Lecture du Séminaire D'un Autre à l'autre

Jacques-Alain Miller

"RCF 64"
Editions Navarin

Lecture du Séminaire D'un Autre à l'autre

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    Une lecture du Séminaire

    D’un Autre à l’autre

    Jacques-Alain Miller

     

    I – Présentation du Séminaire*

    L’Autre et Dieu

    Le titre du prochain Séminaire à paraître de Lacan, qui se prononce d’un autre à l’autre, n’a pas de quoi retenir l’attention si l’on n’est pas déjà versé dans les arcanes lacaniens, qui conduisent justement à l’entendre D’un autre à l’Autre. Cela semble en effet renvoyer à ce binaire classique, fondamental, b.a.-ba de la distinction du petit autre et du grand Autre.

    Le petit autre, au début de l’enseignement de Lacan, c’est votre semblable, celui non seulement qui vous ressemble, mais qui constitue une projection de votre propre forme, c’est lui qui est formé à votre image – ce qui veut dire quelque chose de fort précis dans l’ordre du langage –, tandis que le grand Autre est tout autre. Il y a là position d’une dissymétrie telle qu’elle peut paraître animer une théologie lacanienne. C’est Althusser – on le sait maintenant – qui dit à Lacan, qui s’en souvient amèrement : « Oui, ce grand Autre entre l’homme et la femme, c’est Dieu, n’est-ce pas ? » Lacan s’est ému ensuite en public d’avoir été entendu comme ça. Peut-être est-ce l’écho de ce déplaisir qui se rencontre au tout début de ce Séminaire D’un Autre à l’autre – à écrire avec un grand A au premier autre et un petit au second – quand Lacan envoie un coup de patte, un coup de griffe, sans le nommer, à Althusser qui aurait déclaré renier le structuralisme, et qu’il le rattrape par la peau du cou, donnant alors son nom[1].

    Pourtant, à certains traits, le grand Autre de Lacan a à voir avec la puissance divine, si l’on se reporte au Séminaire Le Moi... où ce terme a été introduit[2]. On voit arriver, dans le chapitre XVIII, la référence à un Dieu dont Einstein disait qu’il n’était pas malhonnête, qu’il jouait franc-jeu, qu’il ne changeait pas la règle du jeu au cours de la partie qu’il mène avec l’humanité[3]. Tout-puissant à cela près, comme s’il ne lui était pas permis de changer cette règle du jeu, c’est-à-dire un Dieu qui retient au moins cela de celui de Descartes qu’il ne trompe pas, un Dieu qui a franchi le seuil du malin génie – cette hypothèse préalable, cette exagération de Descartes de voir que ça ne tient pas, le malin génie, que c’est inconsistant. Et, de fait, peut-être ne connaissons-nous pas tout ce que formule la règle du jeu, mais nous restons persuadés qu’elle ne va pas changer en cours de partie.

    Nous sommes dans une partie où le partenaire, dissymétrique, ayant posé les règles, ou étant ces règles elles-mêmes, s’abstiendra d’y toucher. C’est une foi que rien ne garantit et qui est pourtant au principe même de la science, qui suppose, souligne Lacan, le Tout-Puissant réduit au silence[4]. Une fois qu’il a posé les règles, il n’y touche plus. C’est au moins ainsi dans Descartes qui ne fonde la vérité que sur la décision de la divinité, étant entendu qu’ensuite il se garde de modifier quoi que ce soit. C’est à nous d’entreprendre le déchiffrement de la règle du jeu. S’il y a une chose sur quoi l’expérience analytique est établie, c’est bien la règle, et ce n’est pas sans tracas quand on doit la changer. Ceux qui font les analystes savent combien ils peuvent parfois hésiter à augmenter – cela va en général dans ce sens – le nombre des séances, voire le règlement qu’ils en attendent. Ce n’est pas sans difficulté qu’ils touchent aux éléments réglementaires qu’ils ont fait accepter au départ.

    Le Un borgien

    Pourtant, quand le grand Autre fait son apparition dans le discours de Lacan, il n’est pas du tout comparable à ce Dieu-là, invariable et muet. C’est celui qui peut me tromper, se distinguant par là des petits autres faits à mon image, dont je peux croire que je sais tout. La distinction des petits autres et du grand Autre repose sur la distinction de l’imaginaire et du symbolique et sur celle du moi et du sujet, le moi étant au principe de la constitution des objets du monde, et en particulier de ceux que je réduis à n’être que mes semblables, cette référence au stade du miroir étant la position de l’autre spéculaire, moi-même comme autre et comme semblable – l’autre, le même, comme dit Borges[5].

    Borges est d’ailleurs cet écrivain qui a introduit cette incertitude imaginaire dans le symbolique, l’introduction de l’imaginaire dans le symbolique sous la forme du fantastique donnant son style à ce qu’il a écrit. Le symbolique, chez lui, c’est essentiellement la littérature, c’est-à-dire un usage fantastique du langage, non pas où ça parle, mais où ça s’écrit. Le résultat est que l’auteur s’en trouve vaporisé, évanoui en vapeur, mais il en reste un, le créateur, qu’il appelle, dans un de ses recueils, el hacedor, celui qui fait. Mais, de par l’introduction de l’imaginaire dans le symbolique, ce moutonnement d’auteurs de littérature se réduit à ce qu’il n’y en ait qu’un et sa songerie. Un seul écrit et l’auteur égale le lecteur. Le langage est ici tout perclus d’imaginaire.

    L’Autre est au contraire introduit par Lacan comme un autre sujet authentique, et qui fait qu’il y a des rapports authentiquement intersubjectifs. Cette intersubjectivité – Lacan la reniera plus tard dans son Séminaire du Transfert –, ce qui en témoigne, son critère, sa preuve décisive, comme il s’exprime, mais non pas sans fondement, c’est que le sujet, un vrai sujet, peut vous mentir[6]. Il n’est pas que votre ombre portée, il n’est pas que marionnette. Le critère en est la possibilité d’un mensonge. Lorsque Lacan introduit le grand Autre, c’est avec cette précaution de dire que le sujet ne l’atteint jamais, mais qu’il le vise. Ce qui veut dire, comme il s’exprime d’ailleurs, qu’il me faut me contenter d’ombres.

                                                                                       S / A

    C’est là, en effet, que se tient Borges, dans un monde d’ombres dont la multitude n’empêche pas, mais au contraire met en relief son essentielle solitude. C’est bien cette multitude qui le lance dans des précisions méticuleuses pour essayer d’en fonder l’identité de chacun, mais cette identité reste toujours ombreuse. Borges est très soigneux pour monter ses décors, mais ce ne sont que des décors. Il est d’autant plus soigneux que son soin met en valeur l’être du décor qui s’avoue toujours réductible à l’Un. Le Un borgésien, le Un borgien, qui est un Un à l’infini, a été comme dessiné dans une nouvelle appelée « L’Aleph »[7], un reste d’infini : .

    L’objet-obstacle

    On retrouve ce symbole de l’infini dans D’un Autre à l’autre, précisément quand la partie qui se joue est incarnée par celle que propose Pascal dans son pari. La séparation du sujet et de l’Autre, qui est là inscrite, est faite pour indiquer la position initiale de l’analysant et de l’analyste. C’est l’analyste qui est là celui qui est capable de donner, dit Lacan, « la réponse qu’on n’attend pas »[8]

    Cela déplace les critères du mensonge. Le critère d’abord abordé sous les espèces du mensonge, celui de son authenticité, c’est qu’il n’est pas là où on l’attend, qu’il donne la réponse surprise, et c’est quand même toujours dans la réponse surprise que l’analyste peut, lui, se garantir dans son acte.

    J’ai vu arriver, pas plus tard qu’hier, une personne – quelqu’un recevant en tant qu’analyste pour la première fois, une vraie première fois – véritablement illuminée d’avoir donné in fine, à la fin de la première séance, une réponse surprise, sous la forme d’une question, lisant sa propre illumination sur le visage de sa patiente qui changea de couleur au moment d’entendre cet énoncé surprise. C’est très réduit, mais il y avait là une porte poussée pour cette personne dans la pratique analytique. C’est plutôt de bon augure de se retrouver fondé comme Autre par cet énoncé final, la patiente, également première, lui donnant le témoignage qu’elle n’y avait jamais pensé, commotionnée par ces quelques mots.

    Ce qui fait là barrage, et qui s’inscrit dans les graphes de Lacan comme relation imaginaire, trouve une traduction au niveau du langage, c’est le langage commun, où l’on n’apprend rien. Le franchissement du mur du langage commun demande qu’à l’initiative de l’Autre sujet, vienne, pour le sujet, une parole particularisée, sur mesure. C’est parce que les surprises s’aplatissent que l’on ne peut pas recommencer la surprise plusieurs fois, que l’on doit continuer de parler de la psychanalyse, essayer de trouver de nouveaux emboîtements, et que l’on ne peut pas se satisfaire du déjà là.

    Le destin du sujet dans l’expérience analytique ne se laisse saisir que comme réalisation, dans sa différence avec la totalisation, alors que le destin de l’Autre sujet n’est jamais décrit comme réalisation. On peut certes parfois le dire, comme la personne dont je parlais s’étant réalisée comme analyste, mais ce n’est que le début de la partie. Le destin de l’Autre sujet est au contraire toujours saisi par Lacan comme un mode de désêtre, effet paradoxal de ce qu’il appelait l’acte analytique « destituant en sa fin le sujet même qui l’instaure »[9]. Le sujet qui l’instaure, si c’est l’analyste, est là saisi dans sa destitution et non pas son désêtre.

    Une catégorie apparaît commode pour classer des versions que nous en avons reçues de Lacan, celle de l’objet-obstacle. Les premiers obstacles à la réalisation du sujet sont ceux que présente au sujet son rapport avec les petits autres, les semblables. C’est une image, puisqu’il ne s’agit pas de les retrouver chacun dans l’expérience. Le deuxième objet-obstacle, qui vaut comme une réduction de cette succession de petits autres, est le rapport du sujet avec l’objet a comme objet partiel. Mise entre parenthèses, cette formule est celle du fantasme.

    Cet objet-là est décrit dans le Séminaire de L’Angoisse comme un prélèvement corporel, et Lacan prend la peine de se promener dans une biologie bien à lui pour détailler comment et où s’opèrent, et sous quelle forme, ces prélèvements corporels[10]

    Un objet a unique, consistant

    On ne trouve rien de semblable dans le Séminaire D’un Autre à l’autre, même si le petit autre y est mis en valeur par l’article défini. Lorsqu’on saisit l’objet a comme prélèvement corporel, on est conduit tout de suite à la multiplicité : l’objet regard, l’objet voix, l’objet oral, l’objet anal. Dans D’un Autre à l’autre, Lacan ne décrit pas les objets a comme autant de prélèvements corporels, mais les construit comme une consistance logique, la logique venant là à la place de la biologie. La consistance logique est comme une fonction que le corps doit satisfaire par différents prélèvements corporels. Qu’il s’agisse là de la seule consistance logique qui puisse valoir pour le sujet, justifie le singulier. C’est en cela qu’il y a l’autre, l’objet a, mais comme unique, non comme multiple, l’objet a comme consistance logique que le corps doit satisfaire par divers prélèvements. Au contraire, l’article indéfini mis au grand Autre, déchu de son unicité, l’ouvre à la même multiplicité qui est celle des Noms-du-Père.

    Ce thème de la consistance de l’objet a est très discret dans ce Séminaire, mais on le trouve dans le compte rendu de l’acte psychanalytique[11]. Ce terme est à retenir puisqu’il m’a permis de nommer le premier mouvement de ce Séminaire « L’inconsistance de l’Autre ». Il s’applique à cette démonstration de l’inconsistance du grand Autre avant d’avancer vers la consistance logique de l’objet a.

    On trouve là, compliqué, ce que nous connaissons de « Subversion du sujet »[12], où est isolée par Lacan, non pas l’inconsistance de l’Autre, mais son incomplétude, sous la forme d’un manque dans l’Autre, dont il propose l’écriture S(Ⱥ). Ce terme est là pour protéger l’Autre de son inconsistance. C’est comme mettre en valeur, à peine, l’incomplétude de l’Autre au détriment de son inconsistance. Ce S(Ⱥ) est posé à partir de la définition du signifiant à laquelle Lacan était parvenu: « un signifiant est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant »[13]. Cette définition est reprise maintes fois dans le Séminaire D’un Autre à l’autre, avec un tout autre destin et un tout autre fonctionnement. Dans « Subversion du sujet », l’argumentation s’appuie sur la batterie des signifiants, c’est-à-dire sur un terme linguistique[14]. Le signifiant est avant tout saisi à partir de sa définition linguistique, et la batterie des signifiants est, par définition, complète. Prenant ceci comme référence, Lacan est obligé d’inventer un mode particulier de l’incomplétude, une incomplétude en quelque sorte non marquée, en invitant à ce qu’on la reconnaisse, que par rapport à cet ensemble – je mets des points pour désigner les signifiants –, il y a au moins un signifiant qui n’est pas là à l’intérieur, c’est celui qui permet de faire ensemble. Donc, « un trait qui se trace de son cercle sans pouvoir y être compté »[15]. C’est ce cercle lui-même qui vaut comme moins-un adhérent ou inhérent à la batterie complète. C’est un peu plus loin que l’on tombe sur la proposition « la jouissance manque dans l’Autre », faisant cet Autre inconsistant[16]. Tout le Séminaire D’un Autre à l’autre explore cette proposition glissée d’une façon si discrète dans « Subversion du sujet », il explore le rapport entre l’inconsistance de l’Autre et ce qui revient de jouissance du côté du sujet. De la même façon, plus tard, l’examen de la corrélation du sujet et de la jouissance amènera Lacan à faire intervenir cet être singulier qu’il appelle parlêtre.

    Son enseignement ne progresse pas par reniement, mais en agrandissant ces formulations menues qui passent inaperçues et, en se glissant dans cet interstice, il en fait découler les longues vingt-cinq leçons du Séminaire D’un Autre à l’autre. Dans la suite des Séminaires de Lacan, c’est d’ailleurs le dernier qui reste aussi long, puisque, à partir du suivant, L’envers de la psychanalyse – un titre attrayant pour le public –, il n’enseignera plus que tous les quinze jours. Nous tenons donc ici la pointe de son élaboration hebdomadaire.

    Un après Kurt Gödel

    Dans D’un Autre à l’autre, l’argumentation ne se fait pas à partir du signifiant linguistique, sinon à partir de ce que je suis bien obligé d’appeler la logique du signifiant, qui met en valeur non pas l’incomplétude, mais l’inconsistance. Lacan oppose cette inconsistance à ce qui fut la question et la réponse de Descartes quant à un Dieu qui garantirait le champ de la vérité[17]. Descartes, lui, a procuré un repos à cette interrogation, par sa démonstration. – Tu peux dormir tranquille parce que Dieu, une fois créés le monde et les vérités, n’y changera plus rien. Lacan dit ensuite que le problème de cette garantie « est aujourd’hui totalement déplacé, du fait qu’il n’y a pas au champ de l’Autre possibilité d’entière consistance du discours »[18]. Cet aujourd’hui renvoie, d’après moi, à un après Kurt Gödel, c’est-à-dire après la démonstration pour les langages formalisés, après le théorème d’incomplétude et d’inconsistance.

    Nous avons là comme l’inspiration qui soutient ce D’un Autre à l’autre, une inspiration qui fait métaphore des théorèmes de Gödel, bien entendu, qui déplace ses conclusions pour pouvoir affirmer que nulle part dans l’Autre ne peut être assurée de consistance de la vérité. Le sujet en quête de consistance de la vérité, qu’il ne trouve pas en lui-même, échouera aussi bien à la trouver dans l’Autre, sinon dans ce seul élément consistant, l’objet a, qui fait – Lacan emploie cette expression – la cohérence du sujet, qui fait aussi bien son étoffe[19]. La métaphore de l’étoffe est fréquente chez Lacan, venant vraisemblablement de Damourette et Pichon, de la personne menue et de la personne étoffée. Dans le Séminaire D’un Autre à l’autre, elle trouve tout de même à s’incarner dans des formes topologiques, d’abord par ceci que rien n’est plus simple, avec des formes topologiques, de vérifier que des coupures modifient la structure des lieux. Ces coupures topologiques sont pour Lacan comme la métaphore de l’interprétation.

                                                                           Autre / Jouissance

    Dans D’un Autre à l’autre, l’opposition est en fait entre Autre et jouissance, conformément à ce que nous trouvons déjà inscrit dans l’écrit de « Subversion du sujet », et on trouve, dès ce Séminaire, cette phrase : « Il n’est que trop évident que la jouissance fait la substance de tout ce dont nous parlons dans la psychanalyse. »[20] On trouve là quelque chose qui ne sera enregistré dans la comprenette que dans le Séminaire Encore, où Lacan énumère les deux substances reconnues par Descartes de la pensée et de l’étendue, et il y ajoute la substance jouissante[21]. Cela ne s’est enregistré qu’à partir de là, mais la notation est déjà ici présente qui travaille le Séminaire qui s’est d’ailleurs longtemps contenté de l’exploration du grand Autre signifiant, trésor des signifiants et lieu de la vérité, siège du discours universel, pour tout ce dont nous parlons dans la psychanalyse, les deux termes apparaissant ici comme les grands opposés, jusqu’à ce qu’avec le Sinthome et la suite, cet enseignement bascule décidément sur: parler dans la psychanalyse à partir de ce qui est substance jouissante. Il y a là tout un terrain qui est presque encore vierge, puisque le Séminaire s’est amoindri, s’est clôturé sans que les nouvelles catégories de la substance jouissante aient été véritablement produites et d’une façon suffisamment utilisable.

    Formes évaluables de la jouissance

    D’un Autre à l’autre est l’exploration de l’antinomie de l’Autre et de la jouissance, de l’Autre comme lieu de la vérité, d’une vérité qui ne peut pas consister, et de la jouissance qui ne vaut pas la même pour tous. Comme telle, elle est informe, et le plus-de-jouir, que Lacan construit à partir du terme marxien de plus-value, est ce qui donne forme à la jouissance[22].

    Il faut là bien faire attention lorsqu’on dit que le plus-de-jouir est formé sur la plus-value. La plus-value est un terme – je regrette d’avoir à le prononcer – évaluable, elle est chiffrable, et ce que Lacan appelle le plus-de-jouir est une forme évaluable de la jouissance, c’est-à-dire que l’on voit, au long des vingt-cinq leçons de ce Séminaire, un effet de logification totale de l’objet a, en tant qu’il est une consistance d’ordre logique qui répond à la consistance du grand Autre.

    Dans L’angoisse, c’est évidemment l’autre versant, puisque nous y voyons l’objet a saisi par le signifiant, mais comme un prélèvement corporel. Dans D’un Autre à l’autre, qui en cela y répond, nous voyons l’objet a saisi comme une pure fonction logique.

    C’est d’ailleurs ce qui donne la clef de tout ce que Lacan essaye dans ce Séminaire. Il présente, de façons diverses, à chaque fois, des formes évaluables de la jouissance. Pourquoi prend-il le pari de Pascal ? Parce que la jouissance, les plaisirs, comme dit Pascal, s’inscrivent dans la partie comme une mise, c’est-à-dire comme un signifiant. Dans les parties auxquelles Pascal s’intéressait tellement, c’était bien sûr le signifiant monétaire qui était là sur la table. Dans le pari de Pascal, on voit la jouissance valoir comme un élément signifiant, et vous pouvez prendre toutes les démonstrations qui se succèdent de Lacan, elles ont toujours ce même principe : mettre en valeur le caractère évaluable, c’est-à-dire signifiant, de la jouissance. C’est d’être allé au plus loin dans cette tentative qui lui permettra, dans L’envers de la psychanalyse, de formuler les quatre discours permutatifs. D’un Autre à l’autre est en quelque sorte l’atelier des quatre discours, et le point décisif pour pouvoir les écrire, c’est la logification de l’objet a.

    Cet objet n’est pas intégré sans difficulté au grand Autre. Il faut passer par l’inconsistance du grand Autre, par le trou qu’il comporte, il faut définir l’objet a lui-même comme le trou même qui se désigne au niveau de l’Autre, pour apparier le petit a au grand Autre. Quand Lacan parle d’un trou au niveau du grand Autre, il faut lui donner la valeur que le trou n’est pas un manque, mais ce qui permet, au contraire, dans les élucubrations logiques de Lacan, que le cercle intérieur de l’Autre soit considéré comme conjoint au cercle le plus extérieur, à une inversion près. Lacan dit en passant que c’est la structure même de l’objet a, ou même plutôt que l’objet a est cette structure où le plus intérieur se conjoint au plus extérieur en se retournant[23].

    Dire que l’objet a est ici cette structure, c’est dire qu’il est homogène au signifiant, et il est consistant parce que non troué. Dire que l’objet a est un trou, c’est dire qu’il est non troué. L’objet a se trouve inhérent à l’Autre. Pour résoudre ici ce point en quelque sorte paradoxal, il faut à Lacan créer un mot nouveau, un néologisme, qui n’a pas survécu à ce Séminaire – il l’a employé une ou deux fois par écrit –, ce terme n’étant pas resté dans la comprenette. Pour qualifier l’objet a, Lacan crée le mot de « enforme », enforme du grand Autre.

                                                                              a : enforme de A

    Le verbe existe, pas d’hier, de 1564 : on dit enformer pour mettre sur la forme. On peut enformer un chapeau, une chaussure, en les enfilant sur leurs formes qui les maintiennent dans leur tension. C’est la place que Lacan assigne ici au petit autre.

    La jouissance, un absolu

    Toutes ces constructions conduisent à substituer l’objet a au signifiant de l’Autre barré. On pourrait ici créer comme catégorie celle de l’ultime. Dans « Subversion du sujet », le terme ultime est un signifiant, tandis que, dans D’un Autre à l’autre, la fonction de l’ultime est supportée par petit a. On trouve un écrasement de toutes ces catégories qui, à un moment, ne font plus qu’une, et l’accordéon s’écrase dans une grande équivalence, puisque Lacan peut dire du petit a qu’il est la structure topologique du grand Autre, et dire ensuite que le petit a est le sujet lui-même. « L’altérité première, celle du signifiant » – du S1 – « ne peut exprimer le sujet que sous la forme de ce que nous avons appris dans la pratique analytique à cerner d’une étrangeté particulière. » C’est le « petit a essentiel au sujet, et marqué de cette étrangeté dont tout analyste sait ce dont il s’agit. »[24] Il y a là un renvoi à l’expérience analytique et un essai pour construire la connexion entre le signifiant et l’objet a.

    Cette petite construction de Lacan s’efforce de passer de la trace du sujet à l’enforme du grand Autre. Il part de cette propriété qu’il avait déjà exploitée, en particulier dans le Séminaire V, de la trace qui se laisse effacer de diverses façons[25]. Ce qu’il nomme ici – qui n’est pas non plus resté dans l’usage – les effaçons du sujet, ses diverses façons d’être effacé, qui sont, dit-il, supportées par l’enforme de A[26]. On doit comprendre, puisqu’elles sont diverses, qu’il s’agit d’autant de façons qu’il y a de formes corporelles de l’objet a.

    On retrouve cette indication lorsque Lacan souligne que la jouissance est sans doute ce qui se place à l’origine du sujet, ce qui à la fois réaffirme et déplace la démonstration qu’il faisait dans L’angoisse, sauf qu’ici, par rapport aux termes qui sont ceux du sujet, de l’Autre et de l’objet a lui-même, la jouissance apparaît comme d’un tout autre ordre. Ainsi, le terme qu’il utilise – il n’en fera pas fréquemment le rappel – est celui d’absolu. La jouissance, par rapport à l’Autre, est un absolu pour le sujet. Le terme est bien fait pour distinguer la jouissance de l’Autre, puisque, dans l’Autre, d’abord tous les termes sont relatifs les uns aux autres et se tiennent en système, et l’Autre est si peu un absolu que la question se pose de sa garantie, de l’Autre de l’Autre qui le garantirait, et que cet Autre de l’Autre ne s’y trouve pas. Le terme d’absolu affecté à jouissance le distingue donc tout à fait de l’Autre. Ce qui fait que, vu du côté du système, Lacan va jusqu’à parler de forclusion de la jouissance sexuelle[27], ce qui est une formulation préalable à celle qu’il retiendra du Il n’y a pas de rapport sexuel.

     

    II – Une leçon clinique

    Pour ne pas me distraire de la mise au point du Séminaire D’un Autre à l’autre qui m’occupe encore, je me propose de lire avec vous la leçon clinique la plus fournie de ce Séminaire, leçon qui m’a fait apercevoir des vérités premières – comme dit Lacan – qui ne m’étaient pas apparues dans les sténographies. J’ai intitulé ce chapitre qui présente d’une façon fulgurante une clinique de la perversion, sans plus : « Clinique de la perversion »[28].

    Lacan se propose ici d’avancer des « vérités premières » – un terme qui lui est cher puisque nous le retrouvons à sa place dans le Séminaire du Sinthome [29], un crincrin de vérités premières, comme je l’entends ici. Alors que ce Séminaire est chargé d’un certain nombre de constructions logiques, qu’il fait référence à la logique mathématique, entreprend de structurer le pari de Pascal sur le modèle de la théorie des jeux, nous sommes ici sur le sol freudien, le sol clinique[30].

    Je vous rappelle ma petite table d’orientation, qui est d’abord de référer ce Séminaire D’un Autre à l’autre, si chargé de logique, à celui de L’angoisse. Ce sont deux abords distincts, mais complémentaires de l’objet a, et qui même s’emboîtent.

    Dans L’Angoisse, l’objet a est avant tout présenté à partir du corps, les différents objets a apparaissant comme autant de prélèvements corporels, alors que, dans D’un Autre à l’autre, petit a comme consistance logique est au premier plan. Si l’on faisait valoir ces deux définitions comme antinomiques, ce ne serait pas par leur phase la plus profonde, puisqu’en fait, ça s’emboîte. Le prélèvement corporel obéit à ce que lui impose la consistance logique que lui construit Lacan dans ce Séminaire. Cela va jusqu’à l’un des chapitres suivants, que j’ai baptisé, parce que c’était son mouvement le plus profond : « Genèse logique du plus-de-jouir ».

    De tout le Séminaire, c’est avant tout dans ce chapitre « Clinique de la perversion » que l’on voit la position relative, complémentaire du prélèvement corporel et de la consistance logique, et c’est d’abord le retour sur le concept de sublimation, dont j’ai fait la première partie[31].

    Si nous représentons encore par ce cercle le champ de l’Autre où il y a le marché et les prix et aussi les plus-values, l’introduction de l’œuvre d’art est l’introduction d’une plus-value, et d’emblée, dans ce Séminaire, Lacan a construit le statut du plus-de-jouir sur le modèle de la plus-value marxienne.

    Lacan met un bémol, qu’il appelle d’ailleurs « un accent »[32]. Nous sommes là dans la disposition où la jouissance est extérieure au champ de l’Autre.

    Cette définition du champ de l’Autre par rapport à la jouissance revient à plusieurs reprises dans ce Séminaire et est essentielle. Par rapport à cette extériorité d’ensemble de la jouissance à l’Autre, le plus-de-jouir de l’œuvre d’art apparaît comme en infraction sur cet absolu extérieur de la jouissance.

    Nous avons ici – gardons les termes que Lacan a employés – une équivalence de l’objet a et de la jouissance, c’est-à-dire comme son ombre portée et son être dans l’Autre[33].

                                                                                        J ∫ (a)

    Lacan représente la structure topologique par un schéma qu’il faut déduire, qui accompagne le signifiant au champ de l’Autre où il s’inscrit comme de multiples enveloppes dont la dernière serait constituée par petit a.

    Ce qu’il appelle structure topologique, c’est le rapport de cette vacuole de petit a avec le cercle le plus extérieur, « rapport [qui] laisse intact le lieu où j’ai inscrit le a »[34]. Le a n’est ainsi pas une partie de l’ensemble grand A, mais au contraire comme un résidu. Nous retrouvons là la seconde équivalence entre, cette fois-ci, petit a et grand A[35].

                                                                                           J ∫ (a) ∫ A

    Ce Séminaire chemine entre cette double et apparemment contradictoire équivalence. Nous retrouvons ici employé ce terme d’extime que j’avais pêché jadis[36], et qui n’a été prononcé qu’une ou deux fois par Lacan pour qualifier cette position de l’objet a, conjoignant ce qui est le plus intime de l’Autre à une radicale extériorité[37].

    Nous avons là deux indications de Lacan. La première n’a pas été reprise par lui, et rend parallèle la distinction des quatre objets a avec les structures de bord qui permettent d’écrire les figures topologiques suivantes : la sphère susceptible de se réduire à un point, le tore où se conjoignent les deux bords opposés, le cross-cap qui a un schéma en quelque sorte circulaire, et la bouteille de Klein qui combine les deux dernières possibilités. La deuxième, sur la sublimation, n’est pas développée[38].

    J’hésite à définir exactement quels sont les quatre objets correspondant un par un à cette quaternité. Le terme de structure topologique ici employé à propos de a permet de joindre prélèvement corporel et consistance logique et surtout fait reculer l’identification de l’objet à quelque chose de concret. Ce que Lacan appelle ici objet a, c’est un trou dans l’Autre en tant qu’il a des bords et que chacun de ces objets impose une structure topologique distincte à l’autre. C’est en cela que l’on peut dire qu’il a un poids équivalent à celui du grand Autre puisqu’il lui impose une structure, et il nous détache de considérer l’Autre comme un recueil où se trouveraient totalisés, par exemple, les signifiants. Au contraire, l’objet a est ici avant tout désigné dans sa fonction de trou ayant un bord. Ce n’est pas le trou que nous retrouvons dans les nœuds borroméens.

    Pour l’indiquer tout de suite, Lacan n’est jamais revenu, à ma connaissance, sur ce point qui est très suggestif et qui devrait donner lieu à un développement, à un essai de retrouver quel objet répond à quel type de bord[39]. Nous tenons à la fois que petit a impose une structure topologique à l’Autre, qui est fait d’un trou, et donc de bords, et en même temps il est ici comme attirant, condensant, capturant – le mot est de Lacan – la jouissance, qu’il n’hésitera pas à dessiner, dans le Séminaire Encore, comme informe. Petit a, tout trou avec un bord qu’il est, impose une forme à la jouissance.

    Ce point de départ reste dans la ligne des constructions de Lacan, et c’est ici très sensiblement une construction inachevée, mais dont il décolle pour retrouver le sol clinique. S’il y a une structure clinique qui est mise en valeur dans ce chapitre – et on le retrouve dans un autre –, c’est la perversion. Lacan fait le « saut ».[40] Pensons aux Trois Essais sur la théorie de la sexualité.

    Je vais dire ici quelque chose de très précis et en même temps de simple à suivre[41]. L’expérience propre de Freud, c’est la névrose, ce sont les patients névrosés, d’abord hystériques, qui l’ont conduit à sa théorie de la séduction, c’est-à-dire à élaborer comme réel le traumatisme de la sexualité. Il est sensible que là où Freud a été conduit à introduire le terme de libido, Lacan fonctionne avec un concept de la jouissance qui n’a pas le même régime.

    La thèse de Lacan est que, si Freud, partant de l’expérience avec les névrosés, a été conduit à s’intéresser à la perversion et au rapport névrose/perversion, c’est parce que sa théorie de la séduction s’est effondrée, et qu’il a fallu qu’il s’intéresse au fantasme qui comporte des éléments pervers. L’accent que met Lacan porte sur ce point que Freud n’aborde la perversion que de façon médiate, à partir de l’expérience des névrosés. Dans les Écrits, par exemple, il accrédite cet abord, il ne le conteste pas, alors qu’ici, dans cet étonnant chapitre clinique de la perversion, il va au contraire tenter un abord en quelque sorte direct de la perversion, c’est-à-dire la rencontre du sujet pervers.

    Ce terme de perversion est passé de mode. Les psychanalystes s’y étaient accrochés et ils ont été forcés de s’en décrocher par des mouvements sociaux. Mais il n’y a pas un mot dans ce chapitre « Clinique de la perversion » qui concerne l’homosexualité, il n’est en fait question que des pulsions étudiées par Freud[42]. Du coup, Lacan amène ce qui est contemporain de Freud, à savoir les écrits qui visaient directement la clinique des sujets pervers[43]. Il promet ici un pas en avant sur Freud, et qui tient à sa façon, avec une notation[44].

    Nous avons ici la distinction faite entre le désir pervers présent ou soutenu par les fantasmes de névrosés et l’expérience comme telle du sujet pervers. Lacan écrira néanmoins, un peu plus tard dans l’année, que l’issue de la cure des névrosés ne se conçoit pas sans l’accès, la permission donnée à la jouissance tenue pour perverse, évoquant le « solde cynique » obtenu éventuellement par le névrosé à la conclusion de la cure[45]. Peut-être cette notation corrige-t-elle ces phrases du Séminaire[46].

    Vient ensuite un passage qui paraît moins essentiel où Lacan se réfère à son graphe du désir, et je concentre mon attention sur cette partie qui concerne le fameux grand S (Ⱥ)[47]. Il parle d’incomplétude, et cela peut paraître faible au point où l’on en est dans ce Séminaire, puisqu’on a déjà parlé de son inconsistance. Néanmoins, incomplétude foncière renvoie ici à la décomplétion du grand Autre par cet objet a que nous allons voir ensuite présenté dans l’expérience clinique elle-même.

    Vous avez ensuite, rapprochée, cette indication tout à fait claire : ce trou qui peut se distinguer du titre de l’objet a. Le petit a, quand il est désigné comme structure topologique et comme consistance logique, a, si je puis dire, la substance du trou, et c’est ensuite des pièces détachées du corps qui viennent se mouler sur cette absence[48]. On trouve d’ailleurs au moins une fois dans ce Séminaire l’indication de Lacan qui rapproche le trou du petit a d’un moule[49].

    Va commencer ici[50] la troisième partie de ce chapitre où nous allons voir mis en scène, d’une façon plus simplifiée que ces quatre bords topologiques, l’objet a comme trou et ce qui vient le combler[51].

    Nous avons là dans ce rapprochement, que d’ailleurs Lacan ne fait pas dans le Séminaire XI, une indication très précise. J’ai moi-même répété qu’il ajoutait à la liste des objets freudiens, l’objet oral et l’objet anal, la voix et le regard, mais ce qu’on découvre ici avec un tout petit peu d’attention, c’est ce qu’a introduit Freud lui-même sous le nom de pulsion scoptophilique, la pulsion à voir, et Lacan fera la démonstration dans ce chapitre que ce qui est au centre du sadisme et du masochisme, c’est la voix. Autrement dit, la liste freudienne des pulsions inclut déjà, mais non dégagés, l’objet scopique et l’objet vocal[52].

    Lacan ne s’escrime pas à commenter – quand on commente, on banalise évidemment un petit peu, et j’essaye de le faire le moins possible[53]. Il nous donne une définition qui est restée et qui prend sa valeur de ce que nous admettons que ce trou dans l’Autre a la structure de l’objet a et qu’il va capturer la jouissance sous cette forme-là[54]. Autrement dit, c’est resté aussi dans les annales que le sujet pervers assure la consistance de l’Autre. Ce qui prend tout son relief de toute la première partie qui démontre au contraire sa défaillance, son inconsistance[55].

    Donc, appuyés sur le fait que cette fonction a déjà été dégagée comme telle dans le Séminaire de L’Angoisse, et surtout dans le Séminaire XI, nous allons avoir une pathologie logique comparée de l’exhibitionniste et du voyeuriste, et un certain rapport non symétrique établi entre eux deux. Nous avons, dans ce chapitre, un parallèle établi entre les deux perversions qui comportent le regard et, selon Lacan, les deux qui ont comme objet la voix chez le masochiste et chez le sadique. Autant Lacan s’attache à souligner qu’il n’y a pas de symétrie entre exhibitionnisme et voyeurisme et entre masochisme et sadisme, néanmoins le rapport qu’il établit entre exhibitionnisme et voyeurisme est parallèle à celui du masochiste et du sadique.

    Ce qui fait apparaître ça, c’est la fonction tournante de l’objet a, que nous trouvons singulièrement située de la même façon par l’exhibitionniste et par le masochiste, tandis qu’une seconde manœuvre est celle du voyeuriste et du sadique. Nous avons, en fait, un schéma quaternaire extrêmement précis et qui n’apparaît que quand le texte est débarrassé de ses scories et qu’on y a cherché sa logique interne.

    Suivons les choses chez Lacan[56]. On y saisit que l’opération propre de l’exhibitionniste est de combler le trou dans l’Autre en faisant apparaître le regard au champ de l’Autre, ce qui est à distinguer de la mise en place du voyeurisme. L’exhibitionniste est comme happé par la jouissance de l’Autre à laquelle il veille[57]. Ce schéma fonctionne sur ce que j’ai appelé l’extériorité radicale de la jouissance par rapport à l’Autre, et il capture de la jouissance au champ de l’Autre par l’opération de l’exhibitionniste.

    Je serais tenté de donner une pleine valeur à ce terme d’acte exhibitionniste, qui n’est pas indifférent à Lacan, ce mot figurant dans le Séminaire « L’acte analytique »[58]. C’est un acte dans la mesure où il réalise une épiphanie de l’objet a comme regard.

    D’où la différence avec le voyeur, là aussi bien connue, qui interroge « dans l’Autre ce qui ne peut se voir »[59]. La description est faite ici de ce qui peut être le support de cet impossible à voir, à savoir le corps grêle, un profil de petite fille[60].

    Que veut dire exactement ici cette dissymétrie ? Dans l’opération exhibitionniste, en présentant l’objet ridicule ou l’objet glorieux, il s’agit d’obtenir la présence, l’apparition, la révélation de l’objet a au champ de l’Autre. Elle se soutient à l’occasion dans une posture d’immobilité du sujet, alors que le voyeur, lui, apporte son regard. C’est lui qui, également, réalise cette opération de bouchage, mais en prélevant sur lui et en payant le prix de son regard.

    Lacan évoque ensuite le voyeur sartrien. Comme il a fait souvent des critiques à Sartre, il lui rend hommage pour son voyeur regardant par le trou de la serrure[61]. Il garde le terme freudien, mais il opère en fait une scission de la pulsion sadomasochiste. Il nous démontre le même rapport que nous avons trouvé, en forçant à peine la chose, et qu’on trouve une fois par la suite. Pour l’exhibitionniste et pour le masochiste, on fait surgir au champ de l’Autre, tandis que pour le voyeur et le sadique, c’est prélevé sur le sujet lui-même. Lacan fait attendre son auditoire avant d’apporter l’objet voix[62]. Il récuse cette néoformation de sadomasochiste, justement toute son analyse est faite pour distinguer les deux versants[63]. Il récuse l’expérience de ses auditeurs en disant que « ce n’est pas parce que vous rêvez de la perversion que vous êtes pervers ». C’est fréquent chez Lacan[64].

    Il revient ensuite sur « nos sadomasochistes, qui, justement, sont toujours séparés. » Ce qu’il faut faire valoir sur tout ce qui dans le texte maintient l’expression freudienne[65]. Voilà un passage clé de cette clinique de la perversion, une phrase parfaitement balancée de Lacan, qui permet de comprendre ce schématisme que j’ai mis avec ce quaternaire[66]. Ce paragraphe est quand même éclairant, opposant bien faire surgir l’objet a dans l’Autre et assurer sa jouissance, tandis que l’Autre, n’est qu’une pièce détachée de soi, ne fait que boucher le trou[67].

    C’est là que Lacan s’avance à faire deviner que c’est l’objet voix qui est pivot chez le supposé sadomasochiste[68]. C’est assez d’actualité. Il faut entendre la pratique de la question dans sa valeur archaïque, c’est la torture pour obtenir l’aveu ou l’information. Nous sommes alors en 1969, et la guerre d’Algérie est encore proche, en particulier le livre d’Henri Alleg sur la torture est resté dans les mémoires[69]. Il fait deviner à son auditoire à partir de là que cela a rapport avec la parole[70]. Il faut penser que l’opinion mondiale a été révulsée par ce qu’on a pu apprendre de la porte ouverte à la torture caractérisée par une puissance qui est aujourd’hui la majeure sur la planète[71]. Lacan fait certainement une allusion à une pièce de Sartre d’après-guerre, Morts sans sépulture, où l’on voit représentée, montrée sur la scène, et bien sûr condamnée, la torture, et ce qu’il interprète comme : on veut garder encore le frisson[72].

    Il dit de la torture que ceux qui la pratiquent, quelles que soient les bonnes raisons majeures, le font parce que leur jouissance y est intéressée[73]. Indépendamment des raisons les meilleures, que c’est pour le bien, le beau, le vrai, dans la pratique, des sadiques essayent d’arracher au sujet la fides, le pacte de parole, sur lequel il est entré dans un certain nombre de relations[74].

    La démonstration de Lacan repose, non pas sur le texte littéraire, mais sur celui à qui l’on va emprunter la catégorie clinique, Sacher-Masoch. Qu’est-ce qui l’intéresse à n’avoir pas la parole ? C’est de la laisser à l’Autre et d’y faire apparaître la voix, quatrième des objets a[75]. Il s’agit ici d’obtenir que surgisse, qu’apparaisse chez l’Autre, la voix. Et plus elle sera froide, arbitraire, plus elle sera accordée à l’arbitraire, et plus le sujet soutirera sa jouissance. Je passe là sur une référence déjà rencontrée dans L’Angoisse[76], une allusion à ces petits crustacés qui s’envoient de la grenaille et quelques grains de sable dans le tube, histoire que ça les chatouille là-dedans[77]. Il sait que c’est lui qui obéit comme un chien, et c’est en même temps lui qui construit cette configuration. D’où la dérision. Il se fait dominer par un maître ou une maîtresse, mais c’est lui qui tire les ficelles de la scène[78]. Si l’on s’arrêtait à la première partie, on pourrait penser que c’est la voix que l’on écoutait au poste de radio, terrifié, dans les années 1933 et la suite, mais ce n’est pas ce que dit « moins d’autorité »[79]. Le sadique paye de cette pièce détachée qu’est sa propre voix[80]. Lacan introduit donc ici le troisième terme qui était à trouver entre prélèvement corporel et consistance logique : le trou topologique.

     

    III – Un schème porteur

    Rêverie

    Si je vais droit au cœur de ce qui est énoncé dans ce Séminaire, je trouve un schème logique, mais transfiguré, déplacé, et tordu pour convenir au dessein du discours psychanalytique tel que Lacan le construisait. C’est un schème logique qui n’est pas apparent, ce qui donne son intérêt à le faire apparaître, un schème analogue à celui sur lequel Lacan avait construit sa « Position de l’inconscient », où il avait ancré les deux opérations de l’aliénation et de la séparation.

    Le livre de logique ou de théorie des ensembles distingue en effet deux opérations : la réunion et l’intersection. La première opération consiste à réunir les ensembles A et B en rassemblant tous les éléments qui appartiennent au moins à l’un des deux ensembles.

    La seconde opération est celle de l’intersection, où vous ne conservez que les éléments qui appartiennent à la fois aux deux ensembles.

    Nous devons là-dessus beaucoup à ce qu’on pourrait appeler une rêverie de Lacan, une rêverie qu’appelait pour lui la contemplation. Il faut supposer ce temps-là, d’après, qui nous rend sensibles les opérations logiques. Le trait de cette rêverie est presque une philosophie de la nature – qui a pourtant si mauvaise presse, et chez Lacan lui-même –, une philosophie de la logique comme on a pu faire des philosophies de la nature, rêver ici une palpitation entre ce moment d’expansion et celui de réduction, de se ramasser sur soi. C’est comme une palpitation de vie, Lacan allant jusqu’à dire « palpitation dont le mouvement de vie est à saisir, maintenant, c’est-à-dire après que nous ayons articulé fonction et champ de la parole et du langage [...] »[81]. Ce mouvement de vie ne vient que sur cette petite rêverie, lui donnant ainsi un statut tout à fait imminent.

    Lacan ne se contente pas de rêver, mais il en dérive deux opérations psychanalytiques – le mot de dérivation figure dans son approche de cette figure[82]. Il transfigure ces figures en construisant par-dessus, par le moyen qu’elles lui donnent, il dérive de la réunion l’aliénation et de l’intersection la séparation. Il ajoute là un plus, qui ne se justifie par aucune raison logique, sinon par l’usage qu’on peut en faire, que lui en faisait, dans le discours analytique[83].

    Écornage

    Pour obtenir cette aliénation, il faut faire fonctionner sur cet ensemble dit réunion une disjonction d’un type spécial, qui comporte dans tous les cas la perte du même élément, au minimum, et des deux, au maximum. Cela se traduit comme reste par un écornage, vous aurez au maximum un écornage, un élément qui n’est pas entier, vous n’aurez le choix qu’entre rien du tout ou un ensemble écorné. Vous pouvez là-dessus disposer des significations, Lacan en essayant plusieurs dans son Séminaire. Il répartit sur ce schéma l’être et le sens et anime cette construction logique, on ne peut même pas dire des tout premiers temps de l’apprentissage du langage, mais vraiment du temps mythique où le sujet donne prise à l’insertion du langage, en marquant que, ou bien le sujet choisit l’être, et alors tout disparaît, ou bien il choisit du côté de l’Autre le sens, et il n’a ce sens qu’écorné d’une part de non-sens[84].

    Le commentaire de Lacan veut nous fait voir là le destin de tout sujet, à savoir, quand il parle, d’avoir un inconscient – impossible de parler sans être parlé par le langage. Cet écornage devient, dans sa construction, dans sa dérive, le fait de l’inconscient.

    Superposition

    La séparation est l’opération inventée qui modifie dialectiquement la seconde forme logique, celle de l’intersection, Lacan la formulant à partir d’une équivalence, comme si venaient ici à se superposer deux ensembles l’un et l’autre écornés. La séparation est en fait une superposition qui amène le sujet, dit Lacan, à retrouver dans le désir de l’Autre l’équivalence à ce qu’il est comme sujet de l’inconscient, c’est-à-dire ici une position limite où se croisent le manque dans l’Autre principe de son désir et le manque de l’être du sujet, tel que le traficotage de la figure précédente nous a permis de le placer. Cette notion de superposition est alors vraiment conductrice chez Lacan[85]. C’est ainsi qu’il situe, dans un passage du Séminaire XI, qui comporte un effet de superposition, l’inconscient dans les béances qui sont instaurées dans le sujet par la distribution d’investissements signifiants, et qu’il faut supposer que quelque chose dans l’appareil du corps est structuré de la même façon que l’inconscient. Celui qui pense ça, qui dit ça, est celui qui, dans le Séminaire précédent, a fait l’investigation de ce qui, dans l’appareil du corps, apparaît structuré par des béances essentielles[86]. Lacan l’appelle l’unité topologique des béances en jeu, une expression ici traduite par le schéma de l’intersection modifié en séparation. C’est comme si le manque de sens, le hors de sens, venait à recouvrir le manque mystérieux qui habite le désir de l’Autre. Cela permettra à Lacan de donner à la pulsion son rôle dans le fonctionnement de l’inconscient. Cette imagerie et la rêverie sur la pulsation du bord, la palpitation dont le mouvement de vie est à saisir, trouvent leur point d’ancrage dans ces modestes schémas. On les introduit avec toute la trituration dont ils ont pu être l’objet par le discours mathématique. On s’en sert – c’est très modeste – pour dériver, voire pour rêver.

    Je mentionne aussi pour mémoire le groupe de Klein dont Lacan se supporte dans « La logique du fantasme » et « L’acte psychanalytique », au point qu’on peut se demander s’il s’agit seulement avec ces schèmes d’une méthode d’exposition et s’il ne s’agirait pas plutôt d’un moyen d’invention chez Lacan – je penche bien sûr de ce côté-là. Ce qui le vérifie, malheureusement, ce sont les efforts héroïques, désespérés aussi, de Lacan, pour obtenir des nœuds borroméens un schème dont il puisse se servir. Il est sensible à quel point il essaie des configurations diverses pour arriver à coincer ce nœud, en faire l’usage plus étendu, sans qu’il ne s’arrête à proprement parler sur aucune.

    Paire ordonnée

    D’un Autre à l’autre comporte aussi un schème logique fondamental dont on ne s’aperçoit pas forcément, et surtout on ne s’aperçoit pas de sa fonction, parce qu’il se présente – ce qui n’est pas mal venu étant donné ce dont il s’agit – en deux parties. Un morceau fonctionne au début du Séminaire et l’on retrouve l’autre morceau à la fin[87]. Il faut redonner à ce schème sa place de soutien, de fondation, jusqu’à ce qu’il ressurgisse, cette fois-ci dans le Séminaire suivant, sous la forme du schéma des quatre discours[88].

    Ce schème est fondé sur le schème logique de la paire ordonnée auquel Lacan donne un développement modeste au départ, mais dont la puissance n’est vraiment déployée qu’à la fin[89]. Cette paire ordonnée ne veut pas dire simplement l’un et l’autre simultanément, le fait qu’il y ait deux, qui est une notion cardinale des éléments, mais un d’abord et l’autre après. Comment l’introduire dans la construction de la théorie des ensembles sinon par une décision de faire qu’il en soit ainsi – et faut-il encore savoir l’écrire ? Cette paire ordonnée, cette mise en ordre, est déjà exigée par la formule que Lacan a mise au point concernant les rapports du signifiant et du sujet sous les espèces de cette proposition, de ce postulat, de cette définition maintes fois répétée : le signifiant représente le sujet pour un autre signifiant. Formule ouvragée où l’on voit, en effet, se distinguer le signifiant, celui qui représente, et un autre signifiant qui est en quelque sorte le destinataire de l’opération ici représentée. Ce qui est déjà faire de ce signifiant un terme dédoublé et habité par un ordre.

    Cette notion de paire ordonnée est introduite par le mathématicien en la soumettant au postulat suivant, postulat unique.

                                      Si -> = {z, w}

                                        x = z

                                        y = w

    Si x, y égale z, w, alors on sait que x égale z et que y égale w. Cela ne nourrit pas son homme, mais suffit à remplir le rôle, cela serait tout à fait satisfait par la distinction du signifiant qui représente et d’un autre signifiant pour qui. C’est ce que vous avez dans le titre, le d’un Autre du titre et ce un autre que vous avez dans la formule du signifiant qui représente un sujet pour un autre signifiant. La question est de savoir comment on l’écrit et quelle est la version la plus simple, la plus commode, que l’on puisse en donner. La plus commode, quand on donne ces deux éléments, c’est de les distinguer en formant deux ensembles, {x} et {x, y}. Vous pouvez convenir que vous avez, par ces deux écritures, noté le S1 et le S2.

                                       {{x}, {x, y}}

                                        S1  S2

    Lacan exploite ça, y compris déjà dans son fonctionnement de l’aliénation, puisque nous pouvons nous retrouver avec l’inscription du premier où nous n’avons que S, et puis le deuxième vient, et nous avons alors S1-S2. Ce qui donne des visages, met des petites pattes à cette configuration.

    Selon Quine dans son livre Word and Object[90], la première solution à « quelle est la version la plus commode de l’ordonnance d’une paire? » est due à Norbert Wiener, qui sera plus tard le pape de la cybernétique, qui inventera le terme et le mettra à la mode[91]. Wiener, lui, en 1914, écrivait cela autrement, et d’une façon qui me semble convenir spécialement à D’un Autre à l’autre, à savoir l’ensemble ayant comme seul élément x et le second ensemble ayant y avec l’ensemble vide. Cette écriture de 1914 convient spécialement aux démonstrations, à la machinerie, à la rêverie lacanienne.

    D’un autre, c’est le second, celui pour lequel le système fonctionne, mais il faut aussi s’apercevoir que, là où il y a l’ensemble vide, c’est la place qui nous reste pour écrire l’autre avec un petit a.

    Un hile

    Avec ce petit schématisme, on peut traverser l’ensemble de ce Séminaire, avec ce qui y paraît singulièrement à cette place, cet ensemble vide qui, si l’on est parti d’un problème entre S1 et S2, apparaît comme l’un-en-plus – et Lacan lui donne ce statut. Ce schéma qu’on peut imaginer compliquer en y inscrivant des signifiants intermédiaires, nous montre, parce que c’est une figuration, une transfiguration, toute chaîne métonymique échouer sur l’ensemble vide, un ensemble vide qui sert à Lacan à désigner l’objet a. Ce n’est évidemment pas ce qu’est l’ensemble vide, mais c’est déjà la forme présente de ce qui sera rempli par l’objet a. Lacan dit ainsi, par métaphore, que l’objet a est « le moulage imaginaire de la structure signifiante. »[92] Ce moulage est à prendre dans la série recouvrement, superposition, insertion, c’est indiquer la place dans l’Autre d’un vide qui attire à lui la palpitation de vie.

    On en a même déjà l’écho dans le premier chapitre – un développement qui tombe là comme ça –, dans une réflexion de Lacan sur il pleut: « Il pleut est événement de la pensée chaque fois qu’il est énoncé. »[93] C’est déjà dire que ce n’est pas un événement dehors, et pas non plus un événement de corps. Je glose pour essayer de comprendre, le minimum, juste ce qu’il faut pour arriver à le rédiger à partir de il pleut des phrases de Lacan, à quoi j’ai affaire. Le il pleut est le témoignage de la façon dont s’insère le phénomène, le météore de la pluie dans la structure grammaticale, et comme on l’insère dans la structure grammaticale, on lui donne un sujet. Les gouttes diront que, pas du tout, aucune de ces gouttes n’est ici le sujet plus qu’une autre. On lui donne un sujet, que ça plaise ou non aux gouttes de pluie. Leibniz pouvait aller jusqu’à faire sujet de la pluie un Dieu pissant dans un crible.

    Lacan dit : Le il est « un hile ». Ce hile, d’après Le Robert, est, en médecine, le point d’insertion déprimé de conduits excréteurs. Le hile conduit à des significations diverses, Lacan en énumérant quelques-unes: « il pleut des vérités premières, il y a de l’abus »[94]. Par le fait que ce hile a dû être inséré dans la structure grammaticale, cela a à faire avec des tas de significations, significations qui adviennent et laissent, bien sûr, sur le dos la pluie, qui n’a rien à faire avec tout ça. C’est un des passages – ce n’est pas de la faute de Lacan – les plus embrouillés du Séminaire. Cela repose, selon moi, sur une disjonction entre l’être et la cause.

    Avec cet ensemble vide, qui est inéliminable d’aucun ensemble des sous-ensembles, il est question, chez Lacan, d’une place et de ce qui la remplit. Lacan prend, en court-circuit, l’exemple freudien d’Anna O., qui parle, développe et tient même sous son charme Freud, qui témoigne en même temps d’une extraordinaire résistance pour entendre, jour après jour, ce dégoisage. On sait que Lacan soupçonnait, chez Freud, une coupable complaisance à l’endroit de ces fantasmagories, un amour trop éveillé pour la vérité. En même temps, s’il n’avait pas été là – mais où là ? –, ce ne serait pas advenu. D’un côté, elle parle, et de l’autre côté, par ailleurs, il y a le symptôme hystérique qui est là, bel et bien, un événement de corps. Il y a « quelque chose qui se vide au niveau du corps, » – Lacan reprend le vide de l’ensemble vide – « un champ où la sensibilité disparaît, un autre champ, connexe ou non, dont la motricité devient absente »[95]. Cet événement de corps, en même temps, n’est pas lisible sur les diagrammes de l’anatomie, il est ici antianatomique, c’est-à-dire proprement signifiant.

    C’est là que Lacan amène son Freud et le symptôme sur son petit schéma, Freud étant en S2, c’est-à-dire le signifiant de savoir grâce auquel le sujet peut se trouver représenté. C’est un sujet qui est fait savoir par les soins que lui porte Freud et il y a en revanche un creux au niveau du corps, ce creux pouvant être traduit comme le vidage du corps pour faire fonction de signifiant. C’est d’ailleurs dans l’hystérie, cette grande hystérie classique, qu’on peut repérer ce désert que devient le corps et qui permet que quelque chose puisse se mouler dans ce creux. Voilà le minimum de cette structure à laquelle Lacan se tiendra dans ce Séminaire : ces trois termes, S1, S2, a, en indiquant seulement d’y repérer le hile, le point d’insertion où va venir se mouler l’objet a.

    Enforme

    On a, dans le dernier chapitre, comme l’ébauche des quatre discours, mais on n’en a que trois, puisque c’est par la permutation de ces trois termes que Lacan les obtient. L’ensemble de ce Séminaire est de ce point de vue l’atelier de Lacan pour produire ces surprenants et mémorables quatre discours dans L’envers de la psychanalyse.

    L’hystérie trouve ici à se placer, la perversion aussi, dans une notation rapide. « Pour apprécier la relation imaginaire dont il s’agit dans la perversion, il suffit, cette statue dont je parle, de la saisir au niveau de la contorsion baroque. Qui n’est sensible à ce qu’elle représente d’incitation au voyeurisme, qu’en tant même que celui-ci représente l’exhibition phallique? [...1 Utilisée par une religion soucieuse de reprendre son empire sur les âmes au moment où il est contesté, la statue baroque, quelle qu’elle soit [...1 est proprement un regard, qui est fait pour que, devant, l’âme s’ouvre. / Nous avons à faire notre profit de ce rapprochement exemplaire entre un trait, un seul, de la structure perverse, et je ne sais quelle capture, qu’il faut bien appeler idolâtre, de la foi, pour autant qu’elle nous met au cœur de ce qui s’est présentifié en notre Occident d’une querelle des images. »[96] Cela se prêterait bien sûr à beaucoup de développements, que Lacan ne fait pas.

    Cette évocation, une évocation du corps aussi, est très parlante. C’est dire que, dans la perversion, on n’aperçoit plus le léger décalage qu’il y a toujours entre petit a et l’ensemble vide dans la structure névrotique, pour les meilleures raisons du monde, puisque, tel que Lacan le prend ici, son objet a est imaginaire. Dans l’ordonnance, on voit sa place qui est signifiante, c’est l’ensemble vide, mais ce qui est moulé dans cet ensemble vide est fait pour s’extraire. Si c’était tout lisse partout, on ne pourrait pas l’extraire, il faut qu’on obtienne à dégager ce qui est venu se mouler dans ce vide. Dans la perversion, il n’est pas question de démouler. On n’a pas une partie du corps, comme dans l’hystérie, mais, dans l’idéal, la vision du corps entier, torturé dans ses contorsions, éventuellement d’extase. Cet élément est en même temps entièrement signifiantisé, il est du même tenant que les signifiants.

    Voyons comment se monte petit à petit la machinerie des quatre discours. La reprise de ce schématisme, s’agissant de la névrose, a affaire avec l’obsessionnel, dans la mesure où le maître est ici inscrit par S1, l’esclave étant en S2. Lacan accentue chez Freud son aspect de serviabilité à l’endroit de la causeuse. Comme Lacan prend les choses à cette date, c’est au niveau de l’esclave que le sujet du maître émerge, et même du corps de l’esclave. Cela sépare d’emblée – et restera dans le discours du maître quand Lacan l’aura ouvragé – le maître et le savoir. D’où la thèse de Lacan que le maître à proprement parler ne sait rien. Il le dit en passant, mais c’est pour lui-même le tremplin pour ce qu’il développera par la suite : le maître n’est rien d’autre que ce que nous appelons l’inconscient. Il le dit très vite, cela n’apparaît pas majeur, mais c’est ce qui va lui permettre de construire le discours du maître comme la formule du discours de l’inconscient. Ce n’est pas le discours de l’obsessionnel, qui ne se prend pas pour le maître, mais qui, dit Lacan, suppose que le maître sait ce qu’il veut, et, dans tous les cas, le maître est une référence de l’obsessionnel. Ce mot de référence prend beaucoup de poids dans les trois derniers chapitres, puisqu’il oppose l’obsessionnel qui prend sa référence au maître – cela peut être rêvé, se demander comment ça fonctionne, comment est-ce possible –, à l’hystérique qui prend sa référence à la femme. De la même façon que le maître se captive de la jouissance de l’esclave, l’hystérique se captive de la jouissance de l’homme[97]. C’est en quoi c’est elle qui suppose la femme qui saurait ce qu’il faut pour la jouissance de l’homme.

    Cette petite construction élémentaire montre comment est construit le terme que Lacan forge de enforme. Ce qui fait l’enforme ici, c’est cet ensemble vide que tout l’ordre signifiant de l’Autre ne saurait faire disparaître, et qui, en même temps, donne son moule à l’objet a. Donc, comme dit Lacan, il ne faut pas perdre la forme. Il a bien raison, puisqu’il y a des formules où l’on voit les trois termes entrer les uns dans les autres. « Ce qui va surgir de la répétition [...] de cet enforme, c’est, à chaque fois, cet enforme lui-même. Et ceci, c’est l’objet a. »[98] Ce qu’il appelle ici enforme a comme un rôle de médiation, qui peut aller de l’imaginaire au symbolique par le truchement étrange que constitue ici l’ensemble vide.

     

    IV – Une ronde structurale

    1. Hérésie et orthodoxie

     

    Lacan inventé

    Je viens de lire, pour me distraire de ce tête-à-tête devenu incessant avec les traces écrites laissées par Lacan, un ouvrage[99] qui m’a ramené au temps où je filais la métaphore entre lacanisme et néoplatonisme, justement sur la question de l’orthodoxie[100]. Cette question est multiple et il s’agit toujours de savoir aujourd’hui si sa formulation a précédé ou suivi les hérésies. On pourrait croire qu’il n’y a d’hérésie que parce qu’il y a orthodoxie, mais on doit constater le plus souvent que c’est lorsque surgissent des discours qui seront plus tard dits hérétiques que les futurs orthodoxes se remuent pour faire front, et que c’est plutôt par un effet d’après-coup que l’orthodoxie s’installe.

    Nous avons, pour évoquer ces phénomènes du discours, un peu plus de recul que pour notre pauvre affaire séculaire de la psychanalyse. Numénius est du second siècle après Jésus-Christ. Le discours platonicien tenait à ce moment-là le coup depuis cinq-six siècles. On peut donc étudier de près ces phénomènes, comme ensuite, bien entendu, dans la longue histoire, elle aussi, du christianisme.

    J’en avais parlé à propos de ce que je trouve si fascinant chez nous, un énoncé prononcé une fois et devenu un lieu commun, un topos, un cliché, un pont aux ânes – j’évoque là une certaine gradation dans la répétition[101]. L’expression de traversée du fantasme, qui est devenue un pont aux analystes, est un hapax ou presque dans l’enseignement de Lacan. C’est à un moment le recours trouvé dans le signifiant pour essayer de cerner un phénomène qu’il est difficile d’emprisonner, de capter. Quand ça s’institutionnalise, il faut bien dire que cela devient sérieux, et ce sont là des choses que nous avons réussi à faire. Mais il y a aussi, avec l’institutionnalisation, avec la répétition, un effet de perte, de redondance, d’inertie, et l’on chemine entre ces écueils, dans l’histoire d’un discours. On pourrait dire, à la Borges, que Lacan, le nôtre, nous l’avons inventé par nos ponctuations qui creusent un sillon vers la répétition. Lorsqu’il arrive – c’est rare – qu’on fraye avec des gens que je n’ai aucune raison de ne pas appeler des collègues, et qui sont d’autres chapelles, d’un autre cercle, il y a comme un effet d’étrangeté : leur Lacan n’est pas le nôtre. C’est après coup que notre Lacan apparaît comme tel, dans sa partialité[102].

    Je n’y avais jamais pensé comme ça, que c’était un Lacan inventé, mais je suis en train de m’y faire. Je dois cependant repousser cette idée quand je rédige Lacan. J’essaie là de ne pas l’inventer, mais c’est sans doute en vain. Qu’est-ce que je fais? Pratiquement, je le découpe. Comment pourrais-je décrire ma pratique de rédacteur, de scribe ? Je tombe sur la page sténographiée jadis. Je me dis assez régulièrement, toutes les deux ou trois pages, que je n’y arriverai pas, ayant l’impression d’un tel chaos – passer à travers la notation sténographique, puis la dactylographie. Je procède en cherchant des points d’appui dans ce chaos, et je réduis petit à petit cette distribution qui semble erratique jusqu’à voir le nœud qui me semble à défaire, et, au bout de parfois deux heures, parfois bien plus longtemps, j’ai la satisfaction de voir, en effet, le Lacan que j’ai inventé pour cette page-là. J’ai plutôt le sentiment que c’est comme la statue de Glaucon sortie des eaux dont on enlève les détritus, mais je ne vois pas pourquoi je ne pourrais pas affronter l’idée que, par cette découpe nouvelle, je l’invente aussi bien.

    Clair-obscur

    On n’a que soixante fragments de Numénius et rien de direct. Il a été beaucoup cité par Origène et un certain Eusèbe, qui s’en sont servis à des fins d’apologétique chrétienne, et il faut vraiment torturer chacun de ces fragments pour s’en faire une idée. Il s’est posé, au second siècle après Jésus-Christ, dans ce qui est actuellement la Syrie, comme le gardien de l’orthodoxie platonicienne, dans un esprit très polémique à l’égard de ce qu’il considérait être la dérive des successeurs de Platon – c’est une posture très lacanienne –, ou plutôt le diastasis des successeurs, c’est-à-dire leur rupture, leur dissidence, leur apostasie même, leur divorce avec Platon. Il prônait au contraire l’omodoxia, c’est-à-dire le concert, l’harmonie des opinions, et disons l’unanimité des doctrines au sein des écoles – école se disait encore à cette date hairesis, racine d’hérésie, qui n’était pas péjoratif au départ. Il donnait volontiers en exemple aux élèves, dans tel fragment, le bon comportement des épicuriens à l’égard d’Épicure, qui, contrairement aux platoniciens à l’égard de Platon, s’en tenaient à ce que disait Épicure, en interdisant formellement toute nouveauté par rapport à ce qu’avait formulé le maître. Il les voyait dans cet esprit-là comme une république idéale où chacun est d’accord avec l’autre, et où la pratique logique est de répéter. Il reproche donc aux platoniciens de ne pas avoir été clairs avec Platon, mais ce qui m’a retenu aussi dans le personnage de Numénius, c’est qu’il fait en même temps des reproches à Platon, et spécialement de s’être exprimé à mi-chemin du clair et de l’obscur. Il note que cela a dépisté les successeurs, qui n’ont pas pu s’appuyer sur des données claires, mais que de s’exprimer ainsi en clair-obscur lui a permis de continuer en toute sécurité, tranquille. N’est-ce pas le reproche que nous pourrions faire à Lacan qui, lui aussi, comme le Platon de Numénius, a perfectionné un art de s’exprimer à mi-chemin du clair et de l’obscur ? Ce qui est formidable, c’est qu’en le rédigeant, j’éprouve ça, ne pouvant même le faire qu’à condition de respecter ce mi-chemin du clair et de l’obscur. Si l’on poussait du côté de l’obscurité ou si l’on voulait désambiguïser toutes ses phrases, ce serait tout à fait autre chose.

    Lacan a opéré de façon à ce qu’on ne puisse pas l’attraper. Il a créé son langage, le langage lacanien, par ce qu’il appelle très bien lui-même une réduction de matériel – il le dit concernant la logique. Lui-même, dans sa façon de se servir de la langue française, réduit le matériel disponible, et il utilise très régulièrement, de façon répétitive, une pseudo-algèbre, se tenant entre algèbre et style. D’un côté, il promeut des éléments de pseudo-algèbre, qui donc introduisent un élément commun avec le lecteur, qui peut aussi répéter ces figures – l’objet a est à la disposition de tout le monde qui peut s’en servir –, et il fait en même temps appel à ce qu’on respecte la moindre singularité de son style. Le résultat, c’est que, médusés, nous le laissons faire cet exercice de haute voltige, ne pouvant pas nous empêcher de dire que le phénomène que constitue la non-réponse de son public à ses questions est déjà présent dans ces années-là. Ses appels dans le désert deviennent pathétiques au moment du Séminaire du Sinthome. – Qui viendra me donner à boire de sa question? C’est un phénomène qu’il a produit, qu’il a voulu, le sachant ou pas. Il a voulu rester le seul maître de son discours. Quand quelque vaillant se propose, la réponse est plutôt : Attendez mon prochain Séminaire. Il ne lâche pas le gouvernail. Je me souviens une fois où Lacan avait écrit de travers au tableau le discours du maître. Cela me gênait un peu de le voir se lancer dans le commentaire de cet écrit de travers et j’ai levé la main, non pas pour lui dire « vous vous êtes trompé », mais plutôt, dans ce mouvement d’aide, de secours où j’ai été pris, comme Sollers à d’autres moments: « Vous l’aviez dit autrement avant ». Il aurait très bien pu faire de son erreur une nouveauté. Lorsque je lui ai presque dicté la formule à l’ancienne, il a regardé et a dit: « C’est beaucoup mieux comme ça ». Nous étions juste là à pivoter entre erreur et nouveauté, Lacan ayant en effet toutes les clés de, là, mouvoir ses écritures. Ce qui est l’avantage de cheminer à mi-chemin du clair et de l’obscur, comme Numénius en faisait le reproche à Platon.

                 2. Un moment de bascule

    Phénomène de répétition

    Je vous ai introduit le schème porteur du Séminaire XVI – m’appuyant pour cela sur l’aliénation et la séparation – qui se découvre à la fin, emprunté à la théorie des ensembles, mais il est déjà là présent, masqué, dans un autre exercice mathématique, celui des séries dites de Fibonacci. Ce qu’il y a là de commun, et que Lacan cherche à fonder, à faire apercevoir dans ce Séminaire, c’est un changement, une mutation du concept freudien de répétition. C’est sans doute le moment où, décidément, la bascule se fait du Lacan classique vers ce qui va l’amener à sa dernière période. On connaissait de Lacan essentiellement la répétition du signifiant, et même du signifiant comme mortifiant[103]. Il commence à fonder, dans ce long Séminaire XVI – ce qu’il rassemblera et résumera dans le XVII –, une répétition de jouissance. Lacan se trouve là à mi-chemin de la répétition de signifiant et la répétition de jouissance, dans la mesure même où la répétition du plus-de-jouir, comme il s’exprime, a des adhérences très fortes avec le signifiant – ce pourquoi vous avez là autant de recours à la mathématique. Avant de fonder le concept de jouissance comme tel, il le fonde par ses adhérences au signifiant, et il réussira à l’en détacher dans les deux Séminaires suivants. S’il a recours ici à la série de Fibonacci, c’est avant tout pour indiquer un phénomène de répétition où il y a un répété de premier niveau, une suite de chiffres obéissant à une certaine règle de formation, se formant comme en dessous la répétition d’un élément différent qui va vers une limite.

    Une loi de formation

    Arrêtons-nous simplement à la série de Fibonacci exemplaire – on peut en fait en créer beaucoup à partir du même principe. Lacan la commence à 1, mais on peut la faire commencer par n’importe quel chiffre. Prenons ces deux termes comme des exceptions – 1, 1 –, nous avons à partir de là le départ d’une série dont tous les termes sont prescrits. Le troisième est fait de l’addition des deux précédents et il en sera ainsi jusqu’au bout.

                                       1  2  3  5  8 …………..

    On ne peut pas avoir de façon plus claire une concaténation signifiante qui obéit à une règle, et même une loi de formation. On peut définir, de façon plus abstraite, que le terme  est fait de l’addition de   et de .

                                                           

    Une fois qu’on a cette règle, on peut rêver de commencer par le chiffre 5, le faire suivre par un autre, et hop ! la série se poursuit aussi bien de la même façon.

    Cette série a une propriété singulière qui touche au rapport donc le successeur, sur. Ce rapport tend vers une limite calculable, et qui est toujours la même, qu’on peut calculer jusqu’à la troisième décimale, qui est égale à environ 1,6 et dont la valeur abstraite est égale à (√5 + 1)/2.

                                                         

    Plus cette série se poursuit, plus le rapport  se rapproche de 1,6, c’est-à-dire de ce qu’on a qualifié de nombre d’or, qui, dans la tradition, a été appelé phi (φ)). Lacan aurait pu s’emparer de cette coïncidence pour dire que c’était là le phallus en fonction – ce qui n’est pas forcément à écarter –, mais il préfère utiliser la série de Fibonacci, se servant de cette configuration pour définir l’objet a comme égal à 1 sur -φ. On peut ensuite créer des séries à partir de φ et de ses multiples. Il donne ici à petit a, qui est donc calculable de place en place à partir de ce rapport, une valeur répétitive se rapprochant d’une limite, et qui est distincte des éléments supérieurs qui constituent la série de Fibonacci.

    Il déroute encore ses auditeurs en leur présentant deux séries distinctes qui obligent à amener plus d’éléments. Il n’a pas purement et simplement reproduit ce qu’on trouve dans les manuels de vulgarisation mathématique, mais a fait un véritable travail de transformation des petits traités sur le nombre d’or, qui sont foisonnants. Ce qu’il appelle là plus-de-jouir est un élément sans doute distinct de la série supérieure des nombres, mais qui reste néanmoins calculable. La nature de l’objet a, sa dissidence par rapport au signifiant, est ici tout à fait réduite à zéro, c’est au contraire un élément calculable.

          

    Pour lire ce Séminaire, nous devons effacer certains acquis où l’objet a est d’une nature mathématique et comporte une homogénéité avec le champ du signifiant. Il est inutile de dire que, tel que ça se présente, la mécanique de l’affaire n’est pas tout à fait révélée. Le schème porteur, qui se révèle dans les trois derniers chapitres, lui, est plus simple, puisqu’il vient directement des premiers pas de la théorie des ensembles, et cette fois-ci pose une équivalence de l’ensemble vide et de l’objet a, qui, curieusement, est dite par Lacan à mi-chemin du clair et de l’obscur. Il va chercher cette équivalence parce que l’ensemble vide est une valeur qui surgit de tout signifiant ensemblisé, de tout signifiant placé dans un ensemble. Pour ça, on pourrait se contenter des définitions qui sont au début de n’importe quel traité des ensembles, avec lesquels on est quand même plus familier aujourd’hui que jadis. Il est indiqué que l’ensemble vide appartient à tout ensemble, non pas à titre d’élément, mais à titre de partie, de sous-ensemble.

    Un ensemble vide

    Pour faire saisir de quoi il s’agit, il faut un minimum de mécanique, et se rapporter à deux axiomes simples. L’axiome d’extensionalité définit deux ensembles comme égaux si et si seulement ils ont les mêmes éléments. Si tout élément de l’ensemble A est élément de l’ensemble B, A est inclus dans B. Il se trouve aussi que A s’inclut lui-même, puisque tous les éléments de A sont aussi les éléments de A. C’est donc une relation réflexive, et également une relation transitive, puisque, si B fait partie de C, A fait partie de C aussi bien. Il suffit de faire fonctionner l’axiome de sélection là-dessus[104]. À tout ensemble A – on prend cette précaution pour ne pas avoir le paradoxe de Russell – et à toute condition portant sur les éléments, condition qu’on appelle traditionnellement S(x), il correspond un ensemble B, dont les éléments sont exactement les éléments x de A pour lesquels S(x) est vrai.

    On peut former un ensemble de beaucoup de façons, par exemple en incluant une définition des éléments. On peut dire par exemple : dans l’ensemble formé dans l’auditoire ici, on sélectionne tous les blonds, on fait fonctionner la condition S(x) sur eux, obtenant à ce moment-là l’ensemble B dont font partie tous les éléments blonds de cet ensemble.

    C’est très chiqué, cette histoire, puisqu’il faut avoir pris précédemment la précaution de dire que les éléments que l’on va sélectionner font déjà partie d’un ensemble préalable, qu’ils sont déjà ensemblisés[105] .Si vous ne prenez pas cette précaution, vous vous retrouvez en deux temps trois mouvements avec l’ensemble des catalogues qui ne se contiennent pas eux-mêmes. Il suffit d’avoir l’axiome d’extensionalité, l’axiome de sélection et une petite hypothèse, et nous avons notre ensemble vide.

    L’hypothèse d’existence, qui est le troisième élément qu’on rajoute aux axiomes d’extensionalité et de sélection, c’est il existe un ensemble. On ne peut rien faire sans ça, mais il faut le dire pour que ça se mette à exister. Cela ne demande pas plus, mais pas moins non plus. La conséquence d’hypothèse d’existence est qu’il existe un ensemble sans élément du tout. C’est une condition qui est réalisée par beaucoup de choses. Si vous prenez comme condition x est différent de x et que vous soyez à fonctionner dans la logique symbolique déjà classique avec ce genre de condition de sélection, vous avez un ensemble qui n’a rien, parce que, dans cette logique symbolique, on n’accepte pas les éléments qui ne sont pas identiques à eux-mêmes.

    Cela peut valoir pour tous les êtres fantastiques, les licornes, par exemple, celles qui seraient vivantes, puisque les licornes représentées, il y en a beaucoup. Dans le cœur de la logique, les âmes sensibles se sont occupées à récupérer tous ces êtres qui n’avaient pas d’ensemble, les licornes, les dragons, les fées. Allez-vous chasser tout ça pour avoir le paysage aride, désertique qui reste, où il n’y a plus que des logiciens parlant aux logiciens ? Pour redonner aux êtres de fiction un lieu, il y a, par exemple, quelqu’un comme le logicien Meinong qui crée un ensemble pour accueillir tous les êtres de fiction. Il est le père Noé du déluge, tout le monde s’engouffre – pas les animaux qui existent, ceux qui n’existent pas[106]. C’est l’époque de Frege aussi, où se met en place d’un côté le vissage de l’espace logique, que personne n’entre là s’il ne respecte pas, comme disait Quine, notre régimentation de l’espace logique, c’est-à-dire sa mise en règle.

    Il existe un ensemble sans élément, c’est un ensemble vide – on l’écrit d’un O barré, ce qui n’a pas manqué de convenir à Lacan –, mais le fait qu’il soit vide d’éléments n’empêche pas qu’il existe comme ensemble. Il existe parce que, à partir d’une condition S(x) comme non-identité à soi de x ou fantasmagorie de x, vous obtenez un ensemble sans élément. Il faut bien qu’il existe, celui-là. Il est sous-ensemble de tout ensemble – quel que soit A, l’ensemble vide en fait partie, ce qui ne veut pas dire qu’il en est membre –, et d’abord parce que, si vous vous reportez à notre axiome d’extensionalité, tout élément de l’ensemble vide doit appartenir à A, et à partir du moment où il n’y a aucun élément dans l’ensemble vide, on considère que cette condition est satisfaite.

    Cela peut vous paraître un peu tiré par les cheveux, mais c’est aussi que ça ne peut pas être faux, puisque, pour que ce soit faux, l’appartenance de l’ensemble vide à A, il faudrait montrer un élément de l’ensemble vide qui n’appartiendrait pas à A, or vous ne pouvez rien montrer puisqu’il n’y a pas l’élément. Vous voyez l’astuce. Il est donc admis que – depuis le temps qu’on fait fonctionner ça, on a une grande expérience, n’étant pas tombé sur une impasse jusqu’à présent –, dès qu’il y a un ensemble, on tombe sur l’ensemble vide. S’il n’y a rien d’autre que l’ensemble, ce sera l’ensemble vide. Si c’est un ensemble qui a un seul élément comme membre, si vous faites la partition des sous-ensembles, vous tombez sur l’ensemble vide. Lacan s’arrête à ça, dans ce Séminaire – on l’écrit avec un 1, en fait ce qu’il y a derrière, c’est le trait unaire, la barre primordiale, inaugurale. Voilà le 1, premier moment. Le temps second, c’est de prendre ce 1 dans un ensemble, et le temps troisième est de former ensemble et sous-ensemble, et à ce moment-là, nous voyons surgir à côté du 1, l’ensemble vide. Lacan prend exactement ces trois temps pour distinguer le signifiant-maître, S1, le signifiant dans le savoir, S2, et, avec l’ensemble vide, petit a.

    Il commence même, au début de son Séminaire, à faire valoir que l’énumération des sous-ensembles, de quelque ensemble que ce soit, se clôt sur l’ensemble vide. Ce rêve de faire équivaloir l’objet a à l’ensemble vide, c’est le nœud de cette difficulté que j’ai signalée plus haut : à un moment, toutes les catégories rentrent les unes dans les autres[107]. En effet, tel qu’il est donné, ce petit a ensemblisé est ici équivalent, comme l’ensemble vide, à ce que nous avons dessiné comme champ de l’ensemble. D’ailleurs, c’est le même. Cet ensemble vide dont Lacan fait l’objet a, sous un autre regard, il est la surface même du champ où nous allons écrire le signifiant, faire la découpe des sous-ensembles, etc. Nous avons là comme un lieu qui nous donne tantôt A, le champ d’inscription, ou petit a, ce qui apparaît à la fin de toute inscription. D’ailleurs, nous l’avons déjà entre le temps 2 et le temps 3. Le Séminaire est en quelque sorte hanté par le rapport de grand A et du petit a, qui sont comme deux lectures possibles de l’ensemble vide. L’ensemble vide, c’est la surface où l’on inscrit des signifiants, et le petit a, c’est cet ensemble vide comme réduit à sa plus simple expression dans l’énumération 1 virgule ensemble vide. Cela explique que vous ayez, malgré les feux de la rhétorique de Lacan, quelques moments dans le Séminaire où il apparaît que tous les éléments se retrouvent, s’imbriquent, s’abattent les uns sur les autres. Il y a déjà la notion qui travaille Lacan que « la jouissance fait la substance de tout ce dont nous parlons dans la psychanalyse ». Cette phrase a toute raison de nous alerter, puisqu’il reprendra ce mot de substance dans son Séminaire Encore, en parlant de substance jouissante[108].

    Une tentative...

    La substance, qui traduit l’ousia grec, se distingue de l’hupokeimenon, le sujet toujours supposé, sous-posé. On ne peut pas manquer de songer au début de « La science et la vérité » où Lacan dit la même chose, mais, justement, sur l’autre versant : Le psychanalyste « repère [la refente du sujet] de façon en quelque sorte quotidienne. [...] elle le submerge, si je puis dire, de sa constante manifestation. »[109] Les écrits se terminent ainsi sur un texte qui attache l’expérience analytique, de façon privilégiée, à la division du sujet. Quelle est cette manifestation? C’est la manifestation qu’implique toute reconnaissance de l’inconscient, à savoir que le sujet en est détotalisé, boiteux, puisqu’il y a une partie de son être qui est retenue dans un discours auquel il n’a pas accès. Tout le poids des Écrits repose à la fin sur la manifestation constante en psychanalyse de la refente du sujet. Dans cette phrase du Séminaire XVI, « Il n’est que trop évident que la jouissance fait la substance de tout ce dont nous parlons dans la psychanalyse », l’évidence porte sur un autre point[110]. C’est : avec la refente du sujet supposé, il y a la manifestation de la jouissance. Il faut donner un sort spécial à cette expression que Lacan emploie quand il parle du plus-de-jouir, qui est sa façon de désigner l’objet a dans le Séminaire, et quand il dit qu’il introduit à la fonction proprement structurale qui est celle du plus-de-jouir. Cela veut dire quelque chose de très précis. C’est pour ça que Lacan a introduit et travaillé le concept de jouissance à partir du plus-de-jouir. En dehors de cet attrapage, la jouissance est comme un fond informe, elle n’est précisément pas structurale, et c’est d’ailleurs le débordement de la jouissance qui va déstructurer et déstructuraliser le discours de Lacan et le conduira aux nœuds. Nous captons, dans nos discours, la jouissance sous une forme précise, sous une forme structurale, nous la captons comme un objet a à qui nous faisons faire la ronde avec nos catégories signifiantes. Nous avons le S1, le S2, le signifiant qui représente un autre signifiant, et le sujet barré. La jouissance, normalement, est ailleurs. Quand Lacan entre dans la psychanalyse, la jouissance se goberge sur l’axe imaginaire, avec toutes les obscénités que cela peut comporter, tandis que les bons petits élèves, eux, à côté, font la ronde symbolique, la ronde des signifiants morts du langage.

    On fait sa place à la jouissance, mais il faut d’abord la mettre en état, la peigner, l’habiller, lui expliquer les bonnes manières, essayer de l’intégrer, comme on dit aujourd’hui. À ce moment-là, la jouissance rentre dans la ronde structurale. Elle est devenue le plus-de-jouir, elle est même passée au masculin, donc elle se tient extrêmement bien dans ses limites. C’est pour ça aussi que la fonction structurale du plus-de-jouir est bien celle qu’on aborde à partir d’éléments mathématiques. C’est certains repérages de répétition dans le discours mathématique qui saturent cette manifestation constante de ce qui fait la jouissance de tout ce dont nous parlons dans la psychanalyse. C’est là une tentative très belle, complexe, dont tous les éléments ne sont pas mis en plein jour directement, mais dont Lacan va se désister dans le Séminaire XX, lorsqu’il dit que l’objet a, ce n’est vraiment pas suffisant pour parler de la jouissance, c’est vraiment trop bien élevé, c’est un semblant qui ne permet pas d’atteindre ce qu’il en est de la jouissance[111] Il s’embarquera de là pour son dernier voyage sur les nœuds, qui n’ont pas tout à fait la même réussite opératoire ou mécanique, mais qui ont de quoi faire penser également.

    ... comptable

    Dans les exemples cliniques que Lacan prend dans son Séminaire – ils ne sont pas nombreux –, la jouissance figure toujours comme un élément. D’ailleurs, l’appeler plus-de-jouir veut dire qu’on peut y penser comme à un élément qui fonctionne par rapport à S1-S2. Tout à la fin du Séminaire, vous avez une tentative de Lacan qui précède celle des quatre discours, où il fait la ronde des trois termes, comme il fera, l’année suivante, la ronde des quatre[112].

    Le soulagement même qu’on en retire, c’est que l’élément jouissance est pris avec le plus-de-jouir, du côté du comptable, déjà. Ce n’est qu’après des contorsions délicates que Lacan envisagera qu’on puisse parler de la jouissance non pas comme d’un élément. Comme quoi c’est encore à voir.

    D’où la question que Lacan se pose, parce qu’il est à mi-chemin du clair et de l’obscur, mais il est honnête, comme le Dieu d’Einstein : dans quelle mesure est-ce un artifice de parler de la jouissance à partir de l’élément plus-de-jouir? L’argument pour dire que ce n’est pas un artifice ou que ça ne s’épuise pas dans son statut d’artifice, c’est que c’est déjà apparu dans l’histoire. À partir d’une certaine date, Lacan ne fait plus l’éloge de l’histoire, en tant que discipline ou dimension, alors que la dimension de l’histoire joue un très grand rôle dans son premier grand texte de « Fonction et champ de la parole et du langage », mais il dit que c’est apparu dans l’histoire et n’émerge dans son discours que parce que le tournant a déjà été pris dans l’histoire[113]. Le savoir a déjà pris un tournant tel que ça peut déboucher dans le discours analytique, et c’est ce tournant qui a mis l’objet a à notre portée. Qu’est-ce que ce tournant dans l’histoire ? Lacan vise plutôt l’histoire du savoir, donc ce que Marx a su faire de la plus-value – qu’il n’a pas forcément inventée, Michel Foucault tenait beaucoup à rendre à Ricardo ce qui était à Ricardo –, c’est-à-dire la conscience de classe qu’il a cristallisée autour de la plus-value, la faisant, comme dit Lacan, apparaître dans sa rigueur[114].

    Absolutisation du marché

    Lacan parle alors dans la période fort agitée qui suit mai soixante-huit, où toutes ces questions ne sont pas que théoriques, comme aujourd’hui. C’est déjà la puissance du marché qui est là, que Lacan appelle l’absolutisation du marché. Y avait-il beaucoup de monde qui le repérait ainsi à l’époque ? Je n’en suis pas sûr. C’est déjà le vrai nom de la globalisation, l’absolutisation du marché. Pas de limite à ce qu’on peut acheter et vendre. Vous savez comme est florissant le commerce d’organes, qui est encore interdit, mais pour combien de temps ? Les clones viendront peut-être soulager les vendeurs d’organes. Voilà, l’absolutisation du marché est là. La dernière affaire de ce genre est celle des ports américains, New York et d’autres, rachetés par une compagnie arabe. Les deux chambres américaines ont protesté, disant que ce n’était pas possible de leur donner la gestion de nos ports tout entiers. Ils découvrent que déjà beaucoup de ports américains ne sont pas du tout gérés par des Américains. Le président Bush, qui a lancé cette grande campagne mondiale contre le terrorisme, déclare qu’il mettra son veto si les députés interdisaient de vendre la gestion des ports américains, pensant que les intérêts généraux des États-Unis seraient satisfaits par le fait de vendre la gestion de leurs ports. Ça les prend au corps, tout de même. Cela ne leur a fait ni chaud, ni froid que Rockefeller Center, la Columbia, soient possédés par des Japonais, et que tous leurs éditeurs passent les uns après les autres aux mains des Européens ou des Japonais, parce qu’on considère qu’on ne gagne pas assez d’argent avec les livres, Internet étant plus prometteur. On brade ça comme on veut et cela ira encore plus loin. Il n’y a pas de raison que la guerre contre le terrorisme ne soit pas menée par des mercenaires formés par Al Quaïda. Leur réaction fait plaisir, parce que les Français, eux, sont tellement attachés à leurs symboles ! Si Danone passait à une direction allemande, ils se mettraient au lit... Mais ce qui va l’emporter, si l’on en croit Lacan, c’est l’absolutisation du marché. Parions.

     

    *Texte et notes établis par Catherine Bonningue de L’orientation lacanienne III, 8, leçons des 16 & 23 novembre 2005, 25 janvier et 22 février 2006, consacrées au début d’une lecture du Séminaire de Lacan D’un Autre à l’autre, dont la suite paraîtra dans les numéros à venir de la Cause freudienne. La première leçon de l’année a été publiée sous le titre « Illuminations profanes » dans la Cause freudienne n° 63.

     

     

    [1] Lacan J., Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-69), Paris, Le Seuil, 2006, p. 11-12 & 29-30.

    [2] Lacan J., Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (1954-55), Paris, Le Seuil, 1978, chapitre XIX.

    [3] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 280-281.

    [4] Ibid.

    [5] Cf. la leçon de ce cours, « Illuminations profanes », la Cause freudienne n° 63.

     [6] Cf. Lacan J., Le moi..., op. cit., p. 285-86.

    [7] Borges Jorge, « L’Aleph », in L’Aleph, Paris, Gallimard, coll. L’imaginaire, 1967, p. 203-209 notamment.

    [8] Cf. Lacan J., Le moi..., op. cit., p. 288.

    [9] Lacan J., « L’acte psychanalytique. Compte rendu du Séminaire 1967-68 » (1969), Autres écrits, Paris, Le Seuil, 2001, p. 375.

    [10] Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse (1962-63), Paris, Le Seuil, 2004, dernière partie.

    [11] Lacan J., « L’acte psychanalytique. Compte rendu du Séminaire 1967-68 », op. cit., p. 375. Cf. aussi Miller J.- A., « Aide au lecteur » in Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 419-420. Par ailleurs, J.-A. Miller renvoie à l’un de ses cours où il a parlé de « l’objet a entre prélèvement corporel et consistance logique », sans doute « Silet », leçon du 17 mai 1995.

    [12] Lacan J., « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien » (1960), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 818. J.-A. Miller renvoie par ailleurs aux nombreux commentaires faits précédemment dans son cours.

    [13] Ibid., p. 819.

    [14] Ibid., J.-A. Miller conseille la relecture des pages 818 et suivantes comme introduction à D’un Autre à l’autre.

    [15] Ibid.

    [16] Ibid., p. 819-820.

    [17] Cf. Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 24.

    [18] Ibid.

    [19] Ibid. pour le terme de cohérence, celui d’étoffe se trouvant un peu plus loin.

    [20] Ibid., p. 45.

    [21] Lacan J., Le Séminaire, livre XX, Encore (1972-73), Paris, Le Seuil, 1975, chap. II.

    [22] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 45.

     [23] Cf. ibid., p. 60.

    [24] Ibid., p. 312-313.

    [25] Lacan J., Le Séminaire, livre V, Les formations de l’inconscient (1957-58), Paris, Le Seuil, 1998, chap. XIX.

    [26] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 311 et suivantes.

    [27] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 321.

    [28] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 247-261.

    [29] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome (1975-76), Paris, Le Seuil, 2005, p. 61.

    [30] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 247. « Je vais avancer aujourd’hui des vérités premières. / Il apparaît qu’il n’est pas inutile de retoucher ce sol, et il semble, d’autre part, difficile d’organiser ces champs de travail complé¬mentaires qui nous permettraient d’accorder nos violons avec tout ce qui de contemporain se produit, qui est pro¬fondément intéressé par ce que peut avancer, au point où nous en sommes, un certain pas de la psychanalyse. [...]/ J’essaierai aujourd’hui de marquer la distance où, jusqu’à mon enseignement, la psychanalyse est restée d’un certain point vif, qu’a formulé de toutes parts l’expérience qui la précède. C’est à savoir la fonction de l’objet a. »

    [31] Ibid., p. 248. « Au niveau où Freud s’avance avec une prudence presque pataude, il s’oblige lui-même à ne pouvoir la saisir autrement que comme une valeur commerciale. C’est quelque chose de prix, sans doute d’un prix à part, mais qui, dès lors qu’elle est sur le marché, n’est pas tellement distinguable de tout autre prix. »

    [32] Ibid. « L’accent qui est à y mettre, c’est que ce prix, elle le reçoit d’un rapport privilégié de valeur à ce que j’isole et distingue dans mon discours comme la jouissance – la jouissance étant ce terme qui ne s’institue que de son évacuation du champ de l’Autre, et par là même de la position du champ de l’Autre comme lieu de la parole. »

    [33] Ibid. « Il est certain que la fonction de l’objet a nous intéresse au niveau de la sublimation. Si l’objet a peut fonctionner comme équivalent de la jouissance, c’est en raison d’une structure topologique. »

    [34] Ibid., p. 249.

    [35] Ibid. « Tout ce qui s’énonce de la fonction de l’ensemble [...] justifie d’égaler ce résidu, quoique distinct sous la fonction du a, au poids de l’Autre dans son ensemble. »

    [36] Cf. Miller J.-A., L’orientation lacanienne II, 5, « Extimité » (1985-86).

    [37] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 249. « C’est à savoir que c’est en tant que l’objet a est extime, et purement dans le rapport instauré de l’institution du sujet comme effet de signifiant, et comme par lui-même déterminant dans le champ de l’Autre une structure de bord ».

    [38] Ibid. « Il est facile de s’apercevoir de la parenté de ces quatre structures topologiques avec les objets a. Il y en a quatre aussi. »

    [39] Ibid. « Avant d’être possiblement [...] sous la forme que nous avons tout à l’heure qualifiée de commerciale, l’objet a est, à des niveaux précisément exemplifiés par la clinique, en posture de fonctionner comme lieu de capture de la jouissance. »

    [40] Ibid., p. 250. « Très vite dans les énoncés théoriques de Freud, le rapport entre la névrose et la perversion s’est vu produit. Comment a-t-il, en quelque sorte, forcé l’attention de Freud ? »

    [41] Ibid. « Freud s’introduisait dans ce champ au niveau de patients névrotiques, sujets à toutes sortes de troubles, et dont les récits tendaient plutôt à l’amener sur le champ d’une expérience traumatique, comme il lui apparut tout d’abord. Néanmoins, ce qui accueillait en quelque sorte cette expérience chez le sujet apparemment traumatisé fit problème, et la question s’introduisit du fantasme, qui est bien en effet le nœud de tout ce dont il s’agit concernant cette économie pour laquelle Freud a produit le mot de libido. »

    [42] Ibid. « Cependant, devons-nous encore nous fier entièrement au fait que ces fantasmes de névrosés nous permettraient de reclasser la perversion, de la remanier du dehors, à partir d’une expérience non issue des pervers ? »

    [43] Ibid. « À la même époque – ai-je besoin de rappeler les noms de Krafft-Ebing et de Havelock Ellis ? – on présentait d’une façon descriptive le champ dit des perversions sexuelles. »

    [44] Ibid. « Ce premier abord était déjà, après tout, d’ordre topologique. Puisqu’on disait la perversion être l’envers de la névrose, je ne sais quoi déjà se pressentait comme l’annonce de ces surfaces qui tant nous intéressent, de ce qui survient quand une coupure les tranche. / La névrose était donc présentée peut-être un peu vite comme une fonction étagée au regard de la perversion, comme à tout le moins refoulant celle-ci pour une part, comme étant une défense contre la perversion. Mais, bien vite, la chose parut n’être aucunement résolue à être ainsi simplifiée. / N’est-il pas clair, ne l’a-t-il pas été tout de suite, que nulle résolution ne saurait être trouvée de la seule mise en évidence, dans le texte de la névrose, d’un désir pervers ? »

    [45] Cf. Lacan J., « L’acte psychanalytique. Compte rendu du Séminaire 1967-68 », op. cit., p. 380.

    [46] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 250-51. « Si cela fait partie de l’épelage, du déchiffrage de ce texte, il n’en reste pas moins qu’en aucun cas ce n’est sur ce plan que le névrosé dans la cure trouve sa satisfaction. De même, à aborder la perversion elle-même, il est bien vite apparu qu’elle ne présentait au regard de la structure pas moins de problèmes, et de défenses à l’occasion, que la névrose [...]. »

    [47] Ibid., p. 252. « C’est le signifiant par quoi apparaît l’incomplétude foncière de ce qui se produit comme lieu de

    l’Autre.»

    [48] Ibid. « Le lieu de l’Autre comme évacué de la jouissance n’est pas seulement place nette, rond brûlé, place ouverte au jeu des rôles, mais quelque chose qui, de soi-même, est structuré de l’incidence signifiante. Ceci est très précisément ce qui y introduit ce manque, cette barre, cette béance, ce trou, qui peut se distinguer du titre de l’objet a. »

    [49] Ibid., p. 383.

    [50] Ibid., p. 252. « C’est ce que j’entends vous faire sentir maintenant par des exemples pris au niveau de l’expérience qui est celle à laquelle recourt Freud lui-même, quand il s’agit d’articuler ce qu’il en est de la pulsion. »

    [51] Ibid., p. 253. « Freud a énormément souligné dans l’expérience l’importance de la pulsion orale et de la pulsion anale, prétendues ébauches, dites prégénitales, de quelque chose qui viendrait à maturité en comblant je ne sais quel mythe de complétude préfiguré par l’oral, je ne sais quel mythe de don, d’émission de cadeau, préfiguré par l’anal./ N’est-il pas étrange qu’après avoir mis tant d’accent sur ces deux pulsions fondamentales, il s’en éloigne tout au loin, du moins en apparence, et que ce soit à l’aide des pulsions scoptophilique et sadomasochiste qu’il aille articuler le montage de la source, de la poussée, de l’objet et de la fin ? »

    [52] Cf. Freud S., « Pulsions et destins des pulsions », Métapsychologie, Paris, Gallimard, coll. Folio, 1968, p. 11-43.

    [53] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 253. « J’avance tout à trac que la fonction du pervers, celle qu’il remplit, est loin d’être fondée sur quelque mépris de l’autre, du partenaire, comme on l’a dit longtemps, comme on n’ose plus le dire depuis quelque temps, et principalement à cause de ce que j’en ai énoncé. Cette fonction est à jauger d’une façon autrement riche. Pour le faire sentir [...], j’articulerai que le pervers est celui qui se consacre à boucher le trou dans l’Autre. »

    [54] Ibid. « Pour mettre ici les couleurs qui donnent aux choses leur relief, je dirai qu’il est, jusqu’à un certain point, du côté de ce que l’Autre existe. C’est un défenseur de la foi. »

    [55] Ibid. « Aussi bien, à regarder d’un peu près les observations à cette lumière qui fait du pervers un singulier auxiliaire de Dieu, on verra s’éclairer des bizarreries qui sont avancées sous des plumes que je qualifierai d’innocentes. Nous pouvons voir par exemple, dans un traité de psychiatrie, ma foi, fort bien fait au regard des observations qu’il collationne, qu’un exhibitionniste ne se manifeste pas dans ses ébats seulement devant les petites filles, il lui arrive aussi de le faire devant un tabernacle. / Ce n’est certes pas sur des détails semblables que quelque chose peut s’éclairer. Il faut avoir pu d’abord repérer [...] la fonction isolable du regard dans tout ce qu’il en est du champ de la vision, à partir du moment où ces problèmes se posent au niveau de l’œuvre d’art. »

    [56] Ibid., p. 253-254. « Il n’est pas facile de définir ce que c’est qu’un regard [...]. / On s’interroge sur les effets d’une exhibition, à savoir si ça fait peur ou non au témoin qui paraît la provoquer. On se demande si c’est bien dans l’in tention de l’exhibitionniste de provoquer cette pudeur, cet effroi, cet écho, ce quelque chose de farouche ou de consentant. Mais ce n’est pas là l’essentiel de la pulsion scotophilique, dont vous qualifierez la face comme vous voudrez, active ou passive, je vous en laisse le choix – en apparence, elle est passive, puisqu’elle donne à voir. L’essentiel, c’est, proprement et avant tout, de faire apparaître au champ de l’Autre le regard. »

    [57] Ibid., p. 254. « Qu’est-ce qui fait ici mirage, illusion, et suggère la pensée qu’il y a mépris du partenaire ? C’est l’oubli que, au-delà du support particulier que celui-ci donne à l’autre, il y a la fonction fondamentale de cet Autre qui est toujours là, bien présente, chaque fois que la parole fonctionne [...]. / C’est au niveau de ce champ, champ de l’Autre en tant que déserté par la jouissance, que l’acte exhibitionniste se pose pour y faire surgir le regard. »

    [58] Lacan J., « L’acte psychanalytique. Compte rendu du Séminaire 1967-68 », op. cit.

    [59] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 254.

    [60] Ibid., p. 254-255. « Ce qui est l’objet du désir du voyeur [...], c’est très précisément ce qui ne peut s’y voir qu’à ce

    qu’elle le supporte de l’insaisissable même, d’une simple ligne où manque le phallus. / C’est aussi bien ce qui

    démontre d’abord que nulle pulsion n’est simplement le retour d’une autre, qu’elles sont dissymétriques [...]. »

    [61] Ibid., p. 255. « Le pas suivant n’a pas moins d’intérêt. Quel est donc l’objet a dans la pulsion sadomasochiste ? »

    [62] Ibid. « On croit trouver la clé du sadomasochisme dans le jeu avec la douleur, pour aussitôt se rétracter, et dire qu’après tout, ce n’est amusant que si la douleur ne va pas trop loin. Cette sorte d’aveuglement, de leurre, de faux effroi, de chatouillage de la question, reflète en quelque sorte le niveau où reste tout ce qui peut se pratiquer dans le genre. N’est-ce pas, en fait, le masque grâce à quoi échappe ce qu’il en est de la perversion sadomasochiste ? »

    [63] Ibid. « Ne vous semble-t-il pas que mettre en relief l’interdit propre à la jouissance doit, là aussi, nous permettre de remettre à sa place ce dont il s’agit ? »

    [64] Ibid., p. 256. « Il suffit d’avoir pratiqué un exhibitionniste pour s’apercevoir qu’on ne comprend rien à ce qui, en apparence, je ne dirai pas, le fait jouir, puisqu’il ne jouit pas – mais il jouit quand même, à cette seule condition de faire le pas que je viens de dire, à savoir que la jouissance dont il s’agit, c’est celle de l’Autre. »

    [65] Ibid. « Au niveau de la pulsion scoptophilique, il y en a un [l’exhibitionniste] qui réussit ce qu’il a à faire, à savoir la jouissance de l’Autre, et un autre [le voyeuriste] qui n’est là que pour boucher le trou avec son propre regard. »

    [66] Ibid. « [...] un qui réussit ce qu’il a à faire, à savoir la jouissance de l’Autre, et un autre qui n’est là que pour boucher le trou avec son propre regard, sans faire que l’autre n’y voie ne serait-ce qu’un petit peu plus sur ce qu’il est. C’est à peu près la même chose dans les rapports entre le sadique et le masochiste [...]. »

    [67] J.-A. Miller commente alors brièvement sa confection des exergues. « La capture de la jouissance me paraît soutenir l’ensemble de cette élaboration. L’extimité de l’objet: l’apparition du terme d’extime est tellement rare chez Lacan qu’il faut lui faire un sort, et elle désigne bien le principe de la structure topologique. Dans un dictionnaire un peu élucubré, on trouve maintenant le terme d’extime, mais rapporté à l’écrivain Michel Tournier (Journal extime [2002], Paris, Gallimard, coll. Folio, 2004), et non pas à Lacan – la filiation lacanienne du terme n’est ainsi pas archivée dans le dictionnaire – qui a pourtant employé ce terme avant, bien que de façon fugace, perdu dans son Séminaire, l’ayant d’ailleurs repris dans un cours que j’ai gardé dans l’intimité (Miller J.-A., « Extimité », op. cit.). De l’Autre barré au a : il est assez saisissant de voir ici la barre sur le grand Autre en quelque sorte être incarnée par le trou de l’objet a. Le pervers, défenseur de la foi vient là pour sa nouveauté et son allure de provocation. » La dernière exergue pour mettre l’impeccable quaternaire en quatre, cinq mots n’est pas à ce jour trouvée.

    [68] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 257. « Il est étrange qu’on ne s’aperçoive pas ici d’une fonction essentielle, alors que nous vivons à une époque où nous avons en somme très bien ressuscité toutes les pratiques de la question. »

    [69] Alleg Henri, La Question, Paris, Éditions de Minuit, 1958.

    [70] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 257. « Il fut un temps où la question jouait un rôle dans les mœurs judiciaires à un niveau élevé, on laisse ça maintenant à des opérateurs qui la pratiquent au nom de je ne sais quelle folie, dans le genre intérêt de la patrie, ou de la troupe. »

    [71] Ibid. « Déjà après la guerre, la dernière dans le genre, où il s’était déjà passé pas mal de choses, on avait prolongé un peu le plaisir sur les planches en nous en montrant des simulacres, quelques petits jeux de scène. »

    [72] Ibid. « Bref, il est étrange qu’on ne s’aperçoive pas de la fonction essentielle que joue à ce niveau la parole. »

    [73] Ibid. « Les jeux sadiques, ce n’est pas simplement intéressant dans les rêves des névrosés, on peut tout de même voir ce qu’il en est là où ça se produit. Il y a beau y avoir toujours des raisons de faire ceci ou cela, nous savons très bien ce qu’il faut penser des raisons, elles sont secondaires auprès de ce qui se passe dans la pratique. Cela tourne toujours effectivement autour de quelque chose où il s’agit de peler un sujet – de quoi ? De ce qui le constitue dans sa fidélité, à savoir sa parole. »

    [74] Ibid. « On pourrait peut-être se dire tout de même que cela a quelque chose à faire dans le problème. Je vous le dis tout de suite, ce n’est pas la parole qui est ici l’objet a, mais c’est une approche, faite pour vous mettre sur la voie. Néanmoins, aborder la question sous ce biais est très favorable à malentendu, car cela tend à instituer ce que justement je repousse, à savoir une symétrie entre le masochiste et le sadique. / Il est certain que le masochiste floride, le beau, le vrai, Sacher -Masoch lui-même, organise toutes choses de façon à n’avoir plus la parole. »

    [75] Ibid. « Éclairons notre lanterne. Ce dont il s’agit, c’est la voix. / Que le masochiste fasse de la voix de l’Autre, à soi tout seul, ce à quoi il va donner le garant d’y répondre comme un chien, est l’essentiel de la chose. »

    [76] Cf. Lacan J., L’angoisse, op. cit., p. 319.

    [77] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 258. « Il est strictement impossible de concevoir ce qu’il en est de la fonction du surmoi si l’on ne comprend pas [...] ce qu’il en est de la fonction de l’objet a réalisée par la voix, en tant que support de l’articulation signifiante, la voix pure en tant qu’elle est, oui ou non, instaurée au lieu de l’Autre d’une façon qui est perverse ou qui ne l’est pas. / Un certain masochisme moral ne peut être fondé que sur cette pointe de l’incidence de la voix de l’Autre [...]. À la façon dont nous avons vu tout à l’heure que jouit l’exhibitionniste, l’axe de gravité du masochiste joue au niveau de l’Autre et de la remise à lui de la voix comme supplément, non sans que soit possible une certaine dérision, qui apparaît dans les marges du fonctionnement masochiste. »

    [78] Ibid. « Disons-le, il suffit d’avoir vécu à notre époque pour savoir qu’il y a une jouissance dans cette remise à l’Autre de la fonction de la voix, et ce d’autant plus que cet Autre est moins valorisable, qu’il a moins d’autorité. »

    [79] Ibid., p. 258-59. « Il n’en va certainement pas de même pour le sadique. Il essaie, lui aussi, mais de façon inverse, de compléter l’Autre en lui ôtant la parole et en lui imposant sa voix, mais en général ça rate. »

    [80] Ibid., p. 259. « Qu’il suffise à cet égard de se référer à l’œuvre de Sade, où il est vraiment impossible d’éliminer de la parole, de la discussion, du débat, la dimension de la voix. [...] / Le jeu de la voix trouve ici son plein registre. Il n’y a qu’une seule chose, c’est que la jouissance ici, exactement comme dans le cas du voyeur, échappe. Sa place est masquée par cette domination étonnante de l’objet a, mais la jouissance, elle, n’est nulle part. Il est clair que le sadique n’est ici que l’instrument du supplément donné à l’Autre, mais dont, dans ce cas, l’Autre ne veut pas. Il ne veut pas, mais il y obéit quand même. / Telle est la structure de ces pulsions, pour autant qu’elles révèlent qu’un trou topologique peut fixer à soi seul toute une conduite subjective. Vous voyez que tout ce qui peut être forgé autour de prétendues Einfühlungen mérite éminemment d’être relativisé. »

    [81] Lacan J., « Position de l’inconscient » (1960), Écrits, op. cit., p. 844.

    [82] Ibid., p. 841.

    [83] Les opérations d’aliénation et séparation ont été commentées à plusieurs reprises par J.-A. Miller dans L’orientation lacanienne II à partir de 1982.

    [84] Lacan J., Le Séminaire, livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse (1964), Paris, Le Seuil, 1973, p. 192 ; les opérations de l’aliénation et de la séparation sont développées dans les chapitres XVI et XVII.

    [85] Cf. Miller J.-A., « Du symptôme au fantasme, et retour » (1982-83), leçon du 9 mars 1983 ; cf. aussi les leçons des 16 mars et 13 avril 1983.

    [86] Cf. Lacan J., L’angoisse, op. cit., dernière partie.

    [87] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., chapitres III, IV & XXIII, XIV.

    [88] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse (1969-70), Paris, Le Seuil, 1991, chap. I.

    [89] Ibid., chapitre III avec un complément dans le chapitre IV quand on questionne Lacan là-dessus.

    [90] Quine Willard, Word and Object (1960), trad. franç. Le mot et la chose, Paris, Flammarion, 1999.

    [91] Cf. Lacan J., « Psychanalyse et cybernétique, ou de la nature du langage », Le moi..., op. cit., p. 339-354.

    [92] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 382.

    [93] Ibid., p. 13.

    [94] Ibid.

    [95] Ibid., p. 382.

    [96] Ibid., p. 383-384.

    [97] Cf. ibid., p. 386.

    [98] Ibid., p. 394

    [99] Athanassiadi Polymnia, La lutte pour l’orthodoxie dans le platonisme tardif. De Numénius et Plotin à Damascius, Paris, éd. des Belles Lettres, coll. L’âne d’or, 2006 ; cf. aussi Numénius, Fragments, Paris, éd. des Belles Lettres, 1973 (épuisé).

    [100] Cf. Miller J.-A., L’orientation lacanienne II, 6, « Ce qui fait insigne » (1986-87), leçon du 5 novembre 1986 et suivantes.

    [101] Ibid.

    [102] Allusion à l’après-midi du 27 novembre 2005 organisée par l’association Œdipe sur le thème de la transcription des Séminaires de Lacan, à laquelle J.-A. Miller a participé.

     [103] . Cf. Lacan J., Le moi..., op. cit., chap. XV, XVI.

    [104] J.-A. Miller renvoie ici à sa « Notice de fil en aiguille », in Lacan J., Le sinthome, op. cit., p. 199-247.

    [105] Ibid.

    [106] J.-A. Miller précise que maintenant cet auteur est traduit et qu’il y a des essais sur lui, à la différence de l’époque où il le lisait.

    [107] Cf. partie I.

    [108] Lacan J., Encore, op. cit., chap. II.

    [109] Lacan J., « La science et la vérité » (1966), Écrits, op. cit., p. 855.

    [110] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 45.

     [111] Lacan J., Encore, op. cit. ; J.-A. Miller signale qu’il a déjà commenté ce point dans son cours.

    [112] Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 397.

     [113] Cf. ibid., p. 46.

    [114] Ibid., p. 45-46.