mais pas lorsqu’il s’agit de saisir ou d’apprendre quelque chose de la pulsion. On peut ajouter ici, en se servant de l’opposition que Lacan a produite dans son Séminaire XI, un couple dont je n’ai pas parlé dimanche : la tuché et l’automaton. J’ai encore aligné le manque et le trou – le manque d’un signifiant, à la différence du trou central des ronds de ficelle, par exemple. J’y ajoutais le manque-à-être qui définit le sujet lacanien, que j’opposais à l’être du symptôme, et j’ai récupéré cette opposition pour montrer qu’elle vaut entre le sujet et le parlêtre introduit par le dernier Lacan. Le sujet est une fonction ponctuelle et évanouissante, une position qui n’implique aucun être, sinon sa défalcation, si je puis dire, alors que le parlêtre dispose d’une assise bien plus importante. J’ajouterai l’opposition entre le fantasme et le corps, surtout parce que l’usage que nous faisons du fantasme nous barre le terme de corps et de son instance. Si nous voulions durcir ces oppositions – elles se nouent de façon plus subtile dans le texte de Lacan –, nous pourrions dire que nous voyons, dans ce tableau, surgir à droite une autre psychanalyse que celle que nous connaissons et sur laquelle nous nous repérons, une psychanalyse en partie double, et – pourquoi ne pas aller jusque-là – de Lacan, par un effet de diplopie. J’ai assigné cet effet à un effort de Lacan pour penser ce qu’il y a d’impensé dans son propre discours.
Il nous est familier de nous ébaubir de la continuité des Séminaires de Lacan, remettant en question tel ou tel élément pour ouvrir une nouvelle voie. Cela va jusqu’à ce qu’on puisse dire qu’il n’a pas voulu laisser aux autres, aux lecteurs, le soin de le « dépasser ». Dans chaque Séminaire, il se dépasse lui-même. Besoin de personne! Cet effort pour penser son impensé, pour le prendre à son compte, le fait passer lui-même à l’envers de son propre enseignement. Et de rire du vain effort de déchiffrer en termes de vérité le sinthome ou de ne penser que manque là où il y a trou et de ne se référer au sujet que là où il faut manier une catégorie plus lourde, plus consistante que le sujet!
La dichotomie du sujet et du parlêtre est féconde. Elle serait féconde à nous montrer des différences certainement essentielles.
Une thèse sur le conte
Une fois ça prononcé dimanche, j’ai été retenu par cette idée de deux Lacan que j’ai trouvée très borgésienne. Ce qui m’a fait relire « Tlön Uqbar orbis tertius », le conte ouvrant le recueil Fictions. On y trouve la description d’une bibliothèque, des livres qui circulent dans un espace imaginaire créé par une conspiration et qui infiltrent petit à petit la réalité ordinaire. Il est dit de ces livres imaginaires : « Les livres de nature philosophique contiennent invariablement la thèse et la contre-thèse et le pour et le contre rigoureux d’une doctrine. » Je dirai la phrase suivante en espagnol, avant de la traduire: « Un libro que no encierra su contra-libro es considerado incompleto » ; « Un livre qui ne contient pas son contre-livre est considéré comme incomplet. » J’ai retrouvé là l’énoncé que je cherchais. L’enseignement de Lacan est si complet qu’il inclut le contre-enseignement. Il n’a laissé à personne la charge de diffuser son contre-enseignement.
Il se pourrait – pourquoi pas – que cet enseignement ait lui-même la structure d’un conte. Je me suis référé à un petit texte d’un autre auteur argentin, Ricardo Piglia, qui nous donne une thèse, et même plusieurs, sur le conte : un paradoxe est toujours au centre d’un conte et, pour que cette pièce de littérature soit opérante, l’intrigue est toujours paradoxale.
Le paradoxe serait ici que Lacan, le même qui a fait l’éloge de la parole comme constitutive du sujet, en vienne à la disqualifier comme parlotte du parlêtre. De la fonction de la parole exaltée à la parlotte au contraire dépréciée.
Piglia va pêcher son exemple dans les Carnets de Tchékhov, supposant qu’il y a là le noyau d’un conte. Voilà la note: « Un homme à Monte-Carlo, va au casino, gagne un million, rentre chez lui, se suicide. » Si c’est là le noyau d’un conte, il faut, pour le raconter, scinder en deux l’histoire tordue : d’un côté, l’histoire du jeu, de l’autre, celle du suicide. D’où la première thèse de Piglia qu’un conte a toujours un caractère double et raconte toujours deux histoires à la fois et l’opportunité de distinguer l’histoire qui vient au premier plan et puis l’histoire numéro 2 qui est chiffrée dans les interstices de l’histoire numéro 1. On constate à cette fin que l’histoire numéro 2 n’apparaît que lorsque le conte se conclut, et c’est alors l’effet de surprise. Ce qui lie ces deux histoires, c’est que les éléments, les événements, les mêmes, s’inscrivent pourtant dans deux registres narratifs qui sont à la fois distincts, simultanés, et antagonistes, et la construction même du conte est bâtie sur les points de croisement entre les deux histoires. Avec des inversions telles que ce qui est superflu dans la chaîne de l’histoire numéro 1 devient au contraire essentiel dans la trame de l’histoire numéro 2. D’où le problème technique : comment raconter une histoire pendant qu’on en raconte une autre. Et la thèse numéro 2 : l’histoire secrète est la clef de la forme du conte.
L’occulte du conte
Il y a une forme moderne du conte qui transforme cette structure en omettant la surprise finale, sans fermer la structure de l’histoire, qui laisse là le tracé d’un récit, la tension des deux histoires ne se résolvant jamais. Voilà ce que l’on considère comme étant proprement moderne, la soustraction du point de capiton final qui laisse les deux histoires se poursuivre en tension, dans une tension qui ne se résout jamais.
C’est par exemple le cas, dit Piglia, chez Hemingway qui pousse à son comble l’art de l’ellipse, de telle sorte que l’histoire secrète reste hermétique. On s’aperçoit simplement qu’il y a une autre histoire qu’il faudrait avoir racontée et qui est restée absente. Il y a un creux. Si on modifiait la note de Tchékhov à la Hemingway, elle ne raconterait pas le suicide, mais l’ensemble du texte serait écrit de telle sorte qu’on devrait penser que le lecteur le savait déjà.
Kafka constitue une autre de ces variantes, qui raconte très simplement, dans ses nouvelles, l’histoire la plus secrète, cette histoire secrète qui vient au premier plan, racontée comme allant de soi, et est au contraire chiffrée l’histoire qui devrait être visible mais qui devient quelque chose d’énigmatique et de caché.
On verrait ainsi, à partir de la note de Tchékhov, l’histoire du suicide au premier plan et banalisé, tandis que l’événement terrible serait la partie de jeu elle-même. La variante borgésienne consiste à raconter l’histoire numéro 1 comme appartenant à un genre littéraire, c’est-à-dire en fait d’aller chercher les vieux stéréotypes d’une tradition, de les parodier, et l’histoire interne, secrète, est toujours la même : la rencontre d’un homme avec un acte unique ou une scène unique qui définit son destin. Plus encore, dit Piglia, Borges fait de la construction chiffrée de l’histoire le thème même du récit, c’est-à-dire qu’il raconte et il fait voir toutes les manœuvres pour pervertir le normal et construire une trame secrète avec les matériaux d’une histoire visible, de telle sorte que les problèmes supposément techniques de la forme du récit littéraire deviennent l’anecdote même racontée dans le récit. L’effet final est très bien formulé par Piglia : « Le conte se construit pour faire apparaître artificiellement quelque chose qui était occulte. Il reproduit la recherche toujours renouvelée d’une expérience unique qui nous permet de voir, sous la surface opaque de la vie, une vérité secrète. » Il a là recours à Rimbaud: « La vision instantanée qui nous fait découvrir l’inconnu ne se situe pas dans une lointaine terra incognita, sinon dans le cœur même de l’immédiat. »[2]
J’ai déjà fait une allusion à ce phénomène présent dans plusieurs des histoires de Borges[3]. On voit d’abord se tisser un complot, une conspiration de quelque peu de personnes, qui ensuite s’étend jusqu’à l’humanité tout entière. Les quelques conjurés montent alors dans une carriole, vont se promener, et comprennent que le secret qu’ils cherchaient est là partout, que c’est dans le total que réside ce secret. C’est ce à quoi renvoie ici Piglia. Sa dernière phrase m’a beaucoup frappé : « Cette illumination profane s’est convertie dans la forme même du conte. » Cette illumination de l’immédiat se fait sans référence à Dieu, sans référence à rien qui soit transcendant. Notre ami Philippe Sollers s’apprête à sortir un épais roman : Une vie divine[4]. Sans doute la sienne. Cette Vie divine n’est pas sans rapport, peut-être inverse, avec l’illumination profane qu’évoque ici Piglia.
Si j’osais, j’appellerais le cours de cette année : « Illuminations profanes ».
Ce regard littéraire est évidemment informé de la psychanalyse. Il y a là tous les échos possibles de « Fonction et champ de la parole et du langage ». Nous nous trouvons à l’aise dans Borges et dans Piglia parce que ce sont des écrivains de l’époque de la psychanalyse. La psychanalyse reprend son bien dans ces écritures.
2. Une théorie de la pratique
Cette référence à l’écriture ne me paraît pas inutile pour saisir ce que Lacan voulait dire en écrivant au tableau, au début d’une année: « L’essence de la théorie psychanalytique est un discours sans parole »[5]. Qu’en est-il ? Est-ce un discours muet ? Un discours secret ? Est-ce le fameux couteau sans lame auquel manque le manche, le couteau de Lichtenberg? Est-ce ça le discours sans parole?
Il faut saisir, dans l’orientation lacanienne, l’orientation vers un discours réduit à une écriture. La logique, l’établissement d’une logique passe toujours par une réduction du matériel. On reconnaît son émergence, par exemple, quand on transforme une phrase en proposition, et qu’à cette proposition elle-même, on peut lui substituer la lettre A, et donc, par là, vider le sens. Peu importe ce qu’elle dit, on ne la retient qu’à titre d’éléments distincts dotés d’une valeur de vérité.
Quand Lacan évoque le discours sans parole, il se réfère à un discours écrit. On peut considérer un peu mystérieux d’appeler ça l’essence de la théorie. Cela dit au moins que ce n’est pas l’existence de la pratique, puisque alors c’est la parole qui vient au contraire au premier plan. La parole est dans la psychanalyse comme l’histoire numéro 1 de Piglia, et en même temps, ce qui s’écrit de cette parole vient à se déposer sous forme d’écriture. On peut au moins dire que la théorie se soutient d’une écriture qui se transmet invariable.
D’ailleurs, quelle est l’essence de la religion, au moins celle des grandes religions ? N’est-ce pas également un discours sans parole? Il s’agit alors des écritures sacrées. De notre temps contemporain, étant donné notre relativisme, non pas celui des autres, mais le relativisme profond du catholicisme et du protestantisme, l’islam nous apprend le prix qu’on peut donner à un discours sans parole quand il s’appelle le Coran. Toute attaque à cette écriture, toute mise en cause de la matérialité même du Coran, suscite une émotion devant laquelle on ne peut que s’incliner, et qui interroge les autres religions du Livre sur le rapport plus cool qu’elles ont avec leur écriture sacrée. C’est l’islam qui enseigne ce que peut être une écriture sacrée, et le pathos, l’émotion, qui va avec. D’ailleurs, le respect des écritures donne lieu à pia-piater et à s’égorger durant les siècles et les siècles des siècles. Et pour ce qui est des sciences, tant que leur discours ne cristallise pas en formules mathématiques applicables à l’aveugle, on peut douter de leur qualité scientifique.
Ce qu’il y a au crédit de la psychanalyse, c’est une pratique qui a des effets. C’est pourquoi je ne trouve pas du tout déplacé ce qu’a inventé un des nombreux coauteurs du Livre Noir de la psychanalyse, que j’avais jadis – il y a bien longtemps – recruté au Département de Psychanalyse, ce même département au sein duquel je m’exprime. Peut-être a-t-il fait une très mauvaise rencontre ici pour que cela le mette sur ce chemin ! Ce n’est pas quelque chose de futile de dire que la théorie psychanalytique est une théorie zéro. Ce n’est pas si loin de « l’essence de la théorie psychanalytique est un discours sans parole ». Lacan veut dire que la théorie psychanalytique proprement dite est une théorie de la pratique psychanalytique, ce n’est pas une théorie de l’inconscient en tant que tel. Qu’il y ait pratique de la psychanalyse est en effet ce qui est de plus sûr à mettre au crédit de la psychanalyse. Pour le reste, les théories ont été multiples pour rendre compte des effets de cette pratique, et Lacan a la faiblesse de penser que ce qu’il a, lui, élaboré, est plus près des effets que l’on constate de cette pratique.
Ce qui fait ici le départ, ainsi que la futilité de ces entreprises, c’est que, tant que la pratique subsiste avec ses effets, Le Livre Noir, c’est zéro.
Y a-t-il une transmission par l’écriture seule ? Lacan peut dire que Freud a cogité l’inconscient, mais qu’il n’a pu mettre encore sur ses pieds l’expérience qui instaure son régime : « ça devait me rester de le faire »[6]. Il fait une différence très profonde entre l’inconscient, sa cogitation, et l’instauration d’une expérience qui met finalement l’inconscient au pas de son discours. Il donne une indication précieuse en considérant que Freud n’a pas mis au point la structure de l’expérience analytique de son temps.
3. Conséquence du discours
Une négation au niveau du réel
Cette opposition de l’histoire numéro 1 et de l’histoire numéro 2, que je reprenais de Piglia, n’est pas si éloignée de ce que nous distinguons depuis Carnap, à savoir deux langages essentiels: le langage-objet et le métalangage. Cette distinction à laquelle s’est référé Lacan provient très précisément de La syntaxe logique du langage. Il s’agit toujours dans les faits de la syntaxe logique d’un langage, puisque son intérêt principal, et même unique, porte sur les langages déjà formalisés. Il appelle syntaxe logique la théorie formelle des formes linguistiques de ce langage et distingue le langage qui fait l’objet de notre investigation et celui qu’il appelle métalangage dans lequel nous parlons au sujet des formes linguistiques du langage-objet. Bertrand Russell a pu dire à propos de cette distinction, dans l’introduction qu’il a donnée au Tractatus de Wittgenstein, que là s’ouvrait une hiérarchie infinie, sans limites, ce qu’on peut retraduire en termes de métalangage qui s’inclut successivement à l’infini[7]. L’idée était d’ailleurs très borgésienne elle aussi. Dans son ouvrage Meaning and Truth, Russell prend bien soin de dire que cette hiérarchie de métalangages qui fluctuent les uns les autres a de l’infini seulement progressif, puisque, dans l’autre sens, il faut bien qu’il y ait un langage-objet qui soit primaire, pour que le langage même puisse commencer – get started.
Il donne un portrait de ce langage primaire assez savoureux, puisqu’il n’en reste pas grand-chose – la réduction va au maximum. C’est un langage où l’on peut seulement dire ce qui est, et seulement proférer des assertions. La négation suppose ce langage-objet et appartient donc déjà au métalangage numéro 1, de telle sorte que l’assertion au niveau primaire du langage n’a pas d’antithèse, n’a pas de contraire. C’est exactement le contraire du livre de « Tlön » chez Borges qui a toujours son contraire, qui ne se promène jamais sans son contraire avec lui-même. Ici, l’assertion correspondant au langage primaire n’a pas d’antithèse. Donc, la négation se trouve reportée au métalangage numéro 1. Il faut déjà qu’on ait dit il y a du beurre dans le cagibi, il faut déjà savoir ce que c’est que beurre et qu’il y a du beurre – pour autant qu’on va mettre du beurre dans le cagibi –, pour dire il n’y en a pas. C’est donc renvoyé à un niveau supérieur.
Cela permet de comprendre les difficultés que Lacan a traînées plusieurs années avec son assertion négative Il n’y a pas de rapport sexuel. Il s’est interrogé jusqu’à plus soif sur la négation et sur le droit de formuler une négation de ce genre à un niveau qui est celui du réel, ce qui n’est pas si loin de ce que Russell essaie d’appeler le primaire. En quoi peut-on, au niveau primaire, dire une négation? Chez Russell, le langage-objet en tout et pour tout ne comporte à la fin que des object words, des mots d’objet, ou mots-objets, qui ont la caractéristique d’avoir tous du sens in isolation. Ils ont du sens tout seuls et ils peuvent être appris sans supposer d’autres mots. Autrement dit, il repousse ici très clairement ce qui est le binarisme jakobsonien et la notion que le mot n’a de sens qu’articulé en système. Plus encore, l’image que nous avons du langage à partir de Russell est qu’il est coupé de tout effet réel, de toute conséquence.
Effet du symbolique dans le réel
Voilà où nous avons à penser la conséquence du discours. Cette exigence d’un discours qui ait de la conséquence se fait entendre dans l’enseignement de Lacan et elle fait la différence avec ceux qui pensent que le discours est en lui-même parlotte, comme dit un autre Lacan.
La conséquence du discours s’entend de deux façons. Il y a d’abord l’artifice logicien, qui consiste à détacher des langues parlées une zone qui fait enclave, une zone où il s’agit de choses comme si... alors..., de déductions, de démonstrations, d’implications, de conclusions certaines, avec des lexiques et des grammaires sur mesure. C’est de cette zone qui est comme une enclave dans le langage parlé où il est question de la conséquence que traite essentiellement Carnap. Cela nous a donné, en effet, un certain savoir de la conséquence, qui est peut-être ce qu’on peut trouver de plus voisin pour représenter ce qui fut l’utopie d’une langue universelle telle que, par exemple, la rêva au dix-septième siècle le fameux évêque Wilkins. Je dis le fameux!, mais il ne l’est pas tellement. C’est dans Borges – c’est repris par Lacan[8] –, qu’on entend d’abord parler de l’évêque Wilkins qui se dépensa dans la construction d’une langue artificielle qu’il proposerait à toutes les nations. Mais la langue universelle de l’évêque Wilkins comme cette enclave logique dans le langage, ce n’est pas une langue, puisque personne ne la parle, c’est tout juste un langage écrit et inventé.
Et puis, il y a la conséquence, au sens de ce que le discours suscite dans le réel. C’est par là que le discours ne serait pas vain. Le mot de conséquence veut dire ici effet du symbolique dans le réel. C’est ce que nous appelons la structure, c’est-à-dire le savoir en tant que cause. Il est intéressant que le Lacan numéro 2 ait fini par faire cette niche au Lacan numéro 1, de définir la structure comme du réel et non pas du symbolique. On croyait pourtant avoir appris le contraire, mais on l’apprenait du Lacan numéro 1. Le Lacan numéro 2 considère comme absurde que la structure soit autre chose que du réel.
Nature
Pour essayer d’y comprendre quelque chose, nous devons prendre la chose de plus loin que ce à quoi nous faisons volontiers un petit bye-bye, et qui s’appelle l’écologie. C’est la nature en tant que nous pouvons lui dire adieu. La nature, l’idée, le fait de la nature, son existence, a nourri au cours des siècles d’innombrables contemplations et fantasmagories. Descartes lui-même, vaillant cavalier, a succombé dans sa physique à l’hypothèse des tourbillons. C’est une fantasmagorie. Et de tout ce fatras, la physique mathématique, celle qui est née au dix-septième siècle, se distingue par les conséquences réelles qu’elle s’avère capable d’apporter dans cette nature, y compris celle de faire rêver à l’anéantissement de l’humanité, et en plus, sans jugement d’aucune sorte. Le judiciaire ne donne aucune garantie, mais, là, cela nous accompagne à l’idée de l’anéantissement de l’humanité, du tout de l’humanité, sans jugement, mais plutôt par l’effet conjugué de la bêtise et de la folie. Le film génial de Kubrick Docteur Strange Love le montre très bien, où l’on voit, sous les yeux, le processus qui conduit à la destruction de la planète et qui est dû à un mixte, à un mélange de folie et de bêtise. Que faut-il en conclure ? Que le symbolique est entré dans le réel. C’est la version classique du lacanisme. On peut dire aussi – c’est moins classique – que nous trouvons non pas le réel, mais un réel, que cette science s’est créée sur mesure en le prélevant sur la nature. Faut-il dire le réel ? Faut-il dire un réel ? Et quelle valeur chacune de ces expressions est-elle susceptible de prendre ? En tout cas, si mangée que la nature soit – ou qu’on l’imagine – par le réel ou par le symbolique, elle se définit – c’est là-dessus que nous conduit Lacan – de ce qu’aucun discours n’y a de conséquence.
Une enquête a été faite sur le sens du mot nature, un Essai sur l’histoire de l’idée de nature, Le voile d’Isis, par le philosophe, l’historien, Pierre Hadot[9]. C’est vraiment une pièce à l’appui de cette thèse, puisqu’il ne se gêne pas pour dire que près de vingt-cinq siècles de pensée ont été nourris par les trois petits mots, dont on dit – c’est la tradition qui veut ça – qu’ils furent déposés par Héraclite dans le temple d’Artémis à Éphèse : « phusis kruptesthai philei », la nature aime à se cacher.
Sublime oracle ! L’historien étudiant la chose peut dire : malgré des variations, en philosophie, sur la nature aime à se cacher, on n’a pas fait un seul pas de plus. On en trouve, pour lui, encore l’écho chez Heidegger, quand phusis se découvre, la phusis qui aime à se cacher, et c’est alors aléthéia, vérité, qui surgit[10]. Nous sommes évidemment plutôt gênés par l’idée de traduire phusis par natura, le mot latin n’ayant pas du tout la même valeur qu’en grec. La chute de ce texte sur Aristote est : Fusie est alhqia –la nature est vérité – « déclosion dans l’ouvert, et pour cette raison cruptesqai filei » –pour cette raison la nature aime à se cacher. Il y a là comme la répétition de ces trois petits mots qui soutient la cogitation philosophique depuis vingt-cinq siècles. Avec cette définition de la nature, aucun discours n’y peut rien, aucune combinaison de signifiants n’aura aucune incidence sur ce terme. C’est en quoi l’on peut dire que la nature est définie du fait qu’aucun discours n’y a de conséquence.
Vérité
On est là tout à fait à l’opposé du régime des lettres que j’évoquai. On est à l’autre bout du kruptesthai philei quand on s’intéresse à ce que les stoïciens ont pu faire du langage. Ils se sont montrés capables de s’intéresser à une proposition aussi peu avenante que S’il fait jour, alors il fait jour. Proposition qui est vraie sans qu’on ait seulement à ouvrir les rideaux. On substituera avantageusement au jour qu’il fait la lettre A – initiale de L’Âne –, et on désignera ainsi le si... alors..., pour obtenir une concaténation aussi intéressante que celle-ci : si A, alors A.
Tout devient plus complexe et plus intéressant si vous admettez dans cette histoire un B : si A alors B. Cela ouvre un monde de spéculation. Et c’est sans doute un peu court.
Si on a deux termes, ils peuvent avoir des valeurs de vérité distinctes. Il suffit de faire un petit tableau.
Si cette proposition est vraie, alors la combinaison est vraie, si la première est vraie, et la seconde fausse, la combinaison est fausse. Si, ici, la première est fausse et la seconde également, la combinaison est vraie, et si celle-ci est fausse et la seconde vraie, leur combinaison est vraie.
Voilà un de ces discours sans parole que nous étions en peine de trouver. C’est ce qu’on peut dire, ici, sur le mode de ce petit tableau de vérité, et cela reste l’effort de Lacan de réduire les termes analytiques à des tableaux de ce genre. La conséquence comme la vérité y sont fermement enfermées dans le discours. Il en va autrement quand on définit la vérité elle-même à partir de l’implication. C’est le tour que joue Tarski dans un célèbre article du début des années trente et qu’il formule dans une proposition renversante :
« Il neige est une phrase vraie si et si seulement il neige ».
« il neige » si il neige
La phrase oblige à regarder par la fenêtre de son igloo pour s’assurer de la vérité du dit, de sa conformité à ce qui est le cas. Il y a un petit jeu de guillemets qui sont mis et ôtés, les guillemets signalant que l’on change d’univers du discours. Leur présence indique que l’on cite et leur disparition que l’on décite – traduction du terme anglais disquotation, de quotation, citation, qui donne décitation en français.
Tarski démontre que cette définition de la vérité échoue pour les langues naturelles comme pour les langues formalisées complexes. Davidson, lui, s’est servi de cette proposition en l’inversant pour qu’elle fasse pont entre les langues. Voici comment on peut en faire une instruction sur le sens. Snow is white est vrai si, et si seulement, la neige est blanche. En inversant la formule, on a de quoi apprendre le sens des propositions d’une phrase.
4. Du sujet au parlêtre
Plutôt que de regarder par la fenêtre, on consultera ici le dictionnaire, ou mieux l’encyclopédie. Le sauvage de Bougainville se moque de la neige et de sa couleur, quel supplément leur est enseigné. L’important est que cette fonction s’exprime ici comme une unité de valeur, une unité de valeur de vérité, et qu’elle est donc chiffrable. Il faut passer par là pour avoir un discours qui mordrait sur le réel.
Privilégier les discours qui ont de la conséquence dans le réel est le critère que le premier Lacan a presque toujours utilisé jusqu’à ce que ça cède dans les textes mystérieux de sa fin d’écriture où, en fait, il trouve même les catégories de la science futiles. Mais le premier Lacan enseigne au contraire le sérieux du discours et y voyait le privilège du structuralisme.
Pourquoi le structuralisme est-il sérieux ? Pour autant que le sérieux vraiment sérieux, c’est le sériel, qui est fait d’éléments, de suites, de configurations, d’homologies, de répétitions. Ce qui est sérieux pour Lacan, c’est la logique du signifiant, c’est-à-dire le contraire d’une philosophie, pour autant que toute philosophie repose sur l’adéquation, la transparence, l’accord, l’harmonie de la pensée avec elle-même. Il y a toujours caché quelque part, dans une philosophie, un je = je, qui constitue ce que Lacan appelle à un moment « l’erreur initiale dans la philosophie »[11], c’est-à-dire qui consiste à privilégier cette égalité, et donc à faire croire que le je est contemporain de lui-même, alors que sa constitution est toujours en retard sur l’émergence de sa cause, de petit a.
L’inconscient veut dire que la pensée est causée par de la non-pensée qu’on ne peut ressaisir au présent, sinon à la saisir dans la conséquence. C’est ainsi que Georges Gandin peut ressaisir la conséquence au temps d’arrêt quand il s’arrête pour dire : « Tu l’as voulu, Georges Gandin ». Il fait temps d’arrêt pour ressaisir dans la conséquence ce qui était causé par de la non-pensée.
Cette critique du je = je s’est inscrite, pour Lacan, à la rubrique du sujet barré, dans une opposition au sujet barré. Mais qu’est-ce que fait ce sujet dans l’expérience analytique? Il s’y trouve dispensé de cette proposition je le dis et je le répète, pouvant et devant dire des propos qu’il est dispensé de soutenir sous la forme d’un je dis et je le répète. On arrive ainsi à une certaine pureté qui laisse au psychanalyste la charge de soutenir ce qui est avancé.
On voit pourtant surgir dans l’enseignement de Lacan les premiers arguments qui montrent que ce $ est trop étroit pour soutenir toutes les fonctions. Au départ, il est fait pour ça. Nous pouvons écrire le sujet $ parce que nous le vidons complètement et que nous chargeons de la récollection le grand Autre où, en effet, tous les signifiants sont supposés trouver place, voire tout le discours universel dans ses variantes, l’infini hiérarchique de Russell, le langage primaire, les langages de dessous. Cet Autre est aussi plein que le sujet barré est vide. Cela rappellerait pour un peu la fable de la grenouille. Le $, là bien plus fort que la grenouille, abandonne tout prédicat à l’Autre et fonctionne pour nous comme manque de.
Comment tenir compte de ce qu’il y a une continuité, une durée de quelque chose qui apparaît bien lié au sujet ? Lacan a rendu compte de cette durée par un terme qu’il a au départ complètement opposé à $, à savoir le moi, l’opposant au moi comme étant du symbolique par rapport à l’imaginaire. Mais les traces qu’on observe dans l’enseignement de Lacan sont là pour indiquer qu’il y a quelque chose qui, autour du sujet, fait soudure, fait un gel. Le terme autour de quoi se fait ce gel, le seul terme auquel Lacan peut avoir recours, c’est le fantasme, et ce serait donc le petit a qui donnerait sa continuité, sa soudure, au sujet barré. Comme si nous avions ici une suite d’instants subjectifs et que seule leur relation à petit a fait du sujet sa consistance ou qu’il se produit tout de même une certaine soudure.
Lacan s’en emparera par la suite pour définir le parlêtre. Le parlêtre est le sujet devenu durée et s’inscrivant comme Un du corps. Ce qui lui donne son assise dans le Lacan numéro 1, c’est le rapport du sujet barré avec petit a. La précipitation autour de $ ouvre la place du corps. L’homme a un corps, on ne peut pas le dire du sujet barré. L’homme parle avec son corps et, dit Lacan, « il parlêtre de nature » – le mot nature étant bien fait pour amener que, ce faisant, il se dénature.
Parlêtre est, pour Lacan, l’équivalent ou ce qui a aussi vocation à remplacer l’inconscient freudien, et l’on voit que si on peut le donner comme la transformation du sujet barré ou de l’inconscient, c’est bien parce qu’il est foncièrement particularisé.
* Texte et notes établis par Catherine Bonningue à partir de la leçon du 9 novembre 2005 de L’orientation lacanienne III, 8, enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII.
[1] . Intervention aux Journées de l’ECF le 6 novembre 2005.
[2] J.-A. Miller traduit Rimbaud de l’espagnol.
[3] Miller J.-A., « Le coït énigmatisé : Une lecture de “La secte du Phénix” de Borges », Quarto, n° 70, avril 2000, p. 8-14.
[4] Sollers P., Une vie divine, Paris, Seuil, 2006.
[5] Lacan J., D’un Autre à l’autre (1968-69), chapitre 1, 13 novembre 1968, Paris, Seuil, 2006.
[6] Lacan J., « Préface à L’Éveil du printemps » (1974), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 562.
[7] Russell B., « Introduction », in Wittgenstein, Tractatus logico-philosophicus, Paris, Gallimard, 1961.
[8] Lacan J., « Le séminaire sur La lettre volée » (1957), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 23.
[9] Hadot P., Le voile d’Isis, Essai sur l’histoire d’idée de Nature, Paris, Gallimard, 2004.
[10] Heidegger M., « Ce qu’est et comment se détermine la fusie » (1958), Questions I et II, Paris, Gallimard, 2000, p. 471-582, notamment la fin du texte.
[11] Lacan J., « Réponses à des étudiants en philosophie sur l’objet de la psychanalyse » (1966), Cahiers pour l’analyse, n° 3, Paris, Graphe diffusion Seuil, 1966, p. 6.