L’ex-sistence

Jacques-Alain Miller

"Revue de la cause freudienne n° 50"

L’ex-sistence

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    L’ex-sistence

    Jacques-Alain Miller

    «Il y a l’objet (a). Il ex-siste maintenant, de ce que je l’ai construit. »[1]

     

    I – Le trou, l’ex-sistence et la consistance

    1. Du pathème au mathème

    J’ai promis de vous expliquer l’ex-sistence, et en deux coups de cuillère à pot, ai-je dit. * Bien qu’elle n’ait pas été méditée, ou justement parce qu’elle n’a pas été méditée, je ne renie pas cette expression, parce qu’elle procède de cet idéal de simplicité qui, selon Lacan, anime son enseignement.

    Un idéal, cela veut dire que l’on n’y atteint pas, mais aussi que l’on ne se complaît pas dans la complexité, que l’on entreprend de la réduire. On ne la réduit pas pour autant à une intuition, c’est-à-dire on ne la réduit pas à ce que l’on suppose pouvoir faire sens commun.

    Le sens commun, c’est ce que tout le monde s’accorde à penser. La psychanalyse, foncièrement, s’inscrit en défaut par rapport à cet accord qui fonde le sens commun. La psychanalyse ne veut rien dire si ce n’est que le sens commun est l’effet du refoulement. Cela situe notre place, à part, et isole la psychanalyse, la fait l’objet d’une ségrégation.

    Un mode géométrique de pensée

    Cette ségrégation est de structure, et elle est d’autant plus probante que Lacan a rêvé qu’elle pourrait être levée par son enseignement. Il a rêvé qu’il pouvait lever la ségrégation à laquelle est vouée la psychanalyse en la rattachant – quelle idée ! – à la dialectique et même à la dialectique platonicienne. Il a cru qu’il pouvait par ce biais croire, ou faire croire, qu’elle n’était pas isolée ni même isolable de cette curieuse restructuration des sciences humaines qui a semblé s’accomplir au milieu du siècle dernier sous le chef du structuralisme.

    Ce moment restera comme celui où la psychanalyse a semblé pouvoir être solidaire d’un mouvement d’ensemble de la pensée et de la science. Cela fait son prix, sans doute, mais aussi son illusion. Et l’on voit à l’occasion tel ou tel manifester la nostalgie de ce moment.

    Qu’est-ce que le structuralisme ? – qui marque de son empreinte l’enseignement de Lacan. C’est un appel fait aux mathématiques pour résoudre, si invraisemblable que cela puisse paraître, le problème de la condition humaine. C’est l’illusion que l’on puisse substituer le mathématique, et même le logique, au tragique, substituer le mathème au pathème, et même jusqu’à démontrer le pathème – ce que l’on souffre, ce qui affecte – assujetti au mathème.

    C’est une ambition qui a toute sa noblesse, celle même qui s’exprime dans la préface de la troisième partie de L’éthique de Spinoza consacrée aux affects. Spinoza s’y propose de traiter de la nature et de la force des affects selon la même méthode qu’il a utilisée à propos de Dieu dans la première partie, comme de l’esprit dans la seconde, c’est-à-dire en considérant l’action humaine, les actions humaines, et l’appétit, les formes du désir, comme s’il était question de lignes et de surfaces. Il va jusque-là.

    Dans l’enthousiasme que lui avait produit la géométrie, il avait l’idée que la puissance du mode géométrique de pensée allait bien plus loin que les objets auxquels Euclide l’avait appliquée. Même s’il est allé plus loin que tous, il n’a pas été le seul à le croire. Cela a été le moteur de la recherche qui a animé ce que nous appelons en France le siècle classique : prendre très au sérieux le mode géométrique de pensée et rêver par ce moyen de résoudre le problème de la condition humaine.

    Lacan était même allé jusqu’à supposer que cette ambition les faisait participer de la position de l’analyste et regrettait de devoir constater qu’il n’en était pas de même de nos jours où ne prenait pas forme une communauté de ce style référant l’action humaine et ses ressorts au signifiant et à sa combinatoire, alors qu’il lui semblait qu’on en avait peut-être le moyen.

    Spinoza a pensé que ce mode géométrique pouvait s’étendre non seulement aux lignes et aux surfaces, mais encore à Dieu, à l’esprit, et au corps, comme il le stipule expressément. Le mode géométrique de pensée est un mode logique que Spinoza ne borne pas à la pensée, à ce que l’on appellera plus tard la raison pure, mais il l’étend aussi bien au corps.

    Cela annonce la figure que la raison peut prendre depuis Freud, à savoir qu’elle peut pénétrer dans ce qui était auparavant réservé à l’obscur des passions, de la jouissance, et y pénétrer sous un autre mode que celui de dominer, de se faire maître, comme on l’a rêvé.

    Une proscription de la psychanalyse

    Pour être effectif, cela a évidemment demandé à Lacan de changer de géométrie, de passer des lignes et des surfaces à la topologie, au graphe et enfin au nœud. D’où nous sommes, le regard en arrière sur le demi-siècle écoulé fait voir que ce n’est que pendant un moment bref que l’on a pu croire la psychanalyse faire sens commun avec le mouvement des sciences. On doit enregistrer le fait qu’elle est retournée depuis lors à un statut ségrégatif qu’il nous revient d’assumer à défaut de le démentir.

    C’est une contingence qui me le rend patent, celle de tomber sur un ouvrage français – il a ses mérites – qui se présente comme l’histoire de la rhétorique depuis l’Antiquité à nos jours, et de constater qu’il a le culot de faire l’impasse sur Lacan. Inconnu au bataillon ! Effacé, gommé.

    Si la rhétorique, dont Lacan pouvait dire au milieu du siècle qu’elle était tout à fait désuète, a retrouvé une jeunesse, c’est bien parce qu’il a donné tout son écho à l’article de Jakobson sur les deux aspects de l’aphasie. Il en a tiré cette «Instance de la lettre» qui a marqué pour lui-même le moment où il s’est aperçu qu’il avait perdu du temps avant de s’y mettre, comme il l’indique de façon chiffrée à la fin de cet article. On s’est mis à partir de là à compulser les ouvrages qui contenaient cette rhétorique qui avait encore dominé les études classiques jusqu’à l’orée du siècle, et ont repris vigueur, une vigueur inattendue, les études sur cette bibliothèque de rhétorique.

    Eh bien, aujourd’hui, ceux-là mêmes qui en ont été les bénéficiaires ne reculent pas, ils ne se sentent pas morveux, aucune puissance ne leur interdit de passer à la trappe la seule mention du nom de Lacan.

    J’enregistre. Je l’enregistre comme une proscription prononcée par le discours universitaire à l’endroit de la psychanalyse et de celui qui, de la psychanalyse, s’est avancé dans ce domaine en montrant ce que Freud, le sachant ou pas, faisait revivre de cette ancienne rhétorique. Je le prends comme le signe de ce que l’on désire, dans une certaine zone de ce qui se pense et de ce qui cherche, à savoir que l’enseignement de Lacan soit comme s’il n’avait pas existé.

    C’est d’ailleurs dans la mesure même où surnage le personnage qu’il a été. D’autant on efface ce que l’on pourrait avoir à lui devoir, d’autant l’on met en valeur la bizarrerie du personnage. Une bizarrerie qui n’est pas niable, mais cette bizarrerie n’annule pas sa leçon. Ce qu’il enseigne est évidemment au-delà de sa singularité, sinon ce que nous faisons dans la psychanalyse n’aurait pas de sens.

     2. Le hors de l’ex-sistence

    Je vous ai communiqué il y a peu ce qui à mes yeux fondait le sans-loi du réel [2], et c’est dans le même esprit que je m’attaque à ce qu’il en est de l’ex-sistence. L’ex-sistence, devenue une catégorie du dernier enseignement de Lacan, est ce dont se qualifie à proprement parler le réel. Pour faire le lien, au sans du sans-loi répond maintenant le hors de l’ex-sistence.

    Une vérité type-nœud

    Le dernier enseignement de Lacan, que je n’aborde thématiquement que maintenant, avec précaution, ne vous invite pas à brûler ce que vous avez adoré. Je vous rassure, mais ce pourrait être une dénégation, car ce dernier enseignement met en effet en question ce qui pourrait sembler être acquis une fois pour toutes. Et c’est ce qui inquiète.

    Il ne s’agit pourtant pas de brûler. Il s’agit de ne rien adorer, c’est-à-dire de ne pas confondre le réel et les constructions qui sont les artifices dont nous l’appareillons.

    Lacan dit quelque part des vérités que ce sont des solides, c’est-à-dire que ce ne sont pas des surfaces étalées sur un plan et qui se livrent au premier regard et au seul regard toujours de la même façon. C’est une façon de dire que les vérités autorisent des perspectives, que l’on peut tourner autour et ne pas en dire toujours la même chose.

    Cela nous permettrait déjà de réduire son dernier enseignement à un angle, un angle sous lequel on considère ce qui s’effectue et s’accomplit dans une analyse, et cela supposerait que la vérité reste la même, bien solide, pendant que nous tournons autour. Mais la mêmeté n’est pas fondée dans l’être, elle dépend des paramètres qui la définissent. Et c’est ainsi que l’on peut changer de géométrie, que l’on peut admettre des déformations topologiques qui affectent les lignes et les surfaces tout en restant contraintes, limitées par des invariants que la topologie elle-même prescrit.

    Sans doute sort-il du dernier enseignement de Lacan une vérité qui n’est pas du type solide, qui n’est pas non plus du type surface, et qu’il a voulu être du type nœud, type qui ne nous est pas familier. C’est parce que cette vérité est sortie que le nœud s’est mis à ex-sister.

    Il s’est mis à exister par un coup de force de Lacan, qu’il a légitimé en disant que ce nœud sortait de la pratique analytique elle-même. J’ai dit comment, au plus simple, on pouvait justifier ce coup de force de ce que l’on parle, de ce qu’il faille le corps, et qu’en plus il est quelque chose qui soit non-sens au gré du symbolique comme de l’imaginaire [3].

    Pour saisir ce qu’il en est de l’ex-sistence, il faut encore s’interroger sur ce que veut dire sortir, la sortie. Que l’on s’en tienne à l’expression, que l’on en fasse une analyse phénoménologique, pourquoi pas. Cela suffit pour s’apercevoir que sortir veut dire que l’on n’y est plus, que l’on franchit une limite, un seuil, et que, de ce fait, on passe dans un autre espace, n’espace, dans une autre dimension éventuellement. Mais sortie veut dire aussi, dans ce bye-bye qu’elle comporte, qu’il faut y être passé pour enfin en être sorti.

    Cela suffit déjà pour dire que l’ex-sistence est toujours corrélative d’une sortie hors de.

    Le signifiant de l’ex-sistence

    Quand il a fallu, dans le programme que je m’étais fixé, vous expliquer le réel sans loi, je me suis référé au pont aux ânes que constitue la construction des alpha, bêta, gamma par laquelle commence le volume des Écrits de Lacan. Je peux faire de même pour expliquer l’ex-sistence ou montrer qu’elle est déjà là. Son concept est en quelque sorte esquissé dans un mathème bien antérieur à sa promotion dans l’enseignement de Lacan. L’ex-sistence est déjà là, in nusce, dans ce mathème auquel on se réfère du S (Ⱥ).

    Comment se déchiffre le chiffre de ce mathème ? Comment se déchiffre-t-il si l’on veut bien y introduire la pulsation temporelle dont il est animé ? Au premier temps, il y a l’Autre.

    Au second temps, on repère ou l’on éprouve que cet Autre ne saurait se soutenir. Il n’est pas substance, il ne se tient pas tout seul, il est inconsistant, il s’effondre, il s’efface, et c’est ce qu’écrit le A barré. Au troisième temps, ce mathème écrit qu’il subsiste du désastre de l’Autre un signifiant qui ne trouve pas à s’inscrire dans le lieu précédemment désigné.

    Cela justifie la réécriture que je propose de ce mathème, celle qui me fait introduire le signifiant d’ex-sistence à partir de l’effondrement de cet Autre, qui permet de poser ce qui réchappe de ce désastre obscur.

    J’inscris avec ce signifiant la thèse, la position, l’affirmation de ce qui se pose hors de ce qui vient de s’effondrer, ce qui se pose comme résultat de ce qui s’annule et de ce qui s’efface.

                                                  

    Je choisis ce signifiant parce que, dans sa forme imaginaire, à sa façon, il est parlant. De sa barre verticale il prend acte de ce qu’il s’est annulé et de son pseudopode horizontal il indique le reste qui en émerge.

    Je l’ai choisi aussi parce que son usage classique en logique en fait le signifiant de ce qui s’affirme dans l’énoncé comme vrai. Et je dis : je le propose comme signifiant de l’ex-sistence.

    Dans l’Autre conçu comme lieu où se rassemblent les signifiants, les signifiants sont relatifs les uns aux autres. C’est ce que veut dire qu’un signifiant est pour un autre signifiant. Tandis que le grand S qui figure dans la formule de Lacan avant, et dans ma transformation au bout à droite, désigne au contraire un signifiant hors de l’Autre. C’est, si l’on veut, un signifiant absolu, c’est-à-dire qui n’est pas relatif.

    C’est ce qui me permet de vous donner S(Ⱥ) comme la matrice de la position de l’ex-sistence. Je le fais dans la mesure où l’ex-sistence désigne toujours, quand on l’invoque, quand on la met en fonction, la position du réel en tant que la position du réel est corrélative de l’inexistence de l’Autre.

    Si le dernier enseignement de Lacan fait un sort à l’ex-sistence, en assure la promotion, c’est dans la mesure où elle s’inscrit de l’Autre qui n’existe pas. Il s’ensuit de la thèse – c’en est une – de l’inexistence de l’Autre la nécessité de poser une ex-sistence et à savoir laquelle, comment la cerner.

    L’Autre obéit à une loi qui est une loi de relativité, celle-là même qu’exprime la formule selon laquelle un signifiant ne vaut que par rapport à un autre signifiant. C’est très bien, parce que cela fait système, et le système signifiant comporte qu’il n’y a rien qui lui soit extérieur. Si l’on se laisse aller, au moins en dehors de l’expérience analytique, le système conduit à la négation du réel, à considérer qu’il n’y a qu’artifice, que construction. Cela conduit tout droit à la négation de la référence.

    3. Substance jouissante

    L’aile marchande de la psychanalyse

    L’enthousiasme produit par ce concept du système, une fois que l’on saisit le langage dans les rets du système, l’enthousiasme qui s’en est suivi justement au beau temps du structuralisme, a conduit tout droit à toutes les aberrations de la théorie de la littérature, à savoir qu’elle n’avait plus affaire qu’à elle-même, que l’on a appelé littérature l’usage intransitif du langage, dénoué de toute référence. D’où, en effet, l’exaltation d’une liberté joueuse. On peut construire le système comme ci ou comme ça, il n’y a jamais personne pour vous rappeler à l’ordre. Cela donne d’ailleurs à l’occasion des résultats distrayants, voire émouvants.

    Ce que Lacan appelle l’ex-sistence rétablit le réel. Sans doute, cette vision joueuse de l’usage du langage dans l’air du temps a continué à exercer ses ravages. Ceux qui peuvent se présenter aujourd’hui, ici et là, comme l’aile marchande de la psychanalyse soulignent à quel point ce que l’analysant articule est à mettre à son crédit justement. C’est la façon dont il prend les choses, c’est la petite histoire qu’il raconte comme ci ou comme ça, et cela ne se juge finalement qu’à l’esthétique, à la satisfaction qu’il peut en éprouver, sans autre sanction.

    Il est certain que, sans sortir de ce qu’est la psychanalyse, on peut la prendre de bien des façons. Ses paramètres ne sont pas si exigeants si on les réduit à ceci de venir parler à quelqu’un de ce qui ne va pas, de façon plus ou moins régulière, et que ce quelqu’un dialogue avec vous, sans prétendre à rien d’autre qu’à tenir cette place.

    C’est ce que je lisais hier de tel ouvrage anglais qui ne trouvait pas mieux pour définir la psychanalyse que de dire que c’était un certain nombre de conversations payantes – verbatim –, et qu’il pouvait en sortir si le psychanalyste ne se poussait pas trop du col, et se gardait bien de prescrire un mode de vivre au patient. On voit bien comment le point de vue systématique peut se dégrader jusque-là.

    C’est justement à cela que voudrait faire barrage l’ex-sistence qui rétablit le réel, c’est-à-dire que l’Autre qui n’existe pas est justement ce qui a pour conséquence d’esquisser la position de la substance jouissante. Le mot de substance ici, que Lacan n’a pas repris, a pourtant sa valeur d’indiquer que tout de même, là, ça se tient tout seul, hors de.

    Pas d’Autre de l’Autre

    Il faut mettre à sa place le dit de Lacan selon lequel il n’y a pas d’Autre de l’Autre.

    On s’est imaginé que l’inexistence de l’Autre de l’Autre laissait intouchée l’existence de l’Autre. On a consenti – convaincus, on se demande pourquoi, par les arguments de Lacan – que l’Autre de l’Autre n’existait pas, et l’on a cru que l’on pouvait tenir mordicus que pour autant l’Autre existait.

    Il n’en est rien, parce que, justement, l’existence de l’Autre de l’Autre est ce qui permettrait à l’Autre d’ex-sister. Il n’y a pas d’Autre de l’Autre veut dire l’Autre n’existe pas. Cela met en question que l’Autre puisse venir à fonder une existence et, même et surtout, à la produire.

    Il n’y a pas d’Autre de l’Autre comporte que l’Autre ne peut fonder une existence qu’à lui-même s’effondrer. C’est ce que veut dire la réduction de l’Autre au sujet supposé savoir. C’est la réduction de l’Autre à une supposition. C’est là qu’il faut sérieusement distinguer la supposition et l’ex-sistence.

                                                                    supposition //ex-sistence

    La supposition, dont la fonction a été repérée dès longtemps, déjà dans la scolastique, est un effet de signification de la chaîne signifiante. Ce que l’on bafouille et ce que l’on communique est de cet ordre-là. Ce qui est supposé n’existe pas tout seul mais dépend de ce qui le suppose.

    C’est ainsi que le sujet est supposé. C’est à ce titre que Lacan recommande, au début de son enseignement, que, dans la psychanalyse, on vise le sujet. On ne s’occupe pas, comme lui-même et Freud à l’occasion ont pu le faire, de vérifier les coordonnées objectives de ce que le sujet articule, mais l’on assume la négation de la référence.

    Pas dans la littérature, dans la psychanalyse.

    De la supposition à l’ex-sistence

    Il faut bien dire que la théorie de la littérature des belles années du demi-siècle est purement et simplement une conséquence de la perspective psychanalytique. C’est pour cela que c’est énorme d’écrire une histoire de la rhétorique en voulant en éliminer la pointe de ce que la psychanalyse a eu ici comme conséquence, ne serait-ce que pour la nier ou pour la dériver.

    Lacan recommande au début de son enseignement que c’est à l’analyse de se fixer sur le sujet comme supposé de ce qu’il dit. Mais cette supposition n’est pas une ex-sistence. C’est ce que dit, aussi clairement que cela se peut, ce symbole de S barré. L’hypothèse psychanalytique telle que Lacan l’a articulée, l’a construite, c’est qu’à partir de cette supposition l’on accède à une ex-sistence. Cette hypothèse a pris la forme de ce qu’il a appelé la logique du fantasme, et qui comporte que le fantasme soumis au dispositif analytique est animé par une logique qui permet de passer de la supposition à l’ex-sistence.

    C’est d’emblée que la question est située, agitée, dans l’enseignement de Lacan. Cette logique est prescrite dès «Fonction et champ de la parole et du langage», dont la troisième partie essaye de dessiner ce que pourrait être une réalisation du sujet. Ce dont il est en fait question dans cette réalisation du sujet, c’est que la supposition permette d’accéder à une ex-sistence, ou, pour le dire dans les termes du dernier enseignement de Lacan, que le sens permette d’accéder au réel. L’ex-sistence telle que Lacan finalement la tire de ce que lui-même a été conduit à agiter, cette ex-sistence qui finalement le conduit à dire que le réel est l’exclu du sens.

    Il suffit d’écrire ici sens et réel pour que l’on s’y retrouve. La défaillance d’un sens produit comme effet du signifiant laisse éventuellement ex-sistant un réel qui se soutient de soi.

    Un trou

                                           

    Il n’y a pas besoin de grands développements pour que je puisse aussi bien marquer à partir de là que la position d’une ex-sistence est toujours corrélative d’un trou.

                                            

    C’est ce que met en valeur le dernier enseignement de Lacan à partir du nœud, et même – c’est ce qui est fort – à partir de la simple considération du rond de ficelle. Le rond de ficelle est avant tout un trou à quoi ex-siste quelque chose. Ce qui oblige à problématiser ce quelque chose sous les espèces de la consistance.

                                       

    Voilà les trois termes qui cadrent la réflexion de Lacan dans son dernier enseignement: le trou, l’ex-sistence et la consistance, aussi bien affectés de façon différentielle à chacun des trois ronds de ficelle du nœud borroméen que se retrouvant présents dans chaque rond une fois qu’on le décompose. Dans le nœud borroméen comme tel, le trou est ce qui caractérise en propre le symbolique, l’ex-sistence est le trait du réel, et c’est dans la consistance que l’on reconnaît l’imaginaire. Chacun des trois est affecté à chacun des ronds, mais cette tripartition se retrouve aussi bien dans chaque élément qui se laisse ainsi décomposer: trou, ex-sistence et consistance.

    L’essence, le sens et l’ex-sistence

    Ce qui est formidable, c’est que cette notion d’ex-sistence est tout à fait à sa place dans l’usage classique du terme. Il suffit de se reporter à ce texte de Heidegger «La métaphysique en tant qu’histoire de l’Être» qui fait le dernier chapitre de son Nietzsche, où il suit, à sa façon pesante, cette bipartition de l’existence et de l’essence dans l’histoire de la métaphysique. Cela fait apercevoir que l’essence a toujours été du sens. Même depuis son statut d’idea chez Platon, c’est dans l’essence que se rassemble ce qu’est une ex-sistence ou, comme on dira plus tard dans la scolastique, sa quiddité.

    Quid, ce que, quiddité. Ce n’est pas très joli, c’est la traduction de quidditas. La quiddité, c’est que l’on peut aborder ce qui est par ce que cela signifie, par les prédicats dont on peut le doter, et qu’il s’en distingue le fait que ça est, sans que l’on sache nécessairement le sens que ça a.

    Le fait que ça est, ce que, c’est la quoddité.

    Cela suffit pour que l’on aperçoive que l’essence est dotée d’une forme qui a signification, tandis que l’ex-sistence en tant que telle, c’est ce qui est informe. Ce qui a trouvé sa représentation dans l’objet petit a. C’est une division de l’être, une division entre le sens et l’ex-sistence. Quand tout cela débouche sur la définition de l’être à partir de la causalité, l’existence, ce qui existe vraiment et dont on cherche les preuves de cette existence.

    Que veut dire chercher les preuves de l’existence de Dieu ? Cela veut dire que l’on cherche si, à partir de la façon dont on peut appareiller le sens dont il s’agit, l’on peut obtenir une existence. Et par rapport à la causalité, l’existence est comme telle constituée extra causas, en dehors des causes. La position de l’existence s’accomplit une fois que l’on a traversé l’ordre des causes, c’est-à-dire un ordre qui fait sens. Qu’est-ce qu’une psychanalyse dans l’histoire de la métaphysique ? Une psychanalyse met le parlêtre à l’épreuve du sens. Elle met ce qui, pour lui, fait sens à l’épreuve de l’énoncé. Elle met à l’épreuve un être qui ne doit cet être qu’au sens. Elle le met à l’épreuve du sens qui s’ensuit de la chaîne signifiante. Et la question est de savoir si, de cette épreuve, il accède à un réel, c’est-à-dire s’il accède à une position qui ex-siste au sens.

    C’est existentialiste, et je ne répugne pas à la formule dont Jean-Paul Sartre l’avait décoré de «l’existence précède l’essence». Je pourrais très bien en donner ma version lacanienne selon laquelle le réel précède le sens, sauf qu’une analyse veut dire qu’il faut en passer par le sens pour accéder à ce réel en tant qu’il pourrait précéder le sens.

    Je vois en tout cas ici fondé le réel en tant qu’exclu du sens, c’est-à-dire qui ex-siste au sens. C’est ce dont le nœud est préposé à rendre compte.

     

    II– Après-coup de l’émergence de l’ex-sistence

    1. Modus ponens

    Le symbole du jugement

    J’ai introduit un symbole lacanien, ce que je ne fais pas souvent. Peut-être même ne l’ai-je jamais fait. Je me contente d’ordinaire de manier ceux que Lacan lui-même a forgés à notre usage. Si cette fois je l’ai fait, c’est pour donner plus de consistance au concept de l’ex-sistence en le formalisant sous les espèces d’une relation entre deux termes.

    Pour ce faire, j’ai détourné le symbole que Frege – qui est à l’origine de ce qui s’est développé au vingtième siècle essentiellement comme la logique mathématique, symbolique – a introduit dans sa Begriffschrift, son Écriture conceptuelle, qui est parue en 1879 et qui se présentait comme un langage formalisé de la pensée pure conçu sur le modèle de l’arithmétique, de ce qu’il appelait «le langage de l’arithmétique».

    Ce symbole est le suivant.

                                    

    Il est fait, pour Frege, de la combinaison d’un trait vertical et d’un trait horizontal. C’est le premier symbole qu’il introduit dès le paragraphe 2 de son Traité comme le signe qui exprime le jugement. Qu’appelle-t-il jugement ? C’est un acte de la pensée qui porte sur un contenu. Ce contenu du jugement est lui-même exprimé par un signe ou un ensemble de signes, disons, dans notre langage, une chaîne signifiante. Cette chaîne s’inscrit pour lui à la droite du symbole.

                                    

    Ce symbole est chez Frege un préfixe qui signifie que ce qu’il appelle l’auteur affirme la vérité du contenu, affirme qu’il en est ainsi. Il affirme une vérité dans un cadre conceptuel qui reste pris dans la notion que cette vérité est conforme à la réalité.

    Si ce symbole est omis, s’il y a seulement le terme de droite, alors pour lui il n’y a pas jugement. L’auteur introduit seulement une ou plusieurs idées sans se prononcer sur leur vérité. Il vous donne des idées, mais il ne les prend pas à son compte, il ne garantit pas qu’il en est ainsi.

    Chez Frege, cela se décompose. Si l’on se contente du préfixe écrit par un trait horizontal, on n’introduit qu’une proposition qui ne devient affirmation que si l’on ajoute le trait vertical. Il faut à droite une proposition pour que cela ait un sens. Il refuse que n’y figure qu’un simple substantif ou la notation d’un substantif.

    Il n’accepterait pas par exemple que l’on écrive, en utilisant le symbole, maison pour dire «il y a une maison». Il faut une proposition complète pour que le symbole du jugement puisse être employé à bon escient.

    Un indémontrable majeur

    Si je retiens ce symbole, si je le détourne à notre fin pour en faire le symbole de l’ex-sistence au sens de Lacan, c’est pour l’usage auquel ce symbole est mis dans l’énoncé des règles d’inférence. Ce n’est pas la peine que j’en développe la notion générale, je me contenterai de l’énoncé d’une règle d’inférence majeure, et où l’on fait l’usage du symbole de Frege. Voilà les données du problème. On affirme que «si B alors A», on affirme aussi en même temps, en les liant, la proposition B, et alors on peut supprimer B dans la proposition conditionnelle, la première, pour obtenir la position de A.

    C’est une mécanique logique tout à fait primaire, qui figurait d’une façon presque formalisée dans la logique des stoïciens comme le premier des indémontrables dont ils faisaient la liste. Ils ne faisaient pas la différence aussi soigneuse que nous avons appris à la faire entre axiome et règle d’inférence, et ils faisaient de cette mécanique-là un indémontrable majeur conditionnant la pensée logique. Le résultat, c’est qu’à la fin du processus on a une proposition A inconditionnée, alors qu’au départ on a un A qui est conditionné par la position de B.

                                      

    Tout cet échafaudage, c’est ce que la scolastique, qui s’y est mise aussi, appelle le modus ponendo ponens. C’est une des formes du modus ponens, c’est-à-dire une façon, un mode, une modalité logique de poser un terme en en posant, ponendo, un autre, en l’occurrence B.

    Vous avez encore un autre modus ponens, qui est celui-là le modus tollendo ponens, qui fonctionne de la façon suivante : on pose A ou B, en donnant au «ou» un sens exclusif, et si l’on pose «non B», alors on peut poser A. Cette fois-ci on a posé le modus ponens de A en ayant enlevé le terme B, la barre horizontale signifiant la négation. C’est un peu plus loin dans la liste des indémontrables stoïciens.

                                   

    C’est ce modus ponens, bien connu au bataillon – c’est vraiment le b.a.-ba de la mécanique logique –, que je détourne à mes fins et que je fais fonctionner d’une autre façon.

    J’ai entrepris de le faire fonctionner non pas à une place mais bien à deux places. Le concept de l’ex-sistence exige que l’on utilise ici deux places. Je place à gauche du symbole de l’ex-sistence l’ensemble de cette articulation signifiante qui conditionne la position du terme de droite. Je mets avant le conditionnant et j’attribue l’ex-sistence au terme de droite.

                                     

    J’entends par l’ex-sistence du terme de droite que, conformément à la logique du modus ponens, ce qui le conditionne est annulé une fois que le parcours prescrit a été accompli. Une fois que l’on a atteint ça, dans la logique, on peut faire entrer la position de A dans de nouveaux calculs sans avoir à traîner après lui ce qui nous a permis de poser A. On peut dire que la condition est annulée précisément dans la mesure où l’on énonce que le terme de droite ex-siste, mais, tout en étant annulé, il est maintenu pour autant qu’il faut en être passé par là.

    Entre antécédent et conséquent

    C’est justement ce que signale la graphie de l’ex-sistence comme nous la reproduisons de Lacan, qui est là pour rappeler les attenances qui demeurent du terme de droite à celui de gauche. Ex-sistence conserve le lien du terme de droite avec le terme de gauche. C’est ainsi qu’en utilisant ce graphisme élémentaire nous disons que ce terme de droite ex-siste à celui de gauche. C’est une façon de poser ce terme comme tel, d’affirmer la vérité de sa position, mais à la suite d’un parcours logique.

    À le dire ainsi, on voit ce qu’a de paradoxal la notion de l’ex-sistence. D’un côté, le terme ex-sistant est là tout seul, il est là coupé de sa condition, il n’est plus enfermé dans la condition – comme on le voit ici figurer dans le jugement «si B alors A» –, mais, par un autre biais, il est aussi vrai que l’on y accède précisément par le moyen de ce dont il est fait abstraction.

    Ce sont des têtes d’épingle, mais, à y être attentifs, on s’aperçoit que la notion de l’ex-sistence – une notion lacanienne qu’il s’agit de construire un petit peu, puisque nous la trouvons chez Lacan plutôt utilisée que thématisée – modifie celle de la conséquence.

    Une conséquence logique, c’est seulement «ce qui suit». Lorsqu’on parle de conséquence, on met l’accent sur ceci que le conséquent reste purement et simplement attaché à l’antécédent et qu’il est du même ordre.

    C’est précisément ici que l’ex-sistence se distingue de la conséquence, parce que l’ex-sistence introduit une discontinuité entre l’antécédent et le conséquent. Elle rejette le conséquent dans un autre ordre, c’est-à-dire dans un autre lieu. C’est ce qui fait le paradoxe et éventuellement l’oscillation que l’on constate dans l’usage du terme.

    D’un côté l’ex-sistence conserve la trace du lien qui articule les deux termes, et en même temps elle les désarticule, puisque c’est le second qui subsiste alors qu’on s’allège du premier. Mais évidemment, ex-sistence n’est pas substance, au sens où la substance se passerait de tout, et en particulier de ce qui l’a amenée au jour. Le terme ex-sistant est donc à la fois indépendant, inconditionné, mais il ne l’est qu’en tant que dénoué d’une condition.

    Si l’on veut, l’ex-sistence est un résultat, mais un résultat qui reste, alors même que l’on efface l’opération dont il résulte. Et pour faire sa place à la notion de l’ex-sistence, il faut encore pousser sur le côté celle de la supposition. Je l’ai déjà indiqué, il y a une différence tout à fait essentielle à faire entre supposition et ex-sistence, dans la mesure où le supposé demeure dans la dépendance directe de ce qui le pose et que, là, la condition ne peut pas être annulée. En ce sens, dans l’usage des termes tel que nous le pratiquons, ce qui est supposé n’ex-siste pas.

    2. Un reste ex-sistant

    Un effet de la chaîne signifiante

    Pour donner ici un exemple, qui est en fait ce qui nous guide aussi bien, lorsque Lacan ramène l’inconscient au sujet supposé savoir, c’est en tant qu’il n’en fait qu’un effet de la chaîne signifiante telle que structurée dans l’expérience analytique. Et il prend bien soin de préciser, pour ceux qui ne donneraient pas au terme de supposition la valeur qui convient, que cela n’est rien de réel. L’expérience analytique se déroule ainsi sous le chef d’une supposition. Que, de cette opération, quelque chose vienne à ex-sister n’est à cet égard qu’une hypothèse, c’est-à-dire que la supposition laisse place, fasse place, introduise, permette l’accès à une ex-sistence, et, pour le dire encore autrement, que, du sujet qui n’est que supposé, puisse venir à ex-sister à cette même place ce que Lacan a baptisé du terme d’objet petit a.

                                                  

    C’est ce qui supporte au plus simple ce dont Lacan a donné les coordonnées sous le nom de la passe. La passe serait le moment de l’éclipse de la supposition en tant qu’elle laisserait un reste ex-sistant, c’est-à-dire que cela désignerait le virage de la supposition à l’ex-sistence. Et un virage affectant le sujet qui, tout en étant destitué, s’en trouverait par là même d’autant plus ex-sistant. Lacan le signale d’une façon très précise, et qui se laisse exactement repérer sur ce schéma tout élémentaire qu’il soit.

    On ne voit pas pourquoi on devrait parler de post-analytique – je le dis pour moi, puisqu’il m’est arrivé d’en parler – pour qualifier ce qui se laisse dénommer d’une façon plus située, plus prenante, le domaine de l’ex-sistence. Considérons, dans ces termes élémentaires, l’après-coup de l’émergence d’une ex-sistence. Une fois qu’une ex-sistence a émergé, conformément à l’usage classique du modus ponens, l’antécédent est réductible au semblant. L’antécédent – ce que comporte d’ailleurs l’usage du symbole que j’ai proposé – n’ex-siste pas, tandis que l’ex-sistant, lui, paraît réel, au moins il est posé comme réel. On peut donc donner une formule générale qui qualifie le premier terme de semblant et celui de droite de réel.

                                                     

    L’ex-sistence est-elle «vraiment» en mesure de «fonder» le réel ? Je mets «vraiment» et «fonder» entre guillemets, parce qu’on se demande si l’on a vraiment atteint la notion du réel qui convient lorsqu’on est encore occupé de le fonder. Mais prenons ces termes, puisque, si l’on pose cette question, c’est bien que l’on a à se demander si le réel ne resterait pas sous la dépendance du semblant. C’est précisément la question qui tourmente Lacan, qui a défini le réel par l’impossible. Il a défini le réel par l’impasse où l’on peut se trouver dans une articulation logique et qui permet d’isoler ce qui en ex-siste.

    Une impasse logique

    Cette notion que l’on atteint l’ex-sistence à partir d’une impasse logique est ce qui explique le choix qu’il a fait du terme de passe pour ce virage de la supposition à l’ex-sistence. Ce terme renvoie à la notion que c’est à partir d’une impasse logique que l’on peut à proprement parler opérer le véritable modus ponens, c’est-à-dire qui est là tout à fait disjoint de la conséquence.

    C’est pourquoi ce que je vous ai dit du modus ponens est un échafaudage, parce que c’est ici évidemment en ligne directe que ça se suit. C’est simplement une conséquence que l’on peut amputer de son antécédent, de sa prémisse.

                                  

    L’idée de Lacan est que, d’une impasse logique, surgit quelque chose qui est d’un autre ordre que ce qui s’est là coincé.

    Définir le réel par l’impossible, ce n’est rien d’autre que de définir le réel par une modalité logique, c’est-à-dire par la logique, et c’est donner le pas à la logique sur le réel. En l’occurrence, l’ex-sistant n’a valeur de réel que par rapport à la logique qui le conditionne.

    Régulièrement, nous voyons le dernier Lacan en appeler à l’impasse, souhaiter des impasses bien structurées, des impasses qui se démontrent et, comme il le dit dans Télévision, «des impasses qui s’assurent à se démontrer». S’assurer à se démontrer, c’est ce qui est là encapsulé dans ce symbole d’assertion. C’est parce qu’il espère des impasses bien structurées que cela permet d’en toucher, comme il dit, le réel pur et simple.

    Il ne le précise ce réel d’être pur et simple que parce que ce n’est pas si sûr qu’il soit pur et simple. Il est plutôt impur et complexe d’être dépendant de la démonstration de l’impasse.

     L’inconscient ex-siste au discours

    C’est pourquoi nous trouvons aussi bien chez Lacan un usage dépréciatif de l’ex-sistence. Par exemple, allez voir la troisième partie de son écrit Télévision, où il introduit son idée de discours : «Je ne fonde pas l’idée du discours sur l’ex-sistence de l’inconscient, c’est l’inconscient que j’en situe de n’ex-sister qu’à un discours.» Je souligne ce «ne que» pour utiliser notre petit symbole. Ce qui est ici à gauche, c’est le discours, et l’inconscient ex-siste au discours. Je ne fais que transcrire sa phrase. L’inconscient ex-siste au discours et ne fait qu’ex-sister au discours.

                                               

    Que veut dire cet usage dépréciatif ? C’est un usage limitatif. Cela limite l’ex-sistence de l’inconscient à ex-sister au discours. C’est un usage de la notion d’ex-sistence qui met l’accent sur ce qui continue d’attacher le terme ex-sistant à ce par rapport à quoi il ex-siste.

    Il considère ici en effet ces discours dont il a donné les formules comme des articulations signifiantes qui ne sont qu’une construction, un artifice, qui ne sont qu’un ensemble articulé de semblants, et que l’ex-sistence de l’inconscient est strictement dépendante de l’articulation du discours.

    Il ne dit pas du tout – au moins là – que c’est électivement que l’inconscient ex-sisterait au discours analytique. Il entend que l’inconscient ex-siste au discours comme tel et que c’est même par rapport au discours hystérique que l’inconscient ex-siste le mieux, du moins le plus clairement. C’est en tout cas un usage de l’ex-sistant qui met en relief sa dépendance par rapport au discours.

    Lacan avait à l’occasion, antérieurement, volontiers articulé la dépendance de l’inconscient par rapport au discours analytique, lorsqu’il expliquait que l’inconscient se vérifiait d’autant mieux qu’il était interprété. C’est ce qu’il a pu dire dans «Radiophonie» quelques années auparavant, que l’inconscient se met à ex-sister toujours d’avantage plus on l’interprète. C’était aussi mettre en valeur le rapport d’ex-sistence qui sans doute fait surgir un terme, mais n’efface pas complètement sa relation avec ce qui le conditionne.

    L’ex-sistence est à éclipses, à cet égard. Cela ne va donc pas de soi que l’ex-sistence nous définisse le réel.

            3. Symbolisation et ex-sistence

    Double statut de l’inconscient

    Si vous prenez encore, dans Télévision, l’exemple qu’il y prend de Dieu, il dit très clairement : «Dieu a ex-sisté». Et puis, comme l’autre l’a dit, Dieu a cessé d’ex-sister aussi fort qu’avant, et Lacan évoque la possibilité que Dieu puisse reprendre de la force jusqu’à finir par ex-sister de nouveau.

    Nous trouvons la même oscillation concernant le statut de l’inconscient. Il est clair que l’inconscient, dans le dernier enseignement de Lacan, reçoit au moins un double statut, tantôt référé à la supposition du discours analytique, et tantôt relevant de l’ex-sistence au point que Lacan puisse le dire réel.

    Son dernier enseignement navigue dans cette problématique. L’inconscient est-il supposition ? L’inconscient est-il ex-sistant ? Et cette ex-sistence délivre-t-elle ou non un réel ?

    D’ailleurs, un des problèmes du domaine de l’ex-sistence, autrement dit post-analytique, est de savoir si après une analyse on croit encore à l’inconscient ou plus. Lacan ne se privait pas de témoigner des grands doutes qu’il nourrissait sur la densité de la croyance en l’inconscient des analystes pratiquant l’analyse. Une fois que le savoir supposé qui s’ensuit de la position de l’analysant dans le discours analytique s’est éclipsé, qu’est-ce qu’il reste de la position de l’inconscient chez un praticien ? Cela lui paraissait au moins quelque chose qui était à interroger.

    On a en effet, chez Lacan, un inconscient symbolique, le fameux «structuré comme un langage», mais on a aussi un inconscient que je ne reculerai pas à dire imaginaire – c’est celui du savoir supposé –, et puis l’idée d’un inconscient qui serait réel et qu’il met à l’épreuve et qu’il écrit.

    Il faut ici saisir en quoi cette problématique de l’ex-sistence à la fois se différencie de et aussi poursuit la problématique beaucoup plus connue, beaucoup plus parcourue, de la symbolisation, du style des «mots pour le dire», pour reprendre le titre d’un ouvrage de Marie Cardinale – tout récemment disparue – qui a eu sa célébrité.

    Tout le monde a pensé saisir ce dont il s’agissait dans le thème de la symbolisation. Je propose que l’on saisisse ce qui différencie et articule la problématique de l’ex-sistence et celle de la symbolisation.

    Un au-delà de désidentification

    Prenons d’abord la précaution de marquer que, chez Lacan, la problématique de l’ex-sistence ne concerne pas seulement la relation du symbolique et du réel, comme je le mettais en valeur avec les termes d’impasse logique et de passe, mais qu’elle s’étend aussi aux relations de l’imaginaire et du réel.

                                                  

    Lacan isole dans son dernier enseignement, par exemple, des termes qui ex-sistent à l’imaginaire. Je ne prendrai comme référence que celle, bien connue, qui apparaît une fois dans le Séminaire Encore, lorsqu’il évoque l’instance de la jouissance phallique comme hors corps. Cela se laisse placer sur ce schéma comme un terme ex-sistant à l’imaginaire.

                                        

    L’événement de corps [4] est l’analogue de l’impasse logique. C’est ce qui s’inscrit dans ce qui ex-siste au corps, de la même façon que ce qui fait passe ex-siste par rapport à ce qui du symbolique est logique. Les dix premières années de l’enseignement de Lacan donnent vraiment le sentiment d’explorer entre le symbolique et l’imaginaire ce qui est le recouvrement de l’imaginaire par le symbolique et précisément l’intersection des deux, aux fins d’assurer la dominance du symbolique. Ce qui se situe à l’intersection – ce qui avait d’abord retenu –, c’est un terme comme celui du phallus tel qu’il figure dans la métaphore paternelle, c’est-à-dire un terme imaginaire prenant valeur symbolique.

    Lacan a situé les principaux concepts de la psychanalyse dans cette intersection. Tout le premier mouvement de son enseignement tend à montrer le caractère symbolique de concepts qui étaient traités comme imaginaires.

    Cela a fait mouche avec la référence phallique considérée comme l’identification majeure du sujet mais ayant un au-delà du fait même de l’opération analytique, un au-delà de désidentification. C’est la première approche que Lacan a pu faire de la fin de l’analyse.

    Dans le Séminaire XI même, on trouve encore la formule de traversée du plan de l’identification. Qu’est-ce qu’il y a, peu développé mais présent, pour situer cet au-delà de ce qui figure à l’intersection ? On voit, d’une façon régulière, démontrable dans cette perspective, que ce qui est au-delà tend toujours à être défini comme réel.

                                           

    Un appel à la dimension du réel

    Dans le Séminaire XI, la traversée du plan de l’identification interroge sur la pulsion conçue comme réelle. Toute la problématique de la symbolisation est valable pour situer le cours de l’analyse, mais, lorsqu’il s’agit de sa fin, il y a en définitive, dans le premier mouvement de l’enseignement de Lacan, un appel plus ou moins précis à la dimension du réel.

    Voyons par exemple lorsque cette zone d’intersection est pour Lacan précisée. Non pas simplement le phallus mais le fantasme, à la même place, à cette place d’intersection mise d’autant plus en valeur que, pour donner la formule de ce fantasme, Lacan accole un terme symbolique et un terme imaginaire.

                                     

    Et Lacan de supposer que l’analyse fait obéir le fantasme à une logique qui se conclut par une traversée. La traversée du fantasme, c’est la reprise du terme de traversée qui figure déjà dans le Séminaire XI. Cette traversée veut dire finalement institution d’un non-rapport entre S barré et petit a et émergence d’un réel.

    Il en va encore de même si l’on se reporte au début de l’enseignement de Lacan, à la doctrine de la fin de la cure qu’il propose dans son article «Variantes de la cure-type». Tout ce qu’il articule de la cure analytique est en termes de symbolisation, mais ce qu’il articule de la fin de l’analyse se distingue de la symbolisation. Lacan a défini le cours de l’analyse comme symbolisation, que j’ai ramenée au plus simple en disant «des mots pour le dire», mais il n’a jamais défini la fin de l’analyse par la symbolisation, sauf peut-être au tout début, à la fin de «Fonction et champ de la parole et du langage» où l’on voit en quelque sorte un horizon de savoir absolu se présenter, scintiller.

    Il donne en fait vraiment sa première doctrine de la fin de l’analyse dans «Variantes de la cure-type», en la faisant équivaloir à la fin du moi chez l’analyste. Sans doute la fait-il équivaloir à une résorption de l’imaginaire pour pouvoir opérer à partir du lieu de l’Autre. Ce qu’il appelle, des termes qu’il avait alors à sa disposition, l’assomption de la mort.

    Qu’appelle-t-il là, avec des accents heideggériens, cette mort qu’il s’agit d’assumer ? C’est un terme dont la réalité est telle que l’on n’en peut rien savoir et que l’on ne peut qu’imaginer. Dès sa première doctrine de la fin de l’analyse, cela pointe vers un terme qui échappe au symbolique comme à l’imaginaire et qu’il appelle la mort.

    Les repères sont là d’emblée que soit situé, au terme de l’analyse, quelque chose qui reste à l’extérieur de la parlotte et qui s’extrait du semblant. On peut même dire, si l’on prend «Fonction et champ de la parole et du langage», soit le tout premier Lacan, qu’il parle de réalisation du sujet.

    Il est en effet question d’un sujet qui n’est pas réalisé au départ et que l’opération analytique conduit à venir à l’être. On voit là ce qui fait limite. C’est qu’il faudrait encore faire la différence de l’être et du réel.

                                                   

    Lacan opérera ce déplacement dans son dernier enseignement lorsqu’il parlera du parlêtre, c’est-à-dire qu’il situera l’être du côté du symbolique. Le parlêtre est une autre façon de dire le sujet. L’être est toujours du côté du symbolique. On s’attribue l’être. Il y a l’être aussi du côté de l’imaginaire, c’est lorsqu’on le repère sur l’unité du corps, et là on parle du corps parlant et de son mystère. Mais l’être s’éclipse devant le réel. C’est ce dont il est question dans ce dernier enseignement de Lacan, qui décide alors d’opérer d’emblée avec les trois dimensions et non pas de réserver celle du réel pour cet au-delà de la traversée. Il le réinclut, le situe et l’articule d’emblée dans son architecture nodale.

     

    * Le lieu et le lien, L’orientation lacanienne III, 3, 9 et 16 mai 2001, enseignement prononcé dans le cadre du Département de Psychanalyse de Paris VIII. Texte et notes établis par Catherine Bonningue. Publié avec l’aimable autorisation de J.-A. Miller.

     

    [1] Lacan J., «Note italienne», Autres écrits. Paris, Seuil, 2001, p. 309.

    [2] Miller J.-A., «Le réel est sans loi», La Cause freudienne n°49, Paris, Seuil, 2001, pp. 7-19.

    [3] Miller J.-A., Le lieu et le lien, op. cit., 2 mai 2001 (inédit). Voici, résumé, le passage auquel il est fait référence : «Lacan a affirmé que le nœud était en rapport avec la pratique analytique. Premièrement, il y a le symbolique. Vous recevez quelqu’un, vous lui demandez de parler. Vous mettez par là en action la fonction de la parole, ce qui mobilise le champ du langage. Deuxièmement, il y a l’imaginaire. L’analyse ne fonctionne que si le corps est là aussi dans l’expérience. Et troisièmement, il y a encore le réel, c’est-à-dire l’instance de ce qui n’a pas de sens.» .

    [4] Miller J.-A., « Biologie lacanienne et événement de corps », La Cause freudienne, n°44, Paris, Seuil, 2000, pp. 7-59.