Le style qui convient : pragmatique, démocratique, ironique

Jacques Borie

"Extrait du livre "Le psychotique et le psychanalyste""
Editions Editions Michèle

psychose, secrétaire de l'aliéné

Ce texte aborde les principes qui orientent l'analyste dans sa rencontre avec le sujet psychotique. Par exemple ne s'agit-il pas d'être "un enregistreur passif", ce n'est pas le sens de la formule lacanienne du "secrétaire de l'aliéné". Il s'agit au contraire d'adopter une position active et d'inviter le sujet à construire ses solutions "le savoir s'élabore en parlant"...

Le style qui convient : pragmatique, démocratique, ironique

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  • Le style qui convient : pragmatique, démocratique, ironique

    Jacques Borie

    (Extrait du livre « Le psychotique et le psychanalyste »)

    La rencontre entre le sujet psychotique et le psychanalyste interroge, de manière radicale, le paradoxe qui est au coeur de l'expérience analytique et qui en constitue également la limite. Comment user du langage pour traiter la jouissance, alors même qu'il en est le véhicule ? Telle est l'impasse à laquelle chaque parlêtre se trouve confronté. Impossible de s'en extraire ou, comme le dit Lacan, il n'y a pas de métalangage, c'est-à-dire qu'il existe, dans l'enceinte de ce mur infranchissable, une grande variété d'usages possibles. Ainsi notre champ d'intervention se trouve-t-il délimité dans ce vaste espace pragmatique.

    Cela a d'abord, pour conséquence, que l'analyste ne puisse se situer du côté du savoir sur le sujet, ni qu'il puisse se contenter d'être une oreille bienveillante et spécialement avisée. Aussi, l'indication de Lacan selon laquelle l'analyste se doit d'adopter la position de secrétaire de l'aliéné[1] indique plutôt qu'il s'agit de procéder au recueil, à la lettre, du discours du patient. Cette position ne se réduit cependant pas à celle d'un enregistreur passif ; car laisser le sujet parler sans la moindre limitation risquerait de produire une métonymie infinie, c'est-à-dire un discours dans lequel il ne puisse trouver le moindre appui ni point d'arrêt. Il s'agit donc d'entendre cette position de secrétaire comme une fonction active permettant au sujet de transcrire sa souffrance, son trop de jouissance, et de ponctuer son discours. La coupure est, en effet, la condition de l'intelligibilité et du rassemblement de ce qui se dit autour de quelques signifiants ayant fonction de points d'arrêt.

    Aussi, pour parvenir à produire cet effet de coupure, il apparaît que le style de rencontre qui convient est celui de la conversation, où l'analyste se fait le partenaire actif de cet effort de nomination. En cela, l'analyste constitue une sorte de vacuole désignant le lieu du possible et ayant pour fonction d'entériner l'effort de création du sujet. Introduire le sujet à l'infinie variation des usages possibles de la langue suppose aussi de faire taire la grosse voix de l'Autre. Pour cela, il s'agit de soutenir la fonction du silence et de la dégager comme espace où peut advenir du nouveau. Ce mouvement répond à une logique qui est celle que Lacan évoque lorsqu'il parle de rebroussement du symptôme en effet de création[2]. Il s'agit donc, pour l'analyste, d'opérer une mutation, un passage du subi au créé. Cela relève entièrement d'une pragmatique, car on ne vise ni le sens ni la vérité, mais seulement l'usage par rapport à la jouissance. Aussi l'analyste parie-t-il sur la contingence, où ce qui convient est ce qui permet un effet d'homéostase de la jouissance. Concrètement, cela peut consister en des choses fort différentes : une pratique particulière de la langue, comme cela est le cas de l'écriture pour Joyce, une identification à une nomination, un habillage imaginaire, comme les cas recueillis dans les chapitres suivants le montrent.

    Ce souci pragmatique justifie, sans doute, le fait que cette pratique puisse s'adresser au plus grand nombre. En effet, nous ne nous posons pas d'emblée la question de l'indication thérapeutique se déduisant du diagnostic, mais simplement celle du bénéfice que tel sujet, différent de tout autre, pourra tirer de la rencontre analytique. C'est sans doute la raison pour laquelle ces sujets, trop souvent laissés en plan par la psychiatrie actuelle, viennent si fréquemment demander secours auprès du psychanalyste. Celui-ci se réduit, au fond, à n'être que ce qu'il fait. Non seulement il n'a pas d'être en soi, mais il ne peut non plus répondre à aucune définition transcendantale.

    L'un des enseignements que nous pouvons tirer de cette pratique singulière est que la fonction de nouage du Nom-du-Père peut désormais être remplie par des solutions extrêmement variées. Le Nom-du-Père lui-même, n'apparaissant plus comme une instance dominatrice, se démocratise. Il n'est donc plus question de faire valoir le Père, avec une majuscule, comme universel, mais tel père, dans sa valeur unique, pour tel sujet qui le construit comme son sinthome. Le style de la conversation analytique soutient ce traitement, car cette modalité de l'interlocution suppose que le savoir s'élabore en parlant. Le savoir n'est pas déjà-là, en attente d'être révélé par l'Autre de l'interprétation ; il est devant, à produire, à inventer...

    Cette pratique, au style démocratique, a également pour visée de permettre d'élaborer le point qui fait défaut au psychotique, mais qui, grâce à cette élaboration, lui permettra de s'inscrire dans un discours établi. L'inscription dans un discours est ce qui routinise le sens, en assurant la permanence et la stabilité du lien entre les hommes et les choses. N'étant assuré de rien, le sujet psychotique est contraint, quant à lui, à inventer sans cesse pour que cela tienne malgré tout. Mais c'est là une tâche qui se présente le plus souvent à lui sous un jour infernal et contraignant. Comme me le disait un jeune homme aux prises avec cette nécessité : « Vous n'avez pas idée de ce que je suis condamné à faire et refaire en permanence. » Aussi devons-nous favoriser une certaine inertie du sens qui permette de fixer une ponctuation pour rendre la langue plus habitable, afin qu'il puisse y trouver un abri et qu'elle cesse un tant soit peu d'être un gouffre sans cesse réouvert.

    Cette pratique quelque peu subversive s'inscrit en faux contre l'idée, trop souvent admise en psychanalyse, selon laquelle l'exercice de la parole supposerait un au-delà, un sens caché, une vérité refoulée. Contre cette pente véritablement paranoïsante, il convient de miser sur les effets d'écriture produits par la parole elle-même. Ce sont des effets réels, au présent, qui favorisent la coupure, la séparation d'avec l'Autre, justement.

    Toutefois, il ne faudrait pas croire que cette référence prise à la démocratie se fait dans l'optique d'un égalitarisme, ce qui reviendrait à considérer l'analyse comme une pratique entre égaux : tous pareils, voire entre ego, de moi à moi ! Car ce n'est pas de l'identification moïque qu'une avancée puisse être produite ; pas plus que de croire que le dialogue analytique se résume à n'être qu'un échange de sujet à sujet. Ce terme de démocratie est ici davantage à considérer en référence à la langue elle-même, lorsque le défaut de croyance au signifiant maitre laisse à chacun un sens à inventer. L'usage de ce terme est donc connoté d'une pointe d'ironie ; l'ironie en question visant à faire déconsister l'illusion du tous pareils que la science se voue à faire exister, en réduisant chaque individu à n'être qu'un chiffre équivalent à un autre.

    Lacan avait bien repéré la dimension ironique propre au schizophrène[3]. Jacques-Alain Miller nous invite, quant à lui, à régler notre clinique en tenant compte des conséquences de cette position radicale : « Le choix est un choix forcé : ou bien notre clinique sera ironique, c'est-à-dire fondée sur l'inexistence de l'Autre comme défense contre le réel — ou bien notre clinique ne sera qu'une resucée de la clinique psychiatrique[4]. » Dans le chapitre « Fragments », qui introduit ce livre, plusieurs exemples — notamment les cas de Martin et de Monsieur T. — viennent illustrer cette modalité ironique de réponse du sujet, lorsque l'Autre s'y croit, comme disent les enfants. Pour l'analyste, il s'agit d'en prendre de la graine pour se positionner du côté du sujet, et ainsi se prémunir contre la tentation de venir occuper, voire d'incarner, la place du grand Autre.

    Quelles sont les implications d'un tel choix ? En premier lieu, cela préserve le schizophrène d'être le nouvel héros de l'anti-Œdipe qui, à l'instar de ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari avaient, en leur temps, promu[5], viendrait exalter les vertus créatives d'une position d'extraterritorialité ; nous savons suffisamment combien cette position peut se payer d'angoisses inouïes et d'exclusion sociale. Ensuite, elle met le clinicien à l'abri d'une position consistant à classer les sujets dans des catégories, à les ranger dans des cases dans le but de faire croire que c'est là que réside la particularité propre à chacun ; or cette classification s'inscrit dans la dépendance d'une logique du Tout et des parties. Il n'est qu'à prendre un exemple issu d'une présentation de malades à l'hôpital, celui d'une dame m'expliquant très précisément comment tout ce qui lui arrive a commencé, à l'âge de douze ans, par un événement traumatique aux conséquences radicales : « Depuis cette date, je suis une enterrée vivante », avoua-t-elle. Elle marqua bien ainsi le point du déclenchement, ainsi que sa position subjective : celle d'être quelqu'un de déjà mort, mais qui continue néanmoins à parler. Cet entretien avec un mort-vivant ne fut, certes, pas très drôle, mais d'un grand enseignement ! Aussi, après plus d'une heure de conversation — alors qu'elle me disait qu'elle restait tout l'hiver durant littéralement emmurée chez elle, ne consentant à sortir que pour se rendre à l'hôpital -, me suis-je permis de lui demander : « Est-ce qu'il vous arrive malgré tout de sortir pour autre chose ? » Et là, à mon grand étonnement, elle me répondit, tout naturellement : « Oui, oui, une fois par semaine, je vais voir mon psy. » « Ah bon ! Et alors, que se passe-t-il ? Qu'est-ce que cela vous apporte ? » « Eh bien, poursuivit-elle, je vais voir mon psy, il me dit qu'il fait avec moi une psychothérapie. Il est très gentil et je suis très contente, parce que ça me permet de sortir une fois par semaine. » Alors que je continuais à l'interroger pour qu'elle précise ce que lui apportait le fait de sortir une fois par semaine pour aller voir un homme si gentil, elle s'est subitement animée par un rire très particulier, qui contrastait singulièrement avec sa présentation initiale, plutôt sinistre. Puis elle me dit : « En fait, c'est lui qui croit que ça sert à quelque chose ! Mais vous savez, pour faire son métier, il faut croire qu'on va guérir les gens, mais moi, je sais que personne ne me guérira. » Le rire qui accompagna cette affirmation avait certes quelque chose d'un peu inquiétant, mais il indiquait aussi sa position foncière consistant à laisser l'autre croire ce qu'il veut...

    Cet exemple invite à considérer les implications d'une telle position radicale. Là où on pourrait penser que sortir dehors ne sert à rien, cette dame nous indique que, bien au contraire, aller voir quelqu'un lui permet rien de moins que prendre l'air, au sens propre. En revanche, pour ce qu'il en est du traitement par la parole, comme des intentions thérapeutiques et des idéaux de guérison, elle n'y croit pas une seconde. Cela ne l'empêche pas néanmoins d'avoir un certain usage, ironique certes, des semblants pour occuper une place dans le lien social. Pour la psychanalyse, l'ironie désigne une position subjective dans le discours ; elle ne caractérise pas, comme certains le prétendent, une intention agressive. Comme l'affirme Lacan lorsqu'il critique la position d'un Maurice Bouvet à l'égard de la névrose obsessionnelle : « Loin d'être une réaction agressive, l'ironie est avant tout une façon de questionner[6]. » C'est une boussole pour nous orienter dans la rencontre avec le sujet psychotique. Ce mode de rapport au savoir est à favoriser, pour éviter la consistance persécutive, toujours prête à renaitre, car elle est interne au discours. La position ironique est donc conséquente pour répondre de cette objection, et pour rendre la pratique possible. Une double manoeuvre est ici à opérer : d'une part, refuser de donner consistance à l'Autre du savoir ; en creuser le trou en permanence, afin de pouvoir, ensuite, inviter le sujet à produire un savoir, qu'à l'inverse nous lui supposons. Cela implique, de notre côté, un certain amour de ce savoir, se manifestant à travers un intérêt porté à de petits signes, ou à des détails apparemment insignifiants de la vie quotidienne. Plus radicalement, l'ironie touche aux racines mêmes du langage, en montrant que celui-ci n'est pas la représentation ; contrairement à l'idée qui prévaut en psychologie et selon laquelle il y a les choses, et il y a les mots qui sont censés les représenter. Le simple fait que le sujet délire montre bien que le langage ne sert pas à cela, puisque, justement, il est possible de parler de ce qui n'existe pas ! En toute logique, nous pouvons ainsi avancer que notre clinique auprès des psychotiques consiste, non pas à les introduire à l'univers de représentation, mais à apprendre — nous-mêmes, et avec eux — à parler de ce qui n'existe pas.

    Mais alors, doit-on se demander, où est le référent ? Où se trouve le point commun permettant de s'entendre a minima ? Cet élément, s'il existe, n'est en tout état de cause pas une donnée, mais quelque chose qui est à construire dans, et par la conversation. Cela est possible à condition qu'ait pu être instaurée, en creux, une place vide pour que du nouveau puisse advenir dans la langue. Cela tendrait à démontrer que l'ironie n'a pas qu'une dimension critique, elle est également potentiellement créatrice.

    Pour que l'analyste soit à la hauteur de l'enjeu que lui pose la rencontre avec le psychotique, la question principale n'est donc pas celle de la technique ou du cadre. Mettre l'accent sur le style pragmatique, démocratique et ironique est, en fait, d’abord une position impliquant un certain savoir y faire dont les enjeux sont aussi politiques. Le scientisme moderne croit que l'on peut injecter du savoir pour gouverner les êtres parlants, y compris jusque dans leur intimité. Une patiente étiquetée maniaco-dépressive, ayant eu affaire à la médecine la plus objectivante, me disait sa réaction à la suite d'une IRM : « Le spécialiste m'a dit qu'il n'avait jamais vu une telle agitation des neurones du cerveau, mais il ne pourra jamais savoir ce que je vais vous dire... » C'est là une façon de dire très justement que la psychanalyse ne s'appuie pas sur un savoir préalable, mais sur un savoir à advenir. C'est ce qui nous permet d'ouvrir une respiration à tous ceux qui aujourd'hui, psychotiques ou non, étouffent sous les impératifs de la prédiction et du déterminisme.

    Ajoutons que ce style de conversation ne va pas sans une certaine gaieté, celle qui, pour l'analyste, se déduit du défaut de savoir sur le sexe et qui creuse la place où il trouve à loger la cause de son désir. Lors d'une célèbre « Allocution[7] » prononcée à l'occasion d'un colloque sur les psychoses infantiles, Lacan avait marqué un certain désaccord avec ce qui s'était dit, alors, en faisant valoir une opposition entre l'être-pour-la-mort et l'être-pour-le-sexe, pour indiquer qu'une pratique analytique digne de ce nom devait se soutenir, en priorité, de cette seconde dimension. Il en concluait qu'il s'agit de savoir « quelle joie [nous trouvons] dans ce qui fait notre travail[8] ». Pour ma part, je tiens pour essentiel que ce soit à des praticiens de la psychose que ce message fut adressé.

     

    [1] Lacan J., Le Séminaire, Livre III : Les Psychoses, Paris, Seuil, 1981, p. 233.

    [2] Lacan J., « De nos antécédents », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 66.

    [3] Lacan J., « L'Étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 449.

    [4] Miller J.-A., « Clinique ironique », La Cause freudienne, n° 23, février 1993, pp. 7-13.

    [5] Deleuze G. et Guattari E, L'Anti-Œdipe, Pans, Éditions de Minuit, 1972.

    [6] Lacan J., Le Séminaire, Livre IV : La Relation d'objet, Pans, Seuil, 1994, p. 30.

    [7] Lacan J., « Allocution sur les psychoses de l'enfant », Autres écrits, op. cit., pp. 361-71.

    [8] Ibid., p. 369.