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Jacques-Alain Miller
Être nommé …
Vers PIPOL5
Je vous livre le titre de PIPOL 5 et vous donnerai ensuite son mode d’emploi.[1] Il semble que ce soit un titre obscur. Quand je l’ai présenté à Vicente Palomera, il a pâli, pour autant que l’on puisse le voir pâlir sous la barbe. Il a en tout cas balbutié : « Ce n’est pas clair. » Cela m’a fait plaisir, car en général, on me complimente sur la clarté de mes propos, et c’est un fait : j’aime la clarté. C’est d’ailleurs pourquoi j’ai aimé Lacan, parce que je l’ai toujours trouvé très clair. Et puis j’ai constaté que certains ne le trouvaient pas clair, alors j’ai commencé à le traduire et j’ai continué jusqu’à aujourd’hui. Bien entendu, il y a aussi chez Lacan des zones d’ombre, comme ce noir autour de la bouche du cheval qui effrayait le petit Hans et que l’on retrouve dans un tableau de Véronèse. Rien n’empêche que l’on rende compte clairement de ces effets d’ombre.
La réflexion de Vicente Palomera m’a fait voir que j’aimais la clarté, que c’était même plus que ça : que l’obscurité de mon discours, de ma pensée, me donnait un véritable malaise. C’est un effet de la paranoïa qui m’est propre. Si le champ n’est pas inondé de lumière, on ne sait jamais ce qui peut vous arriver ; par quelle voie l’Autre méchant trouvera à vous atteindre et à mettre en question votre consistance ? Être clair, c’est mon signifiant-maître, c’est mon insigne. Et je l’ai fait reconnaître dans le champ freudien où je suis toujours salué par ces mots : « Vous êtes si clair ! Comme d’habitude… »… Sauf pour Vicente. Je suis ravi qu’il ait résisté à cette suggestion de masse et que, pour une fois, quelqu’un m’ait trouvé « pas clair ». J’ai tout de même fait des progrès. Parce que je suis analysant — je suis un analysant permanent —, j’ai accédé au clair-obscur, j’ai appris à supporter l’obscurité — il faut la supporter pour déboucher dans la lumière.
Cela dit, voici ce titre obscur destiné à PIPOL 5 : « Être nommé… » C’est un verbe à l’infinitif, avec trois petits points, pour marquer que c’est obscur et que c’est fait pour résonner. Puisque c’est si obscur, j’y joindrai un sous-titre qui pourrait être « Les conséquences psychanalytiques de la nomination ». Cela signifie ses conséquences cliniques dans chacun des trois registres — symbolique, imaginaire, réel. Je vous livre aussi mes toutes premières réflexions à ce sujet qui peuvent servir de mode d’emploi pour PIPOL 5.
À vrai dire, dans les Rencontres PIPOL, peu importe le titre. De toute façon, on apporte des cas, et on apporte ceux dont on a envie de parler devant un public. Le titre est là pour vous inciter à prendre un certain point de vue sur le cas dont vous brûlez de parler. Le titre est fait pour vous donner un angle, rien de plus.
Dans mon intention, ce titre tel que je l’entends — « être nommé… » —, donne à la désinsertion son contrepoint. « Être nommé… » est au principe de toute insertion symbolique de l’être. Pour Freud, le grand opérateur d’insertion symbolique était le complexe d’Œdipe. Lacan y a reconnu la structure d’une métaphore commandée par le Nom-du-Père. Mais « Nom-du-Père » est un nom qui est lui-même métaphorique. C’est un nom retentissant qui est donné à une fonction universelle que nous pouvons désigner, grâce à Lacan, comme la fonction du signifiant-maître. Le nom de Nom-du-Père, comme l’indique Lacan, nomme le signifiant-maître dans la tradition judéo-chrétienne. Au XXIe siècle, en Europe du moins, nous sommes déjà bien engagés dans une société post-traditionnelle. S’il n’y avait que le Nom-du-Père de la tradition pour assurer la fonction du signifiant-maître, cela ne nous mènerait pas loin. Mais il est d’autres signifiants-maîtres. Lacan signale expressément dans un de ses derniers séminaires, qu’« être nommé à » est aujourd’hui un des Noms-du-Père, fonctionne comme Nom-du-Père. Être nommé à une charge, à une fonction, à un poste de travail, à une place dans l’organisation sociale, cela fait fonction de Nom-du-Père. Le chômeur meurt. Le chômage, c’est la mort sociale dont les conséquences cliniques sont aujourd’hui avérées. La portée du nom s’étend plus loin encore. On pourrait soutenir qu’être, c’est être nommé. Ne pas être nommé, c’est ne pas être.
Puisqu’à PIPOL, il s’agit de cas, il s’agira à Bruxelles, en 2011, de relever, entre autres, les nominations dont le sujet a été électivement affecté dans le discours de l’Autre familial. Non seulement le prénom, mais aussi la reconnaissance, dans ce discours, d’un ou plusieurs attributs privilégiés dont le sujet restera porter la marque. Par exemple, la fille qu’on appelle « la petite » et qui, toute sa vie, secrètement ignorée d’elle-même, est restée « la petite », car ce nom s’est inscrit sur son blason, et qui, à l’approche de la soixantaine, découvre comment elle a pu être gouvernée par ce nom-là, dans les conjonctures essentielles de sa vie. Ou encore, le garçon, dont le cours de la vie a été marqué du fait d’avoir été dit « imbécile », parce qu’il n’avait pas compris une obscure injonction paternelle.
Tout aussi déterminants sont les noms et attributs que le sujet a conférés primordialement aux personnages de son milieu infantile. Sans compter les événements, les sentiments, les affects, les calculs que le sujet a nommés et qui forment le monde sémantique dans lequel il se déplace. Et puis il y a aussi les événements, les sentiments, les affects qu’il n’a pas su, qu’il n’a pas pu nommer. Et ces noms surgiront éventuellement dans l’analyse, de sa propre parole ou de l’interprétation. Il y a des gens, disait La Rochefoucauld que je cite de mémoire, qui n’aimeraient pas, s’ils n’avaient entendu parler de l’amour[2]. L’interprétation, c’est parfois cela : une nomination, la force d’un nom nouveau, capable de recomposer de fond en comble le monde sémantique d’un sujet. D’un côté donc le recueil clinique. De l’autre, le « être nommé » ouvre également le champ de la pratique de nomination telle qu’elle se manifeste, s’exerce dans le cours du traitement, de la cure, ou de l’analyse proprement dite. La recherche qui peut soutenir la rédaction de ces travaux cliniques pourrait se resserrer sur la problématique du nom propre. Elle a été à plusieurs reprises objet d’attention pour Lacan et joue en effet un grand rôle dans la logique à partir du moment où celle-ci est devenue mathématique. Cette problématique est présente depuis Frege et Russel jusqu’à Kripke, dont Lacan fut l’un des premiers à parler en France, en passant par des théoriciens moins connus, tel Gardiner, dont Lacan s’inspire dans son Séminaire IX[3]. Dans cette perspective, un chapitre est à remettre au jour, celui de la théorie des noms singuliers, non seulement des noms propres, mais des noms qui désignent une seule chose et qui constituent une sorte de paradoxe dans l’univers des discours, car le signifiant semble ici atteindre directement le référent. Le mot semble épingler directement la chose sans passer par le signifié.
J’ajouterais volontiers à ces références celle de Lévi-Strauss dans son ouvrage La pensée sauvage[4] et aussi cette question — à qui, à quoi donne-t-on des noms, des noms propres ? On les donne aux êtres animés sans doute, mais pas seulement, on donne des noms propres aux salles, aux tours, on en donne aussi aux rues. Lacan a dit dans un séminaire : « Un jour, je vous expliquerai pourquoi on donne des noms aux rues » et puis il ne l’a jamais fait. Ce sera l’occasion d’y réfléchir.
Si la recherche peut se resserrer sur la problématique logique du nom propre, elle peut aussi s’orienter sur la thématique de la narration. On est nommé à travers un récit. Par exemple, la jouissance trouve à être nommée à partir de ce récit stylisé, mythifié qu’on appelle le fantasme. Le noyau de la construction du fantasme, c’est la nomination de jouissance. La façon dont est nommée la jouissance délaisse immanquablement une part innommable qui explique pourquoi Freud pouvait considérer l’analyse comme infinie.
La passion d’être nommé, quand a-t-elle commencé ? Avec l’organisation de l’État, sans doute. Cette passion n’épargne ni l’analysant, ni l’analysé, ni l’analyste. Qui ne sait la charge libidinale qui s’attache à être nommé Membre de l’École (AME), voire AE ? Dans le nom, en effet, il y va de l’être, précisément pour celui qu’on appelle un « parlêtre ».
Il me reste à souhaiter que PIPOL 5 clarifie les conséquences psychanalytiques de la nomination, ce qui nous permettra de faire le pas suivant vers PIPOL 6.
[1] Intervention conclusive de Jacques-Alain Miller aux Journées de PIPOL 4 à Barcelone, le 4 juillet 2009. Depuis, un nouveau titre est arrêté pour PIPOL 5 : La santé mentale existe-t-elle ?
[2] Voici la citation exacte : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour. »
[3] Lacan J., Le Séminaire, livre ix, « L’identification » [1961-1962], leçons du 20 décembre 1961 et de janvier 1962, inédit.
[4] Lévi-Strauss C., La pensée sauvage, Plon, Paris, 1962.