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Hommage à Gennie Lemoine*
Jacques-Alain Miller
Une inspiration
Cela a été un colloque familier, parfois familial, inspiré, gai, intelligent, amical, et parfois, et même souvent, profond. C’est le moment de se souvenir de ce que Lacan avait posé au début de son enseignement que le message vient du récepteur.[1] D’avoir dédié ce colloque à Gennie Lemoine, et qu’il ait été ce colloque-là, dit quelque chose de Gennie Lemoine. Sans doute est-ce d’elle que nous est venue l’inspiration qui a présidé à ces interventions.
Gennie était ma plus vieille connaissance dans l’École de la Cause freudienne. Je l’ai rencontrée en 1962, au séminaire de Roland Barthes, quand j’avais dix-huit ans. Je m’étais aperçu que cette personne, parfois rudoyée par lui, était quelqu’un de tout à fait étonnant, et je la retrouverai deux ans plus tard dans l’école de Lacan. Nous avions donc cette connaissance de l’un et de l’autre qui précédait celle de beaucoup d’autres.
Je ne peux pas m’empêcher, et je l’ai fait toute la journée, de me demander ce que Gennie aurait pensé du colloque Gennie Lemoine. C’est bien sûr parce qu’elle est morte que ce colloque a lieu, mais elle aurait certainement dit: « Vous aviez bien besoin d’attendre mon décès pour colloquer sur moi ! Cela m’aurait fait bien plus plaisir de mon vivant.»
Une identification
Dans notre rapport public, elle me houspillait parfois. Pendant toute une époque, elle n’était jamais d’accord avec moi sur ce qu’il fallait faire dans l’institution. Elle était pour moi, pas seulement Génie, mais Je nie, le faisant très souvent à juste titre, notamment lors d’un événement absolument dantesque que j’avais inventé sur le signifiant-maître, espérant purger les maux d’une école en mettant tous les problèmes sur la table. Elle m’avait dit que cela n’aiderait à rien et qu’il ne fallait pas faire comme ça.[2] Il a suffi qu’elle me le dise pour que je m’aperçoive que Lacan aurait dit la même chose. J’étais donc très loin de me donner raison dans nos controverses.
Le plus vif souvenir que j’aie de nos entretiens, c’était une fois en avion, alors que nous volions vers l’Italie. Ce fut l’occasion pour moi de lui demander: « Pourquoi prenez-vous tant de plaisir à me dire non ? » Elle m’a répondu: « Il ne faut pas vous en formaliser. Si je ne disais pas non, je disparaîtrais.»
« Penser, c’est dire non », dit Alain. Il y avait quelque chose de cela chez Gennie, comme une menace d’être absorbée par l’identification, si elle ne commençait pas par mettre à distance l’autre.[3]
À propos de cette identification, elle m’a confié, dans cet avion, qu’elle avait un frère aîné qui comptait beaucoup pour elle et que quelque chose de moi se superposait à lui. Je mets cette confidence, que je n’avais jamais évoquée jusque-là, dans le bouquet que nous offrons à Gennie aujourd’hui.
Un style
Que dirai-je sur son style d’analyste, aussi son style dans la vie ? Il était de désarmer son interlocuteur en le désarçonnant, le déroutant par la surprise, sans trop s’occuper de cohérence. Ce qui comptait, c’était l’insistance du désir. Il m’est venu ainsi de penser qu’il y avait trois grands styles d’analyste : le maître, l’universitaire et l’hystérique où il s’agit de couper, de surprendre. Beaucoup de choses qui ont été dites aujourd’hui confirment que Gennie Lemoine était parmi nous la personne qui occupait la position de l’analyste dans un style d’hystérique, personne ne la surclassant d’ailleurs dans ce genre.
Peut-être en avons-nous fait une sainte au cours de ce colloque. Nous n’avons dit que des choses gentilles, tout étant tamisé. Il y a certainement une face cachée de Gennie Lemoine, mais ce n’est pas pour aujourd’hui.
* Texte et notes établis par Catherine Bonningue de l’intervention de J.-A. Miller en clôture du Colloque Gennie Lemoine, qui s’est tenu à Paris, le 5 mars 2006.
[1] Cf. Lacan Jacques, « Discours de Rome » (1953), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 136, 155 ; « Fonction et champ de la parole et du langage » (1953), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 298 : « L’émetteur reçoit du récepteur son propre message sous une forme inversée ».
[2] Cf. Conversation sur le signifiant-maître, Paris, Agalma/Seuil, 1998, p. 96-101.
[3] Alain est cité par Jacques Lacan in Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-69), Paris, Seuil, 2006, p. 306.