La matrice du traitement de l'enfant au loup.

Jacques-Alain Miller

"RCF 66"
Editions Navarin

La matrice du traitement de l'enfant au loup.

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  • La matrice du traitement de

    l’enfant au loup*

    Jacques-Alain Miller

     

    Nous sommes ce soir devant un ouvrage qui fera date et qui sera pour longtemps l’objet de commentaires, c’est-à-dire de recherches, qui seront menées par beaucoup, et je ne prétends ici qu’amener le témoignage d’un premier travail. Je crois en effet que seront nombreux ceux qui s’engageront derrière Rosine et Robert Lefort dans cette petite pièce, dont le plan figure à la page 213 du volume.

    Ces réflexions permettront peut-être à ceux qui ont entendu les commentaires qui ont précédé le mien, ceux-ci ont déjà commencé samedi dernier à la Journée du Cereda, de noter les convergences et peut-être de faire sens des divergences de lecture. Il est certain que cet ouvrage offre une grande richesse de significations. Pour reprendre une expression de Lacan, cette richesse de significations l’offre par destination à la discipline du commentaire. C’est dire que de lectures, d’interprétations, il n’y en a pas qu’une. C’est bien parce que ce livre est le véhicule d’une parole, pour s’exprimer encore comme Lacan, qu’aussi bien il est susceptible d’échapper à l’intention de ses auteurs. Dès lors que ce texte existe comme un livre, et qu’il s’agit de ce livre-là, ils n’en sont plus tout à fait les maîtres. Ils en sont maintenant, comme nous, les lecteurs.

    Je n’ai pas la prétention ce soir de résumer ce livre, ni d’en donner une interprétation exhaustive, ce que j’en dirai n’ira pas plus loin que la première partie, qui porte sur l’état initial du patient. J’ai seulement l’intention d’indiquer comment j’ai commencé à frayer un chemin dans cet ouvrage et à construire à cette fin une table d’orientation.

    Un livre quatre fois double

    En manière d’introduction, je dirai que ce livre est double, et même quatre fois double.

              1.Les notes et le commentaire

    La première réduplication est sensible immédiatement, et mise en valeur par la typographie même du livre. Celui-ci est partagé en deux parties alternantes dans chacun de ses chapitres entre, d’une part le texte des notes de 1952 prises par Rosine Lefort qui conduisait le traitement, texte qui se présente comme un texte brut, mais je ne pense pas qu’il soit si brut que ça, et, d’autre part, celui de 1988 qui a été en cours d’élaboration ces dernières années. Tout un champ de travail s’ouvre à comparer ce texte de 1988 à celui de 1952, à savoir si la transcription théorique qui est donnée en 1988 est fidèle ou non au texte de 1952, s’il s’y ajoute quelque chose, si au contraire il s’en perd ou s’en retranche autre chose. Il y a là un vaste programme de travail.

             2.L’enfant au loup et le président

    La deuxième réduplication du volume, c’est un fait qui est indiqué dans la typographie, donc voulu par les auteurs, tient à ceci que le texte théorique lui-même est double, puisqu’on y trouve d’abord la reprise théorique du traitement de Robert, l’enfant au loup, et ensuite on y rencontre régulièrement quelques pages sur le président Schreber. Cette réduplication importe beaucoup aux auteurs puisqu’ils ont tenu à ce que la mention de ce doublet figure sur la couverture du volume, L’Enfant au loup et le Président. On peut tout de suite donner une valeur essentielle à ce second doublet. En effet, il se motive par la volonté de faire un parallèle entre la psychose de l’enfant et la psychose de l’adulte. Il justifie le titre de l’ouvrage, Les structures de la psychose. Pour donner une autre version de cette seconde réduplication, on ne peut pas ne pas y voir aussi un parallèle, un doublet entre Lacan et Freud, puisque c’est essentiellement avec le vocabulaire et les mathèmes de Lacan que le texte de 1988 est écrit, tandis que l’observation du Président Schreber nous vient de Freud.

              3.La cure de l’enfant au loup et celle de Rosine

    De la troisième réduplication, il y a peu à dire parce que nous n’en savons presque rien, disons que c’est celle de la cure elle-même, car s’il y a ici le traitement de l’enfant au loup par Rosine Lefort, il y a en arrière-plan – mais tout de même mentionnée discrètement dès l’avertissement introductif – la cure même de Rosine Lefort.

            4.Rosine et Robert

    La quatrième réduplication est celle des auteurs. Il y a Rosine, qui a mené le traitement, et je pense que tout le texte de 1952 est le sien, et le deuxième auteur c’est Rosine plus Robert Lefort. Il est notable que même dans le texte théorique, où s’est inscrite la collaboration de Robert Lefort, le texte continue de dire je, qu’il continue de parler par le je de Rosine. C’est là une énonciation du texte qui reste très singulière et pas du tout habituelle. Évidemment, on pourrait ajouter à cette duplication, la duplication Robert 1/Robert 2, Robert 1, l’enfant au Loup, Robert 2, le théoricien.

    La position vierge de la preneuse de notes

    Où peut-on situer le commentaire? Ce soir je proposerais de situer ce qu’on peut dire, entre le texte de 1952 et celui de 1988. Je voudrais d’abord souligner la façon dont est présentée au départ la position de la preneuse de note, puisque c’est ainsi qu’elle est appelée dans ce texte, position vierge – c’est le terme qui est employé – position vierge de toute compréhension et toute interprétation. Je crois que cette affirmation, modeste, est controuvée par ce qu’on lit des notes de Rosine Lefort. Je ne crois pas du tout que la position de la preneuse de notes était vierge de toute compréhension et interprétation.

    Si c’était exact, on pourrait qualifier cette position de néo-behavioriste, puisque c’est le behaviorisme qui a pris comme idéal la notation des comportements sans aucune compréhension et interprétation. Il me semble au contraire qu’il y a là constamment compréhension et interprétation, et c’est ce qui doit faire penser qu’en écrivant ces phrases, Rosine Lefort a eu en vue quelque chose de très précis, à savoir qu’elle a commencé ce traitement et pris ces notes alors que Lacan n’avait pas encore commencé son enseignement, et qu’elle était à l’égard de la théorie analytique dans une position de distance.

    J’aime bien néanmoins cette expression de position vierge. Qu’est-ce que c’est que cette position ? Je crois qu’elle est le corrélat de ce qui mérite d’être appelé, dans cette expérience et son compte rendu, le matériel. Le matériel, terme qu’on utilise couramment s’agissant de l’expérience analytique, qui est ici produit par le dispositif des séances, apparaît de prime abord être plus de l’ordre du comportement du patient que de l’ordre de l’énoncé. Je vous ai montré, le dessin de la pièce[1] où se déroulent les séances. On n’a pas encore eu l’idée de faire le dessin du cabinet de l’analyste pour rendre compte d’une cure analytique classique, c’est bien qu’ici il y a des mouvements du patient qui sont notés avec un extrême détail. Le terme de comportement est utilisé couramment par la Rosine Lefort de 1952. Il n’a pas de quoi nous inciter aux hauts cris, Lacan lui-même dans son séminaire évoque le behaviorisme comme cette attitude qui a contribué à une certaine dévalorisation de la notion de conscience de soi, et qui par là est bien une attitude contemporaine de la psychanalyse. Néanmoins, je crois que ce terme est en lui-même insuffisant, et qu’il y aurait lieu de chercher, dans notre langage de 1988, de quoi il s’agit quand, en 1952, on parle de comportement, et quel statut est à donner à ce matériel essentiel du cas. Je noterais tout de suite qu’on voit bien qu’il y a lieu de distinguer l’interprétation du comportement et l’interprétation de l’énoncé, je vois même dans cette différence la raison pour laquelle ce livre est si gros. Dans l’interprétation de l’énoncé, celle qui se fait dans la cure classique, un partage se fait entre parole vide et parole pleine, tandis que dans l’interprétation du comportement, tout fait sens.

    S’agit-il à proprement parler d’un comportement ? D’abord, dans ce cas, il y a des mots. J’en étais resté, un peu comme vous, à l’exposé de Rosine Lefort au séminaire de Lacan, sur « le loup ! », et à ce que Lacan, scandant cette séance, disait: « il a au moins deux mots ». En fait, on s’aperçoit qu’en plus de ces deux mots essentiels, il y en a finalement beaucoup d’autres. Il y a tout un vocabulaire, et c’est un travail à faire que de relire l’ensemble de ce cas en se centrant avant tout sur les mots dits par Robert, relevés avec soin par la preneuse de notes. Donc il y a des mots.

    Par ailleurs, il faut ajouter que le comportement dont il s’agit est un comportement structuré par la séance, c’est un comportement-en-séance. Comment s’inscrit-il dans ce dispositif ? Il fonctionne de telle manière qu’il paraîtrait justifié de le qualifier de pantomime. La pantomime, c’est l’art de s’exprimer par le geste, la mimique, sans avoir recours au langage, et c’est aussi la mimique dont on accompagne un texte. De fait, ici, quand il s’agit du comportement de Robert, de ses gestes, on suppose qu’ils accompagnent un texte, un texte qu’on ne connaît pas. Sans doute du point de vue du behavioriste, on appellerait cela un comportement, mais tel qu’il se présente dans les notes, c’est un comportement supposé pantomime. Précisément, on voit le patient faire un geste et Rosine répondre à ce geste par des énoncés, et à son tour le patient répondre à ces énoncés. De fait, on peut dire qu’il y a compréhension et interprétation, et on voit, de place en place, Rosine Lefort reconstituer le texte absent de la pantomime.

    Le vaste champ qui s’ouvre à nous est celui du statut théorique de la pantomime. Quels sont les rapports de la pantomime et du langage ? Dans quelle mesure la pantomime est-elle structurée comme un langage ? Pour qu’elle le soit, il faudrait qu’on puisse distinguer le signifiant et le signifié, qu’il y ait barre entre eux, et qu’on puisse alors se servir du signifiant pour dire tout autre chose. Il est sensible dans le texte lui-même que les mots, même les pauvres mots de Robert, ont un autre statut que les objets, du fait par exemple qu’ils sont immédiatement pris dans l’équivoque. Le fameux le loup, qui semble recevoir une signification précise, se met au cours de l’observation à se déplacer. C’est par analogie avec le pouvoir de déplacement sémantique du mot que les objets seront valorisés par Rosine Lefort comme autant de signifiants. D’ailleurs on trouve dans ce livre l’expression d’objet signifiant pour qualifier les objets qui vont servir à cette pantomime. Je pose seulement ici le problème: quels sont donc les rapports précis de la pantomime et du langage? En un premier sens le mot fonctionne de façon tout à fait différente de ce qui sert de pantomime. D’une autre façon, dans quelle mesure la pantomime pourtant est-elle bien un langage ? Accompagne-t-elle un texte ou en est-elle elle-même un ? Telle est la question.

    La transformation opérée par le traitement

    Je voudrais évoquer un second point sous le titre de la transformation. J’ai noté le terme qu’emploient les auteurs quand ils disent état initial du patient, c’est un terme de la théorie des machines, et en effet il y a un état terminal du traitement, bien que le récit de cette première année ne couvre pas tout le traitement. Ce récit se prête à être présenté comme on fait dans la théorie des machines, avec un état initial et un état terminal après le traitement, le livre essayant de rendre compte de cette transformation. Même ceux qui voudront mettre en question la construction théorique ne pourront pas nier qu’il y a une différence entre l’état initial et l’état terminal, et c’est après tout l’essentiel.

    Or, quel est l’état initial ? Nous trouvons une description de cet état initial au moment où une infirmière dit à Rosine Lefort lorsqu’elle arrive: « Avec cet enfant, c’est l’enfer [2]». L’état terminal, nous pouvons le prendre lorsqu’une infirmière témoigne que « vraiment, cet enfant est adorable »[3]  Dans les conclusions de l’ouvrage, il est précisé que cet enfant qui était promis à la structure asilaire des années 1950 se trouvera pouvoir être placé dans une institution médico-éducative, familiale, et que son destin aura été changé par ce traitement.

    Il y a donc à faire la théorie d’une certaine pacification, d’une certaine « domestication » de son excitation, que l’on peut traduire dans nos termes, en considérant qu’il s’est accompli dans ce traitement une certaine maîtrise d’une libido ou d’une jouissance désarrimée, qui s’est produite par un certain usage du signifiant. Évidemment, même quand on le dit dans ces termes, les auteurs sont logiquement amenés à s’inquiéter du fait de savoir s’ils n’auraient pas simplement rendu cet enfant débile. En effet, on peut décrire de plusieurs façons cette transformation. On peut dire qu’à l’entrée on a une jouissance pure, non marquée par le signifiant, et qu’à la fin on a une certaine castration de cette jouissance de départ, que l’on peut écrire avec un grand C. On peut aussi bien dire qu’il y a comme une opération de maîtrise à partir de l’articulation signifiante, ayant porté sur petit a, et à la fin, on a un sujet, barré en effet, mais barré comme débile. À un moment dans le livre, cette inquiétude s’exprime. Quelle que soit la façon dont on l’aborde, il s’agit de savoir comment une barre est venue agir dans cette affaire. D’autres que nous pourront dire qu’il s’est agi d’une entreprise pédagogique de domestication de l’excitation. Pour notre part, c’est avec ces termes, C, a et $, que nous pouvons essayer de rendre compte de cette transformation.

    À partir du moment où l’on commence à problématiser cette question de cette façon très simple, on voit tout de suite l’importance primordiale que prend la première phase du traitement, qui est l’épisode de la mutilation. Cela commence par un simulacre de mutilation effectué par le sujet sur son corps propre et précisément à l’endroit de son pénis. Dès le début du traitement, un appel se fait vers une barre à faire porter, il faut le dire, pas n’importe où. On peut l’appeler une castration dans le réel. Et là, personne ne pensera qu’il joue à se couper le pénis parce qu’il a lu Freud. Je prends ce cas comme une vérification de la psychanalyse.

    Comment s’obtient la transformation ? C’est certainement l’objet d’un débat à venir, mais nous supposons qu’elle se déduit de l’introduction, dans le monde du patient, d’un élément nouveau qui est la présence de l’analyste. Il est certain que d’autres lectures que la nôtre pourraient vouloir inclure dans les éléments de cette transformation, par exemple, l’organisation de l’institution elle-même, les soins reçus par les infirmières etc. Nous, nous supposons que l’élément décisif de cette transformation est l’introduction de la présence de l’analyste dans le monde du patient.

    L’analyste, c’est facile à dire, de quoi s’agit-il? Quelle est la présence effective de Rosine Lefort auprès de ce patient? C’est une jeune femme, elle-même déjà en analyse, et dont l’extrême attention au moindre détail donne l’idée qu’elle est soutenue par un transfert, pas simplement un transfert au patient, mais un transfert à l’analyste, voire, étant donné qui est cet analyste, un transfert à la psychanalyse. Sans doute lui faut-il également être douée d’une mémoire et d’une sensibilité tout à fait intenses.

    Un versant de l’activité de cette jeune femme consiste à être docile aux fantaisies de la pantomime de l’enfant. D’un côté tout n’est pas permis à ce patient, par exemple, elle l’empêche de détruire le biberon comme il voudrait le faire [4]. Elle note en même temps: « je ne fais que ce qu’il dit »[5]. Elle est là, réceptive à l’endroit du patient, et cette réceptivité va jusqu’à celle de sa demande d’amour. Non seulement ce n’est pas dissimulé dans l’ouvrage mais c’est même souligné, elle le prend dans ses bras, elle l’embrasse et même elle note qu’il sait « se faire embrasser » par elle. Pourtant, il y a un recul devant le fait de montrer à son endroit de la tendresse, de l’amour, et je regretterais presque que le terme de tendresse ne figure plus dans le texte de 1988, alors qu’il reste tellement présent dans le texte de 1952. À propos d’un progrès du patient, elle dit par exemple : « Il a été capable de recevoir un peu plus de tendresse et de m’en exprimer en retour ». Une autre dimension, qui n’est pas à négliger dans cette boîte noire, est la régularité qui apparaît opératoire tout au cours du traitement. Rosine Lefort indique ainsi: « Comme je suis là tous les jours, il est plus assuré. » [6] Elle fait une connexion immédiate entre la régularité de sa présence et le fait que le patient en prenne assurance. Si je dis amour, c’est que le terme est dans le texte, et qu’il est important sans doute qu’elle ne le soigne pas, qu’elle ne le surveille pas, donc tout naturellement que l’espace qui reste, dès lors qu’elle ne veille pas à ses besoins, est celui de l’amour.

    Enfin, ce qui se déroule dans cette pièce pourrait aussi être qualifié de jeu. Là, il y a un point à relever. Si, dans le texte de 1952, Rosine Lefort emploie fréquemment le terme de jeu, et évidemment, beaucoup de choses dans le traitement feraient penser à l’espace transitionnel de Donald Winnicott, par contre, dans le texte de 1988 le concept de jeu ne me paraît pas mis en évidence.

    La complexité de l’état initial

    Troisième point. Je pourrais prendre le tout début du cas, et même la première entrée en matière, lorsque le 25 décembre, Rosine Lefort rencontre Robert pour la seconde fois. On y voit déjà des choses extrêmement complexes. Premièrement, le langage, d’abord ce « Madame ». Plus loin il est noté qu’il dit « oui, non », en général il dit oui, parfois non, « au petit bonheur », d’une façon qui semble aléatoire. Deuxièmement, nous avons le jeu, Rosine note « il me tend un objet, me le retire quand je vais le prendre, ce qui le fait rire ». Ce que je complète par le « il fait semblant de ... », d’une complexité tout à fait étonnante, qui se trouve par la suite, sous la plume de Rosine Lefort.

    Après jaculation et jeu, il y a, troisièmement, la jalousie, qui est patente dès ce premier épisode, lorsqu’elle s’approche d’un autre enfant, et ça revient de façon très précise dans l’agressivité que Robert manifeste aux enfants auxquels Rosine Lefort prête attention. Il y a donc un rapport au petit autre dont les modifications vont scander l’observation. Cette jalousie frappe tellement Rosine Lefort que lorsqu’à un moment où ils sont seuls, il se met à tendre quelque chose derrière lui comme à quelqu’un d’autre, elle le rapporte au fait qu’il continue d’être hanté par la présence des autres.

    Ensuite, quatrièmement, on constate qu’il sait donner, et le mot cadeau est noté : « il vient me montrer ce qu’il y a dans son seau et m’en fait cadeau [7]». On le verra plus tard, sur l’injonction de Rosine Lefort, donner un jouet à une petite fille et, à peine un petit garçon vient reprendre le jouet, qu’il se met à lui cogner dessus, en la regardant. Donc, dès le début il comprend et il obéit, il vérifie et prend à témoin Rosine Lefort. Nous voyons ici qu’il y a pour lui une fonction de témoin, et qu’il est en mesure de répartir ses objets entre lui et Rosine Lefort. Commence à émerger dès le début cette attitude de répartition qui va se complexifier au cours du traitement. À l’entrée, il est aussi en rapport avec un petit poupon, que Rosine Lefort identifie comme un simulacre de lui-même. On a donc d’emblée de très nombreux éléments que l’on verra revenir dans la suite comme amplifiés et remaniés par un nouvel opérateur. J’insiste sur la complexité de cet état initial du patient.

    L’espace et le matériel

    Le point suivant, je le nommerai l’espace et le matériel. En effet, nous avons, le détail du matériel qui va être employé dans le traitement [8]. Cette liste très précise, qui est donnée, a toute sa valeur, si l’on songe à tous les objets que le patient lui-même va ajouter. Il va ajouter à ces objets offerts au départ, son pénis, le caca, le pipi et son corps tout entier qu’il mettra en présence dans le déshabillage. D’autre part, parmi ces objets, il faut compter le corps de Rosine elle-même, les objets qui sont prélevés sur elle : la montre, le crayon, le papier, et d’autres objets qu’il ira progressivement chercher dehors, et parmi eux, peut-être le plus important, le trou des WC. Comme le traitement se déroule avec tous ces objets, il est évident que, lorsqu’on lit en 1988 que la grande question du cas c’est l’absence d’objet dans le rapport à l’Autre, là le terme d’objet demande à être pris dans un sens différent, théoriquement très sophistiqué.

    Ce matériel est disposé dans un espace qui est extrêmement structuré, pour le patient lui-même. Dès le début, il est clair qu’il y a pour lui un intérieur et un extérieur de la pièce, au moins il tient absolument à ce que la porte soit fermée. Justement parce qu’il ne cesse pas de pratiquer des distributions d’objets, il y a le sentiment qu’il a affaire au « lieu », que ça a pour lui un sens de se déplacer, au point qu’on nous donne la notation d’une tripartition de l’espace à partir d’un moment précis du traitement. Il y a « un espace extérieur au-delà de la fenêtre et de la porte où était le loup[...], le dedans de la pièce de séance, lui-même divisé en deux parties: une pour lui seul, le lit, et une partie commune, intermédiaire, celle de la pièce pour nous deux [9]». On pourrait appeler cette partie commune, en hommage à Winnicott, l’espace de transition. L’auteur, par la suite, ajoute un quatrième lieu, le placard. Elle écrit : « il soustrait à mon espace le lieu du placard pour en faire un espace plus à lui qu’à moi, qui lui permet de s’approprier en excluant tous les objets de la pièce de séance les uns après les autres ». Tout cela nous présente donc le petit Robert, avec son matériel et son espace, comme un petit ensembliste, il fait des entassements, il déplace les objets d’un lieu dans un autre.

    L’érection d’un 1 et la déclinaison d’un -1

    Cela me permet d’introduire le point suivant sous le titre de 1 et -1, termes qui n’auraient peut-être pas de valeur s’ils n’étaient éclairés précisément par la notion d’ensemble. Dans l’épisode qui est paru dans Ornicar ?, celui de la mutilation, les choses commencent par la distinction d’un objet parmi d’autres, qui est le biberon. Nous avons de la façon la plus manifeste, l’érection d’un 1, un objet tout seul, par rapport à quoi tous les autres sont exclus. Je note, pour aller tout de suite à la fin du traitement, ce qui permet de mesurer un certain trajet : « au début il faisait le vide autour du biberon, maintenant il fait le vide autour de moi » [10].

    Ce « faire le vide » reste une attitude tout à fait fondamentale de sa pratique. À partir de ce « faire le vide » qui isole un objet, nous sommes là au niveau de l’observation minutieuse de sa pantomime. Vous avez cette tentative, avec des ciseaux, de se couper le pénis, en tout cas suffisamment pour mettre en émoi toutes les petites filles qui sont avec lui. Il n’y a pas d’excès à voir de façon corrélative l’érection de ce 1 produire comme l’exigence et l’appel à faire entrer, dans le réel du corps, un moins. Nous n’avons là aucune raison de dire le phallus, mais nous avons à porter ce moins sur le pénis, que j’écris π, à la suite de Lacan, donc nous avons un (- π). Ce qui connote vraiment le début du traitement, c’est l’entrée en fonction de ce moins qui tente de s’inscrire dans le réel.

    Là, commence une série tout à fait systématique et dont la logique est ahurissante, puisque l’objet suivant que Robert va rencontrer c’est ce trou des WC, qu’il est allé chercher, qui n’était pas dans la pièce. À peine le dispositif du traitement est-il en marche que, après cette première tentative de mutilation, nous allons voir ce moins se décliner dans le réel. Cette rencontre voulue avec un trou réel va appeler chez lui le signifiant « loup ». En effet, on peut être d’accord avec la formulation de Rosine et Robert Lefort selon laquelle il s’agit du « représentant réel d’un autre trou, celui-là dans le symbolique ». Il faut prendre la phrase dans son paradoxe. Ou encore la formule « le trou réel des WC est ce qui correspond dans le réel à – φ ».

    Pour moi c’est la matrice du traitement du cas Robert, à savoir que nous voyons le sujet, à partir de cet effort de castration réelle, essayer d’incarner, dans le réel, ce moins qui semble obéir chez lui à une nécessité absolument infaillible. Nous sommes conduits à dire que fonctionne pour lui une nécessité qui est d’ordre symbolique, mais qu’il essaye d’effectuer dans le réel. La nécessité d’ordre symbolique, c’est la nécessité d’une perte, d’une coupure, d’une annulation, d’une négation. Qu’est-ce qui nous amène à impliquer le symbolique là dedans ? Disons que c’est le seul point de vue qui donne son unité au cas, qui permet de rendre intelligible la suite de cette pantomime, qui tourne autour d’un manque, d’une négation à réaliser.

    On parle communément de la symbolisation. On entend par là qu’il y a le réel et que ce réel doit passer au symbolique. J’écris cela sous forme de substitution.

    Nous sommes habitués à penser depuis Lacan, que tout du réel n’est pas symbolisable, que toute la jouissance ne se chiffre pas, et que la symbolisation produit un reste qui est qualifié d’objet a. C’est là le processus de symbolisation, qui donne bien à ce petit a un statut de réel non symbolique, hors signifiant, que je note ainsi :

    C’est ce qui permet de dire qu’il y a séparation, entre l’Autre du symbolique et ce a, soit : As // a.

    On pourrait dire que le point de départ de notre considération théorique du cas, c’est que précisément la structure du signifiant fonctionne, Robert étant en rapport avec cette exigence d’une perte et d’une chute. Cette nécessité fonctionne mais il s’efforce de la traduire en termes de réel, par un processus en quelque sorte inverse de la symbolisation, qu’il faut traduire, non pas comme « réalisation du symbolique », mais comme une réellisation du symbolique, qui pourrait s’écrire ainsi :

              

    Ce qui reste alors comme un élément qui n’arrive pas à se réelliser, ce serait ce moins, ce manque. Précisément dans le réel il n ’y en a pas, il n’y en a que des tenants-lieu, c’est là la valeur de la rencontre, que Robert a voulue, avec le trou des WC, comme analogon réel de ce moins. Si l’on pense à l’Autre comme Autre du réel, on ne peut pas dire qu’il y a une séparation entre cet Autre du réel et a, c’est pourquoi il peut être justifié d’écrire Ar + a. Ce que je prends comme fil conducteur du cas, c’est l’effort du petit Robert pour donner un corrélat réel à la fonction moins  peut être l’écriture de cet effort pour faire entrer le moins dans le réel. Cette fonction s’ordonne à ce trou qu’il va chercher, il le nomme, et, il va tellement bien faire opérer ce moins qu’il va vider l’ensemble de la pièce de consultation, « au point que progressivement il ne va presque plus rien se passer dans la pièce de séance, et que presque tout va se dérouler à l’extérieur », écrit Rosine Lefort [11].

    Il faudrait suivre le travail de ce moins. Au chapitre V, nous le voyons permettre au sujet de faire cadeau de son caca [12], en même temps qu’il apparaît capable de se séparer d’un objet : « dans la foulée de ce qui précède Robert pose à deux reprises un regard normal sur moi pendant qu’il tourne les pages du livre, il a perdu son regard fou de la première fois [13] ». Autrement dit, après la castration réelle et la découverte du trou des WC, nous avons ici ce que l’on peut appeler l’extraction de l’objet. Le chapitre qui est donné comme celui du reflet dans la vitre montre que ce moins vient, in fine, au sujet lui-même.

    Nous voyons donc se décliner ce moins d’abord dans le (- π), passer ensuite à l’objet. Évidemment, on ne peut pas écrire vraiment (-a) mais pourquoi ne pas écrire (-o) , qui est décrit par les auteurs comme séparé, et enfin il vient au sujet. Mais ne faut-il pas ici chercher comme un statut réel ou imaginaire du sujet, peut-être faudrait-il dire « m » pour moi, et noter (-m) l’effet du moins. Il y a en effet là, une division qui lui arrive, et ce qu’on découvre par la suite comme l’épisode de son déshabillage fait encore partie de la déclinaison du moins, il enlève ses vêtements. Il y a là soustraction, c’est en tant que corps nu qu’il vaut : « on peut dire que cette façon que Robert a de se proposer ainsi tout nu ou presque à moi, n’est pas sans évoquer la place que l’enfant prend en tant qu’objet réel pour la mère, comme symbole de son manque » [14].

    Au moment où il apparaît lui-même dans sa nudité, il est ce qui est encore la déclinaison de ce moins venu sur lui-même. On ne s’étonnera pas que dans la foulée, à un moment, il se reconnaisse dans la poupée, et que se pose la question de se faire fille, qui est aussi une des modalités possibles du fonctionnement de ce moins, ce qui justifierait la référence au grand (I) de l’idéal du type sexuel, et la notation (-I) qu’il faudrait alors introduire.

    (-)        (-)

    (-π)     (-π)

    (trou)  (-R)

    (-o)      (-O)

    (-m)    (-I)

    Déclinaisons du moins

    En regard du fonctionnement de ce moins, qui va jusqu’au vidage de l’Autre, en tout cas de l’espace de la pièce, je dirais que, parallèlement il se construit un corps. Dans le chapitre VI, on voit la catégorie de l’avoir prendre de plus en plus d’importance, on le voit avoir un corps, il en devient propriétaire, c’est-à-dire que le signifiant le lui décerne, et on le voit encore propriétaire d’un certain nombre d’objets, comme l’évoque R. Lefort: « il enferme dans le placard les assurances qu’il est un petit garçon [15]». En même temps que se poursuit le processus de négativation, corrélativement, le sujet est capable de s’inscrire dans la dimension de l’avoir. À un certain moment d’ailleurs, il est appelé « Robert-qui-possède » [16].

     

                * Exposé fait à l’ ECF, le 21 avril 1988, dans le cadre du séminaire de psychanalyse avec les enfants, à l’occasion de la parution de l’ouvrage de Rosine et Robert Lefort Les structures de la psychose. L’Enfant au loup et le Président, Paris, Le Seuil, 1988. Texte établi par J.-L. Gault (non revu par l’auteur).

     

     

    [1] Op. cit., p. 213.

    [2] Op. cit., p. 15.

    [3] Op.cit., p. 252.

    [4] Op. cit., p. 248.

    [5] Op. cit., p. 250.

    [6] Op. cit., p. 246.

    [7] Op. cit., p. 16.

    [8] Op. cit., p. 53.

    [9] Op. cit., p. 263.

    [10] Op. cit., p. 264.

    [11] Op. cit., p. 264.

    [12] Op. cit., p. 153.

    [13] Op. cit., p. 158.

    [14] Op. cit., p. 215.

    [15] Op. cit., p. 245.

    [16] Op. cit., p. 255.