Comment s'inventent de nouveaux concepts en psychanalyse ?

Jacques-Alain Miller

"Mental n°10"

concept

Je ne crois pas que la thèse par laquelle je commencerai cette conversation soit une surprise, puisqu'elle soutient que dans une analyse, il y a une recherche de la cause. Dans une analyse, on interprète, mais l'interprétation n'est qu'un moyen. La finalité d'une analyse, sa finalité thérapeutique, que nous ne gommons pas, est présente au début de l'analyse ; cette finalité thérapeutique c'est le traitement d'un mal.

Comment s'inventent de nouveaux concepts en psychanalyse  ?

Télécharger le texte

  • Création du PDF
  • Comment s'inventent de nouveaux concepts en psychanalyse ?[1]

    Jacques-Alain Miller

    Je ne crois pas que la thèse par laquelle je commencerai cette conversation soit une surprise, puisqu'elle soutient que dans une analyse, il y a une recherche de la cause. Dans une analyse, on interprète, mais l'interprétation n'est qu'un moyen. La finalité d'une analyse, sa finalité thérapeutique, que nous ne gommons pas, est présente au début de l'analyse ; cette finalité thérapeutique c'est le traitement d'un mal. Si la psychanalyse n'est pas le traitement d'un mal, je ne sais ce que c'est. Ce mal peut se présenter comme un malaise que le patient lui-même rapporte, avec souvent, la supposition qu'il a été mal fait à l'origine ou depuis tel ou tel accident. En général, on passe par une phase, dans le traitement mentionné, où le sujet va de mal en pis. Freud avait noté que, dans un premier temps, la psychanalyse aggrave le mal parce que le sujet commence à symptomatiser tant et plus son existence, à la percevoir comme symptôme, comme quelque chose qui ne va pas, Cependant — et je ne pense rien dire là de surprenant —, la finalité classique de la psychanalyse est conçue comme la rencontre, la découverte de la cause du mal.

    Un pas de plus. Il y a toujours dans la psychanalyse, non seulement chez l'analyste, mais aussi chez le patient — ou chez celui qui pourrait être un patient — quelque chose de plus difficile à situer. C'est une notion, déjà manifeste chez Freud, qui dit quelque chose de plus que de découvrir la cause du mal. En psychanalyse, l'idée est que découvrir la cause du mal implique en soi de la guérir.

    Là, il y a une distinction, je ne sais si vous la saisissez : c'est très différent. Il n'en est pas ainsi en médecine, par exemple. Nous avons maintenant, je crois, un savoir scientifique sur l'agent du SIDA. Nous pouvons observer la cause du SIDA, nous pouvons même lutter entre pays pour la [8] dénomination de la cause du SIDA — s'il doit porter le nom français ou américain : il n'y a pas qu'en psychanalyse qu'il y a des luttes atlantiques —. Mais bien que l'on connaisse et que l'on en voit la cause présente, on ne peut pas la guérir.

    En psychanalyse, au contraire, non seulement chez les analystes mais chez le patient lui-même, il existe l'idée que découvrir la cause serait la supprimer ; qu'il s'agit d'une cause qui ne pourrait supporter le jour, la lumière, la connaissance. Ce serait une cause qui n'aurait d'existence que cachée.

    Avec ce court-circuit — j'aime les courts-circuits dans l'exposé, avancer lentement puis, en même temps, par cette lenteur, aller très rapidement — j'ai introduit ma préoccupation de cette année au Département de Psychanalyse de l'Université de Paris VIII, où je donne un cours toutes les semaines. Ce n'est pas un cours de leçons préparées mais un effort pour repenser à nouveau, chaque fois, ce dont il s'agit dans ma pratique analytique de chaque jour.

    Je vais reprendre la question du point de vue qui me préoccupe cette semaine. Il peut sembler que parler à Malaga comme à Paris, est une folie, que ce sont des publics différents, mais qu'en savons-nous ? Mon cours à Paris est ouvert au public et y assistent des érudits de Lacan, des collègues analystes et des nouveaux, chaque année, qui débutent, car c'est comme ça à l'Université. Je crois avoir l'habitude de parler sur un large registre et pour tout public. Quand on s'en tient aux fondements, on peut le faire. Avancer dans la théorie analytique, c'est ne pas les oublier, au contraire, il faut toujours rester en contact avec eux, ne pas s'en éloigner. C'est ainsi que je vais me situer exactement là où les choses m'intéressent cette semaine en relation avec le cours de mercredi prochain à Paris, et je vais tester le thème avec vous.

    Savoir supposé

    Donc, toute analyse commence comme une recherche de la cause. Dans le concept même du symptôme analytique il y a un pourquoi — pourquoi est-ce ainsi —. Quelquefois, pour une maladie physique, on peut se demander pourquoi, mais là, la cause est physique. Si on cherche une autre cause, on peut penser que c'est un châtiment de Dieu, mais le pourquoi moral ne réside pas dans la cause physique.

    Il n'en va pas de même en psychanalyse, où le pourquoi du sujet fait partie du symptôme même et je dirai que dans ce pourquoi du patient, dans ce pourquoi qui oriente l'analyste, il y a une hystérisation, dans ce pourquoi même il y a une provocation envers l'analyste. Un pourquoi est provoquant dans l'analyse parce qu'il indique très bien que le sujet se présente à l'analyste, à l'entrée en analyse, fondamentalement à partir d'une position de non savoir — « Je ne sais ce qu'il m'arrive » —. Si ça ne se présente pas ainsi, l'analyste cherche où est situé ce « Je ne sais ce qu'il m'arrive », « Je ne sais ce qu'il m'arrive à perdre la maîtrise de mon corps », « Je ne sais ce qu'il m'arrive à perdre le contrôle de mes pensées ». De sorte que le patient se présente à partir d'une position de non savoir. Ai-je été assez clair ?

    Cela suffit pour constituer le sujet supposé savoir comme interlocuteur du patient. Comment quelqu'un pourrait-il se présenter comme sujet qui ne sait pas, comme sujet du non savoir, si ce n'est en référence implicite au sujet supposé savoir ? Je crois que, de cette façon, nous avons repris d'une façon simple un concept de Lacan qui semble si lointain.

    Le sujet supposé savoir serait-il l'analyste ? Ce n'est pas exactement ce que je dis. Je dis simplement que se situer en position de quelqu'un qui ne sait pas la cause de son état, qui ignore la cause de son état — en général mauvais —, situe à l'horizon de l'analyse, de tout ce qui va se dire en analyse, l'instance comme telle du sujet supposé savoir. Et également la supposition qu'il s'agit de savoir quelque chose, de savoir la cause, savoir ce dont il s'agit, d'une cause qu'on pourrait savoir, que l'on pourrait découvrir à travers de ce que l'on dit. L'analyste n'offre rien d'autre que des dits, des bons dits. L'analyste offre la possibilité de ce que Lacan a appelé, et que le Dr Roca a repris, le bien-dire ; le bien-dire est la version analytique de la bénédiction.

    Le cas échéant, l'analyste se verra investi du costume de lumières du sujet supposé savoir. Mais bien que l'analyste se trouve vêtu de la [10] sorte, pris dans la lumière du sujet supposé savoir, cela n'est qu'un déguisement, car comment l'analyste pourrait-il connaître d'avance la cause du mal de ce sujet particulier ? C'est lui au contraire qui va l'apprendre de celui qui vient le voir. C'est un déguisement qu'il est dangereux d'accepter. Cela produit en général chez l'analyste une infatuation ; l'analyste prend ce costume pour le sien, alors qu'il n'est que loué, ou peut confondre ce costume produit par le non savoir du sujet, ce costume prêté — ce costume d'emprunt, pourrions-nous dire —, avec sa propre peau.

    Le transfert est, de cette manière, la tunique de Nessus de l'analyste qui peut en perdre le goût de travailler à produire un savoir puisqu'il lui suffit de se mettre en position de supposé savoir et de se faire aimer, respecter. C'est pour cela qu'il y a une certaine connexion entre l'analyste et l'âne ; le mot âne est inclus dans le mot français analyste. Lacan a utilisé l'homophonie pour parler de l'analyste, l'âne qui a des listes, listes de patients qu'il espère généralement la plus longue possible. Ainsi l'infatuation de l'analyste se produit, de fait, quand il oublie que ce n'est pas lui le sujet du savoir ; l'analyste n'est que, pour reprendre une expression de Lacan, l'homme de paille de la fonction du sujet supposé savoir.

    Savoir et refoulement

    J'ai parlé de déguisement et je crois avoir aussi entendu ce terme dans l'exposé d'Adolfo Jiménez. Déguisement signifie que le sujet supposé savoir n'est que l'autre face du non savoir du sujet de l'analyse. Le sujet supposé savoir surgit de la parole même. Qu'exprime ce non savoir du sujet si ce n'est ce que Freud a appelé le refoulement ? Freud a appelé refoulement un non savoir situé à des points décisifs, déterminants des vécus du sujet. Il faut dire que ce que je vous ai présenté comme la notion de cause cachée est la notion même de refoulement. Le refoulement n'est pas une invention de Freud, elle traduit ce fait clinique.

    S'il est nécessaire d'être simple dans les fondements de l'analyse, c'est parce qu'autrement, quand on ne comprend pas très bien ce qu'il se passe, on utilise des noms propres comme ceux de Freud ou Lacan pour [11] boucher les carences de la chaîne démonstrative. Il faut toujours reprendre les choses dans l'expérience elle-même et voir comment les concepts, les concepts de Freud et de Lacan, surgissent au niveau même de l'expérience. Mais, sûrement, on peut continuer d'une façon toujours simple, parce que nous rencontrons toujours des concepts.

    Ainsi le refoulement est l'idée qu'il y a un non savoir que l'on sait, bien que l'on dise « Je ne sais pas ». L'inconscient est le concept qui correspond à la supposition que, en réalité et de fait, le sujet qui dit ne pas savoir, sait sans savoir qu'il sait. C'est pour cela que dans l'inconscient il s'agit d'un savoir refoulé, plus exactement qui se présente comme un non savoir, avec lequel le sujet appelle l'analyste. Le savoir supposé à l'analyste traduit seulement, transforme, le non savoir opposé. Le cas échéant, je l'ai déjà dit, cela comporte un aspect de provocation, alors que le non savoir peut très bien signifier, adressé à l'analyste : « Tu dois savoir à ma place ! D'autant plus que je te paye ». Souvent le non savoir se traduit par la question : « Est-ce que tu sais ? »

    Quelle place l'analyste a-t-il, s'il ne sait pas ; « Est-ce que tu sais ? » lui demande-t-on. Cela peut être la place même du « guéris-moi ! », le patient démontre l'impuissance de l'analyste en payant de sa personne. L'exemple historiquement majeur que, bien que rarement, on peut encore voir aujourd'hui, est celui des paralysies hystériques. Il faut dire que ces cas de paralysie ne se rencontrent que chez les femmes — je ne crois pas en avoir jamais rencontré chez un homme — bien qu'il y ait des hommes hystériques. La paralysie hystérique démontre à tout le corps médical et ici aux analystes, qu'il s'agit réellement d'une chose face à la¬quelle tout un chacun dit ne pas savoir, ne rien pouvoir. Pour obtenir cet effet le sujet paye de lui-même, d'une souffrance réelle, de la destruction de sa vie. J'ai écouté le conte de l'impuissance, également celui de la malchance, mais on pouvait voir sur la figure, sur le visage même de la patiente, la jubilation la plus intense à raconter l'impuissance généralisée de tous les maîtres supposés. [12]          

    Amour et savoir

    Je vous ai présenté le transfert comme une mutation, une mutation qui va du non savoir au sujet supposé savoir. Ceci suppose évidemment que l'Autre entre en jeu. Ce n'est pas la même chose que de se dire à soi-même « je ne sais pas » ou d'aller le dire à quelqu'un. L'amour suit le chemin même du savoir. L'amour de transfert, comme l'a appelé Freud, est en premier lieu un transfert du narcissisme, c'est-à-dire, un s'aimer soi-même en l'autre. Freud pensait que tout amour était fondamentalement narcissique et que l'amour de transfert obéissait aussi à cette règle. Pour voir que l'amour suit le chemin même du savoir nous avons l'exemple, que nous avons travaillé ici, de la psychose. Nous allons dire, pour être précis, l'exemple de la paranoïa, qui a toujours été, pour tous les cliniciens, depuis que le concept a été inventé et affiné dans la clinique du XIXe siècle, une maladie du savoir par définition.

    Le paranoïaque ne dit pas ne pas savoir, le paranoïaque fondamentalement dit savoir. Le paranoïaque sait, quand il vient nous voir ou rencontre un thérapeute, ce que personne ne sait : à propos des intentions de Dieu en ce qui le concerne, sur le fonctionnement du monde, sur les finalités de l'histoire, choses que le psychanalyste ne sait pas. Pour cette raison, pour la raison qu'un paranoïaque est, généralement, quelqu'un qui sait, il peut être un excellent professeur. Ce n'est pas une bonne idée que d'avoir un paranoïaque comme analyste, mais il y a d'excellents enseignants paranoïaques, et même des professeurs de toute l'humanité. Il n'est que de penser au rôle éminent dans la culture de Jean-Jacques Rousseau qui est réellement un repère de la pensée des temps modernes. Je ne sais s'il est une pensée ayant atteint l'influence de celle de Rousseau. De la même façon que le paranoïaque inverse le non savoir en savoir, la même inversion se produit du côté de l'amour. C'est-à-dire que l'érotomanie — terme employé dans la clinique classique spécialement par Clérambault, maître en psychiatrie de Lacan, et sans aucun rapport avec l'érotisme maniaque, signifie, se réfère à la conviction que l'Autre l'aime, que l'Autre le persécute. Ça c'est l'érotomanie au sens proprement [13] clinique. Naturellement, il y a des gens qui vous aiment, il ne s'agit pas de généraliser, il s'agit d'une conviction délirante qui a des coordonnées cliniques très précises.

    Par conséquent, l'érotomanie est aussi amour de transfert inversé, homologue à l'inversion du non savoir en savoir ; c'est-à-dire que l'amour suit le même chemin que le savoir et, sur ce point, la persécution même de la paranoïa — le « Je sais qu'il me hait » — la persécution même, est une érotomanie, elle est connectée à l'érotomanie, au « Il m'aime », ce sont deux aspects de la même inversion.

    Ceci suffit à reprendre, une fois de plus, une formulation de Lacan qui simplifie ce que nous traitons : en premier lieu, nous allons écrire ce sujet qui ne sait pas comme sujet barré M. On entend le sujet comme sujet du non savoir, sujet formulé comme un vide de savoir, coupé du savoir. Il faut entendre, en outre, d'une manière plus précise cette vacuité du sujet. Dans l'hystérie, par exemple, il y a une expérience vive, douloureuse parfois, répétée, de cette vacuité, allant parfois l'évanouissement ; ou ces symptômes connus qui, comme le vomissement, répondent aussi à ce mouvement de se vider.

    Il ne faut pas traduire de façon immédiate ces symptômes, mais la formulation nous donnera la référence pour comprendre qu'il s'agit, en analyse, du sujet comme sujet qui dit je ne sais pas, qui est fondamentalement en position de non savoir. Peut-être pouvez-vous comprendre que ce sujet demande, c'est ce que signifie la flèche, il s'adresse à celui qui répond, dans la formulation, à l'écriture S, ; il s'adresse au maître, au maître supposé, à celui qu'il suppose savoir ,pour l'interroger et tenter d'obtenir un savoir S,. Cette seconde flèche signifie qu'il y a production d'un savoir.

     

     

    [14] Aussi, pour cela, ce sujet vide, en son extrême faiblesse, en sa désorientation, en son désert, est un sujet qui n'a fondamentalement rien. Ce sujet, avec sa question, se fait un peu le maître du maître..

    Je crois que maintenant — même si certains d'entre vous n'ont pas compris tout de ce que mes collègues ont précédemment exposé — vous savez que le schéma n'est pas complet ainsi, il manque quelque chose, il n'y a qu'à repasser les formulations connues : vous savez qu'il ne s'agit pas que de trois termes, mais qu'il en manque un ici. Il manque la lettre (a) sous le sujet et nous ne dirons que ceci, rien de plus : ce qui se cache sous cette proposition « Je ne sais pas », ce que cache l'expression ne pas savoir, c'est (a).

    S,

    (a)       S,

    La recherche de la cause

    Je vous ai présenté les choses un peu lentement parce que nous sommes au début, et je vous ai parlé de comment on commence une analyse : par la recherche de la cause. Mais c'est ainsi qu'a commencé la psychanalyse elle-même. La psychanalyse a commencé avec l'hystérie, on le sait, mais comment Freud a-t-il rencontré l'hystérie ? Il y a, sûrement, plusieurs façons de rencontrer l'hystérie : se moquer de ses symptômes, profiter éventuellement des différentes possibilités qu'elle offre dans différents champs, ou même l'enfermer.

    L'hystérie a été intégrée, par Freud, dans la recherche de la cause. C'est pour cela que son point de départ est si important. Le point de départ de Freud est celui des sciences de la nature. Parce qu'il s'agit de la nature moderne, et non d'une nature pleine de dieux et de déesses, de la nature enchantée toute pleine du divin, dont nous conservons quelques souvenirs littéraires. Il ne s'agit pas de celle du xvi, siècle quand tout était possible dans une nature fondamentalement magique. Si nous parlons de la nature comme référence de la psychanalyse au temps de Freud, [15] nous en parlons en tant que transformée par la physique mathématique, par Galilée, Descartes et Newton. Une nature où, à partir de là, on sait comment chercher les relations de causalité. Ce que nous appelons maintenant nature — puisqu'elle existe de moins en moins en son sens naturel suscitant ainsi la contestation écologique — c'est un réseau de relations de causalité méthodiquement recherchées. Le point de départ de Freud était, pour cette raison, la recherche de la cause. Avant l'époque de la physique mathématique, il n'y avait pas une idée aussi décidée de la relation de cause à effet. Il existait l'idée que l'effet était la cause de la cause. Par exemple, si l'aimant attire le fer, c'est que le fer aime l'aimant. C'est une idée de causalité finale, c'est-à-dire, de l'effet qui attire sa propre cause.

    Il faut noter que la médecine a elle aussi manifesté une résistance importante au discours de la science. La médecine existait depuis des siècles et il est passionnant de suivre ses résistances à entrer véritablement dans le discours de la science. C'est pour cette raison que je vais pouvoir aujourd'hui, et dans quelques jours à Paris, réveiller la signification du mot étiologie qu'on peut trouver dans ses premiers textes, quand Freud se réfere à l'étiologie de la psychonévrose. Nous pouvons interpréter ceci, par exemple, par le fait que Freud était médecin à cette époque. Mais non, étiologie est certes un terme médical mais, au sens propre, il signifie discours de la cause. En grec, il y a logos et aithion, cause, et la thèse de Freud, la thèse fondamentale qui a inauguré le champ psychanalytique, a été une thèse sur la cause.

    Autre court-circuit. Je ne sais pas pourquoi tout le monde pense, quand Lacan parle de l'objet (a) comme cause du désir, que c'est tellement original, qu'il est tellement impensable, cet objet (a) comme cause du désir, alors que c'est la traduction de la recherche originale de Freud, c'est-à-dire, de la recherche de la cause de la psychonévrose.

    Si Freud a pu apprendre quelque chose de nouveau des hystériques qui parlaient depuis bien longtemps, depuis la création — on pourrait se demander si Ève elle-même n'avait pas quelque chose de ce désordre —, si Freud a pu ouvrir cette plainte, cette mise en oeuvre hysté¬rique de l'analyse, c'est pour avoir traduit en langage scientifique ce que [16] disaient les hystériques. On peut trouver, dans les premières lettres de Freud à son ami Fliess qu'il n'y a pas de neurasthénie, ni de névroses analogues, sans perturbation de la fonction sexuelle. Peu après, Freud dit que toute neurasthénie est sexuelle, c'est son axiome.

    C'est pour cela que Freud a été attaqué, et ensuite distingué, pour avoir dit que la cause du mal était sexuelle, pour avoir dit que la causalité était à chercher, était à trouver dans la sexualité. C'est pour cela qu'il a produit un changement dans la culture. Freud n'a pas inventé la sexua¬lité, la sexualité existait probablement avant, mais Freud l'a située comme causalité fondamentale des désordres mentaux et a donné, dans notre culture et à tout le monde en réalité, l'idée qu'il s'agissait d'une cause réelle. Il y aurait neurasthénie, névrose, etc., en raison d'un abus de la fonction sexuelle par un mauvais usage, dirons-nous, des organes génitaux. Pour Freud, la masturbation chez l'homme était une cause prédominante de la neurasthénie et il pensait aussi que, en général, la masturbation se traduisait par l'hystérie chez les femmes. Il avait déjà adopté le point de vue hystérique avec l'idée que chez les hommes, il y a sûrement quelque chose qui ne va pas, comme une déperdition ou un manque quelque part.

    On dit de la théorie qu'il s'agissait d'une cause sexuelle réelle et présente. Mais Freud a transposé la causalité à une cause sexuelle réelle et passée parce qu'il ne lui paraissait pas scientifiquement fondé de dire que, dans tous les cas de névrose, il s'agissait d'un abus actuel de la fonction sexuelle. De sorte que, au lieu d'une cause réelle et présente, il s'agirait d'une cause réelle et passée. Et nous pouvons déjà dire que l'élaboration même de la psychanalyse, il l'a reportée à une cause sexuelle imaginaire et phylogénétique, c'est-à-dire au fantasme, et même au fantasme comme fantasme de l'humanité comme telle, de l'espèce.

    Causalités

    Les deux premières causalités que je vous ai présentées, sont des causalités ontogénétiques, c'est-à-dire du développement de l'être même. La seconde est dans les propres termes de Freud à qui manquait le concept de [17] structure phylogénétique. C'est pour cela qu'il introduit dans l'idée de la cause sexuelle la question de la mémoire ; il y a un lien entre la cause sexuelle non actuelle, non présente, et la mémoire. L'inconscient même comme une mémoire qui conserve des souvenirs bien que le sujet lui-même ne le sache pas, souvenirs qui ne sont pas à sa disposition.

    Là, il ne faut pas s'y tromper parce qu'en psychologie — je crois qu'il y a ici des étudiants en psychologie — la mémoire est une fonction d'adaptation de l'être humain. Chez le rat — qui est le sujet, non pas de l'inconscient, mais des expérimentateurs —, on voit la mémoire comme une fonction d'adaptation. On peut contrôler le temps nécessaire à un rat, quand il est dans un contexte qu'il ne connaît pas bien, pour trouver le fromage. Si l'expérimentateur est assez aimable, s'il aime les rats — généralement les expérimentateurs de rats n'aiment pas les rats, ou plutôt ils disent être neutres mais, en réalité, ils ont une relation très particulière avec les rats ; on peut appeler ça amour, pourquoi pas ? Il y a tant de choses dans l'amour ! — Si l'expérimentateur est honnête, il laissera le fromage à sa place et ainsi, avec une montre, on peut vérifier que le rat trouve le fromage de plus en plus rapidement parce qu'il sait où il est. D'abord il lui a fallu reconnaître le petit monde qu'on lui a dessiné, et tout de suite il le trouve, il va immédiatement au fromage, et à coup sûr il le mange.

    Le problème avec la mémoire inconsciente — c'est aussi une mémoire, mais pas une fonction d'adaptation —, c'est que justement elle a une fonction de désadaptation. C'est ainsi que Freud découvre l'inconscient ; le sujet se souvient mais sans le savoir. Le rat ne connaît probablement pas non plus ses souvenirs mais bien que nous puissions dire qu'il a un inconscient, le rat n'a pas un inconscient freudien.

    Parce qu'en ce qui concerne l'inconscient freudien, le sujet se souvient parfaitement où il doit aller pour ne pas trouver le fromage, c'est-à-dire qu'il se souvient tout ce qu'il a à faire pour ne pas trouver ce qu'il lui faut. C'est ce qui s'appelle le désir. Il peut aussi trouver le fromage pour ne pas le manger. Je ne vais pas citer tous les exemples qui paraissent suffisamment évidents dans la vie humaine, pour que vous puissiez [18] comprendre comment on peut traduire ce ne pas aller au fromage qui vous manque.

    Dans le schéma étiologique on peut voir alors, que bien que Freud cherche la cause à partir des sciences de la nature, son schéma se complique pas mal. Quand il s'agit d'une cause actuelle — la masturbation chez l'homme — qui a un effet actuel — la neurasthénie, ou plutôt, le symptôme de la neurasthénie —, les choses sont assez claires. Il semble y avoir une relation de cause à effet entre masturbation et neurasthénie. Mais quand il s'agit d'une cause très antérieure, d'une cause oubliée, le schéma se complique pas mal.

    En premier lieu, la cause sexuelle de la névrose est une cause lointaine, éloignée, oubliée. En second lieu c'est l'oubli lui-même qui est, d'une certaine façon, la cause. Voilà la problématique que Freud a posée avec le concept de refoulement et qui l'a conduit à penser que la levée du refoulement aurait, par elle-même, un effet de guérison. Ce concept perturbe complètement le schéma de la cause et de l'effet, ou tout au moins le complique, parce qu'entre la cause et l'effet, il y a le refoulement, il y a un oubli, quelque chose qui est là et ne peut être su. Le refoulement perturbe le concept même de causalité. C'est pour cela que l'étiologie freudienne, le discours des causes chez Freud, est toujours un discours de la double cause — je vais l'appeler ainsi pour la première fois.

    Double cause

    Comme entre cause et effet il y a l'interpolation, l'interposition du refoulement, il s'agit toujours d'une cause à double détente. Voyons quelles causes Freud a inventées. Bien entendu et en premier lieu, la cause sexuelle, le traumatisme, une séduction par exemple. Et en deuxième lieu, le refoulement qui, comme le dit Freud, ne se produit pas forcément à la même époque ; en général, le refoulement proprement dit se produit à un autre moment. Si bien que l'étiologie freudienne est organisée par la double cause.

    Je ne vais pas avoir le temps de présenter les efforts de Freud pour [19] situer le fonctionnement de la cause de manière chronologique. On peut voir, par exemple, la lettre 45 à Fliess. C'est la première époque de Freud, quand il était un neurologue inconnu qui travaillait avec des hystériques et qui écrivait souvent à son ami Fliess envers lequel il avait un transfert ¬maintenant on peut l'appeler ainsi —. On peut voir réellement comment a commencé la psychanalyse, l'idée d'une chronologie. Quand un inci¬dent sexuel se produit à telle ou telle époque, il détermine telle ou telle névrose.

    C'était la première idée ; si l'incident sexuel se produisait, par exemple, avant l'âge de quatre ans ou avant que le sujet puisse réellement parler de ce qui est arrivé — d'après ce que Freud expose dans cette lettre —, il se produit une hystérie. C'est pour cette raison que l'hystérique s'exprimerait par le corps, parce qu'elle ne pourrait le faire par les mots. Un incident sexuel se produisant entre quatre et huit ans, engendrerait une névrose obsessionnelle, parce que le sujet peut alors en parler. Si l'incident sexuel se produit encore plus tard, cela donne lieu à une paranoïa parce que, à cette époque, Freud n'était pas aussi lacanien que nous et qu'il établissait une certaine continuité entre paranoïa et névrose.

    Il faut dire que dans la lettre 125, Freud dit à Fliess avoir complètement changé d'opinion quant à la chronologie et déclare situer en premier l'auto-érotisme — concept promis à un futur extraordinaire dans notre siècle, mais qui a commencé dans cette lettre à Fliess —. Premièrement l'auto-érotisme, donc, et ensuite l'alloérotisme, quand il y a déjà une connexion avec l'Autre. Ainsi, si l'incident sexuel se produit au moment de l'auto-érotisme il y aurait paranoïa, qui est plus archaïque, et s'il se produit au moment de l'alloérotisme, il y aurait hystérie qui suppose un lien solide à l'Autre.

    Je ne vais pas développer, il s'agit seulement de montrer comment les idées de Freud ont changé en ce qui concerne une chronologie de la causalité. L'idée chronologique, qui peut vous paraître si ancienne, est présente au centre du savoir populaire de la psychanalyse. La théorie des stades est le développement de cette recherche de Freud : premièrement [20] stade oral, stade anal ensuite, et stade génital. C'est l'idée, que parfois les psychologues présentent, que pour Freud la causalité est fondée sur un développement biologique, sur un développement de l'instinct en tant que tel. S'il y a inhibition du développement, il y a donc maladie et il s'agirait alors, par l'analyse, de permettre que ce développement se fasse. Cette idée laisse penser qu'il y a, chez Freud, une causalité physique. L'egopsychologie — psychologie du moi des américains — est fondée sur l'idée que ce qui est fondamental, chez Freud, c'est le développement biologique de l'instinct, la maturation instinctuelle.

    Il est démontrable qu'il ne s'agit pas de cette causalité-là chez Freud, même s'il est vrai que la recherche de la cause, au sens des sciences de la nature, fut son point de départ. La causalité qu'il a trouvée était vraiment d'une autre complexité. Premièrement, si on se réfère au texte sur Schreber à propos du mécanisme du refoulement, on voit précisément que le refoulement qui est, pour les analystes, origine des phénomènes pathologiques, peut se diviser, selon Freud, en trois phases différenciables. Quelles sont les trois phases du refoulement ? Ce sont, très sommairement, ce qu'il appelle, d'abord la fixation, précurseur du refoulement ; ensuite le refoulement proprement dit ; et en troisième lieu, le retour du refoulé.

    Mais dans ces trois temps on peut reconnaître ce que je vous ai déjà présenté comme double cause, divisée en fixation et refoulement, et l'effet, le retour du refoulé comme symptomatique. Là, dans la conception même du refoulement, on voit que l'important — dans ces textes de Freud si connus de certains — c'est de voir à quelle logique répond le refoulement, pourquoi trois phases, selon Freud. En formulant ceci, Freud obéit à cette logique nouvelle de la causalité, qui est la double cause. Je vais devoir résumer beaucoup, mais on pourra ainsi comprendre que le concept lacanien de rétroaction se fonde sur Freud.

    Supposons, dans une chronologie, premièrement 1 et ensuite 2. La fonction du refoulement implique un retour de 2 sur 1, c'est-à-dire que la fixation n'est pas la seule cause de la névrose, que cela requiert l'intervention du refoulement sur cette cause. La fonction du refoulement nécessite ce que Freud lui-même appelle nachdrängt, un effet de post-pression, after-pression en anglais. Ça, c'est la matrice de tous les schémas de Lacan. On peut le voir dans le concept même de traumatisme. Que signifie le concept de traumatisme si ce n'est que, dans un premier moment, il y a un fait qu'on n'intègre pas, un fait sans sens, et que dans un second temps seulement, le fait du traumatisme pourra avoir ce sens ?

    Ainsi nous pouvons compléter le schéma : en premier lieu, le fait du traumatisme, en second lieu le dit qui lui donne un sens, en troisième lieu, le sens. Fait, dit et sens. Cette causalité suffit à comprendre qu'en psychanalyse, il ne s'agit pas d'un schéma du développement. Un schéma du développement serait une flèche unique, alors que vous voyez dans la recherche freudienne comment le schéma causal se complique de telle sorte que ce n'est plus celui d'un développement, mais de ce que Lacan appelle une histoire. Il y a une dialectique du fait et du dit. En castillan, la phrase est, je crois « dicho y hecho ». Mais justement il y a une distance entre le fait et le dit, et cette dialectique implique que, par exemple, le fait d'avoir faim empêche de penser.

    Nous allons terminer maintenant parce qu'avoir faim est un fait, on entend de petits bruits qui indiquent que nous devons aller chercher notre fromage. Nous ne pouvons trouver que le fromage qui ne nous intéresse pas, ce n'est pas celui-là qui est essentiel, le fromage essentiel peut tou-jours attendre encore un petit peu, il peut attendre pendant que nous mangeons. Mais le fait d'avoir faim n'est pas la même chose quand il a le sens de la boulimie — avoir faim tellement souvent qu'on commence à grossir. Le fait d'avoir faim n'est pas non plus le même dans une cure amaigrissante. Ce n'est pas le même fait quand avoir faim apparaît comme une fatalité sociale. C'est-à-dire que le fait change en fonction du dit. [22]

    Le fait n'est pas le même quand il apparaît comme un châtiment divin à une partie de la population, ou quand au contraire, il est lié à la circonstance où on vous a volé ce qu'on devait vous donner. Cela peut être un motif de rébellion et peut avoir aussi le sens de rejeter la loi de l'Autre. Dans l'hystérie, par exemple, les symptômes de l'anorexie apparaissent parfois avec le sens de se vider volontairement. Dans l'anorexie proprement dite, avoir faim ou, tout au moins ne pas manger — ce serait superbe que le public soit ici composé d'anorexiques, car il ne serait pas question de s'arrêter pour manger — est une jouissance comme telle, rejeter ce qui est imposé de l'Autre. Au point qu'en biologie moléculaire, on va trouver les substances produites par le pas manger comme une véritable addiction. L'anorexie est, en ce sens, une toxicomanie. Ainsi la dialectique du fait et du dit implique cette complication. Je crois malgré ce que j'avais à dire que je vais en rester là.

    Traduit de l'espagnol par Anne Goalabré

    Conférence de clôture des premières Journées du Champ freudien en Andalousie. Publiée dans Informacion General de la Universidad de Granada, n°36, novembre 1999. Publiée dans Virtualia, Revue digitale de l'école d'Orientation lacanienne, octobre 2001, n°3.

     

    [1] Publié dans MENTAL, Revue internationale de santé mentale et de psychanalyse appliquée, n°10, mai 2002, Paris.