Come iniziano le analisi

Jacques-Alain Miller

"Revue de la Cause freudienne n°29"

Come iniziano le analisi

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  • Come iniziano le analisi[1]

    Jacques-Alain Miller

    Come iniziano le analisi ? Elles commencent de façons très différentes – dans les larmes et dans le rire, aussi bien dans la difficulté que dans l’aisance, parfois dans l’urgence de la panique comme l’homme aux rats, ou dans la réticence comme Dora et la jeune homosexuelle, et dans l’âge mûr comme dans la jeunesse. N’est-il pas vrai qu’aucune analyse ne ressemble à une autre ? Il y a là une variété empirique.

    Come iniziano le analisi ? Elles commencent toujours de la même façon. Il y a même sur ce point une sorte d’accord merveilleux entre les théoriciens de la psychanalyse, alors qu'ils s'opposent volontiers sur bien des aspects de la pratique et de la clinique : les analyses commencent par le transfert. On s’est, un temps, accordé à penser que le commencement de l’opération proprement analytique, c’est-à-dire l’interprétation, devait être ajourné jusqu’à la consolidation du transfert. Lacan lui-même a formulé – Au commencement était le transfert.

    Come iniziano le analisi ? Elles commencent toutes de la façon suivante :

    Ce petit appareil signifiant est la réponse de Lacan à la question Comment commencent les analyses ? J’ai souvent commenté cette formule[2]. Elle conserve cependant une opacité suffisante pour que j'en reprenne l’examen, que j'en cerne les motivations et, j'oserais dire, les limites – au moins dans la perspective qui est la nôtre aujourd’hui, celle de la conclusion de la cure.

    Notre perspective d’aujourd’hui est celle d’une pratique de la psychanalyse qui n'est plus la pratique du temps de Freud, et qui commence peut-être à n’être plus celle du temps de Lacan. Sans doute la psychanalyse proprement dite est-elle freudienne dans ses fondements. En même temps, un siècle bientôt de pratique a modifié les conditions de son exercice, d’une façon qui retentit très loin sur ses fondements mêmes. Une des manifestations les plus apparentes de cette modification est l’allongement de la durée de la cure. Voilà ce sur quoi nous avons à nous interroger.

    Lecture

    La question posée vendredi soir dernier, au Centre culturel français, par le représentant turinois de l’Ordre des médecins, avait toute sa pertinence[3]. Elle portait sur le terme de sélection des patients, qu’il avait relevé de Colette Soler.

    Ce qui légitime une psychanalyse, c’est la notion qu’il y a un certain type de symptômes qui ne relèvent pas de la médecine – des symptômes à vrai dire très particuliers, dont nous croyons, dont le patient croit, qu’ils guérissent par la révélation de leur cause, c’est-à-dire qui apparaissent et se maintiennent chez le sujet du fait que leur cause est présente chez lui et à la fois inconnue de lui. Le psychanalyste considère que, dans ce cas, la puissance pathogène de cette cause disparaît dès lors qu’elle est révélée, c’est-à-dire énoncée explicitement. Il suffit de découvrir la cause pour qu’elle perde son statut, sa puissance. On comprend que cette idée continue de gêner le médecin. La valeur de cette interrogation est de nous ramener au paradoxe foncier dans lequel nous sommes quand nous autorisons un sujet à commencer une analyse. Nous supposons qu’il y a des symptômes dont la cause est à proprement parler un énoncé, qui subsiste dans le sujet sans pouvoir être formulé par lui.

    Cet étrange mode de subsistance subjective d’énoncés indicibles, Freud l’a élaboré sous le nom de refoulement.

    Cet énoncé indicible cause du symptôme est dès lors assimilable à un énoncé écrit dans le sujet, et qu’il ne saurait pas lire comme il faut le lire. Ce que Freud a appelé l’inconscient est strictement équivalent à un texte écrit indéchiffrable, subsistant comme les hiéroglyphes avant que Champollion ne vienne les lire, et – pour employer les termes que Lacan a empruntés à Saussure, mais qui n'étaient pas ignorés des Stoïciens – subsistant comme des signifiants sans signifiés. En ce sens, Lacan a pu dire que l’inconscient est avant tout quelque chose qui se lit.

    Freud a commencé par l’interprétation des rêves, par des récits de textes de rêves dont le sens apparent est volontiers incohérent, absurde, voisin du non-sens, mais pas toujours. Il a eu l’idée de la psychanalyse à partir de ceci que l’on peut toujours lire ces récits d’une autre façon, qui leur restitue une cohérence et une signification.

    Pour rassurer notre médecin de vendredi soir, disons qu’il convient de s'assurer, avant d’engager l’opération de lecture analytique, que les symptômes qui motivent la demande d'analyse sont bien des symptômes analytiques et non des symptômes médicaux.

    Il faut s’assurer d'une seconde chose – que le candidat à la psychanalyse est capable de fournir du texte à lire, à interpréter, et même de le lire de façons diverses. C’est ce que l’on appelle se livrer à l’association libre, qui est une chaîne, des chaînes, de signifiants qu’il doit être capable de produire sans reculer devant leur incohérence, leur absurdité, voire leur obscénité ou leur non-sens, des signifiants qu’il ne maîtrise pas, des signifiants sans maître – évoquons là le titre de Pierre Boulez, Le marteau sans maître.

    Un critère d'analysibilité est la capacité de l’association libre. Le sujet peut-il établir un nouveau rapport avec son propre dire ? Pour être analysable, il faut pouvoir dire sans prendre à son propre compte ce que l’on dit soi-même. Quand un orateur fait un exposé devant vous, il est obligé de prendre ce qu’il dit à son compte. Vous avez le droit, même le devoir, de lui demander des comptes sur ce qu’il dit. Il ne peut pas répondre – Je faisais de l’association libre. Dans l’analyse, il n'y a pas lieu de demander – Pourquoi dites-vous cela ? Alors que l’on dit dans la vie courante – Je le dis et je le répète, je le contresigne, je me considère comme engagé par ce que je dis, ce n’est pas le cas dans l’analyse. Souvent, on serait bien en peine de répéter ce que l’on a dit en tant qu’analysant.

    Il y a un mode de dire spécifique du sujet en analyse. Il m’est arrivé de classer des modes du dire. Il en existe de différents dans le discours courant. Un même énoncé peut prendre des valeurs différentes selon le mode de dire que soi-même on indique. On peut dire une phrase, et ajouter – Eh bien, je ne pense pas cela du tout, ce qui change la valeur de l’énoncé ; ou ajouter – C’est un autre qui dit cela. On fait cela quand on cite. La citation est un mode spécifique du dire, c’est la voie même de l’argument d’autorité. Il y a aussi le plagiat, quand je dis comme de moi ce qu’un autre a dit.

    L’association libre, dans les termes de Freud, est une expression par laquelle on essaie de cerner le mode de dire propre au sujet en analyse. Il est très difficile de cerner ce qu’est ce mode de dire-là, le mode de dire analysant. D’une certaine façon, je ne prends pas à mon compte ce que je dis comme analysant – je peux faire état de haines, de désirs, de frayeurs, de pensées, où je ne me reconnais pas, que je repousse. Je n'y suis pas, j'en suis innocent, ce n'est pas moi.

    En un certain sens, le mode de dire propre à l’analyse est irresponsable. Mais on ne peut pas aller trop loin dans ce sens. Sinon, c’est avaliser comme mode de dire analysant le blablabla, le parler-pour-ne-rien-dire, réduire ce que l’on dit en analyse à quelque chose qui n’a pas d’importance. Si l’on va jusque-là, c’est le contraire même du mode de dire analysant. On a noté qu’il pouvait y avoir des analyses qui se poursuivaient pendant de très longues années sur ce mode irresponsable, des analyses sans conclusion, voire sans effets, sinon peut-être un allégement de la culpabilité.

    Donc, pour cerner le mode de dire propre à l’analyse, il ne suffit pas de formuler qu’il s’agit de produire des énoncés que l’on ne prend pas à son compte. Il faut encore que les énoncés soient versés au compte de quelque chose qui me concerne. Si j'ai lu Freud, ou en ai entendu parler, je dirai que je le verse au compte de mon inconscient. Ce qui veut dire que je ne m’y reconnais pas, je n’y suis pas, mais, d’une certaine façon, j'y suis quand même. C’est reconnaître que le mode de dire propre à l’analyse, ce que je dis en analyse, est une lecture de l’inconscient.

    Des lectures de l’inconscient, j'en fais plusieurs, et l’on suppose qu'à partir de la variété de ces lectures, on recompose, on cerne petit à petit le texte qui est dit, et qu'on lit sans le savoir. On recompose, à partir de la parole, l’écrit inconscient. On recompose, à partir de ces lectures, l’énoncé indicible. Cela suffit à nous indiquer que, dans les entretiens dits préliminaires, deux choses sont capitales – s'assurer que l’on a affaire à des symptômes du type analytique, et à un sujet capable de produire des lectures de l’inconscient.

    Il faudrait poser la question de savoir si de tels symptômes, qui disparaissent quand leur cause est révélée, existent vraiment. Le dire comme cela, à ceux qui n’en ont pas l’expérience, peut paraître de la science-fiction, de l’ordre du fantastique. Nous pensons que ces symptômes existent, dans la mesure où ils disparaissent par l’analyse. Nous croyons l’avoir constaté.

    Je laisse de côté cette question pour relever que nous n'avons pas encore dit un mot du transfert, et j'amène mon deuxième point.

    Libido

    En disant Libido après Lecture, je constate que nous suivons le chemin même de Freud qui a découvert le transfert après coup, dans un deuxième temps.

    Le transfert n’était pas prévu par Freud, pour qui l’analyse était essentiellement un exercice de lecture, de déchiffrement, où l’analyste guide le patient. La notion du transfert est apparue historiquement comme une conséquence surprenante de la lecture, assistée, de l’inconscient. L’analyse est une lecture de l’inconscient assistée par le psychanalyste. C’est ainsi que Freud concevait la pratique qu’il inventait en rapport avec son concept de l’inconscient. Ensuite, il a constaté un fait – l’importance que prend pour le patient celui qui l’assiste dans sa lecture de l’inconscient –, et il a essayé d’en rendre compte. Ce guide, cet interprète, n'est pas indifférent au sujet. Freud a noté, mais dans un second temps, qu'il faisait l’objet d’un attachement spécial du sujet, qu’il se trouvait investi, qu’il attirait la libido. C’est le nom que Freud donnait à cette quantité mobile d’intérêt psychique à connotation sexuelle. Il a constaté que le sujet se mettait à s'intéresser très vivement, et de façons diverses, à l’analyste, et que celui-ci se trouvait spécialement valorisé. Il a donné une certaine importance aux rêves du commencement de l’analyse, qui témoignent de cette valorisation libidinale de l’analyste. Nous donnons toujours une importance, au commencement de l’analyse, aux rêves de transfert où l’analyste figure en personne, ou sous d’autres figures.

    Il faut noter que le terme de transfert est apparu sous la plume de Freud à propos de l’interprétation des rêves elle-même – Ubertragung est un mot que Freud a commencé à employer à propos des personnages du rêve qui ont une identité manifeste, et l’on s'aperçoit qu’ils servent de véhicule à d’autres personnages. Il y avait donc un déplacement, dans le rêve, sur une forme individuelle, des attributs et propriétés d’autres individus. Dès l’origine, le transfert est une sorte de métonymie imaginaire pour Freud.

    Dans un premier temps, ce fait lui est apparu importun, gênant, et puis il a donné à ce fait une connotation positive, jusqu’à en faire une condition sine qua non de l’analyse. Son explication est la suivante – cette émergence du transfert est due à un déplacement sur la personne de l’analyste d’un ensemble de sentiments qui se portaient originairement sur les personnages fondamentaux de l’histoire du patient, spécialement des parents. Il a constaté cette émergence libidinale, et a considéré qu’une libido infantile se trouvait mobilisée à propos de l’analyste. Il en a rendu compte par le fait que le transfert, selon lui, traduit déjà la première levée du refoulement.

    D’où ce qui lui est apparu par la suite les avantages du transfert comme métonymie libidinale imaginaire. L’émergence du transfert signale l’adoption de l’analyste par l’analysant – l’analyste entre dans la famille. Cela conféré aussi – Freud était spécialement sensible à ce trait – à l’analyste l’autorité qui fut celle du père ou de la mère, l’autorité de l’Autre primordial.

    L’avantage essentiel que Freud a vu au transfert entendu dans ce sens est que le patient fera désormais crédit à l’analyste, que sa parole d'interprète aura chance de porter, d'avoir des effets. C’est d'autant plus nécessaire selon Freud qu’en raison du refoulement, le patient ne veut pas lire son inconscient de la bonne façon. II y a comme une résistance interne au discours. Au contraire, à partir du moment où il reconnaît l’autorité de l’analyste, celui-ci a le pouvoir de guider la lecture du patient. Autrement dit, par le transfert, l’analyste accède, pour le sujet et au niveau de l’inconscient, à une position de maîtrise qui paraissait à Freud indispensable pour exercer l’analyse, pour guider la lecture de l’inconscient. C’est en ce sens qu’il a pu faire du transfert la condition de l’interprétation. Cette attente initiale de l’analyse s'est standardisée très loin dans la pratique de la psychanalyse.

    Comment commencent les analyses ? Par l’attente de l’analyste. Il attend d'être investi d'une position de maîtrise pour interpréter.

    On a eu là-dessus, jusqu’à Lacan, une doctrine très précise.

    Premièrement, attendre l’émergence du transfert pour interpréter.

    Deuxièmement, cette doctrine met l’accent sur la régression du patient, puisque l’on considère que, pour que l’analyse commence vraiment, il faut que le patient soit en position infantile à l’endroit de l’autorité de l’analyste qui, elle, est du type parental. Je ne le dis pas à des fins de satire, puisque nous retrouvons, dans les schémas que Lacan a pu donner du discours analytique, la position du maître et de l’esclave, celle du maître assignée à l’analyste, et celle de l’esclave au sujet analysant. Cette dissymétrie, cette hiérarchie, est impliquée dans la régression du patient.

    Troisièmement, cela implique que le transfert est un phénomène de répétition, qui démontre, met en évidence, la fonction de la répétition dans l’inconscient. À propos de l’analyste, le sujet est supposé répéter les attitudes et les sentiments qu’il a eus à l'égard des personnages fondamentaux de son histoire.

    Les thèses des Trois essais sur la théorie de la sexualité sont venues renforcer cette conceptualisation du transfert comme phénomène de répétition. Dans ce second moment de la découverte freudienne que représentent les Trois essais, les premiers objets sont perdus, et après la période de latence, le sujet cherche indéfiniment dans sa vie amoureuse de nouvelles éditions de l’objet prototype qui a été perdu. Toute la doctrine de Freud sur la vie amoureuse s'ensuit.

    Voilà le point exact où s'insère la conception du transfert comme phénomène de répétition, et là encore je n'ai pas la moindre idée de satire, puisque la notion que l’analyste est un tel objet, le tenant-lieu de l’objet perdu, Lacan finira lui-même par la formuler. Quand il formulera l’analyste comme objet petit a dans la position du maître, c’est dans le registre de ce transfert-répétition. La notion que l’analyste est le tenant-lieu de l'objet perdu peut expliquer pourquoi il attire à lui la libido de l’analysant. Mélanie Klein, spécialement, a su formuler la fin de l’analyse, non en termes d’identification à l’analyste, mais en termes de perte de l’objet, faisant de la fin de l’analyse une modalité du deuil. Cela s'inscrit dans le contexte de la doc trine des Trois essais sur la théorie de la sexualité, qui a été le texte fondamental sur lequel s'est appuyé Abraham, et d’où procède Mélanie Klein elle-même. Quand Lacan dit que le transfert est la mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient, il est dans ce registre.

    Lecture et libido

    J’en viens à mon troisième point.

    Je vous ai développé, dans un premier temps, ce qui relève du déchiffrement, de la lecture et de l’interprétation de l’inconscient. Dans un second temps, j'ai évoqué tout ce qui relève de la libido, de l’amour, du désir, de la pulsion, sous le registre du transfert. Le plus frappant, c'est la discontinuité entre le premier versant et le second versant, et que cette dichotomie reflète le partage qu’il y a entre l’Interprétation des rêves et les Trois essais sur la théorie de la sexualité. Nous avons, d’un côté tout ce qui relève de la technique de l’interprétation – cela a sa consistance –, et de l’autre côté tout ce qui relève de la libido dans le transfert – cela a aussi sa consistance.

    Le plus frappant, dans la théorie analytique jusqu’à Lacan, c’était la séparation de ces deux versants, le fait qu’ils n’étaient pas articulés l’un à l’autre. Lacan a commencé en théorisant d’un côté l’interprétation sur le versant symbolique, et de l’autre côté le transfert sur le versant imaginaire. Jusqu’à ce qu’il lui apparaisse – nous pouvons comprendre pourquoi, à saisir toutes les équivoques du transfert dans notre usage encore aujourd’hui, parce que nous ne sommes pas encore lacaniens, bien sûr – que tout ce qui relevait de la métonymie imaginaire du transfert, de la répartition des sentiments à l’égard de l’analyste, de sa ressemblance plus ou moins accentuée avec les personnages fondamentaux de l’histoire, de l’attitude à prendre par l’analyste pour se conformer imaginairement à cette métonymie, c'étaient des effets imaginaires de transfert. Il y a des effets imaginaires de transfert, ils ne sont pas niables, mais l’effort de Lacan a été de distinguer les effets imaginaires du transfert et le ressort du transfert, de poser que ce ressort est à trouver dans le symbolique. C’est là que s’inscrit ce mathème que j'ai rappelé.

    Sur le chemin qui nous conduit à cette étrange machine, le premier ressort symbolique que Lacan a trouvé au transfert, c'est la demande. L’énoncé en analyse est toujours une demande. Du seul fait de demander, il y a à l’horizon l’Autre qui peut la satisfaire. Donc, l’analyste est, dans l’analyse, l’Autre de la demande. En disant – Dès lors qu’il y a demande, il y a l’Autre de la demande, et l’analyste occupe cette place, il a pu récupérer beau coup de ce qui relevait du transfert-répétition. En effet, dès lors que l’analyste est l’Autre de la demande, on peut dire que le patient reformulé ses demandes les plus anciennes dans l’analyse, et que l’analyste supporte tour à tour toutes les figures historiques de l’Autre de la demande pour le sujet.

    On pourrait développer cela.

    Come iniziano le analisi ? Les analyses commencent par la demande. Le transfert est un effet de la demande, et l’on pourrait même dire – Dès qu’il y a demande, il y a transfert. C’est tout à fait défendable.

    Lacan a formulé un second ressort symbolique du transfert, beaucoup plus puissant, beaucoup plus radical, qu’il a appelé le sujet supposé savoir. C’est à la fois un concept très complexe et très parlant pour tout le monde – surtout le terme de supposition. On saisit bien qu’il n’y a pas de certitude, qu’il y a un fait de croyance, au moins un fait de confiance, et un rapport de garantie. Situer ainsi le ressort symbolique du transfert est un choix théorique fait pour obtenir certains effets dans la pratique de l’analyse. Avant, on mettait l’accent sur l’analyste, sur les sentiments qu'on lui portait, sur ce que lui devait manifester – on parlait de neutralité bienveillante par exemple. Avec cette invention de Lacan, le sujet supposé savoir, on met au contraire l’accent sur le mode de dire, et l’on fonde l’analyse, non pas sur la répétition libidinale, mais sur le rapport du sujet à la parole. Le sujet supposé savoir en termes de demande, et cela comporte que la demande initiale de l’analyse est la demande de signification. Disons : la question Qu’est-ce que cela veut dire ?

    Si vous lisez la bande dessinée qui s'appelle Peanuts, vous connaissez le personnage de Charlie Brown – un sujet un peu dépressif dans l’ensemble. La sœur de Charlie Brown, elle, illustre une tout autre position qui est plutôt de méfiance et de refus à l’endroit de l’ordre signifiant. C’est pour cette raison qu’elle a beaucoup de difficultés à l’école elle ne rentre pas dans le jeu.

    Eh bien, dans une bande dessinée récente de Peanuts, j'ai trouvé une bande formidable. La sœur de Charlie Brown a fait une découverte, et elle en fait part à Charlie Brown. Dès qu’on lui dira quelque chose, elle dira désormais – What is it suppose to mean ? Qu’est-ce que c’est supposé vouloir dire ? En français, on dirait plutôt

    - Qu’est-ce que je dois comprendre ? C’est une question teintée d'hostilité à l’endroit de l’autre. Cela suppose que ce que l’autre dit n’est jamais exactement ce qu’il veut dire – on ne peut pas tout à fait lui donner tort, à la sœur de Charlie Brown. C’est supposer qu’il y a toujours une signification cachée, plutôt malveillante, à l’intérieur du sens manifeste.

    Ce What is it suppose to mean ? est un appel à l’Autre de l’Autre, une demande de métalangage. Cela demande à l’autre qui vous parle de vous donner le mode d’emploi de sa parole en même temps qu’il vous parle, c’est-à-dire – Tu m’as dit ça, et maintenant explique-moi ce que je dois comprendre de ce que tu m’as dit. C’est réclamer la règle pour comprendre le signifiant.

    Cela met le doigt sur ce que Wittgenstein avait fort bien souligné, que la règle pour comprendre le signifiant, on ne peut jamais la formuler. Si vous formulez une règle pour comprendre le signifiant, on vous demandera après la règle pour comprendre la règle. Selon Wittgenstein, on ne peut pas formuler la règle-pour-comprendre – il faut montrer, il faut faire. C’est par la conduite et le comportement que l’on peut démontrer ce que cela veut dire.

    D’ailleurs, Charlie Brown tire très vite les conséquences de la position de sa sœur. Il est affalé dans un fauteuil profond – sans doute rumine-t-il de noires pensées –, et il lui répond – Tu fais bien de me dire ça, comme ça je ne te dirai plus rien, ce qui est raisonnable. Seulement, sa sœur a le dernier mot, elle lui dit – What is it suppose to mean ?

    La sœur de Charlie Brown nous aide peut-être à saisir le coup de force de Lacan dans la psychanalyse qui a consisté à déplacer le transfert. Il a déménagé le transfert. Il a décidé d’en situer le ressort à une place où l’on n'avait jamais songé à le mettre – là où le signifiant est séparé de sa signification.

    Son point de départ est cet algorithme S/s – une formule de L’instance de la lettre –, en haut le signifiant, en bas le signifié[4]. Le schéma complexe, qu'il a appelé algorithme du transfert, est une modification, une application, du schéma du signifiant et du signifié au problème du transfert. Cela veut dire – Vous parlez, ou vous écrivez, et si l’on applique cet algorithme, cela se sépare tout naturellement entre signifiant et signifié. D’un côté, vous trouvez les mots, le matériel, les sons, les lettres, toute la matière signifiante, et de l’autre côté – c’est un autre registre – il y a ce que l’on comprend, le signifié, ce que cela connote, ce que cela veut dire dans le dictionnaire, mais aussi comment cela vous prend aux tripes, vous remue, ce que cela veut dire pour vous. Tout cela est du côté du petit s. Ce sont deux ordres différents, deux registres – le même énoncé au niveau de la matière signifiante fera, à des personnes différentes, des effets très différents. Ils en comprendront, cela leur évoquera, des choses différentes. Dès que l’on accepte cette distinction du signifiant et du signifié, c’est une véritable règle qui opère sur tout ce qui se dit et tout ce qui s’exprime.

    Ce que Lacan a ajouté à Saussure, c’est que ces deux registres ne sont pas symétriques, ni naturellement accordés. L’un est déterminant, le signifiant, l’autre déterminé, le signifié. D’autre part, l’effet signifié ne se produit pas tout de suite, mais après un certain temps, et il dépend du terme auquel vous donnez une valeur organisative, c’est-à-dire du terme dont vous faites le point de capiton, ou le signifiant-maître. Si vous déplacez ce signifiant, ce que vous allez comprendre dans un discours variera également.

    Lacan a choisi cela pour structurer le transfert. Il a donné l’algorithme du transfert comme une modification de cet algorithme. Il a voulu faire du transfert un algorithme, une règle du discours.

    Come iniziano le analisi ? La réponse de Lacan alors est – Les analyses commencent par le signifiant du transfert.

    Qu’est-ce que le signifiant du transfert ? C’est l’article défini qui compte là, le signifiant du transfert, un signifiant distingué, singulier. Le signifiant du transfert est ce à propos de quoi le sujet se demande – Qu’est-ce que cela veut dire ? Pour qu’une analyse commence, il faut que le sujet ait rencontré le signifiant du transfert. Cela peut être n'importe quoi qui vous fait cet effet-là. Il faut bien sûr que la signification vous importe, que vous supposiez qu’il en va de vous dans la solution de la question – Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

    Pourquoi est-ce un signifiant ? C’est un signifiant dans la mesure exacte où vous vous demandez ce que cela veut dire. À ce moment, cela prend valeur et statut de signifiant – c’est le signifiant du transfert dans la mesure où vous allez chercher la réponse chez un analyste. Non seulement il faut que vous vous demandiez – Qu’est-ce que cela veut dire ?, mais il faut encore que cela vous pousse, vous incite, à en chercher le complément chez un analyste.

    Un analyste, qu'est-ce que c’est ? Ne rentrons pas dans ce débat. Demandons-nous simplement ici quelle est sa fonction. La réponse de Lacan est – Ce n’est rien d’autre qu’un autre signifiant. Vous avez rencontré un signifiant dont vous ne savez pas ce qu'il veut dire, vous allez chercher un autre signifiant pour qu'il s'articule au premier. Autrement dit, le signifiant du transfert vous motive à aller chercher ce qu'il veut dire auprès d'un analyste comme autre signifiant. Mais un analyste, ce n'est pas comme le signifiant du transfert – Lacan insiste –, il est quelconque, à la différence du signifiant du transfert qui, lui, est le, singulier. C’est un analyste, quelconque, particulier au sens d’Aristote, c’est-à-dire un entre autres. Un analyste est toujours un analyste entre autres. D’ailleurs, les patients vous le disent souvent

    J’ai pensé aller voir un tel, j’ai pensé aller voir un tel, et je me suis décidé à aller vous voir. C’est toujours faire affleurer cet un-entre-autres de ce signifiant, articulé au premier.

    De cette articulation des deux, surgit une signification, petit s, qui, dans le transfert, a cette particularité d’être signification d'inconscient. Cette signification renvoie au refoulé, qui n'est jamais qu’un texte écrit supposé. Pourquoi ce savoir supposé est-il supposé être sujet ? C’est dans la mesure même où il s'exprime dans ce que vous dites comme analysant.

    What is it suppose to mean ? Qu’est-ce que veut dire tout ça ? Cela veut dire que le coup de force de Lacan a été de formuler le transfert, c’est l’interprétation – en tant qu’elle donne une signification d’inconscient à tel signifiant.

    Sans doute, pour aller chez l’analyste, il faut toujours déjà avoir interprété son propre symptôme, en donnant à son symptôme une signification d’inconscient, c’est-à-dire – Je ne sais pas lire cela tout seul.

    L’expérience offre ces cas où le commencement de l’analyse est strictement assimilable à un véritable déclenchement. Je dirais, en étant à peine radical : en cela – pour répondre à la question Come iniziano le analisi ? –, les analyses commencent comme les psychoses, parce que l’on y retrouve le signifiant dans son pouvoir déclenchant, au registre de ce que l’on appelle les phénomènes intuitifs.

    Dans les phénomènes intuitifs, au moment du déclenchement de la psychose, il y a ce phénomène du signifiant dont on se demande ce qu’il veut dire, dans la perplexité. On est d’autant plus certain qu’il veut dire quelque chose, ce signifiant, que l’on ne sait pas ce qu’il veut dire. Autrement dit, il y a une signification de signification, au sens où l’on se dit – Cela veut dire quelque chose. On est certain que c’est un signifiant qui est là, et en même temps on ne peut pas formuler la signification qu’il a, mais – comme dit Lacan – il y a comme une sorte de vide énigmatique à cette place. Ce signifiant, perplexifiant pour le sujet, devient déclenchant du délire.

    Sans doute y a-t-il une différence entre le signifiant du transfert et ce signifiant du délire.

    D’abord, il est dans l’articulation au signifiant quelconque, mais il n’est pas impossible – et je dis que Lacan a formulé son algorithme du transfert selon une structure homogène à celle du déclenchement de la psychose – que le signifiant du délire précipite le sujet chez un autre à qui parler, et qui peut être analyste.

    Dans la psychose, on n’arrive pas à faire surgir la signification d’inconscient, à partir du signifiant qui fait énigme – le sujet supposé savoir tourne à la paranoïa, et prend la valeur de sujet supposé me vouloir du mal ou vouloir jouir de moi.

    Il n'y a rien d’excessif à poser une parenté de structure entre la psychanalyse et la psychose, au moment de son commencement de déclenchement. Lacan lui-même avait songé à faire de l’analyse une paranoïa dirigée. En cela, le commencement vrai de l’analyse est assimilable au déclenchement du délire interprétatif. Ce n'est pas pour rien que, dans la psychose, on parle d’interprétation. On peut voir, chez le sujet névrosé en analyse, apparaître certains phénomènes de frange qui relèvent d’une forme de délire interprétatif.

    Sans doute, quand, dans la psychose, l’accrochage d’un signifiant quelconque se produit, nous avons les phénomènes de transfert délirant. L’objet du traitement est de parvenir à cette place du signifiant quelconque, de réaliser, non pas une métonymie transférentielle, mais une métaphore délirante, c’est-à-dire d'élaborer un signifiant quelconque capable d’effectuer pour le sujet une signification tempérée. Par ce coup de force, Lacan a voulu – je ne dis pas qu’il a réussi – convertir notre perspective sur le transfert.

    Premièrement, dévaloriser tout ce qui relève du transfert sentimental.

    Deuxièmement, faire pâlir tout ce qui relève du transfert imaginaire, les personnages parentaux, etc.

    Troisièmement, enseigner à l’analyste que le souci qu’il peut prendre de son attitude, de son maintien, de sa façade n'est pas l’essentiel. L’essentiel n'est pas sa neutralité bienveillante, son infatuation éventuelle. L’essentiel est de ne pas faire obstacle à la structure interprétative du transfert, je dirais presque à la structure sui interprétative du transfert.

    Comme quatrième point, pour terminer brièvement, il est certain que ce schéma a des limites. Lacan a senti ces limites, quand il pose d'une façon globale que toute cette formule est équivalente à l’objet qu’il appelle agalma.

    La limite est que l’on n'y retrouve pas ce qui faisait la vie, les couleurs, de la conception libidinale du transfert. Lacan a senti que là l’objet n’était pas évident, pas mis en fonction – ce qu’il corrigera dans son schéma du discours analytique en mettant l’analyste dans la position de l’objet petit a.

    L’objet, lequel est-ce ici ? L’objet présent est le rien. La signification d’inconscient vient de l’articulation elle-même. L’analyste n’a pas trop à s'occuper des traits par lesquels il peut prêter à confusion profitable avec les personnages de l’histoire. L’analyste est avant tout l’enveloppe du rien de cette signification d’inconscient.

    Là, apparaît la valeur de ce que l’on appelle la seconde règle de l’analyse, qui compléterait la première règle de l’association libre, la règle d’abstinence – ne pas se satisfaire d’une satisfaction d’ordre sexuel avec l’analyste. Cette règle d’abstinence formule que l’objet en jeu est l’objet rien. Dans l’analyse, en ce sens, l’analysant mange le rien. Il y a une anorexie impliquée dans la structure transférentielle elle-même. C’est pourquoi Lacan pouvait dire que le transfert était la mise en acte de la réalité sexuelle de l’inconscient, dans la mesure où l’analyse est le non-rapport sexuel mis en scène.

    Maintenant, une autre limite de cette perspective. Le point de vue selon lequel l’analyse est un mode de dire ou un mode de lire l’inconscient ne sature pas la pratique d’aujourd’hui. Pour le dire vite, en conclusion, cette perspective n'explique pas sans médiation ce que l’analyse est devenue aujourd’hui, à savoir non pas simplement un mode de dire ou un mode de lire l’inconscient, mais bien un mode de jouir de l’inconscient.

    En disant que l’analyse est un mode de jouir de l’inconscient, il est clair que je l’assimile à un symptôme, mais j'y suis autorisé par la notion éminemment freudienne de la névrose de transfert. Il y a, spécialement difficile à dénouer à la conclusion de l’analyse, le symptôme de transfert.

    Sachons que lorsque nous autorisons un sujet à commencer une analyse, nous lui donnons accès à un nouveau mode de jouir de son inconscient. Nous avons à savoir comment se satisfait la pulsion dans l’analyse et par le transfert, comment se satisfait la pulsion accordée à l’objet rien. Là, l’anorexie peut nous être un certain index.

    Ici commence un autre chapitre, non pas le versant symbolique du transfert ou son versant imaginaire, mais bien son versant réel – au sens de Lacan –, le réel du transfert. Il arrive qu'au commencement de l’analyse, on puisse percevoir déjà chez le sujet candidat l’anticipation, le pressentiment, de la satisfaction, de la jouissance, qu’il trouvera dans l’analyse. On a évoqué ici des cas surprenants où l’analyse dure très longtemps, alors que l’élaboration est nulle, où le sujet ne manifeste pas d’implication dans sa parole. Ces cas mettent en évidence la satisfaction trouvée par le sujet dans le mode de dire que lui permet l’analyse. Il s'agirait de cerner comment, dans l’analyse, se satisfait cette pulsion au niveau de laquelle le sujet est heureux. La pulsion n'échoue jamais. Elle peut manquer sa cible, mais elle arrive toujours à son but.

    À propos de la conclusion de la cure, il ne suffit pas de dire que l’on arrive au terme de l’élaboration de savoir. Il ne suffit pas de dire que la multiplicité des lectures permet de reconstituer le texte inconscient. Il faut encore savoir comment l’on renonce à la jouissance de l’analyse.

    [1] Intervention au Colloque du Champ freudien en Italie, Come iniziano le analisi, à Turin les 22, 23 et 24 avril 1994. Texte établi par Catherine Bonningue. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.

    [2] Lacan J., «Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École», Scilicet n° 1, Paris, Seuil, 1968, p. 19.

    [3] Les 21 et 22 avril 1994, furent organisées deux soirées consacrées à Jacques Lacan.

    [4] Lacan J., «L’instance de la lettre dans l’inconscient» (1957), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 515.