La logique de la cure du petit Hans

Jacques-Alain Miller

"RCF 69"
Editions Navarin

La logique de la cure du petit Hans

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  • La logique de la cure

    du Petit Hans selon Lacan*

    Jacques-Alain Miller

     

    J’ai consacré le mois dernier à terminer la rédaction, en français, du Séminaire IV de Lacan, La relation d’objet. Et pour conclure ce travail que j’ai terminé juste avant d’arriver à Buenos Aires, je compte vous offrir aujourd’hui une introduction à la lecture et à l’étude de ce Séminaire. Cela tombe bien. Aucun thème, à ce qu’il me semble, ne convient mieux comme ouverture de nos Journées sur La logique de la cure. Revenir au Séminaire donné par Jacques Lacan en 1956 et 1957 signifie revenir à la naissance même de la notion d’une logique de la cure. En effet, la moitié de ce Séminaire élabore la cure du petit Hans et cette élaboration se fait à partir d’une perspective logique, à tel point qu’il se termine par les premiers essais de ce que Lacan appelle une logique en caoutchouc ; on rencontre cette expression dans le Séminaire et il m’a semblé qu’elle méritait d’être le titre d’un des derniers chapitres[1]. Une logique élastique comme la topologie, une logique qui serait suffisamment flexible pour accompagner les productions fantasmatiques du sujet, du petit Hans, et formaliser les différentes étapes de son investigation. Et je crois que cette perspective élabore, effectivement, une logique suffisamment flexible pour accompagner les productions fantasmatiques. Il constitue l’essentiel du problème que nous allons envisager lors de ces Journées.

    Essayons ici de parler avec précision. Que signifie « logique de la cure » ? Pour élaborer un peu plus ce signifiant, il est utile, comme toujours, de l’opposer. Je propose l’opposition suivante pour situer le signifiant logique de la cure: logique de la cure dit quelque chose de différent de structure du discours. Je propose que nous réfléchissions à l’opposition, à l’articulation de la logique de la cure et de la structure du discours. Ce sera le premier des trois thèmes que je vais aborder.

    La structure du discours, pour reprendre le signifiant introduit par Lacan dans L’Envers de la psychanalyse, se réfère aux coordonnées fondamentales qui rendent possible la cure analytique elle-même. La structure du discours analytique que Lacan a donnée dans ce Séminaire est, en réalité, assez connue. En résumé, c’est une formule que nous utilisons dans notre travail, c’est une façon d’écrire la structure du discours analytique.

    La première forme proposée par Lacan de la structure du discours se trouve dans le schéma L, construit au cours des trois premières années du Séminaire et que Lacan rappelle en commençant son Séminaire, livre IV, La relation d’objet. C’est le schéma en forme de Z, vous vous rappelez les quatre termes qui y figurent. C’est une autre forme que Lacan a donnée à la structure du discours, qui figure sous une forme plus complète dans son écrit « La lettre volée », publié pendant l’année de son Séminaire IV ; Lacan le commente à cette occasion. Ces deux schémas très populaires (très connus ?), très utiles (nous le constatons avec le recul du temps) nous donnent une formalisation synchronique de la situation analytique, une formalisation que l’on pourrait appeler statique.

    La tentative de Lacan dans le Séminaire IV est différente. Notons que c’est une tentative inachevée. C’est une tentative, une ébauche dirais-je, de formalisation dynamique, de formalisation diachronique, c’est-à-dire, une tentative non seulement d’écrire les coordonnées permanentes, fondamentales de la cure mais aussi de formaliser ce qui est dit dans la cure, le transitoire de ce qui est dit, de formaliser ce qui se passe et pas seulement de formaliser la structure. Formaliser d’une certaine façon les événements du dit dans la cure, cela veut dire que la notion centrale que Lacan travaille est celle de la structure avec ses transformations, de la structure, oui, mais avec ses transformations.

    Nous connaissons cette notion sous la forme de la structure permutable, par exemple dans Le Séminaire, L’envers de la psychanalyse. Nous savons que ces termes peuvent permuter quant à leur emplacement, mais que cette permutation ne permet pas de formaliser le décours de la cure analytique étant donné que ce sont – selon Lacan lui-même – des permutations qui nous font sortir du discours analytique et qui permettent de situer les autres discours. C’est une structure avec ses transformations et permutable mais dont les permutations font sortir du domaine analytique. Au contraire, nous rencontrons dans le Séminaire IV de Lacan – et je ne crois pas qu’elle se rencontre ainsi ailleurs – une tentative, dirais-je, de dynamiser le schéma L, c’est-à-dire d’utiliser le schéma L au moins pour formaliser le changement de position subjective d’un point de vue clinique.

    Lacan le fait dans ce Séminaire à propos, tout d’abord, de la jeune homosexuelle de Freud, qui occupe trois leçons de Lacan et qui est un nœud de ce Séminaire. Il y a différentes raisons qui justifient sa présence. Lacan formalise l’histoire clinique de la patiente relatée par Freud à partir de transformations permutables sur le schéma L, c’est-à-dire que, selon Freud lui-même, on observe dans l’histoire clinique antérieure à l’analyse un changement de position subjective, un changement de choix d’objet après la naissance d’un frère. De telle sorte que, selon Freud, cela accentue un avant et un après du cas. Auparavant, son objet est un fils imaginaire, reçu du père, incarné dans le fils de la voisine, c’est-à-dire qu’à la place de l’objet, dans cet angle supérieur du schéma Z, on trouve ce fils, cet enfant imaginaire, et ensuite, l’objet change et on voit apparaître différentes femmes de type maternel et, finalement, une femme, objet d’un amour sublimé, sacrifié. De telle sorte qu’en ce même endroit, on peut écrire d’abord enfant imaginaire et ensuite femme réelle, comme le dit Lacan. C’est l’utilisation, la tentative de formaliser non seulement une structure statique mais aussi des étapes, c’est-à-dire obtenir la formalisation de l’histoire clinique d’un cas à partir de ce dessin formalisé. Ce n’est pas la seule occasion où cela se rencontre dans ce Séminaire IV, Lacan la redouble avec un autre texte de Freud qui se prête aussi à cette idée de structure avec transformations. Il prend le texte de Freud « On bat un enfant » où Freud lui-même présente ce fantasme comme le résultat de transformations. « Mon père bat un enfant que je hais », « je suis battu(e) par le père » et, troisième forme, « un enfant est battu ».

    Ici, on peut réellement écrire une flèche de transformation qui fait passer d’une formule à l’autre, sans arriver, peut-être, à formaliser ces trois étapes avec ce schéma. Lacan n’essaye pas, mais cela nous montre une deuxième tentative de suivre les transformations d’une formation de l’inconscient. Il faut articuler le fait que quelque chose reste constant et qu’en même temps, quelque chose change. Qu’est-ce qui reste constant ? Ce sont les places, les relations et les relations entre les places. Ce qui change, ce sont les termes qui occupent ces places. Et comme je l’ai déjà mentionné, cette inspiration mise en avant dans Le Séminaire, L’envers de la psychanalyse, inspire déjà le Séminaire IV de Lacan. Toute idée qu’il y eût une révolution logique chez Lacan dans les années soixante n’est qu’une mauvaise lecture de Lacan. Toute cette inspiration logique et structuraliste avec transformations est déjà présente ici.

    C’est ce qui nous permet de dire que, justement dans la structure, la transformation est une permutation, que parler de permutation est la tentative, la façon de dynamiser la structure, et dirais-je, une certaine solution structurale de l’articulation du un et du multiple ; les places sont fixes et, avec la permutation des termes, nous obtenons des variantes. Comment cela se termine-t-il s’il y a des places et des termes qui permutent dans ces places ? Le problème, c’est qu’on a l’impression que cela ne se termine jamais. Si le vocabulaire est limité, si les termes sont en quantité limitée – dans ce cas, ils sont limités à quatre termes – il y a une circularité : nous pouvons continuer à faire tourner les termes sur les places et la circularité est infinie. Il n’y a pas de principe d’arrêt dans une structure d’une telle permutabilité. Si le vocabulaire est potentiellement illimité, s’il n’y a pas seulement quatre termes et les lettres de l’alphabet, si le vocabulaire s’étend, par exemple, comme la chaîne des nombres, alors la permutation ne s’arrête jamais. Nous avons un exemple de cela dans les Mythologiques de Lévi-Strauss. Il étudie la structure avec ses transformations des mythes américains, d’une petite partie de l’Amérique du Nord et un peu d’Amérique du Sud et il a besoin de quatre volumes pour étudier mille mythes, et ce n’est qu’une petite sélection dans l’ensemble des mythes et de leurs variantes possibles.

    Nous avons un autre exemple lorsque Lacan, dans Le séminaire sur « La Lettre volée », construit une structure avec permutations des plus et des moins : il nous présente un fonctionnement circulaire dans lequel il n’y a aucune raison de s’arrêter et justement, il le présente pour illustrer l’infini de la répétition et d’une répétition indestructible. Cela constitue un problème initial lorsque nous essayons de penser la logique de la cure à partir d’une structure avec transformations. Pourquoi ? D’où viendra le début d’un terme, et une fin qui ne soit pas accidentelle ou liée à la fatigue ?

    Pour pouvoir penser une logique de la cure en ces termes, il faut penser tout d’abord que pour un sujet, il y a un nombre limité de signifiants qui permutent, ou du moins, un nombre limité de signifiants essentiels qui permutent. Deuxièmement, il faut penser dans cette perspective, que lorsque toutes les permutations ont été réalisées, il y a un changement qualitatif. De sorte que l’on peut dire : « il n’y en a pas plus, c’est tout ». Il faut supposer un effet de la somme et, en plus, un effet de somme subjectivée. C’est dans ce sens que l’on pourra dire en toute légitimité : « conclusion ».

    Référer la logique de la cure à une structure avec transformations, c’est très différent que de la référer à une déduction linéaire, comme une ligne depuis les prémisses jusqu’à la conclusion, où l’on peut arriver à un moment donné, comme à la conclusion d’un argument. Ceci n’est pas une référence à un argument, il suppose un processus où le quod erat demonstrandum ne peut arriver si ce n’est pour fixer l’absurde. Cela veut dire que si cela se passe dans une structure avec transformations, c’est nécessairement une démonstration par l’absurde, c’est-à-dire par un « et il n’y a pas », il ne s’agit pas d’une démonstration positive.

    C’est exactement ce que dit le résumé de la recherche sur Hans qu’écrivit Lacan dans son texte « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », la même année que le Séminaire du petit Hans. Il y a là deux paragraphes importants que, je pense, tout le monde doit connaître ici car c’est dans ces deux paragraphes que j’ai pêché l’expression de « résolution curative »[2] qui a été utilisée comme thème du condensé argentin pour la Rencontre Internationale sur « La Conclusion de la Cure ». Lacan dit là que « le petit Hans [...] développe, [...] sous une forme mythique, toutes les permutations possibles d’un nombre limité de signifiants »[3]. Ce que l’on obtient est la solution de l’impossible, à savoir que la démonstration qu’apporte la cure conçue à partir de la logique de la cure relève de la démonstration par l’absurde ; elle se conclut par un « il n’y a pas », par un « ce n’est pas le cas posé dans l’hypothèse ».

    Telle est l’orientation fondamentale de Lacan depuis son étude de la cure du petit Hans. La transformation de l’impuissance en impossibilité, comme il le formulera dans les années soixante-dix[4], est déjà présente dans ce Séminaire IV. On y trouve aussi inscrite la formulation de la fin de l’analyse comme perception, subjectivation du « il n’y a pas de rapport sexuel ». Et aussi la traversée du fantasme, car dans le petit Hans, nous suivons les permutations fantasmatiques, bien qu’on ne puisse pas situer une traversée du fantasme.

    Le problème dans cette perspective de la cure que nous appelons la logique de la cure, est encore la répétition. Comment se termine la répétition ? Comment se termine le fait que l’inconscient comme tel répète ? Dans quelle mesure s’arrête la répétition, c’est la question de la conclusion de la cure, si nous prenons le terme de conclusion au sérieux. La question de la conclusion de la cure, de mon point de vue actuel, doit se situer en lien à la répétition. Dans quelle mesure s’arrête la répétition, dans quelle mesure la cure permet-elle d’en finir avec la répétition ? Dans quelle mesure la conclusion de la cure a-t-elle une incidence sur la répétition du signifiant comme répétition de jouissance ? Il y a quelque chose d’inachevé dans le Séminaire IV. Il n’y a qu’une ébauche de la logique, d’une logique de la cure.

    C’est une question pour nous de savoir si c’est une voie à reprendre, ou s’il y a des obstacles fondamentaux qui empêchent d’aller dans la direction d’une logique de la cure distincte de la structure du discours. Lacan ébauche une logique de la cure, et nous pouvons dire que c’est l’unique ébauche de logique de la cure proprement dite qu’il y eut chez Lacan. Il y en eut deux rejetons l’année suivante. Premièrement, la métaphore paternelle, la formule de la métaphore paternelle telle qu’elle figure dans le fameux écrit, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose »[5], qui est la mise par écrit des résultats obtenus par Lacan à partir de la cure du petit Hans qu’il écrivit l’année suivante, en décembre 1957 et janvier 1958. Bien sûr, cet écrit traite du thème du Séminaire III sur la psychose. Le cas du président Schreber tire toute sa formalisation du cas du petit Hans. Lacan utilise aussi le schéma L de la structure du discours pour lui donner le statut de structure clinique, et quand il transforme son schéma L en schéma R, il passe d’un schéma de structure du discours à un schéma de structure clinique. Et en plus, il formule la métaphore paternelle proprement dite, qui écrit la relation du sujet à la mère, transformée par l’inclusion du signifiant du père.

    Nous pouvons dire que l’année suivante, dans Le Séminaire V, Les formations de l’inconscient, qu’il a déjà annoncé l’année du petit Hans, la construction de Lacan sur le Witz surgit aussi des Witz du petit Hans. L’année suivante il élabore le graphe du désir, qui est aussi une structure avec transformations, et qui donne quelque chose – bien qu’à distance de l’expérience – d’une logique de la cure. En tout cas, il distingue un niveau 1 de la cure et un niveau 2, et nous pouvons dire que le niveau 1 se conclut avec le signifiant de l’identification I(A), et que le niveau 2 se conclut avec le signifiant de l’inconsistance de l’Autre, S(A) barré [S(Ⱥ)].

    D’une certaine façon, ce graphe du désir est une transformation du schéma L de Lacan, c’est-à-dire qu’il articule la structure de l’intersubjectivité – l’intersubjectivité complexe, imaginaire et symbolique qu’il y a dans ce schéma – avec la structure du signifié et du signifiant et il combine, si l’on peut dire, les deux.

    De telle sorte que, si l’on devait résumer la logique de la cure que présente Lacan à travers le graphe du désir, ce serait avec cette formule : la cure est, fondamentalement, la transformation de A en A barré, ou aussi le passage de l’imaginaire au symbolique.

    C’est ainsi que l’on pourrait résumer la cure du petit Hans, comme un processus de symbolisation. Cela vaut la peine de prendre un moment pour y penser car c’est presque le seul exemple que nous avons chez Lacan d’une logique de la cure qui ne soit pas seulement une belle expression, mais bien un travail sur une cure. Il s’agit d’un processus de symbolisation, et sur un élément essentiel : le phallus. On pourrait, par conséquent, résumer la cure du petit Hans de la sorte : du phallus imaginaire au phallus symbolique, et l’on pourrait situer le moment de la maladie elle-même du petit Hans, ou de son symptôme, dans l’apparition du phallus comme réel, soit dans la jouissance phallique du petit Hans, soit dans l’apparition de la petite sœur, qui sont les deux éléments déstabilisateurs de sa position. On pourrait dire aussi, bien que Lacan n’emploie pas ce terme dans le Séminaire, que la formule de la logique de la cure est aussi, du phallus imaginaire au phallus symbolique. C’est seulement après Le Séminaire sur Le transfert que Lacan utilisera ce symbole φ.

    Le privilège de la cure du petit Hans, c’est qu’elle est presque une cure par excellence. Il y a un symptôme parfaitement manifeste et ce symptôme disparaît. Il y a cure. Le symptôme phobique disparaît. Il y a résolution curative. La cure du petit Hans, bien qu’elle ait son intérêt pour nous comme exemple unique, a cependant une limite au niveau de ce que nous pouvons en retirer, car dans ce cas, la logique de la cure se confond avec l’élaboration de la métaphore paternelle ; c’est dire que dans ce cas, le cas d’une analyse infantile, la logique de la cure est identique à la métaphore paternelle. Il s’agit dans cette cure, pour soigner le symptôme phobique, que le pouvoir symbolique du signifiant père se substitue au pouvoir imaginaire de la mère. On peut dire aussi, c’est l’opinion de Lacan, que dans le cas du petit Hans, la métaphore paternelle ne se constitue pas de façon pleine mais de façon oblique, déviée. Mais on pourrait dire que, s’il s’agissait d’une cure analytique proprement dite, elle aurait dû commencer après – après la résolution curative obtenue dans ce cas, pour rétablir l’équilibre – l’orientation de cette métaphore paternelle déviée du petit Hans. Et, bien sûr, lorsque nous disons que nous allons, dans la pratique analytique, au-delà de l’Œdipe, ce que nous disons c’est justement que nous pouvons prendre la logique de la cure du petit Hans comme modèle de la logique de la cure proprement dite. L’importance du Séminaire IV s’observe dans le fait que dans ce Séminaire, à la suite de Freud dans Inhibition, symptôme et angoisse, Lacan dit que le symptôme phobique a le rôle du Nom-du-Père, et c’est seulement un temps pour comprendre, pour arriver à formuler que le Nom-du-Père n’est pas plus qu’un symptôme. Quinze années furent nécessaires pour arriver à le formuler ainsi, mais déjà dans ce Séminaire IV, nous avons les éléments pour le déduire. Le Nom-du-Père et le symptôme ont quelque chose à voir l’un avec l’autre dans la mesure où l’un peut remplacer l’autre. Et nous supposons que, si le Nom-du-Père est un symptôme, c’est un symptôme qui doit être qualifié d’une certaine façon pour être distingué, mais cela n’empêche pas qu’il puisse être aussi pathologique. La position de Lacan, dans ce Séminaire, est que le petit Hans élabore un petit Nom-du-Père.

     

    Avec cela, je passe au second thème. Le second thème, qui n’est pas de logique proprement dite, aborde le thème de la mère. La mère est le personnage central du Séminaire IV. Il existe un préjugé selon lequel Lacan ne dirait rien de la mère et que le lacanisme se serait employé à rétablir la fonction du père. Non ! Le Séminaire IV, du début à la fin, est une théorie de la mère. Et je dois dire que cette conviction m’a orienté, par exemple dans le choix de l’illustration de la couverture de l’édition française, qui n’est pas le cheval, bien sûr. Le cheval est présent comme signifiant. De plus, Lacan, c’est un excursus, se réfère dans Le Séminaire au cheval qui figure dans un tableau du Titien, de Vénus et Vulcain. Pour ce que j’en connais, il n’existe pas de tableau du Titien de Vénus et Vulcain avec un cheval. J’ai vérifié dans tous les catalogues du Titien et je pense qu’il s’agit, en réalité, d’un tableau de Véronèse qui s’appelle Vénus et Mars liés par Éros. Dans ce tableau il y a bien, au fond, un cheval et, en plus, un petit ange, un petit Éros qui essaie de se mettre debout sur le cheval, symbole phallique codé. Cela aurait fait une très belle couverture, le tableau est doux, mais il ne me semblait pas qu’il fallait illustrer le cheval en premier lieu et, en plus ce Séminaire est tout sauf doux. Je ne vais pas vous dire quelle est la couverture que j’ai choisie car ce n’est pas encore fait. Nous verrons.

    C’est le thème de la mère qui donne l’unité de la recherche cette année-là. Et ce n’est pas si facile de voir la trajectoire logique de Lacan, non pas la logique de la cure mais la logique du Séminaire lui-même. S’il fallait dire quel est le fil qui court tout le long de ce Séminaire, depuis le début, et qui conditionne tout ce que Lacan choisit comme exemple, je dirais qu’il s’agit des conséquences cliniques de la sexualité féminine pour tout sujet ; des conséquences cliniques terribles de la sexualité féminine pour tout sujet en tant que chaque sujet est fils d’une mère. Au centre de ce Séminaire, il y a ce que, dans la métaphore paternelle, Lacan écrit DM, désir de la mère, et comme je l’ai souligné fréquemment, ce Désir de la mère, avec un D majuscule, n’est pas le désir de la mère que nous connaissons depuis Les formations de l’inconscient que Lacan va élaborer l’année suivante, il ne s’agit pas de ce désir corrélatif de la demande, qui est essentiellement le décalage entre le signifiant et le signifié. Dans Le Séminaire IV, je peux dire que l’on voit le moment où surgit, peut-être, le terme demande chez Lacan, lorsqu’il note qu’en anglais l’exigence se dit demand et qu’il s’utilise aussi pour l’appétit.

    Le désir dans Les formations de l’inconscient est la partie qui toujours reste à interpréter de telle sorte que Lacan peut en conclure que le désir, c’est son interprétation, ce n’est pas le DM, le désir de la mère, c’est autre chose. Il se réfère au désir de la mère en tant que femme. Ça veut dire qu’il se réfère à la castration féminine, soit à la mère en tant que sujet corrélatif d’un manque, non pas un manque-à-être mais bien un manque d’objet. Et cela, c’est la première partie du Séminaire que j’ai intitulée « Théorie du manque d’objet », que Lacan oppose à l’ensemble des théoriciens de la relation d’objet. Il l’élabore avec les différents modes de ce manque : la castration, la frustration, la privation. Je crois que l’on connaît assez bien ce mécanisme, la construction de ce tableau.

    Mais quelle est sa finalité dans ce Séminaire ? Il s’agit de développer la thèse selon laquelle est déterminante pour un sujet la relation de la femme à son manque, qui pourrait s’écrire ainsi : S ◊(-φ), en lien au manque et pas n’importe quel manque, le manque qui s’écrit (-φ). La question que travaille Lacan dans ce Séminaire, la question fondamentale de la psychanalyse de l’enfant, est de savoir comment l’enfant s’inscrit dans cette relation. Pourquoi ne pourrions-nous pas écrire, pour cette fois, le sujet enfant en l’articulant avec l’articulation du sujet féminin à son manque : Se◊(Sf ◊(- φ)) ? C’est pour cela que l’élaboration théorique fondamentale de la première partie est celle de la frustration. Bien sûr, il s’agit de la frustration de l’enfant par rapport à sa mère et Lacan donne une nouvelle élaboration du Fort ! Da !, car le fort-da que Lacan utilisait dans Le Séminaire II pour démontrer la répétition, il le réutilise dans Le Séminaire IV pour montrer que sous la répétition, il y a la frustration du sujet. Mais, au-delà de la frustration du sujet enfant, la frustration de la mère en tant que femme parcourt tout ce Séminaire.

    Nous sommes habitués à l’autre face de la sexualité féminine qui est le supplément, le plus-de-jouir. Mais dans Le Séminaire IV, l’autre face c’est l’insatisfaction, selon Lacan, l’insatisfaction constitutive du sujet femme. C’est dans ce sens que le chapitre central de ce Séminaire, le chapitre XI, je l’ai appelé : « le phallus et la mère inassouvie »[6].

    La mère lacanienne correspond à la formule quaerens quem devoret[7], elle cherche quelqu’un à dévorer, et Lacan la présente ensuite comme le crocodile, le sujet à la gueule ouverte. De sorte que sous l’ensemble du mécanisme du tableau et de ses permutations, l’élément central est la dévoration, la relation orale à la mère en tant que dévoration, dévorer la mère et être dévoré par elle. Dans le complexe du cheval ou le complexe des chevaux, l’élément qui paraît, à Lacan, mériter un mathème, c’est la morsure, à tel point que Lacan l’indique avec un mathème « m ». Celui-ci est également présent dans tout ce qui concerne le sabot du cheval et Lacan montre que le mot « sabot »[8] désigne en même temps la pince ou les tenailles[9].

    En conséquence, la question infantile, telle que Lacan la situe, (on peut presque dire la question infantile comme on parle de la question hystérique ou de la question de l’obsessionnel) est de savoir comment rassasier le désir de la mère lié à son manque. Il y a beaucoup de transformations que Lacan situe dans ce Séminaire, mais la transformation qui me paraît centrale, très éclairante, c’est celle de la morsure de la mère dans le dévissage de la baignoire[10]. Comment le dit Lacan ? Il dit que le démontage, le bain du petit Hans qui est dévissé en un instant, c’est presque ce qui incarne le passage de l’imaginaire au symbolique. Ainsi que le dit Lacan – ce sera l’unique citation que je ferai – « ce n’est pas pareil que de mordre goulûment la mère, appréhension de sa signification naturelle, voire de craindre en retour cette fameuse morsure qu’incarne le cheval – ou de dévisser la mère, de la déboulonner, de la mobiliser dans cette affaire, de faire qu’elle entre elle aussi dans l’ensemble du système, et, pour la première fois, comme un élément mobile et, du même coup, équivalent aux autres. »[11]

    On peut dire que le point le plus avancé qu’a réussi à atteindre le petit Hans c’est – il faut admettre cette formule ainsi – la transformation de la morsure en un dévissage de la baignoire. Cela veut dire que la mère, à la puissance opaque, menaçante, qui s’en va, qui va et vient (et avec elle s’en va toute la maison, c’est la peur du petit Hans), ce départ menaçant de la mère, se transforme en un démontage d’un appareil qui n’est pas toute la maison, qui est cette baignoire qui lui donne sa place car, comme le note le petit Hans, c’est le lieu où, dans une baignoire qu’il aime, son cul peut prendre place exactement[12]. Ainsi, Le Séminaire IV est-il un séminaire sur la sexualité féminine. Pour avoir commencé à le rédiger, j’ai perçu que, pour Lacan, la question essentielle de la psychanalyse avec les enfants était la sexualité féminine. Il ne s’agit pas de la femme dans sa relation à la jouissance, il s’agit de la femme dans son lien au phallus, c’est-à-dire au signifiant phallique qui fait d’elle un être de manque. Et il y a évidemment une relation entre cette faute phallique et le supplément de jouissance que Lacan épinglera de nombreuses années plus tard.

    Ce Séminaire est aussi un séminaire sur l’enfant dans la mesure où l’enfant est une solution à ce manque féminin. Lacan se réfère, bien sûr, à l’équivalence, à l’équation, à la Gleichung formulée par Freud, enfant = phallus. Mais ce n’est rien de plus qu’une substitution. Freud lui-même n’introduit l’enfant que comme un substitut du phallus qui manque. Et un substitut justement qui ne suffit pas, de telle sorte qu’à côté de la métaphore paternelle, nous pouvons écrire la métaphore infantile de la femme, qui est une autre forme de l’équivalence freudienne enfant/-φ et qui correspond au statut que Lacan donnera, longtemps après, à l’enfant comme objet petit a. Cela se voit peut-être mieux quand cela est écrit : l’enfant comme substitut du manque phallique : E/-φ. La question est de savoir comment l’enfant découvre qu’il ne suffit pas à colmater le trou, comment il découvre que le partenaire de la mère comme femme est son manque, c’est-à-dire, le manque de phallus. C’est cela qui ordonne la recherche de Lacan. Il se demande, dans le détail, comment un enfant peut découvrir la relation de la mère avec le phallus et avec son propre manque. Il n’existe donc pas de primary love dans l’amour réciproque.

    D’une façon similaire, Lacan convoque le cas de la phobie de la petite Anglaise, cas de phobie qui se déclenche lorsque se manifeste la mère diminuée dans sa puissance, où ce qui a l’air d’être le moteur en cause est l’apparition de son manque. C’est aussi ce qui justifie le choix du cas de la jeune homosexuelle où l’on voit que lorsqu’elle est confrontée au fait que l’enfant imaginaire du père, incarné pour elle dans l’enfant réel de la voisine dont elle s’occupe, est donné à la mère, un changement clinique se produit qui s’éclaircit avec l’équivalence freudienne entre l’enfant et le phallus.

    C’est aussi ce qui justifie les chapitres que Lacan consacre à la perversion, aux voies perverses du désir et à l’objet fétiche, à une clinique où l’on voit le sujet s’identifier au phallus de la mère ou s’identifiant à la mère, sur l’axe imaginaire, de telle sorte que Lacan présente le fétichisme comme une solution possible pour l’enfant qui découvre la relation de sa mère au manque. Pour cette raison, il situe la prévalence de l’imaginaire dans les perversions. À tel point que je me suis permis, dans le dernier chapitre, de mettre en évidence, similaire à la formule de Joyce le symptôme, la formule de Hans le fétiche. Hans le fétiche mais pas Hans le fétichiste. Au contraire, et Lacan le situe de façon très précise, il y a tout une partie de l’étude du petit Hans qui se réfère aux culottes de la mère, qui ont une valeur dans une opposition signifiante et qui sont différentes selon qu’elles se trouvent sur la mère ou non. Quand elles ne sont pas portées par la mère, le petit Hans les rejette. Et comme le dit Lacan, on trouve déjà là présente, l’orientation fondamentale de ce que cet enfant ne sera pas un fétichiste ou alors un fétichiste normal, c’est-à-dire que, pour lui, le phallus sera celui de l’équivalence girl = phallus, située par Fenichel dans un article cité par Lacan.

    Le titre du dernier chapitre « Hans le fétiche », je l’ai intitulé exactement « De Hans-le- fétiche à Léonard-en-miroir ». Lacan termine ce Séminaire avec ce cas de Léonard de Vinci, de Freud, et il donne sa version de l’inversion de Léonard, laissant en suspens la question de son inversion sexuelle, et utilisant ce terme pour mettre en évidence le caractère prévalant de la relation imaginaire pour Léonard. C’est un fait qu’il avait l’habitude de s’adresser à lui-même, se disant « tu », et écrivant des pages où il se réfère à lui-même comme « tu ». Lacan évoque que de la nature, il faisait aussi non pas un grand Autre mais bien un autre imaginaire et symétrique de telle sorte qu’il situe Léonard dans son schéma Z.

    C’est dans le cas de Léonard de Vinci, en accord avec Freud, que nous rencontrons les figures de la « double mère », la Vierge et sainte Anne, et cette double mère s’articule avec la double mère du petit Hans. C’est comme cela que Lacan situe la déviation de la métaphore paternelle chez Hans qui, à la place d’accéder de façon pleine au Nom-du-Père, dédouble la mère entre sa mère et la mère de son père, la grand-mère qui a l’autorité. Il l’écrit MM, avec un double M majuscule, cette grand-mère, la mère du père, lieu de l’autorité qui fait la loi au père. Tous les dimanches, le père et le petit Hans vont lui rendre visite, et c’est dans ce trait que Lacan situe la force, l’autorité de cette dame. Nous avons la double mère de Léonard, la double mère de Hans et, bien sûr, la double mère d’André Gide. Lorsque Lacan lit André Gide, il reconstruit sa double mère au travers de sa mère biologique et de sa tante. Il y a une triple série : Hans-Léonard-André Gide. Et avec ces considérations, je complète un peu ce que je n’ai pas eu le temps de dire dans mon séminaire sur André Gide qui a été publié il y a quelques années dans la revue Malentendido. Cette double mère, c’est la formule de la métaphore paternelle déviée, formule indiquée lorsqu’il n’y a pas forclusion proprement dite du Nom-du-Père, et quand la transmission du Nom-du-Père ne semble pas passer par le père réel, dans le sens du réel que Lacan utilise à cette époque. Je dois dire que cela me surprend. Il y a des années que l’on a situé l’apport de Lacan sur l’autre mère dans l’hystérie, mais on n’a pas donné une importance équivalente à la mère dédoublée, à la fonction de la double mère. La double mère ne répond pas à un délire de l’enfant, mais bien à une invention qui lui permet d’obtenir une espèce de dérivation féminine du Nom-du-Père. Évidemment les conséquences ne sont pas les mêmes, mais nous pouvons voir dans le cas du petit Hans ce que Lacan n’hésite pas à appeler une carence du père réel. Chez le petit Hans, il y a un appel constant au Nom-du-Père, un appel constant à vouloir un père terrible, plus terrible que ce père tendre qui, dès qu’on lui dit quelque chose, cherche à s’en référer au professeur Freud.

    Dans le cas d’André Gide, nous voyons aussi que le père est présent, mais c’est un compagnon de jeu. C’est la figure maternelle qui a soutenu les impératifs de la loi, l’autorité symbolique. Et les conséquences ne sont pas les mêmes, Hans va aimer les femmes et André Gide les petits garçons. Mais, comme le note Lacan, est-ce pour le sexe de l’objet élu ? Non ! L’hétérosexualité du petit Hans ne l’empêche pas d’être fondamentalement dans une position féminine, à tel point qu’il le situe comme la fille des deux mères. Et Gide démontre qu’il jouit de son pénis comme une femme, débordant de jouissance. Cela nous permet de dire que nous rencontrons la double mère chaque fois que la métaphore paternelle se réalise avec les éléments féminins de l’histoire du sujet. Le petit Hans, d’après Lacan, ne sort pas de la domination, de l’emprise de la mère, c’est dire que le fil qui parcourt la recherche de la relation d’objet est aussi celui du pouvoir de la mère qu’une fois Lacan a qualifiée de maître, le maître-mère.

    C’est ce qui reste dans sa théorie comme la mère réelle, c’est dire qu’il y a une mère inassouvie mais aussi toute-puissante. Et le terrifiant de cette figure de la mère lacanienne est qu’elle est à la fois toute-puissante et inassouvie. Évidemment, sous cette figure, nous trouvons la figure kleinienne de la mère, et en un certain sens, dans Le Séminaire IV, nous rencontrons la réélaboration de Lacan de la doctrine de Mélanie Klein. Cela ne se perçoit pas très bien lorsqu’elle est exposée dans les Écrits sous la forme de la dialectique besoin, demande et désir. Mais dans Le Séminaire IV, nous avons l’échafaudage. Rien ne montre mieux cet effort de liaison avec Klein que ce bref moment où Lacan essaie de rendre compatible son stade du miroir avec la position dépressive. C’en est presque comique. Car l’enfant lacanien du miroir, du stade du miroir, est tout le contraire de l’enfant kleinien. L’enfant kleinien est dépressif, alors que l’expérience fondamentale de l’enfant lacanien est la jubilation, le triomphe lorsqu’il expérimente la complétude de son image et sa maîtrise sur l’image.

    Mais on ne comprend pas comment une mère dévorante pourrait avoir un enfant triomphant, au point que Lacan dit que lorsque l’enfant rencontre son image complète dans le miroir, c’est bien le triomphe. Mais lorsqu’il rencontre l’image complète sous la forme du corps maternel, il constate que cette image ne lui obéit pas, de telle sorte que le tout pouvoir maternel se reflète comme sa position dépressive. Face à sa propre image, le sujet peut expérimenter un triomphe, mais face à l’image de la mère, il est fondamentalement dépressif. Le petit Hans est beaucoup plus du côté de l’enfant lacanien en cela qu’il se défend assez bien, mais bien sûr, c’est un enfant sous une menace qu’incarne le cheval. On peut donc dire que ceci est une correction kleinienne du stade du miroir et je n’ai pas eu vent qu’elle ait été utilisée jusqu’à présent. Lacan corrige aussi le commentaire du fort-da. Autant dans « Le discours de Rome », dans Le Séminaire II, que dans Le séminaire sur « La Lettre volée », le fort-da semble être l’exemple freudien de l’introduction du sujet dans l’ordre symbolique et il nous présente le binaire signifiant minimum, c’est-à-dire le fort-da, comme une répétition.

    Dans ce Séminaire, Lacan élabore le fort-da comme frustration et ce qui change c’est qu’il ne s’agit pas d’un fonctionnement aveugle, automatique, logique, d’un algorithme acéphale, ce fonctionnement symbolique passe, au contraire, par un être, par une maîtrise.

    Le fort-da peut ressembler à un fonctionnement uniquement symbolique, où l’enfant reproduit dans le semblant le départ et le retour de la mère, et dans un jeu dans lequel, utilisant un objet quelconque, il accompagne le rapprochement et la disparition de l’objet d’une vocalisation binaire. C’est en cela seulement que le fort-da constitue une symbolisation de la mère.

    Lacan a besoin d’un changement de statut de la mère. Lorsque la mère ne répond pas, il dit qu’elle se transforme en réel, c’est-à-dire en puissance. De sorte qu’il y a comme un croisement entre la satisfaction et la mère ; lorsque la satisfaction est réelle, la mère est symbolique et lorsque la mère devient réelle, la satisfaction devient symbolique. Une satisfaction symbolique, qu’est-ce que c’est ? La mère n’est pas seulement maître, elle est amour. Et la thèse de Lacan dans ce Séminaire, c’est que la satisfaction essentielle est la satisfaction de l’amour. L’exigence de l’amour est l’exigence symbolique, l’exigence du signe de l’amour. L’exigence du signe de l’amour peut se conserver dans toute son intensité chez un sujet.

    Dans Le Séminaire IV, nous avons une clinique centrée sur l’amour, à tel point que Lacan situe la satisfaction réelle, lorsqu’elle s’obtient, comme un substitut de la satisfaction symbolique. Cela veut dire que nous pourrions l’écrire : satisfaction réelle / satisfaction symbolique. Cela est très important, Lacan le dit dans une phrase, il dit que toute frustration de la satisfaction symbolique, toute frustration d’amour chez l’enfant est compensée par une satisfaction réelle mais c’est un « pis-aller », c’est un recours, un moindre mal. Nous n’avons pas à être fascinés par la satisfaction réelle de l’enfant au sein, puisque la thèse de Lacan est que cette satisfaction réelle est une substitution, une compensation de la frustration de l’amour. L’intensité de la satisfaction réelle vient du fait que c’est un substitut de la satisfaction symbolique. C’est pour cette raison que s’érotisent les activités de l’être. L’oralité par exemple, ce n’est pas seulement manger pour vivre, l’oralité s’érotise dans la mesure où la satisfaction orale vient en compensation de la satisfaction symbolique.

    Dire cela, c’est déjà dire que la pulsion n’est pas une pure nécessité. Ce qui surprend dans ce Séminaire, c’est que la pulsion paraît être la conséquence de l’exigence d’amour, c’est la façon pour Lacan de dire que, déjà le lieu du grand Autre est présent dans la pulsion. De plus, lorsque le pulsionnel apparaît, il a toujours sa fonction en lien avec le développement d’une relation symbolique. Évidemment, quand Lacan dit « amour » dans ce Séminaire, il s’agit de l’Éros freudien. Ce thème est important dans la logique de la cure. C’est un peu un excursus, mais il y a l’exemple que prend Lacan, un cas d’exhibitionnisme que présente Melitta Schmideberg et que Lacan traite comme un exhibitionnisme réactionnel, avec l’apparition ou le déplacement d’une zone érogène. En fait, lorsque dans cette cure apparaît le pulsionnel, à un moment donné, le sujet tombe dans la boulimie, et, à un autre moment, le sujet, après avoir réalisé avec une certaine difficulté l’acte sexuel, va exposer son organe face à un train international qui passe dans la région. Lacan, au lieu de dire qu’il y a régression, dit que toutes ces émergences sont à situer en lien à la relation symbolique à laquelle elles se réduisent. C’est un thème que je ne peux développer maintenant. Il me semble que dans la logique de la cure, on doit situer ces phénomènes de réduction symbolique, c’est quelque chose de récurrent dans ce Séminaire de Lacan, par exemple dans le fantasme, même dans le fantasme présenté par Freud.

    La logique du fantasme mène à un appauvrissement de la structure du fantasme. Comme Lacan le montre, il y a, dans la première forme du fantasme, une relation intersubjective riche qui se transforme en une formule sans sujet : « On bat un enfant », où il n’y a plus d’intersubjectivité.

    Cela veut dire que dans le fantasme, il y a toute la complexité du symbolique et une réduction ponctuelle de cette complexité. La même chose a lieu lorsque surgit, à la place de toute une complexité symbolique, un acting out, un passage à l’acte ou la régression pulsionnelle, ou quand, dans la perversion, Lacan présente l’image comme le moule de la perversion, la réduction de toute une histoire symbolique, qui se maintient comme un reste. Ainsi, il déduit et accentue la prévalence du mode imaginaire dans la perversion.

    À un autre moment, à propos de la jeune homosexuelle, il parle de la projection sur l’axe imaginaire du symbolique. Je ne vais pas pouvoir le développer, mais c’est comme s’il y avait des moments où nous pourrions situer et condenser ce phénomène, des moments où la relation symbolique se plie sur l’imaginaire ou sur le pulsionnel, mais à chaque fois il s’agit d’une réduction symbolique. Et bien que cela puisse être du semblant, bien que ce soient des points de densité maximum, il s’agit de quelque chose qui semble réel et qui, en même temps, est du semblant.

    Je vais m’arrêter ici. Je n’ai pas consacré à cela mon séminaire de cette année, de sorte que j’ai trop à dire et je n’ai pas bien calculé le temps, mais je voulais donner une ouverture pour la lecture du Séminaire. Je vais seulement rajouter ceci. Leonardo Gorostiza a parlé de la difficulté du thème de la logique, ou de l’étude de la logique. Donc, je conclus en disant qu’avant Le Séminaire IV, il y a un seul cas de Freud que Lacan semble aborder dans l’inspiration de la logique de la cure. C’est sa petite « Intervention sur le transfert » à propos du cas Dora. Et dans cette petite « Intervention sur le transfert», on peut dire qu’il lit le cas Dora avec la Phénoménologie de l’esprit de Hegel, c’est-à-dire qu’il repère les inversions dialectiques.

    Dans Le Séminaire IV, et pour développer l’unique exemple que nous avons de logique de la cure, on peut dire que Lacan lit Freud avec Lévi-Strauss, plus exactement avec un article qui s’appelle « La structure des mythes » et qui date de 1955. Je recommande l’étude de cet article où l’on voit la tentative de Lévi-Strauss, dont Lacan s’est inspiré dans la question de la permutation, d’écrire une formule du mythe, avec l’idée que tout mythe est réductible à une formule. Je n’ai pas le temps de montrer que cette formule inspire la formule de la métaphore paternelle chez Lacan, que c’est une formule d’équivalence. Armé de Lévi-Strauss, Lacan essaie d’ordonner la structure des mythes élaborés par Hans[13], et de suivre les essais de solutions du petit Hans, concluant avec une formule qui est aussi la métaphore paternelle.

    Dans la logique de la cure, il s’agit de savoir si nous pouvons reprendre le thème laissé par Lacan, sachant que pour nous la logique de la cure n’est pas une élaboration de la métaphore paternelle, que la métaphore paternelle n’est pas la conclusion de la cure. Mais nous devons savoir si la méthode vaut, c’est-à-dire si, au-delà de la structure du discours, il y a une logique formalisable de la cure. Un écho du cas du petit Hans se fait entendre dans l’enseignement de Lacan jusqu’à la logique du fantasme, jusqu’à son Séminaire de 1966-67. Le cas du petit Hans est déjà une logique du fantasme et vous connaissez l’importance de cette logique du fantasme puisque c’est en concluant ce Séminaire que Lacan a proposé la passe, de telle sorte que l’on peut étudier ensemble Le Séminaire IV, « La logique du fantasme » et le texte sur la passe. D’une certaine façon, dans « La logique du fantasme », à distance de la cure, à travers le groupe de Klein, Lacan élabore un certain type de structure avec ses transformations mais à distance des événements de la cure.

    Ce qui est passionnant dans ce Séminaire IV, c’est que Lacan ne se tient pas à distance de l’expérience et qu’il formalise les éléments même de la cure, allant jusqu’à prendre ce petit « m » pour la morsure du cheval. C’est un fait que Lacan a abandonné cette perspective d’exposer la logique de la cure de cette façon et qu’il s’en est tenu à l’élaboration de la logique du discours.

     

    Ma question, en ouverture de ces Journées, mais pas seulement de ces Journées car la logique de la cure va être le thème des Journées de toutes les Écoles appartenant à l’Association Mondiale de Psychanalyse, la question, la véritable question ouverte que je propose pour ces Journées est de savoir s’il y a possibilité, nécessité, devoir ou s’il y a impossibilité de reprendre l’inspiration de Lacan dans Le Séminaire IV pour élaborer la logique de la cure.

     

    Questions

    Jacques-Alain Miller — Merci à German de proposer une question car si l’Autre ne répond pas, il se transforme en une puissance dévorante, donc, merci.

    Germán García — Ma question est en lien avec la logique modale et le temps. Lacan, lorsqu’il introduit les quatre modes – le possible, l’impossible, le nécessaire et le contingent –, ne propose-t-il pas le développement d’une temporalité, d’une logique temporelle, sous la forme de ce qui cesse, et de ce qui ne cesse pas ? C’est tout.

    J.-A. Miller — Oui, mais ce qui est à noter, c’est que dans cette construction, Lacan reste très éloigné des détails de la cure. Peut-être devons-nous en conclure que c’est, par exemple, pour la supervision, pour une autre dimension.

    Dans le cas du petit Hans, entre le 1er janvier et le 1er mai, nous avons beaucoup d’éléments et nous avons intérêt à rendre compte de tout cela, de chaque détail dit et mis en relation. Je crois qu’on ne peut pas – je l’ai lu et relu de nombreuses fois, en français et en référence à l’allemand pour rédiger le Séminaire de Lacan – je dois dire qu’on ne peut le lire sans étonnement, sans désirer faire la même chose dans une cure. On se sentirait indigne de ne pas élaborer une cure de cette façon. Il faudrait voir s’il s’agit d’un fantasme, ou si cette orientation qui consiste à rendre compte de tout n’a de valeur que dans un contexte aussi spécial que celui-ci, c’est-à-dire les débuts de l’analyse, où le premier enfant génial inventa l’analyse avec les enfants.

    Il est vrai que l’on peut dire que cela est possible pour une cure d’enfant et non pour une cure d’adulte. Mais pourquoi ? Quelle serait la raison qui le rendrait impossible ? Je dois dire à ce propos que je suis très loin de la question des modalités... Il s’agit d’une logique, une logique du détail, il s’agit d’assumer ces détails. Lévi-Strauss le disait déjà, longtemps après, que c’était la supériorité du structuralisme sur le formalisme, il le disait dans une introduction à Vladimir Propp qui avait proposé une formalisation des contes de fées. Il dit bien : pour le formaliste il y a une forme, et les détails sont comme une matière amorphe qui ne compte pas ; pour un structuraliste, au contraire, il n’y a pas cette distinction entre matière et forme et la structure se trouve dans les choses elles-mêmes, c’est-à-dire que tout compte ; on ne peut pas se contenter d’une formule abstraite.

    C’est une orientation admirable. C’est la question que je me pose, je ne sais ce que vous en pensez, si nous ne devons pas retrouver l’inspiration de présenter une cure ou une séquence de cure, faire cet effort de la présenter en inventant au moins le vocabulaire propre à chaque cas, en essayant de symboliser et de mathématiser à partir d’un détail du cas. C’est fastidieux de rouvrir la porte d’un cas, et de rencontrer à chaque fois l’objet petit a, le sujet barré, c’est-à-dire que c’est fondamental de se référer à la structure du discours, mais ce serait plus léger si nous pouvions élaborer la logique d’une cure particulière, en situant les signifiants-maîtres, comme la morsure qui est, si on peut dire, un signifiant-maître.

    Ceci, pour moi, c’est l’inspiration de la logique de la cure. Bien sûr, il y a d’autres manières de l’aborder et toutes sont les bienvenues. Qu’en pensez-vous ?

    G. García — Je vais faire demain un exposé sur le terme « resón » (resonar = résonner), que Lacan prend à Francis Ponge, en pointant justement que Lacan se trompe en le traduisant par la « raison » ; Francis Ponge fait un jeu de mot entre la raison et la réson. Dans nombre de ses derniers Séminaires, Lacan revient sur la question de savoir comment rencontrer la résonance, car ce que vous pouvez dire du détail est corrélatif de l’interprétation, c’est seulement en entendant le « m » de la morsure que l’on peut dire quelque chose ou interpréter quelque chose. Il me semble donc que ce chemin dont vous pointiez la présence dans l’étude du petit Hans va dans le sens de la question de Lacan sur la manière de rencontrer la résonance, au moyen de laquelle quelque chose qui s’est noué dans le langage peut s’y dénouer.

    Mirta Vásquez — La question touche à quelque chose que vous avez pointé, qui m’a surprise dans la lecture du Séminaire, concernant la mère comme personnage central. Ce n’est pas exac¬tement cela qui m’a surprise, en tout cas dans la version en espagnol. Il y a un endroit où Lacan dit, dans le Séminaire, que la notion centrale du Séminaire est le manque, n’est-ce pas ? Le manque comme objet, le manque d’objet.

    J.-A. Miller — De quel manque s’agit-il exactement ?

    M. Vázquez — Il se réfère au manque phallique, comme je le comprends. Vous dites qu’il faut envisager la conséquence clinique de la sexualité féminine chez chaque sujet. J’avais compris jusqu’à maintenant qu’il fallait envisager la conséquence clinique de la castration de la mère pour chaque sujet. Je vous demanderai donc si, pour vous, la castration de la mère est équivalente à la sexualité féminine.

    J.-A. Miller — Non. Dans la suite, Lacan dira la même chose de façon plus dramatisée. Il dira : tout sujet qui parle perd un peu de jouissance, c’est cela la castration. Par le seul fait de parler, nous sommes castrés. Dans cette perspective, quelque chose se perd et quelque chose se gagne, bien sûr. Mais le dramatisme qu’il y a par exemple dans ce Séminaire disparaît. Je dois dire que, dans ce Séminaire, la fonction du père apparaît comme devant sauver l’enfant du désastre et de la voie sans issue de la relation avec la mère. C’est-à-dire que ce que Lacan présentera ensuite comme le manque produit par le signifiant comme tel est en lien très direct, dans ce Séminaire, avec les conséquences pathologiques de la relation à la mère. De telle sorte qu’il apparaît, et c’est l’inspiration de la métaphore paternelle, que la seule façon pour la mère d’éviter à l’enfant les conséquences pathologiques, c’est de faire valoir le Nom-du-Père.

    Bien sûr, il faut réélaborer tout le Séminaire qui est lui-même une réélaboration de Mélanie Klein. Je pense que d’une certaine façon grâce à Lacan, nous sommes au-delà de certaines choses. Mais il n’y a pas seulement des progrès, nous avons perdu les intuitions qui se trouvent dans ce Séminaire. Par exemple, le dramatisme de la position de la mère par rapport à l’enfant, qui, d’une certaine façon, est très proche de la clinique quotidienne. Et si nous pensons qu’il y a un danger à utiliser de façon abstraite des catégories qui pour Lacan sont très proches de l’expérience, revenir à ces détails et à cette inspiration, spécialement dans ce Séminaire, me semble valoir la peine.

    Quant à la castration de la mère, la question est de savoir s’il y a une figure de la mère, de la mère qui a des enfants, qui possède le nécessaire pour les alimenter, la mère suffisamment bonne, qui est une mère qui a. Ce que rappelle Lacan, c’est que la mère est une femme et que derrière la mère, il y a toujours une Médée, c’est toujours dans l’ordre du possible. Et même si la mère est exemplaire, l’enfant n’est jamais qu’un substitut à tel point qu’il faut assumer la question qui se présente ici : la maternité est-elle la voie unique ou la voie privilégiée de réalisation de la féminité ?

    Il est évident que Lacan a été surpris par cette orientation : « elles veulent toutes vêler », en français c’est un peu grossier, elles veulent avoir, et je le disais presque avec regret, car cela influence la féminité qui peut tirer son authenticité du fait de ne pas avoir ; le désir peut être une dévastation. Pourquoi veulent-elles tant masquer le manque ? Et il est certain que Lacan avait l’idée que la maternité n’est pas la voie, c’est une voie métaphorique pour la femme. Au point que je pense que l’éthique de la psychanalyse ne peut réellement imposer cet idéal qui est plus du côté de la substitution, pour Freud lui-même.

    J.-A. Miller— On peut dire que chaque fois que l’on change de discours et de signifiant-maître, chaque fois que l’on pose autre chose à la place du signifiant-maître, il y a un nouveau transfert.

    Néstor Rozemberg — Si le concept de frustration apparaît comme central, celle de la mère en plus, il y a aussi à l’intérieur de la modélisation que fait Lacan dans ce Séminaire, la modélisation de la castration en frustration, privation, castration. Peut-être que ce qu’il faudrait le plus accentuer, c’est la privation, position de la femme en tant que privée, et celle qui donne lieu à ce que quelqu’un, comme agent, ait opéré cette privation, un agent imaginaire dans ce cas.

    Je pense que c’est le point autour duquel pivote tout le cas du petit Hans.

    J.-A. Miller — Vous avez tout à fait raison à ce propos. Le terrible de la relation – d’après ce qu’en dit Lacan –, le terrible de la relation à la mère comme femme, c’est justement sa privation qui empêche sa castration, précisément parce que c’est déjà fait. Ce fait, du côté féminin, donne une audace qui va bien au-delà du petit courage, de la timidité masculine. Ce sont les grandes terribles qui n’ont rien à perdre, mais, comme nous le disions, limitent aussi l’opération de l’enfant car leur pouvoir ne peut être menacé. À ce propos, Lacan dit, sans le développer, qu’au-delà de la castration du côté du père, il y a la castration du côté de la mère, et c’est une castration, dirais-je, sans issue, car sans dialectique. Le père, on peut le voler, on peut le tuer ; du côté de la mère, il y a quelque chose qui ne peut se situer ailleurs qu’entre dévorer ou être dévoré. Si bien que nous avons à la fois l’admirable sujet vide féminin et son au-delà quand l’homme est limité, l’autre face étant qu’elle n’offre pas la dialectique qu’il y a du côté paternel, c’est en tout cas ce que Lacan développe dans ce Séminaire et je ne vais pas l’assumer totalement.

    Diana Wolodarsky — Je voudrais reprendre la référence que vous faites lorsque vous dites que, quand la mère ne répond pas à cette satisfaction symbolique d’amour, elle se transforme en réel. La satisfaction essentielle, disiez-vous, est celle de l’amour, une exigence symbolique. La satisfaction réelle occuperait donc le lieu de l’absence de cette satisfaction symbolique, une forme de compensation, on pourrait dire réelle au lieu de symbolique. Et vous disiez sur ce point que la pulsion, ici, ne répond pas par nécessité mais en réponse justement à ce manque de satisfaction symbolique.

    Je pensais que de cette substitution, de cette compensation, on pourrait dire : mieux vaut du réel que pas de symbolique, ce serait pire s’il n’y avait rien ; et je pensais situer la pulsion non pas en relation à la nécessité mais en réponse à cette absence de satisfaction en terme symbolique de l’amour. Je me demandais si on pouvait penser alors les réponses du corps comme réponses à ce manque de satisfaction symbolique. Je pensais, par exemple, à ce que nous rencontrons dans la clinique des boulimies, des anorexies comme réponses du corps sur ce point.

    J.-A. Miller — Du corps, oui, c’est le thème de la frustration jointe à la privation, qui a été rappelé. Avant que Lacan ne le reprenne, cela voulait dire : l’enfant veut, il a besoin de certaines choses, il veut le sein. S’il n’obtient pas ces choses-là, ces objets, il est frustré. Il est malheureux car il est frustré. Lacan dit : en aucune façon ! L’enfant vit d’amour et ce n’est que comme recours qu’il se lance sur le sein, seulement à la place du signe d’amour. Je l’ai dit rapidement car c’est souvent rappelé dans les Écrits. La mère du fort-da est la mère domestiquée ; c’est un exercice de maîtrise – on peut le prendre ainsi – c’est un exercice de maîtrise de l’enfant qui met en scène son propre abandon et le retour de la mère. Il fait semblant. En cela la mère est un symbole, il utilise n’importe quel objet qui va et vient, c’est comme le symbole de la mère. Ce que Lacan essaie de faire surgir de cela, c’est un autre statut de la mère. Que se passe-t-il si la mère échappe à son rôle de symbole qui répond, qui entre dans ce calcul ? Dès le moment où elle sort du symbole, où elle ne répond pas à cet appareil, à cette régularité (à cette fiction, cette construction conceptuelle), dès qu’elle en sort, elle n’a plus de statut symbolique et on ne sait pas ce qu’elle va faire. C’est différent quand on sait parfaitement que l’objet va revenir et qu’au fort va succéder le da. Mais si on ne le sait pas, elle se transforme en une puissance mystérieuse qui peut donner ou ne pas donner, qui peut venir ou ne pas venir, de telle sorte que ses objets acquièrent une autre valeur, ils ne valent pas pour eux-mêmes mais en tant que signes d’amour.

    Pour Lacan, cette attente des signes d’amour, cette satisfaction symbolique fondamentale, sont capables d’érotiser toutes les activités de l’oralité, de l’analité. Elles érotisent tout ce qui se pense, dirons-nous, en relation à l’amour.

    La place qu’occupe l’amour dans ce Séminaire est intéressante, dans le cas de la jeune homosexuelle, car la façon de Lacan de faire voir le manque d’objet au travers de l’amour montre que ce qui compte pour le sujet est au-delà de l’objet, que ce qui l’intéresse ce n’est pas l’objet mais bien, dans ce cas, l’agent qui le donne comme signe d’amour, de sorte que c’est à travers l’amour qu’il fait comprendre que le plus important dans l’objet est son au-delà. Finalement, cet au-delà de l’objet n’est rien, mais ce rien est le -φ[14] qui fait de l’amour l’opérateur qui introduit le manque alors que, dans la relation d’objet, tout est plein. L’amour est fondamental, dit Lacan ; tous les objets existent en lien à l’amour. Il situe au centre de l’objet le rien, il fait même un schéma intéressant dans lequel il trace une ligne entre, d’un côté l’objet et de l’autre, le rien.

    Et donc, nous voyons à quoi répond la création, l’invention de l’objet petit a. Avec l’objet petit a, le plus proche de ce « rien », Lacan a réussi à écrire ensemble l’objet et le rien, et c’est pour cela qu’il dit – bien des années plus tard – qu’au centre de l’objet petit a se trouve le -φ. Et on peut le dire, ce ne sont pas seulement l’objet et le rien, c’est aussi le voile. En cela, l’objet petit a, bien que l’on puisse dire qu’il est réel, est un semblant, c’est un semblant comme le fétiche.

     

     * Conférence d’ouverture aux IIe Journées annuelles de l’EOL « la Logique de la cure » 27, 28 et 29 août 1993. Publié dans « la Logique de la cure », Collection de l’Orientation lacanienne, décembre 1993. Texte établi par Diana Etinger. Traduction : Colette Richard, relue par Nathalie Georges ; version non corrigée par l’auteur.

     

     

    [1] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994, p. 371.

    [2] Lacan J., « L’instance de la lettre dans l’inconscient ou la raison depuis Freud », (1957), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 520.

    [3] Ibid., p. 519.

    [4] Lacan J., Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1991, p. 205.

    [5] Lacan J., « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » (1957-1958), Écrits, Paris, Le Seuil, 1966, p. 531.

    [6] Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994, p. 179.

    [7] Ndlr : expression de saint Pierre (lettres 1, 5, 8) pour caractériser le démon.

    [8] Ndlr : ce terme en français signifie pinces, tenailles et doigts.

    [9] Lacan J., op. cit., p. 335.

     [10] Ibid., p. 331, 339 et 341

    [11] Ibid., p. 405.

    [12] Ibid., p. 333.

    [13] Ibid., p. 329.

    [14] Ou s (petit sigma) que Lacan utilise p. 346.