D’une topologie du consentement

Francesca Biagi Chai

"Lacan Quotidien n°871"
Editions Publication électronique

attentat, parlêtre, malaise dans la civilisation, consentement, responsabilité du sujet
D’une topologie du consentement

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  • D’une topologie du consentement

    Francesca Biagi-Chai

    L’actualité littéraire a épinglé, à partir d’une indiscutable souffrance, la délicate notion du consentement[1] de l’enfant ou de l’adolescent. Un consentement à se faire docile à un autre, un adulte qui – quelle que soit ou paraisse sa motivation – amène le jeune à partager son intimité, sa sexualité. L’opinion a conduit cette notion de consentement aux portes du réformateur, du légiste, du politique et même, nous dit-on, de l’universel.

    Il y aurait d’abord un universel de l’enfance à situer comme un état latent en suspension entre, d’une part, un consentement de pleine possession de soi et, d’autre part, un non-savoir quasi absolu que l’on suppose être une particularité propre à l’enfance. En matière de consentement, la justice, dont la mission est de protéger les faibles, légifère. Elle cherche à délimiter un ensemble qui vaudrait de façon pérenne pour tous. Mais elle est sans cesse rattrapée, voire devancée, par l’opinion où se forgent, se transforment, les mentalités, la civilisation, son malaise et ses impasses.

    L’être parlant, du fait même qu’il parle, ne peut prétendre à aucune complétude, à aucune totalité. Il demeure, qu’il le veuille ou non, soumis au « il n’y a pas de rapport sexuel »[2], formule lacanienne qui dit la réalité trouée d’un non-savoir sur le sexe. Toute l’épaisseur de l’enfance, dans sa complexité, ses attentes, ses quêtes, ses désirs qui sont aux prises avec le monde desdits adultes, ses réseaux, ses systèmes, sa méchanceté, est remarquablement développée dans le texte de François Regnault, Laissez-les grandir ![3] Il rejoint Roland Barthes dans sa critique de l’enfant objectivé, vers lequel nous revenons insensiblement. « Aux temps classiques, l’enfant ne comptait guère »[4], note Barthes. À cette « essentialisation des âges », il ajoute celle des fous – « point de fous ni d’enfants dans notre littérature classique ». Et de pointer : « Pour toute cette modernité, l’enfance fonctionne exactement comme un mythe béni d’irresponsabilité [É] elle constitue une race particulière, close, essentiellement autre, prestigieuse par sa différence même »[5].

    Pour la psychanalyse, il s’agit, sans négliger les caractéristiques de ce qui se présente comme un groupe social, de ne pas faire disparaître le sujet de la parole et de la jouissance qu’est le parlêtre – seule généralisation qui vaille puisqu’elle dépasse les limites du groupe, de l’âge, de la structure pour interroger la jouissance foncièrement singulière, celle du vivant. Dès lors, la notion de consentement acquiert une dimension topologique et non ontologique, préservant ainsi la possibilité inéliminable qu’il y ait un sujet – à condition qu’on l’écoute, c’est-à-dire qu’on postule qu’il y est. C’est par là que la psychanalyse contribue à la marche du monde, éclairant à jour frisant les autres discours.

    Comment s’origine la topologie du consentement ?

    Le consentement exige qu’il y ait un autre, un autre qui vous demande quelque chose, qui veuille quelque chose de vous. Que comprend-on ? Qu’interprète-t-on de cette demande ? Quelles sont les conditions qui rendent possible qu’on en saisisse quelque chose, un impératif ou un désir ?

    La réalité se constitue pour l’enfant dans un consentement primordial : un dire Oui à la fonction même de la parole comme satisfaction pour qu’un Non puisse lui succéder, renoncement au principe de plaisir, pour faire lien dans l’Autre. C’est ce que signifie Freud en soulignant que le jugement d’attribution précède le jugement d’existence[6]. Avec Lacan, élargissons cette base. Sur fond de forclusion généralisée[7], du choc de lalangue sur le corps, du vide propre à l’hétérogénéité de cette rencontre, ce Oui inaugural ouvre à une symbolisation primordiale pour que « le réel vienne à s’offrir à la révélation de l’être »[8] et l’affecte. Le réel de ce Oui à l’Autre, à ce premier supposé savoir que supporte le Nom-du-père, conduit à un consentement à l’objet a, via la signification du phallus, un consentement au désir de l’Autre. Le sujet naît à son propre désir en s’unissant à la loi, c’est le sens du refoulement. Il ouvre, en même temps, le champ du mystère à la curiosité sexuelle.

    Sans le consentement primordial, la forclusion demeure et ce qui n’est pas reconnu, qui est forclos du symbolique, fera retour dans le réel, à l’occasion d’une conjoncture de déclenchement. Il fera événement, énigme et perplexité, en rupture avec l’évidence, le « on se comprend » de ceux qui appartiennent à « la paroisse »[9] du phallus.

    On entrevoit combien le consentement aux choses sexuelles prend alors une couleur différente. L’enfant s’avance, s’aventure, mal assuré dans cette zone inconnue et pourtant pressentie, appelée. C’est lui que Freud qualifie de pervers polymorphe ; or sa libido est balbutiante, pas encore condensée dans le scénario du fantasme – non, il ne jouit pas sans entraves. Dans la psychose, l’enfant, exilé de la quête du Graal, souffre-douleur dans la cour de récréation, consent à tout, ou bien trouble la quiétude du groupe par ses paroles crues sur le sexe qu’accompagnent des actes provocateurs, tentative de saisir le sel de la vie à défaut du sens qui lui échappe.

    Le consentement à la sexualité n’est donc pas l’aboutissement d’une maturation pulsionnelle standard, qui advient le jour J. Les modifications physiques et le désir naissant poussent à s’avancer avec cette assurance ambiguë que le mot « effronterie » qualifie si finement. Contrer ce penchant de l’enfant revient à l’adulte qui supporte les normes sociales et se doit de refuser l’attrait qui peut s’exercer sur lui ; il est de sa responsabilité aussi d’être attentif, prévenant, soit de savoir qui est cet enfant-là, quel espace lui offrir. Ce qui traverse tous les âges et persiste est que l’on ne donne jamais son consentement à l’autre qu’à la mesure de son propre symptôme. C’est ainsi pour l’enfant élevant ses frères et sœurs, ou parent de ses propres parents. C’est ainsi pour l’adulte qui dit « Je n’arrive pas à dire non » ou « Je ne peux jamais coucher deux fois de suite avec la même personne, moi qui rêve d’amour unique... »

    Pourquoi rappeler cela sinon pour faire entendre la complexité du consentement, ses paradoxes. Le consentement répond-il à la loi du tout ou rien ? Nous venons de voir que non, ne serait-ce que parce qu’il a une temporalité, une durée. Il y a des consentements qui évoluent et révèlent ensuite ce qu’ils contenaient de refus, d’un refus qui ne se disait pas, qui ne se savait pas.

    Du consentement à la responsabilité

    Sur cette marge se dessine le lien du consentement à la responsabilité. Aucun sujet ne peut s’appréhender en dehors de la civilisation qui le porte. Dans la course à la performance, au vedettariat qui s’accélère depuis le XXe siècle déjà, gagne in fine l’aveuglement concernant le sujet, le sujet de l’inconscient. Le moi autonome, répondant au surmoi social, a présidé aux abus que l’on découvre aujourd’hui. L’envers de cette découverte, de ce n’en-rien-vouloir-savoir se traduit par cette traque aux dits pervers, pas uniquement ceux d’hier et d’aujourd’hui, mais aussi ceux de demain – déjà dans la typification du fameux pervers narcissique, toutes sortes de pistes étaient données pour le démasquer dans les petits signes de la vie quotidienne. On continue, par ailleurs, d’ignorer la causalité psychique et la folie ; c’est que chacun doit être dans sa case et, de préférence, y rester pour que le système de psychologisation sociale fonctionne. Tandis qu’il y aurait plutôt à prendre la mesure de la responsabilité au sens fort, celle qui lie chacun à l’ensemble, la part que chacun prend au désordre du monde.

    On libère la parole certes – c’est toujours préférable au silence, à l’oubli de l’autre. Mais, pour être libérée, la parole exige moins un laisser-dire ou un pousse-au-dire qu’un climat de confiance où elle peut se faire entendre, parce qu’elle est accueillie et entendue. C’est pourquoi il n’y a pas une responsabilité, mais des responsabilités qui renvoient à l’environnement de l’enfant, immédiat et social. Ce sont bien ces conséquences que mesure le sujet, l’enfant qui s’est tu, celui à qui on n’a pas offert la possibilité de prendre sa responsabilité, parce qu’on n’a pas aperçu les signes de son malaise, de sa fragilité, pas entendu les discrets messages.

    Dans le silence de son trauma, l’enfant donne la température de l’époque, en même temps qu’il montre la vanité de ses attentes ou l’amorce de sa désocialisation : silence de la honte de celui ou celle qui avait confusément perçu que quelque chose n’allait pas, ne tournait pas rond, mais... ne pouvait le formuler, l’identifier ; silence de l’enfant impassible que l’incompréhension radicale laisse sans ressources ; ou encore silence qui est un appel vide, un défi au Père et, au-delà, à l’Autre.

    Freud en a fait l’expérience avec le cas de la jeune homosexuelle, qualifiée ainsi par Jacques-Alain Miller : « une des héroïnes les plus fascinantes de la littérature clinique freudienne »[10]. Si la fascination s’exerce, c’est qu’il y a un au-delà du dire, inscrit de longue date chez celui ou le plus souvent chez celle qui suit son chemin implacablement, sans crainte et sans pitié. Ce ne sont pas les hystériques qui aujourd’hui contraignent le Maître à se dépasser, mais ces femmes, dont on saisit l’étrange beauté, qui fascinent ou divisent ceux qu’elles interpellent, ceux qu’elles appellent à changer le monde. La psychanalyse, quant à elle, fait l’offre à chacun, dès l’enfance, d’écrire autrement son destin.

     

    [1] Cf. Springora V., Le Consentement, Paris, Grasset, 2020.

    [2] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un autre à l’Autre, Paris, Seuil, 2006, p. 226.

    [3] Regnault F., Laissez-les grandir !, Paris, Navarin, 2020.

    [4] Barthes R., « Pour une histoire de l’enfance », Œuvres complètes, t. 1, Paris, Seuil, 1993, p. 459.

    [5] Ibid

    [6] Cf. Freud S., « La négation », Résultats, idées, problèmes, t. II, Paris, PUF, p. 135.

    [7] Miller J.-A., « Forclusion généralisée », La Cause du désir, n° 99, 2018, p.131.

    [8] Lacan J., « Réponse au commentaire de Jean Hypolite », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 388.

    [9] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil, p. 118.

    [10] Miller J.-A., Élucidation, n° 8/9, Paris, Verdier, hiver 2003-2004, p. 27.