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"Si vous voulez lire un petit livre qui est paru chez Desclée De Brouwer sous le nom du Pari de Pascal, peut-être cela vous aidera-t-il à entendre ce que je vous dirai la prochaine fois. L'auteur est un M. Georges Brunet, qui sait admirablement bien ce qu'il dit. Comme vous l'avez vu tout à l'heure, ce n'est pas vrai de tous les professeurs. Ce qu'il dit ne va pas loin, d'ailleurs, mais au moins il sait ce qu'il dit. D'autre part, c'est un débrouillage pour vous indispensable de ce qu'il en est de cette petite feuille de papier pliée en quatre dont on a fait les poches à Pascal, Pascal mort. Je me suis déjà exprimé là-dessus.
Je parle beaucoup de mort, c'est probablement pour nous délivrer de bien d'autres rapports avec d'autres, que j'ai évoqués tout à l'heure. Mes rapports avec Freud mort, ça a un tout autre sens.
Mais si vous voulez bien lire ce Pari de Pascal de Georges Brunet, au moins saurez-vous de quoi je parle quand je parlerai du texte de Pascal, qui en est à peine un quart, comme vous le verrez. C'est une écriture qui se recouvre elle-même, qui s'embrouille, qui s'entrecroise, qui s'annote. On a fait un texte, bien sûr, pour le plaisir des professeurs. Ce plaisir est court, car ils n'en ont jamais absolument rien tiré.
Il y a quelque chose qui est, par contre, tout à fait clair, et c'est par là que je commencerai la prochaine fois, c'est qu'il ne s'agit strictement de rien d'autre que justement du Je. On passe son temps à se demander si Dieu existe, comme si même c'était une question. Dieu est, ça ne fait [103] aucune espèce de doute, ça ne prouve absolument pas qu'il existe. La question ne se pose pas. Mais il faut savoir si Je existe.
Est-ce que Je existe ? Je pense pouvoir vous faire sentir que c'est autour de cette incertitude que se joue le pari de Pascal.
8 JANVIER 1969"
Jacques Lacan, Le Séminaire, livre XVI, p.103 et 104, Le seuil 2006