Discussion d’un cas clinique à l’Association Psychanalytique de Córdoba

Jacques-Alain Miller

"Revue de la Cause freudienne n°41"

Discussion d’un cas clinique à  l’Association Psychanalytique de Córdoba

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  • Discussion d’un cas clinique à

    l’Association Psychanalytique de Córdoba[1]

    Jacques-Alain Miller

    Le 6 Novembre 1997, une Société psychanalytique argentine appartenant à l’IPA, l’Association psychanalytique de Cordoba (APC), recevait Jacques-Alain Miller, pour une soirée de discussion clinique. Un cas y fut présenté par le Dr Juan Baena, membre de l’APC, avec le compte-rendu d’une séance. L’ensemble, qui s’était déroulé en langue espagnole, a été publié dans un petit volume coédité par l’APC et l’EOL (École de l’Orientation lacanienne), membre institutionnel de l’AMP, qui ont autorisé la publication de la présente traduction, ce dont la rédaction les remercie vivement.

    I. Présentation

    Marta, qui avait dix-neuf ans lorsqu’elle a consulté, en a aujourd’hui vingt-deux. Elle a abandonné en deuxième année ses études d’ingénieur. Au premier entretien, elle est venue accompagnée de ses parents, qui vivent dans une autre province. Cela se passait en juillet 1992. Son père, comptable, âgé de quarante-cinq ans, travaillait pour une entreprise multinationale, ce qui avait amené la famille à se déplacer périodiquement d’une province à une autre. C’est au cours d’une fête durant sa cinquième année d’études que le père a connu celle qui est encore aujourd’hui son épouse. Après un mois de sorties et deux relations sexuelles, celle-ci tomba enceinte. Lui l’abandonna ; la jeune femme fut alors mise à la porte de la maison paternelle par sa mère, puis envoyée dans différents endroits à la campagne pendant sa grossesse. Trois mois après la naissance de leur première fille – qui a un an de plus que la patiente – le père revint et ils se marièrent. Elle était vêtue de noir et portait le bébé dans les bras. Tout de suite enceinte à nouveau, elle donna le jour à Marta huit mois plus tard. Deux ans après, à six mois de grossesse, naquit la plus jeune des sœurs.

    Les parents de Marta se sont décidés à consulter parce qu’au mois d’octobre de l’année précédente, leur fille a tenté de se donner la mort à deux reprises : la première deux jours avant l’anniversaire de mariage de ses parents, en ingérant tous les médicaments qu’elle avait trouvés à sa portée ; la seconde, au cours de la nuit précédant la fête des mères : elle était arrivée dans la chambre de ses parents dégoulinante de sang, s’étant coupé les veines avec un couteau électrique. Cette même année, elle avait maigri de 16 kg, ce qui avait ramené son poids à 39 kg sans que ses parents aient rien remarqué de particulier (la patiente mesure 1,72 m).

    Un traitement de trois séances par semaine commença alors, jusqu’en décembre où il y eut l’interruption des vacances. Au lieu de revenir le premier lundi ouvrable du mois de février, elle ne revint alors qu’en avril.

    Elle abandonna ses études d’ingénieur et commença à prendre des cours de traduction de l’italien et du français dans des instituts privés. Elle mentionna que ces études d’ingénieur relevaient du choix de son père. De son vécu propre dans ladite faculté elle déclara : «Je ne supportais pas d’être la seule femme au milieu de tant d’hommes». Elle avait commencé à cette époque un traitement endocrinologique et un régime, car elle avait un excès de poids de 5 kg. Elle avait une grande amie, étudiante de la même filière qu’elle, et vivait avec sa sœur aînée qu’elle disait haïr mais avec qui elle commençait pourtant à mieux communiquer. Elle me fit part d’une autre tentative de suicide qu’elle avait faite à l’âge de quinze ans, dans les jours qui avaient précédé son anniversaire ; quand elle avait commencé à voir le sang, paniquée, elle avait appelé à l’aide une de ses sœurs, laquelle garda le silence sur cet événement pendant cinq ans. Au cours du premier entretien, elle rapporta un souvenir d’enfance, qu’elle avait, dit-elle, oublié jusqu’alors : à trois ans, elle s’était retrouvée sur le bord du toit de sa maison, appelant sa mère. Se rappeler cela lui donnait, dit-elle, la «chair de poule». Personne n’avait compris comment elle avait pu monter jusque-là. Elle évoqua aussi une scène datant de la même époque : lors d’une visite chez sa grand-mère, un oncle lui avait peint au rouleau le visage en blanc. Elle avait sombré dans un tel désespoir qu’elle s’était cachée dans une chambre où personne n’avait pu la retrouver jusqu’à la tombée du jour. Il apparut plus tard, dans la cure, que ce souvenir d’enfance était lié à une scène de séduction de la part de cet oncle. Elle raconte aussi que l’année de ses quinze ans, au réveillon de l’An, le meilleur ami de son père, complètement ivre, s’était jeté sur elle et l’avait tripotée en essayant de l’embrasser. L’année suivante, c’est son professeur de gymnastique qui avait essayé de la séduire.

    En juin 1993, à dix-neuf ans, Marta apprend par hasard, en même temps que sa sœur aînée, l’histoire de leur mère, que leurs parents leur avaient cachée jusqu’alors. Elle abandonne alors études, fiancé et traitement endocrinologique.

    Elle commence à manquer ses séances et, quand elle y vient, c’est avec des poèmes d’Alfonsina Storni, me demandant avec insistance si je pourrais, moi, lui trouver le dernier qu’elle a écrit avant de mourir. Elle apporte aussi des fantaisies, disant qu’elle n’avait pas été désirée et que sa mère était une idiote qui n’avait pas eu le courage d’avorter d’elle. Sa relation avec son père, qu’elle avait jusqu’alors idolâtré, commence à changer, au point qu’elle en vient à le haïr. Les week-ends elle fuit la ville et se réfugie à la campagne, chez sa grand-mère maternelle. Elle parle sans arrêt de Dracula (c’est le moment de la sortie du film de Coppola en première exclusivité, et elle commence à lire des livres sur le thème), en se montrant identifiée à Mina «[...] bien qu’elle ne sache pas si elle serait disposée à mourir pour être aimée de Dracula». Elle apporte des chansons de Madonna en anglais, pour que je les lui traduise : quand je lui demande de me dire ce qu’elle pense que ces chansons veulent dire, elle me répond qu’elles parlent sûrement de toutes ces choses interdites que fait Madonna et qu’elle renferment non moins sûrement aussi des messages diaboliques. En juillet, au lieu de quinze jours, elle prend tout un mois de vacances et manque en plus toute la première semaine d’août, malgré qu’elle soit en ville. Elle commence à ne plus venir qu’à une séance par semaine en me lançant toujours : «à la prochaine, s’il ne s’est rien passé d’ici là». A la mi-octobre elle cesse de venir à mon cabinet. Je décide d’aller la chercher chez elle – elle n’a pas le téléphone –, elle me dit qu’elle va venir (elle avait manqué deux semaines complètes) et elle ne revient pas ; une autre semaine se passe, je vais la chercher à nouveau. Elle réapparaît la semaine suivante, tout en noir, dans des vêtements nettement trop grands pour elle. Venue pour me régler mes honoraires, elle m’insulte pour avoir prévenu ses parents qu’elle ne venait plus depuis un mois. Puis, elle disparaît à nouveau pendant quinze jours. Je reprends contact avec ses parents, pour leur signifier qu’il est impossible de travailler de cette façon, et que je ne suis pas en mesure d’assumer la responsabilité de ce qui pourrait se passer. Ils me répondent qu’ils sont sur le point de partir en voyage. Marta revient à ses séances, en très mauvais état. La deuxième semaine de décembre, elle laisse un message sur le répondeur dans lequel elle me donne congé, en me remerciant pour tout ce qui a été fait dans le traitement etc., etc. Je vais chez elle, où c’est elle qui m’accueille ; elle était seule dans son appartement. Sa sœur surgit alors et se dit désespérée. Le soir, Marta vient au cabinet et me dit qu’elle a tenté de se jeter de la terrasse d’un grand magasin, qu’elle a été sauvée par le personnel de sécurité et que, deux jours après, elle a avalé le contenu d’un flacon de K'Othrina (c’est un produit anti-cafards). Je lui prescris un traitement médicamenteux ; trois jours après sa mère arrive et l’emmène jusqu’à la fin de l’année.

    En 1994 elle rentre à Córdoba avec sa mère, qui s’installe pour vivre avec elle toute l’année. La patiente se réfugie dans cette relation ; elle ne peut faire autre chose qu’être avec sa mère. Elle finira, néanmoins, par s’éloigner d’elle, après s’être sentie très frustrée face à une maman qui ne pouvait lui apporter aucune aide au-delà des nécessités vitales. Cette mise à l’écart lui permettra alors de faire des projets pour l’année suivante, comme celui de choisir une nouvelle carrière, et de désirer se faire des amis parmi ses pairs. Cette année terminée, sa mère retourne dans la province où elle réside actuellement. Tout au long de cette période, la malade est médicamentée, avec un tranquillisant majeur et un antidépresseur.

    Préalablement à l’interruption des vacances, nous nous accordâmes sur le fait que l’année suivante elle aurait quatre séances par semaine. Cette modalité s’est présentée en partie à la demande de la patiente. L’éloignement de sa mère provoqua en elle de fortes craintes, une sensation de «desahuciamento » (mot souvent utilisé par Marta, qu’elle ne peut définir mais qu’elle corrèle à une sensation de tristesse intense et d’angoisse. Le mot vient de desahuciar, qui signifie ôter tout espoir, abandonner, condamner) ; d’un autre côté, ce départ désiré est vécu comme une libération. C’est ainsi qu’elle disait souvent qu’elle «se sentait comme une petite fille stupide à côté d’une maman totalement stupide».

    2. Compte rendu

    La séance a eu lieu le mercredi 22-10-97.

    La patiente : Hier soir, j’ai vu un film qui m’a choquée. Il s’appelle Château de cartes. Vous l’avez vu ? Bon, il reste qu’il s’agit d’une fille dont le père archéologue meurt au cours de fouilles. La fille est témoin de cette mort ; selon une légende indienne (la petite fille parle trois langues dont l’indien), le père, en mourant, est allé dans la lune. C’est sûr que vous ne l’avez pas vu ? Le fait est que cette fille n’a pas pu assumer la mort de son père et qu’elle est entrée dans un autisme... ça existe vraiment, ça ?... en plus elle souffre d’insomnies et un matin, sa mère la trouve endormie dans une construction qu’elle a faite avec des cartes à jouer, comme une spirale ; la dernière carte venait d’un jeu de tarot et représentait la lune. La mère, après un long temps de réflexion, découvre un lien avec la légende et elle reproduit la carte en format géant... (silence). Bon, pour faire court, parce que je ne vais pas passer toute la séance à parler de ce film... cette petite fille a été soignée par un thérapeute qui l’a beaucoup aidée, à l’instar de sa mère, qui a beaucoup collaboré au traitement. Le film se termine par une rencontre entre la mère et la fille. Elle se disent quelque chose comme ceci, qu’elles se sont beaucoup manqué, qu’elles auraient eu grand besoin l’une de l’autre pendant le temps de la maladie, mais qu’elles n’ont pas pu communiquer. C’est très bouleversant, la vérité est que ça m’a énormément accrochée.

    L’analyste : Pourquoi cela vous a-t-il tant accrochée ? Ce n’est pas le genre de films que vous voyez habituellement ?

    La patiente : Si,... mais je ne sais pas (elle reste pensive quelques instants). Je ne pense pas m’être rien imaginé. C’est Tommy Lee Jones qui jouait le rôle du psychiatre et il regardait la fille à travers une vitre qui pour elle, de son côté à elle, avait l’air d’un miroir, elle ne savait donc pas qu’on l’observait. Moi je mourrais si quelqu’un faisait ça... À part ça, si vous voyiez les mines de psychiatre que prend le type... Après tant d’années, on apprend certaines choses (elle se met à sourire). Je sais bien plus de choses que vous ne croyez... (elle regarde sa montre). Vous n’allez pas me demander quelque chose ? Aujourd’hui je suis arrivée tard parce que je ne me suis pas réveillée, d’un coup je regarde l’heure et il était 9 heures. Je dis à ma sœur que je devrais venir en volant ici parce que j’allais être en retard. Je me suis payé un taxi deux dollars. Si bien qu’il ne me reste pas un sou d’ici la fin du mois. (Silence).

    Je vais vous raconter un rêve que j’ai fait il y a trois semaines. Je ne sais pas pourquoi je m’en souviens juste maintenant. Ce rêve était d’une barbarie... «Nous allions à la maison de campagne de ma grand-mère. Il y avait maman, ma sœur plus jeune et moi. J’étais la fiancée de Gerardo Romano...» Mais à moi il ne me plaît pas, il me dégoûte, il me répugne. On a bien vu qu’on dit de lui que tout est lié au sexe. Pour moi c’est beaucoup de bruit pour rien, c’est sûrement un pauvre diable. (Elle reprend le récit du rêve). «On me donnait à moi la chambre de ma grand-mère, elle est énorme, avec un fauteuil genre divan et un bureau. Dans le rêve nous faisions tout, avec Romano, mais dans le fauteuil. Soudain je voyais que de l’eau commençait à sortir, je ne savais pas d’où, mais elle arrivait jusqu’au fauteuil. Il disait : "Là, on ne peut plus rien faire". Aussitôt entraient, maman, ma grand-mère et alors moi aussi je disais qu’on ne pouvait rien faire. Nous étions déshabillés.»

    Vous n’allez pas me dire que ce rêve est illogique, moi avec celui-là qui me dégoûte, celui... non, non, c’est illogique. J’ai raconté ça à mes copines et elles m’ont dit que c’était un beau petit mec. Si ç'avait été Gary Oldmann ou Leo Sbaraglia. Mais avec ce dégénéré qui est le plus humiliant de la société. Je me suis réveillée en riant de ce manque de logique.

    L’analyste : Y a-t-il quelque chose de plus en rapport avec le rêve ?

    La patiente : Je pense à Romano, qui m’emmerde. Il se prend pour un sacré pistolet, il dit qu’il a tout fait avec tout le monde, il a fait du nudisme par ici. Pour moi si la Peleretti l’a laissé c’est qu’il ne se passait rien.

    L’analyste : À quoi vous fait penser l’eau ?

    La patiente : À maman, elle était en train de faire la lessive et l’eau débordait de la machine, ce qui est impossible parce qu’elle est automatique. Dans le rêve je disais qu’elle dérapait (resbalar), pardon, qu’elle débordait (rebalsar). Après, toutes les femmes rentraient dans la pièce et se mettaient à nettoyer (elle devient sérieuse et se dit fâchée). Dites-moi quelque chose, parce que ça m’a assez coûté de venir jusqu’ici... deux dollars. Bon, alors, dites-moi quelque chose. Vous devez l’interpréter. Ma sœur a l’œuvre de Freud, je vais me mettre à lire Freud.

    L’analyste : Et qu’est-ce que vous faisiez dans le fauteuil ?

    La patiente : Apparemment, nous avions des relations sexuelles. Je ne le voyais pas... Ce sont des choses que je suppose... Une fois j’ai rêvé que j’étais avec un Noir dans un placard. Il était très beau, le Noir... Mais dans un placard, si inconfortable... Illogique.

    L’analyste : Les relations sexuelles sont illogiques, pour vous ?

    La patiente : Pourquoi Gerardo Romano, qui me paraît repoussant ?

    L’analyste : Pourquoi ?

    La patiente : C’est un vieux nain qui s’est mis à faire des haltères, chauve, il n’arrêtait pas de dire des conneries, il se prend pour un surhomme, pour Nietzsche. Il se prend pour un étalon argentin et, pour moi, c’est un pauvre type avec qui il ne peut rien se passer.

    L’analyste : Il vous rappelle quelqu’un ?

    La patiente : Maxi, je connais des garçons musclés qui me plaisent. Ruben, Alexandre.

    L’analyste : Mais avec eux, il n’y a pas eu de fauteuil, ni rien de ce genre.

    La patiente : Ça y est, ça me fait penser à vous. Vous devez être un traumatisé du sexe. Vous devriez écrire le mot sexe sur les murs. Ça me fait peur, parce que vous finissez toujours par réussir à ce qu’on parle de sexe. Ça me rappelle Pedro. Il n’avait pas le droit de faire ce qu’il a fait. J’étais encore une petite fille qui jouait à la poupée... Vous savez... je ne sais pas si c’est vraiment important, mais dans le rêve Gerardo Romano ne me paraissait pas repoussant, je désirais être avec lui.

    3. Ouverture

    Cristina Blanco : La raison qui nous réunit ce soir est exceptionnelle : l’Association Psychanalytique de Córdoba a pour invité Jacques-Alain Miller. Elle est exceptionnelle parce que, après des décennies de luttes à la manière des Capulet et des Montaigu nous pouvons, dans l’esprit de Freud, organiser une rencontre animée par l’intérêt, qui nous est commun, pour la psychanalyse.

    J’espère personnellement que de telles rencontres se répéteront, même si je sais que ce n’est pas chose facile. Cette rencontre comporte un défi : celui de considérer les différences qu’il y a entre nous. En effet, nous ne cherchons pas la fusion, mais bien plutôt l’enrichissement qui consiste à tolérer et contenir, comme le dit Vattimo, l’oscillation entre appartenance et déracinement, ce qui suppose la découverte de ce qu’existent d’autres dialectes, en plus de celui qui est propre à chacun. Ce moment doit nous servir pour pouvoir reconnaître l’autre, tout en marquant les différences. Je répète donc que cette rencontre ne tend pas à la fusion, mais qu’elle est un échange dont nous attendons qu’il ouvre sur d’autres échanges possibles.

    Nous comptons donc aujourd’hui avec la présence de Jacques-Alain Miller, notre invité ; avec celle de la majeure partie des membres de l’Association Psychanalytique de Cordoba ; pour l’EOL, nous comptons avec la présence de sa présidente, Graciela Brodsky ; de son directeur, le Dr Leonardo Gorostiza, un membre du Conseil de l’EOL, le Dr Ricardo Nepomiachi, non moins qu’avec la présence de ceux grâce à qui nous sommes aujourd’hui ici : Diana Paulozky ainsi que Baby Novotny. Je donne la parole à Diana.

    Diana Paulozky : Je voudrais simplement vous lire un fax du Dr Jorge Forbes, de l’École Brésilienne de Psychanalyse, qui fait aussi partie de cette histoire, et que je vous traduis : «Chers collègues, chers amis, je regrette de ne pouvoir être présent parmi vous ce soir à Córdoba pour répondre à votre aimable invitation. Je ne crois pas exagérer en pensant que nous vivons un moment historique dans la psychanalyse. Depuis quarante-quatre ans, depuis la scission de Lacan en 1953, nous nous sommes développés parallèlement. Nous nous sommes lus, mais nous ne nous sommes pas vus ni n’avons discuté ensemble. Il y a maintenant dans l’air quelque chose de nouveau. Il y a un an, Etchegoyen et J.-A. Miller ont donné un entretien à la revue Vertex : "Silence brisé". Ensuite de quoi, en juillet dernier, J.-A. Miller et moi-même sommes allés au quarantième Congrès de l’IPA à Barcelone. "Distance brisée", dirions-nous. Dimanche dernier, à Buenos Aires, J.-A. Miller a donné une conférence sur le "Partenaire-IPA", en la présence d’Etchegoyen qui lui témoignait sa considération. Aujourd’hui à Córdoba , dans la réunion que vous avez provoquée en recevant J.-A. Miller, c’est la clinique qui est considérée dans ses détails, au cœur de notre pratique. Cela suscite de l’enthousiasme : quelque chose de nouveau est dans l’air. Je vous remercie de votre lettre et, certain de ce que cette réunion sera des meilleures, j’espère vous voir bientôt. Cordialement, Jorge Forbes.»

    Je voudrais personnellement vous exprimer ma joie. Il est vrai que nous sommes à l’aube d’une nouvelle époque. Je voudrais remercier Cristina Blanco pour son ouverture, ainsi que la commission tout entière. Je voudrais aussi souligner l’effort de Juan Baena, qui fut le seul à dire : «Je m’expose avec ma clinique» (rires), ce qui est un mérite qu’il faut reconnaître. Il est le premier dans la série qui ait accepté de s’exposer, ce qui n’est pas facile. Je voudrais aussi remercier, au nom de ceux qui sont ici présents, Jacques-Alain Miller qui a rendu cette rencontre possible.

    4. Approche

    Jacques-Alain Miller : Oui. Vous avez fait allusion au fait qu’il y a ici deux dialectes. Je dispose, en effet, d’un dialecte spécial, le mien, qui est un mélange d’espagnol et de gallicismes, mais que l’on comprend la plupart du temps. Le fait que l’espagnol ne soit pas ma langue maternelle peut produire des difficultés ; par exemple, en lisant ce texte, que je vous remercie de m’avoir adressé à l’avance, j’ai trouvé quelques mots que je ne connaissais pas. C’est toujours tellement plus intéressant, les mots que nous ne connaissons pas ! A chaque fois que je demande à des patients de langue espagnole des éclaircissements relatifs à des mots que j’ignore, il apparaît que ce ne sont jamais n’importe quels mots. Je l’ai constaté aussi avec des patients japonais : à chaque fois que je les questionnais sur l’équivalent japonais de tel mot français qu’ils avaient employé, ils devaient se lever du divan pour écrire, puis me faire entendre la prononciation du mot et, enfin, m’en donner la sémantique. C’était un exercice-limite.

    Ainsi, dans le cas qui nous occupe, je me suis trouvé ignorer un mot prononcé dans la séance, mot essentiel puisqu’il est l’occasion d’un lapsus. La patiente fait le récit d’un rêve dans lequel il y a une machine à laver, et elle produit soudain cet achoppement : «se resbaló [elle dérapait], pardon, se rebalsó [elle débordait]». Or, je ne connaissais que le mot resbaló. C’est dans l’avion qui nous conduisait ici cet après-midi en provenance de Buenos Aires, que Nepomiachi m’a donné l’information lexicale qui me manquait. Je le dis pour témoigner de l’utilité de l’ignorance. Mon non-savoir de la langue peut bien sûr constituer un obstacle, mais l’ignorance, si on la prend du bon côté, est un instrument qui permet d’atteindre le but. D’une certaine façon nous sommes tous des ignorants ici, à l’exception du Dr Baena. Nous ne connaissons pas la personne de la patiente, beaucoup de données nous manquent, que lui seul est à même de nous donner, ses réponses nous aideront à construire le cas, étant admis que la structure est déjà dans le texte.

    Donc, nous avons d’abord la présentation, qui remonte à 1995, puis une séance, très récente, de 1997.

    Le texte donne envie de savoir ce qui s’est passé. Et, de plus, nous avons envie de savoir comment vous, Dr Baena, vous y êtes pris. En effet, à considérer la symptomatologie, on constate qu’il s’agit d’un cas assez lourd. Je le dis pour ceux qui n’ont pas pu lire le cas à l’avance : quand la patiente arrive, elle est amenée par ses parents parce qu’elle a fait deux tentatives de suicide au cours des mois qui ont précédé la consultation. C’est alors une jeune fille de dix-huit ans qui arrive...

    Juan Baena : De dix-neuf.

    Jacques-Alain Miller : Ah non ! Parce que je me suis efforcé de reconstruire son calendrier (rires), ce qui n’a pas du tout été facile ! Il y a quelque chose qui m’échappe. Si elle avait dix-neuf ans en 92, elle ne peut pas avoir vingt-deux ans maintenant.

    Juan Baena : Ce matériel date d’il y a deux ans. Jacques-Alain Miller : Donc elle a maintenant...

    Juan Baena :... vingt-trois ans et demi.

    Jacques-Alain Miller : Dans le texte vous dites qu’elle avait dix-neuf ans en juin 93, donc en juin 92 elle devait en avoir dix-huit. Il faut donc corriger les données.

    Juan Baena : Oui, c’est exact. [Dans le texte publié, les données sont corrigées].

    Jacques-Alain Miller : Donc, la patiente a dix-neuf ans quand elle arrive, amenée par ses parents, et elle présente, comme je le disais, une symptomatologie préoccupante. Elle avait perdu du poids l’année précédente, 16 kg exactement, et elle vous demande au moins de l’aider à retrouver la forme qu’elle voudrait avoir. En venant vous voir à Córdoba , elle manifeste une certaine vacillation concernant la forme de son corps : elle commence par mettre à l’épreuve l’anorexie, ensuite l’obésité ou la boulimie, puis elle paraît ne plus savoir à quelle maladie se vouer. Après des mois de traitement, elle commence à manquer ses séances, c’est-à-dire qu’elle découvre le setting, et qu’elle contre celui-ci avec son propre setting, à tel point que vous devez aller la chercher chez elle. Pour aller vite, disons qu’en 1994 elle ne fait plus rien, et sa mère doit passer avec elle toute cette année, qui semble avoir été épouvantable.

    C’est cette même jeune fille que nous retrouvons en octobre 1997, transformée. Elle va au cinéma, vit avec sa sœur, prend un taxi pour arriver à l’heure à sa séance. Ce n’est plus le Dr Baena qui va la chercher chez elle, mais elle qui se plaint d’avoir dépensé ses sous pour un taxi. Puis, elle se moque de Gerardo Romano. J’ai dû demander dans l’avion qui était ce personnage (rires), j’aurais voulu avoir une photo (rires). Diana a résumé les choses ainsi à l’arrivée : «C’est un sex-symbol». Donc, la patiente parle de Gerardo Romano, et elle dit : «Il se prend pour le "Surhomme" de Nietzsche». Nous l’avions laissée, dans la première partie, dans un état bien préoccupant, et nous la retrouvons maintenant connaissant Nietzsche, se plaignant du Dr Baena qui ne lui fait pas assez d’interprétations, et annonçant qu’elle va commencer à lire Freud. Tout cela pour dire qu’il se manifeste une transformation impressionnante. Alors, cela éveille ma curiosité, et je voudrais demander au Dr Baena de nous expliquer comment il a fait ! (rires).

    On a l’impression que le cas aurait pu prendre une mauvaise tournure. Aussi, la première chose que je voudrais vous demander est ceci : que fait-elle maintenant ? Je suppose qu’elle fait des études, qu’elle ne dépend plus de sa mère, que les détails dont j’ai fait état correspondent à un changement de décor.

    Les premières images que nous avons du cas sont mortifères : c’est un sujet qui est au bord de refuser le traitement, qui dès le premier entretien rapporte un souvenir comme celui-ci : petite fille de trois ans, juchée sur le toit de la maison de ses parents, et sans savoir comment elle était arrivée là. Cela indique très bien sa position initiale : à dix-neuf ans, elle n’avait pas encore décidé de vivre et oscillait entre le oui et le non. Cinq ans plus tard, nous la retrouvons sur le point de lire Freud, et bien ancrée dans la vie. Ce ne sont plus les tonalités noires qui dominent, et si quelque chose de noir demeure, c’est dans un autre contexte. Le caractère de décor de la réalité est mis en évidence par le fait qu’elle se réfère à des images de cinéma, comme si tout ce qu’elle avait fait avant était maintenant transfiguré dans l’imaginaire. De plus, elle se moque de son analyste, ce dont témoignent les petites flèches qu’elles vous décoche, qui sont comme la manifestation de son insatisfaction. En tout état de cause, nous ignorons comment cette transformation s’est effectuée, parce que le Dr Baena ne nous a pas donné les années 1996 et 1997, pendant lesquelles elle s’est produite. Je suis curieux de savoir ce qui s’est passé pendant ces deux ans et demi, et comment a disparu le malaise du début.

    Juan Baena : Les années 1995 et 1996 ne sont pas dans la présentation parce que j’ai fait mon travail de supervision didactique avec cette patiente, et ce que je vous ai apporté était la présentation pour le rapport de ce contrôle. De toute façon, cette patiente n’est pas toujours comme elle s’est montrée dans cette séance, elle passe par toutes sortes de moments, et ce sont justement ces caractéristiques qui m’ont amené à superviser ce travail, pour y situer correctement la place de l’analyste. Pendant l’année 1995, elle est en situation de risque permanent. Elle a des addictions liées à la nourriture, des fringales, elle a des accès de boulimie, d’anorexie, des intoxications alcooliques graves. Or, nous avons lu, à l’APC, votre livre Symptôme et fantasme (livre de J.-A. Miller) dans lequel vous dites que ces patientes sont susceptibles de faire des tours et des tours avant de pouvoir faire une analyse. Je crois que c’est cela qui s’est passé, et c’est pourquoi je vous pose la question, à vous qui avez écrit cela. Elle avait fait une tentative de suicide...

    Jacques-Alain Miller : De quel type ?

    Juan Baena : Elle a pris des comprimés, quarante comprimés, puis elle est venue à sa séance dans l’état où elle était, avec les capsules vides, voulant que je les conserve comme signe de son dernier acte suicidaire. C’est à partir de là qu’elle a commencé à penser à d’autres choses. C’est une universitaire, elle étudie les lettres et les langues et c’est une brillante élève. Nous travaillons face à face, à raison de quatre séances par semaine. La supervision s’est achevée en mars de cette année. Il y a des moments comme celui dont je vous ai fait part, il y en a d’autres où elle ne veut pas s’analyser, le moment actuel est très faste pour son analyse.

    Jacques-Alain Miller : Et le diagnostic ? J’aimerais savoir quelles catégories vous avez utilisées pour situer votre patiente.

    Juan Baena : J’ai fait cette supervision avec un analyste qui fait des lectures lacaniennes, et nous situons cette patiente dans les folies hystériques.

    Jacques-Alain Miller : Oui, et à quoi cela vous a-t-il servi ?

    Juan Baena : Cela m’a beaucoup servi. En réalité, étant donné toutes les caractéristiques de cette patiente, ce n’est pas seulement la supervision qui m’a aidé, mais aussi ma propre analyse. C’est une patiente à qui il a fallu consacrer du temps pour obtenir des changements, entre une tranche nettement psychiatrique, à l’époque où j’allais la chercher chez elle et où elle laissait des messages sur mon répondeur, me disant qu’elle allait se suicider, et les derniers effets qui ont pu être obtenus.

    Jacques-Alain Miller : Il faut dire que cette patiente a eu de la chance. Elle a eu la chance de rencontrer un analyste, et qui ne ménage pas son temps, qui se déplace, qui ne correspond pas à l’image traditionnelle du psychanalyste qui attend dans son cabinet, enfin un analyste qui pourrait se dire d’orientation lacanienne (rires), pour autant qu’il utilise la vieille catégorie de l’hystérie, au lieu de penser, ce qui serait facile, au borderline ou encore à d’autres catégories qui auraient pu conduire un thérapeute à faire interner cette patiente. C’est dire que la question du diagnostic n’est pas seulement d’ordre théorique, mais qu’elle a des incidences pratiques.

    Il y a des éléments pour dire que c’est un sujet suicidaire : elle a fait plusieurs tentatives de suicide, – et non pas seulement les deux dernières, il y en a eu d’autres –, elle ne peut pas respecter le setting, elle refuse le lien social et se détruit elle-même. C’est un risque qu’un thérapeute peut ne pas vouloir courir. Il aurait pu arriver qu’on l’interne.

    J’ajouterai qu’elle-même fait beaucoup de choses pour faire peur, comme à ce moment où elle vous demande de traduire des chansons de Madonna, et vous la questionnez – il faut dire que vous la questionnez beaucoup. Elle répond qu’elle s’intéresse aux choses sexuelles qu’il y a dans ces chansons, et elle ajoute qu’elle s’intéresse aussi aux messages diaboliques qu’elles contiennent. Il est certain qu’en entendant cela, on ne peut écarter d’emblée l’hypothèse d’une psychose, on peut se demander si c’est un délire d’interprétation qui commence, si le sujet sera bientôt convaincu qu’on parle de lui à la radio, etc. Vous avez, quant à vous, parié sur l’hystérie, et ce que nous constatons lors de la séance du mois d’octobre dernier, c’est que vous avez là indubitablement une hystérique. L’analyse a donc eu au moins ce résultat : produire une hystérique, en allégeant la patiente d’une symptomatologie qui pesait sur elle de tout son poids, et en faisant tomber un certain nombre de masques, si bien que l’on perçoit maintenant dans la séance comme un parfum d’hystérie.

    Passons à la lecture du texte. J’aimerais savoir si, parmi les analystes présents ici, il y en a qui considèrent ce cas autrement que comme une hystérie. Nous allons maintenant lire la séance. Pas de question ?

    (Juan Baena lit le texte de la séance).

    5. Discussion

    Jacques-Alain Miller : Quelqu’un voudrait-il faire un commentaire ?

    Enrique Torres : Ce Pedro qui apparaît à la fin...

    Juan Baena : Ce fut son premier fiancé, et, à la suite de ce rêve, elle a commencé à se souvenir qu’elle avait été violée par ce jeune homme quand elle avait quinze ans.

    Diana Paulozky : Violée par un fiancé ?

    Juan Baena : Oui, violée. Ce fiancé avait un an de plus qu’elle, elle ne voulait avoir aucun contact avec lui, mais il a fini par l’emmener un jour dans une maison abandonnée, et il semble qu’il l’ait violée car elle s’est retrouvée couverte de bleus le lendemain, seule dans cette maison abandonnée et ne voulant rien se rappeler de tout cela.

    Amalia Giorgi : Mais elle a aussi été violentée par l’ami de son père, et par son oncle.

    Jacques-Alain Miller : C’est-à-dire qu’elle a été violée trois fois ?

    Juan Baena : Non, seulement par le fiancé, les autres s’étaient simplement jetés sur elle.

    Amalia Giorgi : Je voudrais une précision sur l’usage du mot «barbaridad» Je pose la question, parce qu’il n’est pas d’usage courant de dire qu’un rêve est une «barbarie».

    Juan Baena : Oui, dans le sens où c’est une chose atroce, mais il est vrai que je ne lui ai pas posé la question.

    Du public : Un autre paragraphe appelle l’attention, quand elle dit : «Vous n’allez pas me dire que ce rêve est illogique».

    Enrique Torres : Cela ne paraît pas être ce qu’elle voulait dire.

    Jacques-Alain Miller : «Barbaridad»[2] : cela veut dire que le rêve n’est pas convenable, qu’il est hors de propos, mais on pourrait dire que tout se passe comme si elle n’avait cessé d’être traquée par des hommes barbares. La sauvagerie semble marquer sa relation sexuelle à l’homme. Il n’y a pas de doute que c’est une hystérie. Lorsqu’elle dit : «J’ai eu ma première relation sexuelle avec Pedro, ce fut un viol», il y a tout lieu de respecter l’usage qu’elle fait du mot «viol», tout simplement parce que c’est le sien.

    Il me semble en effet que pour elle, le viol, c’est la relation sexuelle même. La marque de la violence est pour elle incluse dans la relation sexuelle. Un autre type lui aurait sans doute plu, un bel acteur, Leo Sbaraglia, – je demande une photo – (rires) mais ce n’est pas Romano. Il semble que l’illogique désigne précisément ce mélange d’attraction et de répulsion qu’elle éprouve, de telle sorte qu’elle raconte sa première relation sexuelle en scandant son récit d’un : «Je ne veux pas en dire plus». Ce n’est peut-être pas le côté douloureux de l’expérience qui est essentiellement en cause. Ainsi, quand elle évoque la fois où, chez sa grand-mère, un oncle lui a peint le visage en blanc, elle donne à entendre que cela a été un viol. Bref, elle semble avoir une interprétation du viol qui lui est propre, et qui va dans le sens hystérique. On y trouve ce que l’on peut appeler la signature classique de l’hystérie : quand elle parle dans son rêve de G. Romano, elle dit : «Il me dégoûte». Le dégoût est l’affect typique de l’hystérie. En dépit de ce qu’on dit parfois, le trait de dégoût est un trait de structure dans les cas d’hystérie.

    Je relève la surprise que lui donne le fait que ça la dégoûte, mais que ça l’attire en même temps. Le mot «illogique» m’enchante. L’inconscient, en effet, ne connaît pas la logique et elle, qui a une relation forte avec l’inconscient, en perçoit le caractère illogique. Il est logique, par exemple, d’avoir de la répulsion pour G. Romano qui est un nain musculeux, un ridicule, un type qui fait beaucoup de bruit pour rien, un rebut. Or, elle se sent pourtant attirée par lui. C’est un phénomène de l’inconscient qu’elle rencontre là : elle s’aperçoit qu’elle peut désirer contre sa volonté, tout comme elle s’aperçoit qu’il y a quelque chose de sale dans le désir lui-même, dans la cause du désir. Quand elle dit «illogique», elle a raison. Ce qui est intéressant, c’est que maintenant, quand elle rencontre l’illogique dans la cure, elle n’est plus paniquée, elle rit. Au réveil, elle rit, parce qu’elle trouve son rêve illogique. Ce rire est comme la fleur de l’inconscient, la fleur du Witz, le joyau de l’esprit.

    J’aimerais poser deux questions. Primo, je suis frappé de ce qu’il n’y ait rien dans votre exposé à propos du contre-transfert, au moins dans cette première partie du rapport. Peut-être en avez-vous traité ailleurs ? Quand j’étais au Congrès de Barcelone, (le dernier Congrès biennal de l’IPA en juillet 1997), il y avait plusieurs tendances, mais aussi quelque chose de commun à tous : tous parlaient du contre-transfert. Or, si vous vous rendez à un Congrès du Champ freudien vous verrez que personne n’en parle. C’est une vraie différence, de vocabulaire, de perception, d’éthique. C’est pourquoi je voudrais savoir ce qui fait que rien, dans votre cas, ne concerne le contre-transfert, et j’aimerais que vous nous disiez comment vous travaillez avec le contre-transfert.

    Autre chose. J’ai entendu dire que la durée standard de la séance d’analyse à l’IPA était de cinquante minutes. Or, le matériel recueilli dans la séance que vous nous avez restituée me paraît un peu juste pour cinquante minutes.

    Juan Baena : Elle est arrivée en retard.

    Jacques-Alain Miller : Ah ! c’est parce qu’elle est arrivée en retard !

    Quelqu’un dans le public : Dans la phrase «Ce n’est pas illogique», quelle valeur pensez-vous qu’on peut donner à la négation ?

    Un autre : Non, elle n’a pas répété le «ne pas» elle a dit : «C’est illogique».

    Le premier : Je voudrais demander alors quelle valeur vous donnez au transfert dans ce rêve.

    Jacques-Alain Miller : C’est un rêve de transfert, c’est bien clair. Même si on ne peut pas en faire une démonstration mathématique, il ne paraît pas excessif de le soutenir. Il y a dans ce rêve un fauteuil qui apparaît, et dans lequel il se passe des choses. Comme il est prudent, le Dr Baena demande : «Quelles choses ?» C’est un fauteuil qui évoque pour la patiente quelque chose qui concerne à la fois le Dr Baena et l’acteur Romano. Si ce n’est pas un rêve de transfert, il faut que nous fassions disparaître de notre vocabulaire l’idée de rêve de transfert. Il faut faire disparaître les rêves et le transfert aussi bien. C’est donc un rêve de transfert. Maintenant, qu’y a-t-il de commun entre le Dr Baena et G. Romano ?

    Diana Paulozky : Ils parlent tous les deux de sexe.

    Jacques-Alain Miller : Je connais Baena, pas encore Romano, ce que je me promets pour ma prochaine venue en Argentine, et l’on pourrait peut-être établir qu’ils se ressemblent, dans les traits du visage, les opinions ou la façon d’être, on ne peut pas voter là-dessus (rires), mais il doit y avoir quelque chose de commun entre eux. Le fait que, comme le dit Diana, tous les deux parlent de sexe est patent, mais il y a quelque chose de plus, qui est ceci : il y a que chacun d’eux fait beaucoup de bruit pour rien. (rires).

    L’analyste, en effet, – dans le Champ freudien, chez les kleiniens, les héritiers de l’ego-psychology etc., – occupe cette position qui consiste à faire du bruit – beaucoup, peu, c’est à voir –, mais surtout à le faire pour rien, c’est avéré. L’épisode entre Romano et la Pereletti, qui l’a chassé à cause de son impuissance, situe bien ce qu’il y a de commun entre Romano et les hommes qui exercent la psychanalyse, conformément au principe d’abstention.

    Ce qui l’intéresse n’est pas la manière dont naissent les enfants, encore que ce ne soit pas tout à fait absent de ses préoccupations, mais plutôt comment faire ou ne pas faire avec le phallus.

    Il ne me paraît pas excessif de dire que c’est de la castration qu’il s’agit, dans ce rêve et dans les associations auxquelles il donne lieu. La question est de savoir pourquoi les hommes, hommes, le sont si peu. C’est ce qui donne, depuis le début, sa nuance particulière à sa problématique.

    Pourriez-vous dire quelque chose à propos du contre-transfert ?

    Juan Baena : Avec cette patiente, je n’ai pas utilisé le contre-transfert, mais ce qu’elle induisait chez moi m’a conduit à contrôler ce cas, peut-être par prudence, parce que c’est une patiente à laquelle on ne peut pas imputer un lapsus sans qu’elle se mette à hurler...

    Jacques-Alain Miller : Elle hurle quand vous lui signalez un lapsus ?

    Juan Baena : Oui, c’est pourquoi il n’y a pas trop d’interventions.

    Jacques-Alain Miller : Chaque fois vous paraissez plus lacanien... (rires).

    Amalia Giorgi : J’aimerais que nous parlions de cette mère, qui abandonne son travail, son mari, son fils pour se consacrer, à plein temps, à cette fille qui paraît ne faire cas de personne. Il ne faut pas méconnaître la nature de cette relation à la mère, qui a pu déterminer chez cette fille ce rapport aux hommes qu’on dira «castrateur» et qu’elle manifeste dans sa relation à son analyste (qu’il aille chez elle, qu’il l’appelle, qu’il parle à ses parents, qu’il lui donne des interprétations, qu’il la questionne sur ses rêves, soit toute ouïe, tandis qu’elle n’a aucun égard pour lui, lui dit qu’il fait beaucoup de bruit pour rien et, finalement, que peuvent faire les hommes avec toute cette cochonnerie, sinon être de bonnes mères ? (rires). J’ai vu le film dont elle parle, et avec le portrait qu’il fait des psychiatres et des psychologues, à mon avis, il ne nous reste plus qu’à prendre notre retraite.

    Cristina Blanco : Dans le film, l’héroïne manipule tout son entourage avec ses hurlements.

    Amalia Giorgi : Elle veut des interprétations et quand elle en reçoit, elle hurle comme si on l’avait violée.

    Juan Baena : Il y a quelque chose de sa relation avec sa mère qui est tout le temps à l’œuvre.

    Amalia Giorgi : Oui, bien sûr. Je ne dis pas que vous ne l’avez pas pris en compte.

    6 Commentaires

    Cristina Blanco : Je voudrais que nous parlions de la place qu’ont ces interventions du point de vue lacanien. Quand intervient-on ? Et dans le cas qui nous occupe, pouvons-nous, abstraction faite de l’existence de Baena, (rires) discuter de l’opportunité de ses interventions ? Pourrions-nous préciser la place que la patiente donne aux questions de son analyste ? J’adresse la question à chacun de nous. Je voudrais savoir aussi si on considère que tout le matériel a le statut du rêve, y compris le film.

    Jacques-Alain Miller : C’est une question. Vous parliez des questions de Juan Baena, et vous me posez la question à moi.

    Cristina Blanco : C’est vrai.

    Jacques-Alain Miller : Bien. Vous me posez une question. Ce n’est pas une question rhétorique. Une question rhétorique n’est pas une vraie question. Quand on dit : «Vous pensez que je suis homme à faire cela ?», c’est une question rhétorique, qui signifie : «Je ne suis pas homme à faire cela». Ce n’est pas une question. Les questions authentiques sont posées parce qu’on attend une réponse, c’est-à-dire que vous me supposez sachant répondre. (rires). Une question s’adresse toujours à un sujet supposé savoir. Une question définit l’interlocuteur comme sujet supposé savoir. C’est pourquoi, une fois la cure engagée, il est toujours coûteux pour l’analyste d’intervenir sous forme de question, parce que cela porte atteinte à la fonction du sujet supposé savoir. Je considère que la question a en général sa place dans ce que nous appelons les entretiens préliminaires, et qu’elle est nécessaire pour s’instruire des données du cas, mais ensuite la forme-question cesse d’être la forme adéquate de l’interprétation analytique. Sauf indications spécifiques, sauf les cas où il faut le faire, poser des questions est toujours coûteux.

    Il me semble problématique que, dans le cas présent, toutes les interventions aient la forme de question. Cela fait de la patiente un sujet supposé savoir. Elle le dit d’ailleurs explicitement c’est elle qui sait. Ainsi, par exemple, quand elle énonce en souriant cette phrase, qui est l’une des plus jolies, et qu’il importe de ne pas oublier : «Au bout de tant d’années, on a appris certaines choses». Je trouve que cette patiente fait preuve d’un bien-dire remarquable. Ainsi quand elle formule «Beaucoup de bruit pour rien», elle produit une admirable définition de la position de l’analyste. Elle parle très bien de l’«illogique». Elle dit aussi : «Je suis le sujet qui sait, vous non». Elle dit encore

    «J’en sais bien plus que vous ne pensez».

    Bien entendu le patient est un sujet supposé savoir, et un sujet qui sait. Mais on ne doit pas unilatéraliser cette fonction de son côté.

    Je continue. Je ne veux pas aller trop vite.

    Elle regarde sa montre pour dire qu’elle est arrivée en retard et elle s’adresse à Baena pour s’excuser – mais elle désire, en réalité, des séances courtes !

    L’hystérique ne veut pas à cet instant des cinquante minutes, elle ne veut pas dormir, rester là à rien faire, elle veut prendre son envol dans sa cure, rétrécir le temps, et elle le démontre avec son désir, elle démontre qu’elle veut se mettre à voler un peu avec les mots.

    Analysons maintenant la séance. Elle nous apporte d’abord un film, soit, comme nous l’avons noté, une sorte de rêve. On peut essayer d’interpréter le film. Comme vous vous en souvenez, c’est l’histoire d’une fille et de son père. Cette fille a perdu son père, et il est dit que la mort de son père, elle n’a pu l’assumer.

    Que constatons-nous maintenant dans le cas de la jeune Marta ? Au bout de six mois, elle cesse de venir à ses séances, puis elle disparaît si bien que vous voilà contraint d’aller la chercher chez elle.

    Une parenthèse. Aller chercher un patient qui ne vient pas est une pratique qui a beaucoup de valeur. On peut dire sans doute que cela affecte la position même de l’analyste, mais quand le patient ne vient pas, qu’on da pas son numéro de téléphone et qu’on se sent responsable, on ne peut pas considérer qu’on doit ne pas bouger. Parfois, on doit sortir du cabinet et courir. En réalité, il y a deux possibilités : courir, ou ne pas courir. Je ne dis pas que votre méthode soit la norme, mais le choix que vous faites d’aller la chercher si elle ne veut pas venir ne me dérange en aucune façon.

    Donc, après s’être montrée docile au traitement pendant six mois, elle disparaît. Il y a une chose qui est très claire. Elle apprend, à l’âge de dix-neuf ans, ce que furent les conditions de sa naissance, et comment se forma le couple de ses parents. Elle dit à ce propos une chose très précise : «Avant, mon père était mon idole, et maintenant cette idole est à terre». Cela signifie que ce qui se passe dans le film où la fille se retrouve sans son père, on peut penser qu’elle l’a, elle, vécu, et déjà bien avant dix-neuf ans. Appelons cela une chute symbolique précoce du père.

    Qu’est-ce qui apparaît dans ce tournant où, selon elle, l’image du père change du tout au tout ? Tout simplement ceci : le culte de son père, elle le troque pour une passion à l’endroit de Dracula.

    Je propose d’interpréter ce fait en avançant que c’est l’idole même qui est devenue Dracula. La patiente est prise dans ce récit par ce qu’elle sait s’être passé avant même sa naissance, à savoir que son père a abandonné sa mère après avoir eu avec elle deux relations sexuelles, et qu’il est revenu ensuite pour assumer la paternité de sa première fille. C’est dire précisément la valeur qui réapparaît dans le rêve, et dans le lapsus.

    Tout le film se centre sur la relation fille-père tandis que Dracula apparaît à la place de l’idole, et cela continue sous les espèces de Romano. Elle entretient une image dégradée de l’homme comme de la paternité.

    Dans un premier temps, elle pense à des messages diaboliques. Le mot de «diable» revient ensuite, sous la forme du syntagme «Romano est un pauvre diable», c’est-à-dire avec une signification dérisoire. Cela se manifeste également au moment où elle perd son père.

    Les études d’ingénieur dans lesquelles elle s’était lancée correspondaient au désir du père, et c’est au moment où la chute du père s’est produite qu’elle a choisi la filière des lettres. On peut dire qu’elle est véritablement une fille du père, au point de refuser sa condition féminine. Cela se manifeste par un trait bien précis : dans son récit, la mère se marie en noir, et c’est tout en noir qu’elle-même réapparaît après la chute de son idole.

    Rappelons-nous que le noir réapparaît aussi sous la forme de ce beau Noir avec lequel, dans son rêve, elle fait l’amour dans le placard. On peut dire que c’est inconfortable, pour qui connaît les placards (rires), c’est inconfortable pour avoir des relations sexuelles, mais précisément, ça se fait dans le placard quand on doit se cacher. Cela concerne un amour interdit. Ce qui se déplace sous ce noir, c’est la question de savoir que faire, comment y faire, avec le désir.

    Ce rêve, comme l’ensemble du cas, dit qu’il y a quelque chose de sale au pays du désir, et pas seulement quelque chose de pourri dans le royaume de Danemark. C’est pourquoi nous avons dans le rêve cet objet sublime, la machine à laver. Qu’est-ce que la machine à laver ? C’est la grande question du rêve.

    Oui, je considère que c’est ce dont il s’agit dans le rêve. Ensuite, elle vous demande de ne plus la laisser être le sujet supposé savoir, elle vous demande une interprétation. Comme il lui faut un sujet supposé savoir qui soit distinct d’elle-même et qu’elle ne le trouve pas chez vous, elle va le chercher chez Freud. On ne peut pas faire une analyse sans sujet supposé savoir. Peu importe si c’est un autre que l’analyste. En fait, le sujet supposé savoir réside dans les signifiants qui s’articulent et que nous essayons de lire. Reste qu’il faut qu’il soit incarné.

    Elle a besoin de vous. Elle a eu besoin de vous, sous la forme de cette «mère» qui va la chercher, mais elle en a besoin maintenant sous la forme du sujet supposé savoir. Pour moi, c’est criant. Si vous, vous ne le concevez pas ainsi, alors il n’y aura personne pour faire la machine à laver.

    C’est après que vient son rêve admirable. Que mobilise en effet ce rêve, qui peut se formuler comme une scène de théâtre ? Il y a d’abord une phrase, comme l’a signalé Diana : «Ici, on ne peut rien faire». Phrase admirable pour évoquer l’inceste. Et c’est aussi l’interdit qui fonde la situation analytique. C’est presque la même chose que : «Que nul n’entre ici s’il n’est géomètre», ou bien «Que ceux qui entrent ici perdent toute espérance». Elle énonce la phrase qui pourrait s’écrire au fronton de tous les cabinets : «Ici, on ne peut rien faire» (rires), ou encore : «On ne peut rien faire, seulement se souvenir».

    Elle utilise à cette fin la figure de Romano, mais c’est un Romano plutôt grave, en tant qu’il représente tous les hommes. C’est le père, qui, bien qu’il ait été son idole, s’est révélé être souillé. C’est un homme impuissant, qui n’a jamais pu donner ce qu’il devait donner à une femme, il est tous les hommes, qui sont ou des enfants ou des nains. Des nains musculeux, c’est une définition admirable de la partie virile de l’humanité.

    Il y a clairement deux parties dans ce rêve. D’un côté, il y a le fauteuil, qui est le fauteuil de la chambre de la grand-mère, dans la maison de campagne où elle dit avoir été séduite. C’est la place dévolue aux choses sales. Ces choses sales l’accompagnent depuis le début. Dans le rêve, elle est la maîtresse de ce lieu, la chambre de la grand-mère. C’est elle qui possède l’homme, ce Romano, pour faire avec lui dans le fauteuil les choses interdites.

    De l’autre côté, nous avons la mère, la sœur cadette – la sœur aînée n’apparaît pas –, et la grand-mère, soit tous les personnages féminins de la famille. Quant à elle, elle est avec le garçon. La scène figure sans doute un désir très ancien. Pourquoi la sœur aînée n’apparaît-elle pas ? Notons qu’elle a figuré d’abord dans le récit en tant que haïe, puis en tant que lectrice de ce Freud qu’elle-même veut lire aussi. Disons que sa sœur aînée en est venue à occuper pour elle la place de l’Idéal du moi. Il faut supposer que c’est la raison pour laquelle elle n’apparaît pas dans le rêve.

    Que se passe-t-il alors ? Il y a un incident : la machine à laver déborde. La scène nous représente en somme les deux faces de la condition féminine : il y a les femmes qui nettoient par terre, ces femmes ridicules qui commandent, et il y a celles qui sont dans les bras de l’homme et font des choses avec lui. On voit bien son problème : choisir son camp. Nous avons le côté du nettoyage et celui des choses sales que l’on fait avec le nain, le côté Romano. La question est alors de savoir que faire de ce désir sale. D’où la machine à laver.

    Que fait la machine à laver ? Précisément elle nettoie. Elle nettoie avec de l’eau. Mais il arrive qu’elle déborde, et c’est alors l’eau elle-même qu’il faut nettoyer.

    L’illogique se concentre dans la double fonction de la machine à laver qui nettoie et salit à la fois. Comme la machine de Marcel Duchamp, elle cristallise une contradiction. La machine à laver représenterait la semence, liée à l’idée de l’étalon argentin, mais pas moins, le saignement féminin. Si vous voulez bien vous en souvenir, le sujet s’est en effet coupé les veines.

    Le problème est de savoir comment le désir peut trouver place chez les femmes qui nettoient, puisque le désir est quelque chose de sale. Le problème est de savoir comment nettoyer le désir, puisque l’on peut voir qu’il est sale.

    Dans le lapsus «déraper/déborder» on retrouve en quelque sorte le dérapage qui est la faute initiale du père. Il ne faut pas penser qu’elle l’a appris à dix-neuf ans : cette difficulté avec le désir existe certainement pour elle depuis longtemps, elle s’est manifestée depuis le début de l’analyse. Les trois séances hebdomadaires pendant les six premiers mois lui ont donné la possibilité de l’élaborer. Elle a besoin maintenant de votre présence, mais en tant que désirant. Elle a besoin que vous l’accompagniez dans cet espace que vous pressentez.

    On remarque chez elle une certaine affirmation de soi. Si elle se moque du «Surhomme» de Nietzsche, elle n’en a pas moins besoin de se référer à cette figure. Elle-même se pose comme une «Superfemme» quand elle vous dit «Je sais des choses que vous ne soupçonnez pas». Il ne s’agit pas pour l’analyste de rivaliser avec le sujet supposé savoir de la patiente, mais elle a besoin, comme interlocuteur, de quelqu’un à qui se fier, et qui la suive dans ce labyrinthe.

    C’est le moment où elle établit avec vous une complicité implicite : nous savons tous deux cc qui peut se faire avec les hommes, nous savons ce qu’il en est du désir. Au moment où cet échange s’établit, elle se sent plus avancée que vous, alors que ce devrait être l’inverse.

    Je ne dis pas qu’elle devrait penser que vous êtes un géant, mais je dis qu’elle ne devrait pas penser que vous êtes un nain. Il s’agit seulement de faire un pas en avant pour la prendre par la main et la conduire comme Dante Virgile dans ce labyrinthe, parce que, pour le moment, elle est seule à affronter cela.

    On dit parfois que nous, les lacaniens, n’analysons pas les rêves. Or, je pense qu’un tel rêve doit être analysé. Elle le demande, et il n’est pas question de dire simplement que, dans l’analyse, nous opposons un refus aux demandes. Lacan n’a jamais dit qu’il suffisait de refuser, de dire non. Il y a là l’expression d’un appel authentique fait au sujet supposé savoir en tant que tel, et étant donné que vous prenez le parti de la questionner, elle s’est préparée à le chercher dans le grand Autre qu’est Freud, et à passer pardessus vous pour ce faire.

    Mon opinion est que tant que vous-même pensez que, si vous lui signalez un lapsus, elle s’en irritera, cela pourrait bien être ainsi en effet, – mais il me semble qu’elle est maintenant en mesure de l’accepter, à condition que cela se fasse comme il convient.

    Quand je dis que ses énoncés sont admirables, c’est parce que, dans les moments que vous-même avez soulignés, ils sont particulièrement éclairants.

    Les cas de Freud ne sont pas les seuls qui comptent dans la psychanalyse. Sans doute Freud reste-t-il Freud, puisqu’il est à l’origine de la psychanalyse. Mais cette petite Marta, qui vit à mille km au sud, et qui doit venir voir son sujet supposé savoir à Córdoba, a tous les courages. Heureusement elle n’est pas une Dora, puisque la fin de Dora fut fort triste, et qu’elle, au contraire, pourrait s’en sortir très bien. Ces phrases sont les siennes, et vous pouvez lui faire entendre, à cette excellente élève, ce qu’elle même capte fort bien. Elle a eu besoin de votre présence, elle a certainement bénéficié de vos soins et de votre attention, mais ce qu’il lui faut, maintenant, ce qu’elle demande ou désire, c’est votre réplique, votre interprétation.

    7. Conclusion

    Cristina Blanco : Bon. L’heure a passé. Nul doute que nous pourrions tous rester là à vous écouter davantage, mais nous allons nous résoudre à faire une séance courte (rires). Je remercie tous les membres de l’A.P.C., ceux de l’E.O.L. qui sont venus de Buenos Aires et les A.M.E. de Córdoba qui sont avec nous aujourd’hui.

    Diana Paulosky : Ceux qui ont participé ce soir à cette rencontre auront eu le privilège de faire partie de cette nouvelle étape qui s’inscrit dans l’histoire de la psychanalyse. Nous espérons qu’elle n’est que le commencement d’une série de rencontres à venir. Nous remercions chaleureusement Jacques-Alain Miller et aussi chacun des psychanalystes présents de parier de manière aussi décidée, et sans ménager leurs efforts, pour l’avenir de la psychanalyse.

    [1] La traduction du texte publié en langue espagnole sous le titre Discusión de un casa clinico en la Associación psicoanalitica de Córdoba, a été faite par Nathalie Georges-Lambrichs, Beatriz Ramos, Anicette Sangnier et Diana Yemal. J.-A. Miller a bien voulu revoir le texte de ses interventions, ce dont la rédaction le remercie vivement. Le volume comporte une préface et quatre textes en annexe, qui n’ont pas été traduits ici.

    [2] Le terme espagnol barbarie n’est pas un terme d’usage courant. Il a la même signification que le mot français barbarie. En revanche, ce qui est très courant et plutôt familier est le terme de barbaridad. Il peut également signifier la barbarie. Il s’utilise pour désigner quelque excès que ce soit (dans l’acte de manger, de dépenser de l’argent, de marquer beaucoup de buts contre quelqu’un, de dire des énormités). On dira, dans tous ces cas «qué barbaridad !» ou «es una barbaridad».