Pièces détachées

Jacques-Alain Miller

"RCF 63"
Editions Navarin

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    Jacques-Alain Miller

     

    VII – De petit a au sinthome*

    1. L’alliance du maître et du savoir

    Savoir-maître

    Ce journal qu’un certain nombre d’entre vous a entre les mains nous montre ce à quoi nous avons affaire, soit ce qui développe les conséquences de la nouvelle alliance, passée il y a bien vingt ans, du maître et du savoir.[1] L’invention du dossier médical personnel met en évidence un maître qui requiert avant tout du savoir, sous la forme de l’information susceptible d’être informatisée, digitalisée.[2]

    Dans ses schémas des discours, Lacan faisait apparaître que la vocation propre, initiale, de la fonction du maître, n’était pas le savoir, qu’elle en était tout au contraire disjointe. Le savoir et la fonction même du travail étaient laissés à un autre, l’esclave. C’est une novation que le savoir soit venu à la place du maître. Il y a en effet une scission à faire – que Lacan a illustrée – entre la place du maître et le terme qui occupe cette place. C’est illustratif, spécialement, de cette conversion qui amène la notation S2 à la place qui était occupée par le signifiant du maître.

    Y a-t-il encore des maîtres aujourd’hui ? Ce n’est pas démontré. Ce schématisme tendrait plutôt à faire penser que ce qui occupe la place de maître, ce sont des anciens esclaves émancipés. Ce qui était la vision de l’un des maîtres de Lacan, Alexandre Kojève. Dans l’Antiquité, le maître avait un sens justement à partir de cette disjonction-là, et cela n’en a plus à partir du moment où le savoir est pris en charge à la place du maître. On peut reconnaître l’exercice de ce savoir-maître dans ce qu’on a appelé, dans l’élucubration politique, sociologique, la bureaucratie, qui est une de ses formes.

    À se guider sur le repère que donne ce schématisme lacanien, on aperçoit que la maîtrise qu’exerce ce savoir porte sur un élément de jouissance. Ce savoir a pour vérité voilée, qui révèle sa place, en définitive le signifiant du maître. C’est l’élément d’obligation, de contrainte, sous peine de, mais qui reste entre les lignes. Le dossier médical personnel ne se propose pas dans un discours de menaces, mais, au contraire, pour notre bien, un bien rationnel, dans un discours d’explication et de bienveillance. Une bienveillance qui va très loin.

    Il a suffi que nous manifestions une certaine gêne, une certaine interrogation, que nous témoignions de notre inconfort, pour que j’aie déjà les témoignages les plus flatteurs, les plus attentifs, que l’on a des choses à m’expliquer, pour me calmer – je l’interprète ainsi. Qu’on vous téléphone pour vous menacer ou pour vous complimenter, ce n’est pas du tout la même chose. S1 est entre les lignes, au niveau de l’énonciation, et quelqu’un d’intelligent peut très bien, au niveau de l’énoncé, être charmant.

    Cette maîtrise issue du savoir porte, à suivre le schéma, sur un élément de jouissance, que Lacan appelle petit a et qui est perturbateur en lui-même. Il est perturbateur par rapport à ce savoir, en excès, et donc cette maîtrise vise à sa réduction de façon à obtenir ce qui est noté par le sigle du sujet barré, qui n’est pas ici le sujet de l’inconscient. Ce n’est pas non plus d’obtenir ce qu’on pourrait appeler des zombies – je ne prête pas cette finalité aux promoteurs du DMP, leur affaire passe au contraire par l’explication –, cela ne s’adresse pas à des zombies, mais aux gens de l’époque du savoir-maître. Je traduirais plutôt aujourd’hui ce $ par la réduction du sujet à ce qu’on appelle la variable d’ajustement, qui est l’état dans lequel nous entrons dans les calculs, ce statut de variable étant après tout ce statut logique du sujet que Lacan a reconnu, et qui est une des significations du sujet barré.

    Un credo de bêtises

    Cette alliance du maître et du savoir, la déchéance du maître antique par la promotion du savoir, a la fonction d’ordonner et de réguler la société et d’anticiper son avenir. C’est bien entendu en marche depuis longtemps. On en trouve aussi bien la marque, l’incidence, dans un certain nombre de savoirs qui sont de cette époque, qui sont faits pour servir cette maîtrise, et en particulier la psychologie.

    Lacan l’a mis en évidence à de très nombreuses reprises, notamment dans une conférence donnée à la Faculté Saint-Louis de Bruxelles devant un auditoire marqué comme catholique.[3] Ce passage aide à situer l’époque, celle de L’Éthique de la psychanalyse, et ce à quoi nous avons affaire de façon manifeste dans ce que nous avons dû apprendre nous-mêmes l’année dernière des fameuses TCC, thérapies cognitivo-comportementales. On ne les nommait pas ainsi, mais on peut les inscrire dans le cadre de ce que Lacan appelle si joliment « le credo de bêtises » – le mot de credo vient là devant son assistance pour des raisons évidentes – « dont on ne sait si la psychologie contemporaine est le modèle ou la caricature »[4]. J’en ris encore. Ce credo de bêtises, qu’il énumère, se termine par la notion de conduite – on disait à l’époque conduite plutôt que comportement, en soulignant même la différence. Nous, nous sommes déjà un pas au-delà, mais il s’agit bien de la même chose. « La notion de conduite, appliquée de façon unitaire pour décomposer jusqu’à la niaiserie tout dramatisme de la vie humaine. »[5]

    Je trouve cela tout à fait roboratif et cohérent avec ce que nous avons mis en lumière l’année dernière, l’affirmation que le dramatisme de la vie humaine, ces significations dramatiques, tragiques, comiques de la vie humaine, sont, par décomposition, annulées dans les petites machines qu’on nous présente. Avant de suivre ces mécanismes qu’on nous propose, le rappel est à faire que ce dramatisme est un élément de plein exercice. Ce rappel n’est pas seulement une protestation morale ou humaniste, ce dramatisme est de fait, et le faire disparaître dans la manipulation de comportements réduits à des combinaisons élémentaires donne naissance à un champ d’expérience où l’on ne reconnaît plus ce dont il s’agit. « Non que je ne reconnaisse aucune efficace au fatras qui se concrétise, de successions collectives d’expérimentations enfin correctives, sous le chef de la psychologie moderne. Il y a là des formes allégées de suggestion, si l’on peut dire, qui ne sont pas sans effet, et qui peuvent trouver d’intéressantes applications dans le champ du conformisme, voire de l’exploitation sociale. » On s’y croirait! « Le malheur, c’est que ce registre, je le vois sans prise sur une impuissance qui ne fait que s’accroître à mesure que nous avons plus l’occasion de mettre en œuvre lesdits effets. » C’est très profond, ces trois moments.

    Premièrement, reconnaître la suggestion – quelque chose opère dans ces pratiques –, même sous ses formes allégées. Ce n’est pas l’exercice direct injonctif du maître, cela essaie d’induire dans le sujet une autocoercition mentale. La suggestion est là allégée par rapport aux formes brutes de l’hypnose. L’allégement est d’ailleurs une des formes prévalentes de la production d’objets aujourd’hui. On allège, y compris la maîtrise. Dans le DMP, seulement 30 % de maîtrise.

    Deuxièmement, mettre en évidence que ces formes trouvent leur lieu d’application naturelle dans la conformisation, ramener le sujet de sa particularité à un universel, sans le dire de façon glorieuse.

    Troisièmement, ce qui est en définitive surtout mis en évidence par l’exercice de cette maîtrise, c’est l’impuissance où elle est de dépasser, de réduire la fonction qui est appelée ici de l’objet petit a.

    Époque allégée

    Je ne suis pas pour se fasciner sur le maître. Moi aussi, je suis pour alléger la subversion. À maîtrise allégée, subversion allégée. Sans ça, vous n’êtes que des gueulards. Je ne suis pas pour monter le ton, parce que la vérité de l’époque que souligne Lacan dans ce passage est, bien plutôt que le pouvoir, l’impuissance – ce qui est là écrit logiquement dans S2àa. Cette équivalence domine l’époque, du témoignage même de ceux qui se dévouent pour manier ce pouvoir. Ils n’y arrivent pas, c’est leur témoignage le plus constant. Ce n’est pas à prendre comme un faux-semblant. Cette conjoncture d’époque demande des ménagements, ce qui a des conséquences les plus précises dans les rédactions et les réactions que nous avons à produire. Cela vaut pour la psychanalyse aussi.

    Ce n’est pas le ton de ce que Lacan exprime dans le titre célèbre « La direction de la cure et les principes de son pouvoir ». Il y a dans ce titre, si j’ose dire, un roulage de biscoteaux qui ne correspond pas du tout à la tonalité du dernier enseignement de Lacan. Dans la psychanalyse aussi, si on met l’accent sur le pouvoir, on ne réussit qu’à mettre simultanément en évidence l’impuissance, et à ce moment-là on vacille, on souffre de la perspective, qui nous est largement ouverte par le maître allégé, de la disparition de la psychanalyse. Il n’est pas question de ça, mais de la poursuite de la psychanalyse à l’époque allégée, et qu’elle ne peut pas s’y avancer, s’y présenter tout à fait sous les mêmes espèces qu’auparavant. Elle s’exerce à l’époque où le pouvoir, c’est l’impuissance.

    C’est à ça que correspond la modestie affichée par Lacan à l’endroit du pouvoir de la psychanalyse dans son dernier enseignement : cela marche d’autant mieux qu’on ne fait pas compétition de pouvoir. Ces compétitions de pouvoir thérapeutique, ce sont d’ailleurs les autres qui les organisent, sous les espèces du benchmarking, de tableaux d’efficacité où la psychanalyse se trouve toujours au dernier rang, avec le bonnet d’âne. Nous prétendons à tout à fait autre chose. Ce qui demande, pour y être, un certain effort de pensée, qui est précisément celui qui anime le dernier enseignement de Lacan, et que je n’ai pas dégagé jusqu’à présent avec toute sa puissance opératoire. C’est pourtant ce à quoi va nous aider – le moment n’était pas venu avant, mais il l’est maintenant –, nous aide déjà, le Séminaire du Sinthome. Cela va nous demander d’oublier ce que nous savons, ou au moins de resituer ce que nous savons de la psychanalyse et de l’enseignement de Lacan. Ce que nous savons le mieux, « c’est mon commencement » – comme disait le petit Jean dans Les plaideurs –, c’est l’objet a, qui est à proprement parler l’invention de Lacan dans la psychanalyse.

    L’objet petit a, dans la théorie psychanalytique, a une extraordinaire puissance de rassemblement. De la même façon que le signifiant-maître – S1 – permet de penser en même temps le Nom-du-Père, la fonction du père, l’identification comme symbolique, l’objet petit a, lui aussi, a une extraordinaire puissance de rassemblement, et on peut montrer que de multiples phénomènes de l’expérience qui ont été isolés, non pas par Lacan mais avant lui, s’opèrent de la même structure.

               2. Objet petit a et plus-value

    Objet a-llégé

    Il faudrait faire maintenant – il est temps – le passage de l’objet petit a au sinthome. Il n’y a rien qui s’oppose à ce que nous puissions faire du sinthome un usage aussi utile, aussi probant que celui que nous faisons, depuis au moins vingt ans, de l’objet petit a. C’est ce passage que je voudrais vous faciliter sur la voie où pour moi-même c’est ouvert, et attendant, de cette exposition, d’en fortifier les fondements.

    C’est d’être allé aussi loin qu’il lui était possible dans la voie de la logicisation de l’objet petit a qui a permis à Lacan de passer d’une conception clinique de l’objet a au sinthome, puisque, dans le mouvement d’aller aussi loin que possible dans une direction, les formulations d’une certaine façon s’exacerbent jusqu’à rencontrer une impasse, et c’est cette impasse qui ouvre une direction différente et, sur certains points, opposée. Au fur et à mesure que l’on s’approche de la nouvelle direction à suivre, en fonction de ce point d’impasse qui va lui-même ouvrir une autre voie – point d’impasse où nous en étions justement –, l’obstacle se multiplie, se densifie. Il faut bien saisir là le paradoxe. Plus on s’approche de ce point d’impasse, qu’on n’a pu mettre en évidence qu’à condition d’avoir multiplié, d’avoir durci toutes les arêtes de la direction précédente, plus on a des énoncés qui font justement obstacle à ce qu’on saisisse la nouvelle direction.

    Allez voir le texte « L’acte psychanalytique »[6] où le caractère logique de l’objet petit a est affirmé à plusieurs reprises d’une façon péremptoire et étayé sur les avancées antérieures de l’enseignement de Lacan qui sont là portées à une certaine incandescence. On y trouve posées, formulées, des thèses sur le statut de l’objet petit a – je les ai dans le passé mises en évidence et prises comme le point d’aboutissement des pas antérieurs de l’enseignement de Lacan –, à savoir qu’il est comme tel une consistance logique, et il faut là comprendre que le mot de consistance est ce qui est supposé rendre compte même du vocable de l’objet. C’est ce que Lacan annonce, d’une façon négative, qu’il va mettre à l’épreuve dans la suite de son enseignement: « rien n’indique que l’objet a n’a pas une consistance qui se soutienne de logique pure. »[7] Il le fonde de ce qu’il suffit de mettre à la place du maître un S1 pour qu’il y ait transfert, ce qui est l’hypothèse même du sujet supposé savoir. C’est parce qu’on donne une primarité signifiante au signifiant réduit à sa plus simple expression du trait unaire qu’il y a transfert, et, si on admet ça – c’est ce qu’il essayait de fonder dans sa « Proposition du 9 octobre 1967 »[8] –, il n’y a pas de raison alors de considérer que l’objet petit a est autre chose lui aussi qu’une consistance logique.

    L’objet petit a, que Lacan a construit à partir de données cliniques, qu’il a d’abord reconnu dans l’imaginaire avant de l’articuler dans le symbolique, lui apparaît ainsi – il faut procéder à certaines superpositions pour s’en apercevoir – comme un irréel, un produit qui s’ensuit de ce qu’il appelle, dans ce texte, « la structure de fiction dont s’énonce la vérité »[9]. La structure de fiction dont s’énonce la vérité dans la psychanalyse, c’est le sujet supposé savoir – je comprends cette phrase ainsi.[10] Étoffe vient là en écho au terme que l’on trouve chez les grammairiens Damourette et Pichon qui opposent deux statuts linguistiques du sujet dans la langue française, le je et le moi, moi étant le sujet en tant qu’étoffé par rapport à son pur index Je. Quand je réponds à « qui est là ? » par « c’est moi », je suis là dans ma présence étoffée qui frappe à la porte, ou encore qui téléphone, dit son nom – c’est moi, j’arrive avec tous mes attributs. Cette opposition est reflétée dans l’opposition du sujet barré, vide, pure variable, et de l’objet petit a qui est déjà l’étoffe du sujet, terme que Lacan emploie d’ailleurs à d’autres reprises là-dessus.

     C’est à partir du sujet supposé savoir que le sujet peut faire servir son être même à la production d’un irréel qui est l’objet petit a destiné, par l’opération du langage, à s’alléger. Même si Lacan est discret dans ce texte sur ce point, si l’objet petit a est une simple et une pure consistance logique, il est évidemment ultra-allégé. C’est l’objet petit a-llégé – 0 % de matière, tout dans le signifiant.

    Scission interne de la jouissance

    Dans quel contexte de réflexion Lacan en est-il arrivé là ?

    Le premier objet petit a qu’il ait rencontré, c’est l’image dans le miroir, appelée d’abord a-a’. Il s’évertuera à expliquer que ce n’est pas exactement ce dont il s’agit dans la psychanalyse : cela part de là, mais c’est allégé vers le 0 % de matière, c’est du signifiant. Dans quel contexte de réflexion Lacan peut-il arriver à situer l’objet petit a comme un irréel ? Il a rédigé « L’acte psychanalytique » plutôt à la fin de l’année suivante, après avoir avancé l’identité de l’objet petit a comme plus-de-jouir, et ce, dans la foulée de mai 68, où avait justement été mis en question le versant exploitation sociale de l’affaire. Il a construit ce plus-de-jouir comme l’analogue de ce qui, chez Marx, est la plus-value. Lorsqu’il parle aux catholiques, il stigmatise la psychologie en disant que c’est un credo de bêtises, et lorsqu’il s’adresse à un auditoire d’étudiants allumés, l’objet petit a est présenté comme la plus-value – pour qu’ils comprennent, pour les attraper. Cela fait partie de la captatio benevolentiae, comme on dit dans la rhétorique ancienne. Il s’agit de capturer la bienveillance de l’auditoire en parlant son langage.

    Cette analogie plus-value et objet petit a implique que l’on puisse traiter de l’objet petit a comme d’une consistance logique à partir du signifiant. Cela va dans les deux sens: si la plus-value est le plus-de-jouir, le plus-de-jouir est de la plus-value.

    Qu’est-ce que la plus-value? Une quantité x, mais numérable, chiffrable – plus ou moins. Elle l’est potentiellement. C’est le principe: on ne paye pas le travail son juste prix. Quel est le juste prix? C’est plus trapu à déterminer, mais on sait que ça vient en plus. Il suffit de dire « en plus » pour que ce soit pris dans une addition.

    Lorsque Lacan construit cette affaire de plus-de-jouir cette année-là, il se repère sur une série numérique connue sous le nom de Fibonacci.[11]

        

    Lacan travaille sur cette suite fort amusante – on voit surgir une constante qui est présente dans cette suite – pour essayer d’attraper l’objet petit a comme plus-value à partir d’un certain nombre de manipulations numériques. C’est ce que traduit, dans « L’acte psychanalytique », l’idée de l’objet petit a comme consistance logique.

    On a ainsi une loi de formation des termes de la suite de Fibonacci qui est que chaque nombre est formé par l’addition des deux précédents, mais cette loi générale ne commence à s’appliquer qu’à partir du troisième terme. Si on essaye d’axiomatiser ça, il faut deux axiomes, on est obligé d’avoir des axiomes spéciaux pour les deux antérieurs. Nous avons ainsi là un phénomène qui commence à exister seulement quand il y en a trois.

    Cela vous rappelle peut-être quelque chose concernant le nœud borroméen. C’est ce genre de propriété qui attire Lacan, qui attire son goût. Je le prends comme le témoignage d’un effort pour aller aussi loin que possible pour rendre compte de l’objet petit a à partir du numérique, à partir du signifiant. Cela fait voir que ce que nous appelons l’objet petit a, c’est la jouissance pensée à partir du savoir, du signifiant, de l’ordre symbolique. Déjà apparaît la notion – ce que traduit la phrase « faire passer la jouissance à la comptabilité » – qu’il y a une jouissance préalable, qui est en quelque sorte sur le modèle de la plus-value échangée avec du numérique – pas du numéraire, du numérique –, et qu’alors il y a une quantité supplémentaire qui, elle, échappe, n’est pas comptée dans cet échange. Il y a donc déjà dans la notion de plus-de-jouir la notion d’une scission interne de la jouissance. Il y a la part qui est échangée avec le numérique, la jouissance qui passe à la comptabilité, et puis il y a la jouissance qui ne l’est pas, qui, à ce titre, constitue une infraction à cet échange, une quantité supplémentaire.

                3. Homéostase et répétition, conjoints

    Homéostase et réel

    L’idée d’une scission interne de la jouissance ne fait que mettre en évidence ce qu’implique déjà l’opposition de l’homéostase et de la répétition qui figure dans Les Quatre concepts[12]. L’homéostase est la façon dont Lacan retraduit et rend compte du principe de plaisir, de sa règle de quiétude, dont l’expérience clinique oblige à dire qu’elle est dérangée par l’insistance d’un élément qui est ce par quoi Lacan approche le statut du réel, un élément de l’ordre du réel qui se trouve répété, qui ne se trouve pas éteint, et que Freud a aperçu sous les espèces de la pulsion de mort. Cette pulsion de mort a fait partie d’un certain dramatisme que Lacan logifie, ce qu’il fait d’ailleurs assez vite dans le Séminaire XI, justement par son articulation ensembliste où l’objet petit a est cadré par les schémas logiques. Ainsi, dans ce « rien n’indique que l’objet petit a ne soit pas simplement une consistance logique », Lacan ne fait lui-même que rassembler les éléments qu’il a mis en évidence les années précédentes.

       

    Bien sûr, c’est du réel, mais qui vient du symbolique. C’est parce qu’on fait passer la jouissance à la comptabilité qu’apparaît un élément de réel, mais qui est dépendant de cette opération. C’est un produit du symbolique.

    Freud le repère dans l’expérience clinique sous les espèces de ce qu’il appelle la réaction thérapeutique négative. Il y a quelque chose dans le sujet qui ne veut pas se laisser guérir. La réaction thérapeutique négative est le contrecoup de l’initiative thérapeutique, et c’est dire aussi bien que ce réel-là est le contrecoup de la prise du symbolique sur la jouissance. Ce qui apparaît dans Freud comme un obstacle, et ce qui apparaît toujours comme un obstacle quand on roule ses biscoteaux dans la psychanalyse, le pouvoir de la cure, cela se paye de l’émergence de ce négatif-là. Et la perspective du sinthome est avant tout de positiver la réaction thérapeutique négative. Nous avons là[13] le principe de plaisir comme régulation homéostatique, et puis, en dehors, l’élément petit a, supplémentaire, réel, qui n’accepte pas la réduction homéostatique et qui insiste dans les formations de l’inconscient. Par la suite, Lacan bougera la localisation de cet excès, modifiant même la définition du principe de plaisir. À partir du moment où l’on prend en compte que, chez Freud, il y a un principe de réalité qui doit corriger quelque chose du principe de plaisir, c’est peut-être bien parce que, dans le principe de plaisir lui-même, l’excès est déjà compris. On peut donc redéfinir le principe de plaisir de façon à ce qu’il inclue petit a et qu’entre en jeu à ce moment-là cette rallonge qu’est le principe de réalité. Et déjà donner une nouvelle définition du principe de plaisir qui ne le réduise pas à l’homéostase, mais inclue l’excès, son propre dérangement, donne naissance à ce que nous trouvons – ce que nous avons déjà lu dans le Séminaire Encore –, d’une jouissance qui témoigne d’une homéostase supérieure, c’est-à-dire une jouissance qui inclut ce qui la dérange.

    Dans Encore, les termes sont déplacés de telle façon qu’il est question d’une jouissance qui inclut ces deux termes de jouissance et de plus-de-jouir – dont je viens d’écrire la scission –, qui procèdent à une certaine unification de la jouissance. Nous avions constaté, en parcourant ce labyrinthe – en nous référant à Freud également –, qu’on voit là disparaître la divergence, l’opposition de l’homéostase et de la répétition, qu’il n’est pas question même de plus-de-jouir[14]. Cela disparaît dans la perspective d’Encore, dans la mesure où il y a comme le concept d’une homéostase supérieure, qui inclut y compris les dérangements et les excès du plus-de-jouir.

    Persévération dans l’être

    C’est un pas essentiel dans la direction du Sinthome. Cela dérange sérieusement les lignes du credo lacanien – credo lacanien de bêtises. Pas celles de Lacan, puisqu’il les corrige continuellement, mais les nôtres, d’être celles-ci : le discours se précipite dans des énoncés qui se condensent en obstacle avant d’ouvrir la voie suivante. C’est bien parce qu’il y a cette condensation que le saut se fait.

    Cet état-là de la question – on se rapproche du Sinthome – est celui qui est annoncé dans « Télévision » lorsque Lacan dit : « Le sujet est heureux »[15] – je l’avais souligné, disant : au niveau de la pulsion[16]. Il ajoute : « Tout heur » – le heur qui est dans bon-heur, tout heur, tout hasard, toute fortune, au sens classique de la fortune, ce qui arrive de façon contingente, les accidents, les incidents de sa vie – « tout heur lui est bon pour ce qui le maintient » – voilà l’homéostase supérieure –, « soit pour qu’il se répète ». Ce qui le maintient est aussi bien ce qui le répète. On ne peut pas dire mieux que la différence de l’homéostase et de la répétition n’est plus là opérante, et que l’on reconnaît dans tous les incidents de la vie, y compris dans le symptôme, un élément qui concourt, sinon au bien-être du sujet – pas à son bien-être conscient –, au moins à sa persévération dans l’être. Cela fait déjà disparaître le négatif du symptôme, l’idée que le symptôme est ce qui gêne, qu’il est le curandum, ce qui doit être guéri.

    Ces petits jeux conceptuels et signifiants, à chaque étape, c’est une incidence clinique qui bouge, une perspective clinique et des conséquences pratiques qui sont déplacées. On est là au point de reconnaître dans le symptôme un élément qui concourt à la réalisation de l’objectif de la persévération dans l’être. Dans la phrase même de Lacan, on voit comment cette opposition de l’homéostase et de la répétition par laquelle on entre souvent dans l’enseignement de Lacan, par le Séminaire des Quatre concepts – on y a appris, de la même façon que les hommes auront Sodome et les femmes Gomorrhe, à ne pas mélanger l’homéostase et la répétition –, il faut la désapprendre. Cela ne veut pas dire que le précédent est faux, mais qu’il y a un point de vue supérieur, que ce qui apparaît comme une disjonction fondamentale peut être vu au contraire comme harmonieux, une conjonction des contraires. C’est fondamental dans les fondements de la perspective du Sinthome.

             4. Jouissance illisible

    Équivalence généralisée

    On voyait très bien auparavant où était l’incidence du signifiant : de comptabiliser la jouissance et d’en faire produire ce numérique supplémentaire de l’objet petit a. Où est le signifiant à ce niveau, si les désordres de la jouissance font partie du bonheur de la jouissance ? On trouve – c’est très troublant – la réponse dans « Télévision », dans des formules à la fois assez mystérieuses – c’est surprenant – par leur massivité, mais aussi logiquement déductibles. Ces formules concourent à poser ce que je pourrais appeler un théorème d’équivalence générale entre la jouissance et le signifiant.

    Je traduis ainsi ces formules : « la jouissance consiste dans les défilés logiques où Freud nous mène avec tant d’art »[17] – la jouissance consiste dans les labyrinthes logiques –, « le symptôme consiste dans un nœud de signifiants » et « ces nœuds de signifiants se construisent réellement à faire chaîne de la matière signifiante »[18] – nous avons comme une réduction globale de la jouissance au signifiant. La jouissance consiste dans de la logique. C’est le point de vue : l’objet petit a comme consistance logique étendue à cette jouissance d’homéostase supérieure, mais massivement. D’où Lacan peut dire ensuite : rien n’est plus simple, regardez Freud. La libido est un mythe, mais qui ne consiste en rien d’autre que dans le déchiffrement que fait Freud. C’est ce que j’appelle ici ce théorème d’équivalence généralisée entre la jouissance et le signifiant, et qui permet à Lacan de dire, par exemple, que le processus primaire dans l’inconscient, chez Freud, est quelque chose qui se déchiffre, et non pas qui se chiffre. C’est là un déplacement par rapport aux tentatives de repérer tout ça sur la chaîne de Fibonacci. Nous n’avons pas là le signifiant saisi par son opération de découpage de la jouissance d’où tombe l’objet petit a, mais une équivalence globale de la jouissance et du signifiant. L’aspect qui a tellement séduit – l’objet petit a comme reste d’une opération – n’est plus présent dans cette perspective.

    Le pas du sinthome à proprement parler consiste en quoi ? Il suppose qu’on ait aperçu cette équivalence généralisée, mais il suppose de centrer la perspective sur ce qu’il en est d’une autre jouissance qui, elle, est hors de ce cadre, c’est-à-dire de relativiser cette équivalence – qui est fondée dans la psychanalyse, c’est sûr. Reich, dans le moment où il est passé far out– c’est comme ça que les erreurs théoriques ont des conséquences –, se promenait avec son mesureur de libido, mais la libido servait à Freud, dans sa pratique, à une mise en place à partir de petits schémas, de réseaux. Son goût à lui, c’était ça – ce qui est déjà présent dans son projet de psychologie scientifique[19] – : des réseaux et des réseaux, des mots, des lettres qui s’enlèvent, Boltraffio et Cie. En effet, dans la psychanalyse telle qu’elle opère, la jouissance est du signifiant. Mais le sinthome pose justement la question de ce qu’est cette jouissance sans la psychanalyse, quand il n’y a pas le soi-disant herméneute, l’as du signifiant, l’acrobate, le jongleur du signifiant. O.K. pour le théorème de l’équivalence généralisée, à condition de le relativiser à l’opération analytique. Comme le dit Lacan à la fin de « Joyce le Symptôme », l’opération analytique consiste à avoir recours au sens pour résoudre le problème de la jouissance. En effet, la psychanalyse amène son déchiffrage, son appareil à déchiffrer – qui est moins visible que la boîte de Reich, mais c’est relativisé à l’opération analytique. Équivalence généralisée relativisée à l’expérience analytique. Ce que Lacan appelle « se faire la dupe du père ».

    Pragmatisme et bricolage

    L’opération analytique, c’est se servir d’un certain nombre d’instruments. L’instrument, ce sont des affaires qui ont pris naissance dans l’enfance – on a vraiment suggestionné les populations avec ça –, il y a le père et puis les manigances qui dépassent l’opérateur lui-même, et donnent naissance à l’effet de transfert, au sujet supposé savoir, et qui permettent dans la même foulée de dégager et d’isoler l’objet petit a, et même de s’en dégager. On dégage l’objet petit a et puis on vous en dégage.

    Je me laisse emporter. C’est ma façon de souligner ce qu’on aperçoit à partir du Sinthome, et qui n’est pas seulement l’horreur du symptôme qui tourne tout seul, l’analyste ne pouvant rien faire. Je vous en montre la face comique, qui est l’aspect d’artifice de l’opération : dégager l’objet petit a, c’est un irréel, et, si on s’y prend bien, vous êtes guéri. On a fait naître une consistance spéciale dans le discours, et ensuite, pour des raisons internes, cette consistance n’arrive pas à se maintenir. La poursuite du discours fait que cette consistance a une chance de crever comme une bulle. On a produit un irréel à partir de la structure de fiction du sujet supposé savoir, qui est en effet de la jouissance très allégée, pleine de sens, et ensuite vous êtes allégé de la bulle, c’est comme si vous étiez guéri.

    C’est dans ce contexte que le Nom-du-Père apparaît comme un instrument dont on peut se passer. On peut surtout se passer d’y croire. Ce qui n’est pas la voie que suivent un certain nombre de psychanalystes qui voient en effet que c’est un instrument un petit peu rouillé, qui ont l’impression qu’on leur a chouravé leur clef anglaise, et qui disent « Au voleur ! Au voleur ! », comme Harpagon. Ils l’avaient gardé dans leur cassette, le Nom-du-Père, et puis ils sont dépouillés, ils ne savent pas comment. C’est un instrument. Lacan leur dit: « Laissez-vous voler ». D’ailleurs, personne ne peut vous l’enlever. On peut se passer d’y croire, mais, dans la psychanalyse, tel que son appareil est construit, au moins pour l’instant, c’est un des rouages de la machine psychanalytique. Le Nom-du-Père est ce S1 qui vous permet de fabriquer du sens avec de la jouissance.

    Il y a là un point de vue pragmatique et bricoleur. Il ne faut pas en faire des tartines. Le Nom-du-Père est un S1, c’est-à-dire ce qui aide à rendre lisible la jouissance. De se dire que le père a voulu jouir d’une certaine façon, qu’il a empêché une autre figure de vouloir jouir comme elle voulait du mouflet, et qu’on peut soupçonner ce père qui met de l’ordre, de lui-même jouir en infraction, tout cela aide à rendre lisible l’histoire, votre histoire. Tous les termes dont nous nous servions, notre petit appareillage, petit a, $ , S1, S2, viennent de là.

    Au-delà de l’inconscient

    Le pas du sinthome est bien de penser la jouissance sans le S1 qui la rend lisible, et même d’affronter l’illisible de Finnegans Wake, où là, clairement, cela n’opère pas parce que ce n’est pas lisible.

    Penser la jouissance sans S1, nous, nous avons une réponse toute faite, c’est la forclusion du Nom-du-Père. Il y a un signifiant qui manque, un signifiant absent qui ne laisse même pas derrière lui la trace de son manque. La forclusion elle-même, c’est la psychose pensée à partir de la psychanalyse. Et même dire psychose, c’est penser à partir de la psychanalyse. Lacan le laisse entendre de Joyce, mais il ne donne pas un privilège au diagnostic de psychose, puisque tout son effort est plutôt de penser la psychanalyse à partir de la psychose.

    C’est sa réponse, tout à fait d’actualité quand il la lance, à L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari[20], qui avaient aperçu quelque chose en disant: « Vous, dans la psychanalyse, vous pensez à partir de la névrose. » Ils essayaient, à leur façon, justement de penser à partir de la psychose, de la schizophrénie. Moyennant quoi – comme on n’en a pas trop l’idée –, c’était un miroir de projection. D’une certaine façon, le Séminaire du Sinthome, c’est la positivation de L’Anti-Œdipe.

    Cela conduit à quoi ? À cet effort qui est celui de Lacan à l’époque, et qui va cahin-caha, qui n’a pas pris l’ampleur et la précision par la suite désirables – beaucoup de choses sont faites dans l’allusion et cela a été interrompu ensuite –, cet effort pour continuer la psychanalyse par d’autres moyens, et commencer par sortir des limites de l’inconscient, l’inconscient faisant aussi partie de la boîte à outils ancienne. D’ailleurs, l’inconscient, ce n’est pas autre chose que le sujet supposé savoir, c’est-à-dire la supposition d’un savoir à la jouissance. Ce qu’on trouve écrit dans le schéma du discours analytique: un savoir est supposé à la jouissance. Pour que ça marche, la psychanalyse – de la même façon que, dans la physique mathématique, il faut supposer un savoir dans le réel, c’est la supposition fondatrice de Galilée –, on suppose un savoir dans la jouissance et même que la jouissance est du signifiant, du savoir, et que ça se déchiffre. On appelle l’inconscient ce savoir en tant qu’il est supposé sujet. Cela fait la différence avec la supposition de la physique mathématique – là, on ne suppose pas que c’est le sujet. Supposer qu’il y a du savoir dans le réel exclut justement que ce savoir soit sujet. Cela ne parle pas. Dans la psychanalyse, le savoir supposé à la jouissance parle, il est supposé sujet, et c’est ça qu’on appelle l’inconscient.

     

    VIII – La lettre voilée

    1. Une machine logique

    Parole et silence

    Je vous rappelle cette petite machine logique de quatre termes, construite par Lacan au plus simple, me contentant d’y ajouter un carré qui dit que c’est une machine. Il me semble avoir fait comprendre, voire énoncé, que la perspective du Sinthome, la prise sur la clinique psychanalytique à partir du Sinthome, suppose que l’on regarde cette machine de l’extérieur.

    C’est ce qui est si surprenant dans Le Sinthome, ce qui donne des émotions, parfois des palpitations – j’en ai moi-même témoigné quand j’y suis entré assez profondément pour me dire que le moment était venu de le sortir[21] –, et, assez généralement, un petit effet dépressif, parce qu’il ne nous est pas si familier de regarder la psychanalyse de l’extérieur, de son extérieur. L’effort extraordinaire de Lacan dans ce Séminaire demande – le mot lui-même a une valeur propre – une torsion.

    Il le laisse d’ailleurs entendre, discrètement – c’est le Séminaire le plus discret de Lacan, celui où tout est fait pour qu’on ne s’aperçoive pas de ce qu’il dit, pour des raisons de fond –, plusieurs fois quand il voit la foule, là, pressée : « Cette nuit, j’ai rêvé qu’il n’y avait personne ici. » On pense : voilà son vœu ! – qu’il ne cache pas, d’ailleurs. Ou : il est de mauvaise humeur, désagréable, il traite les gens comme des chiens ! Ou aussi : c’est une coquetterie, il est ravi. Ou encore : il baisse, il se fatigue.

    C’est très certainement ce qu’il voulait qu’on pense, mais on peut le lire un peu autrement. Lorsqu’il dit : « Ce que je dis là, je devrais le dire devant sept ou huit personnes, pas plus », cela dit quelque chose de très précis. Ce qu’il avait à dire correspond à ce qui était, dans les écoles de l’Antiquité – sa référence quand il a créé l’École freudienne de Paris –, une partie de l’enseignement réservée aux disciples les plus proches, cette partie de l’enseignement dite ésotérique, distincte de l’enseignement dit exotérique, pour le tout-venant. C’est ce que veulent dire les déplorations sempiternelles de Lacan au cours de ce Séminaire : ce qu’il avait à dire était bien plutôt pour la confidence. Le tour de force est d’arriver à faire un discours public où ça passe pour ceux qui savent entendre et où les autres entendent autre chose.

    Vous imaginez le problème de le publier, d’en établir le texte, ce qui va toujours avec une certaine clarification – formule mise au point du temps de Lacan –, et plus encore de le commenter, où la question est aussi bien de comment taire. Comment ne pas vendre la mèche et en même temps faire avancer le Schmilblick ? Très clairement, Lacan parle, dans ce Séminaire, comme Balthazar Gracián conseillait aux sages de le faire : se taire tout en parlant, ce qui est beaucoup plus difficile que se taire se taire, la boucler purement et simplement. Parler en parlant, c’est risqué, dans ces matières. Il faut réussir à parler tout en réservant le silence à l’intérieur de la parole. C’est d’un autre ordre que celui maintenant bien connu, galvaudé, trop simple, de la lettre volée.

    Un conte de Noël

    La lettre volée, elle existe, elle a été subtilisée, on la cherche. – Au voleur! On a volé la lettre. Tout le monde comprend ça. Dans le conte de Poe de La lettre volée, on se moque de la police qui ne trouve pas la lettre parce qu’elle ne cherche pas là où il faut, mais il reste que tout le monde est d’accord, la lettre n’est pas là. C’est justement de l’ordre de ce que, déjà, dans le Séminaire de L’Angoisse, Lacan met en question, ce qu’il avait précédemment développé comme l’ordre symbolique, où tout est à sa place, comme dans une bibliothèque. Tout est toujours à sa place dans la bibliothèque, parce que, si ce n’est pas à sa place, c’est ailleurs, comme la lettre volée. Nous pouvons alors raisonner en termes de manque : ça y est ou ça n’y est pas. Comme on raisonne tout naturellement, explique Freud, dans la comparaison physique des corps. – Tiens, là, il n’y a rien. C’est à la portée d’un enfant, c’est le cas de le dire. La lettre volée appartient à ce contexte : ce dont il s’agit est en fait dans un autre type d’espace.

    Habilement, le voleur, tenant compte du fait que la lettre a deux faces comme feuille de papier, tourne vers les regards l’une des faces de la lettre et la maquille. Il n’y a pas de meilleure façon de montrer que l’on est dans un espace où les choses ont deux faces, un envers et un endroit, permettant de faire joujou avec l’envers et l’endroit. Heureusement que la lettre n’a pas la structure d’un nœud! Dans le nœud, on peut faire des considérations sur le retourné ou non, mais cela ne peut pas se cacher exactement de la même façon.

    La lettre volée est une lettre bien gentille qui a l’obligeance, quand elle n’est pas là, qu’on s’en aperçoive, laissant derrière elle sa place – une place vide, certes, mais quand même la trace de la lettre. Elle dit: « J’ai dû sortir pour faire une course urgente... La lettre est dans l’escalier. » Elle était en fait dans la cheminée – c’est du même ordre, ça communique. Les cheminées servent souvent d’escalier, par exemple au père Noël. La lettre volée est un conte de Noël, une histoire pour les enfants : l’histoire d’une lettre qui voulait voir du pays. Elle joue à cache-cache, se déguise, on la cherche partout sans la reconnaître. Et puis, quelqu’un: « Ah ! c’est toi, là. » On enlève le maquillage et la lettre est là, retrouvée. C’était l’histoire d’une petite lettre.

    Droit au secret

    Ici, ce n’est pas ça, c’est beaucoup plus fort. C’est l’histoire d’une lettre qu’on ne sait pas qu’on ne l’a pas, une lettre qui dit : « Je suis là ». Où est le problème? Une lettre qui n’est pas partie, une lettre qui parle comme vous et moi. C’est à l’intérieur de ce qu’elle dit qu’il y a un escalier dérobé, on s’aperçoit que ça voulait dire une chose et l’on n’entendait rien de l’autre message.

    C’est ce qui est supposé se passer dans l’expérience analytique, puisque ces paroles veulent dire quelque chose, et quand l’interprétation fait valoir le mot qu’on peut former à partir des phonèmes qui indiquaient une autre signification, autre chose apparaît, autre chose se fait entendre sans qu’il y ait eu manque. C’est plus facile quand il y a le trou de mémoire, d’accord – là, il y a un trou. L’interprétation joue là où il n’y a pas de trou. Cela a pris la forme d’un exercice, bien avant Freud: le discours pour le vulgaire est ce qui pouvait passer auprès des vrais de vrai. C’était facile à l’époque, dans la mesure où prévalait encore la notion aristocratique du savoir. – Donc, vous n’y avez pas droit. Cela pouvait être posé par le maître.

    Ce que fait Lacan, c’est la continuation de la même chose par d’autres moyens, c’est-à-dire à l’âge démocratique. Ce qui prévaut, c’est la place publique. Comment parler en secret dans la place publique, alors qu’on réclame la transparence et qu’il faut donner de la voix pour promouvoir le droit au secret. On en est à devoir défendre le droit au secret ! Un droit parfaitement reconnu dans l’Antiquité. Cela permet de mesurer le progrès. Le droit au secret est en effet ce qui nous reste sans doute de plus précieux.

    Il ne faut pas le dire ainsi, c’est absolument inaudible, alors que les tambours battent partout : transparence, transparence, transparence ! Dossiers, renseignements, informatisation... Qu’avez-vous à cacher? – J’ai tout à cacher.

    Vous voyez, si je me laisse aller, je me fâche. – Donc, je n’ai rien à cacher.

             

                    2. Enseignement ésotérique, à l’âge démocratique

    Un nœud propice

    C’est déjà beaucoup, après tout, de livrer que, dans le Séminaire du Sinthome, il ne s’agit pas de la lettre volée, mais de la lettre voilée. Pas voilée qu’on sache qu’elle est voilée. Ce n’est pas la lettre sous burka, qui est une façon de s’habiller comme une autre : « je suis voilée ». La lettre voilée dit : « bikini ». C’est dit, étalé. On fait les dessins, on refait les dessins.

    Lacan a d’ailleurs passionné tout un nombre de gens qui avaient pour lui beaucoup d’affection : ils se sont mis à faire des dessins et à penser qu’ils étaient entrés avec ça dans le dernier enseignement de Lacan. Lacan leur disait : « Faites, faites... » Je plaisante ! C’est plus compliqué. Il cherchait aussi, non pas un homme, comme Diogène, mais un nœud. Il s’intéressait au dessin des nœuds. Il cherchait un nœud qui serait aussi utile que ces petites machines, et dont le type et le nombre de croisements, les propriétés, permettraient à la fois de supporter un certain nombre de fonctions, dont il avait l’idée, mais qui lui en donneraient en même temps, par leur configuration même, de nouvelles. Il a mis ça en place avec trois termes, et ensuite, avec quatre termes que l’on ne fait pas permuter mais seulement tourner, on obtient quatre configurations. Cela lui a visiblement donné des idées. Il est clair qu’il a cherché un nœud propice. De l’aider à chercher des nœuds, cela a bien sûr eu une valeur, mais la vérité de ce dont il s’agit ne réside pas simplement dans le maniement des nœuds.

    Il est certain qu’il voulait faire une découverte avec les nœuds. On peut penser que ce n’est pas comme ça qu’on fait des mathématiques, là, à chercher, avec ses grosses ficelles, ses ciseaux, ses adhésifs, répandant ça par terre autour de lui dans son bureau à la campagne, et qu’il faut formaliser tout ça. Eh bien, c’est une erreur de le croire. Un fait prouve le contraire. Je l’ai appris il y a deux jours, d’un mathématicien qui se trouve être mon fils. À peu près au même moment où Lacan trafiquait son nœud, il y avait à New York un amateur de nœuds, un avocat qui maniait des nœuds, comme le faisait Lacan, par terre, avec des ficelles, et qui a réussi à montrer que deux nœuds que les mathématiciens croyaient différents étaient le même[22]

    Il se trouve que, juste avant le début du vingtième siècle, en 1899, a été mise au point une table des nœuds qui a demandé la collaboration de deux mathématiciens – celui qui en eut l’initiative, c’est Tait –, à laquelle les mathématiciens se réfèrent. Pendant un moment cela a été un sport pour les spécialistes de montrer qu’il y avait des duplications de nœuds qui n’avaient pas été aperçus dans la table de Tait, parce qu’ils n’ont pas l’air pareil – avec leurs croisements dessus, dessous, etc., on s’y trompe –, et puis, on croyait être arrivé au bout. Cet avocat new-yorkais leur en a bouché un coin en montrant la dernière duplication de nœuds dans la table de Tait. Ce n’est pas une fantaisie, puisqu’il a publié sa découverte dans les Proceedings de l’American Mathematic Society, et qu’elle a été validée par les mathématiciens. J’ai trouvé bouleversant ce témoignage que, lorsque visiblement Lacan était habité par l’ambition de trouver un nœud qui lui servirait, à lui, dans la psychanalyse, mais sans doute de trouver quelque chose de derrière les fagots qui n’avait pas été repéré, il n’était pas du tout sur une mauvaise voie. Il y a encore beaucoup d’autres choses à dire sur Lacan et les nœuds. Il était visiblement sur la piste d’exactement là où il fallait être.

    Appareil à influencer

    Il y a un autre aspect où le dessin de nœud n’est pas autre chose que le voile de ce dont il s’agit. C’est une façon de dire « regardez là », pendant qu’on fait passer inaperçu ce dont il s’agit. Soit : Lacan, virgule, un enseignement ésotérique à l’âge démocratique. Voilà ce qui convient très bien.

    C’est d’ailleurs vraiment l’époque. Il fallait à un moment montrer patte blanche pour pouvoir suivre des séminaires de psychanalyse. Ils ont essayé de créer un effet ésotérique. Lacan a été immensément critiqué de parler au tout-venant. Lui-même ne l’a d’ailleurs fait que lorsque le milieu lui a manqué, à partir du moment où il s’est mis à enseigner dans les locaux de l’École normale – à Sainte Anne, c’était plus confiné. Les analystes y ont aspiré, du genre : savoir à ne pas mettre entre toutes les mains.

    Où en est-on ? C’est touchant. À l’âge de la démocratisation de l’Université, des médias, de la sphère publique, il y a eu là une incohérence qui n’a pas pu se soutenir. Le vrai qui a empêché l’entrée, c’est Lacan, en laissant entrer tout le monde. Il s’est caché de telle façon qu’il était en pleine lumière. Comme on dit du diable : le tour le plus terrible est de faire croire qu’il n’existe pas.

    Où il voit tout ça, Jacques-Alain Miller, dans ce Séminaire? Ce n’est dit nulle part. Je ne vais surtout pas essayer de le démontrer.

    Ce petit appareil a pourtant été construit à grands frais. Il en a fallu de l’huile de caboche, déjà, pour comprendre comment cela fonctionnait. Vous avez beaucoup investi là-dedans. Comme cela vous a coûté d’apprendre, vous avez de l’affection pour la petite chose. Le seul savoir qui vaut quelque chose, qui compte pour Lacan, c’est celui qui coûte, pour lequel on a payé le prix. Vous avez payé le prix. Donc, vous avez investi, y compris au sens psychanalytique. Le problème, c’est qu’il faut là un peu désinvestir, se distancier. Comme il reste des adhérences, ça vous tord un peu. Le thème du tordu apparaît une ou deux fois dans Le Sinthome, comme si de rien n’était, avec le cigare de Lacan. – Ah ! Ah ! Ah ! Son cigare est tordu. Le mot est là, ayant bien sûr une très grande importance.

    Ce petit appareil a fonctionné comme un « appareil à influencer », pour reprendre l’expression de Tausk[23]. L’effort de Lacan dans Le Sinthome, c’est pour, comme on le conseille dans les réunions de management, à partir des élucubrations de Kortabinski, penser hors de la boîte, à partir d’un paradigme différent.

            3. Boîte noire

    PDG du principe de plaisir

    On a déjà employé, dans la psychanalyse, une expression un peu mystique : l’au-delà – pas l’Au-delà, non, quand même ! – qui veut dire qu’il y a des limites quelque part et qu’on passe au-delà. Au-delà du principe de plaisir, par exemple. Déjà une opération qui ressemblait à ça. Sous la règle du principe de plaisir, ça tourne rond : pas de nouveau, ne pas en faire trop, avoir une hygiène de vie régulière, comme on dit aujourd’hui, et, dernier conseil très important, avoir toujours le même pattern de vie, tous les jours se réveiller et se coucher à la même heure, pas de grasse matinée le dimanche.

    Freud, partant de cette exigence, justement parce qu’il est parti de « en deçà du principe de plaisir », s’est aperçu qu’il y avait quelque chose qui projetait à l’extérieur, qui perturbait ce fonctionnement et obligeait à passer au-delà. Imaginez-vous cette petite machine – finalement, pour notre pensée, c’est du même ordre.

    Il a bien vu que c’était ce qu’on allait ressasser. Cela a mis un peu de temps – il a fallu que je l’explique à la population –, et puis, c’est devenu la boîte à outils la plus solide, la plus familière de la soi-disant communauté psychanalytique en France. On a commencé à s’apercevoir que c’était une expression de l’ancien temps. C’est ce qui, chez Freud, s’appelle l’au-delà. Ce que Lacan a repris dans le Séminaire des Quatre concepts[24], l’opposition de l’homéostase due à Canon et de la répétition d’un terme qui est évité, supplémentaire, qui est réel, lui. Le nom de l’au-delà chez Lacan, c’est le plus-de-jouir, pdj, qui est précisément le vrai PDG du principe de plaisir.

     Aide contre

    Que veut dire penser hors de la boîte en la matière? C’est penser à ce qu’il y aurait avant ou sans la boîte. Impossible! Ce serait comme les spéculations sur l’origine du langage. Nous savons par l’étude de l’histoire des idées – Lacan l’a souligné après Lévi-Strauss – qu’une science du langage n’a pu vraiment s’établir, hors de spéculations mystico-fantastiques, que lorsqu’on a renoncé à la question de l’origine du langage, prenant le langage comme constituant un ordre propre, et qu’on ne saisira l’origine du langage qu’avec ses moyens propres, ceci ne donnant lieu qu’à des spéculations, éventuellement belles, comme celle de Jean-Jacques Rousseau[25]. Pas n’importe qui ! Une spéculation d’une grande beauté, mais des imaginations. Alors que venez-nous nous demander de sortir de la boîte? C’est précisément parce que c’est coton que Lacan prend la main de Joyce, comme Dante avait besoin, pour visiter l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis, de tenir la main de Virgile. Il faut avoir un guide, une aide, pour accomplir une telle torsion.

    Ce thème de l’aide apparaît deux ou trois fois dans le Séminaire. Qu’est-ce qui aide ? Lacan laisse entendre que ce qui aide le plus, c’est l’aide contre, l’aide qui ne vous fait pas forcément du bien. Cela se retrouve dans la Bible. La difficulté commence tout de suite pour Adam, alors Dieu lui invente une aide. Il est tout de même très beau que soit repéré par un auditeur du Séminaire du Sinthome que, dans la Bible traduite par M. Chouraqui, c’est une aide contre que Dieu lui donne dans la personne de la femme. Au lieu de traduire comme ça, les gens de bonne volonté se disent que ce n’est pas possible que Dieu ait fait une chose pareille, que ce soit dans ses intentions. La Bible de Jérusalem est faite de A jusqu’à Z par les dominicains qui, j’imagine, ont dû se dire : la femme, une aide contre l’homme ! L’homme a besoin de cette aide. La Bible de Jérusalem a traduit: « Dieu a fourni à l’homme une aide qui l’assiste ». Ce que permet de constater l’histoire du monde.

    Pourquoi aller chercher Joyce comme aide? On va dire que je tourne autour du pot. Mais oui ! Je dis, je ne dis pas tout à fait. Je montre un petit morceau, hop ! comme un strip-tease. Je ne vais pas effeuiller le Séminaire. Je vais même rajouter quelques couches. Pour être simple, Joyce est affecté d’un symptôme – nous le supposons –, un symptôme de l’ordre du prépsychotique qui ne devient jamais psychotique. Il ne faut pas faire de diagnostic. Je dis ça, mais il faut qu’on l’oublie. C’est peut-être de l’ordre d’un petit murmure dans les phrases, un petit effet de moutonnement, de miroitement. Sa fille, elle, a écopé du truc, du complet, de la totale. Lui, ce sont les franges du phénomène. Il n’y a que les brutes qui pensent : la névrose à droite, la psychose à gauche, et je ne veux voir qu’une seule tête. Il ne faut pas avoir l’idée de ce classement dans ces termes, parce que ce n’est pas comme ça.

    Chiffrer

    Supposons Joyce affecté d’un symptôme. Il ne s’est pas fait soigner. Il avait parfaitement connaissance qu’il y avait à Vienne un type costaud, et même un deuxième, Jung, très à la mode parmi les novateurs. On a tous les témoignages que cela ne lui disait absolument rien. Ce n’est certainement pas du transfert, même pas du transfert négatif, mais vraiment du mépris.

    Le mépris est une grande fonction, dont on ne parle pas trop à l’âge démocratique. Je n’en parlerai pas trop, d’ailleurs, mais je vous signale que vous avez un petit passage dans le Séminaire Encore où Lacan dit: Ce qui rassemble Marx et Lénine, Freud et moi-même, c’est « le mépris »[26]. Et le reste ne nous fait ni chaud ni froid. Prenez ça au sérieux.

    Moi, je vois du mépris de la part de Joyce pour les curateurs – les thérapeutes, pardon! Il s’est arrangé tout seul avec son affaire.

    Lacan a signalé, dans ses premiers textes, l’orgueil qui peut faire obstacle à entrer en analyse. Je suppose qu’il a eu, lui, l’expérience de ce que c’est que de courber la tête – ce qu’il faut faire lorsqu’on fait cette demande d’aide. Dans ce Séminaire, Lacan courbe la tête, même si l’on y retrouve sa jactance habituelle.

    Joyce, lui, avait un problème – il y a tout lieu de l’admettre –, et il en a fait de la littérature. Il s’en est arrangé, pour en faire quelque chose. Il y a deux voies quand on constate qu’on est affecté d’un symptôme. Ou on commence à regarder les programmes de diététique : manger cinq légumes par jour, se coucher et se réveiller toujours à la même heure, ne pas fumer, faire du sport. Ou, de ce qui n’est pas conforme, on en fait quelque chose. Joyce ne s’est pas occupé de déchiffrer son symptôme, lui. Il a préféré le chiffrer autrement.

    On peut représenter ainsi la question qui se posait à Lacan à partir de là. Si on sort de la boîte, on se dit qu’il y a quelque chose avant, le grand X. Cela passe dans cette boîte noire.

     

    On connaît le résultat : Les concepts fondamentaux de la psychanalyse. Tout ce qui fait la beauté, la grandeur et l’étendue du psy. L’interprétation, l’inconscient, le transfert, la pulsion, tout notre monde qui tient à ce qu’il y a un certain X que nous supposons, que nous ne connaissons pas davantage – le petit delta de la première flèche dans le graphe. On fait opérer la machine et on obtient ce que nous connaissons bien, c’est-à-dire quelque chose que l’on peut étendre au-delà.

              4. Le Finnegans Wake de la psychanalyse

    Mundodo

    Nous allons partir de ce qui est notre monde – le monde même à chacun –, le monde qui est commun à plusieurs, le monde de l’expérience vivante, comme disent les philosophes, quand ils essaient de le retrouver, le monde où, comme dit saint Augustin, « nous vivons, nous sentons, nous respirons en Dieu ». C’est même le monde qu’a essayé de saisir, d’une autre façon, « un Allemand » – comme dit Lacan dans Le Sinthome[27] –, avec le In-der-Welt-Sein, l’être-dans-le-monde.

    Ne convoquons pas cela – cela compliquerait les choses –, mais créons un symbole, le grand M.

                                                                                               M

    Et si le Monde, ça vous trouble, disons un autre mot : Mundo, qui donne mundodo. C’est le monde où l’on peut nous dire: couchez-vous, éveillez-vous toujours à la même heure, c’est-à-dire continuez à dormir tout le temps, sous le régime du principe de plaisir, y compris ses troubles.

    Ce concept est extrêmement large et flexible, mais on y ajoute quelque chose quand on dit: c’est déjà un résultat. Cela ne s’arrête pas là, ce n’est pas une expérience originaire, comme disent les philosophes. Ils ont été suffoqués par le discours de Hegel qui ramenait absolument toute l’histoire de la pensée et du monde pour le moindre fétu de paille. Ils ont ouvert les fenêtres et ont balancé tout cela. C’était le mot d’ordre d’Husserl : retour aux choses mêmes, essayons de tout oublier et de nous dire qu’est-ce que voir ? qu’est-ce que sentir ? qu’est-ce que penser ? en dehors de toutes ces élaborations superfétatoires. La phénoménologie d’Husserl a été vraiment un grand souffle d’air qui a inspiré beaucoup de choses au vingtième siècle, bien sûr. Plus d’histoire. Le sens originaire de toutes choses, saisissons-le au moment où il se constitue. L’idée était de passer en dessous de toutes les formations de la culture pour essayer de retrouver le langage pour décrire ce qu’il appelle, dans ses textes de la fin, le Lebenswelt – le monde de la vie, le présent vivant.

    Nous abordons ça d’une façon toute différente dans la psychanalyse. Nous disons : quand il y a, à différents étages, des mundodos, c’est qu’il y a toujours une machine derrière qui met ça en place, en scène. Ce n’est pas originaire, une causalité, une articulation opère derrière. Il y a une axiomatique, un certain nombre de principes qui opèrent à l’insu du sujet et qui mettent en scène cette expérience. Quel nom lui donner? On peut éventuellement l’appeler le fantasme, que Lacan définissait déjà dans « La direction de la cure » comme la machine originale qui met en scène le sujet[28] C’est donc une fonction, la machine du mundodo, qui est aussi bien l’axiomatique, le fantasme, et aussi ce que Lacan a appelé discours.

    Le schéma du discours, ce n’est pas très complexe. Bien sûr, si on prend une axiomatique formalisée pour un système logique ou mathématique, c’est beaucoup plus long et beaucoup plus complexe. Mais le principe est le même. Simplifions encore davantage et disons que, foncièrement, c’est un S1, le signifiant-maître dont Lacan dit en toutes lettres dans L’Envers de la psychanalyse que c’est ce qui rend lisible[29] Il ne fait que redire ce qu’il disait déjà dans « Fonction et champ de la parole et du langage », à savoir que c’est la ponctuation qui rend un texte lisible[30]

    Ce que dit, après tout, « chacun voit midi à sa fenêtre ». C’est le midi du mundodo. C’est ce qui vous rend lisible et sensible, c’est le principe de votre expérience même la plus immédiate. On le suppose, bien sûr. C’est ce qui fait que les uns aiment les épinards et les autres pas – pour simplifier. C’est le principe qui organise, y compris votre sensibilité. C’est votre rythme de vie. J’ai besoin de douze heures de sommeil, sans ça je ne peux rien faire. D’accord, mais avec douze heures de sommeil, vous ne pouvez déjà plus faire grand-chose non plus.

    Cracher le signifiant-maître

    Qu’est-ce que produit le schéma bien connu du discours analytique selon Lacan ? Quel est son produit fini ? Qu’est-ce qui sort des chaînes ? Du S1, du signifiant-maître – le vôtre. Lacan dit : c’est le discours du maître, le discours de l’université. Il sort ce qui est en rapport avec cet ensemble. Ce qui distingue le discours analytique, c’est qu’il est spécialiste du S1.

    Socrate était une sorte de spécialiste comme ça, qui se donnait beaucoup plus de peine qu’un analyste. Il posait des questions pour faire cracher finalement à l’autre ce à quoi il s’en remettait pour penser ceci ou cela, pour obtenir le fond de la bouteille. Il avait d’abord le tort de le faire gratis, ce qui a évidemment suscité contre lui une grande animosité. Il faisait la charité et, comme dit Lacan, il y en a les contrecoups agressifs. Il a écopé. Il a écopé la coupe, la ciguë. Cela ne pardonne pas. Ce n’est pas prudent de faire des choses comme ça. Il ne faut pas se mettre à faire cracher aux gens leur S1 sans leur faire croire que c’est un travail tellement dur qu’il doit être grassement rémunéré – auquel cas, on peut leur en vouloir de ça, mais beaucoup moins.

    C’est la spécialité de la psychanalyse. Arrive quelqu’un que son mundodo empêche de dormir. Ce n’est pas conforme à l’essence du mundodo, qui doit au contraire vous permettre de pioncer à la fois vos douze heures réglementaires et ensuite de continuer à dormir les yeux ouverts. Quand on est encombré d’un mundodo qui réveille, on va chez le psychanalyste, qui dit : ce n’est rien, je vais vous arranger ça, et qui s’arrange pour retrouver la pièce qui tient la machine, le signifiant-maître, ce à partir de quoi tous les discours opèrent. Pas le carburant, la pièce essentielle qui est le pivot de l’ensemble. Ça marche beaucoup mieux que les TCC où on croit que le S1 de tout le monde est le même : le maître. Le thérapeute avale le maître et puis il enjoint, il commande. À l’âge démocratique, il fait un peu plus gaffe tout de même et dit : vous devez vous commander à vous-même, pensez à ci, faites comme ça... Il donne des conseils un peu pressants. Il ne fait pas de la coercition pure et simple, sauf dans les coins. Il pratique par autocoercition induite – ça s’appelle TCC.

    Le psychanalyste est beaucoup plus rusé, qui invite au contraire à faire comme on veut, à dire ce qu’on veut, dans les temps donnés, ou retirés, et, à la fin, supposément, le sujet dégorge son S1, l’arête de poisson. Donc, le sujet se tape lui-même dans le dos, et il y a l’os – je l’ai appelé une fois l’os[31], d’ailleurs Lacan lui-même a appelé l’objet petit a l’osbjet. C’est une représentation qui n’est pas ragoûtante, je suis d’accord, mais nous ne sommes pas là pour célébrer la psychanalyse. Donc, ça marche. Les psychanalystes l’ont fait aussi avec des discours constitués ou avec des œuvres, avec l’idée de taper comme ça sur le dos du texte pour avoir à la fin le S1. Pour Lacan, cela ne marche absolument pas comme ça, il n’avait absolument pas l’idée qu’à partir d’œuvres, on pouvait faire l’opération analytique. Il n’a jamais le moins du monde fait de psychanalyse appliquée, et certainement pas appliquée à la littérature. Il ne s’est pas lancé dans des élucubrations sur le conte de Poe, il l’a au contraire mis dans sa machine, expliquant que c’était une machine extrêmement puissante pour comprendre des choses. Il l’a pris comme apologue, c’est-à-dire comme une petite articulation en réduction qui permet de mettre en place un certain nombre de fonctions.

    La psychanalyse est la spécialiste de faire cracher le S1. Et qu’en est-il de la psychanalyse ? Elle est elle-même un discours. Il faudrait voir à mettre en question ce qui est le signifiant-maître de la psychanalyse elle-même, ou l’essaim de signifiants-maîtres, comme l’imageait Lacan. C’est pour ça qu’il pose la question du Nom-du-Père dans Le Sinthome, il pose la question de tout ce qui, dans la psychanalyse, sert de S1. C’est très compliqué.

    Limites de la littérature

    Ce que j’appelais la torsion, ce que le signifiant-maître fait pour gouverner le mondodo de la psychanalyse, comment allez-vous arriver à le considérer lui-même ? Arriverez-vous à le considérer sans présupposé? C’est impossible, sauf à s’appuyer sur un Autre, et nous redécouvrons ici la nécessité de Joyce, pour permettre à la psychanalyse de considérer son propre S1, d’avoir une perspective sur ce à partir de quoi elle opère.

     

    Ce n’est pas la même chose que la recherche des fondements, que nous avons dans la matrice du discours – pour aller vite –, c’est là un point de vue qui est de l’extérieur. Cela donne évidemment un profond malaise aux autres, qui se disent : mais qui me considère là ? d’où vient ce regard ? d’où me regardes-tu ?

    Lacan est allé chercher la littérature. Mais la littérature était plutôt jusqu’alors la chair à pâté de la psychanalyse. La littérature passait à la boîte noire de la psychanalyse, et ça sortait avec des belles analyses, les écrivains qui étaient tombés dans le bassin en bas âge.

     

    Valéry, par exemple, était tombé dans le bassin je ne sais plus d’où, et ensuite, il ne rêvait dans sa poésie que de caresses, de noyade, de naïades. La Jeune Parque, c’est parce que sa maman, ou la bonne, l’avait laissé tomber dans le bassin. D’ailleurs, comme conte à dormir debout, ou couché, ce plouf! de Valéry comme principe de tout Valéry... Voilà à quoi la littérature a servi. Ce n’était pas forcément des analystes qui faisaient ça, mais des amateurs – comme l’avocat new-yorkais.

    Choisir Joyce, c’est évidemment très spécial, parce que Joyce lui-même s’est porté aux limites de la littérature, il s’est posé la question de savoir à partir de quoi la littérature était faite. Lacan ne demande pas simplement le secours de la littérature, mais ce que Joyce a donné avec sa dernière œuvre, qui a été vingt ans sur le métier, un work in progress.

     J’écris là avec ce W, qui est l’envers du mondodo, ce qu’il a donné avec Finnegans Wake. C’est une sorte de matière première de tous les échos qui peuvent traverser la matière verbale, la langue, et, passant dans une certaine machine, ça ressort en beaux volumes bien reliés, en belles histoires avec des personnages, en phrases harmonieuses – « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ? » –, en poèmes, en belles choses, en histoires – « Il était une fois le petit Poucet... » –, dans Virum armaque..., dans tout ce qui se trouve d’ailleurs mêlé dans Finnegans Wake, et donne parfois le sentiment que ça a été écrit par les fameux singes dactylographes. Combien faudra-t-il de machines à écrire et de singes qui tapent n’importe comment pour obtenir l’Odyssée comme résultat ? La question a été posée. On a l’impression que Finnegans Wake, parfois, est un des exemplaires pas tout à fait aboutis – Joyce, encore un effort pour nous donner Ulysse! –, et qu’on a là ce que j’appellerai en mêlant Lacan et Barthes – ce méli-mélo convient d’ailleurs à Finnegans Wake –, comme disait Lacan/Barthes, le bruissement de lalangue. Il nous donne quelque chose du murmure qui est dans le discours et de toutes ces voix de tous ceux qui ont écrit.

    Tout cela est bien sûr contemporain aussi bien de la Bibliothèque de Babel de Borges, qui continue d’écrire apparemment d’une façon bien sûr beaucoup plus classique, mais on a le sentiment que tout ça monte, le flot de ce qui a été dit, les masses signifiantes depuis l’origine de l’humanité. Tout ce grand murmure dont même à sa façon Foucault parlait dans L’Histoire de la folie. Il y a eu un moment cette recherche même. Kubrick, dans 2001..., tellement singulier, filme au début les hommes des cavernes – une fiction –, le premier usage d’une arme. Il y a eu ça, à un moment dans le vingtième siècle, ce sentiment de la masse accumulée, le côté épigonal de l’épigone où nous étions. Le grand murmure est autre chose que le mur du langage qui va, par exemple, vous séparer de la personne russe qui ne parle pas le français, et vous ne savez pas parler le russe. Là, ce n’est pas le mur, mais le murmure : là tout communique, tout se traverse.

    Joyce a donné une idée de ce à partir de quoi la littérature opère, de ce à partir de quoi elle apparaît comme produit fini – elle apparaît de ce côté, à droite. La tentative de Lacan a été aussi de mettre la psychanalyse à droite de quelque chose. De quoi est-elle le résultat? De donner une idée de ça. Si je voulais donner la boîte noire du Séminaire du Sinthome, moi, ce que je mettrais dans cette boîte noire, c’est cette équivalence : ce que Joyce est à la littérature est équivalent à ce que Lacan veut être à la psychanalyse.

    Voilà ce qu’il veut nous donner avec Le Sinthome : le Finnegans Wake de la psychanalyse. Et c’est en quoi, dans ce Séminaire, Joyce est le modèle, le paradigme, l’exemple à suivre pour sortir de mondodo.

    Second réveil

    Le thème du réveil a beaucoup occupé Lacan – je l’avais distingué jadis dans mes premiers pas approchés de la pratique analytique. Finnegans wake : c’est ça qui occupe Joyce. En anglais, réveil, réveillez-vous, c’est wake, wake up. Lacan dit : Joyce voulait sans doute « réveiller la littérature », ce qui « est bien signer qu’il en voulait la fin »[32]. Et qu’est-ce qu’il y a avant Wake ? Finn, Finnegans. Il fait une variation que personne n’a aperçue sur le titre de Finnegans Wake.

    C’est le second réveil qui occupait Lacan. Il n’est d’ailleurs pas le seul, les sagesses l’ont toujours cherché partout. Pas toutes les sagesses – non, il y a les sagesses assises, celles du principe du plaisir, la fameuse hygiène de vie –, les sagesses sérieuses, si je puis dire. Elles ont toujours cherché ce que j’appellerais, comme Lacan parle de seconde mort, le second réveil. Le premier, quand le réveil sonne – hop ! on émerge, plus ou moins, si on n’a pas la gueule de bois –, comme Lacan le dit dans le Séminaire XI quand il parle d’homéostase et de répétition et qu’il reprend le rêve « Père, ne vois-tu pas que je brûle? », on se réveille pour continuer de dormir. Quand le cauchemar vous a conduit à un certain point et qu’on ne peut pas passer au-delà, le rêve est là pour protéger le sommeil, et il continue de le protéger même quand il vous réveille. Quand vous allez vous réveiller du second réveil dans le rêve, à ce moment-là, il vous permet de continuer de dormir en vous projetant dans la veille, où vous allez errer comme les zombies... que nous sommes.

    La recherche de Lacan est donc foncièrement celle du second réveil, un réveil qui serait au-delà du réveil qui n’est que la continuation du sommeil sous d’autres formes. D’ailleurs, la seule chose à quoi tous ces programmes, ces régimes, vous invitent, c’est qu’ils vous donnent les moyens de continuer de dormir sous une autre forme. Quelqu’un l’a très bien vu, Kubrick, dans le si beau titre de son dernier film : Eyes Wide Shut, Les yeux grands fermés. Les yeux grands fermés sont tous des yeux grands ouverts. C’est ça la lettre voilée. Elle est voilée par l’évidence, et il faut savoir fermer les yeux d’une certaine façon pour voir ce dont il s’agit. C’est parce que Lacan s’avance dans la voie que j’appelais du second réveil, et où notre vie de veille apparaît une vie Eyes Wide Shut, qu’il peut y avoir parfois des échos, des résonances qui paraissent ésotériques et mystiques dans le Séminaire du Sinthome[33].

     

    * Texte et notes établis par Catherine Bonningue à partir de L’orientation lacanienne III, 7, « Pièces détachées », leçons des 19 & 26 janvier 2005, enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller. On lira le début de ce texte dans les numéros 60, 61 et 62 de la Cause freudienne.

     

     

    [1] Cf. Le Nouvel Âne n° 5, 2005, qui venait alors de paraître.

    [2] La question du DMP, dossier médical personnel, faisait alors l’actualité et a été débattue dans les Forums organisés entre autres par J.-A. Miller.

    [3] Lacan J., « Discours aux catholiques », Le triomphe de la religion précédé de Discours aux catholiques, Paris, Le Seuil, 2005, p. 9-65.

    [4] Ibid., p. 19.

    [5] Ibid., p. 19-20.

    [6] Cf. Lacan J., « L’acte psychanalytique » (1969), Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 375-383.

    [7] Ibid., p. 377.

    [8] Lacan J., « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École » (1968), Autres écrits, op. cit., p. 243-259.

    [9] Lacan J., « L’acte psychanalytique » op. cit., p. 376.

    [10] Ibid. : « C’est à partir de la structure de fiction dont s’énonce la vérité, que de son être même [le sujet] va faire étoffe à la production... d’un irréel. »

     [11] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-69), Paris, Le Seuil, 2006. On se reportera avec intérêt aux explications mathématiques de Luc Miller, « Fibonacci saisi par Lacan », p. 409-414, ainsi qu’au commentaire de J.-A. Miller dans son cours L’orientation lacanienne III, 8 (2005-06), à paraître.

    [12] . Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Le Seuil, 1973.

    [13] Cf. ci-dessus schéma de l’homéostase et de la répétition.

    [14] Sans doute J.-A. Miller renvoie-t-il à son cours « La fuite du sens » (1995-96), dont la majeure partie des leçons a été publiée dans La Cause freudienne ou dans d’autres revues du Champ freudien.

    [15] Lacan J., « Télévision » (1974), Autres écrits, op. cit., p. 526.

    [16] On se reportera notamment au cours « La fuite du sens » (1995-96), ainsi qu’à l’article « Le monologue de l’apparole » (1996), La Cause freudienne n° 34, Paris, Le Seuil/Navarin, 1996, p. 7-18 ; et aussi, en marge, à l’article « Nous sommes tous ventriloques » (1996), publié dans le Bulletin de l’ACF-Dijon, Filum.

     [17] Lacan J., « Télévision » (1974), Autres écrits, op. cit., p. 515.

    [18] Ibid., p. 516-517.

    [19] Freud S., « Esquisse d’une psychologie scientifique » (1895), traduction de Hommel S., Troquer J. (Le), Liégon A. & al., 2005, document disponible à la Bibliothèque de l’ECF.

    [20] Deleuze G., Guattari F., L’anti-Œdipe. Capitalisme et schizophrénie, Paris, Éd. de Minuit, 1972.

    [21] Cf. Miller J.-A., « Pièces détachées I à V » ; et il le relève dans le VI (cf. ci-dessus), la Cause freudienne n° 60 à 62.

    [22] J.-A. Miller nous indique le nom dudit avocat dans le « Nota bene » des annexes du Séminaire Le sinthome de Jacques Lacan, op. cit., p. 246.

    [23] Cf. Tausk V., « De la genèse de “l’appareil à influencer” au cours de la schizophrénie » (1919), Œuvres psychanalytiques, Paris, Payot, 1976.

    [24] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts..., op. cit., chap. IV.

    [25] Cf. Rousseau J.-J., « L’essai sur l’origine des langues », texte republié pour la première fois par J.-A. Miller dans les Cahiers pour l’analyse in « La Bibliothèque du Graphe », Paris, Bibliothèque du Graphe, 1969.

    [26] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-73), Paris, Le Seuil, 1975, p. 89-90.

    [27] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 86.

    [28] Cf. Lacan J., « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1958), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 637.

    [29] Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, op. cit., p. 218-219.

    [30] Cf. Lacan J., « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953), Écrits, op. cit., p. 252, et aussi p. 310 & 313- 314 ; ceci a été commenté par J.-A. Miller, notamment dans « Commentaire de “Fonction et champ de la parole et du langage” de Jacques Lacan » (1995), Tabula, 2005 (texte téléchargeable sur le site de la Bibliothèque de l’ECF, ainsi qu’à l’adresse : http://www.causefreudienne.net/archives/#divers).

    [31] Jacques-Alain Miller a parlé de « l’os d’une analyse » dans les années 1990.

    [32] Lacan J., « Joyce le Symptôme » (1979), Autres écrits, op. cit., p. 570.

    [33] La leçon suivante, le 2 février 2005, J.-A. Miller lira le texte de quatrième de couverture du Séminaire Le sinthome qu’il commentera de la manière suivante : « Un texte assez court et de circonstance pour ne pas choquer plus que ça, mais c’est dans la ligne de ce que Lacan posera peu après Le sinthome, et déjà dans son écrit « Joyce le Symptôme » (Autres écrits), qu’il entend supplanter le concept freudien de l’inconscient par celui du parlêtre. Je ne propose pas un nom nouveau, mais cela implique ça aussi bien, que psychanalyse est le nom sous lequel a été annoncé, parmi les mortels, parmi les humains, la vérité freudienne. Mais psychanalyse est un nom exotérique, un pseudonyme. Quel est le nom propre de cet art ? C’est une autre affaire. Pas sûr qu’il faille le révéler. Rideau. » (Jacques-Alain Miller)