Puis-je espérer me réveiller un jour ?

Franck Rollier

"Publication électronique"

rêve, réveil

Le rêve, voie royale d’accès à l’inconscient, rencontre pourtant la passion de l’ignorance, qui protège la jouissance du sujet, qui s’arrête devant le réel. La pulsion de savoir freudienne n’existe qu’en rêve. Lacan affirme même qu’« on ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves. » Or, seule l’émergence du réel peut réveiller. C’est cela que vise le désir de l’analyste et qui lui est permis par petites touches (de réel). - Cécile Wojnarowski

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  • Puis-je espérer me réveiller un jour ?

    Frank Rollier

    Cette question peut se poser à tout analysant, aux prises avec la répétition dans une cure qui se prolonge. Si l’on suit le sens commun, l’affaire se résume à l’alternance de la veille et du sommeil : soit je dors, soit je suis réveillé. L’expérience de la psychanalyse invite à ajouter un autre état, celui du rêve.

    Rêve, réveil, éveil

    Pour Freud, le rêve, voie royale d’accès à l’inconscient, obéit au principe de plaisir et il s’oppose au principe de réalité que le rêveur affronte quand il se réveille.

    Le rêve, nous dit-il, protège du réveil, il s’y oppose même car il est le « gardien ordinaire du sommeil »[1], au service du désir de dormir. Ce Wunch zu schlafen n’est pas un besoin ; il est bien un désir qui « seconde les désirs inconscients »[2], précise Freud. Pour Lacan, c’est même

    « la plus grande énigme, […] que Freud avance dans le mécanisme du rêve »[3].

    Dans le processus même du rêve que Freud nomme « élaboration secondaire », un éveil s’opère : « chaque rêve éveille, fait agir une partie de la force inactivée du préconscient »[4].

    Surtout l’analyse des rêves, de même que celle des autres formations de l’inconscient – oublis, lapsus, mots d'esprit – peut éveiller l’analysant à son désir inconscient. L’analyse que fait Freud de son oubli du nom du peintre Signorelli (l’auteur du « Jugement dernier » de la cathédrale d’Orvieto) le conduit à reconnaître son désir « de ne pas se souvenir » de la nouvelle qu’il venait de recevoir, lui annonçant le suicide d’un patient souffrant  « d’un trouble sexuel incurable »[5]. Cette nouvelle, qui a été refoulée, a déterminé l’oubli du nom Signorelli. Au-delà de la surprise de retrouver le nom oublié, Freud rencontre un réel, ce que Lacan nommera la censure « de la relation de l’homme et du médecin à la mort, soit au maître absolu, Herr, signor »[6]. L’analyse de cet oubli, cette rencontre, ont-elles « réveillé » Freud ? Nous pouvons le penser puisque c’est ce témoignage qui inaugure sa Psychopathologie de la vie quotidienne[7].

    Les rêves qui réveillent au milieu du sommeil

    Habituellement, écrit Freud, « le rêve se concilie avec le sommeil »[8], il « est toléré parce que accomplissement d’un désir de l’inconscient »[9] et si le rêveur s’éveille, il se rendort aussitôt après, comme lorsque « tout endormi, on chasse une mouche »[10].

    Il n’y a de réveil complet que lorsque le rêve « heurte le préconscient de telle façon qu’il trouble son repos »[11], ce que Lacan traduira en disant qu’« un rêve réveille juste au moment où il pourrait lâcher la vérité »[12]. C’est ce que réalise le cauchemar, dans lequel s’exprime une jouissance qui écrase le sujet. L’angoisse surgit du réel, et le réveille.

    Lacan reprend le rêve dit de « l’enfant mort qui brûle », Freud ne l’a pas entendu sur son divan et il ne l’analyse donc pas[13]. S’étant endormi alors qu’il veille le cadavre de son fils, un père rêve que celui-ci est vivant, qu’il « lui prend le bras, et murmure d’un ton plein de reproche : “Ne vois-tu donc pas que je brûle ?” »[14] Alors, le père se réveille et voit qu’une bougie a mis le feu au linceul.

    Après Freud, Lacan souligne que « le rêve ne satisfait ici que le besoin de prolonger le sommeil »[15] quand le sujet s’approche de ce dont il ne veut rien savoir – en l’occurrence la mort du fils ; la jouissance à l’œuvre serait celle de ne jamais se réveiller – jouissance de ce que Lacan appelle un « indéfiniment jamais atteint réveil », car il « n’a rêvé que pour ne pas se réveiller »[16].

    Le cauchemar qui n’a pas réveillé Freud

    L’exemple princeps du rêve est le rêve de Freud dit de « l’injection faite à Irma »[17], prototype de tous les rêves et de leur interprétation : au cœur du rêve, Freud examine la gorge d’Irma, ce qui suscite un affect qu’il qualifie d’« effroi »[18]. Les associations d’idées le mènent à substituer à Irma une série de femmes, avec presque toujours la maladie ou la mort  à l’horizon ; il s’agit en particulier du traitement raté par Fliess d’Emma Eckstein, alias Irma, mais aussi d’une grave maladie qui a touché sa fille ainée Mathilde et encore de la mort d’une de ses patientes[19]. Freud interprète son rêve comme le désir de se dégager de sa responsabilité dans toutes ces affaires. Pourtant, il écrit que son analyse « n’est pas poussée assez loin » et qu’elle se heurte à « de l’inexpliqué » et « de l’inconnaissable (unerkannt) »[20]. Le rêve, tout rêve, comporte une part d’indicible – « le point où il se rattache à l’Inconnu », ce que Freud nomme « l’“ombilic” du rêve »[21].

    Poursuivant l’analyse de ce même rêve, il évoque un passage qu’il qualifie d’obscur, où il est question d’examiner une femme à travers ses vêtements, mais il n’a « pas envie de l’approfondir »[22]. Ce que Freud a appelé la pulsion de savoir[23] (qu’il articule à la fonction de l’emprise et du regard dans les recherches sexuelles de l’enfant), rencontre ici sa traduction lacanienne, c’est-à-dire qu’« il n’y a pas de désir de savoir, ce fameux Wissentrieb »[24] qui, dira Jacques-Alain Miller « n’existe qu’en rêve »[25]. Si le sujet ne veut rien savoir, c’est qu’il est animé d’une passion de l’ignorance qui protège sa jouissance : « l’inconscient, c’est que l’être, en parlant, jouisse, et, j’ajoute, ne veuille rien en savoir de plus. J’ajoute que cela veut dire – ne rien savoir du tout. »[26] Lacan a fait de l’ignorance une des trois passions humaines, à côté de l’amour et de la haine. C’est même, dit-il, « la passion majeure chez l’être parlant »[27]. Dans ce rêve de l’injection faite à Irma, Freud se heurte encore au réel de la mort et du sexe. Dans son Séminaire, Lacan en reprend l’analyse et pointe « l’image terrifiante, angoissante, de cette vraie tête de Méduse »[28]. Il y a là « quelque chose d’à  proprement  parler innommable »[29], que Lacan qualifie « l’abîme de l’organe féminin d’où sort toute vie […] et aussi bien l’image de la mort »[30], puisque la maladie de sa fille et la mort d’une patiente sont convoquées par le rêve. C’est, dit-il « la révélation du réel […] devant quoi tous les mots s’arrêtent […], l’objet d’angoisse par excellence. »[31]

    Et pourtant, ce cauchemar ne réveille pas Freud ! Le commentaire que Lacan y apporte est double : c’est d’abord parce que « c’est un dur »[32] et il souligne aussi « le style de recherche passionnée » de Freud, « trop passionnée dirons-nous »[33] (une critique qu’il développera dans son commentaire de l’analyse de l’Homme aux loups).

    Dans un texte intitulé « Le rêve d’Aristote », conférence donnée en 1974, Lacan se laisse aller à raconter qu’il a « rêvé récemment que le réveil sonnait ». Alors que Freud dit que l’on rêve du réveil quand on ne veut en aucun cas se réveiller, Lacan énonce : « Que j’hallucine dans mon rêve le réveil sonnant, je considère cela comme un bon signe, puisque, contrairement à ce que dit Freud, il se trouve, moi, que je me réveille. Au moins me suis-je, dans ce cas, réveillé. »[34]

    Donc, Lacan se réveille, contrairement à Freud. C’est une façon de dire qu’il va plus loin que Freud, qu’il fait face au réel.

    On ne se réveille jamais

    Toujours à suivre Freud, les rêves habitent non seulement nos nuits, mais aussi nos jours. Ainsi, les rêves éveillés (ou rêves diurnes, Tagtraüme) et « ces fantasmes diurnes […] méritent le nom de “rêves” », car « ce sont des accomplissements d’un désir »[35].

    Lacan va dans le même sens, mais il est plus radical : on ne se réveille du sommeil, ou du rêve, que pour continuer de rêver. Et, « l’inconscient, c’est très exactement l’hypothèse qu’on ne rêve pas seulement quand on dort »[36]. Donc, on ne cesse jamais, non pas de dormir, mais de rêver. Même le réveil du cauchemar n’en est pas un : « quand il arrive dans leur rêve quelque chose qui menacerait de passer au réel » dit-il, « ça les affole tellement qu’aussitôt ils se réveillent, c'est-à-dire qu’ils continuent à rêver »[37].

    Lacan en donne un témoignage personnel : parlant du XIXe siècle qui a été « dominé par […] l’action d’une femme, […] la Reine Victoria », il dit : « Sans doute fallait-il cette espèce de ravage pour qu’il y ait ce que j’appelle un réveil. Le réveil c’est un éclair. Quand ça m’arrive, pas souvent, il se situe pour moi – ça ne veut pas dire que ce soit ça pour tout le monde – au moment où effectivement je sors du sommeil. J’ai alors un bref éclair de lucidité. Ça ne dure pas bien sûr, je rentre comme tout le monde dans ce rêve qu’on appelle la réalité, à savoir dans les discours dont je fais partie… »[38]. « Le moment du réveil – ajoute-t-il, n’est peut-être jamais, qu’un court instant, celui où l’on change de rideau »[39].

    L’état de veille permet donc de continuer à rêver ; il n’est, dira J.-A. Miller que la poursuite du rêve par d’autres moyens[40].

    Pourtant, le rêve apparaît bien comme le soutien du désir. Lacan en témoigne quand, par exemple, il écrit dans sa préface à L’Éveil du printemps de Wedekind que « l’affaire de ce qu’est pour les garçons de faire l’amour avec les filles, […] ils n’y songeraient pas sans l’éveil de leurs rêves »[41]. Mais, si le désir réveille, c’est seulement pour continuer à rêver que le rapport sexuel existe, qu’il peut s’écrire. Le réel du non-rapport sexuel est traité par l’inconscient et il est donc représenté sous la forme d’une réalité supportable. À cet égard, le discours amoureux serait – comme le note Esthela Solano, « une tentative majeure de faire suppléance »[42] à l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel, un discours qui bien entendu participe aussi du rêve.

    La thèse de Lacan, telle qu’il l’expose dans un entretien donné à Catherine Millot (l’auteure de O solitude), intitulé « Improvisation : désir de mort, rêve et réveil », est que « On ne se réveille jamais : les désirs entretiennent les rêves. »[43] Il ajoute que « le réveil total […] c’est  la mort »[44]. En effet, si je rêve nuit et jour, je ne cesserai de rêver que quand je serai mort. Ce

    « réveil total qui consisterait à appréhender le sexe »[45] équivaut à la mort. Et Lacan ajoute que « la mort est un rêve, entre autres rêves qui perpétuent la vie »[46], un rêve « de séjourner dans le mythique »[47]. Il note au passage qu’« il est pensable que tout le langage ne soit fait que pour ne pas penser la mort qui, en effet, est la chose la moins pensable qui soit »[48]. En 1972, dans une conférence donnée à Louvain, il avait déjà parlé de la pensée intolérable de l’immortalité, en lançant à son auditoire : « La mort est du domaine de la foi. Vous avez bien raison de croire que vous allez mourir. Ça vous soutient. Si vous n'y croyiez pas, est-ce que vous pourriez supporter la vie que vous avez ? »[49] Ailleurs, il dira aussi qu’« il n’y a rien d’affreux comme de rêver qu’on est condamné à vivre à répétition »[50].

    À défaut de rêver de mourir, où l’on peut reconnaître l’incidence de la pulsion de mort, peut- être songez-vous à l’éveil que promet la doctrine bouddhiste, à l’instar de celui dont le nom signifie précisément « L’éveillé » ?

    Lacan, parle du bouddhisme en tant que « religion nirvanesque »[51] et il avance que ce « réveil absolu du bouddhisme » figuré par le Nirvana, relève du mythe. C’est aussi une « part de rêve qui est justement de rêve de réveil »[52].

    L’expérience indicible, mythique, du Nirvana bouddhique, dans laquelle ce silencieux ne naît plus, ne meurt plus, ne tremble plus, ne désire plus[53], est différente du principe du Nirvana élaboré par Freud[54], lequel s'appuie sur l'observation clinique de la contrainte de répétition et qui « exprime la tendance de la pulsion de mort »[55].

     

    Le sens endort, le réel réveille

    Mais alors, qu’est-ce qui pourrait bien me réveiller ? Peut-être bien l’expérience d’une analyse : « L’homme avec l’analyste se réveille »[56]. Qu’est-ce qui, dans une analyse, peut réveiller ?[57] Sûrement pas la quête éperdue du sens, de toujours plus de sens. Le sens endort, ce dont attestent les psychothérapies qui fonctionnent sur le « bon sens »[58] et la suggestion, prônant un lâchez prise, soyez cool et surtout dormez tranquille. Pour Lacan, non seulement  la vérité est menteuse, mais « sucer le lait de la vérité, mais c'est toxique. Ça endort »[59].

    « S’agirait-il de réveiller le psychanalysant ? », demande Lacan dans sa conférence sur Aristote. « Mais celui-ci ne le veut en aucun cas – il rêve, c’est-à-dire tient à la particularité de son symptôme. »[60]

    Certes, parler en analyse dérange la temporalité. Pour Marie-Hélène Brousse « la psychanalyse traite l’inconscient, ce rêve d’éternité, par le dire : raconter un rêve, c’est donc le sortir de l’éternité »[61].

    Pourtant, la psychanalyse n’est pas spontanément un exercice de réveil. Tout au contraire, il y a une pente naturelle de l’analyse à endormir. Dans un article précisément intitulé « Réveil », J.-A. Miller parle en 1979 d’un « automaton qui tient au dispositif même […] au retour invariable de ce qu’on appelle “séance”, au plaisir propre de l’association libre »[62]. Il ajoute que « C’est le fait primaire de tout discours d’endormir, et cela va aussi bien pour l’analyste quand il s’abandonne à l’écoute de son patient, à l’hypnose à l’envers. »[63] Dans cet écrit très politique – il s’agit pour lui de tenter de réveiller l’École Freudienne de Paris (EFP) que Lacan avait fondée en 1964, ce qui échouera et le conduira à la dissolution de cette École et à la fondation de notre ECF en 1980. J.-A. Miller dénonce  une  « pente  […]  à  roupiller  ensemble »[64]. Il interroge les analystes de l’EFP et aussi le lecteur : « Est-ce que l’analyse est faite […] pour apprendre à dormir […] ? Ou pour apprendre “à se réveiller” ? »[65]

    J.-A. Miller pointe l’acte de l’analyste qui vise « le raccourcissement de la séance jusqu’à son être de scansion »[66]. Son texte est un plaidoyer pour la séance courte qui, elle, dit-il, réveille, non pas pour « que cesse le symptôme, qui ne cesse de s’écrire, mais qu’émerge le réel qui ne cesse pas de ne pas s’écrire »[67] (le réel appartient au registre de l’impossible).

    Voilà le point vif : c’est l’émergence du réel qui peut réveiller, le réel dont Lacan « fait l’Autre du sens »[68]. Ce réel est une jouissance qui affecte le corps, c’est elle qui est à l’œuvre dans le cauchemar, et c’est sur elle qu’une cure analytique lacanienne s’oriente. J.-A. Miller a pu proposer, sous la forme d’un mot d’esprit, de penser l’interprétation exactement comme un réveil et à cette fin de pouvoir la penser comme cauchemar, un cauchemar en plus dont on ne se réveillerait pas en articulant en court-circuit l’interprétation sur le réel[69].

    En isolant l’objet petit a sous ses différentes formes, l’objet petit a qui est « entre inconscient et jouissance […] une sorte de médiateur »[70], l’interprétation vise l’au-delà du sens, au lieu d’abonder dans toujours plus de sens.

    Dans son Séminaire XI, Lacan mettait en valeur l’inconscient se manifestant sur le mode de l’achoppement et la trouvaille qui peut survenir pour l’analysant : « Dans une phrase prononcée, écrite, quelque chose vient à trébucher […]. Là, quelque chose d’autre demande à se réaliser [...]. Ce qui se produit dans cette béance […] se présente comme la trouvaille. »[71] Cette trouvaille, cette révélation, réveille-t-elle pour autant le sujet ? L’inconscient de Lacan, qui n’est pas l’inconscient freudien, est une « béance », ce qui indique qu’elle peut s’ouvrir mais aussi qu’elle est toujours prête à se « suturer »[72] et la trouvaille qui peut en surgir à « se dérober à nouveau »[73].

    Allant du côté du « non-sens », le mot d’esprit, qui est « le mot sans queue ni tête », est donné par Lacan comme « exemplaire » ; mais là encore, « La vérité s’envole. »[74]

    C’est surtout l’équivoque signifiante que Lacan mettra en valeur dans son dernier enseignement, car elle ouvre sur une pluralité de sens possibles, voire sur le non-sens. Quand

    « le sens même des mots se suspend », quand « quelque chose qui s’est dit cesse de s’écrire », alors, avance Lacan, « le mode du possible émerge »[75]. Notons que Lacan repère dans le bouddhisme zen, une orientation semblable, qui vise le hors sens : « Ce qu’il y a de mieux dans le bouddhisme, c’est le zen, et le zen, ça consiste à ça à te répondre par un aboiement, mon petit ami. »[76] (en fait, par une éructation, katsu en japonais[77]).

    L’accent mis sur l’équivoque ne relève pas d’une technique qui serait valable pour tous, à tout moment. Lacan se démarque de toute universalisation. C’est précisément ce qu’il dénonce dans ce qu’il appelle « le rêve d’Aristote », où il reprend le syllogisme célèbre : « Tous les hommes sont mortels. Or, Socrate est un homme. Donc Socrate est mortel. » Lacan voit un rêve dans cette application de l’universel au particulier, et de rappeler, après Freud, que l’homme Socrate a désiré sa mort, ce qui l’extrait de tout universel.

    Si l’orientation par le réel, c’est-à-dire par la jouissance et donc par l’objet a, fraye la voie d’un possible réveil, ce ne peut être qu’au cas par cas : « il n'y a d'éveil que singulier »[78] et, ainsi que le précise Éric Laurent, il s’agit d’un « éveil à la dimension de la singularité du symptôme »[79]. Dans son cours, J.-A. Miller a proposé que « C’est peut-être au niveau de l’Un, par l’identification au sinthome, que le réveil pourrait cesser de ne pas s’écrire. »[80]

    Le névrosé, abonné à l’inconscient et à la jouissance de la répétition, est « quelqu’un qui dort [selon la formule de Pierre Malengreau], c’est-à-dire quelqu’un qui choisit de rêver sa vie, fût-ce au prix d’une souffrance. »[81] En touchant au réel, l’analyse vise à sortir le névrosé du  sommeil, d’abord pour parvenir à une rectification de sa position subjective, puis à ce que son fantasme soit touché – Lacan notait que « La valeur de la psychanalyse, c'est d'opérer sur le fantasme. »[82]

    Avec un sujet psychotique, au contraire, l’éveil est à éviter. En effet, confronté à un réel que la signification phallique ne peut traiter, qu’aucun fantasme ne peut étayer, ce réveil risquerait de le mettre sur un gouffre et le conduire à déclencher sa psychose, à construire par le délire ce dont il ne dispose pas pour faire face à ce réel. Aussi, la prudence s’impose-t-elle. E. Solano le formule ainsi : il importe « que le sujet ne se réveille pas, afin que ses désirs entretiennent ses rêves »[83].

     

    Le désir de réveil

    « Toucher au réel », n’est pas se réveiller au réel, ce qui est tout simplement impossible[84]. Le réveil serait un nom du réel en tant que le réel est l’impossible, ce qui est inaccessible au sens. Espérer ce réveil n’est qu’un rêve. À défaut de ne jamais se réveiller vraiment, avec J.-A. Miller nous pouvons prendre pour boussole que « cela n’interdit pas de le prendre pour fin, ce réveil »[85], ou pour le dire avec Lacan, d’atteindre « des bouts de réel [...] un trognon [...] autour duquel la pensée brode »[86], soit de cerner le réel.

    Ceci relève du désir de l’analyste et J.-A. Miller va jusqu’à dire que le désir de réveil est le désir de l’analyste ; un désir qui imprime à l’analyste son style, ce qui apparaît par exemple à entendre Lacan parler à la télévision, donner de la voix, ou jouer de son regard…

    Le psychothérapeute fait usage des armes du sens. L’analyste, en renonçant aux pouvoirs de la suggestion et au désir de guérir, met en fonction « un désir plus fort que le désir d’être le maître »[87], ainsi que le formule J.-A. Miller. Ce désir est l’autre face de la passion de l’ignorance, c’est un désir de savoir (qui conduit l’analysant à l’étage supérieur du graphe du désir). Le désir de réveil serait un nom de ce désir de savoir, pour que la défense du sujet soit bousculée et qu’il puisse apercevoir ça, l’opacité de sa jouissance.

    C’est de façon imprévue que ce désir aura l’occasion de se mettre en acte, pour attraper quelque chose du réel qui surgit de façon contingente dans le discours de l’analysant. L’acte de l’analyste  est un impromptu qui s’impose et qui, comme le lion,  « ne bondit qu’une fois »[88].

    Pour qu’atteindre un bout de réel soit possible du côté de l’analysant – et qu’il cesse de simplement rêver qu’il va se réveiller un jour – l’analyste se doit d’être en éveil, prêt au bon moment, à nommer la pulsion nous indique Lacan, et d’une façon qui la tire par les cheveux[89].

    Une boutade pour conclure : un analyste éveillé n’est pas un Bouddha, mais il ne boude pas petit a.

     

    [1] Freud S., L’interprétation des rêves, Paris, PUF, 1971, p. 493.

    [2] Ibid., p. 486.

    [3] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 64.

    [4] Freud S., L’interprétation des rêves, op. cit., p. 489.

    [5] Freud S., Psychopathologie de la vie quotidienne, Paris, Payot, 1975, p. 8.

    [6] Lacan J., « Introduction au commentaire de Jean Hyppolite », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 379.

    [7] Cf. Courbis A., « Signorelli : un oubli mémorable de Freud », Nice, Rivages Bulletin de L’ACF-ECA, L’inconscient, discontinu, n° 10, printemps 2003.

    [8] Freud S., L’interprétation des rêves, op. cit., p. 490.

    [9] Ibid., p. 493.

    [10] Ibid., p.491.

    [11] Ibid., p.493.

    [12] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 64.

    [13] Freud S., L’interprétation des rêves, op. cit., p. 433.

    [14] Ibid.

    [15] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 57.

    [16] Ibid., p. 57-58.

    [17] Freud S., L’interprétation des rêves, op.cit., p. 99-112.

    [18] Ibid., p. 102.

    [19] Cf. Anzieu D., Préface à Freud S. : « Sur le rêve », Gallimard, 1988.

    [20] Freud S., L’interprétation des rêves, op. cit., note 2, p. 103.

    [21] Ibid., p. 446.

    [22] Ibid., p. 105.

    [23] Freud S., Trois Essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Idées Gallimard, 1974, p. 90.

    [24] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 96.

    [25] Miller J.-A., « Réveil », Ornicar ?, Paris, Lyse, n° 20-21, été 1980, p. 52.

    [26] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 95.

    [27] Lacan J., « Introduction à l’édition allemande des Écrits », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 558.

    [28] Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse,

    Paris, Le Seuil, 1978, p. 196.

    [29] Ibid.

    [30] Ibid.

    [31] Ibid.

    [32] Ibid., p. 186.

    [33] 33 Ibid., p. 196.

    [34] Lacan J., « Le rêve d’Aristote », Conférence à l’Unesco, Unesco Sycomore, 1978, p. 24.

    [35] Freud S., L’interprétation des rêves, op.cit., p. 419.

    [36] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », Ornicar ?, Paris, Lyse, n° 19, 1979, p. 5.

    [37] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 52-53.

    [38] Lacan J., Le Séminaire, livre XXII, « R.S.I. », leçon du 11 février 1975, inédit.

    [39] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, « Logique du fantasme », leçon du 25 janvier 1967, inédit.

    [40] Cf. Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « Tout le monde est fou », enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 11 juin 2008, inédit.

    [41] Wedekind F., L’Éveil du printemps, Paris, Gallimard, 1999, p. 9.

    [42] Solano E., « Rêves, délires et réveils », <http://www.lacan-universite.fr/wp-content/uploads/2011/01/Rêves- délires-et-réveils-9.pdf>

    [43] Lacan J., « Improvisation : désir de mort, rêve et réveil », L’âne, n°3, 1974.

    [44] Ibid.

    [45] Ibid.

    [46] Ibid.

    [47] Ibid.

    [48] Ibid.

    [49] Lacan J., « La psychanalyse réinventée », La Conférence de Louvain, (DVD).

    [50] Lacan J., « Le rêve d’Aristote », op. cit., p. 23.

    [51] Lacan J., « Improvisation : désir de mort, rêve et réveil », op. cit.

    [52] Ibid.

    [53] Majjhima N., cité par Nyanatiloka, « La parole du Bouddha », Paris, A. Maisonneuve, 2000.

    [54] Rollier F., « Nirvana et masochisme », exposé à l’ACF-ECA, avril 1997.

    [55] Freud S.,  « Le problème économique du  masochisme »,  Névrose, psychose et perversion, Paris, PUF, 1988,  p. 288.

    [56] Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le transfert, Paris, Le Seuil, 2001, p. 442.

    [57] Koretzky C., Le réveil : Une élucidation psychanalytique, Préface de S. Cottet, PUR, 2012.

    [58] Lacan J., « Télévision », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 514.

    [59] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 212.

    [60] Lacan J., « Le rêve d’Aristote », op. cit., p. 24.

    [61] Brousse M.-H., « Quand ça s’arrête… », La Cause Freudienne, n° 56, mars 2004, p. 157-160.

    [62] Miller J.-A., « Réveil », op.cit., p. 51.

    [63] Ibid., p. 50.

    [64] Ibid.

    [65] Ibid.

    [66] Ibid., p. 51.

    [67] Ibid.

    [68] Solano-Suarez E., « L’éveil », Lettre Mensuelle, n° 190, p. 11.

    [69] Miller J.-A., « Nous sommes tous ventriloques », Filum, décembre 1996, n° 8-9, p. 21-22.

    [70] Miller J.-A., L’orientation lacanienne, « L’Être et l’Un », op. cit., leçon du 9 mars 2011.

    [71] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1973, p. 27.

    [72] Ibid., p. 26.

    [73] Ibid., p. 27.

    [74] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 64.

    [75] Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non dupes errent », leçon du 8 janvier 1974, inédit.

    [76] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore, op. cit., p. 104.

    [77] Charraud N., « Lacan et le bouddhisme chan », http://www.lacanchine.com/Charraud_03_files/Charraud- Lacan%20et%20chan.pdf

    [78] Lacan J., « Peut-être à Vincennes », Ornicar ?, op. cit., n°1, 1975, p. 5.

    [79] Laurent É., « Semblants et sinthome », Quarto, n° 97, p. 16.

    [80] Miller J.-A., « De l’Autre à l’Un », Quarto, n° 109, p. 57.

    [81] Malengreau P., « Fonction paternelle et direction de la cure », les Feuillets du Courtil, 2000, p. 10, http://www.courtil.be/feuillets/PDF/Malengreau-f5.pdf

    [82] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l‘enfant », Autres écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 366.

    [83] Solano-Suarez E., « L’éveil », La lettre mensuelle, n°190, p. 13.

    [84] Miller J.-A., « Réveil », op. cit., p. 51.

    [85] Ibid.

    [86] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 123.

    [87] Miller J.-A., « Psychothérapie et psychanalyse », La Cause freudienne, n° 22, octobre 1992, p. 5.

    [88] Freud S., « L'analyse avec fin et l'analyse  sans  fin », Résultats, idées, problèmes, tome  II, Paris,  PUF, 1985, p. 234.

    [89] Lacan J., Le Séminaire, livre XXV, « Le moment de conclure », op. cit., p. 9.