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Semblants et sinthomes
Présentation du thème
du VIIe congrès de l’AMP*
Jacques-Alain Miller
Je demande aux collègues français de m’excuser, je vais parler en castillan, pour le plaisir de parler en castillan et sans doute aussi pour établir un contact plus direct avec l’assistance, car c’est la langue de la plupart de ceux qui sont ici. Peut-être y a-t-il un peu de démagogie en cela, mais je l’assume, puisque ça me fait plaisir.
Ma seconde excuse est de ne pas avoir participé à cette conversation générale, du fait que j’ai tenté de faire un pas de plus, d’aller un petit peu au-delà du point où j’étais arrivé jusqu’alors. Et ce, pour commencer à thématiser quelque chose qui est difficile à formuler, avec l’idée que le prochain Congrès permettra d’avancer sur ce qui pour moi-même reste énigmatique. Un pas un tout petit peu au-delà, parce que nous savons chaque fois davantage de choses, de Freud, de Lacan, de notre sujet supposé savoir..., ce qui rend chaque fois plus difficile, plus problématique, d’obtenir un effet qui puisse être quelque chose de différent, d’inédit. Je ne dis pas que j’y suis arrivé, mais au moins j’ai essayé.
Inspiration ou calcul
Dans l’histoire romaine ancienne – c’est un hommage aux Romains, à trois des AE et à Antonio Di Ciaccia ici présent –, dans l’histoire mythique, celle de Tite-Live, et je crois qu’on trouve ça chez Ovide aussi, on raconte que, pour ses décisions institutionnelles, le roi Numa Pompilius consultait une nymphe, Égérie, déesse des sources et de l’enfantement. Je ne crois pas qu’Éric Laurent, délégué général, fasse la même chose. Le nom propre de la déesse est entré dans la langue commune : il désigne un agent supposé féminin de l’inspiration, une inspiratrice. Le Champ freudien n’a pas d’égérie et le choix des thèmes de nos congrès tous les deux ans ne répond pas à une inspiration mais à un calcul. Si le délégué général et le Conseil de l’AMP me confient le choix du thème, ce n’est pas tant parce qu’ils se fient à mon inspiration, mais parce qu’ils doivent penser que je suis un calculateur rigoureux. Je les remercie de leur confiance. Cette fois, je ne souhaite pas seulement vous communiquer et vous présenter le thème du prochain congrès de 2010, mais vous faire partager le calcul lui-même.
Chers camarades, en 2010, cela fera trente ans que, tous les deux ans, nous nous rencontrons autour d’un thème qui oriente, vectorise, comme on dit, le travail, la réflexion de notre communauté. Ce thème témoigne de ce que nous avons en commun à travers nos langues, nos pays, et en même temps il le cristallise. Ces scansions bisannuelles restent comme les traces d’une histoire, une histoire continue depuis 1980, une histoire qui a changé le cours de la psychanalyse dans le monde.
On a perdu la mémoire de ces traces – quatorze déjà ! – et je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un pour se rappeler cette liste par cœur. Pourtant, elles ne sont encore pas si nombreuses et, pour beaucoup – ceux qui étaient à Caracas au début, ceux qui nous ont rejoints quelques années plus tard –, je ne doute pas qu’en rappelant cette liste, reviennent les souvenirs des pas qui ont été faits pour arriver jusqu’à aujourd’hui.
Le choix – telle est la formulation du problème – du quinzième thème de travail suppose d’avoir en mémoire les quatorze thèmes précédents. Ils ne constituent pas une liste aléatoire, mais une chaîne signifiante requise par un algorithme ou un quasi-algorithme. Je voudrais mettre en évidence le fil d’Ariane qui parcourt cette liste thématique, comme la logique qui soutient depuis près de trente ans l’avancée du Champ freudien.
La machine à écrire et le parapluie
Lorsqu’elle a eu lieu, la première fois n’était pas la première, elle était unique. Surgie ex nihilo, elle était aussi surprenante que la célèbre rencontre surréaliste de la machine à coudre et du parapluie sur une table de dissection[1]. Ici, je parlerais plutôt d’une machine à écrire. Il y a aussi une autre différence : la machine à écrire était le parapluie. Tel était le rôle tenu par Lacan lui-même, vivant, en personne, qui avait transporté son corps vieux et malade vers l’Amérique latine pour rencontrer ses lecteurs inconnus. La machine à écrire était comme le symbole de son œuvre, qui nous servait précisément de parapluie, c’est-à-dire d’abri, de protection pour pratiquer la psychanalyse dans une culture, une civilisation sombrant sous une pluie, un déluge d’objets de consommation de masse mais aussi bien de concepts de consommation de masse, qui rendait impossible une pratique correcte de la psychanalyse. La table de dissection, c’était nous, réunis pour disserter sur cette œuvre et la disséquer.
Et nous voilà encore ici presque trente ans plus tard. Le Champ freudien continue d’être pour nous l’attraction de cette œuvre qui interprète Freud et, à travers lui, la psychanalyse elle-même, et qui, chaque fois, nous donne le souffle pour continuer à interpréter la psychanalyse d’aujourd’hui – un aujourd’hui qui se déplace avec la course du temps.
Lacan était un original, il ne pensait pas comme les autres. Il argumentait, mais aujourd’hui encore ses arguments ont toujours quelque chose de singulier, de retors, qui, à mon sens, ne permet pas qu’on s’identifie à lui, qu’on le prenne pour un semblable. Voilà ce que signifie dissection : le contraire d’identification. Ce qui ne permet pas l’identification avec Lacan, c’est aussi le fait qu’il se déplace toujours dans son enseignement ; il reconsidère, reconfigure ce qui précède à partir du hic et nunc, à partir du présent, et par rapport à ce qui peut arriver demain.
Ternaires
Le thème de la Rencontre de Caracas fut donc, logiquement, L’enseignement de Jacques Lacan. Pour ce qui est du hic, du lieu, s’y ajouta, si je me souviens bien, et la psychanalyse en Amérique latine. L’enseignement de Jacques Lacan continue d’être notre thème permanent, il s’y ajoute toujours la prise en compte du moment, du lieu, et une perspective qui part du futur pour considérer le présent. La rencontre initiale fut aussi une sorte d’instant de voir pour beaucoup de Latino-Américains, de voir Lacan pour la première et unique fois, et aussi de nous voir les uns les autres pour la première fois d’une longue série. Pour marquer la fonction de cette rencontre, je rappellerai les vers avec lesquels Dante salue Virgile dans La Divine Comédie et où, comme le dit Jorge Luis Borges, il fait foi de sa confiance en Virgile : « E io : “Maestro, i tuoi ragionamenti / mi son sì certi e prendon sì mia fede, / che li altri mi sarien carboni spenti” »[2].
La deuxième fois a constitué la Rencontre de Caracas comme étant la première. Elle eut lieu par la volonté et le vœu de Lacan, qui nous donnait rendez-vous à Paris en 1982. Le thème de la deuxième rencontre s’est imposé en fonction du premier : après l’enseignement de l’Un, la clinique des autres. Pour la Rencontre à Paris, on demanda donc des cas cliniques et ce fut comme un temps pour comprendre ce que nous faisions dans nos cabinets avec cet enseignement.
Avec la troisième fois, s’instaura la répétition en tant que distincte du dédoublement. À Buenos Aires, il fut décidé de confronter la clinique effective avec l’enseignement qui était supposé l’ordonner, et ce fut comme un moment de conclure cette première époque du Champ freudien. Il s’agissait cette fois de notre propre volonté. L’automaton actuel s’est constitué à partir de là : cette décision qui a été la nôtre fut notre pari en faveur d’un automaton qui reste toujours actif. Le thème était Comment analyse-t-on aujourd’hui ? Je vois que cela vous rappelle des souvenirs. Ces trois scansions initiales, qui évoquent les fameuses scansions du temps logique, ont continué à supporter chacune de nos rencontres. Dans chacune, l’enseignement de Jacques Lacan est central, des cas cliniques s’exposent, et la question « Comment analyse-t-on aujourd’hui ? » appelle de nouvelles réponses. Ce ternaire initial fonctionne comme l’algorithme secret du Champ freudien – secret, c’est trop dire, je crois qu’il s’est révélé à plusieurs reprises – : depuis le début nos thèmes de travail se regroupent par trois.
De plus, ces trois scansions ordonnent chaque ternaire comme tel : le premier, 1980-82-84, fut dominé par l’enseignement ; le deuxième, 1986-88-90, par la clinique ; le troisième, 1992-94- 96, par la pratique.
Le deuxième ternaire – après cela, vous vous rappellerez des quatorze, vous ne les oublierez pas, puisque vous aurez le mode de composition de la liste – fut celui de la clinique : Paris 1986,
Hystérie et obsession ; Buenos Aires 1988, Clinique des psychoses ; Paris 1990, Traits de perversion. Ensuite, 7, 8, 9. Ce ternaire fut celui de la pratique. Caracas 1992 : nous avons commencé par le terme majeur de la pratique, Le transfert, qui s’établit au début de la cure. Paris 1994 : nous nous sommes déplacés à l’autre extrême, Fins d’analyse. Buenos Aires 1996 : nous avons essayé de conclure ce ternaire en visant une certaine généralisation sur Les pouvoirs de la parole – nous avons traité des pouvoirs et aussi des limites des pouvoirs de la parole.
Puis, 10, 11, 12 : nous n’en avions pas encore terminé avec l’accent mis sur la pratique. Dans le ternaire précédent, nous avions considéré ce qu’il y a de plus classique dans les coordonnées de la pratique, mais on sentait qu’une actualisation en fonction de l’évolution même de la pratique était nécessaire. Ainsi le ternaire 10-11-12 fut-il celui de la pratique actualisée.
Pour Barcelone 1998, il y a dix ans, alors que ma place dans l’élaboration était, selon moi, mise en question, j’ai choisi comme thème une expression que j’avais travaillée dans mon cours[3] à partir d’une indication de Lacan, Le partenaire-symptôme, qui fut le dixième thème. C’est pour moi l’occasion de remercier Silvia Tendlarz de l’établissement du Séminaire du même nom, Graciela Brodsky, de la supervision de l’édition et Dora Saroka, la traductrice, de son excellent travail.
Pour Buenos Aires 2000, au moment où, si vous vous souvenez, se multipliaient, tout spécialement en Argentine, les échanges avec divers courants de l’IPA, j’ai choisi un thème qui pointait la division entre le lacanisme et, si je puis dire, l’officialisme psychanalytique : la séance courte. Le titre fut La séance analytique. Si je ne me trompe pas, parce que moi-même je reconstruis cela de mémoire, ce fut l’occasion d’entendre pour la première fois en Amérique latine les témoignages des AE dans une Rencontre.
Bruxelles 2002, troisième congrès de l’AMP : venant comme une réflexion a posteriori sur la production des AE, le douzième thème fut Les effets de formation en psychanalyse, ses lieux, ses causes, ses paradoxes. Et il opéra comme le moment de conclure le ternaire de la pratique actualisée. Nous en venons au dernier ternaire : le treizième thème, pour Rome il y a deux ans, Le Nom-du-Père. S’en passer, s’en servir; le quatorzième, à Buenos Aires aujourd’hui, Les objets a dans l’expérience analytique; reste à choisir le quinzième.
Un participant — Il manque Comandatuba.
Jacques-Alain Miller — Qu’ai-je oublié ?
Un participant — Le Brésil.
Jacques-Alain Miller — Alors mes calculs sont complètement faux, ça, c’est la meilleure ! 2004, à Comandatuba... il semble que la pratique actualisée ait eu quatre congrès au lieu de trois, ça a été une adaptation. Il appartient néanmoins à la série précédente, puisque c’est : La pratique lacanienne, sans standard mais pas sans principes.
J’ai la liste ici : comment appelle-t-on cela ? un lapsus ? Ce n’est pas un lapsus calami parce que j’en avais écrit quatre et que je n’ai pas vu celui-ci. C’est l’exception à la règle.
Et maintenant, le dernier ternaire : Le Nom-du-Père, Les objets a dans l’expérience analytique et le prochain thème qui reste à choisir.
Quel est le principe de ce ternaire ? C’est un retour direct sur l’enseignement de Lacan. Mais cette fois à partir de catégories de notre usage commun, que nous n’avions auparavant jamais thématisées comme telles. C’était des moyens pour parler d’autre chose, nous ne les avions pas prises comme thème proprement dit. De plus, il s’agit de termes propres à la langue de Lacan, alors qu’on avait jusque-là toujours retenu des termes de la langue commune. Ce choix de termes quasi chiffrés traduit plusieurs choses. Il traduit d’abord, je pense, la pénétration de la langue de Lacan chez les analystes, qui en font usage qu’ils soient lacaniens ou non. Je ne crois pas qu’il y ait aujourd’hui dans le monde des psychanalystes qui ne connaissent pas le Nom-du-Père et l’objet a. Ce choix traduit également notre affirmation du discours analytique comme lien social de plein droit, avec ses signifiants propres, valides parmi les analystes. Enfin, il traduit aussi un déplacement vers le dernier enseignement de Lacan.
Bien sûr, l’objet a, comme vous le savez bien, est une invention des premiers temps de l’enseignement de Lacan, et si je devais donner une référence, ce serait : La relation d’objet, Les formations de l’inconscient. Depuis lors – et peut-être même antérieurement – l’objet a est présent tout au long de son enseignement. Ce choix traduit cependant un déplacement vers le dernier enseignement de Lacan dans la mesure où ce thème a été placé après le précédent, le Nom-du-Père.
Semblants
Le Nom-du-Père nous renvoie évidemment à la première scansion de l’enseignement de Lacan. L’expression figure déjà sans traits d’union ni majuscules dans sa conférence de 1953 sur le symbolique, l’imaginaire et le réel[4], et elle a pris sa forme classique dans l’article « D’une question préliminaire... ». Mais il y a deux ans, s’y est ajoutée une référence qui se rapporte au Séminaire Le sinthome : s’en passer, s’en servir[5]. Cette référence souligne le caractère de semblant du Nom-du-Père. Elle le dévalorise, le faisant pur instrument de l’analyste dans la cure, lui enlevant sa place dans l’inconscient réel et le situant dans l’inconscient transférentiel.
Cette semblantisation, si je peux employer ce mot – en français, ce n’est pas très beau, en castillan non plus, mais on le comprend –, cette semblantisation du Nom-du-Père évoque déjà la formule « tout le monde est fou »[6]. Cette formule provocatrice, cet aphorisme lacanien ne fait que généraliser et radicaliser les indications de Freud – c’est ce qui m’est apparu cet après-midi. Par exemple, lorsque, dans son article de 1937 sur l’analyse avec fin et l’analyse sans fin, Freud dit que chez chaque « personne normale », « moyennement normale », l’ego, le « moi se rapproche de celui du psychotique dans telle ou telle partie, dans une plus ou moins grande mesure »[7]. Ceci a été forclos dans le lacanisme classique mais, avec la semblantisation du Nom-du-Père, nous en avons récupéré quelque chose – Lacan lui-même en témoigne avec la formule provocatrice « tout le monde est fou ».
En fait, cette semblantisation était déjà lisible dans ce que Lacan a appelé la métaphore paternelle. Telle qu’il la conçoit, la métaphore est une topique, une distribution des places occupées par des éléments ; virtuellement, la métaphore est déjà une combinatoire. Ou alors c’est que, même si Dieu est mort, l’idéal n’est pas encore mort dans la psychanalyse. Disons simplement que, dans la perspective que je propose pour notre prochain congrès, l’idéal de l’évanouissement symptomatique total n’a pas de sens. C’est ce qui distingue la fin de l’analyse telle que Lacan l’a posée en 1967, de la passe effective telle qu’elle nous apparaît au travers des témoignages que nous recueillons : la narration de l’algorithme du transfert – qu’est-ce qui se raconte ? qu’est-ce qui se dit ? – ; l’émergence d’un semblant, le sujet supposé savoir, et sa transformation en un autre semblant, l’objet a, d’égale substance, au travers du détachement de quelques signifiants-maîtres. Dans les témoignages par exemple, l’articulation de ces signifiants-maîtres ne va pas sans la part de choix propre à l’auteur – c’est perceptible. Ce choix répond à des tentatives d’exposition qui s’imposent par ce qu’elles donnent comme satisfaction dans la mise en ordre de l’Autre. Vous reconnaissez ici le terme qui m’a enchanté dans l’exposé de Carmelo Licitra Rosa : « une sorte de toilette de l’Autre »[8]. Un témoignage de passe, c’est ça, c’est une sorte de toilette de l’Autre.
Si nous suivons le Lacan de 1967, tout le parcours d’une analyse se situe dans le registre du fantasme. C’est-à-dire que la doctrine de la fin d’analyse qui correspond à la logique du fantasme ne se développe pas dans la perspective du réel : telle qu’elle se présente à partir de ce texte, la fin s’obtient par la rupture des éléments qui constituent le fantasme, $ et a. À ce niveau, oui, on observe l’évanouissement : d’abord, une déflation du désir comme effet symbolique dont la vérité est le -φ de la castration ; ensuite, la mise en évidence de l’objet qui le comble et qui a la même structure, comme Lacan le répète plus d’une fois. Après quoi, on peut se passer de croire en la castration, on peut se passer de la boucher avec l’objet, et on peut aussi les utiliser, de même que le Nom-du-Père. On se sert en particulier de l’objet a dans la cure des autres, on l’utilise clairement comme un semblant, en tant qu’agalma, dit Lacan déjà en 1967. Le psychanalyste, énonce-t-il précisément, va utiliser l’objet a comme « agalma de l’essence du désir »[9].
Mais attention ! dans ce texte, aussi bien l’objet a que –φ sont deux noms à travers lesquels Lacan nomme le désir de l’analyste. Ce sont les deux versants du désir du psychanalyste, ce sont les deux valeurs qu’il prend[10]. C’est incroyable, combien de fois ai-je lu ce texte sans voir qu’il disait que c’étaient des valeurs du désir de l’analyste ! Dans ce contexte, elles dépendent de la nature de semblant de l’expérience même, cette expérience qu’on mène à bien grâce à des paroles, seulement des paroles, disait Lacan. Dans « La direction de la cure... », il y a une phrase un peu scandaleuse – « faire oublier au patient qu’il s’agit seulement de paroles »[11] –, mais qui comporte déjà cette valeur de semblantisation de l’expérience.
Disjonction du réel et du vrai
La suite de mon propos suffirait déjà à faire douter du caractère réel de la fin telle qu’elle est ainsi tracée. La passe en 1967 a l’air totale, c’est la description de la fin de l’analyse comme mariage du désir et du savoir, en tant qu’ils sont une même chose, une seule surface moebienne dont le bord soutient la brillance de l’agalma caché. Évidemment, en tant que termes de l’ordre symbolique, désir et savoir, c’est la même chose. Nous voyons Lacan, nous le suivons dans ses tentatives de forcer le binaire désir / savoir pour accommoder la jouissance, pour remplacer l’agalma par le plus-de-jouir.
Or en fait, prendre en compte la jouissance fait sauter ce binaire, ça le relativise, ça le renvoie précisément au registre de ce que Lacan, dans son dernier écrit, appelle « la vérité menteuse »[12]. C’est ainsi que Lacan relativise la passe : le mieux, dit-il, que puissent faire les AE est de se risquer à témoigner de la vérité menteuse, c’est-à-dire de cet évanouissement de -φ et de l’objet a, et, dès lors, de la manière dont ils peuvent en faire usage. Ce qu’il y a de meilleur dans un témoignage suppose d’assumer le mensonge de la vérité.
C’est pour cela que Lacan définit le témoignage de passe comme l’hystorisation[13], l’hystérisation de l’analyse. Dans la psychanalyse, depuis toujours l’hystérie est le type clinique où le symptôme se fait semblant, se montre ductile au désir de l’Autre. Peut-on douter du fait que ce spectacle des témoignages vient répondre au désir de notre communauté ? Traduire cela comme une dévalorisation de la passe serait une mauvaise lecture. Le mensonge de la vérité est structurel, puisque le vrai et le réel sont distincts, et que le réel ne peut que mentir au partenaire[14], nous dit Lacan dans « Télévision ».
Avec la passe, Lacan avait annoncé qu’il irait au-delà de Freud. Pourquoi ? Parce qu’il pensait avoir résolu le problème que Freud pose à la fin de son article sur l’analyse avec fin et l’analyse sans fin, à savoir, le « refus de la féminité »[15]. Lacan pensait avoir résolu ce problème en révélant le phallus et le -φ comme des semblants susceptibles de s’évanouir en tant qu’ils se séparent de l’objet prégénital. Se penchant sur la dernière partie de l’article de Freud, Lacan avance : « Je vois comment aller au-delà ». Dans la mesure où le phallus est un signifiant, on peut aller au-delà. Mais cela supposait une grande confiance dans la logique : tout le texte de 1967 repose sur une croyance extrême dans la logique – algorithme, solution d’équation...[16] C’est l’analyse considérée comme le développement d’une démonstration.
L’axiome, ou le préjugé, qui est au fondement de cette perspective, est que la logique est la science du réel[17] – Lacan le mettra en relief, des années plus tard, précisément pour l’abandonner. Durant toute cette période de son enseignement, il pensait que la logique était la science du réel, comme il pensait que la linguistique était celle du langage. C’est lorsqu’il a saisi tout ce qui dans son enseignement se soutenait de ladite croyance, qu’il a renoncé à la linguistique en tant que science du langage et à la logique en tant que science du réel.
Allant au-delà de cette formule que nous trouvons dans « L’étourdit », le dernier enseignement de Lacan s’avance vers : il n’y a pas de science du réel. Comme dans une analyse précisément, Lacan formule que la logique est la science du réel, puis peu après le nie[18].
Opacité
Dès lors qu’il apparaît en toute clarté que la logique est une combinatoire de semblants, nous pouvons nous en passer à condition de nous en servir. Mais nous ne pouvons utiliser la logique que si nous nous passons d’elle et de notre croyance en elle.
De sorte que les témoignages de passe sont par excellence des témoignages de l’incurable. Ces témoignages eux-mêmes sont des productions symptomatiques évoquant une opacité et ils valent en tant qu’évocation de cette opacité. Je pense que c’est ainsi que Lacan l’articule, et je crois que cette formule, nous pouvons la prendre comme guide pour notre travail dans cette zone obscure. Dans son texte « Joyce le Symptôme », Lacan parle de la jouissance « propre au symptôme », qui est « opaque » parce qu’elle exclut le sens[19].
Cela va dans la direction opposée au concept de sens joui[20] dont Lacan a tenté le forçage, et renvoie à une opposition entre sens et jouissance. Bien sûr, l’analyse réduit cette opposition, elle l’affine ; comme l’énonce Lacan, elle recourt au sens pour résoudre la jouissance, mais elle ne peut « y parvenir qu’à se faire la dupe... du père »[21]. C’est-à-dire que l’analyse se sert du père, d’un signifiant Un qui permet la lecture de cette opacité ; elle tente d’en élucider une partie, mais en utilisant le semblant d’un signifiant Un.
Ceci peut, je pense, nous donner le souffle pour reconfigurer notre clinique à partir de ce point. Le symptôme comme message signifié par l’Autre est un effet de l’analyse : contrairement à ce que formule « L’instance de la lettre... », il n’est pas une métaphore[22], et le sens ne nous permet que de circonscrire l’inintelligible. Tel est le pari qui s’ouvre pour notre clinique : renoncer à la transparence, toujours illusoire. Ne pas considérer les restes symptomatiques comme des menus détails mais, au contraire, renoncer à la transparence sans céder sur l’élucidation, accepter que la passe ne soit pas de l’ordre du tout, mais de celui du pas-tout. Lacan dit, de toutes les manières possibles, que chaque analyste, et chaque AE bien entendu, est produit par une voie qui lui est propre, pas par le même. Les analystes ne sont pas semblables. Je propose ainsi d’articuler une dialectique du sens et de la jouissance dans l’expérience analytique et de mettre en évidence dans nos travaux le bord de semblant qui situe le noyau de jouissance. Non pas gommer le semblant, mais le récupérer.
Je n’ai rien dit des nœuds. Pour l’instant, je dis seulement qu’on ne peut s’en passer, mais uniquement à condition de ne pas s’en servir. Ils resteront comme métaphore – c’est une proposition – de l’absence d’une science du réel, qu’ils ne remplacent pas. Si la pratique de la psychanalyse existe, c’est en tant qu’il n’y a pas de science du réel.
Merci.
* Cette intervention a été prononcée le 24 avril dernier à Buenos Aires. Établissement du texte : Silvia Baudini. Traduction et notes : Pascale Fari, Marie-Christine Jannot et Beatriz Premazzi. Texte non relu par l’auteur.
[1] Cf. Lautréamont, « Les chants de Maldoror. Chant sixième », Œuvres complètes, Paris, Gallimard, coll. La pléiade, 1970, p. 224-225.
[2] . « Tes raisonnements, Maître, sont si certains / et s’emparent si bien de ma foi, lui dis-je, / que les autres seraient pour moi charbons éteints. » [Dante Alighieri, « Chant XX », La divine comédie. L’enfer, éd. bilingue, Paris, Flammarion, coll. GF-Flammarion, 1992, p. 184-185.]
[3] Cf. Miller J.-A., « Le partenaire-symptôme » (1997-98), enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, inédit.
[4] Cf. Lacan J., « Le symbolique, l’imaginaire et le réel », in Des Noms-du-Père, Paris, Le Seuil, 2005, p. 55 & Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 553.
[5] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Le Seuil, 2005, p. 136.
[6] Lacan J., « Lacan à Vincennes ! », Ornicar ?, n° 17-18, 1979, p. 278.
[7] Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », Résultats, idées, problèmes, tome II, Paris, PUF, 1985, p. 250.
[8] Cf. le témoignage de Carmelo Licitra Rosa, « Vivre... après la passe», à paraître dans le prochain numéro de la Cause freudienne.
[9] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », Autres écrits, op. cit., p. 254.
[10] Cf. ibid., p. 251-252 notamment.
[11] Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Écrits, op. cit., p. 586.
[12] Lacan J., « Préface à l’édition anglaise du Séminaire XI », Autres écrits, op. cit., p. 573.
[13] Cf. ibid., p. 571-573. Cf. aussi Lacan J., « Joyce le Symptôme », Autres écrits, op. cit., p. 568.
[14] Cf. Lacan J., « Télévision », Autres écrits, op. cit., p. 516.
[15] Cf. Freud S., « L’analyse avec fin et l’analyse sans fin », op. cit., p. 266-268.
[16] Cf. notamment l’emploi de ces termes in « Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967... », op. cit., p. 247-251.
[17] Cf. Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, op. cit., p. 449 & Lacan J., « Peut-être à Vincennes... », Ornicar ?, n° 1, janvier 1975, p. 4.
[18] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XXI, « Les non-dupes errent », leçons des 12 février, 19 février & 9 avril 1974 notamment, inédit.
[19] Cf. Lacan J., « Joyce le Symptôme », op. cit., p. 570.
[20] Cf. notamment Lacan J., « Télévision », op. cit., p. 520.
[21] Lacan J., « Joyce le Symptôme », ibid.
[22] Cf. Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », Écrits, op. cit., p. 528.