L'Homme aux loups - 2

Jacques-Alain Miller

"Revue de la Cause freudienne n°73"

passivité, scène primitive, hallucination, croyance, homosexualité
L'Homme aux loups - 2

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  • L’Homme aux loups (suite et fin)

    Jacques-Alain Miller[*]

    VIII. Mise en forme (II)

    Le regard

    Je propose[2] de soumettre à la discussion l’intervention de Françoise Schreiber même si elle se place sur un plan un peu ectopique par rapport à notre chemin de relecture du texte de Freud. En effet, on ne peut pas penser pouvoir faire, directement à partir du cas de l’Homme aux loups, l’élaboration que Lacan propose. C’est déjà une élaboration extrêmement complexe de la part de Lacan, qui s’inscrit dans son chemin. Ce n’est pas du cas de l’Homme aux loups que l’on pourrait mettre directement en valeur l’objet scopique. Votre exposé n’est donc pas ce que nous suivons pas à pas, mais il s’y inscrit en même temps parfaitement, puisqu’il porte sur ce que nous n’avons traité que très rapidement, à savoir le chapitre du rêve. C’est là quelque chose de central, que Lacan reprend dans le Séminaire XI, où il met en exergue la fonction du regard chez l’Homme aux loups.

    C’est là quelque chose qui a échappé à Freud, sauf en deux points : le premier quand il note la position de spectateur de l’Homme aux loups et va jusqu’à dire que la passivité foncière du sujet – d’abord rapportée à la séduction à trois ans et demi de la part de la sœur, mais retraduite ensuite en homosexualité quand la signification génitale va intervenir – est peut-être foncièrement présente dès la position du sujet dans la scène primitive. Avant la séduction, il y avait eu la scène avec Groucha où le sujet s’était montré actif en urinant devant elle. C’était une séduction active de sa part ; dès lors, il va dériver de son itinéraire normal, et se retrouver dans une position passive qui va rester foncière. Cette séduction perturbe donc son développement ; pourtant, à deux reprises, Freud note que cette position passive était peut-être, en définitive, vraiment originaire. Déjà dans la scène primitive, l’Homme aux loups se trouvait spectateur. Cette passivité, nous l’avons d’abord découverte dans l’observation comme conséquence de la séduction, puis nous la retrouvons au début dans la scène primitive. La position passive était peut-être là depuis toujours. Ce rappel de Freud peut être pris comme une indication de la fonction du regard chez ce sujet. Dans la scène primitive qui est censée causer tout le mal, il est celui qui regarde :

     Deuxièmement, il y a le fait – vous l’avez évoqué – qu’il va se faire voir par un certain nombre de spécialistes. Je trouve très remarquable que vous ayez isolé, à partir d’éléments du Séminaire XI, la pulsion de se faire voir chez ce sujet, car elle n’avait jusqu’à présent pas été évoquée ici. Construire cette pulsion foncière de ce sujet est lumineux. Du coup, cela fait converger beaucoup d’éléments dans l’épisode avec Ruth Mac Brunswick : l’Homme aux loups est vraiment là coincé dans la position de se faire voir. Malgré le caractère très limité des éléments scopiques que nous avons dans l’observation elle-même, on est tenté de donner à cette pulsion une place majeure. C’est un apport certain.

    Le réel de Freud et de Lacan

    Si je parlais d’ectopie à propos de l’exposé de Françoise Schreiber, c’est parce que la façon même dont Lacan amène l’objet regard est tributaire d’une élaboration sensiblement en avance sur notre lecture. Notre lecture du texte de 1918 est encore très en deçà de l’élaboration suivante de Freud, qui nous a été rappelée par Agnès Aflalo. Il va alors falloir, pas à pas, arriver à rejoindre ce niveau.

    Pour le dire un peu vite, ce que Lacan amène sur l’Homme aux loups dans le Séminaire XI, c’est un changement de statut du réel même. Pour Freud, le réel dont il s’agit dans l’observation, le réel qu’il traque, c’est la toute première enfance. C’est tout le mérite de ce cas pour nous, puisqu’il faut bien dire qu’on ne parvient que rarement, ou même jamais, à des reconstructions aussi fines et aussi précises. Le réel dont il s’agit pour Freud, c’est le réel des faits. Le réel que Lacan met en valeur dans le Séminaire xi, c’est vraiment un tout autre réel. C’est le réel de l’objet a, bien qu’il n’ait pas encore dégagé ce statut de l’objet. Il y a donc un changement de statut du réel. Partant du rêve, Freud essaye d’inférer le réel d’une scène originaire. Chez Lacan, cela se répercute et se traduit dans la problématique du fantasme et du réel. Le fantasme attaché au réel, c’est autre chose que la liaison du rêve et du réel des faits – qui est une problématique posant beaucoup de problèmes à Freud. Les chaînons qui nous manquent pour être au niveau de ce que vous avez rappelé de Lacan, c’est de savoir par quel biais on arrive à ce concept-là du réel, et de comprendre pourquoi Freud, lui, n’y parvient pas. À cet égard, la fonction du regard dans le rêve lui échappe.

    Pour accéder à ce nouveau statut du réel, il faut une élaboration préalable du symbolique – qui est justement ce qui fait défaut à Freud. C’est ce qui fait, pour lui, le problème du paradoxe logique que nous rappelait Agnès Aflalo. Dans ce texte de 1918, on peut suivre l’appel à une stratification de la castration, à une stratification des niveaux. Or, en même temps qu’elle est constamment appelée, la distinction de l’imaginaire, du symbolique et du réel fait défaut à Freud. Tel est peut-être le chemin qu’il nous faut suivre dans la théorie de la psychanalyse : cela permet de comprendre pourquoi nous sommes moins attachés que Freud à cette reconstruction des faits. Pour nous, le clivage du fantasme et du réel – réel intérieur au fantasme, à la fois couvert et trahi par le fantasme, qui lui-même, en un certain sens, est à cette place – tient lieu de cette reconstruction passionnée des faits.

    Les trois castrations

    Peut-être pourrions-nous maintenant reprendre le déroulement du cas là où nous l’avions laissé. Si je me souviens bien – étant donné que nous arrivons à une mise en forme, il est de plus en plus facile de s’en souvenir – nous en étions à un schéma simple qui distinguait les trois castrations. La première castration correspond à la séduction, la deuxième au rêve, et la troisième à l’établissement de la sublimation religieuse. J’avais fait valoir que chacune de ces castrations – ou du moins les deux premières – est pour l’Homme aux loups l’occasion d’une régression. La première castration donne l’occasion d’une régression au stade anal et la deuxième d’une régression au stade oral. La dernière castration serait, si je puis dire, supposée mettre les pendules à l’heure. Si elle était accomplie, elle mettrait le sujet à l’heure du génital. Ce schéma, que nous pouvons appeler schéma des régressions,s’articule sur la barrière de la castration que le sujet ne franchit pas :


    Essayons d’ordonner ces trois castrations. Freud lui-même nous propose des formules pour ces castrations, sauf pour la troisième qui reste problématique. Pour la première, Freud nous dit qu’il y avait la pensée de la castration, la pensée de la différence des sexes, mais sans croyance, Gedanke sans Glaube. La seconde castration, celle qui est atteinte dans l’expérience même du rêve où le sujet est cette fois-ci convaincu que la femme est châtrée dans la réactivation de la scène primitive, ce que nous pouvons écrire : Gedanke + Glaube. En K1, nous avons seulement une possibilité. En K2, il y a vraiment conviction de la réalité de la castration :

    Après y avoir réfléchi à nouveau, il ne me paraît pas abusif – même si les termes freudiens ne recouvrent pas exactement ceux de Lacan – de considérer que la première castration est imaginaire et que la seconde est réelle. Cela nous dirait que la troisième castration, celle que Freud appelle de ses vœux, est symbolique. Dans ce registre, il ne s’agit pas de la conviction de la réalité de la castration mais d’une assomption du symbole. On pourrait en donner la formule : Tu seras un homme, mon fils. Cette promesse symbolique est d’un ordre tout à fait différent de la possibilité de la castration ou de la conviction de sa réalité. Le Tu seras un homme mon fils est un engagement sur l’avenir, engagement qui n’est pas de l’ordre de ce qu’on peut voir ni même constater comme étant le réel. Dire « assomption » ouvre une dimension de promesse, de foi accordée à... C’est un registre qui n’apparaît pas si constitué chez l’Homme aux loups, même dans les passages concernant l’argent. On voit à quel point il lui faut l’argent du père. Il tient d’une façon essentielle, compulsive, à ce que cet argent lui vienne du père. Aucune paix n’est là établie par la conviction qu’il serait le fils. Cet argent, remarque Freud, a valeur d’enfant du père. La position à l’égard de la filiation est bien peu évoquée par Freud, sinon dans les termes de recevoir l’argent du père, et ce, comme appui, comme étai tout à fait indispensable au sujet. L’Homme aux loups se réjouit de la mort de sa sœur parce qu’il aura cet argent. Il se dispute avec sa mère à propos de cet argent. L’assomption, la sécurité de la promesse n’apparaît donc pas là constituée, il faut bien le dire. Je n’ai pas trouvé le terme freudien qui pourrait répondre à cette définition, puisque Glaube, en fait, est un terme ambigu entre ces deux registres.

    Poursuivons ce schématisme, au moins sur les deux premières lignes. J’avais évoqué comment l’Homme aux loups, dans son histoire, progresse de la passivité à l’homosexualité – laquelle est donc cette passivité quand elle reçoit le sens, la signification génitale. Il faut trouver un nom pour cette colonne. Elle désigne évidemment un certain rapport à la jouissance sexuelle. On pourrait l’appeler la position de jouissance du sujet.

    On peut également recomposer la symétrie que j’avais relevée concernant l’expression « mécanisme de répression » employée par Freud : ce mécanisme entre en activité par rapport aux deux termes d’inversion et de refoulement. Qu’est-ce qui met en œuvre ce mécanisme de répression de la position de jouissance ? C’est ce qu’on peut appeler une opposition. C’est ce qui entre en opposition avec la position de jouissance.

    Avec l’inversion, nous avons le Selbstgefühl viril, le sentiment de soi viril, et avec le refoulement, nous avons la libido génitale narcissique – qui paraît causale à Freud, et qui agit, à proprement parler, en tant qu’angoisse de castration. L’angoisse de castration est le résultat de la confrontation entre l’homosexualité et la libido génitale narcissique. En raison de l’angoisse de castration, le sujet va faire passer dans les dessous l’homosexualité, puisque celle-ci entre en opposition  avec la libido génitale narcissique :

    Nous pouvons encore compléter ce schéma avec les catégories mises en jeu par Freud lui-même. L’inversion de la passivité a pour résultat un certain comportement, soit la méchanceté du sujet comme conséquence de la séduction et de la première castration. Sous la colonne du comportement, nous avons le terme de sadique. Sur la deuxième ligne, nous allons trouver la phobie, le comportement phobique.

    J’ai employé le mot de comportement, car je voudrais laisser à part quelque chose qui est traduit dans le texte sous le nom d’attitude : « l’attitude du sujet ». La distinction du comportement et de l’attitude est un petit forçage sur le texte de Freud. Mais elle rend compte du fait que ce qui se présente comme un comportement sadique est encore susceptible d’une interprétation de la part de Freud, à savoir que, derrière ce comportement sadique, se cache une attitude foncièrement masochiste : le sujet vise à être battu.

    Jouissance et identification

    Tout cela est évidemment en rapport avec la position de jouissance, qui est aussi un certain mode de satisfaction masochiste, avec cette distinction qu’ici le but sexuel est d’être touché sur les organes génitaux, et qu’après avoir suivi tout ce parcours, on arrive au être battu. On ne peut pas identifier purement et simplement la position de jouissance et la position subjective. Freud le dit d’une certaine façon : l’attitude masochiste va, elle, rester dominante. Elle a l’air de traverser les différents niveaux, d’être transhistorique. Mais on peut quand même lui donner cette inflexion : à partir du moment où elle tombe sous le coup de la signification génitale, on peut la qualifier d’attitude masochiste féminine. C’est à ce moment-là que l’on peut dire que le féminin entre en jeu, puisque, avant, la femme n’est pas reconnue dans la réalité de sa castration.

    Voilà donc un schéma qui me semble assez fondé par le texte et qui nous donne un bon repère pour considérer comment cela va se transformer. Avant le chapitre VII, nous avons là une belle symétrie, quoiqu’elle soit déjà perturbée par le fait que, dans le chapitre sur la névrose obsessionnelle, nous n’avons pas des termes symétriques qui s’imposent. Dans ce chapitre, nous n’avons rien qui viendrait nous donner des termes correspondants à ce niveau-là. Tout ce schéma s’ordonne aussi à la différence entre l’oral et l’anal.

    Quel est le terme qui introduit une perturbation dans ce schématisme symétrique ? C’est, me semble-t-il, la problématique de l’identification qui vient perturber cette construction et qui rend difficile de la maintenir jusqu’au bout. Dans le texte de Freud, l’identification va devenir un terme central qui va conduire à quelques difficultés dans ce schéma.

    Deux grands types d’identification sont repérés par Freud.

    Le premier est évoqué dès les premiers chapitres : c’est celui de l’identification au père. On peut même remarquer que cette problématique de l’identification est tout entière dominée ou conditionnée par le rapport au père. Ce rapport au père est déterminant pour l’identification. Dès les premiers chapitres, Freud nous dit que l’Homme aux loups était très fier d’être considéré comme l’enfant du père. Il est comme son père. L’identification au père est là un être comme le père. Cette identification, Freud voudra même la retrouver à la fin de la névrose infantile. Il y a donc tout un fil où l’on voit l’Homme aux loups souhaiter être une copie du père. Cela nous est rapporté à propos de la scène avec Groucha, où il se trouve être actif : « L’action de l’enfant de deux ans et demi dans la scène avec Groucha est le premier effet de la scène originaire qui ait été porté à notre connaissance. Elle le représente comme copie du père et nous fait connaître une tendance du développement dans la direction qui plus tard méritera le nom de masculine. » [3]Nous avons donc une copie du père. La page 255 fait aussi allusion à la même scène : « La scène avec Groucha [...] nous montre notre petit au début de son évolution, qui mérite d’être reconnue comme normale, peut-être jusque dans sa précocité : identification avec le père, érotisme urinaire comme représentation de la virilité. » On peut donc suivre ce fil de l’identification au père tout au long du texte.

    Le second versant de l’identification est celui d’une identification non plus au père mais à l’objet du père. Ces deux identifications se contrarient. C’est dans le registre de cette identification avec l’objet du père que l’on peut situer l’étonnant raccourci proposé par Freud dans le chapitre sur la névrose obsessionnelle, quand il parle déjà de la coexistence de différents courants chez le sujet : « Nous ne pouvons rendre compte de cet état de chose qui paraît complexe, que si nous nous en tenons à la coexistence des trois tendances sexuelles visant le père. »[4] Ce viser le père ne concerne pas l’identification au père mais bien les différentes façons d’être l’objet du père. Freud résume cela d’une façon très plaisante : « À partir du rêve il était homosexuel dans l’inconscient ; dans la névrose, il était au niveau du cannibalisme ; l’attitude antérieure masochiste restait dominante. » Nous avons donc trois modes qui sont curieusement distingués comme étant celui de l’inconscient, de la névrose et de l’attitude. Dans l’inconscient, nous avons l’homosexualité. Dans la névrose, nous avons le stade oral ou le cannibalisme. Dans l’attitude, nous avons le masochisme. Ce qui est commun à ces trois termes, c’est le par le père. Nous avons donc un être baisé, un être mangé, et un être battu :

    À partir de la névrose obsessionnelle, ça ne progresse pas vers le mouvement de complémenter les cases vides du schéma antérieur. Quant à nous, nous avons impliqué une castration symbolique, mais nous n’avons rien, dans le texte de Freud, pour compléter les cases qui nous manquent. Par contre, ce qui vient au centre – et c’est le centre de gravité du chapitre VII– c’est la problématique de l’identification à l’objet du père. Évidemment, c’est énoncé à partir de l’érotisme anal, mais il me semble que le centre ou le cœur de ce chapitre est de préciser l’identification que le sujet maintient à l’objet du père. Ce qui devrait venir à cette place, ce seraient des termes qui renvoient à l’identification au père, sur le mode du Tu seras un homme mon fils. Or, ce qui vient à cette place, qui apparaît dominant et que Freud va montrer à travers l’érotisme anal, c’est l’identification à l’objet du père.

    La langue de l’érotisme anal

    L’analité va alors acquérir un tout autre statut que celui de stade de régression. Nous avons une première valeur de l’analité comme point de rebroussement de la régression produite par la première castration. En progrès sur ce stade, il y a une régression plus profonde à partir de K2. Le chapitre VII, « Érotisme anal et castration », change complètement la valeur de l’analité, qui va se trouver être – selon une très jolie expression de Freud – « la langue de l’érotisme anal », [die Sprache der anale Erotik]. Freud fait valoir l’analité dans un statut qui est alors bien plus développé : c’est ce qui sert au sujet à parler la sexualité, à parler son rapport au père, c’est-à‑dire son identification à l’objet du père. C’est dans cette expression freudienne, « langue de l’érotisme anal », que s’établit l’identification à l’objet du père.

    C’est même pour cela que Freud peut mettre en parallèle l’érotisme anal et la castration. Au fond, la castration est ce qui devrait permettre au sujet de parler l’identification au père. Si l’on se demande ce qu’est le terme freudien de castration, on peut dire que c’est la langue normale de l’identification au père, avec des tensions et des affects qui peuvent être très divers à son égard. C’est le Tu seras un homme mon fils, c’est-à-dire : Tu ne l’es pas encore mais ce n’est pas pour autant que tu es une femme, tu es en puissance d’être homme. La confrontation érotisme anal / castration, c’est qu’il y a une langue que le sujet n’a pas à sa disposition, et Freud, au lieu de l’identification au père, parle de l’identification à l’objet du père.

    Je vous présente ce chapitre VII, « Érotisme anal et castration », avec assez de précision en l’ordonnant à l’identification, mais le sens de ce chapitre n’apparaît pas tout de suite, puisqu’il se présente d’abord comme la succession des significations de l’objet anal, des fèces. Freud montre comment, selon les différentes étapes du développement du sujet, ce même élément est susceptible de recevoir des significations différentes. Rien que cela pourrait nous permettre de faire jouer sur ce chapitre la distinction du signifiant et du signifié, c’est-à-dire de traiter l’objet anal comme un signifiant qui reçoit des significations différentes selon les différentes étapes. Chez Freud, ce point de vue est dominant. On pourrait même dire que c’est justement parce qu’il est si attentif à ces variations de significations de l’objet anal, que le statut réel de l’objet n’est pas là pour lui au premier plan.

    J’essaye – je n’y suis pas encore parvenu – de voir quel schéma implique le texte de Freud. Pour le texte de Schreber, Lacan a construit un schéma en se servant de l’allusion faite par Freud au caractère asymptotique de l’espérance du président Schreber. À partir de là, il a donc construit un schéma qui sature un certain nombre des éléments du cas. Si l’on veut faire la même chose pour le cas qui nous occupe, c’est vraisemblablement de ce chapitre VII qu’on pourrait partir, mais il serait plus difficile à faire que notre schéma géométrique. Freud nous en donne une indication sensiblement plus complexe au début de ce chapitre VII, puisqu’il dit : « Ce travail [...] trouve une limite naturelle là où il s’agit d’enfermer une configuration multidimensionnelle dans la surface plane de la description. » [5] On a là un problème de topologie ou, en tout cas, de géométrie dans l’espace. Il est intéressant de constater que ce point de vue géométrique existe partout chez Freud, en tout cas dans son texte sur Schreber et dans celui sur l’Homme aux loups. Pour l’instant, nous sommes encore assez loin de cela, puisque nous en sommes aux schémas sur un tableau, sur un plan.

    Argent

    Ce chapitre VII, comment se déroule-t-il ? D’une façon très retorse. Freud nous habitue d’abord à la notion que l’objet anal a des significations, c’est-à-dire qu’il n’est pas tel quel. Il commence par là, en court-circuit et en s’appuyant sur ce qui est fondé par la psychanalyse, à savoir le statut de l’argent – statut qu’il amène dès le début : « Les analystes s’accordent depuis longtemps sur le fait que les motions pulsionnelles qu’on rassemble sous le nom d’érotisme anal, possèdent une importance extraordinaire [...] De même, sur le fait que l’une des extériorisations les plus importantes de l’érotisme transformé à partir de cette source, se trouve dans le traitement de l’argent ». La carte forcée de la clinique antérieure installe d’emblée l’argent au cœur de cette affaire.

    Cela permet à Freud d’aligner un certain nombre de faits, mais ce point de départ paraît, là, presque arbitraire. Pourquoi Freud commence-t-il par l’argent ? Il y a deux raisons à ce choix initial.

    Si Freud commence par l’argent, c’est d’abord parce que nous allons retrouver l’argent plus tard, en tant qu’élément essentiel dans le rapport de filiation. Pour l’Homme aux loups, il y a un rapport au père qui passe par l’argent, c’est-à-dire : recevoir quelque chose du père. Notons également l’intolérance du sujet quand sa sœur reçoit quelque chose du père.

    Deuxièmement, ce choix accrédite d’emblée la notion très importante que l’objet anal a une signification. L’équivalence fèces = argent est donc introduite par Freud comme un préambule nécessaire pour amener l’existence des troubles intestinaux de son patient : « Nous sommes maintenant préparés à entendre qu’il souffrît dans sa maladie ultérieure de troubles intestinaux très tenaces, quoique fluctuants à diverses occasions, de ses fonctions intestinales. »[6] Pourquoi Freud introduit-il la fonction de l’argent avant ce fait clinique qui, lui, était avéré dans le cas du patient ? C’est pour nous préparer à ce que ces troubles intestinaux aient une autre signification que celle de l’argent. En partant de l’argent, Freud, insensiblement, nous habitue à ce que les fèces soient comme un signifiant dont le signifié est à retrouver. Une fois que nous sommes habitués à ce rapport, il évoque les troubles intestinaux pour interroger leur signification. Pour trouver celle-ci, il retourne vraiment tout à fait en deçà de la signification monétaire des fèces qui était placée en introduction.

    Autrement dit, le schéma conceptuel, c’est : 1) les fèces ont une signification, sont susceptibles d’avoir des significations ; 2) le sujet ayant des troubles intestinaux, il s’agit de savoir quelle est leur signification – « Je reviens maintenant à l’enfance du patient dans un temps auquel les fèces ne peuvent pas avoir eu pour lui signification d’argent. » Freud rappelle donc d’abord que les fèces ont une signification monétaire. Puis il nous dit que le sujet a des troubles intestinaux et que, pour connaître leur signification, il nous faut revenir à un temps antérieur :

    Il y a là des procédés qui relèvent vraiment de la conviction. Ils sont même d’ordre rhétorique, pour accréditer d’abord, dans le public, une idée sur un certain point, afin d’en faire bénéficier un autre point plus complexe. Freud fait appel à quelque chose qui est connu par tout le monde, à savoir fèces = argent, puis il amène le fait des troubles intestinaux, et il recherche enfin la signification de ces troubles – dont il dit qu’ils sont apparus très tôt, avant que les fèces aient eu la signification de l’argent.

    Le repère de Freud pour répondre à cette question – et c’est la première fois qu’il en émerge une dans ce chapitre – est une discontinuité, à savoir le changement d’attitude du sujet dans son enfance à l’endroit de l’incontinence anale. De part et d’autre d’une coupure, le sujet incontinent a une attitude de défi ou de honte à l’endroit de cette incontinence anale : « Il n’en avait pas du tout honte. C’était une expression de défi à l’égard de la gouvernante. [...] Un an plus tard, [...] il lui arriva de salir son pantalon en plein jour. Il avait terriblement honte »[7]. Freud se repère sur la discontinuité entre le défi et la honte :

    Incontinence anale : Défi / Honte

    « Il avait terriblement honte, et se lamentait quand il était nettoyé : il ne pouvait plus vivre ainsi. Entre-temps quelque chose avait donc changé, sur la trace de quoi nous fûmes conduits en examinant attentivement sa plainte. Il s’avéra qu’il avait emprunté à quelqu’un d’autre les mots : “il ne pouvait plus vivre ainsi”. Un jour, sa mère l’avait emmené tandis qu’elle accompagnait à la gare le médecin qui l’avait visitée. Elle se plaignit, pendant le chemin, de ses douleurs et de ses pertes de sang, et s’exclama, en utilisant les mêmes mots : “Je ne peux plus vivre ainsi”, sans s’attendre à ce que l’enfant conduit par la main les conserve en mémoire. » Si nous voulons chercher ce qu’est le signifiant-maître, et ce que sont ces paroles qui restent alors que les écrits peuvent s’envoler, nous en avons un exemple majeur avec le je ne peux plus vivre ainsi de la mère. « La plainte, qu’il devait, du reste, répéter dans sa maladie ultérieure d’innombrables fois, signifiait donc une identification à la mère. » C’est là le point tournant de ce chapitre. Il y a là, non pas un comme le père, mais un comme la mère, voire un comme une femme, qui reste tout à fait déterminant pour le sujet.

    On pourrait effectivement relire le cas dans ce clivage entre le comme le père et le comme une femme. Si on relit le cas en répartissant les choses entre ces deux versants, il n’y a pas de doute que le comme une femme ou le comme la mère est absolument dominant et constant. Autrement dit, le vrai titre de ce chapitre VII pourrait être « L’identification à la mère », l’érotisme anal étant la langue dans laquelle se parle, pour le sujet, l’identification à la mère. Si le développement s’était poursuivi, nous aurions dû avoir l’identification au père et le langage dans lequel se parle cette identification. Or, nous avons au contraire quelque chose qui reste attaché à la position de jouissance homosexuelle comme refoulée. De quoi nous occupons-nous, en effet, avec l’érotisme anal tel que Freud nous le présente ? Du retour du refoulé qu’est l’homosexualité : Freud traite les symptômes intestinaux de l’Homme aux loups comme le retour de ce refoulé qu’est l’homosexualité.

    Freud apporte encore bien d’autres éléments pour justifier cette connexion qu’il fait à l’identification à la mère. « Que devait donc signifier l’identification avec la mère ? Entre l’utilisation hardie de l’incontinence à trois ans et demi et l’effroi qu’elle engendre à quatre ans et demi, se situe le rêve, avec lequel commence sa période d’angoisse, qui lui apporta la compréhension après coup de la scène vécue à un an et demi, et l’explication du rôle de la femme dans l’acte sexuel. »[8] Là se trouve cette notation dont Lacan lui-même essayera de s’arranger avec ses termes de l’époque dans le rapport de Rome, à savoir montrer comment cela se répartit entre le sujet et le moi – c’est une grille de lecture que Lacan applique au cas, mais elle ne se maintiendra pas forcément. Le sujet s’est foncièrement identifié à la position de la femme ou de la mère dans l’acte sexuel, ce qui est une autre manière de dire la fixation de la position homosexuelle inconsciente : être baisé par le père. Ce n’est pas le comme le père, mais le par le père qui est présent dès le début et qui prend la valeur femme. C’est être baisé par le père comme une femme.

    Là pivote l’affaire de la castration. Je n’apprends rien à ceux qui ont lu le texte. La castration pivote sur la difficulté que Freud rencontre à ce moment-là : comment se fait-il que la position féminine du sujet soit par lui parlée dans la langue de l’érotisme anal et non dans la langue de la castration ? Pourquoi est-elle parlée dans la langue anale et non dans la langue génitale ? Comment est-il possible que cette identification se fasse sur le plan anal, alors que le sujet est supposé savoir ce qu’est la femme en tant que châtrée ? C’est vraiment très clairement vu par Freud : « Nous avons dû admettre qu’il avait compris pendant le processus du rêve que la femme était castrée, qu’elle avait à la place du membre viril une blessure qui servait au rapport sexuel, que la castration était la condition de la féminité, et qu’à cause de cette perte menaçante il avait refoulé l’attitude féminine envers l’homme et s’était réveillé avec angoisse de son exaltation homosexuelle. Comment cette compréhension du rapport sexuel, cette reconnaissance du vagin, s’accorde-t-elle avec le choix de l’intestin pour l’identification avec la femme ? »[9]

    Freud nous guide par la main. Comment se fait-il que ce qui est supposé être acquis ne tienne pas devant l’identification anale ? C’est vraiment indiquer que la conviction de la réalité de la castration ne suffit pas pour valider et assurer cette castration lorsque cette identification à la femme se présente ou se propose. Nous avons vraiment ici comme les entours d’un manque. Quelque chose n’a pas vissé chez le sujet cette conviction de la réalité.

    Cela nous ramène vraiment aux racines de la nécessité de la catégorie du symbolique. Nous voyons déjà Freud introduire – et c’est quand même formidable – des distinctions dans la castration. Il y a vraiment là un point dans la réalité qui apparaît déjà à Freud comme extrêmement complexe. L’attitude du sujet par rapport à ce point de réalité est extrêmement complexe : il peut y penser sans y croire, et il peut voir la castration partout sans en avoir la conviction. C’est vraiment un point tout à fait énigmatique. Freud lui-même nous a introduits à distinguer là des strates. En effet, Gedanke sans Glaube et Gedanke avec Glaube sont déjà deux statuts de la castration, et nous sommes sur le bord de saisir qu’il y a quand même un troisième niveau qui devrait être placé, à savoir que cette conviction tient le coup, qu’elle tient le coup jusqu’au bout et dans ses conséquences. Mais là, et même si Freud dit qu’il y a la conviction, on s’aperçoit que celle-ci ne conduit pas du tout à une identification au père, mais qu’elle cède devant une identification à la mère, sur un mode qui ne prend pas du tout en compte la problématique génitale.

    Autrement dit, c’est dans ce premier passage que nous saisissons qu’il y a là comme un élément invisible qui manque. Il y a un terme qui va au-delà de ceux que Freud emploie, comme la connaissance, la reconnaissance, etc. Quels que soient les termes que Freud emploie, on voit bien qu’il en manque un : un terme qui indiquerait que le sujet tire les conséquences de cette conviction, c’est-à-dire qu’il est sérieux dans cette conviction. Cette page où se situe l’objection de Freud est le point tournant à partir duquel nous voyons Freud intégrer immédiatement la Verwerfung et essayer d’articuler, exactement en ce point-là, le refoulement et la forclusion. Tout le monde a lu le texte et voit bien que le problème est l’identification à la mère. Nous sommes sur la ligne 2 du schéma où s’indique l’identification à l’objet du père. Tout le problème réside en ceci que ce qui reste problématique jusqu’au bout, c’est l’identification au père.

    (18 février 1988)

    IX. Refoulement et forclusion (I)

    Nous étions arrivés au seuil de la page 232, c’est-à-dire à ce fameux passage qui distingue, selon la lecture de Lacan, le refoulement et la forclusion. C’était le point culminant où nous étions arrivés. Vous vous souvenez que l’on pouvait noter, avec ce fameux chapitre intitulé « Érotisme anal et castration », la problématique tout à fait insistante de l’identification, et précisément celle de l’identification à la mère. Nous avions constaté que cette identification à la mère s’exprime dans la langue de l’analité. C’est à ce point que nous en sommes.

    Si nous reprenons ce même schéma, nous pouvons en compléter facilement la cinquième colonne. Pour Freud, ce qui s’installe avec le moment de la religion, c’est très clairement un mécanisme que l’on peut mettre en série avec les précédents, même s’il s’en distingue : la sublimation. Cette phase traduit l’effort du sujet pour sublimer les difficultés antérieures, et en particulier ce qui fait la difficulté essentielle de la phase précédente, à savoir sa position à l’égard du père. Je reprends le chapitre sur la névrose obsessionnelle : « La connaissance de l’Histoire sainte lui donna la possibilité de sublimer l’attitude masochiste prédominante à l’égard du père. »[10] Cette sublimation lui permet, toujours en termes d’attitude, de sublimer la position masochiste féminine, et nous pouvons écrire, dans la cinquième colonne, le terme attitude christique masculine. La position christique masculine se situe donc ici. Un pas est accompli à cette place. Mais il est clair que, au dire de Freud lui-même, il n’est pas parfaitement accompli : « Dans le doute sur l’existence d’un derrière chez le Christ, transparaît l’attitude homosexuelle refoulée, car la rumination ne pouvait signifier rien d’autre que la question de savoir s’il pouvait être utilisé par le père comme une femme, comme la mère dans la scène originaire. » Malgré cette sublimation, la position de jouissance n’apparaît pas changée. Elle apparaît toujours en rapport avec l’homosexualité refoulée sur quoi la sublimation travaille. Cela ne nécessite donc de redéfinir ni la position de jouissance, ni l’opposition motrice du sentiment viril ou de la libido génitale.

    Pour ce qui est du comportement, on peut parler à cette place de comportement obsessionnel. Cette symptomatologie est en effet tout à fait apparente. L’Homme aux loups s’identifie au Christ – façon pour lui de prendre une attitude masculine – mais les éléments de la phase antérieure transparaissent toujours.

    Essayons maintenant d’aborder la question du refoulement et de la forclusion en pensant à la page 232. Refoulement et forclusion nous demandent de faire un retour sur la question du refoulement dans le cas de l’Homme aux loups. Comment Freud justifie-t-il ce concept ? C’est un concept bien plus classique que celui de forclusion, puisqu’il est freudien et qu’il n’a été contesté par personne dans la psychanalyse. Par quel biais Freud amène-t-il et justifie-t-il le refoulement dans ce cas ? Ledit refoulement, Freud le justifie à partir du rêve des loups. Pourquoi ? Pas seulement parce que ça lui a paru être de structure et ressembler à des choses qu’il avait lui-même établies, mais pour la raison tout à fait précise que ce rêve est articulé à une discontinuité. L’écoute de Freud – nous l’avons remarqué – était visiblement orientée vers cette discontinuité. Nous l’avons vu dans la datation très précise qu’il fait de l’épisode de la séduction. Il y repère une discontinuité dans l’attitude du patient : il était gentil et, à un moment, il est devenu méchant. C’est à partir de cette constatation que Freud donne toute sa valeur à l’épisode de la séduction et à la menace de castration afférente. Pour le rêve, dans lequel il entend s’accomplir un refoulement décisif pour l’histoire du patient, c’est encore une discontinuité qu’il note, et même une inversion. Le rêve se situe donc un peu avant l’anniversaire des quatre ans du sujet. D’habitude, il attend ce moment avec une anticipation de satisfaction. Il manifeste dans son attitude de la bonne tenue et de l’activité. Mais, à partir de ce moment datable, on va trouver chez lui de l’angoisse, « des phénomènes d’angoisse torturante ». Eh bien ! tel que je le lis, c’est là le repérage d’une seconde discontinuité. Ce qu’il s’agit pour Freud d’expliquer, c’est pourquoi cette transformation se produit à ce moment-là.

    De la satisfaction à l’angoisse

    Qu’est-ce qui permet de rendre compte de cette transformation ? On peut être frappé, dans cette observation, de l’aspect étiologique du développement de Freud. La recherche de la cause est vraiment ce qui marque tout le style de l’observation. Freud a un mot pour qualifier la discontinuité : Scheidung, qui est traduit en français par séparation. C’est à la dernière phrase du chapitre III : « Quant à l’incident qui autorise cette séparation, ce ne fut pas un traumatisme extérieur, mais un rêve, dont il s’éveilla avec angoisse. » Ce terme de séparation s’ordonne donc au changement de l’anticipation joyeuse des cadeaux de Noël en attitude d’angoisse qui va se poursuivre. Nous pouvons noter l’expression que Freud lui-même emploie à cet égard : die Verwandlung der Befriedigung im Angst, « une transformation de la satisfaction en angoisse ». Cette transformation, Freud va l’expliquer par le refoulement. C’est une notation qui montre comment Freud saisit l’angoisse et la satisfaction en série, comme susceptibles de se transformer l’une dans l’autre, et au registre des affects. Mais, en même temps que Freud corrèle au moment du rêve la transformation d’attitude du sujet, il nous dit que le rêve en lui-même ne présente rien qui permette de l’expliquer. Nous n’avons pas, dans ce rêve, la cause de cette transformation, et Freud est donc amené à parler, du point de vue d’une recherche étiologique, de die Lücke im Traum, c’est-à-dire de la lacune qui est là dans le rêve. Il n’y a pas de lacune dans le rêve en tant que tel. Un rêve est ce qu’il est. Un rêve est un rêve. Si Freud peut dire qu’il y a une lacune (Lücke) dans le rêve, c’est dans la mesure où il questionne le pourquoi de la transformation d’attitude qui se situe au moment de ce rêve. Ce rêve ne donne pas directement la réponse ; il cache la cause, et cette cause qui a sa place dans cette lacune, il faut la trouver. C’est vraiment dans la lacune du rêve que Freud cherche la cause comme cause cachée.

    Essayons de bien saisir les détails de la démarche de Freud à propos du refoulement. Premièrement, Freud se repère à la transformation de la satisfaction en angoisse et il pose la question : pourquoi cette transformation ? Il est clair que Freud n’est pas paralysé dans sa pensée devant l’interprétation. Il a là une attitude étiologique peut-être susceptible de le faire errer mais qui est, en tout cas, sa position. Il s’interroge donc : pourquoi ?

    Deuxièmement, il donne un sens précis au statut de la satisfaction. Au premier abord, c’est la satisfaction de savoir qu’on va trouver des cadeaux au pied de l’arbre de Noël. Mais Freud ne s’en satisfait pas, puisqu’il a déjà construit le schéma lui permettant de poser que, pour le sujet, la satisfaction est une satisfaction reçue du père. C’est ce que nous avons analysé avec l’attitude masochiste qui consiste à se faire battre par le père. C’est une attitude sexuelle, érotisée à l’endroit du père. Freud se demande alors de quelle satisfaction il s’agit. Il y a la satisfaction apparente – celle de recevoir les cadeaux de Noël –, et il y a la satisfaction foncière et latente – la satisfaction sexuelle reçue du père. C’est celle-ci qui change de sens, et qui devient angoisse. Ce qui se transforme, c’est la valeur de la signification affective de la satisfaction sexuelle reçue du père. On peut représenter ça comme un syllogisme :

    1) la satisfaction se transforme en angoisse ;

    2) cette satisfaction est foncièrement la satisfaction sexuelle reçue du père ;

    3) il s’agit d’un virage de cette satisfaction sexuelle reçue du père.

    Freud se demande alors quel est le facteur qui peut accomplir ce virage ? J’emploie là, précisément, le terme de facteur. Quel est le facteur pouvant opérer cette transformation ? On voit bien, dans la conception de Freud, que l’opérateur est une image. La scène primitive, qui est devenue si célèbre, s’inscrit exactement à cette place. C’est celle qui doit être reconstruite à partir du rêve, pour expliquer le virage de la valeur de la satisfaction sexuelle reçue du père. Les termes que Freud emploie sont très frappants. Ce ne peut, dit-il, être qu’une image – Bild. À partir de nos propres présupposés, nous dirions, nous, que ce ne peut être qu’un signifiant. Étant donné notre conception causaliste du signifiant, l’image de la scène primitive est pour nous un signifiant. C’est un signifiant qui est là un opérateur. J’insiste sur le terme de facteur ou d’opérateur, car c’est ce qui permet de comprendre en quels termes Freud parle de la castration dans ce texte. Il parle de Wirklichkeit, c’est-à-dire de la réalité en tant qu’opératoire. Il parle là vraiment d’un facteur.

    Cette castration – qui est la leçon tirée de la scène primitive, de l’image – doit permettre de rendre compte de la transformation de la satisfaction. Pour que la satisfaction reçue du père devienne repoussante, il faut qu’elle se transforme en angoisse, qu’elle touche à l’intégrité même du corps qui jouit. C’est cela que Freud appelle castration. Ce n’est pas seulement la conviction que les femmes n’ont pas l’organe pénien, qu’elles ont une blessure à la place. La menace est à prendre au sérieux. D’une possibilité, elle devient réelle, ce qui veut dire qu’elle devient opératoire dans le cas du sujet. Avant, c’était quand même de l’ordre d’un cause toujours, tu m’intéresses, mais, à ce moment-là, ça rentre dans la réalité. Il y a un passage à la réalité de la castration sur un mode opératoire. Le terme de Überzeugung, de conviction, a évidemment sa valeur, mais l’expression de Wirklichkeit der Kastration montre vraiment la place factorielle où cela s’inscrit. Cela devient effectif pour le sujet.

    C’est alors que le schéma du rêve est par Freud reconstitué très précisément. Il y a trois temps. Premièrement : aspiration à la satisfaction sexuelle par le père. On voit là quel est le désir du rêve. Deuxièmement : compréhension de la castration. Freud le dit plus lourdement : « Compréhension de la condition relative de la castration », ce qui veut dire que cette satisfaction n’est pas tout bénéfice mais qu’il y a un risque sérieux de perdre une partie du corps. Troisièmement : angoisse, peur – Angst – du père. L’armature logique est donc extrêmement simple et forte, comme l’est d’ailleurs le moment précédent de la séduction.

    Wirklichkeit de la castration

    Pourquoi est-on passé de la satisfaction à l’angoisse ? Il faut bien qu’il y ait eu, entre les deux, un élément opératoire. C’est ça que Freud appelle la castration. La castration n’est rien d’autre que l’opérateur qui rend compte de la transformation de la satisfaction en angoisse. Là où nous faisons intervenir un signifiant, Freud fait intervenir une image. C’est ce qui est pour lui effectif et opératoire. Vous savez que Lacan faisait intervenir l’imago là où il fera plus tard intervenir le signifiant. La castration est donc le facteur de commutation de la satisfaction en angoisse. J’insiste sur le caractère de Wirklichkeit de la castration.

    Nous avons ensuite une notation très intéressante de Freud, à savoir que ce qui est issu de ce moment-là n’est pas une position, un courant bien décidé, mais un véritable éclatement de la libido du sujet. Une autre notation, tout à fait remarquable, indique que la scène primitive – porteuse en puissance de tous ses effets – ne porte lesdits effets qu’à travers le rêve, qui intervient deux ans et demi après. On a donc, ici encore, un effet d’après-coup. La cause ne devient active que deux ans et demi après, dans un rêve auquel Freud donne le même statut d’effectivité et de pouvoir causal qu’à ce qu’on appellerait un événement contemporain.

    C’est dans ce contexte que Freud prononce le terme de refoulement. Tel que Lacan le reprend dans la métaphore paternelle, le concept de refoulement est assez problématique : sa thèse quant au refoulement du désir de la mère est une thèse afférente à ce qui, chez Freud, est la Wirklichkeit du refoulement, que Lacan attribue au Nom-du-Père – le phallus apparaissant en position d’effet. En 1918, le facteur opérant pour Freud, c’est le phallus lui-même, c’est l’organe mâle lui-même. Dans la métaphore paternelle de Lacan, le Nom-du-Père est à la place du refoulement. Dans le texte de Freud, c’est un statut du phallus. Cela se prêterait donc, si nous voulions aller dans ce sens, à beaucoup de comparaisons, et aussi à considérer l’évolution de Freud concernant le complexe de castration et ce qui effectue le refoulement. Mais, quelles que soient les variations dans la problématique analytique, ce qui reste constant, c’est en définitive d’isoler un moment de développement du sujet où se produit un virage de ce type. Le refoulement impliqué se produit par protestation narcissique virile. C’est d’ailleurs volontairement que Freud utilise le terme adlérien de protestation narcissique virile.

    Ceci nous indique aussi que la castration en jeu ici est n’est pas du registre de l’assomption de la castration. Comment apparaît l’incidence du moment œdipien ?

    Son incidence, c’est qu’il laisse foncièrement le sujet devant deux identifications possibles, que nous avons parlées en termes de castration.

    D’abord, être une femme en train de subir l’accouplement. Ce n’est pas du tout proscrit, là, par l’émergence de la castration. Au contraire, c’est tout à fait ouvert comme possibilité pour le sujet, et c’est même ça que l’Homme aux loups considère et qu’il va refouler. Cela donne le sens de sa passivité. Cette passivité oblige, en quelque sorte, à être conséquent, c’est-à-dire à aller jusqu’à être une femme en train de subir l’accouplement. C’est une des possibilités qu’amène la castration.

    Ensuite, nous avons la deuxième identification qui est celle d’être un homme, d’être le fils de mon père, ou encore d’être un homme comme mon père. Ce que Freud appelle castration, c’est le moment où ce choix se constitue pour le sujet. Il ne s’agit pas de la nature du choix, mais de la constitution même de ce choix. C’est en quoi la psychose paranoïaque est le meilleur exemple que l’on puisse donner de la Wirklichkeit de la castration au sens de Freud. En effet, dans la psychose, nous avons, même sous les formes les plus catastrophiques, un sujet qui est devant le problème d’être une femme en train de subir l’accouplement, un sujet qui pense d’abord que c’est beau, puis que c’est quand même aller un peu loin, pour finalement se réconcilier avec. La psychose est un excellent exemple de Wirklichkeit de la castration au sens de Freud : « Là s’exprime le fait d’être prêt à renoncer à sa virilité, si l’on peut ainsi être aimé comme une femme. D’où précisément cette motion contre Dieu qui est exprimée en mots non équivoques dans le système délirant du paranoïaque président Schreber. »

    Si nous considérons, page 237, la distinction freudienne des trois courants – le courant qui abhorre la castration, celui qui l’accepte et celui de la forclusion – où se trouve alors la psychose dans ce schéma freudien ? Apparemment, elle ne se trouve pas immédiatement du côté du troisième courant, celui du rejet de la castration. En considérant les termes freudiens de l’époque, il faut s’apercevoir que la castration se trouve au niveau du deuxième courant. Pour Freud, le sujet psychotique a la conviction de la réalité de la castration, et il fait le choix d’accepter le renoncement à sa virilité pour être aimé comme une femme ou pour se consoler avec la féminité comme substitut. Pour le Freud de l’époque, la conviction de la Wirklichkeit de la castration est absolument ce que partage le paranoïaque. La psychose est une démonstration de la Wirklichkeit de la castration.

    C’est en ce point que, selon Freud, psychose et homosexualité sont liées. Elles ne sont pas liées seulement pour des raisons adjacentes, elles sont liées en raison de cet embranchement œdipien. Par rapport au choix d’être un homme, sur le modèle du Tu seras un homme mon fils, homosexualité et psychose sont de l’autre côté, du côté du choix d’être une femme. L’Homme aux loups se rapprochait du génital par le biais de l’homosexualité, mais voilà que le refoulement l’a écarté de cette voie.

    L’ancien père et le nouveau

    Nous avions souligné que Freud, évoquant la question du père, nous dit qu’en arrivant à la religion, l’Homme aux loups « défendit [...] l’ancien père contre le nouveau »[11]. Cette notation est capitale, puisque l’ancien père est celui dont on espère la satisfaction sexuelle, celui qui est un objet sexuel, alors que le nouveau père serait le père sublimé. On pourrait ajouter la colonne du père sur notre schéma. Nous aurions au départ le père qui bat un enfant. Ensuite nous aurions le père qui coïte et qui est bien celui du rêve. Enfin, le troisième père devrait être le père de la sublimation. Comment peut-on l’appeler ? Ce n’est pas un père qui bat. Ce n’est pas un père qui coïte. C’est un père qui réalise l’assomption. C’est celui qui pacifie, qui promet. C’est celui où nous incarnons toutes les vertus de la parole. C’est celui qui lie, celui qui protège, celui qui garantit, celui qui dit : C’est comme ça maintenant mais ça sera mieux plus tard. C’est celui qui fait attendre. Il faudrait trouver le terme qui rassemble tout ça.

    Je ne parlais pas du père de la religion comme tel, mais de celui de la sublimation – dont la religion est une des formes. Bien sûr, il est ambigu, ambivalent, etc. Ce que je cherche à travers le terme de sublimation, c’est ce que pourrait être ce moment-là. C’est le père de la sublimation. C’est celui qui nomme, qui réconcilie. On va laisser là des points de suspension :

     

    Cette notation freudienne qu’il défendit l’ancien père contre le nouveau est évidemment dans la ligne de la question que nous nous posons sur la délinéation de ces étapes. Le cas de l’Homme aux loups est aussi – il faut le dire – un des grands textes de Freud sur la sublimation. Toute la fin est quand même consacrée au fait de savoir pourquoi l’Homme aux loups ne sublime pas plus. Au fur et à mesure que la libido se détache de l’homosexualité refoulée, elle est versée au compte de la sublimation, nous dit Freud. Cela indiquerait que ce qui est attendu à cette troisième place de la première colonne, c’est une nouvelle position de jouissance par la sublimation. C’est ici que l’on pourrait inscrire la religion ou, comme le dit Freud, les grands intérêts de l’humanité. Ce que Freud appelle la sublimation, c’est le mécanisme qui permettrait que la libido, qui est retenue dans ce qui est refoulé, se détache pour prendre une forme nouvelle. On voit bien en quel sens sublimation et refoulement sont dans une même série mais sont distincts.

    Une fois reconstitué ce schéma qui porte sur les chapitres II, III, IV, – le cinquième étant un peu rétrospectif, on le laisse de côté – on voit bien comment s’ordonnent maintenant les chapitres VII et VIII. La question centrale de ces deux chapitres, c’est l’identification à la mère, en ce sens que K3 ne s’est pas accomplie. Freud reprend cette question de savoir si l’Homme aux loups a accompli ou non le passage à une attitude masculine. Ces deux chapitres se répondent et sont même antithétiques. Le fond du chapitre VII, c’est de comprendre en quel sens le sujet reste identifié à la femme en dépit de la libido génitale narcissique qui l’écartait de cette identification. Le chapitre VIII, c’est de comprendre en quel sens c’est tout de même un homme et un vrai. Ces deux chapitres se répondent donc l’un à l’autre, et viennent à la place de la tranquillité qu’on aurait pu avoir dans un développement normal. À la place de ce développement, nous avons deux chapitres, deux problèmes. Le chapitre VII, qui porte sur l’érotisme anal, que dit-il ? Interprétant les symptômes intestinaux de l’Homme aux loups, Freud reconstitue le fait que le sujet s’identifie là à sa mère : du point de vue de l’érotisme anal, il a les mêmes phrases que sa mère et il prend la même attitude qu’elle. Mais il y a un problème, et c’est là qu’est le tournant. En effet, alors que nous avons découvert que le sujet devait refouler son homosexualité pour ne pas s’identifier à la femme et parce qu’il veut protéger la libido génitale narcissique – il ne veut pas qu’on les lui coupe –, Freud constate non seulement que l’attitude féminine transparaît, mais aussi qu’elle n’a pas varié. La question logique de Freud est celle-là. C’est toujours sur un moment de discontinuité qu’il repère la chose. Nous avons déjà vu que l’incontinence anale du sujet change de sens de part et d’autre du rêve.

    Freud considère que le sujet se met à la place de la mère, qu’il lui envie sa relation avec le père, et que l’organe où s’exprime l’identification avec la femme est la zone anale. C’est ce que j’ai expliqué la dernière fois. Ensuite, il y a l’objection que Freud se fait à lui-même : « Nous avons dû admettre qu’il avait compris pendant le processus du rêve que la femme était castrée »[12]. Nous avons dû l’admettre pour rendre compte de la transformation de la satisfaction en angoisse, et voilà maintenant qu’il s’identifie à la femme « par le moyen de l’intestin ». Autrement dit, ce qui est en question pour ce sujet à partir de ce moment-là, c’est véritablement la Wirklichkeit de la castration. La castration a-t-elle été, oui ou non, opératoire ? Est-ce qu’elle a remanié les interprétations antérieures sur le être un homme, le être une femme, le avoir un rapport au père ? A-t-elle remanié tout cela ou ne l’a-t-elle pas remanié ?

    Contradiction freudienne, forclusion lacanienne

    Cette contradiction existe et c’est là qu’intervient la page qui introduit ce que Lacan a fixé comme l’affaire de la forclusion. Remarquons que nous avons déjà une distinction de plans. L’Homme aux loups repousse l’identification à la mère sur le plan génital et il l’accepte sur le plan anal. Nous voyons à quel niveau il aborde la féminité comme castration et à quel niveau il accepte la féminité dans son interprétation anale. La solution de Freud, c’est foncièrement de dire, page 232, que ça coexiste. Il n’y a pas, dans l’inconscient, de ou bien... ou bien. Foncièrement, dans l’inconscient, c’est mêlé. Des choses contradictoires peuvent exister dans l’inconscient. La grande solution freudienne pour ce cas est donc la coexistence. On peut se demander si c’est quelque chose que permet le causaliste signifiant lacanien, qui nous a habitués à tout autre chose, c’est-à-dire à un tout ou rien. Au niveau imaginaire, les choses sont bien entendu mêlées, mais la lecture que Lacan peut faire de ce passage de Freud ne s’accommode pas tellement du thème de la coexistence des différents niveaux. Il faut tout de même, par un point essentiel, sortir de cette mélasse. Le Nom-du-Père, c’est cette visée-là chez Lacan.

    « Certes, écrit Freud, cette contradiction existe, et les deux conceptions ne s’accordent pas du tout entre elles. La question est simplement de savoir s’il est nécessaire qu’elles s’accordent. Notre embarras provient de ce que nous sommes toujours enclins à traiter les processus psychiques inconscients comme les processus conscients et à oublier les profondes différences des deux systèmes psychiques. »[13] C’est là une profession de foi très générale de Freud. On pourrait dire que c’est l’Einfühlung de Freud, le rapport presque affectif qu’il a avec l’inconscient, ou que la Stimmung de l’inconscient pour lui n’est pas la Stimmung de l’inconscient pour Lacan.

    Lacan installe finalement la logique dans l’inconscient. Il montre même que Freud l’a installée d’emblée sans le savoir. C’est, bien sûr, une logique inconsistante, mais dire que ça ne fait rien si ça se contredit dans l’inconscient, ce n’est pas exactement la tonalité que Lacan donne à l’inconscient. Nous sommes d’ailleurs poussés à inscrire les choses sous forme logique et à essayer de les accorder. Les formules de la sexuation de Lacan sont des formules qui ne sont pas des formules de la logique classique, mais enfin, nous les logifions d’une façon très détaillée, et nous voyons qu’il y a là, chez Freud, comme un affaiblissement de la logique classique.

    Freud poursuit : « Quand l’attente excitée du rêve de Noël lui évoqua l’image du rapport sexuel des parents, rapport naguère observé (ou construit), ce fut certainement l’ancienne conception de celui-ci qui apparut en premier ». Freud va donc essayer de résoudre la question à partir de ce qui est son schéma opératoire, c’est-à-dire la scène primitive – qui est au fond le système signifiant présenté sous forme imaginaire.

    Je continue la lecture de ce passage : « ce fut certainement l’ancienne conception de celui-ci qui apparut en premier, selon laquelle l’endroit du corps de la femme qui accueille le membre, était l’orifice de l’intestin. Que pouvait-il avoir cru d’autre quand il fut, à un an et demi, spectateur de cette scène ? Puis vint ce qui arriva de nouveau à quatre ans. Les expériences faites jusque-là, les allusions entendues à la castration, s’éveillèrent et jetèrent un doute sur la “théorie cloacale”, rapprochèrent de lui la connaissance de la différence des sexes et du rôle sexuel de la femme. Il se comporta à cette occasion comme se comportent généralement les enfants auxquels on donne une explication sexuelle ou autre – non souhaitée. Il rejeta le nouveau – dans notre cas pour des motifs d’angoisse de la castration – et s’en tint à l’ancien. » Nous avons là cette attitude que Freud avait déjà évoquée auparavant à l’égard du père. On voit bien dans quel sens peut opérer la libido génitale narcissique qui est là à l’œuvre. Elle peut conduire le sujet à refouler son homosexualité ou à l’accepter. La troisième possibilité, c’est quasiment la régression du point de vue de la théorie. Conserver, non pas le nouveau, mais l’ancien, c’est rester à ce stade où l’on ne sait rien, où l’on n’a pas la conviction de la castration. On voit bien que la Wirklichkeit de la castration est le point tournant. Le sujet sait maintenant qu’il y a du génital en jeu. Il peut d’abord reconnaître son homosexualité et donc l’accepter. Il peut, deuxièmement, la refuser et prendre une position virile. Ces deux positions différentes supposent qu’on ait la conviction de la Wirklichkeit de la castration, supposent K2. Par contre, pour la troisième position, Freud emploie le terme de Verwerfung. Cette Verwerfung, comment la qualifier ? C’est une régression d’étapes et non pas une régression de stades. Le sujet revient au statut K1 :

     

    « Il rejeta le nouveau [...] et s’en tint à l’ancien. Il se décida pour l’intestin contre le vagin pour des motifs analogues et de la même manière qu’il prit parti plus tard contre Dieu pour le père. » Autrement dit, ce mouvement de la régression d’étapes, Freud l’observe, dans le chapitre sur la névrose obsessionnelle, entre K2 et K3. Il isole le mouvement de rejet du nouveau père pour l’ancien. Il n’est pas si sûr que la conviction de la réalité de la castration ait été accomplie : « La nouvelle explication fut écartée, l’ancienne théorie maintenue. Celle-ci pouvait donner le matériel pour l’identification avec la femme, qui plus tard se manifesta comme angoisse de la mort par suite de maladie intestinale » :

    Mais Freud poursuit : « Non que la nouvelle connaissance soit restée sans effets ; tout au contraire, elle développa une efficacité extraordinairement forte, en devenant le motif qui agit pour conserver le processus entier du rêve dans le refoulement et l’exclure d’un travail conscient ultérieur. » Ça, c’est extraordinaire ! Freud ne peut pas renoncer à la notion qu’il y a eu un refoulement. Ce refoulement n’a pu se faire que sous le régime de l’UWK (Überzeugung der Wirklichkeit der Kastration[14]), mais Freud doit en même temps noter que le sujet en est resté à la théorie cloacale. Il n’annule pas du tout la colonne du rapport sexuel mais la base en est ici vacillante. En tout cas, elle est partagée.

    Je continue : « Mais ainsi son effet était épuisé ; elle n’exerça aucune influence sur la décision du problème sexuel. » Cette décision du problème sexuel, en allemand c’est : Entscheidung des sexuellen Problems. Ce terme de Entscheidung est un terme qui appartient typiquement à la marge subjective. C’est saisissant : « elle n’exerça aucune influence sur la décision du problème sexuel. Ce fut naturellement une contradiction qu’à partir de là l’angoisse de castration pût exister à côté de l’identification avec la femme par le moyen de l’intestin mais seulement une contradiction logique, ce qui ne veut pas dire grand-chose. L’ensemble du processus est bien plutôt maintenant caractéristique de la manière dont travaille l’inconscient. » Et c’est là que l’on trouve la phrase dont Lacan a tant fait cas : « Un refoulement [Verdrängung] est autre chose qu’un rejet [Verwerfung]. » C’est sur ce point que se joue l’essentiel de la théorie de la psychose.

    Peut-être pouvons-nous tout de suite juxtaposer à ce passage à celui où Freud reprend l’ensemble de la position du patient à l’égard de la castration : « Nous connaissons à présent la position initiale de notre patient à l’égard du problème de la castration. Il la rejeta [verwarf], et s’en tint au point de vue du rapport par l’anus. Quand j’ai dit qu’il la rejeta, la signification la plus proche de l’expression est qu’il ne voulut rien savoir d’elle au sens du refoulement. De la sorte aucun jugement ne fut, à proprement parler, porté sur son existence, mais ce fut comme si elle n’existait pas. »[15]

    Il me paraît donc indiscutable que Lacan ne force pas du tout le terme de Freud dans ce passage-là. On voit bien sur quoi porte la remarque de Freud, à savoir que le refoulement de l’homosexualité est pleinement une manière de reconnaître l’opérativité de la castration. Le refoulement est un non qui est dit à l’homosexualité. Cela suppose que la passivité ait pris le sens de l’homosexualité. Le refoulement qui dit non, ne dit pas non à l’effectivité de la castration. Au contraire, il en témoigne. Il y a refoulement parce que la reconnaissance de l’UWK entre en conflit avec la libido génitale narcissique. La reconnaissance que c’est du sérieux produit l’angoisse de castration et fait que le sujet est là devant un choix. Le refoulement est donc pleinement une façon de reconnaître la castration. Toute la question est alors de savoir, alors que je ne refoule pas et que j’accepte l’homosexualité, si je reconnais la Wirklichkeit de la castration. À cet égard, il n’est pas sûr que l’homosexualité évoquée par Freud dans ce passage soit l’homosexualité perverse. Mais laissons cette question de côté.

    En quel sens le sujet est-il situé ici, avec le refoulement et tout ce qui va avec ? Et en quel sens régresse-t-il pourtant ? C’est une régression d’un type spécial. Ce n’est pas la régression des stades, la régression de l’oral à l’anal, etc. C’est sur le plan de la théorie. C’est, en quelque sorte, une régression intellectuelle. Il ne faut pas seulement se poser la question de savoir si Lacan a eu raison ou tort. La question, c’est de savoir pourquoi Freud, à ce moment-là dans son texte, distingue deux termes. Cela se juge à la reconstruction de la matrice d’ensemble du problème. Or, la matrice d’ensemble du problème à partir du chapitre VII, c’est l’identification à la femme. Il y a bien quelque chose qui agit en retrait du refoulement et qui dépend de la conviction de la réalité. Quelque chose agit là, et c’est ce que Freud lui-même appelle Verwerfung. Quelque chose met en question la Wirklichkeit de la castration et fait qu’elle n’est pas opératoire. Quelque chose fait que la castration ne serait pas opératoire et qu’elle ne remanierait pas toutes les significations de la vie du sujet, en particulier les significations de sa satisfaction. En effet, qu’est-ce que la castration, sinon l’opérateur qui fait passer de la satisfaction à l’angoisse et qui change tout ce que les choses veulent dire ? On peut jouir de se faire battre par papa, et puis, à un moment de l’existence, ressentir ça comme une chose insupportable et angoissante. C’est vraiment un changement essentiel des significations de l’existence.

    Ce qui est donc mis en question par cette notion de Verwerfung, c’est peut-être que la Wirklichkeit de la castration n’est pas accomplie pour ce sujet-là. Freud est pris dans cette contradiction : ce n’est pas accompli à un niveau et ça l’est à un autre. En un sens, cela n’a pas opéré, cela n’a pas été opératoire, et en un autre sens, ça l’a été. Freud a vraiment un problème sur ce point.

    Sujet en homme, moi en femme

    Toute la question peut être aussi de savoir quel est le statut de la virilité de l’Homme aux loups. Telle est la question que Freud va d’ailleurs poser dans le chapitre VIII – qui est la résolution du cas. Nous voyons un bon petit gars qui, depuis le début, avait envie de baiser les femmes à quatre pattes et qui voulait faire comme son père. Ensuite, il y a eu un incident, la séduction, qui l’a mis sur une très mauvaise voie, etc., mais avant, avant qu’il n’entre dans la série de la séduction, c’était un bon petit gars. Je n’exagère pas. Pourquoi Freud garde-t-il jusqu’à la fin Groucha dans sa manche ? Il amène la servante et le papillon à la fin, parce que cela va permettre finalement la résolution du cas, à savoir : il y a chez ce sujet un courant d’identification masculine foncière qui permet au fond la résolution.

    Sur quoi porte la petite phrase si intéressante de Lacan à la fin du premier chapitre du rapport de Rome ? Elle met en place les deux épisodes terminaux que Freud découvre à la fin. Quels sont les épisodes les plus précoces de la vie de l’Homme aux loups ? C’est, premièrement, la scène primitive et, deuxièmement, la scène avec Groucha. La scène primitive met le sujet dans une position féminine, et la scène avec Groucha le met dans une position masculine. Lacan focalise les choses sur ces deux points, en disant que la position symbolique de l’Homme aux loups est donnée par la scène avec Groucha, et que sa position imaginaire est donnée par la scène primitive. C’est le sujet qui est dans la scène avec Groucha et c’est le moi qui est dans la scène primitive. D’un côté, nous avons une position symbolique qui est le principe d’une compulsion, et de l’autre côté, nous avons une capture imaginaire. Lacan a donc vraiment focalisé les choses sur ces deux épisodes les plus précoces. Voulant situer la position symbolique du sujet, Lacan le fait sous la formule je ne suis pas châtré, mais il ne dit pas quelle valeur précise il lui donne. Il considère que la virilité indiscutable de l’Homme aux loups est une virilité qui consiste à affirmer, du fait même du caractère compulsionnel de son activité sexuelle, qu’il n’est pas châtré. La formule n’est pas probante en elle-même – il faudra voir le sens que Lacan veut lui donner – puisqu’elle semble ne pas être du côté de la Verwerfung. La Verwerfung ne permettrait pas de formuler les choses comme ça, au sens de Freud. Voilà la phrase de Lacan : « pour reconnaître dans l’isolation symbolique du “je ne suis pas châtré”, où s’affirme le sujet, la forme compulsionnelle où reste rivé son choix hétérosexuel, contre l’effet de capture homosexualisante qu’a subi le moi ramené à la matrice imaginaire de la scène primitive »[16]. Lacan distingue donc là les deux épisodes les plus anciens de la vie de l’Homme aux loups. D’un côté il situe la position subjective, et de l’autre, la capture du moi.

    Le doigt coupé

    Je voudrais signaler un point important du texte, à savoir l’hallucination du doigt coupé qui vient à cet endroit-là, page 237. Quelle est, dans cette problématique, la place où Freud inscrit cette hallucination ? Ce qui est patent dans le texte, c’est que l’hallucination du doigt coupé n’est pas du tout pour Freud un témoignage de la Verwerfung comme Lacan l’évoquera. L’hallucination du doigt coupé s’inscrit au contraire nécessairement dans le registre UWK. C’est même une pièce à l’appui pour Freud – et donc à l’envers de Lacan – pour dire que, bien qu’il y ait eu ce mouvement-ci, il y a eu ce mouvement-là. Si l’on cherche à opposer Freud et Lacan, il faut savoir sur quel point on le fait. Il est clair, à ce niveau du texte, qu’on ne peut pas opposer Freud et Lacan sur le fait que Freud ne distinguerait pas Verdrängung et Verwerfung. Au contraire, il les distingue logiquement. En revanche, en ce qui concerne l’interprétation du doigt coupé, il est clair que Freud la considère comme le témoignage du caractère opératoire de la castration chez l’Homme aux loups. Ceci dit, que ce soit chez Freud la preuve de l’UWK ne tranche pas du tout la question psychose ou névrose, puisque, selon lui, il y a justement conviction de la réalité de la castration dans la psychose. Pour Freud, UWK existe dans la psychose. On s’aperçoit que ce n’est pas la peine de se disputer sur les diagnostics de Freud et de Lacan, puisque les critères de repérage clinique et théorique sont complexes et décalés pour l’un et pour l’autre. Nous finissons donc sur trois points aujourd’hui. Premièrement, Freud distingue bien Verdrängung et Verwerfung dans ces pages-là. Deuxièmement, l’hallucination du doigt coupé relève d’après lui du registre UWK– conviction de la réalité de la castration – et non de la Verwerfung. Troisièmement, ce n’est pas ici la Verwerfung qui est, pour lui, le propre de la psychose. La psychose, au contraire, suppose UWK. C’est même la raison pour laquelle il évoque la psychose plutôt quand il s’agit de la régression d’étapes de K3 à K2 que lorsqu’il s’agit de la régression de K2 à K1. Pour lui, la psychose, c’est faire le choix de la féminité devant la conviction de la réalité de la castration, c’est-à-dire faire le choix de Schreber – ce qui suppose qu’on ait saisi que ça touchait les organes génitaux. Pour Freud, à ce moment-là, la psychose est impensable hors du registre de la castration.

    (25 février 1988)

    X. Refoulement et forclusion (II)

    Nous approchons maintenant de la zone où l’on peut mettre en parallèle Freud et Lacan sur notre sujet. Nous en sommes à la page 232 du texte où Freud, d’une façon tout à fait explicite, oppose le refoulement à la Verwerfung et nous entrons donc dans les eaux où Lacan a plongé pour ramasser et créer ce concept de forclusion.

    Cette page 232, il faut la lire et la relire. Ce que Lacan nous propose, c’est là encore un clivage pour s’y retrouver dans la construction de Freud, à savoir le clivage entre comportement et inconscient. Nous avons essayé de voir comment se distinguent un certain nombre de catégories dont nous avons fait des colonnes. Cela visait à obtenir un certain éclaircissement par le classement, et il nous est apparu que le chapitre vii et le chapitre viii du texte s’opposent nettement. Le chapitre vii est centré sur l’identification à la femme et le chapitre viii est destiné à montrer en quoi le patient est un homme. Il y a donc un être une femme et un être un homme qui doivent trouver à se répartir. À quel niveau le sujet est-il l’un et à quel niveau est-il l’autre ? À quel niveau le sujet est-il identifié à être une femme et à quel niveau baise-t-il pourtant la femme ? Voilà les choses qui sont maintenant à ordonner et qui ne sont pas du tout de l’ordre de la construction farfelue. Ce sont des problèmes qui naissent de la pratique analytique et aujourd’hui aussi bien.

    On est obligé de distinguer deux versants que Lacan reprend et répercute avec l’opposition entre comportement et inconscient. Le comportement, nous dit-il, est cet accès à la réalité génitale. Ce sont, par exemple, les rapports de l’Homme aux loups avec la Nania puis avec Groucha. Le terme de comportement est justifié par le fait qu’il s’agit bien d’une attitude réalisée, d’une manifestation faite dans la réalité et interprétée par Freud comme étant d’ordre érotique et comme étant déjà une anticipation de la position génitale. Donc, premièrement, le comportement.

    Deuxièmement, Lacan y oppose la position que le sujet aurait dans son inconscient, et il vise la théorie cloacale telle qu’elle est exposée dans Freud. Il faut, me semble-t-il, relire cette page 232 du texte de Freud pour saisir le nœud du problème, et appréhender dans sa complexité pourquoi Freud fait un détour et nous complique la vie avec cette évocation d’une Verwerfung. Après tout, on pourrait, à certains égards, se demander si l’on ne pourrait pas s’en passer. On pourrait considérer qu’il s’agit là d’un névrosé qui a recours au registre anal à certaines fins, et que ça ne fonde nullement une psychose. En effet – nous pouvons le voir dans le texte même de Freud –, il y a comme une excroissance avec cette Verwerfung. Il y a un plus par rapport à cette articulation.

    L’ascèse psychanalytique

    Il faut peut-être que je fasse maintenant un petit excursus sur la raison de notre si grande attention à ce texte sur l’Homme aux loups. Nous ne jouons pas seulement à déjouer le diagnostic névrose ou psychose, c’est bien plus que ça. Cette question nous emmerde et on peut dire qu’elle bouche la question qu’il s’agit de poser. C’est comme toutes les questions qu’on pose. On pose une question à partir de la réponse.

    Poser la question du diagnostic névrose ou psychose à propos de l’Homme aux loups n’a qu’un seul sens au départ, à savoir que l’on tient absolument à commencer à partir de ce que l’on sait déjà de la névrose et de la psychose. Le travail qu’il faut faire – c’est en tout cas celui qui m’intéresse – n’est pas de partir de ce que je sais de la névrose et de la psychose pour classer l’Homme aux loups, mais de partir, au contraire, de ce que je ne sais pas, pour apprendre ce que sont la névrose et la psychose à partir de l’Homme aux loups. C’est un point de vue foncièrement différent. Cette lecture n’est intéressante que si elle nous conduit à approfondir, voire à remanier, nos catégories de névrose et de psychose. Il ne s’agit pas simplement de les appliquer. Cette lecture n’a vraiment d’intérêt que dans la suspension du savoir acquis. Cela ne veut pas dire que l’on ne doit pas essayer des diagnostics. Ils ont d’ailleurs été essayés et c’est très normal. Mais on ne doit pas s’en encombrer indéfiniment en en faisant une question qui suppure comme une plaie et que l’on continue indéfiniment de gratter. La question est à chaque fois au niveau du texte de Freud. La différence de fond n’est pas entre le diagnostic de névrose et de psychose. Elle est entre vouloir partir de ce que l’on sait déjà de la névrose et de la psychose et essayer d’apprendre ce qu’est la névrose et ce qu’est la psychose, c’est-à-dire partir du principe que l’on ne sait pas ce qu’elles sont. C’est un point de vue qui est, si l’on veut, méthodologique, mais c’est exactement celui-là que Freud recommande et que Lacan reprend et signale : aborder un cas analytique en oubliant ce qu’on sait par avance. Cela ne veut pas dire que du coup, on doit faire le blanc total. Il s’agit d’une ascèse qui consiste, avec les surprises que cela produit, à apprendre à nouveau ce que sont les psychoses, les névroses et les perversions à partir de ce qu’en dit un sujet. La même suspension vaut aussi concernant les catégories de Freud. Est-ce que nous partons du fait que nous savons ce que veulent dire ces termes ? Ou bien partons-nous du fait que nous ne savons absolument rien ? Moi, je pars de ce que je ne sais absolument pas. Je considère que c’est le texte lui-même qui a à nous réapprendre et à nous redéfinir ce qu’est la castration. Prendre ce terme et le faire circuler entre Freud et Lacan, c’est à ne pas s’y retrouver, même si on sait qu’il y a une valeur à ce que ce soit le même signifiant qui se déplace. Qu’est-ce que homme et femme pour Freud ? Qu’est-ce que le refoulement, l’identification, la sexualité ? Moi, je vois ces termes se définir les uns par les autres et j’essaie de saisir leur solidarité, leur connexion et comment Freud s’y déplace. Il ne s’y déplace pas avec une clarté parfaite. C’est un peu la jungle et c’est ce par rapport à quoi on peut faire valoir comment Lacan taille des chemins plus droits. Mais en même temps, ce que Lacan fait, c’est à certains égards un prélèvement et il ne fait donc pas toujours le même ou il ne l’utilise pas toujours dans le même sens. Il taille dans cette jungle un jardin à la française, mais il y a des matériaux en surnombre. Dans la jungle, ça repousse. Avec le texte de Freud, c’est pareil. On taille un chemin, on s’arrête un moment, et quand on y revient, on refait encore un jardin à la française légèrement décalé. Il y a bien chez Freud ce côté garde-manger, ce côté inépuisable, qui a permis à Lacan de revenir sur les mêmes points et d’en faire valoir des aspects différents.

    Il faut donc que l’on se situe sur cette suspension méthodologique qui me paraît être vraiment adéquate à notre position clinique et la condition pour y progresser. Je n’ai pas eu à me forcer pour ça. Je suis parti du fait que je ne comprenais absolument rien à la page 232 de ce texte, spécialement le paragraphe qui se termine par un refoulement est autre chose qu’un rejet. Je pense donc qu’il vaut la peine de reprendre posément les parties de ce texte.

    La page 232

    Nous nous trouvons donc au moment où Freud a établi l’identification avec la mère par le biais des phénomènes intestinaux de son patient. C’est cela qui est au centre du chapitre intitulé « Érotisme anal et castration ». Ce chapitre pourrait s’appeler « L’identification avec la mère ». Le chapitre VIII, lui, pourrait s’appeler « La virilité de l’Homme aux loups ».

    Il y a donc cette objection que Freud se fait à lui-même : « À cet endroit, nous devons écouter une objection dont la discussion peut beaucoup contribuer à la clarification d’une situation de fait apparemment confuse. Nous avons dû admettre qu’il avait compris pendant le processus du rêve que la femme était castrée, qu’elle avait à la place du membre viril une blessure qui servait au rapport sexuel, que la castration était la condition de la féminité, et qu’à cause de cette perte menaçante il avait refoulé l’attitude féminine envers l’homme et s’était réveillé avec angoisse de son exaltation homosexuelle. »[17] Ce passage décrit ce qui s’est normalement accompli dans le rêve comme efficace. Cela nous indique précisément quelle est la valeur de la castration chez Freud. C’est à mettre à la rubrique de l’Überzeugung de la Wirklichkeit de la Kastration (UWK), à la conviction de la réalité, au sens opératoire, de la castration. Cette conviction s’est normalement accomplie dans le rêve et elle a eu un certain nombre d’effets intenses, l’effet principal étant le refoulement.

    Revenons au texte. Freud dit qu’il a dû admettre que le sujet a eu accès à l’UWK. Cela nous montre comment Freud travaille. Il progresse en se faisant à lui-même des objections et il faut voir comment elles sont constituées. Pourquoi y a-t-il pour lui des oppositions là où nous, à l’occasion, nous n’en verrions pas ? Nous pourrions dire qu’il y a eu chez l’Homme aux loups un refoulement de l’attitude féminine, mais qu’il s’identifie à la femme ailleurs, et qu’il n’y a donc pas de contradiction ni de problème. Or, il est clair que pour Freud il y a un problème. C’est là le sens de son objection (p. 231) : « Comment cette compréhension du rapport sexuel [dies Verständnis des Geschlechtsverkehrs] cette reconnaissance du vagin [diese Anerkennung der Vagina] s’accorde-t-elle avec le choix de l’intestin pour l’identification avec la femme ? » Cette objection que se fait Freud va motiver l’introduction du terme de Verwerfung dans le texte. C’est exactement cette phrase-là : comment l’UWK s’accorde-t-elle « avec le choix de l’intestin pour l’identification avec la femme ? »

    Je poursuis le texte : « Les symptômes intestinaux ne reposent-ils pas sur la conception probablement plus ancienne, en contradiction complète avec l’angoisse de la castration, que l’orifice de l’intestin est le lieu du rapport sexuel ? » Ce qui va être durci au paragraphe suivant est introduit par Freud sous la forme d’une question qui vient comme une réponse problématique à la question de la compatibilité entre la reconnaissance de la réalité de la castration et l’identification à la femme par le biais de l’intestin. « Certes, cette contradiction existe, et les deux conceptions ne s’accordent pas du tout entre elles. La question est simplement de savoir s’il est nécessaire qu’elles s’accordent. » Freud va donc justifier ce petit paragraphe du bas de la page 231 où il dit en substance : nous avons vraisemblablement là deux points de vue opposés mais ces points de vue opposés coexistent. L’introduction de la Verwerfung vient à cet endroit-là.

    Je lis maintenant le paragraphe suivant, celui qui se termine sur la différence entre refoulement et forclusion. « Quand l’attente excitée du rêve de Noël lui évoqua l’image du rapport sexuel des parents, rapport naguère observé (ou construit), ce fut certainement l’ancienne conception de celui-ci qui apparut en premier, selon laquelle l’endroit du corps de la femme qui accueille le membre était l’orifice de l’intestin. Que pouvait-il avoir cru d’autre, quand il fut à un an et demi spectateur de cette scène ? Puis vint ce qui arriva de nouveau à quatre ans. Les expériences faites jusque-là, les allusions entendues à la castration, s’éveillèrent et jetèrent un doute sur la “théorie cloacale”, rapprochèrent de lui la connaissance de la différence des sexes et du rôle sexuel de la femme. Il se comporta à cette occasion comme se comportent généralement les enfants auxquels on donne une explication – sexuelle ou autre – non souhaitée. Il rejeta le nouveau – dans notre cas pour des motifs d’angoisse de la castration – et s’en tint à l’ancien. Il se décida pour l’intestin contre le vagin pour des motifs analogues et de la même manière qu’il prit parti plus tard contre Dieu pour le père. La nouvelle explication fut écartée, l’ancienne théorie maintenue ; celle-ci pouvait donner le matériel pour l’identification avec la femme, qui plus tard se manifesta comme angoisse de la mort par suite de maladie intestinale, et pour les premiers scrupules religieux : si le Christ avait eu un derrière, etc. Non que la nouvelle connaissance soit restée sans effet ; tout au contraire, elle développa une efficacité extraordinairement forte, en devenant le motif qui agit pour conserver le processus entier du rêve dans le refoulement et l’exclure d’un travail conscient ultérieur. Mais ainsi son effet était épuisé ; elle n’exerça aucune influence sur la décision du problème sexuel. Ce fut naturellement une contradiction, qu’à partir de là l’angoisse de la castration pût exister à côté de l’identification avec la femme par le moyen de l’intestin, mais seulement une contradiction logique, ce qui ne veut pas dire grand-chose. L’ensemble du processus est bien plutôt maintenant caractéristique de la manière dont travaille l’inconscient. Un refoulement [Verdrängung] est autre chose qu’un rejet [Verwerfung]. »

    Je ne sais pas si c’est beaucoup forcer les choses que de dire qu’on ne comprend absolument rien à ce paragraphe. En tout cas, il y a un passage conceptuel qui est à repenser ou à reproduire complètement. Qu’est-ce qui est le plus sûr dans cette affaire ? Le plus sûr, c’est qu’il existe, selon Freud, quelque chose pour les sujets, à savoir : ils auraient la conviction de la réalité de la castration. Cette conviction a pour lui un rôle tout à fait déterminant. Il sait reconnaître, parmi ses patients, ceux qui ont cette conviction et ceux qui ne l’ont pas. Cette conviction se monnaye en savoir que la femme est châtrée, en savoir qu’elle a une blessure à la place du membre viril, en savoir qu’on ne peut pas être une femme à moins d’être castrée. C’est un ensemble de notions qui sont fixées par Freud sous les termes de conviction de la réalité de la castration.

    Chaîne causale

    Dans le rêve de l’Homme aux loups, Freud considère que cette conviction s’atteste chez le sujet. De ce fait, il y a un moteur manifestement décisif des mécanismes psychiques subséquents, à savoir que cette conviction de la réalité opératoire de la castration entre en conflit avec, du côté mâle, une valeur isolée comme étant la libido narcissique – narzißtische genitale Libido (NGL). La libido narcissique génitale rentre en conflit avec la conviction de la réalité opératoire de la castration. UWK entre en conflit avec NGL et produit ce que Freud appelle la Kastrationsangst, l’angoisse de castration. C’est logique et simple. Le produit, c’est l’angoisse de castration :

    Cette angoisse de castration va avoir des effets. Dans le paragraphe que nous venons de relire, l’angoisse de la castration est vraiment située comme la cause et elle relaye sans doute la conviction de la castration. C’est elle qui développe ce que Freud appelle la Wirkung, l’effet. C’est bien en termes de mécanisme de causalité que le problème est posé dans ce paragraphe. La question est de savoir jusqu’où cette angoisse de castration porte ses effets. Cette angoisse de castration comme cause porte ses effets sur un point précis que nous pouvons abréger par PEZV, die passive Einstellung zum Vater, l’attitude passive envers le père :

    Le résultat du conflit entre UWK et NGL, c’est l’angoisse de castration. Celle-ci porte sur l’attitude passive à l’égard du père, et son effet sur cette attitude passive est le refoulement. Quel est alors le produit final à l’égard du comportement ? Eh bien, c’est la phobie du loup, la Wolfphobie  :

    Nous avons là une chaîne causale tout à fait précise. C’est là que l’angoisse de castration développe son effet. Elle le développe dans le refoulement : « la nouvelle connaissance [...] développa une efficacité extraordinairement forte, en devenant le motif qui agit pour conserver le processus entier du rêve dans le refoulement et l’exclure d’un travail conscient ultérieur ». Voilà ce que dit Freud. C’est ce qui me fait considérer comme fondée, dans cette broussaille, la chaîne causale qui est là.

    Freud accentue spécialement la force qui s’ensuit de la connaissance nouvelle de la castration, pour dire qu’après il ne reste rien : « Mais ainsi son effet était épuisé ; elle n’exerça aucune influence sur la décision du problème sexuel. » J’ai souligné l’emploi extraordinaire de cette expression : die Entscheidung des sexualen Problems. Entscheidung, c’est la décision. Autrement dit, il y a tout un registre où cette connaissance de la castration est active, et puis un autre registre où elle n’a pas d’incidence. Comment peut-on alors qualifier ces deux registres dans lesquels Freud pense ?

    Trois points

    Le problème tourne ici autour de la question : que faire à l’endroit du père ? Au lieu d’une position passive envers le père, on va avoir la peur du père, la peur du loup, etc. Freud est très explicite là-dessus. C’est ce qu’il appelle le problème du sexuales Ziel, le problème du but sexuel. Souvenez-vous de la fin du chapitre sur le rêve. Freud est très précis à cet égard : c’est en termes de but qu’il pose la question. « Son but sexuel passif aurait dû maintenant se transformer en un but féminin. [...] Ce but féminin succombait maintenant au refoulement et devait se faire remplacer par la peur [Angst] du loup. »[18] Pour Freud, dans le registre qui est celui du but sexuel, il y a un certain nombre de transformations, voire un refoulement.

    Vient ensuite autre chose qui est assez mystérieux et qu’il appelle le problème sexuel. Il est très clair qu’il peut y avoir un effet important sur le but sexuel sans que cela ne touche en rien le problème sexuel. Le même point, UWK peut avoir un effet massif sur le but sexuel – le sujet va refouler la position passive et prendre une attitude phobique – et un effet nul sur le problème sexuel. C’est très singulier. Laissons de côté ce premier point.

    Le deuxième point, c’est qu’il y a quand même, quand il évoque pour la première fois la Verwerfung de la nouvelle connaissance de la castration, une précision que Freud ajoute : « Il rejeta le nouveau », et il ajoute : « dans notre cas pour des motifs d’angoisse de la castration ». C’est quand même assez singulier. Ce rejet du nouveau est attribué à un effet de l’angoisse de castration. Autrement dit, il y a un double effet de l’angoisse de castration : un effet de refoulement au niveau du but sexuel, et un effet de forclusion de la nouvelle connaissance. C’est là le deuxième point qu’il faut noter. Ce qui est amusant dans ce schéma, c’est qu’il y a une sorte d’autosuppression de la conviction de la réalité de la castration. Il y a cette conviction qui a l’air acquise et qui s’oppose à la libido génitale narcissique. Elle produit l’angoisse de castration, cette angoisse conduit à ce qu’il y ait Verwerfung – on ne veut plus en entendre parler – et par ailleurs elle conduit au refoulement. On voit bien pourquoi Freud ne se tourmente pas tellement pour admettre qu’il y a deux choses qui coexistent. Ce qui est constant, c’est l’angoisse de castration. D’un côté, elle supprime sa propre cause. L’angoisse de castration naît quand même de l’effet qu’on ait reconnu la castration. Mais l’effet de ce qu’on ait reconnu la castration supprime la castration. On a là un schéma d’autosuppression très amusant.

    Comment se fait-il que l’on reconnaît cependant cet effet ? On le reconnaît parce qu’il y a un effet sur le registre du sexuales Ziel. Après tout, ce registre n’est pas si mystérieux puisqu’il est sensible au niveau du comportement. On s’aperçoit que l’attitude de l’Homme aux loups change à un certain moment à l’égard du père, tout comme on s’était aperçu avant que, d’un gentil garçon, il était devenu un méchant garçon. Autrement dit, et même si ce qui est mis en cause est le refoulement, c’est repérable au niveau du comportement du sujet. Disons que c’est repérable au niveau de sa pantomime – terme que nous avons appris à relier au fantasme. Cette angoisse de castration est quand même, dans le texte de Freud, une cause complexe.

    Continuons et venons-en au troisième point. Il s’agit de situer maintenant l’identification avec la femme : Identifizierung mit dem Weib. Si je cite là les termes allemands, c’est parce que nous essayons d’extraire des mathèmes du texte même de Freud. Cette identification semble être dans la suite de la forclusion, elle est rendue possible par celle-ci, par le rejet de la nouvelle connaissance. Cette identification apparaît en effet être en contradiction avec la libido génitale narcissique qui suppose la préservation des organes génitaux. Mais il n’y a pas de contradiction à partir du moment où le joint manque, à partir du moment où le sujet n’a pas la conviction de la réalité de la castration. Le sujet s’imagine alors qu’il peut garder tout son petit matériel tout en s’identifiant à la femme. C’est ça que permet UWK.

    Est-ce cette construction que Freud nous propose entièrement ? C’est là, en effet, que c’est très singulier. Reprenons les choses à partir de la position passive à l’égard du père, à partir de PEVZ.

    Le destin normal de l’Homme aux loups, à partir du moment où il y a UWK, serait une position homosexuelle. À partir du moment où il y a conviction de la réalité de la castration, que devient une position passive ? Elle devient une position homosexuelle. Elle prend le sens génital, la valeur génitale. Ce qui était avant le j’aime me faire battre par papa devrait prendre une valeur érotique génitale plus marquée. Autrement dit, cela devrait prendre la valeur d’une transformation en but féminin, c’est-à-dire en assomption homosexuelle de la féminité. C’est ce que Freud appelle Verwandlung, transformation. « Son but passif aurait dû maintenant se transformer en un but féminin ». C’est ce qui concerne le moment du rêve. Au moment où il y a eu conviction de la réalité opératoire de la castration, la position sexuelle passive aurait dû se transformer en but féminin. Mais « ce but féminin succombait maintenant au refoulement et devait se faire remplacer par la peur du loup ». Autrement dit, à la place d’une simple Verwandlung, il y a eu Verdrängung. Cela veut dire que le sujet n’a pas pris ce but féminin. Il quitte la position ou le but sexuel féminin, ce but féminin étant de se faire baiser comme une femme. Il saisit que le sens de la position passive, c’est la position féminine, et à ce moment-là, il y a refoulement.

    Quelle est la valeur des objections faites à la fin de la fois dernière ? C’est simplement de se demander pourquoi Freud ne se contente pas de dire que le but féminin du sujet s’est trouvé refoulé, ne se contente pas de traiter l’identification avec la femme comme un retour du refoulé de la position passive. Ce n’est quand même pas nous qui allons apprendre à Freud le retour du refoulé. Nous savons qu’à cette date, il l’a depuis longtemps inventé. Ce qui est le plus remarquable dans cette page, c’est précisément que Freud ne se contente pas du retour du refoulé pour situer l’identification avec la femme. Pour lui, ça ne cadre pas suffisamment l’identification avec la femme. C’est là que s’inscrit la Verwerfung. Il n’y aurait pas besoin de la notion de rejet de la conviction de la réalité de la castration, si l’on avait pu placer l’identification à la femme simplement sur cette ligne. C’est limpide. Freud, à cette place de l’identification avec la femme, met en jeu cet élément supplémentaire qu’est la Verwerfung.

    Théorie sexuelle

    À la fin de la page 232, il dit que « l’attitude féminine envers l’homme – die weibliche Einstellung zur Mann – écartée par l’acte de refoulement, se retire dans la symptomatologie intestinale et s’extériorise dans les diarrhées ». L’attitude féminine est écartée par le refoulement et elle revient dans l’intestin. Il y a un retour du refoulé avec déplacement. On voit qu’il y a là, dans le texte, des éléments pour réduire le problème que Freud a amené avec la Verwerfung. Mais pourquoi ne s’en contente-t-il pas ? C’est la même chose que de se demander ce qui distingue le registre du sexuales Ziel du registre du problème sexuel. On peut tout de même noter qu’il y a, dans tout le texte, ce registre que Freud appelle la théorie sexuelle – « théorie sexuelle » que Lacan mettra entre guillemets, et qui est un registre assez problématique. Qu’est-ce que c’est exactement que ces théories sexuelles ? Pour Freud, c’est visiblement un niveau distinct du niveau du choix sexuel ou du but sexuel ou de la position sexuelle. Il y a un mot très beau qu’il emploie pour la nouvelle connaissance : die neue Aufklärung. Il y a l’Aufklärung de la castration, les Lumières de la castration. Il y a là un registre qui peut paraître très intellectuel et qui est un registre de savoir, à quoi s’ajoute évidemment l’indice freudien de la conviction. C’est du savoir avec en même temps une position subjective, un savoir qui a son trait propre et qui est distinct du ramdam qu’il y a au niveau du comportement, du Ziel, etc. Il y a un registre du savoir sur le sexe où il est question de connaissance, de conviction, d’explication, de notion. Il y a là tout un ensemble de termes chez Freud. C’est un registre auquel le sujet a accès ou n’a pas accès, qu’il rejette ou qu’il admet. Ce registre apparaît vraiment à un autre niveau qu’au niveau du sexuales Ziel. C’est un niveau qui s’y ajoute, parce qu’on pourrait très bien avoir une identification avec la femme purement et simplement au niveau du retour du refoulé. Il y a là un indice supplémentaire pour Freud. Il y a une identification avec la femme mais pas seulement en tant que retour du refoulé. En tout cas, c’est une identification qui ne paraît pas à Freud pouvoir entièrement se réduire au retour du refoulé. Il y a là l’indice que ce qui est en cause, c’est le savoir sur le sexe chez le sujet. Il y a, au niveau du sexe, un problème qui doit être décidé. Ne psychologisons pas cette décision. Le terme d’Entscheidung vaut aussi bien pour les machines, pour les processus logiques. C’est un terme employé pour savoir si un élément appartient à un ensemble ou n’y appartient pas.

    Comment peut-on formuler ce problème sexuel ? Est-ce seulement un qui suis-je sur le plan sexuel ? Est-ce que cela va plus loin ? Ne s’agit-il pas essentiellement, comme le dit Freud, de ce qu’est une femme ? À cet égard, on voit que l’objection essentielle que se fait Freud à lui-même ne porte pas sur l’identification avec la femme. Freud sait bien que c’est parfaitement compatible avec le retour du refoulé. On peut parfaitement admettre qu’un sujet refoule l’attitude féminine. Ses lapsus seront par exemple interprétables à partir de son identification féminine refoulée, ainsi que ses faux pas, etc. Ce sur quoi Freud met l’accent, c’est que l’identification avec la femme se fait par le moyen des intestins. C’est le biais choisi pour cette identification qui lui semble échapper au seul registre du retour du refoulé. C’est ce qu’il dit dans son objection de la page 231 : « Comment cette compréhension du rapport sexuel, cette reconnaissance du vagin s’accorde-t-elle avec le choix de l’intestin pour l’identification avec la femme ? »

    C’est quoi le choix de l’intestin, à cet égard ? C’est le trait par lequel le sujet reconnaît l’être une femme. Si l’on prend la question au niveau du problème sexuel, si l’on traduit ce problème sexuel par le qu’est-ce qu’une femme ?, et si l’on admet que ce registre-là est constitué pour Freud, on voit que le sujet a trouvé comme réponse qu’une femme, c’est quelqu’un qui a mal au ventre. C’est le trait d’identification qu’il a trouvé. Une femme est quelqu’un qui a mal au ventre et qui ne peut plus vivre ainsi. Finalement, si nous tenons compte de la prédilection pour le clystère, quelqu’un qui veut qu’on lui mette dans le derrière. Il y a là une série de propositions qui sont les réponses du sujet à la question qu’est-ce qu’une femme ? en laissant de côté, comme si elle n’existait pas, la réalité de la castration.

    On pourrait essayer de différencier l’identification avec la femme comme retour du refoulé – qui suppose que des traits de la mascarade féminine soient adoptés mais sans mettre en cause l’existence de la castration – et l’identification avec la femme qui supposerait, étant donné les traits qu’elle choisit, que la conviction de la réalité de la castration ne soit pas posée, ne soit pas avérée.

    Je ne progresse pas, là, de résolution de problème en résolution de problème. Je fais au contraire surgir des problèmes, et notamment dans cette page 232. C’est déjà un progrès d’y voir des problèmes, parce qu’on voit exactement où s’inscrit la proposition de Freud selon laquelle un refoulement est autre chose qu’une forclusion.

    Freud dit : « Ce fut naturellement une contradiction, qu’à partir de là, l’angoisse pût exister à côté de l’identification avec la femme par le moyen de l’intestin ». Freud note là une opposition entre l’identification avec la femme par le moyen de l’intestin et l’angoisse de castration puis précise que ce fut « seulement une contradiction logique, ce qui ne veut pas dire grand-chose. L’ensemble du processus est bien plutôt maintenant caractéristique de la manière dont travaille l’inconscient. Un refoulement [Verdrängung] est autre chose qu’un rejet [Verwerfung]. » La distinction de ces deux termes me paraît porter essentiellement sur ce qui rend compatibles l’existence du refoulement motivé par l’angoisse de castration et l’identification à la femme comme retour du refoulé.

    Qu’est-ce qui fait l’ambiguïté de cette phrase ? C’est qu’on se demande toujours si c’est fait pour définir le refoulement ou si c’est fait pour définir la forclusion. Il ne faut pas oublier qu’au départ, ce dont il est question dans le texte, c’est de la forclusion, du rejet du nouveau. Freud a posé le rejet du nouveau et, à la fin du texte, il revient au refoulement et accentue l’opposition de ces deux termes du point de vue de la connaissance. Du point de vue du savoir sur le sexe, il dit que c’est tout l’un ou tout l’autre. Du point de vue du refoulement, ça peut très bien être les deux ensemble, parce qu’un refoulement n’est pas comme une forclusion. Au fur et à mesure qu’on descend dans le texte, on arrive à une possibilité de coexistence entre le refoulement et le retour du refoulé. À cet égard, l’identification avec la femme change de statut entre les deux. Il y a une identification avec la femme dépendante de la forclusion de la castration, et il y en a une autre qui est liée au refoulement. Freud montre qu’il y a une contradiction, mais il dit qu’elle est seulement logique et qu’« un refoulement est autre chose qu’un rejet ». Cela veut dire qu’un refoulement comporte un retour du refoulé. L’angoisse de castration peut avoir effectué le refoulement de l’attitude féminine, mais cela n’empêche pas que cette attitude revienne. Donc, à mon sens, la phrase de la fin du paragraphe vise à définir le refoulement par opposition à une forclusion, pour laquelle on est d’un côté ou de l’autre. Tout ce qui est de l’ordre du refoulement et du but sexuel est différent de ce qui concerne le savoir sur le sexe qui est un niveau fondamental pour Freud.

    Vous n’y comprenez rien et moi non plus, mais ça n’a pas d’importance. Reconnaissons que, pour Freud, ce niveau est fondamental. Évidemment, nous savons ce que c’est, puisque Lacan nous l’a expliqué par ailleurs. Mais il y a quelque chose là, dans Freud, qui est au niveau du problème sexuel, celui du savoir sur le sexe ou celui du qu’est-ce qu’une femme ?, et qui n’a rien à voir avec le but sexuel.

    Pourquoi serons-nous légitimés de dire plus tard, avec Lacan, que ce niveau du problème sexuel est de l’ordre du signifiant ? Eh bien parce que ce niveau est sous le régime du tout ou rien, ou sous le régime de l’ancien ou du nouveau. Nous aurons par la suite d’autres passages où Freud va nous compliquer ça. Mais cette opposition binaire de l’ancien et du nouveau est elle-même indicative du niveau signifiant, où la question est constituée pour Freud quand il s’agit du savoir sur le sexe. Par contre, au niveau du refoulement, il n’y a pas l’ancien et le nouveau. Au niveau du refoulement, il y a le refoulé et le retour du refoulé. Ce n’est pas la même structure d’opposition. Nous avons à sauter de la page 232 à la page 236 où nous reprenons le problème de la castration chez Freud. Cette page 236 concerne le complexe de castration saisi au niveau anal. Freud étudie le changement de signification de l’analité, le Bedeutungswandel[19], en passant du cadeau à l’enfant et à la valeur phallique de l’analité, puisqu’il mentionne expressément l’abandon des fèces comme le modèle de la castration. « L’abandon des fèces en faveur (pour l’amour) d’une autre personne devient de son côté le modèle de la castration, c’est le premier cas de renonciation à un morceau du corps propre ». Vous savez que Lacan s’appuie là-dessus et distingue un premier modèle de castration dans le sevrage, si l’on veut bien admettre que le sein est une partie du corps de l’enfant et que le plan de séparation laisse le sein de son côté.

    À partir de la page 237, Freud reprend les choses en termes de coexistence générale, ce qui pourrait faire penser que tout ça revient au même, alors que ce qu’il essaye de situer, c’est comment sont compatibles, comment peuvent coexister chez le même sujet un rejet forclusif et un mécanisme de refoulement avec retour du refoulé. Le schéma que nous avons présenté résumait déjà les termes du problème. Si nous reconnaissons l’angoisse de castration et un refoulement, il faut qu’il y ait la reconnaissance de la castration. En même temps, il y a un autre circuit qui est en quelque sorte auto-suppressif et qui paraît nécessaire pour rendre compte de la décision du problème sexuel chez le sujet. Au détour de ce texte, on découvre Lacan pour donner forme à ce qui est peu thématisé par Freud, à savoir la différence du choix du but sexuel et du problème sexuel. Il est pourtant sensible que ça oriente la construction du texte de Freud.

    Nous restons sur ce schéma :

    (3 mars 1988)

    XI. Freud et la forclusion

    Je voudrais reprendre encore une fois cette question de la place que Freud donne à la forclusion, puisque ça n’a vraiment pas l’air, après ce que nous venons d’entendre, d’être la place que Lacan lui donne.

    Pourquoi Freud maintient-il cette position ? Repartons du moteur de tout cet examen. Le moteur, c’est une contradiction. Freud raisonne à partir d’une contradiction à résoudre. Tout le chapitre sur l’érotisme anal est construit autour du fait qu’il y a une contradiction et que, cette contradiction, il faut la résoudre. Freud la résout par un appel au refoulement, mais il considère en même temps que cette réponse reste en quelque sorte problématique.

    Il considère d’abord comme établie l’identification à la femme par le moyen de l’intestin et il se formule à lui-même une objection : comment cette identification à la femme par le moyen de l’intestin est-elle compatible avec la reconnaissance de la réalité effective de la castration ? – castration qui répond au qu’est-ce qu’une femme ? par : c’est un être châtré. Quelle est la réponse de Freud à cette objection ? La réponse qu’il fait à la fin du paragraphe de la page 232 met en avant la différence de l’inconscient et du conscient, la différence de l’inconscient et de la logique. La réponse essentielle est un : voilà comment travaille l’inconscient. Le travail de l’inconscient se fait précisément à travers la contradiction. Nous voyons ce qu’est sa réponse. C’est le travail de l’inconscient.

    Reprenons ce qu’est sa question formulée à la page 231 : « Comment la compréhension du rapport sexuel, la reconnaissance du vagin s’accorde-t-elle avec le choix de l’intestin pour l’identification à la femme ? » C’est donc un problème d’accord – Vertrag. L’expression qui est employée en allemand, c’est sich vertragen, c’est-à-dire se supporter, s’accorder. Et nous avons là l’expression vertragen sich nicht[20], c’est-à-dire ce qui reste incompatible ou inconciliable. Le problème est donc celui d’une contradiction dont les deux termes sont inconciliables. Le travail de Freud est de montrer, étant donné ce qu’est le travail de l’inconscient, comment ces termes apparemment inconciliables sont pourtant conciliables.

    Ce qui rend compte de ce type de contradiction, c’est alors le refoulement. Le concept même de refoulement est ce qui permet de penser comment des termes inconciliables sont conciliables. C’est cela même qui justifie l’introduction du concept de refoulement. Il y a une connexion tout à fait importante entre contradiction et refoulement. Quelle est alors la valeur exacte de la phrase sur la forclusion et le refoulement : « Un refoulement est autre chose qu’un rejet » ? Le début du paragraphe suivant l’indique. Freud résout la question en disant qu’il s’agit de deux points de vue qui sont séparés par un stade du refoulement. Sa solution est donc quand même une stratification. Ce qui se trouve à un moment marqué d’une incompatibilité est déplié comme une stratification.

    Qu’est-ce qu’introduit la question initiale de cette incompatibilité ? Nous croyons être au niveau génital, au niveau de la castration reconnue, mais il y a les symptômes intestinaux qui traduisent une identification à la femme, et voilà que nous nous retrouvons alors avec le stade anal. Voilà ce qu’introduit la question initiale de l’incompatibilité. Le problème posé est donc de savoir quelle est la valeur de ce retour à l’anal. Quelle est la valeur de ce retour à l’anal quand nous nous croyons solidement installés au niveau du génital ? Freud ne se contente pas de dire que c’est de l’hystérie et que c’est donc parfaitement compatible avec le stade génital.

    Le passage que nous commentons est placé sous le registre du retour à l’anal, et la première réponse de Freud est alors que le sujet a rejeté K. Vous vous rappelez que dans nos petits schémas, quand nous parlions de la castration, nous notions qu’au stade K1 le sujet faisait la distinction entre Gedanke et Glaube. Il avait bien la pensée de la castration mais il n’en avait pas la conviction. Cela peut servir à qualifier le stade anal de la croyance. Cela veut dire que quand il est en A, il adhère à la théorie cloacale. Le sujet croit à la théorie cloacale. C’est le même mot qu’emploie Freud quand il évoque l’observation par le sujet, à un an et demi, du coït parental : « Que pouvait-il avoir cru d’autre quand il fut, à un an et demi, spectateur de cette scène ? » Avoir cru, c’est geglaubt haben. La croyance porte sur l’intestin comme étant ce qui accorde l’homme à la femme :

    Il y a donc deux croyances qui sont incompatibles : la croyance anale et la croyance génitale. Première position : le sujet rejette l’une pour l’autre, et c’est la forclusion. Mais Freud ne s’en tient pas là. Il est obligé de constater qu’il n’y a pas l’une à la place de l’autre, mais qu’il y a les deux, ensemble. Après le point de vue diachronique, le problème est donc celui de la synchronie, la meilleure preuve en étant que l’angoisse de la castration demeure. C’est ce que construit Freud, et c’est à ce moment-là qu’il dit qu’il y a effectivement une contradiction. S’il y avait une forclusion complète, il n’y aurait pas de contradiction. Mais il y a angoisse de castration, donc coexistence, et donc contradiction. Puis Freud ajoute que ça ne le gêne pas, car c’est comme cela que l’inconscient travaille. C’est alors là qu’il dit qu’un refoulement est autre chose qu’un rejet.

    Autrement dit, dans ce paragraphe de la page 232, Freud passe de l’hypothèse de la forclusion à celle du refoulement. C’est le refoulement qui est censé résoudre la contradiction en l’acceptant. La forclusion, c’est une façon de rejeter la contradiction : il y a une croyance qui est complètement exclue et il y a l’autre qui demeure. Si on restait à la croyance anale seule, il n’y aurait plus de problème. La forclusion serait alors une solution par exclusion d’un des deux termes. Mais à la fin du paragraphe, Freud constate qu’il y a coexistence : la solution n’est donc pas la forclusion mais le refoulement. Dire que le refoulement est autre chose qu’une forclusion, c’est dire comment l’inconscient travaille. Il ne travaille pas par exclusion pure et simple, il travaille par refoulement où deux points de vue incompatibles sont parfaitement conciliables. Il est clair que Freud définit le refoulement comme étant la solution adéquate à la contradiction qu’il a posée au départ. Quand il y a des incompatibles, l’inconscient ne raisonne pas comme vous en excluant un des termes, il maintient les deux. Le refoulement est donc autre chose qu’une forclusion. Le refoulement permet que les deux coexistent.

    L’essentiel de ce passage est donc bien une élaboration du concept de refoulement. C’est une élaboration du concept de refoulement bien plus qu’une élaboration du concept de forclusion. Ce qui paraît propre à l’inconscient, c’est le refoulement. Nous avons là, avec l’ensemble de ce raisonnement, ce qui est proprement la première réponse de Freud.

    La deuxième réponse de Freud, c’est de dire qu’il faut regarder cette analité d’un peu plus près. Est-ce que l’analité est si incompatible que ça avec la castration ? C’est pourquoi Freud nous dit que « nous ne comprendrons pas ces troubles intestinaux avant que nous ayons dégagé le changement de signification des fèces ». Cela veut dire qu’on croit qu’une merde est une merde et qu’il va nous apprendre que c’est aussi bien un phallus : loin qu’il y ait exclusion entre ces deux niveaux, il y a compatibilité, puisque l’anal peut parfaitement prendre le sens génital. La série de l’enfant, du cadeau et de l’argent peut parfaitement prendre un sens qui est compatible avec la castration.

    Vous voyez comment l’architecture logique est serrée chez Freud. À l’objection qu’il s’est présentée à lui-même, il répond doublement. Il y répond d’abord par le mécanisme propre de l’inconscient qui rend compatibles les incompatibles. Le mécanisme propre de l’inconscient n’est pas la forclusion mais le refoulement. Il y répond ensuite en disant que l’anal est aussi le génital, qu’ils ne sont pas si différents l’un de l’autre.

    On attendrait donc maintenant que la forclusion soit évacuée. Tout est fait pour qu’elle le soit. D’où la mauvaise surprise du haut de la page 237, quand on voit que Freud, loin de l’évacuer, intègre la forclusion. Il l’intègre comme un stade de cette histoire du refoulement, comme un stade qui est maintenu à plein titre et de façon valable.

    Je voudrais terminer en vous faisant remarquer qu’il y a, dans le texte, un curieux changement qui va avec ça. Quand Freud se met à parler, là, de la réalité de la castration, ce n’est plus le terme de Wirklichkeit qui est employé. La Wirklichkeit de la castration s’est évanouie et on a maintenant affaire à la Realität de la castration. Quand il est question de l’Urteil, du jugement, ce jugement est porté sur la Realität de la castration : Urteil über Realität[21]. Il y a brusquement un nouveau terme en jeu qui passe inaperçu dans le texte français. Il y a un autre type de réalité qui est là et qui n’est plus la réalité opératoire de la castration. La réalité opératoire de la castration, on a vu qu’elle s’exerçait dans le sens du refoulement. Maintenant ce n’est plus la Wirklichkeit mais la Realität de la castration. La question en suspens pour l’avenir, c’est de savoir pourquoi il y a ce changement-là.

    (10 mars 1988)

    XII. Refoulement et forclusion (II)

    Je vais faire une petite rétrospective sur le chapitre VII, pour essayer de saisir encore une fois comment l’inspiration de Freud donne naissance à cette architecture. On peut, en effet, distinguer l’architecture d’un texte et son inspiration fondamentale. Freud a réservé la question de l’érotisme anal pendant toute l’exposition de son texte pour l’ajouter à ce moment du chapitre VII. Il a présenté d’abord une succession chronologique clinique à trois étapes : la séduction, le rêve, la religion et la névrose obsessionnelle qui va avec. Puis, pour ce chapitre vii, il a réservé la considération d’un plan de l’expérience qui traverse ces trois étapes : « Tout ce qui concerne l’érotisme anal a été intentionnellement laissé de côté et doit être rassemblé et ajouté ici. »[22] L’érotisme anal est saisi comme traversant les différents moments, et nous avons donc là un quatrième moment tout à fait spécifique.

    L’allure de ce chapitre VII est tout à fait remarquable. Son pivot est la question de l’identification à la mère sur laquelle nous nous sommes déjà étendus. Il est intéressant de remarquer que Freud ne commence pas par l’identification à la mère. Curieusement, il commence d’abord par l’argent, en nous expliquant que l’argent est lié aux fèces. Il commence par accréditer l’idée que les fèces ont une signification. Il le fait en ayant recours à ce qui est prouvé par le savoir analytique. Il accrédite d’abord cette notion que les fèces peuvent avoir une signification, et ce n’est que dans un second temps qu’il en vient à une époque où les fèces ne pouvaient pas avoir la signification de l’argent. Il refait alors une histoire à l’envers qui arrive à l’identification à la mère, et c’est là que se situe le morceau central, c’est-à-dire la construction de la contradiction qui existe au niveau de ce qu’on a supposé être acquis précédemment au cours de cette histoire, à savoir l’accès au stade génital. On a supposé que toute cette histoire convergeait vers l’assomption génitale, mais à cause de l’identification persistante à la femme ou à la mère par le moyen de l’intestin, on suppose ensuite que cette histoire n’est peut-être pas allée jusqu’à son terme, ou qu’elle n’y est pas allée d’une façon normale. C’est la contradiction.

    On peut découper en cinq moments ce passage central de la contradiction. Premièrement, nous avons la position de contradiction : il y a incompatibilité entre l’identification à la femme par le moyen de l’intestin et la connaissance de la castration. Deuxièmement, nous avons la solution de cette contradiction-là : il y a eu forclusion des Lumières de la castration, et c’est pourquoi l’identification à la femme est logique. Troisièmement, nous avons l’objection qui est que les Lumières de la castration ont néanmoins bien eu des effets de refoulement, puisqu’il y a angoisse de castration. Quatrièmement, nous avons l’affirmation de la contradiction : il y a bien contradiction entre l’identification à la femme et l’angoisse de castration. Cinquièmement, nous avons la solution qui est qu’il y a, entre les deux points de vue, un stade du refoulement qui les sépare.
    Il n’est pas abusif de concevoir ici les choses d’une façon logique. Freud lui-même raisonne en termes logiques. Il se réfère à la logique pour essayer de définir le travail de l’inconscient. La logique du travail de l’inconscient n’a pas les mêmes lois que la logique consciente. On peut présenter cela par l’implication. S’il y a K, alors il y a Vg imw (Verdrängung der Identifizierung mit dem Weib), c’est-à-dire refoulement de l’identification à la femme. En conséquence, il peut y avoir la phobie du loup :

    Mais il y a l’objection : il y a l’identification à la femme. Donc, si ceci est faux, cela ne peut pas rester vrai. Il faut faire porter une négation sur K, et c’est cette négation-là que Freud appelle forclusion. Cependant, il y a bien K puisqu’il y a phobie du loup. Il en résulte que Freud est obligé de poser ensemble qu’il y a K et imw :

    Quelle est, en définitive, la conclusion logique de Freud ? D’un côté, il y a castration, refoulement de l’identification à la femme et phobie du loup. D’un autre côté, il y a la forclusion de la castration qui a pour conséquence le maintien de l’identification à la femme. C’est précisément là que vient la phrase disant que le refoulement est autre chose que la forclusion. Quel est le sens précis de cette phrase ? Ce qui est le plus saisissant, c’est que deux types de négation sont ici à l’œuvre : un type de négation qui dit refoulement et un type de négation qui dit forclusion. Il y a là un clivage et la simple notion de négation ne suffit pas à construire ce tableau.

    En quoi le refoulement est-il autre chose qu’une forclusion ? Premièrement, pour Freud, la forclusion est une négation absolue. Ça expulse, ça efface, ça fait que ce n’est pas constitué. Deuxièmement, le refoulement signifie qu’en même temps c’est nié et maintenu. Comme le problème de Freud est de montrer que ces deux étapes coexistent, il applique le terme de refoulement à la négation entre ces deux étapes. Il y a donc un usage double du terme de refoulement dans l’architecture de cette page. Il y a le refoulement qui est sur la première ligne, mais il y a aussi le refoulement en tant qu’il vaut entre les deux lignes. Qu’un refoulement est autre chose qu’une forclusion veut dire que la ligne où la forclusion vaut n’est pas forclose. Elle est refoulée, puisqu’elle se maintient à cette place. C’est exactement le sens de cette phrase. Je crois que nous sommes là au terme de son décorticage. Il faut distinguer le refoulement en tant qu’il figure sur le tableau et le refoulement en tant qu’il est la clef du tableau. La ligne de la forclusion est refoulée. Tout en étant niée par l’étage suivant, elle est quand même maintenue : « L’ensemble du processus est bien plutôt maintenant caractéristique de la manière dont travaille l’inconscient. » Freud applique le concept de refoulement à l’ensemble du processus, et c’est à ce moment-là qu’il peut dire qu’un refoulement est autre chose qu’une forclusion. Il y a un rapport de refoulement entre les deux termes et non pas un rapport de forclusion. S’il y avait un rapport de forclusion, l’identification à la femme disparaîtrait complètement.

    Est-ce clair ? Il faut que ce soit clair. Je m’évertue pour que cette page entière soit comprise et pour qu’on saisisse exactement le sens de la phrase qui a été prélevée par Lacan. Sur le schéma, à cette ligne-là, il y a les troubles intestinaux, c’est-à-dire l’identification à la femme par le moyen de l’intestin. C’est exactement ce que dit Freud. La vieille théorie cloacale est refoulée mais pas forclose, même si elle implique une forclusion. La forclusion n’est pas forclose, la forclusion est refoulée. Qu’est-ce qui vous fait vous marrer comme des baleines ? Est-ce l’idée que la forclusion n’est pas forclose ? C’est pourtant le point essentiel. Dans un deuxième temps les troubles intestinaux peuvent trouver une interprétation comme retour du refoulé, mais il y a un niveau basique de ces troubles où ils sont accordés à l’identification avec la femme. En tout cas, c’est ce que Freud maintient. Cela n’empêche pas que, par ailleurs, on puisse interpréter ces troubles intestinaux comme étant un retour du refoulé.

    Voilà donc le premier point, portant sur la distinction du refoulement et de la forclusion, à savoir les deux types de négation que ces deux termes représentent : l’une qui efface tout, l’autre qui efface et maintient.

    Le deuxième point concerne ce sur quoi porte le refoulement et ce sur quoi porte la forclusion. Il est clair que la forclusion porte sur Aufklärung, Verständnis, Erkenntnis, c’est-à-dire sur tous les termes du savoir. Elle porte donc sur le signifiant. Elle vaut au niveau du problème sexuel. Pour ce qui est du refoulement, la thèse de Freud est constante : « Les refoulements sont dirigés contre des investissements d’objets libidinaux. » Entre refoulement et forclusion, il y a, d’une part, une différence de mécanisme : la négation ne fonctionne pas du tout de la même façon dans les deux cas. D’autre part, il y a une différence du point d’application de chacune de ces deux négations. L’une porte sur le savoir, l’autre sur les investissements d’objets libidinaux. Pour Freud, les refoulements sont des refoulements de la libido. Dans le refoulement que Freud évoque ici, il s’agit bien de transferts libidinaux de place en place :

    Il n’y a pas d’abus à dire qu’il est là question de ce qu’on doit appeler le métabolisme de la jouissance. Il n’y a pas d’abus à substituer le terme lacanien de jouissance à la libido de Freud. La jouissance est une réinscription de la libido freudienne avec, bien sûr, tous les aménagements que l’on peut y voir. Il y a donc, entre refoulement et forclusion, une opposition qui est celle de la dimension du signifiant et de la dimension de la jouissance.

    Il s’agit évidemment de savoir à quoi cette jouissance se transfère, et quels sont les objets-supports de ces investissements. Mais c’est cela qui donne son articulation au point de vue de Freud : au niveau où il est question du refoulement, on voit les symptômes prendre la relève les uns des autres. C’est l’Ablösung – ce qui a été traduit par « relève des symptômes ». Freud parle également du refoulement d’attitudes : Verdrängung der Einstellungen. On voit se différencier la notion du changement possible des attitudes, c’est-à-dire passer de l’assurance à la phobie, de la gentillesse à la méchanceté, etc. Il s’agit là d’un certain nombre de transformations d’attitude, mais Freud est toujours conduit à dire que, finalement, l’attitude passive demeure jusqu’au bout. Cela veut dire qu’il y a, d’un côté, un métabolisme de ces attitudes, des modes de jouissance, mais qu’il y a, d’un autre côté, une jouissance foncière qui, elle, reste inerte et n’est pas touchée par l’ensemble de ce métabolisme. Même quand il parle d’attitudes, il y a pour Freud deux niveaux. Un niveau où ça se transforme et un niveau fondamental où ça ne change pas, où un mode de jouissance reste absolument constant à travers tous ses avatars. Il n’y a pas d’abus, je crois, à faire cette distinction au point où nous en sommes dans le texte. Ce n’est pas pour rien que Lacan a pris ce texte comme un point d’appui essentiel. C’est un texte où non seulement nous apprenons comment Freud concevait et structurait l’expérience, mais aussi comment Lacan a construit ses catégories. À cet égard, ce texte a un rôle tout à fait distingué.

    L’Homme aux loups dans le Séminaire I

    Agnès Aflalo m’a dit plusieurs fois d’aller voir ce qui concernait le cas de l’Homme aux loups dans le Séminaire I de Lacan, et je vais vous demander de vous reporter à deux passages qui encadrent le texte d’Hyppolite dans ce séminaire. Le premier se situe page 53. Il commence par : « À ceux qui ont assisté à mon commentaire de l’Homme aux loups » et s’achève par : la Verwerfung « de la réalisation de l’expérience génitale est un moment tout à fait particulier, que Freud lui-même différencie de tous les autres »[23]. J’ajoute tout de suite que ce qui va permettre à Lacan de clarifier ce texte de Freud, c’est de faire fonctionner sur ce paragraphe le texte freudien sur la dénégation. Le génie de Lacan est dans le rapprochement de ce texte et de celui sur la dénégation, et de montrer que ce qu’on voit là surgir d’une façon difficultueuse chez Freud est l’inspiration même du texte sur la dénégation. Peu importe que cela se situe quelques années après et que cela se présente autrement. Du point de vue de l’inspiration, il faut rapprocher ces deux textes. Ils s’éclairent l’un par l’autre. Nous pourrons éventuellement reprendre le texte sur la dénégation, afin de bien voir que c’est de l’application d’un texte sur l’autre que surgit la mise en place de Lacan. Cela va lui permettre de parler de ce cas en termes de Bejahung et de donner toute sa valeur à la forclusion en l’opposant à l’affirmation. C’est, il est vrai, une construction de Lacan et non une construction de Freud, mais c’est une construction qui s’appuie sur celle de Freud. Il est clair qu’à détailler les constructions, on ne trouvera jamais du nouveau. On ne trouve du nouveau qu’en confrontant les constructions à leur inspiration.

    Le deuxième passage se situe page 70 et commence par « Voyons l’homme-aux-loups. Il n’y a pas eu pour lui Bejahung, réalisation du plan génital » et s’achève sur : « À ce moment de son enfance, rien ne permet de le classer comme un schizophrène, mais il s’agit bien d’un phénomène de psychose. »

    Vacuité des conflits diagnostiques

    Nous avons là une indication très précise sur la position de Lacan à cette date. Il ne s’oppose pas absolument au diagnostic freudien de névrose obsessionnelle. Il ne pose pas un diagnostic de psychose, mais il voit les conditions être réunies pour la psychose de l’adulte. La position de Lacan en 1946, dans « Propos sur la causalité psychique », vérifie cette réserve qu’il a à poser le diagnostic de psychose : « Encore ce mirage des apparences [...] exige-t-il l’insaisissable consentement de la liberté, comme il apparaît en ceci que la folie ne se manifeste que chez l’homme et après “l’âge de raison” et que se vérifie ici l’intuition pascalienne qu’“un enfant n’est pas un homme” »[24]. Il faut se servir de cette citation avec précaution, parce qu’elle est de nature à bouleverser beaucoup de nos situations acquises. Mais la position de Lacan en 1946 est celle-ci : il n’y a de psychose que de l’adulte.

    Qu’est-ce qui donne sa consistance à ce point de vue de Lacan ? Si on le modifie, il y a beaucoup de choses qu’on modifie aussi. Je ne pense pas du tout que c’est ce qu’il y a lieu de faire, surtout au moment où nos amis Robert et Rosine Lefort exposent un livre qui est fondé entièrement sur le parallèle du président Schreber et de l’Enfant au loup que Rosine a eu en traitement. C’est un livre qui est vraiment fait pour affirmer un parallèle entre la psychose de l’enfant et la psychose de l’adulte. Ce ne sont pas deux lignes de Lacan en 1946 qui vont venir s’opposer à une pratique et à un usage constant. À partir du moment où l’usage est reçu et constant, on n’a pas forcément à s’y opposer. Cela montre aussi la vacuité des conflits diagnostiques. Il est bien plus intéressant de revenir aux conditions mêmes de possibilité des diagnostics. Quand il y a un phénomène de psychose, si quelqu’un dit qu’il y a psychose, il a alors à faire apparaître son axiome. En tout cas, il est clair que Lacan, en 1946, ne considère pas qu’il y ait nécessairement psychose quand il y a un phénomène de psychose. Il considère que la psychose demande quelque chose de plus. Il fait même appel à l’âge de raison et au consentement de la liberté, c’est-à-dire à une liberté qui demande qu’on ait la raison. Il faut voir le contexte d’ensemble. Le plus intéressant est donc de maîtriser le champ des possibles théoriques, c’est-à-dire de maîtriser la cartographie conceptuelle elle-même, qui permet ensuite de définir, selon certains choix, un certain nombre de positions. Il y a aussi les créateurs de cartographies, ceux qui bouleversent la façon de poser les problèmes. Il n’y a pas de doute que Lacan en fait partie.

    Choix d’objet

    Essayons de replacer la question du choix d’objet de ce chapitre VIII dans la problématique d’ensemble du cas.

    Serge Cottet a rassemblé au départ les traits les plus marquants de la question du choix d’objet pour ce sujet, à savoir d’abord sa clarté. Là, il y a un choix dont le moins que l’on puisse dire est qu’il est univoque. Il n’y a pas d’hésitation, pas même de conflit, et cette clarté prend la forme même de la compulsion tout à fait décidée, qui est ce qui fait parler de déclenchement automatique.

    Cette univocité du choix d’objet contraste avec l’éclatement de la libido de ce sujet. Auparavant, Freud s’est employé à nous montrer les positions de ce sujet qui sont extrêmement complexes. Il est masochiste, cannibale, homosexuel. Freud accentue donc l’hétérogénéité des différentes positions du sujet. Il accentue aussi les clivages, les niveaux qui montrent que l’Homme aux loups rejette le nouveau, conserve l’ancien, et accepte pourtant, dans une certaine mesure, le nouveau. On a donc des architectures complexes qui posent des problèmes théoriques, à quoi Freud répond par ce merveilleux concept du refoulement qui permet de dire que c’est supprimé et accepté à la fois.

    Puis, avec le chapitre VIII, on reprend thématiquement le choix d’objet. Là, nous avons la clarté, la simplicité, l’élégance des lignes, un style tout à fait différent du style égyptien de l’inconscient du sujet où tout voisine, même les choses incompatibles. À côté du style bric-à-brac, on a là simplement une petite scène, une sculpture, qui est la femme accroupie, avec, à côté, une petite figurine qui est celle de l’homme. Il y a donc un contraste tout à fait saisissant.

    Un troisième trait tout à fait remarquable signalé par Serge Cottet est la surdétermination de ce choix, qui, tout en étant foncièrement déterminé par la scène primitive, reprend un certain nombre d’événements et de rencontres de la vie du sujet. D’ailleurs, le chapitre est tout entier placé sous ce signe, puisqu’il s’intitule « Effets d’après coup ». Il est fait pour montrer comment, à partir d’une base première, ce choix s’enrichit de toute une succession.

    Pourquoi cela vient-il à ce moment-là du texte ? Freud en donne une explication assez curieuse au début du chapitre, en disant qu’il va s’agir maintenant des choses qui ont permis de dénouer le cas. Il considère que ce qui est vraiment en question ici avec le choix d’objet, c’est vraiment le mystère ultime de ce cas.

    Nous voyons tout de suite en quoi la problématique même de ce chapitre est le pendant de celle que nous avions évoquée précédemment quand nous avions examiné le thème de l’érotisme anal et l’identification avec la femme, le comme une femme fondamental du sujet, que Freud justifie et qu’il essaye de situer. S’il amène maintenant la question, du choix d’objet, c’est que – ô surprise ! – ce sujet n’agit pas du tout dans son existence comme une femme mais comme un homme. Ce thème, on pourrait l’appeler le conflit des identifications.

    On a eu une identification à la femme basée sur une identification à la mère de la scène primitive. C’est cela que le patient a cru d’abord, là s’est fixée sa croyance foncière. Et puis ensuite, on a le choix d’objet du comme le père. Sur le fondement de la scène primitive, Freud a d’abord montré en quoi le sujet s’est repéré sur sa mère, au point que son mode de jouissance soit passif et homosexuel. Puis il montre qu’il y a au contraire un tout autre registre où le mode de jouissance du sujet apparaît comme strictement opposé, à savoir viril, extrêmement décidé, compulsif, etc. Voilà la contradiction qui est là présente. À la fin de la première partie de son rapport de Rome, Lacan met d’ailleurs l’accent sur l’opposition de ces deux registres, celui de l’homosexualité et celui de la compulsion.

    Il n’y a pas de compulsion homosexuelle chez l’Homme aux loups, et la question se pose alors de savoir ce que veut dire, pour lui, être un homme. Qu’est-ce que cela veut dire au niveau de la Verwerfung de l’Aufklärung de la castration ? C’est un niveau dont on a vu qu’il était amené par Freud pour justifier l’identification avec la femme. Alors que veut dire, à ce niveau, être un homme ? Quelle réponse a le sujet ? Est-ce que la réponse est d’abord constituée au niveau de la forclusion de la castration ? Quand Lacan parle de l’isolation symbolique du je ne suis pas châtré où se rive la compulsion amoureuse de l’Homme aux loups, il dit que la question qu’est-ce qu’être un homme ? doit toujours être jugée au niveau symbolique, au niveau de la décision sexuelle. S’agit-il là d’un je ne suis pas châtré au niveau de la forclusion de la castration ? Ce pourrait être un je ne suis pas châtré qui serait au niveau de la reconnaissance de la castration. Mais ce qu’implique Lacan, c’est que ce je ne suis pas châtré est au niveau de la forclusion de la castration. Je ne règle pas la question, mais ce qui était déjà en cause chez Freud, page 205, c’était la création de sa virilité par l’Homme aux loups.
    La question est maintenant de savoir comment s’articulent l’identification à la mère et l’identification au père, l’identification à la femme et l’identification à l’homme. Nous avions la série chronologique suivante : séduction, rêve, religion – le rêve lui-même renvoyant à la scène originaire. Le complément qu’apporte ce chapitre VIII, c’est celui de la scène avec Groucha, et c’est ce qui permet à Freud de refaire une série transversale ou transhistorique comme celle de l’érotisme anal : tout cela prend son point de départ dans la scène originaire, c’est réactivé après coup dans la scène avec Groucha, la scène de la séduction implique la sœur dans cette affaire, le rêve réactive la scène originaire, et donc la névrose obsessionnelle contemporaine de la religion confirme l’élément de ravalement qui est là présent. On peut parler de surdétermination, puisque l’on voit, à partir d’un moment de fixation unique, les différents moments de l’histoire venir s’ajouter et s’emboîter dans la même direction :

    Il est frappant aussi de voir en quels termes Freud parle du choix d’objet. Ce qui fait le pendant du terme de choix, c’est le terme de condition. L’expression de condition d’amour ou de condition du choix d’objet revient plusieurs fois dans ce chapitre. Pour déterminer quel est le partenaire sexuel d’un sujet donné, il y a donc un certain nombre de conditions qui sont le produit d’une histoire originaire. Il faut bien voir que c’est sur le fond de l’absence du rapport sexuel. Qu’est-ce que veut dire le rapport sexuel, quand il existe au niveau de l’espèce ? Cela veut dire qu’il y a des conditions de choix innées qui permettent de reconnaître le partenaire sexuel. Or, le fait même de parler de condition d’amour et de choix d’objet, c’est la marque qu’il y a pour Freud une élaboration particulière du sujet qui va déterminer quel est son partenaire.

    Le vocabulaire de Freud est là extrêmement déterministe, extrêmement causaliste. « Il établit une liaison importante entre la scène originaire et la compulsion amoureuse qui est devenue si décisive pour son destin, et introduit en outre une condition d’amour qui explique cette compulsion. »[25] Le terme de condition d’amour est tout à fait constant dans le texte. On le retrouve à la page suivante : « Même son choix d’objet définitif [...] se révéla [...] comme dépendant de la même condition d’amour, comme un rejeton de la compulsion qui, à partir de la scène originaire en passant par la scène avec Groucha, gouvernait son choix d’amour. » Nous avons là une indication précise de Freud sur la façon dont il conçoit le rapport à l’objet d’amour : en termes d’une condition de rassemblement de traits.

    Comment Freud articule-t-il finalement les deux ? Si ce chapitre met au premier plan l’identification virile de l’Homme aux loups, Freud poursuit pourtant en précisant – l’anal fait justement là son apparition – que sa position foncière reste l’identification à la femme. Ce qui est foncier dans ce que ce sujet a prélevé dans la scène primitive, c’est l’identification à la femme. Freud n’évoque le choix d’objet et l’identification virile de l’Homme aux loups que pour rappeler qu’il fallait « qu’un homme lui administre un clystère [...]. Cela ne peut signifier qu’une chose : qu’il s’est identifié avec la mère »[26]. Nous y revoilà ! On y revient ! Après la parenthèse qu’il fait sur le choix d’objet, Freud revient à l’identification à la mère : « l’homme joue le rôle du père, le clystère répète l’accouplement [...]. [Le] cercle de la fixation au père est fermé ; ainsi l’homosexualité a trouvé son expression la plus haute et la plus intime ».

    Cette position de Freud est tout à fait confirmée par le résumé qu’il donne du cas un peu plus loin. Il met en balance la position virile – qui a l’air d’impliquer le choix hétérosexuel extrêmement décidé du sujet – et la position féminine : « l’attitude homosexuelle [...] s’était affirmée chez lui comme puissance inconsciente avec une grande ténacité »[27]. Autrement dit, quand Freud résume le cas en une seule formule, nous avons une oscillation entre activité et passivité, mais il n’hésite pas sur ce qui lui paraît être le mode de jouissance foncier du sujet, à savoir son identification à la femme. C’est pour cela que la partie sur le choix d’objet hétérosexuel apparaît presque comme une enclave, une défense par rapport au mode de jouissance foncier de l’Homme aux loups.

    (17 mars 1988)

    XIII. L’Homme aux loups dans Inhibition, symptôme angoisse

    Nous arrivons à la fin de ce trimestre et également presque à la fin du cas de l’Homme aux loups. Peut-être n’aura-t-on pas le temps de donner le diagnostic final, mais peut-être a-t-on dépassé la question telle qu’elle était posée dans notre problématique de départ.

    Honte

    Je voudrais simplement donner une citation de Freud dans Inhibition, symptôme, angoisse après la relecture que j’ai faite pour aujourd’hui. C’est une phrase que je prendrai à la fois comme une conclusion provisoire de notre étude du cas de l’Homme aux loups et comme l’exergue de l’ensemble de ce séminaire qui se poursuit. On pourrait, chaque année, trouver ainsi une phrase de Freud ou de Lacan qui soit emblématique. Celle-là me paraît bien et je vous la donne. Elle est extraite du chapitre VII d’Inhibition, symptôme, angoisse : « Il est presque honteux qu’après un si long travail nous rencontrions toujours des difficultés à concevoir les données les plus fondamentales »[28]. Dans cet affect de presque honte se rassemble, en fait, la dignité même du travail que nous pouvons faire, qui est précisément de nous remettre devant les données les plus fondamentales de l’expérience et de la théorie analytiques, et qui nous fait en même temps nous apercevoir que l’on n’arrive pas à les concevoir. Évidemment, on peut dire que c’est justement parce qu’on n’arrive pas à les concevoir qu’on se sert des mathèmes. Les mathèmes, en effet, on n’a pas besoin de les concevoir, on n’a qu’à seulement les faire tourner. Mais, comme vous le savez, les mathèmes que nous utilisons sont en même temps des « quasimathèmes » et font donc toujours appel à un effort de conception.

    Cette phrase de Freud est spécialement appropriée à la question de la castration. En effet, la castration est une donnée fondamentale de l’expérience et de la théorie de Freud et elle est en même temps par excellence ce qui est difficile à concevoir. Cet exergue vaudra, j’en suis persuadé, tout autant pour la suite.

    Contradiction

    J’ai l’impression que Freud est un peu rapide là où il est question du refoulement et de la régression. À propos de l’histoire de la maladie de l’Homme aux loups, il écrit : « à partir du rêve décisif, il se comporte d’une manière “méchante”, tourmenteuse, sadique, et développe bientôt une authentique névrose obsessionnelle »[29]. Ce n’est pas le souvenir que j’ai du cas. Cela me paraît, sinon une erreur, du moins un résumé assez curieux. Vous vous rappelez la différence introduite entre K1 et K2, entre la castration liée à l’épisode de la séduction et la castration liée au rêve. Vous vous rappelez aussi le schéma de régression que je proposais. Eh bien, contrairement à ce que dit Freud, ce n’est pas à partir du rêve que l’Homme aux loups devient méchant et sadique, mais à partir de la séduction. Je n’ose pas dire que c’est là une erreur de Freud mais, si on se réfère à la page 187 du cas, nous lisons : « Il raconte qu’après le refus et la menace de la Nania, il renonça très bientôt à l’onanisme. La vie sexuelle qui commençait sous la direction de la zone génitale avait donc succombé à une inhibition extérieure et avait été renvoyée par son influence à une phase antérieure d’organisation prégénitale. À la suite de la répression de l’onanisme, la vie sexuelle du garçon prit un caractère sadique-anal. » C’est la régression sadique-anale qui fait que le sujet « devint irritable, cruel, se contenta de cette manière sur les animaux et les hommes ». Il n’est donc pas exact de dire, comme le fait Freud à la page 24 d’Inhibition, symptôme, angoisse, que c’est à partir du rêve que l’Homme aux loups se comporte d’une manière méchante et sadique. Ce n’est pas à partir du rêve que ça lui arrive, mais à partir de l’épisode antérieur de la séduction. Ceci est encore confirmé dans le résumé que Freud donne du cas, à la page 256 du cas de l’Homme aux loups : « La séduction continue son influence [...]. Elle transforme maintenant le sadisme en sa contrepartie passive, le masochisme. » La problématique du comportement sadique-anal est constamment référée à la séduction et à la menace de castration liée à celle-ci. Avec le rêve, c’est différent. Qu’est-ce qui est lié au rêve proprement dit ? C’est l’apparition de la phobie avec la crainte de la dévoration, renvoyée par Freud au stade oral. Cela lui paraît être une régression plus profonde. Au fur et à mesure que l’on progresse dans l’histoire du sujet, on régresse à un stade d’organisation libidinale antérieur.

    Je ne tire pas pour l’instant des conséquences majeures de ma remarque, mais enfin, cette phrase de la page 24 est un résumé très cavalier du cas. Si le texte est rédigé en 1914, Inhibition, symptôme, angoisse est rédigé en 1924, et Freud n’a peut-être pas, dix ans après, tous les repères du cas bien clairs dans sa tête. Il faut cependant supposer que ce n’est peut-être pas un hasard. Il y a certainement une organisation qui rendrait compte de cette phrase singulière et bizarre dans le texte.

    Quel est le rapport que l’on peut établir, disons globalement, entre le texte sur l’Homme aux loups et Inhibition, symptôme, angoisse ? J’ai été ravi qu’Agnès Aflalo ait proposé un rapport entre ces deux textes. En effet, Inhibition, symptôme, angoisse me paraît être, dans sa thèse fondamentale, une conséquence du texte sur l’Homme aux loups. Je ne peux pas abuser de cette direction, car il faudrait examiner le texte en détail. Sur ce point, je ne saurais trop conseiller de se rapporter au volume de la Standard Edition. Strachey fait un excellent résumé des différentes positions de Freud sur l’angoisse, et met en valeur d’une façon très insistante, comme Freud lui-même, qu’Inhibition, symptôme, angoisse signale un changement dans la théorie de l’angoisse. Qu’est-ce qu’Inhibition, symptôme, angoisse met au premier plan ? La castration. Le texte commence à mettre la castration au premier plan de la métapsychologie elle-même. Sur ce point, le texte sur l’Homme aux loups apporte certainement un élément tout à fait capital. En effet, rappelez-vous tous les schémas que nous avons pu faire au tableau et qui mettaient, d’une façon très claire, l’angoisse de castration avant le refoulement. C’est là le point décisif de la construction métapsychologique du cas. Qu’est-ce qui vient là au premier plan et que nous avons écrit de différentes façons au tableau ? Nous avons posé la castration, avec la supposition que cette castration puisse être crédible pour le sujet, c’est-à-dire qu’il ait la conviction de l’existence de la Wirklichkeit de la castration. Puis nous avons posé que cela entrait en conflit avec le narcissisme des parties génitales, c’est-à-dire le narcissisme phallique. Et enfin, en conséquence, nous avons posé qu’il y avait l’angoisse de castration et ensuite le refoulement dont le sous-produit était la phobie. Je n’ai malheureusement pas eu le temps de reprendre l’article de 1915 sur le refoulement où l’angoisse n’est pas du tout – si mon souvenir est bon – isolée comme cause du refoulement.

    L’angoisse et le refoulement

    Il faudrait retrouver exactement où passe la coupure. Il est certain qu’elle se passe dans ces années-là. En tout cas, avec ce texte sur l’Homme aux loups, on est déjà sur le même versant qu’Inhibition, symptôme, angoisse. Ce volume est vraiment fait pour rendre compte de la théorie qui a été élaborée au cœur du cas de l’Homme aux loups, à savoir l’angoisse de castration comme moteur du refoulement. Il n’y a pas d’ambiguïté sur ce point dans le texte sur l’Homme aux loups. Prenons, par exemple, la page 196 : Freud parle de « transformation d’affects », et c’est exactement ce même terme – qui fait le problème même du refoulement – qu’il emploie dans Inhibition, symptôme, angoisse. Vous avez une deuxième référence à ce propos à la page 257 : « Le moteur de ce refoulement semble être la virilité narcissique des parties génitales qui entre dans un conflit [...] avec la passivité du but homosexuel. Le refoulement est donc un succès de la virilité. » Plus précisément encore, page 260, vous avez : « On peut dire que l’angoisse qui entre dans la formation de ces phobies est l’angoisse de la castration. » On peut reprendre, aussi bien, la fameuse page 232 où, à propos de l’Aufklärung de la castration, Freud dit : « la nouvelle connaissance [n’est pas] restée sans effet ; tout au contraire, elle développa une efficacité extraordinairement forte, en devenant le motif qui agit pour conserver le processus entier du rêve dans le refoulement et l’exclure d’un travail conscient ultérieur ». À plusieurs reprises, la même thèse s’affirme. Ce qui est au cœur du texte sur l’Homme aux loups, c’est le problème de la castration et de l’angoisse de castration.

    Inhibition, symptôme, angoisse est tout à fait dans la ligne de ce texte, et certainement en rupture, comme Freud le signale lui-même, avec les thèses antérieures sur l’angoisse qui faisaient de celle-ci une conséquence du refoulement. La connexion entre ces deux textes est extrêmement forte et va au-delà des remarques que Freud peut faire explicitement sur son texte de 1914. Inhibition, symptôme, angoisse, c’est vraiment la théorie métapsychologique destinée à rendre compte de ce qu’on a obtenu du cas de l’Homme aux loups, en tant qu’il ne cadre pas entièrement avec les analyses antérieures de Freud, et ce, sur un point décisif qui est l’angoisse de castration. Qu’est-ce que l’angoisse de castration ? C’est l’opérateur qui fait communiquer la théorie œdipienne et la théorie métapsychologique de Freud. C’est la clef de toute la théorie lacanienne de la jouissance. C’est précisément l’homologie entre la théorie œdipienne et la théorie métapsychologique. Le pivot en est l’angoisse de castration. Dans Inhibition, symptôme, angoisse, remarquons d’abord que l’inhibition n’est pas au premier plan de la question. Elle est un point de départ. Il a fallu Lacan pour vraiment structurer les trois termes en série. L’inhibition est surtout au point de départ, afin qu’on la différencie du symptôme. L’inhibition est une limitation des fonctions du moi, alors que le symptôme ne se passe pas dans le moi. Pour comprendre ce que c’est qu’un symptôme, il faut sortir du moi et aller vers autre chose. Ça, c’est vraiment dans le premier chapitre. Ce premier chapitre s’achève sur le symptôme comme quelque chose qui ne se passe pas dans le moi. J’ajoute qu’il y faut d’emblée comprendre que Freud vise la libido et la pulsion. L’inhibition est au niveau du moi, et pour saisir ce qu’est un symptôme, il faut sortir du moi et aller vers la libido et la pulsion.

    L’essentiel de ce que Freud établit ensuite, c’est la formation des symptômes. Il examine donc le processus du refoulement et le rôle que joue l’angoisse autour du refoulement. Il essaye précisément de savoir où se localise cet autour. C’est ce que Freud va essayer d’éclairer spécialement avec le symptôme phobique. On voit d’emblée – et c’est le chapitre II – comment se formule la question du symptôme. Elle se formule essentiellement par un rapport entre le moi et le ça – le surmoi étant évoqué plus brièvement. Du ça, provient une motion pulsionnelle et, du moi, provient un refoulement, qui veut dire que le moi ne prend pas en charge cette motion pulsionnelle. Le moi refuse de coopérer.

    La question se pose alors – on pourrait reconstituer ça pas à pas – de savoir ce que devient la pulsion après le refoulement, et ce, en prenant en compte que ce que vise une pulsion, c’est une satisfaction ou, comme nous le disons, une jouissance. Le résultat, c’est ce dont Freud parle en termes de transformation d’affects, qui ne se situe pas du tout seulement au niveau de l’apparence phénoménale – du Lust transformé en Unlust. À cet égard, ce qui connote l’entrée en jeu du moi refoulant et ce qui va être le symptôme comme souffrance, c’est, avant même de parler de signal d’angoisse, l’Unlust. C’est l’Unlust comme signal. C’est en référence au principe du plaisir que le moi ici opère.

    Freud se pose alors la question précise de savoir d’où vient au moi l’énergie de produire l’Unlust. La réponse est basée sur la thèse de son écrit sur le refoulement qui distingue le représentant pulsionnel, c’est-à-dire le signifiant, et le quantum d’affect, c’est-à-dire l’objet a. C’est vraiment comme cela que ça se déchiffre. Là, Freud raffine beaucoup la théorie que nous avons nous-mêmes rencontrée à la fin du texte sur l’Homme aux loups, où il est dit que le refoulement porte sur la pulsion. Freud est là beaucoup plus précis : on voit en quoi le refoulement porte sur les signifiants de la pulsion. « Pour refouler un représentant pulsionnel, le moi retire son investissement », nous dit-il. Ce sont là des choses qui pour nous se traduisent éventuellement par les déplacements de -φ. Quand Lacan fait passer le - φ  d’un terme à l’autre, ça traduit ce que sont chez Freud ces déplacements de l’investissement. « Pour refouler un représentant pulsionnel, le moi retire son investissement et l’utilise à libérer le déplaisir. » Ce déplaisir, c’est l’angoisse elle-même. L’angoisse, c’est le point d’Unlust. Les questions que Freud se pose ici sont bien sûr utilisables de façon pragmatique, mais elles sont surtout dans leur essence des questions métapsychologiques. Ces questions tiennent au fonctionnement du principe de plaisir et du principe de réalité, même si ce dernier n’est pas là évoqué. Ces questions sont à saisir sur le fond de la métaphore du principe de plaisir par le principe de réalité, c’est-à-dire la substitution du premier par le second.

    La chose se complique par la remarque que Freud est conduit à faire au pas suivant. Le moi est différencié du ça, mais il lui est, en fait, identique. Ce qu’il expose au chapitre III réagit rétroactivement sur la théorie de l’Unlust comme signal. L’angoisse est signal de déplaisir : c’est pour cela que Lacan pourra dire – à partir du moment où il fait du Lust / Unlust l’objet a – que l’angoisse n’est pas sans objet. Il s’agit alors d’un concept beaucoup plus raffiné de l’objet.

    C’est sans aucun doute dans Inhibition, symptôme, angoisse que l’on trouve fondée la théorie du symptôme comme jouissance : « Le symptôme est le substitut et le rejeton de la motion pulsionnelle refoulée. Il continue de renouveler sans cesse son exigence de satisfaction. » Quel est alors le destin de la pulsion quand elle a été refoulée ? C’est en termes signifiants que l’on pense le retour du refoulé, mais il n’en est pas moins vrai que l’exigence de satisfaction interne à la pulsion se poursuit dans le symptôme. Il y a là l’aspect qui a été négligé par Lacan dans sa toute première élaboration, à savoir que le refoulement et le retour du refoulé doivent se lire d’une manière double : d’une part, sur le versant signifiant – c’est un message qui s’articule –, et d’autre part, sur le versant de la jouissance. Le refoulement est corrélatif d’un processus qui concerne la pulsion, c’est-à-dire l’exigence de satisfaction, c’est-à-dire la jouissance. Dans le symptôme habite cette jouissance sous la forme de l’Unlust.

    La phobie du petit Hans et celle de l’Homme aux loups

    C’est dans ce contexte-là que Freud entreprend d’examiner la formation des symptômes phobiques, à commencer par celle du petit Hans. Nous avons l’angoisse qui permet au moi de procéder au refoulement – c’est là qu’il faut distinguer l’angoisse comme cause –, et l’angoisse comme symptôme. C’est là que ça se boucle, puisque l’angoisse du cheval dans la phobie est un symptôme. Il ne faut pas rabattre immédiatement la théorie métapsychologique de l’angoisse sur sa valence phénoménale, sinon cela annule toute la construction de Lacan sur l’angoisse et la jouissance. Cette jouissance, ce n’est pas quelque chose que l’on va observer. Dans la mesure même où il y a une connexion entre l’angoisse et la jouissance, il ne faut pas immédiatement paradigmatiser l’angoisse. Les angoisses ont, dans les termes de Freud en tout cas, le statut de symptômes. L’angoisse du cheval est une angoisse située au niveau du symptôme. Ce dont nous parlons, c’est de l’angoisse comme signal d’Unlust, qui est, il faut bien le dire, un processus largement inconscient. L’Unlust est là articulé à l’exigence de satisfaction du sujet. C’est dans cette mesure-là que l’on peut dire que l’angoisse n’est pas sans objet.
    Le schéma que fait Freud est très simple. Il y illustre la métaphore du symptôme – à savoir le cheval à la place du père. Si quelque chose justifie de dire que le symptôme est une métaphore, c’est bien cette construction de Freud. La fulgurance de « L’instance de la lettre... », soit que le symptôme est une métaphore, traduit exactement les considérations du chapitre IV d’Inhibition, symptôme, angoisse. Freud dit que cette substitution suffit à faire une névrose : « Un seul et unique trait en fait une névrose : la substitution du cheval au père. » Freud définit la névrose par la métaphore du symptôme. Il est clair qu’il y a à l’œuvre dans les textes de Freud – et c’est ce qui permet de faire la liaison entre la théorie de l’Œdipe et la théorie métapsychologique – ce mécanisme de la substitution ou de la métaphore, qui est quand même la voie centrale, la grand’route que Lacan a fait apercevoir et qui est l’armature même de sa théorie de la jouissance.

    À côté de cette substitution du père par le cheval, il y en a une autre. C’est une substitution très singulière. D’un côté, il y a l’hostilité envers le père qui devient angoisse du cheval : Freud nous dit que l’on comprendrait mieux que ça se transforme en hostilité à l’égard du cheval plutôt qu’en angoisse. Il y a tout un développement sur ce point, car ce n’est pas ce qu’on aurait pu attendre. Freud dit bien que le seul et unique trait de la névrose est la substitution du père par le cheval, mais il se corrige à la page suivante. S’il y avait simplement eu passage de l’hostilité à l’égard du père à l’hostilité à l’égard du cheval, il n’y aurait pas eu de névrose à proprement parler : « S’il avait réellement développé comme symptôme principal une telle hostilité contre le cheval au lieu du père, nous n’aurions nullement jugé qu’il fut atteint d’une névrose. » Le point crucial, sur la base de la métaphore signifiante ou du changement d’objet, c’est donc qu’il y a l’angoisse à la place de l’hostilité. Freud explique alors ce symptôme de l’angoisse en disant qu’il n’y avait pas seulement hostilité envers le père mais également tendresse à son égard, tendresse féminine à l’égard du père. C’est par là que Freud définit le refoulement proprement dit. Il y a au départ une opposition. Il le dit en toutes lettres : « Là où nous avons cherché la trace d’un seul refoulement de pulsion, nous devons reconnaître la rencontre de deux processus de ce genre. » Nous avons
    ici, reprise au niveau de la pulsion, la thématique même de la surdétermination :

    C’est là que surgit exactement la différence notée par Agnès Aflalo et qui est en effet dans le texte : chez le petit Hans, « la formation de la phobie avait supprimé l’investissement objectal tendre de sa mère, ce que rien ne trahit dans le contenu de la phobie ». Il y a donc un processus de refoulement qui porte sur à peu près toutes les composantes du complexe d’Œdipe. Ce processus concerne le père et sa substitution. Par contre, la mère, on n’en entend plus parler. C’est bien là que nous trouvons la différence éclatante d’avec l’Homme aux loups. La phobie de l’Homme aux loups, qui jusqu’à un certain point peut être comparée à celle de Hans, s’en distingue justement en ce qui concerne la mère. C’est le point que Freud reprend dans le chapitre VII . Chez le petit Hans, la tendresse pour la mère disparaît après la phobie mais pas chez l’Homme aux loups : « nous voyons qu’après la formation de la phobie la liaison tendre à la mère a comme disparu, radicalement liquidée par le refoulement, et c’est en relation avec la motion agressive que s’est effectuée la formation (substitutive) du symptôme. Dans le cas de l’homme aux loups, la situation est plus simple ; la motion refoulée est en effet une motion véritablement érotique – l’attitude féminine envers le père – et c’est en relation avec elle que s’effectue la formation du symptôme »[30].

    Quelle est la théorie développée du signal d’angoisse dans ce chapitre VII ? Premièrement, il se produit un processus d’investissement libidinal dans le ça. Deuxièmement, le moi reconnaît là le danger de la castration. Troisièmement, il donne le signal d’angoisse. Quatrièmement, il inhibe alors la pulsion grâce au principe de plaisir / déplaisir. Après cela, Freud nous montre quels sont les avantages de l’angoisse phobique, c’est-à-dire celle qui signale au sujet qu’il ne faut pas qu’il s’approche d’un objet. Ce n’est pas du tout la même chose que l’angoisse de castration sur le versant métapsychologique. Quel est pour le sujet le bénéfice qu’il y a dans le passage de l’angoisse de castration à l’angoisse comme signal ? Freud le dit très clairement. C’est que l’angoisse phobique est facultative – c’est-à-dire qu’elle a l’avantage, par rapport à l’angoisse métapsychologique, de se produire seulement quand il y a l’objet. Des conduites d’évitement de l’objet évitent donc le surgissement de l’angoisse. L’angoisse n’apparaît que lorsque son objet est perçu. Il est clair que cela se distingue d’un objet que l’on ne peut pas ne pas percevoir continuellement. La situation de l’angoisse phobique est l’analogue dégradé et pacifié de la situation où il s’agit d’un objet qui, lui, est toujours à la même place. Quand Lacan dit que l’angoisse n’est pas sans objet, cela peut se voir dans la phobie. L’angoisse phobique n’est pas sans objet. C’est pour cela que cet objet, elle l’évite. Mais cela ne fait que renvoyer à l’objet comme objet a qui, lui, n’est pas du tout au niveau phénoménal. Ses coordonnées foncières ne sont pas au niveau phénoménal. C’est un objet qu’on ne peut pas ne pas éviter et qui conditionne tous les processus inconscients. Le signal d’angoisse dans la réalité, celui dont le sujet témoigne, est déjà, en quelque sorte, la métaphore du signal d’angoisse fondamental, du signal de l’Unlust qui, lui, est quand même l’objet d’une reconstruction et non pas d’une perception.

    Je suis loin, évidemment, d’avoir réglé toutes les questions de ce texte. J’ai dû passer sur beaucoup de choses. Il faut voir que tout ceci s’oppose à la théorie antérieure de Freud où le refoulement opérait une scission entre l’élément signifiant et l’élément jouissance, entre le représentant de la pulsion et le quantum d’affect qui est susceptible de se transformer en angoisse. Mais le cas de l’Homme aux loups montre que le sujet est déjà conditionné par l’angoisse de castration et par une référence au problème de la castration. Il faut bien voir pourquoi cela nous intéresse. Ce niveau où l’angoisse de castration est le moteur du refoulement, comment Lacan va-t-il le traiter ? Il va le traiter à sa juste place, c’est-à-dire à partir du problème de la castration. Et que va-t-il mettre comme foncteur pour décrire ça ? Eh bien, il va mettre -φ, c’est-à-dire qu’il va traiter en termes de signifiants l’angoisse de castration elle-même. Il va pouvoir en donner une traduction signifiante, parce qu’il a aperçu que le problème de la castration chez Freud ne peut se poser qu’en termes signifiants. Ensuite, il va pouvoir rendre compte de la transformation de l’affect en angoisse en rapport avec la place de -φ. Par exemple, dans la phobie, ce - φ est susceptible de frapper les objets d’interdiction : on ne peut pas s’approcher de ces objets.

    Bien que nous n’ayons fait qu’aborder la question, nous allons nous arrêter là sur le cas de l’Homme aux loups et sur la psychose. Il faudra reprendre Inhibition, symptôme, angoisse.

    (24 mars 1988)

    [*] Jacques-Alain Miller est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.

    [2] Lors de son séminaire de DEA de 1987-1988 sur la clinique différentielle des psychoses, J.-A. Miller a consacré plusieurs séances à l’Homme aux loups. On trouvera ici l’essentiel de ses interventions lors des séances du 18 février 1988 au 24 mars 1988, qui forment la seconde partie de cet ensemble (la première partie est parue dans La cause freudienne n°72). Plusieurs passages ont dû être supprimés, notamment les discussions avec la salle. La traduction du texte de Freud « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile » est celle de Luc Weibel relue par Cornélius Heim et Jean-Bertrand Pontalis, parue dans L’Homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même, s./dir. Muriel Gardiner, Paris, Gallimard, coll. Connaissance de l’inconscient, 1981. Transcription : Jacques Péraldi. Texte établi par Nathalie Georges et Philippe Hellebois, avec la contribution de Pascale Fari et Caroline Pauthe-Leduc. Non relu par l’auteur.

    [3] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », in L’Homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même, op. cit., p. 244-245.

    [4] Ibid., p. 219.

    [5] Ibid., p. 226.

    [6] Ibid., p. 228.

    [7] Ibid., p. 229.

    [8] Ibid., p. 230-231.

    [9] Ibid., p. 231.

    [10] Ibid., p. 222.

    [11] Ibid., p. 221.

    [12] Ibid., p. 231.

    [13] Ibid., p. 231.

    [14] Cf. Miller J.-A., « Marginalia de “Constructions dans l’analyse” », Cahiers de l’acf-vlb, no 3, octobre 1994, p. 4-30, article disponible sur le site de l’ecf (causefreudienne.net).

    [15] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », op. cit., p. 236-237.

    [16] Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 264.

    [17] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », op. cit., p. 231.

    [18] Ibid., p. 205.

    [19] Cf. Freud S., G W., x, p. 112.

    [20] Cf. ibid., p. 110.

    [21] Cf. ibid., p. 117.

    [22] Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », op. cit., p. 226.

    [23] Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p. 55.

    [24] Lacan J., « Propos sur la causalité psychique », Écrits, op. cit., p. 187.

    [25] .Freud S., « Extrait de l’histoire d’une névrose infantile », op. cit., p. 243.

    [26] Ibid., p. 249.

    [27] Ibid., p. 264.

    [28] Freud S., Inhibition, symptôme, angoisse, Paris, puf, 1951 / 1978 (nouvelle traduction), p. 48. 28.

    [29] Ibid., p. 24.

    [30] Ibid., p. 47.