Style de vie

Eric Laurent

"Revue de la Cause freudienne n°25"

éthique, artiste, vérité, désir

J’y ai appris que l’artiste ne renonce à rien de ce qu’il est et rejoint par la même l’horizon de son époque qui est celle de la recherche d’une éthique du désir. Ce que l’on peut apprendre de l’artiste, pour avancer dans une analyse, c’est qu’il se fait responsable de la vérité de son mode de jouissance. Il le fait passer dans la réalité de son existence et par là s’élève au rang d’homme de vérité. - Sophie Gaillard

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    Éric Laurent

    Sublimation, Sublimierung, le mot est dans Freud, repris du discours sur l’art de son temps. Après Kant, on y distinguait le sublime du beau par la tension qui se maintient dans le sublime alors qu’elle s’apaise dans le beau. Freud proposa alors ceci : cette tension révèle la satisfaction directe d’une pulsion dans l’activité esthétique. Par son apparent renoncement à la satisfaction sexuelle directe, l’artiste, à rebours, invente une satisfaction spécifique, directe, aux composants pulsionnels brisés de la sexualité. Il élève les chemins les plus intimes des formations de son inconscient au rang d’œuvres connues de tous et par là trouve la voie de la plus authentique reconnaissance. La conception freudienne se laissa volontiers admettre dans l’horizon symboliste et positiviste « fin de siècle ». L’on n’y vit le plus souvent qu’un médecin de plus affirmant que toutes les activités humaines, des plus ouvertement engagées dans la lourdeur de la matière aux plus éthérées, trouvaient leur fondement dans les appétits vitaux de l’espèce. De plus, les psychanalystes trouvèrent là à renouveler la perspective de Sainte-Beuve, on pouvait chercher d’autres traces du plus intime qui se trouvait révélé par l’œuvre. Cela donna toute une littérature psychanalytique appliquée, trop appliquée, où toujours se dérobait l’énigme du « don merveilleux » de l’artiste, et toujours s’illustrait l’état actuel de la théorie.

    Un tourment récurrent anime cette littérature. Si la satisfaction sublimatoire est si parfaite, pourquoi l’artiste n’est-il pas heureux ? Pourquoi ne sublime-t-il pas suffisamment pour se libérer de ses mauvais génies et, névrosé, psychotique ou pervers, pourquoi ne se guérit-il pas de lui-même ? Pourquoi donc celui qui finit par être reconnu et accepté dans son art n’y trouve-t-il pas la paix et un appui suffisant ? Pourquoi continue-t-il à souffrir, comme de nombreux suicides ou de non moins nombreuses déchéances viennent continuellement le rappeler ? C’est ainsi que la psychanalyse ne vient pas à bout facilement du discours qui l’a précédée sur la « mélancolie » de l’artiste, son génie saturnien, sa proximité avec la folie, la tristesse et les altérations morbides et fécondes de son sentiment vital.

    Critique de la sublimation, donc, car plus personne n’utilise le mot, et le scandale freudien, d’y avoir adjoint l’épaisseur de la pulsion, s’étiole.

     La réception du discours psychanalytique sur la sublimation a changé. L’on n’attend plus de lui de révélation sur les liens de la vie intime et de la création. Personne ne doute qu’il y en ait. Nous n’en sommes plus à Proust contre Sainte-Beuve. C’est Proust et Sainte-Beuve à la fois. D’un côté l’inflation des biographies où l’on inclut tout des moindres « petits papiers » de l’artiste, y compris le texte de ses séances de thérapie, si on le peut ; de l’autre l’examen toujours plus minutieux de l’acte de création, traquant dans le plus minime repentir ou le manuscrit le plus récemment découvert une perspective nouvelle sur le « don merveilleux ». C’est à la fois la mort de l’auteur et son apothéose. La psychanalyse a accompagné ce mouvement. Avec Proust, elle peut suivre dans le moindre détail la transposition et la traduction des hantises de chaque artiste dans une langue qui lui est propre. Avec Sainte-Beuve, elle peut accepter sans se montrer bégueule les détails les plus précis sur les modes de jouissance propres à chacun. Elle a sûrement contribué à faire reculer les limites du genre.

    Une question demeure, qu’en faire ? C’est là où la relève de Freud par Lacan introduit une perspective nouvelle. L’analyste ne précède pas l’artiste, qui serait réduit au rôle de faire-valoir de la belle théorie de transposition des pulsions. L’analyste le suit comme son ombre, pénétré de l’idée que l’artiste est le héraut du malaise dans la civilisation. Il pressent et annonce ce qui ne se montre que voilé. L’artiste ne renonce à rien de ce qui est lui et rejoint par là-même l’horizon de son époque, la nôtre, qui n’est pas comme certains le croient en quête de sens, mais à la recherche d’une éthique du désir.

    Kojève avait formulé le premier que, dans une période de fin de l’histoire, il ne restait plus qu’à vivre non selon un idéal mais selon une esthétique de vie. Il avait appelé cela le « snobisme ». Il s’enchantait du Japon, qu’il découvrait dans ses rituels non comme un empire des signes, mais comme un pays de quatre-vingts millions de snobs. Nous sommes sans doute moins convaincus que Kojève de vivre à la fin de l’histoire, mais nous savons avec lui que le remaniement de toutes les sphères de l’activité humaine par la science laisse chacun sans guide de vie. Difficile de définir une ascèse morale qui permettrait à chacun de se sentir Un. Il peut s’en déduire le désenchantement d’un monde et l’éternisation de la morale provisoire.

     Une conception de la psychanalyse comme chemin de la désidéalisation pourrait même ajouter à cette perspective les allègements qu’elle peut apporter au poids de l’Idéal. Il ne resterait pour tout sujet qu’à s’informer sur les conditions de sa jouissance par l’expérience d’une psychanalyse et ensuite à se contenter de se glisser dans les formes actuelles de la vie morale. Dans une perspective amusante, le philosophe américain Richard Rorty décrit bien un monde vidé d’idéaux mais peuplé par des personnages, figures du vocabulaire de la réflexion morale au point où nous en sommes, « le magnanime, le vrai chrétien, l’honnête, le lâche, celui qui craint Dieu, l’hypocrite, le Romain, le saint, un Julien Sorel, une gazelle timide, une hyène, un dépressif, une grande dame, un homme de respect, un Bloomsbury... ». Il accepte même la réduction à trois des figures des idéaux de l’époque effectuée par son collègue Alasdair Maclntyre, « l’Esthète riche, le Manager, et le Thérapeute », et s’estimerait heureux de vivre dans un monde ainsi défini au correctif près que l’on y maximiserait le bonheur selon les préceptes de John Rawls. C’est la réduction du monde à des Styles de vie. Dans notre aire de pensée, la recherche d’un stoïcisme moderne a voulu répondre à la même exigence. C’est la perspective adoptée par le DSM IV, manuel clinique statistique, dans la description des perversions sans actes médicaux légaux. Sous la pression des lobbies gays, l’Association Américaine de Psychiatrie a jugé plus démocratique de présenter l’homosexualité et ses entours sadomasochistes comme des « styles de vie alternatifs ». Ce n’est que la variante clinique de la tendance.

    En opposition à cette orientation, ce numéro présente une série d’études sur quatre artistes, qui furent hommes de vérité, à la suite d’un commentaire de l’étude princeps de Jacques Lacan sur Gide. Leur œuvre, qui prend la jouissance à la lettre, n’est pas sublime, elle est symptôme.

    Qu’en retient donc la psychanalyse ? C’est simple. Elle refuse tout désenchantement et s’oppose à une perspective de désillusion. S’il faut apprendre de l’artiste, c’est qu’il se fait responsable de la vérité de son mode de jouissance. Il le fait passer dans la réalité de son existence et par là s’élève au rang d’homme de vérité. Ce qui doit se décider dans une psychanalyse, ce n’est pas la chute des idéaux, leur deuil et le renoncement. Ce qui se décide est le désir en tant qu’il ne se contente pas des modes de renoncement collectifs à la vérité de chacun. La psychanalyse est plus augustinienne qu’on ne le croit, elle propose délibérément une éthique qui se fonde sur le désir. Nul Dieu en son horizon, mais le respect des idéaux dont le psychanalyste sait que l’on « ne peut s’en passer qu’à condition de s’en servir ».