A la merci de la contingence

Jacques-Alain Miller

"La Lettre Mensuelle n°270"

Sur les traces d’un réel qui serait propre à l’inconscient, Lacan a procédé par la voie de l’identification. Les formules de la sexuation sont effectivement des formules de l’identification sexuelle primordiale.

A la merci de la contingence

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  • A la merci de la contingence[1]

    Jacques-Alain Miller

    Sur les traces d’un réel qui serait propre à l’inconscient, Lacan a procédé par la voie de l’identification. Les formules de la sexuation sont effectivement des formules de l’identification sexuelle primordiale. Et s’il y a deux identifications sexuelles primordiales, c’est dans la mesure où il n’y a pas de rapport sexuel. Identification sexuelle vient à la place de rapport sexuel en tant qu’il n’y en a pas. Le rapport sexuel est ici à la place de la faille marquée du signe : $.
    Ce rapport sexuel, Lacan l’a construit de telle sorte qu’il serait impossible à écrire. Quel chemin l’a conduit à le caractériser ainsi ? Disons qu’il s’est inscrit dans la perspective d’extraire du réel à partir du langage. A considérer la fonction de la parole et le champ du langage propres à la psychanalyse, dans quelle mesure y a-t-il là un réel ?

    Cette perspective a conduit Lacan à privilégier la discipline de la logique mathématique, et plus précisément les démonstrations d’impossibilité. Par la logique mathématique, il y a production d’une nécessité propre au discours. Il apparaît donc possible pour Lacan de faire de la logique un art de produire une nécessité de discours, mais cette nécessité est corrélative de l’achoppement sur des impossibles, susceptibles dès lors d’assigner du réel.
    La tentative de Lacan s’inscrit donc dans la perspective du passage du symbolique au réel. Remarquons que ce passage ne tient pas, dans la logique mathématique, à la mesure, à la quantité et au nombre. Il est d’un tout autre ordre. Si Lacan accorde une telle importance à la topologie, c’est dans la mesure où c’est une géométrie dépourvue de mesure, et en tant que telle, elle démontre que l’on peut faire de la science dans un espace qui n’est pas métrique.

    Quand Lacan a eu recours à la logique, il lui a fallu longuement justifier le recours à l’écriture qui est un autre mode du langage que celui de la parole. Il a fait un détour, y compris par le japonais et par le chinois, pour introduire dans le champ du langage une fonction qui n’était pas celle de la parole, précisément parce que le réel susceptible d’être délivré par la logique mathématique est un réel appareillé, non pas à la parole mais à l’écriture.
    C’est fort de ce privilège accordé au réel issue du langage, via l’écriture, que Lacan pouvait dire par exemple que le biologique n’est pas réel – sorte de coup de Jarnac à l’endroit des prétentions des sciences de la vie psychique fondées sur le neurobiologique. Il y a là un usage du terme de réel qui lui permet de dire que le biologique n’est pas réel, à savoir qu’il n’est – comme il le dit dans le Séminaire XIX à paraître bientôt – que « le fruit de la science qui s’appelle biologie ». Le réel, c’est autre chose, à savoir ce qui est en rapport avec la fonction de la signifiance, avec le champ du langage. C’est danx cette veine que Lacan a entrepris – je cite sa parole – d’écrire comme en mathématique la fonction qui se constitue de ce qu’il existe la jouissance sexuelle.

    Le coup de force initial de Lacan pour introduire la fonction de l’écriture dans la champ du langage, c’est l’écriture de la jouissance sexuelle sous ce signe de grand Phi, valant comme fonction d’une variable marquée petit x : Fx. Certes, il va utiliser des moyens existant dans la logique tels que les quantificateurs, comme le pour tout x : “x, et le il existe un x : $x. Il les transformera en les inversant, du côté femme, en les écrivant A et E dans son texte « L’étourdit ». Mais le coup de force essentiel reste celui de faire passer à l’écriture la jouissance sexuelle.

    __ __
    ∃x Φx ∃x Φx
    __ __
    ∀x Φx ∀x Φx

     

    Il y a là, sans doute, un rapport avec la biologie mais pas avec la neurobiologie. Le rapport s’établit avec le bio de biologie, autrement dit avec ce qui concerne la vie et non pas supposément la cognition. C’est en rapport avec ce qui le supporte de vivant que le parlêtre a à voir avec la biologie.

    Lacan n’a pas repris le terme freudien de libido auquel, par endroits, on peut le faire équivaloir à celui de jouissance. Ce qu’il isole avec le terme de jouissance c’est quelque chose qui n’est pas de l’ordre de cette activité harmonieuse que nous appelions activité psychique. Si Lacan a sorti et isolé le mot de jouissance, c’est parce que ce terme est en lui-même l’index d’un dysfonctionnement absolu. La jouissance dont il parle est en elle-même une relation dérangée de l’être parlant à son propre corps.

    Lacan fait passer cette jouissance comme jouissance sexuelle à l’écrit, au sens où le sujet a rapport plutôt avec cette jouissance qu’avec le partenaire. On peut à l’occasion la qualifier de sexuelle, mais c’est dans la mesure où elle fait plutôt barrage au rapport qu’il y aurait entre les deux sexes. Comme Lacan s’exprime : Le rapport est avec grand Phi plutôt qu’avec le partenaire. C’est pourquoi la jouissance sexuelle est toujours marquée par lui avec des guillemets, comme pour faire entendre qu’il n’y a pas de jouissance qui soit spécifiée par la binarité sexuelle. Cela veut dire qu’il n’y a pas d’activité de jouissance. La jouissance, on ne la connaît, dans la psychanalyse, que sous les espèces en quelque sorte de S barré, $. C’est-à-dire qu’on ne la connaît que sous les espèces de la faille, du trébuchement, du ratage. S barré, $, s’inscrit dès lors à la place du symbole J de la jouissance que Lacan n’a jamais écrit – sinon une fois dans le Séminaire XX –, mais dont je me suis parfois servi dans ce cours. Le $ vient à la place de ce qui serait la jouissance de l’activité de jouissance.

    On ne connaît l’activité de jouissance que sous les espèces de ce qui est raté et de ce qui, précisément, est crypté. Nous retrouvons là, à ce bout de l’enseignement de Lacan, la valeur donnée au sens. Ce qui travaille le dernier enseignement de Lacan, et ouvre sur son tout dernier c’est le rapport de cette jouissance intrinsèquement dysfonctionnelle avec le sens. Le Il n’y a pas de rapport sexuel de Lacan est corrélatif du Il y a du sens sexuel. Il y a du sens sexuel, mais c’est bien parce que nulle part le rapport sexuel ne s’inscrit que le sexe s’avère au fait du sens. C’est ainsi que le chiffrage inconscient est en lui-même exercice éprouvé de jouissance.
    Le Il n’existe pas de rapport sexuel est corrélatif du sens sexuel, mais avec ceci que le non-rapport est aussi corrélatif de la rencontre. On peut schématiser cela ainsi, si je puis me permettre de représenter le non-rapport sexuel avec le quantificateur que Lacan utilise dans ses formules de la sexuation :

    Rencontre ← ∃ R → Sens sexuel

    Si Lacan met en évidence et valorise le terme de rencontre dans la relation amoureuse, c’est dans la mesure exacte où nulle part il n’y a de rapport sexuel. L’opposition réside donc ici entre le rapport qui serait nécessaire, et qui n’existe pas en tant que tel, et la rencontre qui est contingente.
    Sur ces termes repose l’idée de Lacan de décerner à la psychanalyse un réel qui lui serait propre. C’est un réel dont il peut dire qu’il est à la fois celui du non-rapport et celui de la modalité de la rencontre, c’est-à-dire de la contingence. On est là à l’opposé du déterminisme physique, celui de tous les calculs de la physique mathématique, dont la neuropsychiatrie – pour m’exprimer comme Lacan dans son texte « Propos sur la causalité psychique » – n’est que le surgeon.

    Le réel que Lacan a cerné pour la psychanalyse tient à la contingence. Son tout dernier enseignement se tient à ce niveau-là du réel contingent. C’est sans doute là le moteur qui dans son enseignement fait crouler toutes les catégories établies. Aucune fondation ne résiste à cet acide de la contingence, conséquence du non-rapport sexuel et en même temps voie de connaissance, voie de savoir du non-rapport sexuel. C’est bien parce que l’on ne constate que contingence dans le rapport entre les sexes que l’on peut en inférer qu’il n’y a pas de nécessité à l’œuvre. Rien ne cesse de s’écrire entre les sexes, et c’est pour cela que nous sommes voués au régime de la rencontre.


    Exploitant cette contingence, le tout dernier enseignement de Lacan dit adieu à l’idéal scientifique et se dépouille des moyens mêmes par quoi il avait été cerné, en vue d’un nouveau commencement. Ce n’est d’ailleurs pas sans nous évoquer le dire de Lacan sur le développement de la mathématique qui, selon lui, « ne procède pas de généralisations mais de remaniements topologiques, c’est-à-dire d’une rétroaction sur le commencement, telle qu’elle en efface l’histoire »[2].

    C’est là-dessus que Lacan nous a laissés, sur une rétroaction qui est allée jusqu’à effacer dans une large mesure l’histoire de la psychanalyse. Il nous a laissés sur la nécessité de faire avec la contingence du réel, c’est-à-dire aussi avec l’invention et la réinvention, sans aucun fatalisme. Et c’est pourquoi, en dépit du poids présent de la quantité, la mesure et le nombre, tout cela reste à la merci de la contingence. A nous de s’avoir l’exploiter.

     

    [1] Miller J.-A., extrait de L’orientation lacanienne, « Tout le monde est fou » (2007-2008), département de psychanalyse, Paris 8, cours du 30 janvier 2008, inédit. Texte établi par Christiane Alberti.

    Paru dans La lettre mensuelle n°270, juillet-août 2008

    [2] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 481.