Les références du Séminaire L'angoisse, des "pièces détachées"

Jacques-Alain Miller

"RCF 59"

Les références du Séminaire L'angoisse, des "pièces détachées"

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  • Les références du Séminaire L’angoisse,

    des « pièces détachées »

    Jacques-Alain Miller

     

    Quel objet est la référence ?*

    À la différence de l’objet autour duquel tourne ce Séminaire, la référence est un objet que l’on peut saisir, que l’on peut recenser, un objet identifiable qui semble présenter les caractères de l’objectivité, et sur lequel on peut s’accorder, à quoi peut s’accorder un « on ». Il y a intérêt à viser cet objet-là, le prélever sur un discours suivi, celui de Lacan, qui s’ordonne à un objet tout autre, petit a, qui, lui, ne se laisse pas saisir par le « on ». Nous sommes conduit à poser la référence comme un anti-objet petit a. D’où la pensée qui vient de montrer que la référence chez Lacan est davantage un objet petit a que chez beaucoup d’autres.

    La référence se dit au pluriel. Il y en a toujours plusieurs. On les recense, on fait des listes, on en oublie, on en retrouve.

    Comment fait-on ces listes?

    Pour faire une liste, on doit repérer les éléments qui ont vocation à y entrer, et ce n’est pas si simple. On fait essentiellement une liste de références à partir des noms propres, du titre des œuvres, et d’autres formes de noms. D’où le problème des noms propres sans indication d’œuvre. Par exemple, les références globales à Freud, celles d’ensemble à des philosophes, en dehors de toute assignation précise : Platon, Aristote, Kant, Hegel. Il s’agira de préciser l’œuvre dont il s’agit, le passage. Dans ce Séminaire, pour Hegel, c’est essentiellement la dialectique du maître et de l’esclave indiquée par Kojève, pour Kant, c’est l’esthétique transcendantale dans la Critique de la raison pure, mais, plus discrètement, l’Essai sur les grandeurs négatives, signalé essentiellement au début du Séminaire des Quatre concepts.

    Il y a aussi les références implicites. Quand Lacan se réfère d’ensemble aux philosophes ou aux analystes, ou « au meilleur des analystes » – l’expression figure une fois dans le Séminaire –, ou encore, quand il dit – ce qui ouvre tout un champ de recherches – : « Aucun théologien n’a jamais attribué une âme à Dieu ». C’est une thèse très forte. Il faut être très calé en théologie pour pouvoir valider l’assertion selon laquelle aucun théologien n’a fait ceci ou cela. Cela demande de proférer une opinion sur l’ensemble de ce que l’on place sous les espèces de la théologie.

    Il y a les références collectives, mais il y a les références cachées de Lacan, celles qu’il néglige de donner, et parfois on se demande s’il ne veut pas les donner. Il fait preuve, par exemple, à un moment d’une érudition étourdissante sur la circoncision : chez les Anciens Égyptiens, comment c’est arrivé chez les Juifs, l’opinion d’Hérodote. Il n’a pas tiré ça de son propre fonds, il y a évidemment des ouvrages derrière toutes ces références. Ou encore, quand Lacan évoque globalement ce qu’il appelle lui-même les références biologiques, qui sont fort nombreuses, elles sont standard. Il évoque les volumes qu’il a feuilletés, repris, qui restent à identifier. Il en va de même pour les références topologiques où, là, le champ n’étant pas si étendu, on peut faire certaines hypothèses.

    Une autre distinction est à faire entre les références commentées et celles qui ne le sont pas. Celles sur le contre-transfert sont très longuement commentées : Margaret Little, Barbara Low, Lucia Tower ; le texte de Theodor Reik avec report de Lacan à ses références, c’est-à-dire essentiellement la Bible ; les références à Jones, son travail sur la conception par l’oreille et le cas numéro 2 ; La structure de l’organisme de Kurt Goldstein, commenté, pas ligne à ligne, mais bien présent ; les commentaires, également à distance, de Pavlov; une lecture ligne à ligne de Piaget. Beaucoup plus de références ne sont que mentionnées, avec pas ou très peu de commentaires. On pourrait, pour ce qui est des références commentées, contrôler le commentaire de Lacan en faisant une sorte de commentaire de contrôle, et, pour les références qui ne sont que mentionnées, faire un commentaire de complément, à la place du commentaire que Lacan n’a pas fait. La question peut se poser, peut-être la plus amusante, celle où l’on a le plus de choix : jusqu’où étendre ce commentaire de complément?

    Les références constituent un ensemble complexe dont les frontières ne sont pas du tout assurées et un ensemble hétérogène. Je ne considère pas comme assuré de savoir quelles sont les plus importantes. Se repéreraient-elles sur la longueur du commentaire qu’en fait Lacan? Ce n’est pas si sûr. Les plus importantes ou les plus fécondes pourraient être les plus fugitives, qui sont en tout cas les plus signalétiques de Lacan, de sa « culture », et qui donnent un aperçu sur les bases et le fonctionnement de Lacan, qui incitent à travailler.

     Quelle est l’étymologie de la référence ? Le plus saillant de ce qu’on trouve dans Le Robert, c’est un écart assez frappant du verbe au substantif. Le substantif référence n’est pas un mot de la langue classique, il est daté de 1820 environ, le verbe référer étant attesté dès 1599. La forme pronominale se référer est attestée depuis le quinzième siècle, au sens de rapporter une chose à une autre, on réfère quelque chose à autre chose. C’est donné comme vieilli, mais on trouve dans le Séminaire l’emploi du mot référer dans son usage classique, ancien : « on réfère l’angoisse au réel » [1]. La référence ici prise par Le Robert est la traduction de Bentham par Étienne Dumont, son partisan, qui a fait beaucoup pour le répandre et faire connaître l’utilitarisme en langue française. Référence est un anglicisme, la source est latine, le mot anglais est d’ailleurs passé par le français, donc la source est commune. Référer, c’est le latin referre, reporter.

    On énumère trois sens de référence, comme on essaye de les distinguer dans les dictionnaires: 1. une action de situer par rapport à ; 2. le fait de renvoyer à un texte, à une autorité; 3. une attestation témoignant de la fiabilité.

    Si on se repère sur le premier de ces sens, il y a une seule référence de Lacan, elle est unique, c’est Freud. C’est vraiment par rapport à Freud qu’il situe et repère sa position. C’est la référence situation et on peut défendre l’idée qu’il y en a une et une seule. Quand Lacan lui-même s’essaye à résumer, non sans humour, le résultat de ce Séminaire, il dit qu’il n’aura ajouté qu’une petite précision, une articulation un petit peu plus précise à une indication de Freud [2]. Cela fait penser à l’indication de Whitehead qui disait: « Toute la philosophie, ce ne sont que des notes en bas de pages des dialogues de Platon. »

    Il y a la référence autorité, on renvoie à un texte. C’est la référence qui vous fait un abri. D’ailleurs, le sens 2 de référence n’est pas si loin du sens 3. On peut demander à une personne qui vient pour se faire engager : « Avez-vous de bonnes références ? » Il y a quelque chose comme ça dans la référence quand l’universitaire demande : « Donnez bien vos références ». D’une certaine façon, la référence autorité, qui est l’essentiel de la référence dans son mode universitaire, Lacan ne la pratique pas. Pour vous en donner une idée, je prends dans Le Robert cette citation d’André Maurois qui, dans ses Mémoires, dit ceci sur son rapport aux érudits : « Retranché derrière des parapets de notes et de références, je pouvais désormais les attendre sans crainte. » Cela dit bien la fonction de la référence rempart.

    Ce qui est l’essentiel de l’usage de la référence, Lacan ne le pratique pas, sauf avec Freud qui est à la fois sa référence situation et sa référence rempart. C’est ce qui fait l’illusion qu’on entretient sur les références de Lacan qui recoupent apparemment le discours universel. Elles sont apparemment objectives. Lui-même d’ailleurs y renvoie à l’occasion: « Allez lire ça. » Elles peuvent paraître être empruntées à la culture courante, au moins dans son temps, et l’on croit que c’est un point de concours entre Lacan, le discours universel, et entre Lacan et son auditeur devenu depuis son lecteur.

    On croit qu’on peut faire le départ, dans un Séminaire, entre ce qui est de Lacan et ce qui est commun, ce qui est de la culture, mais les références de Lacan sont toujours remaniées, refondues, trafiquées dans son discours. Ce ne sont jamais des morceaux du discours universel qu’on pourrait retrouver, qui seraient des éléments d’objectivité. Elles ne sont pas du tout importées brutes du discours commun. Ce ne sont jamais des références bouchons.

    Ce qui le montre bien, c’est qu’il y a une catégorie des références qui sont celles des autoréférences de Lacan. Il se réfère à ses propres textes et à ses propres énoncés dans le Séminaire. Par exemple, cette autoréférence si importante à la construction des deux miroirs telle qu’elle a été effectuée dans « Remarque sur le rapport de Daniel Lagache », une référence récurrente, et dans la mesure même où elle subit une modification. Les références de Lacan à lui-même ne sont pas du style « comme je le disais si bien », elles sont elles-mêmes fondues et remaniées dans le discours actuel.

    Si on prend les hétéro-références, les références de Lacan à d’autres que lui-même, elles sont plus nombreuses au départ et cela décroît ensuite, le moment de bascule étant entre le chapitre XII et le XIII. Dans le XII, vous avez un vrai feu d’artifice de références – j’en ai compté vingt-et-une –, dans le XIII, il n’y en a pratiquement pas.

    Les références qui se présentent comme les plus objectives, comme des morceaux ou des monceaux du discours universel, et spécialement les références à la culture de l’époque, loin de les traiter comme des autorités, comme des parapets, ainsi que le fait André Maurois tapi derrière, comme il se décrit, Lacan les traite bien plutôt comme des murmures qui forment un mur qu’il s’agit de traverser. André Maurois est dans la position défensive derrière son petit muret, alors que Lacan est dans une position offensive. Le rempart des références à la culture du temps, il s’agit de le faire sauter, de le dynamiter, de le traverser ou de desceller les pierres de ce rempart. Dès le début de L’angoisse, Lacan convoque une masse de références, mais pour aussitôt les mettre à distance. Il évoque au début du Séminaire « une philosophie dite existentialiste », Sartre, Heidegger, et en même temps il pousse ça de côté [3].

    La pensée philosophique avait choisi de s’accrocher à la référence à l’histoire, elle en a été détachée et la voilà désorientée et ne trouvant de recours qu’à évoquer l’angoisse. Lacan pense là à Hegel, sans le mentionner, à partir de qui il y a eu une lecture de ce qui se passait dans le monde et de l’histoire du monde. Cette conviction de rationalité a été transmise à Marx à travers le communisme, elle a informé l’intellectualité – nous savons les lois de ce qui se passe, nous savons où ça va –, et Lacan considère que la poussée de l’existentialisme vient du fait que l’histoire a cessé d’être aussi lisible qu’on pouvait se l’imaginer. Il le traduit comme un effet de désarroi. Il évacue Sartre d’un paragraphe en disant qu’il ne fait qu’essayer de remettre le cheval du désarroi – référence à la phobie du petit Hans –, le cheval de l’histoire, dans les brancards, de remettre l’histoire sur les rails. Quant à Heidegger, il l’écarte plus poliment en disant que la référence vécue de la question heideggérienne n’est pas l’angoisse mais le souci [4]. Il reprendra ce Sorge heideggérien un peu plus loin, d’ailleurs pour le mettre aussi de côté. Une masse de références est ainsi évoquée et vise plutôt à en dégoûter son auditoire. Ce n’est que par la suite que, pour un ou deux passages, il ira reprendre Sartre à partir de La nausée et de la partie consacrée à la psychanalyse dans L’être et le néant.

    L’évocation globale des références biologiques est un autre exemple de cet effort pour traverser le mur des références obligées [5]. Le mouvement de la référence chez Lacan est tout le contraire d’un ralliement, ce n’est pas non plus une réfutation. Cela consiste à détacher un morceau du discours universel et à le plonger dans une dimension autre, celle du discours analytique. Ce n’est pas du tout d’aller s’accrocher, se mettre à l’abri, mais plutôt de traverser le parapet pour arracher un morceau du discours et l’emporter, pour le dévorer, pour le cuisiner. C’est particulièrement vrai des références commentées. Le commentaire des références par Lacan n’enrobe pas, c’est un arrachement, une soustraction qui est faite à l’auteur, à son discours, à la culture commune, une soustraction et un retournement, ainsi dans l’image du gant retourné empruntée à Kant [6]. On a parfois le sentiment que Lacan ne se refuse pas à faire dire à un texte le contraire de son intention explicite.

    Les références de Lacan ne constituent pas un référentiel au sens que Le Robert emprunte à ce logicien bien oublié, philosophe de la logique, Ferdinand Gonseth, et qui a commis un ouvrage au titre savoureux, Le référentiel, univers obligé de médiatisation [7]. Un terrain de jeu est un commutateur, un opérateur de médiatisation entre l’un et l’autre. Le terme de référentiel désigne l’axe des coordonnées dans la géométrie analytique, et puis, il y a l’usage.

    Essayons de cerner l’usage courant du terme aujourd’hui : à référentiel, quel est le référentiel ? C’est le point où les uns et les autres s’accordent, même s’ils sont dans des positions différentes. Les références de Lacan, on voudrait s’en servir comme de référentiels, c’est-à-dire comme d’un élément commun à Lacan et à son lecteur. En fait, ce n’est pas du tout ainsi que cela doit être conçu. Toute l’opération de Lacan dans ses Séminaires part au contraire de la notion qu’il y a deux référentiels : le sien, qui n’est qu’à lui, et celui de l’auditeur – aujourd’hui du lecteur –, qui n’est pas le même, qui est justement fait d’un conglomérat d’idées vagues qui circulent. La situation est évidemment aujourd’hui différente puisque les idées de Lacan, ses mots, sont entrés dans le référentiel, et qu’il est encore plus dur de faire passer ce dont il s’agit avec Lacan. Chez Lacan, l’opération de la référence est toujours un transport, arriver à briser quelque chose de votre référentiel et de vous amener à son référentiel. Lacan le dit d’une façon assez limpide dans « Position de l’inconscient », où il évoque la responsabilité de l’enseignant s’adressant à des psychanalystes qui doit se sentir responsable de son effet de discours, de son effet de parole [8]. Il est question d’une prouesse, un tour de force que Lacan réaliserait secrètement dans chaque leçon de son Séminaire, qui est d’arriver à contrôler comment on va comprendre, et pour cela, il ne faut pas qu’on comprenne ce qu’il dit dans le référentiel qu’on a déjà. Il s’agit, en expliquant quelque chose, de modifier le référentiel de l’autre [9]. Il explique tout l’encrassement produit chez l’auditeur par tout ce qui est l’enseignement [10]. Il continue dans ce style pour arriver à « une obtusion ordonnée » sous-tendue, dit-il, par une koinè, une opinion commune, une croyance commune, un discours universel de la subjectivation [11]. La prouesse de chaque Séminaire, c’est de concasser la koinè, concasser votre référentiel, ce qui suppose de vous dérouter, mais pas complètement, vous laisser certaines marques, mais modifier le cadre de référence dans lequel vous l’entendez.

    La référence lacanienne est plutôt de l’ordre de la pièce détachée, qui est évoquée à un moment du Séminaire comme étant une des guises, un des modes d’apparition de l’objet petit a [12]. Qu’évoque-t-il ? D’abord que nos objets sont constitués de pièces détachées qu’on peut remplacer ou pas. La pièce détachée est liée à un certain emploi dans un certain contexte, dans le reste de l’objet, et qu’est-elle toute seule, la pièce détachée qui peut éventuellement alors trouver un nouvel emploi? C’est une pièce que l’on a enlevée à son référentiel. Lorsque Lacan évoquera le schéma des deux miroirs, c’est exactement ce qu’il fait. Où est-il allé chercher ce schéma ? Dans un manuel de physique et une expérience amusante du nommé Bouasse qu’il avait dû rencontrer dans ses études, et il a prélevé cette pièce détachée de ce manuel de physique pour coller de la psychanalyse là-dessus et faire un certain nombre de variations. Le schéma lui-même est une pièce détachée.

    Bien qu’elles puissent paraître par beaucoup de traits un anti-objet petit a, un objet commun déjà tamisé par le discours courant, en fait Lacan utilise les références comme des pièces détachées. Il va les soustraire, il s’enfuit avec le pot d’échappement de l’un, le guidon de l’autre. La référence implicite est là Duchamp qui, en prélevant une pièce détachée, en fait, lui, un objet esthétique, en manipulant un petit peu et surtout en mettant le piédestal, en expliquant : objet d’art. Est là aussi derrière le bricolage de Lévi-Strauss qui apparaît comme thèse déjà dans La Pensée sauvage [13].

    Lacan ne refuse pas du tout que son enseignement soit de l’ordre du patchwork. Ce qu’un de ses anciens élèves a retourné contre lui dans un passage assez amusant: « Mais qu’a-t-il inventé Lacan? Le signifiant et le signifié ? Non! C’est Jakobson. A-t-il inventé ceci ? Non! C’est Sartre... » Pour lui, Lacan était un montage de morceaux rapportés. D’ailleurs, Lacan a insisté sur le fait qu’un enseignement est aussi du patchwork. Il ne faut pas reculer devant le patchwork. Il dit, à propos de ce qu’il va chercher et trouver dans le Bloch et von Wartburg : « Je prends mon bien où je le trouve » [14]. C’est la doctrine de Lacan dans ses références, une doctrine de soustraction. La culture elle-même pour Lacan a la structure d’un patchwork [15], une idée qu’il faut peser parce qu’elle est tout à fait contraire à un certain abord du structuralisme et du « ça fait système ». C’est par exemple très à distance de ce qu’a pu construire Michel Foucault sous le nom d’une épistémè qui est supposée nous donner la consistance, la cohérence de l’esprit d’une époque, qui est d’ailleurs une autre version de ce qu’on appelait à un moment l’esprit du temps, le Zeit Geist. Il y a chez Lacan tout un versant qui n’est pas ça du tout. C’est fait de bric et de broc, sans se soucier des contradictions. L’idée de l’esprit d’une époque est déjà une élucubration extrêmement évolutionniste, que tout ça serait cohérent, y compris chez tout un chacun. Ce n’est pas non plus l’idée la plus commune qu’on a du structuralisme, où tout cela serait organisé. L’idée structuraliste de Lacan, c’est bien qu’il y a un noyau dur, celui du fantasme fondamental. C’est recouvert par un certain nombre de couches, un amas divers qui n’a pas une consistance. L’idée que tout dans la psyché de chacun répond à une logique et que tous les éléments trouvent à s’ordonner ne peut pas se recommander de ce passage de Lacan qui est cohérent avec ce qu’il exposait par exemple des identifications du moi comme d’un bric-à-brac.

    Si les références de Lacan sont à prendre comme des pièces détachées, par quelqu’un qui dit qu’il prend son bien où il le trouve, c’est-à-dire « cela devient mon bien le moment où je le prends », il donne ses références. Cela lui importe qu’on précise d’où ça vient. Il y a un très long passage où il se trouve extrêmement dur, en tout cas ferme, avec Piera Aulagnier, une dame qui avait apparemment un certain goût pour faire passer à son compte les propos qu’elle entendait au Séminaire de Lacan. Lacan ne le laisse pas passer et fait un foin public considérable.

    Il y a donc, chez Lacan, un pragmatisme de la référence. Il fait feu de tout bois, et même flèche de tout bois. Ce qui compte surtout n’est pas l’exactitude de la référence de Lacan, mais comment ça s’inscrit dans une argumentation. Quand Lacan veut faire passer quelque chose, il mobilise tous les arguments qu’il peut ramasser, y compris quand ça ne vole pas haut. Il dit d’ailleurs lui-même, à un moment – pas dans ce Séminaire –, qu’il peut prendre un argument pour sidérer l’assistance, et mieux faire passer ce dont il s’agit. C’est une argumentation, parfois de mauvaise foi, pour sidérer l’autre et obtenir qu’une vérité puisse s’insinuer et trouver son chemin. Lacan s’est d’ailleurs intéressé au Traité de l’argumentation de Perelman [16].

    Pour avancer une idée, comme un avocat, Lacan fait venir de tous les points de la culture et de la clinique des arguments pour prendre une question qu’il a parfois abordée par un angle nouveau. On dit qu’il se contredit, parce qu’on n’a pas l’idée justement de « sans le souci des contradictions ». Ce n’est pas de convaincre qu’il s’agit, mais de désarmer l’auditeur, de désarmer ses préventions, pour frayer le chemin de quelque chose qui compte.

    C’est ainsi que parfois même la référence lacanienne devient « unheimlich », non pas angoissante, mais étrange. Une référence familière, tamisée, rangée, inventoriée, on ne la reconnaît plus. Kant est par exemple pris comme référence pour les normes de l’objectivité, c’est une référence globale à l’esthétique transcendantale, et il vient en même temps à l’appui de cette étrange théorie de la cause qui s’élabore dans le Séminaire de L’angoisse à partir de l’Essai sur les grandeurs négatives, dont on trouvera la référence explicite dans le Séminaire XI.

    Essayons cette disjonction dans l’ensemble des références de Lacan. Ce que je viens d’évoquer vaut pour les références commentées, surtout les références cibles qui se trouvent retournées par Lacan, auxquelles il sait donner un autre sens. Il s’agit d’en distinguer les références ustensiles, les références instrumentales : topologiques, étymologiques, structuralistes, et aussi freudiennes. Ce sont des ustensiles pour travailler et pour attraper d’autres références.

    Cette disjonction n’est pas du tout absolue. Il y a un mouvement dans les Séminaires de Lacan à transformer les références ustensiles en références cibles – ce sont des « ustencibles ». Le plus clair, c’est Freud justement. On y trouve à la fois des appuis, des armes, des orientations dans les références qu’on y prend, et en même temps on ne reconnaît plus son Freud, sauf quand on l’a appris dans Lacan, bien sûr. C’est retourné, on s’appuie sur Freud pour montrer qu’en définitive l’angoisse a un objet, alors qu’on ne lit pas Freud comme ça. Freud est là sans doute ustensile, mais en même temps cible. L’étymologie est bien sûr pour Lacan, là et à d’autres occasions, un instrument, mais il marque tout de suite une distance. Il ne peut faire référence qu’en marquant une distance [17]. Il y a, en effet, une superstition de l’étymologie – c’est son sens originel, que l’on porte à l’occasion très loin. Ce sujet est débattu aux États-Unis, l’interprétation de la Constitution au sens originel : des juristes qu’on appelle « originalistes » – ce sont ceux qui ont toute originalité – essayent de faire rentrer les mœurs du début du vingt¬et-unième siècle dans les normes de la fin du dix-huitième.

    En affirmant que l’étymologie n’implique aucune superstition, Lacan en prend la plus grande distance. Peut-être est-ce une pierre dans le jardin de Heidegger, qui a inventé des étymologies extraordinaires, une étymologie en partie fictive. Mais surtout, Lacan est sur le chemin de donner beaucoup plus de place à la néologie qu’à l’étymologie. Dans la fin de son enseignement, il va créer les mots, créer où ils vont.

    Les références structuralistes sont instrumentales, sans doute. La référence à Lévi-Strauss est maintenue dans le Séminaire, mais on la voit vaciller. Même enrobé, Lacan est bien forcé de s’inquiéter du matérialisme primaire, comme il dit, auquel en vient Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage à poser que la structure articulée, la structure signifiante, est homologue à la structure du cerveau [18]. Cela prépare l’écart que Lacan prendra clairement avec Lévi-Strauss au début du chapitre II du Séminaire des Quatre concepts [19]. C’est le départ pris avec le lévi-straussisme et le matérialisme primaire de La pensée sauvage. L’ordre symbolique, puisqu’on peut le confondre avec la structure du cerveau, ce n’est pas l’inconscient, concept freudien.

    Tel qu’il est élaboré dans ce Séminaire de L’angoisse, l’inconscient freudien est lié à la fonction de la cause, dont j’indique la référence dans l’Essai sur les grandeurs négatives de Kant, qui permet de penser la béance [20]. C’est la béance qui s’ouvre et qui se ferme [21]. C’est l’évasif, l’achoppement, la clocherie. Le nouveau concept d’inconscient que Lacan introduira à partir de là montre que même l’instrument Lévi-Strauss devient cible. Pour Jakobson, cela mettra plus de temps. Le traitement de Chomsky au début du Séminaire XII est encore un traitement d’inspiration jakobsonienne, mais, dans Encore, et en présence de Jakobson cette fois, une distance est prise avec sa linguistique.

    Il reste les références topologiques, qui ne se prêtent pas tellement dans l’usage qu’il en fait à être prises pour cibles, puisqu’elles sont prises avec un certain non-sens. Il prélève des objets, des relations dans la mathématique et dans la topologie, mais, d’une certaine façon, la référence aux nœuds comportera une certaine critique de la topologie des surfaces. Vous voyez que l’on peut aller jusqu’au bout et dire que les références ustensiles sont elles-mêmes prises pour cibles et refondues dans le discours de Lacan.

    Il y a d’autres modes de références. La référence exemple est une importation sans transformation, mais c’est plutôt lorsqu’on fait lire la structure dans l’objet lui-même – peut-être l’usage que Lacan fait de Tchekhov. Il y a une sorte de « faire saillir » les éléments de structure. C’est surtout clair dans ce type de références qui ont ma préférence, les références éclairs, les références qui vont vite avec très peu de commentaires. Elles produisent une illumination, un effet de vérité. Lacan en explique le fonctionnement quand il évoque le livre d’Otto Rank sur Don Juan. Il dit qu’on n’y comprend rien, mais il donne ce fil : Don Juan est un rêve féminin. Vous pouvez traverser avec ce petit fil tel livre sur Don Juan [22], avec tout son fatras culturel. C’est une trouvaille. Vous avez ainsi à plusieurs reprises comme des applications soudaines d’un résultat qui vient d’être dégagé par un certain travail, et alors, hop ! une référence rapide, qui vient comme vérifier, boucler le travail d’investigation. C’est souvent une référence en position de point de capiton, en fin de chapitre, avec sa valeur de vérification du résultat acquis ou de l’angle qui a été choisi. Par exemple, à la fin du chapitre I, voilà une remarque qui n’est absolument pas développée [23]. Dans la philosophie, tout le monde sait que le passage le plus fameux sur les passions dans Aristote, c’est le livre II de La rhétorique, mais c’est autre chose lorsqu’on fait voir que les passions y sont traitées. Vous pouvez amener haut comme ça de références sur Aristote et les passions, des études très méritoires venant des États-Unis, de France, les passions à l’âge médiéval, dans l’Antiquité, mais il n’y a pas la petite remarque supplémentaire que la théorie des passions chez Aristote est développée spécialement dans La Rhétorique, c’est-à-dire loin de toute naturalité, comme effet du signifiant sur l’émotion, sur le corps. Ou encore, à la fin du chapitre V, en point de capiton, un insight nous est apporté par une référence, qui n’est pas développée, aux expériences de Pascal sur le vide au Puy de Dôme dans son lien au désir. Fin du chapitre VI, c’est un peu différent, on a une autoréférence à « La chose freudienne » [24]. Ou encore, fin du chapitre VII, vous avez une phrase sur Le Horla de Maupassant qui est saisissante : tout ce que Lacan vient de développer topologiquement est présent dans l’expérience vécue, la référence vécue du Horla [25].

    Les plus fugitives sont celles qui m’enchantent le plus, et aussi bien celles qui sont appelées par association, par contiguïté, celles qui ont un petit caractère hasardeux. Par exemple, la façon dont Lacan amène la personne de Tirésias [26]. Ayant parlé d’Œdipe aveuglé, il faut bien qu’il parle aussi de Tirésias, d’où référence aux Métamorphoses d’Ovide, et aussi à The Waste Land de T. S. Eliot, qu’il a déjà cité à la fin du rapport de Rome. Ensuite, appel à Apollinaire sur Tirésias, et cela rebondit au chapitre XIX. Lacan a visiblement repris en main The Waste Land et, à un autre propos, le voilà qu’il en cite des vers [27]. C’est la thèse « Don Juan est un rêve féminin ». Pour le monsieur, c’est toute une histoire, pour la dame, on oublie ça, comme Don Juan. La référence au Waste Land et à Tirésias revient au chapitre XIX pour illustrer autre chose. Il y fait un commentaire sur stoops, qui n’est même pas s’abandonne mais s’abaisse. Il a déjà parlé de ce verbe to stoop à un tout autre propos [28], le mot étant employé par Lucia Tower, qui n’a vraiment aucun rapport avec Eliot. Lacan est allé chercher dans le dictionnaire « She stoops to conquer » [29], par contiguïté. Une pièce qu’il est recommandé d’aller lire.

     

    * Texte et notes établis par Catherine Bonningue, à partir d’une transcription de Sylvie Ullmann, d’une intervention prononcée à la Soirée de la Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne du 15 novembre 2004. Nous avons maintenu le titre qui s’imposait à nous pour le petit compte rendu fait dans la Lettre mensuelle au lendemain de cette conférence ; J.-A. Miller a, trois jours plus tard, annoncé qu’il ferait cours sous le titre « Pièces détachées ».

     

    [1] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse (1962-63), Paris, Le Seuil, 2004, p. 162.

    [2] Ibid., p. 375 : « Ce que j’aurai pour vous articulé d’original cette année, c’est une précision sur ce qu’est le danger dont parle Freud. Conformément à l’indication freudienne mais plus précisément articulé, je dis que le danger en question est lié au caractère de cession du moment constitutif de l’objet a. »

    [3] Ibid., p. 16 : « Les références ne manquent pas, depuis Kierkegaard jusqu’à Gabriel Marcel, Chestov, Berdiaev, et quelques autres. Tous n’ont pas la même place, ni ne sont aussi utilisables. Mais je tiens à dire au début de ce discours que cette philosophie, il me semble la voir marquée de quelque hâte et même de quelque désarroi, dirai-je, par rapport à la référence à l’histoire à quoi se confiait la pensée philosophique. »

    [4] Ibid., p. 17.

    [5] Ibid., p. 82 : « Les références biologiques, les références au besoin, c’est essentiel, bien sûr, il ne s’agit pas de s’y refuser, mais à condition de s’apercevoir que la toute primitive différence structurale y introduit de fait des ruptures, des coupures, y introduit tout de suite la dialectique signifiante. »

    [6] Cf. Kant E., Prolégomènes à toute métaphysique future qui pourra se présenter comme science, Paris, Vrin, 1993.

    [7] Cf. Gonseth F., Le référentiel, univers obligé de médiatisation, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1975. Ce passage est repris dans Le Robert: « C’est ainsi que tout ce qui fait pour nous en telle ou telle circonstance la réalité d’un terrain de jeux peut servir de référentiel commun aux joueurs et aux spectateurs. »

    [8] Lacan J., « Position de l’inconscient » (1964), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 836 : « Pour nous, nous nous sommes toujours cru comptable d’un tel effet » – un effet de parole – « et, bien qu’inégal à la tâche d’y parer, c’était la prouesse secrète à chacun de nos “séminaires”. »

    [9] Ibid. : « C’est que ceux qui viennent nous entendre ne sont pas les premiers communiants que Platon expose à l’interrogation de Socrate. »

    [10] Ibid. : « Que le “secondaire” d’où ils sortent doive se redoubler d’une propédeutique, en dit assez sur ses carences et sur ses superfétations. De leur “philosophie”, la plupart n’ont gardé qu’un mixage de formules, un catéchisme en pagaille, qui les anesthésie à toute surprise de la vérité. D’autant plus sont-ils proies offertes aux opérations prestige, aux idéaux de haut personnalisme par où la civilisation les presse de vivre au-dessus de leurs moyens. Moyens mentaux s’entend. »

    [11] Ibid. : « C’est pourquoi seul un enseignement qui concasse cette koinè trace la voie de l’analyse qui s’intitule didactique, puisque les résultats de l’expérience sont faussés du seul fait de s’enregistrer dans cette koinè. »

    [12] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 56 : « Prenons par exemple ce module d’objet qu’on appelle la pièce détachée, et qui est si caractéristique de ce qui nous est donné dans l’expérience, l’expérience la plus externe, non pas l’analytique. N’est-ce pas quelque chose qui mérite qu’on s’y arrête, quelque chose qui apporte une dimension nouvelle à toute interrogation noétique concernant notre rapport à l’objet ? Car enfin, qu’est-ce qu’une pièce détachée ? Quelle est sa subsistance en dehors de son emploi éventuel par rapport à un certain modèle ? Celui-ci est aujourd’hui en fonction, mais il peut aussi bien demain devenir désuet, n’être plus renouvelé, comme on dit – à la suite de quoi, que devient la pièce détachée ? Quel sens a-t-elle ? Pourquoi ce profil d’un certain rapport énigmatique à l’objet ne nous servirait-il pas aujourd’hui d’introduction pour reprendre ce schéma ? »

    [13] Lévi-Strauss C., La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962.

    [14] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 21.

    [15] Ibid., p. 44-45 : « Tout ce que nous avons appelé le monde au cours de l’histoire laisse des résidus superposés, qui s’accumulent sans le moindre souci des contradictions. Ce que la culture nous véhicule comme étant le monde est un empilement, un magasin d’épaves de mondes qui se sont succédé, et qui, pour être incompatibles, n’en font pas moins excessivement bon ménage à l’intérieur de tout un chacun. »

    [16] Cf. Lacan J., « La métaphore du sujet », Écrits, op. cit., p. 889-892.

    [17] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 19 : « Voir l’étymologie n’implique nulle superstition, je m’en sers quand elle me sert. »

    [18] Ibid., p. 43.

    [19] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Seuil, 1973, p. 24 :  « De nos jours, au temps historique où nous sommes de formation d’une science, qu’on peut qualifier d’humaine mais qu’il faut bien distinguer de toute psychosociologie, à savoir, la linguistique, dont le modèle est le jeu combinatoire opérant dans sa spontanéité, tout seul, d’une façon présubjective – c’est cette structure qui donne son statut à l’inconscient. C’est elle, en tout cas, qui nous assure qu’il y a sous le terme d’inconscient quelque chose de qualifiable, d’accessible et d’objectivable. Mais quand j’incite les psychanalystes à ne point ignorer ce terrain, qui leur donne un solide appui pour leur élaboration, est-ce à dire que je pense tenir les concepts introduits historiquement par Freud sous le terme d’inconscient ? Eh bien, non ! je ne le pense pas. »

    [20] Ibid., p. 24.

    [21] Ibid., p. 25.

    [22] Sans doute Jacques-Alain Miller parle-t-il du Dictionnaire de don Juan (s./dir. P. Brunel), Paris, Laffont, coll. Bouquins, 1999.

    [23] Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 24 : « Pour vous laisser sur quelque chose qui vous occupe, je vais vous faire une simple remarque. Où Aristote traite-t-il le mieux des passions ? Je pense qu’il y en a tout de même un certain nombre qui le savent. C’est au Livre II de sa Rhétorique. Ce qu’il y a de meilleur sur les passions est pris dans le filet, le réseau, de la rhétorique. »

    [24] Ibid., p. 98 et 153.

    [25] Ibid., p. 116

    [26] Ibid., chap. XIV.

    [27] Ibid., p. 307: « When lovely woman stoops to folly and paces about her room again alone / She smoothes her hair with automatic hand and puts the record on the gramophone. »

    [28] Ibid., p. 230 : « Il n’est pas exclu que cette femme, qui est son analyste, il ne puisse, jusqu’à un certain point, la courber à son désir – to stoop en anglais, se courber ».

    [29] Titre d’une comédie de Goldsmith.